2002
TOPIQUE
À l’adolescence, se désencombrer de la dette, un chemin vers l’autre ?
Patrick Ayoun
24 rue Walter Poupot 33000 Bordeaux
Cet article tente une réflexion sur les conditions de possibilité d’une pratique psychothérapique à référence psychanalytique avec des adolescents « en crise » dans
un cadre psychiatrique original (centre de crise pour adolescents).
La question de la dette y est centrale : soit manifeste concrète et bruyante, soit latente, inconsciente et silencieuse dans la transmission parent-adolescents et ses aléas. C’est
à être réarticulée comme effet d’une relation de don et non comme captation dans une
obligation unilatérale, que cette question peut sortir du registre symptomatique pour s’ouvrir à une dimension de transformation créatrice.Mots-clés :
Adolescence, crise, dette, don, corps.
This article deals with the conditions necessary that can make psychoanalytical psychotherapy possible with adolescents that are ‘in crisis’in a highly original psychiatric
framework (i.e. a crisis centre for adolescents).
The notion of debt is central here – either concretely, brutally, or in latent manner, an
unconscious and silent part of parent-adolescent transmission and all the hazards this brings
with it. This notion must be re-formulated to become a gift and not some sort of improper solicitation of legacy, some unilateral obligation, if we are to get beyond the symptomatic level
and into the dimension of creative transformation.Keywords :
Adolescence, Crisis, Debt, Gift, Body.
Ce court article tente d’esquisser quelques réflexions à propos du rapport
intra-subjectif entre la dette inconsciente et le processus d’adolescence. Pour le
traiter, il nous faut préciser que cette élaboration est issue d’une réflexion sur une
pratique psychanalytique en institution psychiatrique, donc en dehors du cadre
de la « cure-type ».
Dans cette institution – un centre de crise pour adolescents des deux sexes
de 12 à 18 ans assurant hospitalisation, hospitalisation de jour et consultations
– le travail psychanalytique se situe dans la lignée des « consultations thérapeutiques » initiées par D.W. Winnicott.
Par ce texte, je tiens à lui rendre hommage.
Pédiatre-psychanalyste, il a matérialisé dans la réalité des pratiques ce que
d’autres avaient rendu possible dans la théorie et à qui nous sommes tous
redevables : S. Freud et sa « Psychanalyse appliquée », J. Lacan et sa
« Psychanalyse en extension », J.P. Moreigne et sa « Psychanalyse in situ ». Je tiens
à préciser que, pour moi, ces trois expressions ne sont pas équivalentes. Elles
désignent, à l’évidence, un rapport à chaque fois particulier à la psychanalyse
comme théorie et comme pratique. Préciser ces rapports et en comparer les implications techniques et théoriques pourraient d’ailleurs faire l’objet d’un autre
travail.
Cependant, au-delà de leurs différences, ces expressions visent à légitimer la
présence de la psychanalyse hors du champ strict des adultes névrosés et du
« divan-fauteuil ».
Ce texte s’inscrit donc dans une perspective mettant à l’épreuve praticiens,
cadre et concepts mais ouvrant sur un champ d’expérience jusqu’ici peu exploré.
Ceci d’un triple point de vue :
- de celui de l’adolescence psychique remaniant dispositif et théorisations
(P. Blos, M. Laufer, Ph. Gutton, J.J. Rassial, B. Penot, Ph. Jeammet, R. Cahn,
etc.) en la considérant comme temps traumatique sexuel du développement
humain.
- de celui de la logique des agirs (acte, acting-out, passage à l’acte) et leur
rapport aux traumatismes psychiques impensables à différencier du traumatique
« développemental » ou structural.
- de celui d’un dispositif de soins psychiques pour adolescents peu habituel,
s’appuyant sur des « interactions de crise » et des « interventions de crise »
(Andreoli, R. Diatkine) en cours de conceptualisation – à différencier des « entretiens préliminaires » et des « consultations d’urgence ».
