Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062938
200 pages

p. 87 à 96
doi: en cours

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no 78 2002/1

2002 TOPIQUE

Réflexions sur les concepts métapsychologiques d’aujourd’hui au travail dans la cure analytique.

Dialogue « après coup » avec Ana-Maria Rizzuto

Florence Guignard Square d’Orléans 80 rue Taitbout 75009 Paris
À partir de la conférence d’A.-M rizzuto, la discutante aborde sept points de discussion : la théorie du sujet développé par la conférencière; sa conception des buts de la cure analytique et de l’intentionalité de la transformation; sa théorie de la fonction transformative de la parole en psychanalyse; sa conception des liens qu’entretiennent les pulsions avec l’organisme d’une part, et la parole d’autre part; ses développements concernant les souvenirs de la période préverbale; les liens qu’elle établit entre l’expérience de soi-même et de la parole; enfin ses vues sur le processus analytique.Mots-clés : Subjectivation et épuisement du conflit intrapsychique, Position féminine primaire et « après-coup », Partie « groupale », partie « temporelle » et partie « privée » de la langue, Expérience auto-référentielle et « rêverie à deux » dans la cure analytique, Concepts métapsychologiques de troisième type.
Je voudrais tout d’abord remercier Ana-Maria Rizzuto pour l’énorme travail qu’elle a effectué dans l’intention de communiquer avec nous, collègues d’outre-Atlantique, et lui dire toute mon admiration pour nous avoir tellement bien nourris, avec sa réflexion rigoureuse et son expérience clinique approfondie. Elle propose ici à notre écoute un grand nombre de concepts. Comme à l’ordinaire, nous le savons, ces concepts réunissent et divisent tout à la fois les psychanalystes, précisément en raison de la part irréductible de l’identité de sujet de chacun d’entre nous.
Ana-Maria Rizzuto m’a fait beaucoup travailler, et je ne pourrai donner ici qu’un bref et pâle reflet de la multitude d’états d’esprit qui m’ont traversée en la lisant et la relisant maintes fois. Si je devais les résumer sur le plan du vécu émotionnel, je dirais que je n’ai cessé d’éprouver un mouvement d’oscillation entre certains points d’accord et d’autres points de désaccord, la perplexité représentant le lieu médian de ce mouvement. De ce lieu, une nouvelle impulsion de curiosité pour sa façon de fonctionner, suivie d’un nouveau mouvement d’identification, puis d’un nouveau mouvement de subjectivation... on le voit, je me suis trouvée d’emblée « au vif » du sujet !
Dans l’espace de cette discussion, je ne commenterai néanmoins que quelques-unes des nombreuses idées proposées par Ana-Maria Rizzuto.
I. À propos de sa « théorie du sujet », je me bornerai à évoquer trois points :
  • d’une part, je rappellerai qu’en France, Raymond Cahn a proposé une théorie de la subjectivation [1] essentiellement organisée autour du devenir, à l’adolescence, de la dialectique relations d’objet/identifications; c’est dire que sa problématique laisse une large part à l’inconscient;
  • ensuite, j’exprimerai mes très vives réserves quant à l’affirmation de Meissner (1993) pour qui « les actions inconscientes ne sont pas des actions accomplies par le sujet », ainsi que mon étonnement d’apprendre qu’A.M. Rizzuto peut s’y rallier; pour moi, la psychanalyse conduit précisément le sujet à accepter d’être responsable de son inconscient;
  • enfin, je relèverai le possible malentendu, d’origine linguistique, qui pourrait surgir entre le concept psychanalytique de Moi (Ego) et l’utilisation courante du pronom par A.M. Rizzuto dans sa formulation : « le sujet est l’aspect de la personne totale qui fait consciemment l’expérience de la vie psychique : « le ‘je’ qui n’arrive pas à donner sens au ‘moi’». »
II. Sur « les buts de la cure analytique » et « l’intentionnalité de la transformation », Ana-Maria Rizzuto écrit : « Notre tâche consiste à trouver le sujet vivant dans ce qu’il nous communique, de façon à transformer sa souffrance conflictuelle en une compréhension de soi-même qui fasse sens affectivement ». Cette formulation me questionne : car, si je suis bien d’avis qu’il existe un lien entre la compréhension affective de soi-même et la transformation de la souffrance psychique, je serai plus réservée, en revanche, sur ce qui peut apparaître comme une illusion thérapeutique qui viserait à faire disparaître le conflit intrapsychique au moyen de l’établissement du sens.
