2002
TOPIQUE
À la rencontre du sujet.
Discussion de la conférence d’Ana-Maria Rizzuto
Patrick Miller
22 bis rue de Paradis 75010 Paris
Chère Ana-Maria,
Dans le contexte de notre culture psychanalytique française lorsqu’on entend
parole et sujet dans une même phrase un troisième terme vient s’associer
aussitôt : Lacan. Pourtant la conception du sujet dans ses rapports avec l’inconscient freudien sur laquelle tu t’appuies me semble être aux antipodes de celle
de Lacan. Tu parles d’un acteur, Lacan parlait d’un effet. Il est vraisemblable
qu’en t’écoutant les collègues français auront à l’esprit des pénombres
d’associations issues du discours de Lacan qui ont à ce point pénétré nos
représentations théoriques, notre culture psychanalytique, qu’elles agissent
parfois à notre insu et déterminent nos manières de penser, même si nous nous
croyons éloignés de la pensée de Lacan. Je pense qu’il est toujours utile de
revenir à la précision des textes afin de se rafraîchir la mémoire, plutôt que de
se contenter d’un vague « ça parle Lacan en nous » dont on ne sait même plus
qu’il provient de Lacan. Voici donc, pour mémoire, quelques phrases de Lacan
à propos du sujet, prononcées au Colloque de Bonneval sur L’Inconscient, au
cours d’une journée consacrée à « Langage et Inconscient » :
« L’effet de langage, c’est la cause introduite dans le sujet. Par cet effet il
n’est pas cause de lui-même, il porte en lui le ver de la cause qui le refend. Car
sa cause c’est le signifiant sans lequel il n’y aurait aucun sujet dans le réel. Mais
ce sujet, c’est ce que le signifiant représente, et il ne saurait rien représenter que
pour un autre signifiant : à quoi dès lors se réduit le sujet qui écoute. Le sujet donc,
on ne lui parle pas. Ça parle de lui, et c’est là qu’il s’appréhende... » (p. 162, Actes
du Colloque de Bonneval).
Mon intention n’est pas de poursuivre un parallèle, mais j’ai pensé qu’il
pouvait être intéressant d’avoir présent à l’esprit les mots de Lacan, pour mieux
percevoir combien les points de vue sont différents.
Dans le peu de temps qui m’est imparti je vais me concentrer sur les raisons
pour lesquelles tu proposes de revisiter une théorie générale de la représentation
qui englobe, si je t’ai bien comprise, la parole et le langage comme une de ses
composantes. Le pivot autour duquel s’organisent tes réflexions sur une théorie
de la représentation tu le nommes « faire l’expérience de soi-même ». Plus
exactement je crois que ce dont il est question c’est d’être en train de faire l’expérience de soi-même alors que se constitue le mouvement psychique qui élabore
le représentant psychique de la pulsion. Ce qui s’inscrit, ce qui est enregistré
dans le représentant pulsionnel en voie de constitution c’est un « souvenir » (que
tu nommes obscur à ce stade) de l’état subjectif qui a accompagné non seulement
l’expérience de satisfaction mais l’activité représentative elle-même. Ces états
subjectifs ne constituent pas encore des représentations de soi mais « ils restent
vivants sous la forme de souvenirs corporels inconscients chargés d’affects ».
À ce stade l’état subjectif corporel qui serait une obscure auto-représentation de
soi-même et les capacités d’activité représentative sont liés. Il me semble que
dans cette recherche des premières ébauches d’une capacité d’auto-représen-tation qui va de pair avec une capacité à se représenter un état du monde, en
l’occurrence l’objet source de satisfaction tu te trouves assez proche des théorisations d’un auteur comme Piera Aulagnier et de ce qu’elle a développé autour
des notions d’activité pictographique et de postulat d’auto-engendrement. Cela
me semble tout particulièrement le cas lorsque tu dis : « Je pense que nous devons
postuler un mode d’enregistrement de l’expérience que le self est en train de
traverser en tant que globalité, qui ne serait pas encore représentation du self
mais un registre psychique plus précoce de l’unité corps/représentant psychique
de la pulsion/objet/satisfaction/self, centré autour de l’expérience que le sujet est
en train de faire de lui-même. »
Le fait que tu tiennes à affirmer que le représentant pulsionnel n’est pas un
produit fini, donné une fois pour toutes mais qu’il est susceptible de se modifier
va de pair avec ton insistance à montrer ce qui ne cesse pas d’être en train de se
produire : « l’expérience que le sujet est en train de faire de lui-même ». Et c’est
ce mouvement de pensée qui a, pour moi, le plus d’implications enrichissantes
quant à la manière de penser et de pratiquer la cure analytique. En te lisant, et peut-être plus encore en te traduisant, j’ai été particulièrement sensible au fait que ton
mouvement de pensée te porte toujours à envisager le sujet dans ce qui le pousse