Après une introduction et un exposé du contexte institutionnel de l’adolescence d’aujourd’hui, une rencontre clinique est évoquée où le jeu d’échange des
dettes entre parents et adolescents est mis en acte et en scène lors d’une « crise ».
À partir de l’exposé de cette rencontre, une réflexion est entamée sur les
conditions de possibilité d’une mise en sens de ces transmissions intergénérationnelles qui incluraient l’hypothèse de l’inconscient freudien.
Ainsi, nous avons tenté de décrire une expérience en cours dont les conclusions sont provisoires et à vérifier ultérieurement. En effet, ce qui va suivre ne
se veut que cheminement ou frayage de questions multiples. Parmi toutes ces
questions, celle des conditions de possibilité d’un soin psychique à référence
analytique dans un cadre psychiatrique n’a cessé de se poser en acte. Car nul
n’ignore les réticences et les résistances de nos tutelles et de notre époque à cette
orientation.
C’est lors de rencontres avec des adolescents, dans le cadre psychothérapique d’un centre de crise en création, que s’est amorcée, pour moi, la nécessité
d’une élaboration autour des notions d’héritage, d’appropriation subjective et
donc de Dette – pas si « symbolique » qu’on le prétend. Ces « héritages » matériels
et psychiques, conscients et inconscients, se présentent dans ma clinique, peu
appropriables avec des richesses encombrantes et des manques insupportables.
Et souvent m’est venue à l’esprit la réflexion suivante :
Sous réserve d’inventaire, ce qu’on hérite de nos parents, il faudrait selon
Freud citant Gœthe, l’acquérir pour le posséder. Mais peut-être faut-il aussi avoir
la possibilité de refuser ou de perdre cet « héritage » et le rendre méconnaissable
pour pouvoir le retrouver un peu par hasard comme l’objet freudien, revenant
du dehors. Ainsi, les questions d’une Dette « à rembourser » comme prix de
l’accès au désir ou d’un « sacrifice » à effectuer comme preuve d’existence
viennent sans cesse dans la clinique de l’adolescent comme sans doute ailleurs,
mais ici au premier plan.
2. CLINIQUE DES DEMANDES ADOLESCENTES
Les adolescents rencontrés à l’occasion des consultations ont un style
singulier. Ils demandent des raisons de vivre et interpellent avec violence le
psychothérapeute sur son éthique, son idéal ou son désir. Ils semblent dire par
leur quasi-mutisme, ou leur évitement :
« De cet adulte tellement étrange, à quoi faut-il s’attendre ? Emprise aliénante,
abusive ou indifférence mortelle ? » Et parfois, ils le disent carrément.
Ces adolescents disent vouloir des réponses à ces questions vitales pour eux,
même si c’est à coups de vols, de viols ou d’automutilations corporelles, alimentaires ou scolaires. Tous ces symptômes transgressifs au-delà de leur dimension
de violence peuvent acquérir la signification d’un appel, si une contenance
psychique est maintenue chez le psychothérapeute. Car ces agirs, ces passages
à l’acte ou ces acting-out, sont une façon d’interroger la responsabilité de l’Autre
– au sens d’une capacité à répondre à la détresse. Que veut le psychothérapeute
face à ces adolescents en proie à l’Hilflosigkeit et aux demandes informulées et
pourtant massives ? Que peut le psychothérapeute dans ce cadre psychiatrique
de plus en plus contrôle par l’État ? Comment penser et rendre effectif un espace
d’inter-relations rendant possible la « décondensation » et l’articulation des
questions réputées adolescentes et qui sont à rapporter dans la violence de leur
expression aux temps de la « prématuration physiologique » évoquée par Freud ?
Leur liste est connue. Pourtant leur énumération peut ici rendre sensible l’urgence de ce qui se presse dans un appareil psychique non préparé ou mal assuré
et qui surgit du corps sexué : Qui est l’Autre ? Et l’Autre sexe ? Où est ma place ?