En effet, à suivre cette direction, on pourrait comprendre qu’A.M. Rizzuto considère tout conflit intrapsychique comme quelque chose de pathologique. Si c’était le cas, cela poserait la question de l’épuisement des conflits, ce qui, pour moi, entraîne deux autres questions : celle de l’épuisement de l’inconscient, et celle de l’épuisement des pulsions.
III. Avec sa « théorie de la fonction transformative de la parole en psychanalyse », Ana-Maria Rizzuto rejoint maints développements européens sur la question, tout en s’en différenciant sur certains points. Je me bornerai, pour ma part, à questionner la formulation qu’elle utilise à propos de « la parole comme matrice du lien intersubjectif dans laquelle l’enfant vient au monde »: « Il résulte, écrit-elle, de cette interaction constante avec la famille que toute la structure du langage parlé devient émotionnellement signifiante ». Pour ma part, suivant en cela la théorie psychanalytique de la pensée de Bion, je considère, au contraire, que ce sont les émotions qui, en tant que rejetons pulsionnels, poussent le sujet-en-devenir à investir le langage en tant qu’outil transformationnel des éléments sensoriels (b) en éléments de pensée (a).
Certes, je rejoins absolument Ana-Maria Rizzuto sur le fait que, comme l’écrit Winnicott, « il n’y a pas de bébé sans mère » et sur cet autre fait, qu’elle note en référence à l’un de ses propres travaux récents : « Les mots ont une histoire émotionnelle ». Certes, comme le fait Bion, A.M. Rizzuto rapproche l’expérience analytique des toutes premières expériences de l’infans: «... dans les deux cas, écrit-elle , le sujet est trouvé, dans son expérience et dans ses besoins, par la mère-objet ou l’analyste qui trouve d’abord, par le biais de ses propres sensations et perceptions, les mots qui donneront sens à l’expérience subjective ».
On ne saurait mieux décrire l’« espace du maternel primaire » [2] avec la « capacité de rêverie de la mère » et la naissance de la « fonction a » [3].
Serions-nous donc confrontés ici à une aporie de la question de la causalité, de l’ordre de l’antériorité de la poule ou de l’œuf ?
Je n’en suis pas certaine, car A.M. Rizzuto poursuit ainsi : « La perception par l’enfant de l’expérience subjective de lui-même émerge lorsque la maturation rend la conscience de soi possible ».
Personnellement, je n’attribuerais pas cette perception directement à la maturation neurologique – même si cette dernière est évidemment indispensable – mais bien au formidable remaniement pulsionnel qui survient au moment de ce que Mélanie Klein a décrit en 1932 [4] sous le terme de « position féminine primaire » et que l’on peut situer, dans ses travaux ultérieurs, au lieu-dit : « seuil de la position dépressive ».
Dans un mouvement pulsionnel et émotionnel nouveau, qui constitue un après-coup (Nachträglichkeit) de la plus haute importance, les capacités d’introjection s’accroissent considérablement, et l’infans découvre alors l’Autre-de-la-mère, c’est-à-dire, le père qui lui a préexisté, ainsi que le désir de la mère pour celui-ci. J’ai tendance à considérer cette découverte de la sexualité de la mère dans ce que j’ai décrit comme l’« espace du féminin primaire » [5] comme partie prenante dans l’organisation des fantasmes originaires et, dans cette perspective, à lui accorder une attention toute particulière dans la relation analytique et dans l’interprétation du transfert.
IV. Sur «... l’urgence dans laquelle se trouve l’organisme (corporel) à satisfaire ses besoins (pulsions) et le rôle de la parole comme substrat de la subjectivité », Ana-Maria Rizzuto se retrouve très proche des articulations freudiennes de la psychanalyse française sur les relations qui unissent le représentant de la pulsion à « l’objet comme révélateur de la pulsion » [6]. Elle l’est, de même, dans ses avancées concernant la représentation et les liens de celle-ci avec la perception et, dans un temps ultérieur, avec l’acte de parole.