sans cesse à se construire et à se reconstruire. Tu te places en pensée, de manière
privilégiée, dans la perspective de la fabrique du représentant pulsionnel in statu
nascendi, en faisant porter l’accent sur le mouvement élaboratif qui ne cesse de se
produire pour continuer à constituer ce représentant pulsionnel, c’est-à-dire à faire
en sorte que l’activité de représentation puisse se poursuivre en tant que processus vivant. Dans un tout autre domaine, celui de la théorisation en neurobiologie,
je trouve des affinités de pensée avec un auteur comme Antonio Damasio, par
exemple dans L’erreur de Descartes lorsqu’il écrit par exemple :
« À chaque instant l’état du self se ré-élabore complètement. C’est un état de
base évanescent, si continuellement et si uniformément reconstruit que le sujet
ne se rend jamais compte de cette reconstruction permanente sauf lorsqu’elle
vient à être perturbée. » [1]
Cette dynamique de recomposition permanente du représentant pulsionnel
permet aussi de penser la possibilité d’une transformation de celui-ci à partir de
l’expérience subjective qui accompagne sa constitution. Si l’on peut modifier
quelque chose de l’expérience subjective en réveillant, par le pouvoir qu’a la
parole de réverbérer jusqu’au plus intime du corporel, le souvenir vivant des
états obscurs primitifs, on peut alors envisager de pouvoir également modifier
quelque chose du représentant pulsionnel. Cette représentation du changement
qui peut se produire dans la cure est proche de ce que Freud signifiait en affirmant que toute analyse réussie entraîne une modification du refoulement primaire.
Aucune technique ne peut apprendre à un analyste à trouver la capacité
d’entrer en contact émotionnel avec son patient. Mais c’est le métier de l’analyste,
lorsque ce contact s’établit, de savoir en faire quelque chose d’utile dans la
dynamique de la cure. Je crois que tu donnes une réponse lorsque tu nous parles
d’une représentation affectivement supportable. Cette notion « affectivement
supportable » mériterait d’être développée. Peut-être pourras-tu le faire. Je pense
qu’elle engage la question de la possibilité du changement psychique, de savoir
non seulement ce qui est propice au changement, mais peut-être de façon encore
plus cruciale comment en tant qu’analyste nous proposons au patient ce qui est
potentiellement mutatif. Comment nous construisons des conditions dans la cure
qui rendent possible une scène d’intimité psychique qui rend le rapprochement
émotionnel tolérable au prix d’un long travail d’élaboration des affects et qui
permet ainsi de trouver des capacités de figuration et de pensée qui s’appuient
sur les ressources d’un idiolecte à deux qui s’est constitué au fil de l’histoire
analytique. Par ce biais c’est la question de l’alliance thérapeutique qui est
également posée, et de savoir comment nous concevons ce que nous appelons
alliance thérapeutique, qui fait alliance avec qui, par quels moyens, à quelles
fins ? Lorsque tu parles de « la porte étroite du tu », de l’adresse à l’analysant,
c’est de cela que tu parles et je crois que tu ouvres un difficile chantier pour
penser cette notion d’alliance thérapeutique lorsque tu insistes pour évoquer
« l’analyste dans sa double fonction d’objet transférentiel et d’objet des désirs
et des communications du patient ».
Je te propose un très bref extrait de séance qui est pour moi une façon de continuer à dialoguer avec ton texte. Un patient s’allonge sur le divan et reste quelques
instants en silence. Puis il constate à voix haute qu’il vient d’éprouver un moment
très particulier et difficile à décrire : des sensations corporelles de détente et de
chaleur accompagnant un sentiment de bien-être qui se sont formulées en lui par
cette phrase : « Je me sens chez moi ». Je suis très réceptif à la tonalité affective
inhabituelle pour ce patient de ce qui est en train de se passer et qui me semble
témoigner du fait qu’il traverse une expérience nouvelle de lui-même et de l’environnement en ma présence. Il poursuit la séance en évoquant plusieurs femmes
qui ont été dans sa vie, ce qui n’est pas nouveau, mais cette fois je trouve la
capacité d’entendre et de figurer avec des mots ce que je n’arrivais pas à lui
communiquer jusqu’à présent (ou bien que je n’aurais pu lui communiquer que
de manière très extérieure et plaquée). Ce qu’il vient de vivre et de me transmettre
d’un bien être corporel et psychique me fait percevoir, par contraste, qu’une des
constantes de ses relations amoureuses est le manque de confort. De différentes
manières les femmes qu’il a choisies, du fait de leur caractère, de leurs histoires,
de leurs modes de vie, lui interdisaient de pouvoir se laisser aller en confiance.