Fils, fille ? Père, Mère ? Homme, femme ? Qui dois-je aimer ? Et le désir, et la jouissance ? Et mon corps ? Et ce corps étranger ? Et ce sexe ? Suis-je vivant ou mort ?
Animal ou humain ? Une chose à acheter ou à vendre ou un être inaliénable ?
Et les repères identificatoires : Permis ou interdit, l’inceste, le meurtre ? Au
nom de quoi, de qui ? Au nom du père ou pour ma mère ? Les lois, le respect et
l’utopie, un idéal à réaliser...
3. CONDITIONS SUBJECTIVES D’UNE RÉPONSE
La tâche psychanalytique va consister à trouver, avec eux, les conditions de
possibilité d’une réponse qui ne soit pas d’endoctrinement et de soumission ? Ce
risque, souligné par Winnicott, quand l’interprétation est « prématurée » est ici
majoré du fait de la détresse adolescente. Car il est nécessaire d’élaborer et de
perlaborer une réponse non pas à une question d’identité comme le soutenait
Erickson (auteur américain connu pour son approche psycho-sociologique de la
« confusion d’identité » adolescente), mais à celle d’une place dans l’ensemble
humain et d’abord familial. Il ne s’agit pas de se situer en répondant à un « Qui
je suis ? » « métaphysique », mais d’assurer sa position dans le monde « Où je
suis ? À quelle place ? »
Cette quête d’identification d’une position vivable dans le monde est telle,
que le moindre signe venant d’un psychothérapeute méconnaissant sa position
d’Idéal ou de Surmoi pour le sujet peut avoir un effet inattendu d’aliénation
passionnelle.
En effet, si le psychothérapeute ne met pas en question de façon incessante
ce qui pour lui – à ce moment de sa vie – représente une fin d’analyse, sa fin
d’analyse – il risque d’y aliéner son jeune patient – reproduisant à son insu une
emprise incestuelle familiale ou institutionnelle. L’enjeu du conflit psychique à
l’occasion de la fin d’analyse pointé il y a longtemps par Mélanie Klein sous les
termes de l’alternative : Dévoration ou deuil ? Envie ou gratitude ? est celui de
l’existence ou pas d’un sujet désirant face à un autre dont il dépend.
Une issue non-destructive serait celle d’une sublimation possible de cette
pulsion orale rétive à la substitution, au déplacement, à se faire désir – vers un
« manger le Livre », avec son changement non pas d’objet mais de but.
Lacan, après M. Klein, y insistait avec ses accents bibliques : « Quand j’ai
mangé le Livre, je ne suis pas pour autant devenu Livre, pas plus que le Livre
n’est devenu chair. Le Livre me devient ».
Alors quels termes sont pertinents pour penser cette fin d’analyse : L’accès
à la position dépressive ? La destitution subjective ? La castration symbolique ?
L’identification au processus analytique ? « Savoir aimer et travailler » ?
Ou encore se civiliser soi-même dans un Kulturarbeit en accédant à une
position de « résignation raisonnable » selon les termes de Freud en 1929 ?
Chacune de ces formulations est à la fois précieuse comme repère et piégeante
comme image, car toutes prétendent saisir ce moment où l’on quitte l’analyste
parce que – sujet suffisamment et à distance des pièges relationnels – « je » m’y
autorise sans plus avoir besoin de son soutien ou de sa présence. C’est un lieu
commun de comparer fin d’analyse et fin d’adolescence jusqu’à ce même goût
d’inachevé mais il est plus rare de réaliser que la « fin d’analyse » de l’analyste
puisse décider de sa capacité à entendre un adolescent en crise. En effet, entendre,
voir la tache aveugle et le point de surdité du supposé – grand Autre, non plus
comme des blessures scandaleuses qui exigent réparation mais comme la transmission d’une tâche à reprendre en son propre nom sont des points capitaux pour
l’accueil de ces adolescents.