Plusieurs apories demeurent cependant pour moi. Je ne mentionnerai ici que celle qui concerne l’importance qu’accorde A.M. Rizzuto, de façon qui peut apparaître quelque peu univoque, à la satisfaction des besoins corporels dans l’avènement du jeu pulsionnel, des relations d’objet et du sujet lui-même. Je vais tenter de m’en expliquer :
Reprenant le schéma freudien de l’Esquisse, qui transforme l’exigence physiologique (f) en éléments psychiques (y) et s’appuyant sur les affirmations d’A. Green pour qui « il n’y a pas de relation analogique entre l’excitation somatique interne et le représentant psychique de la pulsion » [7], A.M. Rizzuto avance l’idée selon laquelle « la première satisfaction corporelle» précède l’avènement de tout représentant pulsionnel. Tout en insistant bien sur la complexité des besoins de l’infans et sur les manques inévitables de l’objet-mère à tous les satisfaire, elle postule, dès lors, « un registre psychique plus précoce de l’unité ‘corps/représentant-psychique-de-la-pulsion/objet/satisfaction/self’, centré autour de l’expérience que le sujet est en train de faire de lui-même ». « Sans un tel postulat, écrit-elle, il semble impossible de construire une théorie psychanalytique du sujet comme émergeant de ses expériences de satisfaction corporelle ».
Pour ma part, je pense qu’un point de vue psychanalytique sur la question de la satisfaction, fût-elle corporelle et précocissime, ne peut évacuer le fait que celle-ci constitue une réponse à une motion pulsionnelle. Les conflits pulsionnels font partie intégrante de la psyché de l’infans lui-même, ils sont à considérer comme inévitables et potentiellement structurants, si la mère est « suffisamment bonne », parce que ces conflits sont inhérents à la nature de la pulsion et à la diversité des rejetons pulsionnels.
Je veux pour preuve de ce que j’avance le rôle et le jeu des pulsions partielles, notamment les divers destins des pulsions sadiques, transformées en pulsions épistémophiliques dans les bons cas [8], organisatrices de la destructivité dans d’autres cas, suscitant parfois des défenses interdisant quasiment tout développement psychique – comme dans l’autisme par exemple [9] – et s’organisant avec les rejetons pulsionnels d’amour et de haine dans tout l’éventail du masochisme, allant de la « préoccupation maternelle primaire » jusqu’à la perversion.
V. Sur la question des « souvenirs à la période préverbale », Ana-Maria Rizzuto propose des développements rationnellement très cohérents, postulant l’absence vraisemblable de souvenirs dans la période préverbale. Un tel postulat soulève deux ordres d’interrogations :
  • d’une part, d’un point de vue développemental, celle de l’existence, chez l’infans, des traces mnésiques postulées par Freud, et des ‘memories in feelings’ décrits par M. Klein;
  • d’autre part, d’un point de vue structural et fonctionnel, la question permanente, la vie durant, d’un substrat non-verbal aux souvenirs vécus une fois que le langage a été constitué.
Pour moi, les traces mnésiques sont le fruit des rejetons pulsionnels issus de la seconde mixtion (Mischung) pulsionnelle, celle des pulsions sexuelles de l’infans avec l’appareil psychique de la mère [10]. Par ailleurs, je considère le préverbal comme un état de la vie psychique toujours recommencé, la vie durant, en raison de la poussée constante de la pulsion.
VI. Sur « l’émergence de l’expérience de soi-même et de la parole » :
Ana-Maria Rizzuto décrit de façon magistrale et extrêmement détaillée le développement du langage chez l’enfant, ainsi que ses incidences affectives dans la relation avec ses objets.
À un niveau métapsychologique de « liens entre les liens », elle avance une hypothèse intéressante, lorsqu’elle envisage l’idée d’un lien entre le «mot psychique» –issu du lien entre représentation de choses et représentation de mots –, et le «représentant psychique», imprégné de la relation à la mère.
Cette façon d’aborder l’inépuisable question de la pensée verbale est assez séduisante, en ce qu’elle tente de rendre compte de la part « privée » et de la part « groupale », ainsi que de la part « temporelle » de toute langue vivante : en effet, où prend naissance le potentiel transformatif du langage, sinon dans sa partie la plus intime, celle de son apprentissage premier et original ? En tant que psychanalyste d’enfants et d’adolescents, j’apprécie également ce qu’apporte cette hypothèse à l’étude des problèmes de communication préverbale.