Ce mot « inconfortable » que j’utilise pour lui proposer une description de ce qui
me semble un trait commun de toutes ces situations amoureuses, du fait qu’il est
l’aboutissement figuratif de beaucoup d’éléments de son histoire, de ses figures
parentales et de mouvements transférentiels, va ouvrir la possibilité que nous puissions envisager différents aspects du transfert en restant en contact psychique l’un
avec l’autre et l’un et l’autre avec les qualités psychiques de l’expérience qu’il
vient de traverser au début de la séance qui font sens affectivement et qui de ce
fait donnent un sens vivant à tout un ensemble d’ébauches restées en suspens.
Ses amours contrariées avec une mère plutôt cérébrale et sèche, peu encline aux
manifestations de tendresse malgré l’amour profond et bourru qu’elle porte à
son fils, sa rivalité impossible avec un père affectif et tendre auprès de qui il se
blottissait, formaient un ensemble connu et exploré sur fond d’affects dépressifs,
d’une organisation sur le mode phobo-obsessionnel, de pannes sexuelles, de
craintes de l’homosexualité et de potentialités de névrose d’échec.
Dans ce début de séance le patient a fait l’expérience avec moi en tant que
son père de quelque chose qu’il aimerait (et redoute) de vivre avec moi en tant
que sa mère. Mais ce faisant, et par l’effet d’après-coup de ce qui a pu s’élaborer dans la suite de la séance, il a vécu quelque chose de cette expérience de bien
être primitif avec moi en tant que sa mère. « Inconfortable » nous permettait dès
lors d’examiner ensemble le confort dangereux du refuge dans les bras paternels
qui lui interdisait d’attaquer la figure paternelle et le conduisait à préférer se
penser mort plutôt que de pouvoir penser à la mort de son père.
Au sujet acteur de son organisation psychique, tel que tu le proposes,
correspond un analyste qui s’implique dans le processus et qui va activement à
la recherche des éléments de figuration qui vont permettre, par le biais d’un
travail en commun, de laisser émerger les capacités langagières qui permettent
de métaphoriser les états subjectifs obscurs des temps primitifs afin comme tu
le dis de les « articuler en une scène mentalisée de manière affectivement
tolérable ». Je crois que tu nous montres qu’une implication active de l’analyste
n’est pas synonyme d’une technique active qui ferait intrusion traumatique dans
le psychisme de l’analysant. Cette activité psychique, cet éveil réceptif permanent, permet au fil du temps de créer les conditions d’un espace de rencontre et
de contact psychique dans une intimité psychique tolérable, c’est-à-dire dénuée
d’excitation incestueuse, mais indispensable pour que les effets de l’analyse
aillent dans le sens du changement psychique. C’est certainement ta manière de
militer pour une psychanalyse qui ne soit pas du semblant (c’est Lacan qui
s’exprimait ainsi...). Tu nous rappelles ces analysants qui ne croient pas que les
mots ont un sens entre deux personnes. On a parfois l’impression qu’il en est de
même pour certains analystes tant ils interposent entre eux et leurs patients le
ready-made de leur langue de bois pour éviter tout événement psychique réel dans
la cure. La phrase de ton patient s’applique parfaitement à ces situations : « C’est
comme une comédie. Vous dites vos répliques et moi les miennes. Mais nous ne
voulons rien dire. » Pour vouloir dire il faut en effet créer les conditions dans
lesquelles on peut s’adresser à un autre en tant que lui-même. Et trouver la
capacité paradoxale de se maintenir dans la tension, jamais tout à fait résolue,
entre ce vouloir dire et le suspens du vouloir qu’implique l’attention flottante.
Ces conditions ne sont jamais données d’emblée, elles ne vont jamais de soi, elles
se conquièrent de haute lutte, à tous les moments d’une cure. Wo Es war soll Ich
werden n’est pas un cadeau du ciel mais, comme Freud n’a cessé de nous le dire,
l’aboutissement, jamais assuré, d’une lutte et d’une conquête. À côté de la
medicina il y aura toujours le ferrum et l’ignis.
Se reconnaître et faire sienne sa propre histoire. Voici une petite histoire en
guise de salut : il y a fort longtemps une amie argentine m’a raconté un moment
de son analyse. Elle faisait part de son sentiment que, malgré la richesse et la
variété des expériences de sa vie, rien ne se construisait vraiment dans son
histoire. Elle a alors entendu son analyste lui dire : « Quién te le quita lo bailado ? »
[2]
[1]
« At each moment the state of self is constructed, from the ground up. It is an evanescent
reference state, so continuously and consistently reconstructed that the owner never knows it is
being remade unless something goes wrong with the remaking. » (p. 240)
[2]
« Ce que tu as déjà dansé dans ta vie qui peut t’empêcher de le posséder ? »