Et d’un autre point de vue, on pourrait ici mettre en évidence une première
opposition entre un « don » mortifère et une dette vivifiante, où ce qui est raté
chez l’analyste peut être une chance pour l’analysant dans la mesure où cette faille
est reconnue comme telle. Le don d’un « ratage » pour la réussite d’une ouverture
vers d’autres. Ce mouvement transféro-contre-transférentiel peut prendre la
figure de la reconnaissance d’un non-savoir préalable limité du côté de l’analyste.
4. CONTEXTE INSTITUTIONNEL DE LA PRATIQUE
Les rencontres psychothérapeutiques se déroulent dans un cadre particulier
où il s’agit de recevoir et soigner des adolescents dits « en crise » parce que la
rupture violente avec leur famille, leur école, leur groupe d’appartenance ou
leur bande, est mise au compte d’un trouble psychique actuel débordant les
ressources de leur milieu. Teinté d’angoisse, de dépression ou de délire, leur
comportement violent fait classiquement espérer l’amélioration après l’orage
comme une métamorphose d’identité et aussi classiquement craindre le
cauchemar de l’enlisement des psychoses chroniques maniaco-dépressives ou
schizophréniques.
À l’horizon de ces rencontres, parents et adolescents présentent au thérapeute la perspective angoissante de la mort – ou du meurtre – de soi ou de l’autre,
psychique, social ou réel. C’est le moment où la « casse subjective » jusque là
invisible se révèle à tous, où les comptes familiaux ou institutionnels prétendent
se régler – hors langage et dans le réel.
Pour accueillir cette souffrance et en permettre une élaboration psychique, il
est alors nécessaire de se souvenir de la triple exigence à laquelle tout adolescent
est soumis sans qu’aucune fuite, fugue ou transgression puisse l’en exonérer :
- la subjectivation du corps sexué, la séparation des imagos parentales et des
parents réels, la différenciation intra et intersubjective dans les registres du sexuel,
de la génération et des liens communautaires d’appartenance culturels et religieux,
telles sont les coordonnées déjà bien connues des crises adolescentes.
Or, la résolution heureuse des conflits liés à cette triple obligation ne dépend
pas seulement de la qualité de l’organisation œdipienne infantile; « c’est en quoi
d’ailleurs l’adolescence n’est pas seulement un passage » ni enfant ni adulte.
C’est un âge qui a ses spécificités : la question d’existence qui s’y re-pose comme
aux premiers jours de la vie se mélange à la dimension supplémentaire de la
« catastrophe génitale » comme l’évoquait Ferenczi.
La question « Pourquoi on m’a né ? » prend alors un autre sens. Ainsi, cette
question formulée par un adolescent violent dont le père, sapeur-pompier, s’était
suicidé devant lui, alors qu’il était âgé de 10 ans, témoigne d’une désubjectivation
traumatique à l’œuvre jusque dans la syntaxe. Ce garçon ne cesse d’être sidéré
et agité de mouvements violents, dans l’incapacité de se réanimer, reproduisant
en acte la scène avec lui à la place du père. On peut se demander quel cadre
psychothérapique pourrait s’instituer là où l’interdit d’agir est constamment
transgressé, la pensée sidérée par la violence des images, des mots et des gestes,
la parole retenue ou transformée en arme, comme dans cet exemple. Mais dans
l’instauration de ce cadre, face à l’absence de demande des adolescents, d’abord,
il y a la demande des parents, ces parents inquiétés sans relâche dans ce moment
où se jouent la deuxième chance, la deuxième individuation, la deuxième
naissance – pour eux, une sorte de deuxième « accouchement » qu’on appelle
« crise parentale ». Les parents ne peuvent plus méconnaître alors, qu’avec ces
enfants subitement grandis « ils ont engendré aussi leur mort » selon le mot de
Hegel. Et dans cette demande, on ne sait qui protéger et qui soigner, entre les
adolescents douloureux et leurs parents en désarroi.