Dans le domaine de la psychopathologie de l’enfant, ses développements apportent un point de vue intéressant à l’étude des dysphasies – sur lesquelles j’ai travaillé durant plusieurs années [11] – ainsi qu’à celle de l’appauvrissement du langage dans certaines collectivités peu ou pas « parentalisées ».
Enfin, sur le plan de l’indication et du pronostic de la cure analytique, cette conception me paraît également un instrument utile pour tenter d’évaluer, dans les premiers entretiens d’investigation, le degré de souplesse et le potentiel d’investissement de la communication verbale d’un éventuel futur patient.
VII. Sur « le processus analytique »:
À partir de sa conception d’une représentation conçue comme « un complexe qui comprend toujours une composante auto-référentielle de la même façon que les rêves», A.M. Rizzuto attribue trois lieux de travail au psychanalyste : « la symbolisation primaire », « les expériences préverbales » et « les représentations mentales refoulées », trois lieux où ce dernier devra s’efforcer de faire advenir la symbolisation. Elle considère que l’analyste doit aider l’analysant à « décrire ce qu’il ressent... jusqu’à ce qu’il soit possible de trouver une manière suffisamment convaincante de décrire une expérience psychique qui n’a jamais été représentée ».
Dans ce contexte, elle invoque l’attention maternelle d’une façon qui peut sembler proche de celle de la « capacité de rêverie », (fonction a, identification projective normale) définie par Bion : «... comprendre les états corporels et de désir de son enfant... ». Mais la suite, qui évoque bien toujours implicitement le mécanisme d’identification projective, me laisse perplexe quant à la façon dont A.M. Rizzuto pourrait conceptualiser l’articulation de cette fonction d’identification projective chez l’analyste avec, pour reprendre ses propres termes, la « composante auto-référentielle » de ce dernier. En effet, elle poursuit ainsi sa description : «... jusqu’au point où ils peuvent se graver dans son propre psychisme (celui de l’analyste) sous forme de ses propres sensations, d’actions fantasmées, d’imagerie nouvelle ou évoquée, de souvenirs de sa propre enfance, de métaphores ou de pensées qui la conduisent à forger une construction de l’état d’esprit du patient ».
J’entends bien que nous connaissons tous ces mouvements contretransférentiels dans notre propre psychisme, mais je pense qu’il manque ici un maillon qui tiercéise – pour reprendre un terme d’A. Green – la situation transféro-contre-transférentielle. Ana-Maria Rizzuto le sent très bien elle-même d’ailleurs, quand elle ajoute : « L’analyste ne doit pas utiliser la construction comme un outil pour l’interprétation mais il devrait aider le patient à mieux articuler ce qui est en train d’émerger entre eux».
Pour ma part, j’ai tendance à penser que, sans en exclure le patient, naturellement, cette tâche incombe avant tout à l’analyste et je considère que le « maillon manquant » est constitué par la représentation que se fait l’analyste d’un « espace analytique », tiers dans lequel peuvent s’installer, non pas les états, mais bien les mouvements psychiques du processus relationnel en cours. « Rêverie à deux », « l’autre scène » est, certes, vectorisée en direction de la « composante autoréférentielle » du patient. Pour cette raison précisément, il me semble que l’analyste doit accorder une attention toute particulière aux trajets répétés qui s’installent entre sa propre rêverie auto-référentielle et celle du patient. C’est cette vigilance très particulière qui lui permettra de maintenir constamment « en suspension » les propres convictions qu’il va se forger sur l’état d’esprit du patient, au fur et à mesure que la séance se déroule.
Encore une fois, Ana-Maria Rizzuto le sent bien, lorsqu’elle note que : « La réponse du patient est le seul indicateur qui permet de savoir si l’analysant a réussi à créer, après ce long processus, une représentation affectivement supportable de l’expérience ». Mais la suite me laisse à nouveau perplexe, lorsqu’elle insiste sur l’importance de passer «... par la porte étroite du pronom ‘tu’», et que, dans la phrase suivante, elle parle de «... convaincre le patient » des trois intentions de l’analyste – son investissement du patient, sa bienveillance et sa transmission du sens. Je me trouve à la fois d’accord sur le principe et inquiète sur sa réalisation, et ce, pour la raison suivante :
J’ai pu faire maintes fois l’expérience de la façon silencieuse dont opère le transfert négatif dans toute cure analytique. J’ai pu décrire récemment [12] «... la douleur psychique du psychanalyste découvrant les ravages effectués à son insu par l’alchimie dia-bolique des éléments négatifs du transfert et du contretransfert qui ont mené silencieusement leur combat mortifère d’arrière-garde, tandis que le couple analytique était occupé à regagner le terrain perdu sur les traces mnésiques, à établir des liens de sym-bolisation entre le présent et le passé, à construire des ponts permettant au moi du sujet d’assainir ses relations avec ses objets internes et de développer ses relations présentes et à venir dans la réalité extérieure ».