« Grandir est un acte agressif », nous avait confié Winnicott il y a longtemps
– puisque, dans le fantasme, il s’agit de prendre la place jusque là occupée par les
parents ou de refuser de la prendre jusqu’à disparaître. Fugue ou mort ? Ou, comme
dit le poète Paul Celan : Todes fugue. Fugue de mort lorsque la « place vide
symbolique » dégénère en un territoire réel à défendre ou à conquérir. Il y a trop
de morts réelles chez nos adolescents, disent la rumeur publique et les statistiques
des États Occidentaux, trop de morts par suicide, accident, infection, toxicomanie, alcoolisme. Il y a moins de mortalité infantile, mais trop de mortalité juvénile.
En Europe, nos États s’inquiètent pour la relève des générations et nos nations
devant la perspective plus ou moins imaginaire d’un déclin de nos civilisations.
Un effort y a été fait pour tenter d’enrayer la casse volontaire des jeunes
générations, stopper le sacrifice humain, la « saignée » moderne. Selon
l’expression de Pierre Legendre : dans nos « Société post-hitlériennes », l’État a
chargé des psychiatres de formation psychanalytique de rappeler en acte qu’il ne
suffit pas de produire et de nourrir de la chair humaine pour en faire des citoyens
et des sujets. Selon cet auteur, il faudrait aussi « instituer » pour que ces êtres
naissants soient humanisés. Ainsi, en l’absence de rites d’initiation et d’appartenance, nos sociétés ont créé des centres de crise pour le « passage adolescent »
(J.-J. Rassial) lorsqu’il est mis en échec. En effet, lorsque ces appuis traditionnels
assurés par le groupe culturel ou la famille font défaut, l’adolescent, de facto, paie
alors son entrée dans un monde d’adulte peu accueillant au prix fort de l’angoisse
et de la douleur morale. Il a perdu le recours à sa toute-puissance infantile dans
la pensée et il se heurte avec son corps devenu génitalement puissant à l’interdit
différenciateur, interdit de réaliser ses désirs incestueux et meurtriers, ce qui
pourrait devenir dangereusement possible.
Ainsi, face à ces mouvements psychiques de perte et de heurt, avec ces adolescents, se rappeler l’exigence du « penser relatif » impose au thérapeute de se
dé-sidérer face aux situations violentes dans lesquelles tout le monde est pris.
« L’agressivité n’est pas la violence ». Il arrive qu’on oublie cette différence. Or
la théorie dit bien l’érotisation présente dans l’agressivité : pulsions orales, anales
ou phalliques intriquées et prises dans le défilé des signifiants œdipiens où se
joignent la rivalité et l’amour pour le parent de même sexe, le désir de possession
sexuelle et l’interdit pour le parent de sexe opposé. Il s’agit ici de ne pas confondre
cette agressivité avec la violence de survie dont le mot d’ordre est : « Ou moi,
ou l’autre ». Les auteurs qui ont évoqué cette violence fondamentale la situent
comme une violence d’avant le stade du miroir, excluant le tiers, et notamment
le tiers œdipien et une violence désubjectivante, désintriquée des pulsions libidinales, dons sans érotisation sadique. Mais pourquoi certains ont dû refuser d’y
reconnaître dans cette désanimation, cette « désobjectalisation » (A. Green)
l’expression d’une pulsion de mort désintriquée ?
5. UNE RENCONTRE « CLINIQUE »
Un mot, avant ce qu’on appelle « la clinique ». Il s’agit ici d’un moment d’une
série d’entretiens familiaux et individuels. Ces entretiens ont un statut de
préalables avant l’engagement du sujet dans une cure proprement dite. Il s’agit
d’une clinique intersubjective et son compte-rendu est, selon la formule ancienne,
la relation d’une rencontre qui se veut « un récit loyal des circonstances ». Ceci
sans prétention excessive à l’objectivité et en refusant l’objectivation.