Pour moi, tant la « symbolisation primaire » que les « expériences préverbales » et que les « représentations mentales refoulées » n’ont pas un sens, mais plusieurs sens, simultanément, et ce, pour chacun des deux protagonistes de la cure. J’en veux pour preuve l’érotisation du transfert, dont Freud note dès 1911 qu’elle constitue la porte d’entrée vers le transfert négatif.
Certes, A.M. Rizzuto n’ignore pas le pouvoir de la conviction. Et, puisqu’elle évoque à ce propos l’article de Freud sur «La négation» [13], je m’y référerai à mon tour pour rappeler que, selon Freud, le jugement d’attribution précède toujours le jugement d’existence. Or, si le premier de ces jugements est lié au principe de plaisir, le second devrait l’être au principe de réalité... Mais, précisément, nous nous trouvons ici devant l’une des apories majeures de la cure analytique : le jugement d’existence, chez l’analyste comme chez l’analysant, ne paie-t-il pas toujours son tribut à sa propre Weltanschauung, et notamment aux propres options de son jugement d’attribution – en d’autres termes, aux composantes personnelles irréductibles de son identification projective, si « normale » soit-elle, à sa « composante auto-référentielle », en un mot, à son propre sujet ?
CONCLUSION
J’en arrive à la conclusion de cette contribution à une discussion qui va se poursuivre et que d’autres vont heureusement compléter, à commencer par Patrick Miller, que je remercie, ainsi que le Quatrième Groupe, de m’avoir fait l’honneur et l’amitié de m’inviter à ce débat d’idées.
Ana-Maria Rizzuto nous confronte ici à un très vieux et incontournable problème : celui de la double valence de l’analyste en exercice, objet de transfert et objet d’étayage. Cette double identité, inévitable et fructueuse à la fois, m’a conduite à privilégier, dans ma réflexion théorico-technique, ce que j’ai appelé «les concepts métapsychologiques de troisième type», selon l’esquisse très générale de classification que j’ai récemment tenté d’établir en réfléchissant aux diverses orientations qui se proposent à l’activité de penser du psychanalyste ordinaire, après sa journée de travail clinique [14].
Ces concepts de troisième type déploient leur dynamique dans un espace spatio-temporel à quatre dimensions : issus de la conjonction de plusieurs vecteurs, ils ne se centrent ni sur un seul point – comme l’hallucination, par exemple – ni sur un seul lien entre deux points – comme le trajet entre le trauma et les traces mnésiques par exemple. Il s’agit de concepts régis par l’aléatoire de la transformation et de la « capacité négative »; ils étudient les liens entre les liens, le plus souvent à partir de concepts bipolaires.
Relatifs à l’interactivité transformatrice des « transmetteurs psychiques » (comme on parle de « transmetteurs » en biologie cellulaire), ces concepts de troisième type apparaissent pour la première fois chez le Freud de l’Esquisse pour une psychologie scientifique [15]. On les retrouve chez M. Klein lorsque, dans les Notes sur quelques mécanismes schizoïdes [16], elle conceptualise l’identification projective, puis chez W.R. Bion, qui leur a donné toute leur ampleur sémantique, lorsqu’il installe sa théorie psychanalytique de la pensée [17] avec ses concepts vides (a et b), ses concepts à double signe (contenant-contenu {fémininmasculin} et L±, H±, K±) ainsi que la double directionnalité qu’il imprime à certains concepts déjà établis (PS↔ D). Ils ne désignent pas des états psychiques, mais des mouvements intra– et inter-psychiques de transformations observables dans la cure analytique. Ils guideront le psychanalyste dans son évaluation de la qualité du langage émotionnel spécifique à toute véritable expérience dans le champ analytique, ce qui, à mes yeux, constitue une base d’appréciation plus fiable que les paramètres intéressant la seule représentation.