J’ai essayé, dans ces entretiens avec le sujet et sa famille, de dégager – en
même temps qu’un espace de représentation de l’impensable, les conditions
rendant possible un acte de subjectivation de pertes traumatiques.
Bien sûr, pour l’anonymat, j’ai dû modifier tous les éléments qui auraient
permis l’identification sociale de personnes que j’évoque.
Elle a 13 ans, elle est petite, ramassée sur sa chaise. Le visage à moitié caché
derrière ses cheveux longs. Le regard à l’affût, bête blessée, elle semble prête à
mordre.
La mère est tendue, les larmes aux yeux et le corps tourné vers sa fille. Ses
épaules sont basses. Elle évoque l’image d’une impuissance désolée ou d’une
fatigue d’avoir déjà beaucoup essayé de parler, d’agir, d’apaiser, de gronder. ...
En vain.
Le père est assis face à moi, entre elles deux, essayant d’exposer la situation
à l’étranger médecin psychiatre, qui vient de prendre la suite de bien d’autres
thérapeutes, psy. ou non. – « Voilà, elle veut mourir. Elle a avalé des cachets et
surtout se scarifie consciencieusement les avant-bras ». La fille expose alors des
Stigmates sanglants et spectaculaires où la chair est labourée et la plaie
constamment grattée. – Mère et père répondent à mes questions sur la naissance,
les premières années, l’entrée à l’école. « Non, il n’y a aucun événement
marquant. C’est ma fille unique, précieuse, désirée, aimée. – Enfin, presque ! »
Soudain, à ce moment de l’entretien, elle a contesté les faits évoqués par ses
parents :
« Et l’histoire du chien ? »
... Silence...
« D’ailleurs, moi je veux un chien ! ».
Le père a alors les larmes aux yeux. Mère et fille se sont rapprochées.
« Oui », dit le père. « Dans notre lotissement, toutes les maisons sont occupées
par les sœurs et les cousins de ma femme, avec leur conjoint et leurs enfants. Il
n’y a pas de clôture, ou à peine pour les quelques étrangers qui y ont une ou deux
maisons. Un jour, mon chien, que j’aimais, un gros chien de garde, a mordu
gravement mon neveu. Mais il n’a eu aucune séquelle. Il n’avait jamais mordu
ma fille. Alors, il a fallu choisir, à la suite d’un conseil de famille. Ou bien je tuais
ce chien que j’aimais, ou bien nous devions quitter le lotissement. Je n’avais pas
les moyens financiers de partir. Alors c’est moi qui, un matin, l’ai emmené se
faire piquer au vétérinaire. On l’a enterré dans le jardin ».
Soudain, la mère se révolte :
« Mais ma fille avait peur, je me rappelle qu’il grognait après elle ».
La fille se détend, laisse voir son visage, comme un museau, se tourne vers
moi et raconte son désir d’avoir une chienne.
C’est pour çà qu’elle veut mourir, parce que son père a dit NON. Pas de
chienne pour toi. Elle trouve ça injuste. Si elle n’a pas la chienne que son père
lui doit, elle peut mourir.
Après cette rencontre initiale, une séquence de plusieurs entretiens avec les
parents et la fille se déroulera, comme Winnicott le préconise : des consultations
thérapeutiques, dont la dynamique adaptée à l’adolescence serait apparentée à
une sorte de squiggle verbal. Il s’agit de proposer de jouer avec une représentation en forme d’hypothèse à compléter par les parents et par l’adolescente.
Durant ces séances, il demeurait en moi, l’insistance d’une énigme : la « causalité
unique » par l’histoire du chien-phallus, sacrifié par le père sur l’autel de la tribu
maternelle et réclamé par la fille au prix de sa vie, me laissait incrédule et
insatisfait face à la massivité de la souffrance psychique manifestée.
Il n’y avait pas d’autre événement, vraiment ?
Au bout de quatre à cinq séances, un signe du corps s’exposa chez la fille.
Elle se grattait avec insistance l’avant-bras déjà scarifié en expliquant que cette
zone la démangeait. Je demandais alors l’origine de cette démangeaison. Ce fut
la mère qui répondit : « Oh çà c’est un eczéma ! » Et elle continua en me racontant
l’histoire de l’eczéma géant débutant le premier mois de vie, faisant de sa fille
unique une écorchée vive, hurlant de douleur et d’insomnie jusqu’à quatre ou cinq
mois, malgré pommades, bains et onguents.
À l’écoute de ce récit, je me souviens de René Spitz et de ces histoires de
relation maternelle toxique, parce qu’il y a des alternances trop fortes de rejet et
de fusion rendant imprévisible, donc intrusif, l’Autre maternel. Le récit maternel
se déploie alors selon le mode d’une litanie à propos de l’eczéma constamment
récidivant, ne se calmant qu’à l’âge de huit ans, pour resurgir à la puberté il y a
un an. « Ce fut un cauchemar pour nous, au point que nous n’avons pas voulu
d’autre enfant ». Cette phrase se voulait conclusive, elle résonnait pour moi de
façon étrange. Et une suite d’idées se succédait en moi. L’eczéma n’est pas un
événement psychique. L’eczéma ici désigne un état du corps.
Je pense alors au Moi-peau d’Anzieu et à sa métaphore des enveloppes
psychique, sonore, visuelle, tactile. Et à l’accusation injuste des lacaniens d’une
certaine époque, méprisant l’imaginaire au profit du symbolique. Ce qui pourrait
faire de « l’eczéma » un événement psychique c’est le lien pour moi, pour eux
et surtout pour elle entre les scarifications agies, la démangeaison subie et la
douleur d’exister. Pour qualifier ce lien, j’évoque silencieusement une violence
d’arrachement avec perte de substance réelle, au lieu de la séparation – liaison
– au sein d’un espace transitionnel. Il s’agirait ici d’une amputation et non d’une
castration symbolique avec sa dimension métaphorique.
Par la suite, le père a accepté de payer une chienne à sa fille, en signe d’apaisement, mais était-ce suffisant cette petite enveloppe pour régler une Dette encore
informulée à fleur de peau ? Cette réponse du père à la demande de sa fille sur
le mode « réaliste » me fait penser à cette assertion de Lacan. « Mais si l’Autre,
à la place de ce qu’il n’a pas, le gave de la bouillie étouffante de ce qu’il a, c’est-à-dire confond ses soins avec le don de son amour... C’est l’enfant que l’on
nourrit avec le plus d’amour qui refuse la nourriture et joue de son refus comme
d’un désir. Confins où l’on saisit comme nulle part que la haine rend la monnaie
de l’amour, mais c’est l’ignorance qui n’est pas pardonnée ».
Les entretiens reprennent au retour de vacances, juste avant la rentrée scolaire.
Cette consultation se déroula dans une ambiance catastrophique. La mère est
tendue. La fille, recroquevillée derrière ses cheveux et le père, face à moi, interrogatif. Il évoque une situation intenable où sa fille est restée enfermée dans sa
chambre et où, si elle n’a pas avalé de cachets pour mourir, a déclaré vouloir ne
plus rien manger depuis deux jours. « Pourtant, elle a eu sa chienne ! », s’est
exclamé le père, à quoi sa fille réplique violemment : « Ce n’est pas ma chienne,
c’est la vôtre ! » Le père estime avoir fait son devoir. Il a payé une chienne comme
on donne un médicament. La mère s’est efforcée de réparer, consoler l’enfant
souffrant par le don de médicaments que soigneusement la fille recrache dans la
poubelle comme s’il s’agissait de poison. Il faut alors se résoudre au fait que le
don, en soi, ne suffit pas, l’amour ne suffit pas, que dialoguer ne suffit pas. Face
à la question d’existence, qui implique la séparation, toute liaison est refusée.