Ces concepts nous permettent de nous rapprocher davantage du véritable mode de fonctionnement de la vie psychique, qui est, par définition, de nature cinétique et impondérable. Ils vont se montrer avant tout utiles dans le champ d’ensemble des mouvements de transfert et de contre-transfert. En effet, même s’il s’efforce de différencier ce qui lui appartient de ce qui appartient à son analysant, aucun psychanalyste n’empêchera les objets psychiques du double courant transféro-contre-transférentiel de circuler de façon peu repérable dans le champ « quantique » de l’espace analytique, selon les multiples valences des pulsions du Moi des deux protagonistes.
Le modèle de la pensée du rêve proposé par Freud voici un siècle avait déjà brisé, pour la première fois dans le domaine scientifique, l’unité trompeuse du discours, en suspendant la compréhension du discours manifeste de l’analysant à l’écoute des associations libres. Mais les défenses contre la langue de l’Inconscient ne se laissent pas facilement battre en brèche. Les concepts de troisième type – notamment, ceux de champ analytique, de transformations et de récit dialogique de la cure – nous entraînent dans un mode d’écoute à la fois plus subtil et paradoxalement plus précis que celui qui visait, ne fût-ce qu’à la restitution du discours manifeste du patient – et comment repérer un niveau latent si l’on ne peut restituer le niveau manifeste censé y correspondre ?
Bion a mis l’accent sur le prérequis d’une transformation par, et dans, le psychisme de l’analyste, des éléments émotionnels, parfois très violents, voire désespérés, apportés dans le champ analytique par l’analysant et par l’analyste. Cette activité de transformation psychique chez l’analyste servira de pareexcitation permettant qu’une transformation puisse s’envisager chez l’analysant, orientant notamment ses pulsions sadiques – dont on sait, depuis M. Klein, qu’elles constituent le point de départ, mais aussi le point de fixation et de régression des pulsions épistémophiliques – vers une transformation intégrative, hors du mouvement de morcellement qui les régissait au départ.
Certes, du fait de la qualité inépuisable de l’Inconscient et de la circularité temporelle de sa logique, on ne saurait attendre de l’utilisation des concepts de troisième type de résoudre l’aporie du roc du déni du féminin, posée par Freud dans L’analyse avec fin et l’analyse sans fin : confrontée à la double différence des sexes et des générations, la question de l’identité ne se laissera jamais réduire par aucune des formes prises par la sorcière Métapsychologie.
Pourtant, je pense que l’utilisation des concepts de troisième type permet, davantage que celle d’autres conceptualisations plus statiques, de mieux cerner le négatif dans le champ de la relation transféro-contretransférentielle. Dans la mesure où je n’ai pas abandonné le concept de pulsion de mort, je considère que la clinique psychanalytique comme l’histoire humaine en général montre qu’elle œuvre silencieusement, en sous-marin pourrait-on dire, précisément là où se déploient les plus belles et les plus grandes œuvres de l’esprit humain; il en est de même au sein d’une entreprise comme une cure analytique.
Je citerai, pour terminer, quelques mots célèbres d’Arthur Rimbaud, tirés de sa Correspondance. Le 15 mai 1871, il écrit à Paul Demeny :
« On n’a jamais bien jugé le romantisme. Qui l’aurait jugé ? Les critiques ! Les romantiques ? qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l’œuvre, c’est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ? Car JE est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute: je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène ».
 
NOTES
 
[1]Cahn R. (1998), L’adolescent dans la psychanalyse, l’aventure de la subjectivation, P.U.F., Le fil rouge.
[2]Guignard F., (1987) « À l’aube du maternel et du féminin. Essai sur deux concepts aussi évidents qu’inconcevables », Rev. franç. Psychanal. 51 (6) pp.1491-1503, Paris, P.U.F.
[3]Bion W.R., (1967) Une théorie de la pensée, Réflexion faite, P.U.F. Paris, 1983.
[4]Klein M., (1932), Le développement psychosexuel de la fille, pp. 209–250, L e développement psychosexuel du garçon, La Psychanalyse des enfants, Paris, P.U.F., 1959, pp. 251–286.
[5]Guignard F., (1999) Maternel ou féminin ? Le « roc d’origine » comme gardien du tabou de l’inceste avec la mère, Clés pour le féminin, Coll. Débats de psychanalyse P.U.F. Paris, pp. 11-23.
[6]Green A., (2000) Le temps éclaté, Les Éditions de Minuit, Paris.
[7]Green A., (1988) « Pulsions, psyché, langage, pensée », Rev. franç. Psychanal., LI 2, P.U.F. Paris.
[8]Guignard F., (1981) Pulsions sadiques et pulsions épistémophiliques, La Curiosité en Psychanalyse, Ouvr. coll., édit. H. Sztulman, Privat Toulouse, épuisé. Repris dans : Épître à l’objet, Coll. Épîtres, P.U.F. Paris, p. 75-86,1997.
[9]Guignard F., (2001) « En quoi la schizophrénie se distingue-t-elle de l’autisme dans l’œuvre de Mélanie Klein ? » Nervures, nov. 2001.
[10]Guignard F., (1997) Généalogie des pulsions, Épître à l’objet, Coll. Épîtres, P.U.F., Paris, p. 26-32.
[11]a) Guignard F., de AjuriaguerraJ., Jaeggi A., Kocher F., Maquard M., Paunier A., Siotis-Kitsikis E., (1963), Étude pluridimensionnelle d’un groupe d’enfants dysphasiques, Problèmes de psycholinguistique, Paris, P.U.F. b) Guignard F., de Ajuriaguerra J., Jaeggi A., Kocher F., Maquard M., Roth S., Schmid-Kitsikis E., (1965) Évolution et pronostic de la dysphasie chez l’enfant, La Psychiatrie de l’Enfant, 8, (2), Paris, P.U.F.
[12]Guignard F., (2000) « À l’écoute du déroulement de la cure analytique. Modes et temps d’expression du transfert négatif », Rev. franç. Psychanal. vol. 64, n°2, pp. 581-597.
[13]Freud S., (1925) La négation, O.C.F. XVII, P.U.F. Paris, 1992.
[14]a) Guignard F., (2001) « Le couple mentalisation↔ démentalisation, un concept métapsychologique de troisième type », Rev. franç. Psychosomat. 2001. b) GUIGNARD F., (2002) Les concepts métapsychologiques de troisième type, « Construire, interpréter ». L’invention de la psychanalyse, Édité par : J.-J. Baranès et F. Sacco, Paris, Dunod. Guignard F., (2002) Les concepts métapsychologiques de troisième type,
[15]Freud S., (1895) Esquisse pour une psychologie scientifique, La Naissance de la psychanalyse, lettres à W. Fliess, notes et plans 1887-1902, P.U.F., Paris, 1956.
[16]Klein M., (1946), Notes sur quelques mécanismes schizoïdes, Développements de la psychanalyse, P.U.F., Paris, 1966, pp. 274-300.
[17]Bion W.R., (1961) Une théorie de la pensée, Réflexion faite, P.U.F., Paris, 1983.
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[1]
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[2]
Guignard F., (1987) « À l’aube du maternel et du féminin. E...
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[3]
Bion W.R., (1967) Une théorie de la pensée, Réflexion faite...
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[4]
Klein M., (1932), Le développement psychosexuel de la fille...
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[5]
Guignard F., (1999) Maternel ou féminin ? Le « roc d’origin...
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[6]
Green A., (2000) Le temps éclaté, Les Éditions de Minuit, P...
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[7]
Green A., (1988) « Pulsions, psyché, langage, pensée », Rev...
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[8]
Guignard F., (1981) Pulsions sadiques et pulsions épistémop...
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[9]
Guignard F., (2001) « En quoi la schizophrénie se distingue...
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Guignard F., (1997) Généalogie des pulsions, Épître à l’obj...
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a) Guignard F., de AjuriaguerraJ., Jaeggi A., Kocher F., Ma...
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Guignard F., (2000) « À l’écoute du déroulement de la cure ...
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Freud S., (1925) La négation, O.C.F. XVII, P.U.F. Paris, 19...
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a) Guignard F., (2001) « Le couple mentalisation↔ démentali...
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Freud S., (1895) Esquisse pour une psychologie scientifique...
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Klein M., (1946), Notes sur quelques mécanismes schizoïdes,...
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Bion W.R., (1961) Une théorie de la pensée, Réflexion faite...
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