Pour la suite, il suffit de noter que, pour les deux parents, se rejouent, de façon
incompréhensible pour eux, les effets, chez leur fille, objet précieux de leur amour,
d’événements blessants, non symbolisés : une falsification de filiation pour le père,
une mort parentale précoce pour la mère. Chacun avait traversé son adolescence
au prix d’une rupture violente et de conduites à risque mises sur le compte des
abandons parentaux. L’énigme que représentait leur fille se disait de cette façon :
« Pourquoi, alors que nous lui avons tout donné, notamment tout ce que nous
n’avons pas reçu, se met elle à ressembler au pire de ce que nous avons été ? »
Sans que cela soit une réplique, cette question m’a encore évoqué Lacan : « En
fin de compte, l’enfant, en refusant de satisfaire à la demande de sa mère, n’exige-t-il pas que la mère ait un désir en dehors de lui, parce que c’est la voie qui lui
manque vers le désir ? »
Enfin, pour clore provisoirement l’évocation de ces rencontres, la jeune fille
s’adressant au psychothérapeute répète cette phrase à l’allure énigmatique : « Mais
pourquoi, vous, vous ne m’aimez pas ? »
Au sujet – supposé – savoir, ici un peu interloqué, elle semble poser la question
du sens d’un amour qu’il ne lui donnerait pas – avatar du désir et de l’interdit de
l’inceste ? Peut-être, mais pas seulement.
Il nous faut tenter maintenant une élaboration en privilégiant l’axe du don et
de la dette. Car à partir de cette évocation clinique d’un début de psychothérapie
d’adolescent dans un cadre atypique, un certain nombre d’énigmes demeure.
À qui s’adressent ces questions ? Pourquoi le cadeau du père – cette chienne
pourtant revendiquée – se révèle-t-il impossible à recevoir ? Et pourquoi les dons
d’amour et de présence de la mère apparaissent maintenant inefficaces ?
On pourrait penser qu’il y a là un surcroît de don des parents qui, réussissant
à combler chez leur fille le manque à avoir, ratent du même coup la reconnaissance d’un manque à être, pourtant seule condition d’affirmation du sujet désirant.
En somme, comme j’ai pu en avoir l’idée, il aurait fallu que cette jeune fille
puisse payer son entrée dans le monde adulte sur un autre mode que symptomatique – mais qu’elle paie. Pour inverser, en la paraphrasant, la célèbre phrase
de Hegel : « Ici, le don de la chose a été le meurtre du symbole. »
C’est bien sûr la vulgate psychanalytique. Lacan et son « il faut payer le prix
pour l’accès au désir », et plus récemment Monique Bydlowski : « Comme
l’ombre, la reconnaissance de la Dette est nécessaire. La vie n’est pas un cadeau
gratuit ».
Cependant, malgré l’allure tragique de ces formules, il ne faut pas négliger
le fait qu’elles font référence à un champ métaphorique et à des dettes de sens.
Or ici, les deux parents sont des rescapés dans le réel, s’agrippant pour
survivre, à des falsifications d’identité imposées et à l’absence impensable de leurs
propres parents. Ces tentatives de mise à mort psychique sont impossibles à
symboliser hors d’une instance judiciaire externe, qui ici a fait défaut. Mais s’il
y a prescription dans le social – plus question de porter plainte – la Dette réelle
– à propos du dommage psychique – demeure imprescriptible pour le sujet. Les
crimes d’identité déniés par les autres et autrefois vécus par ces deux parents les
laissent figés dans la position d’anciens enfants victimes par défaut de reconnaissance publique, judiciaire et symbolique. Pour eux, leur fille les abandonne,
comme leurs propres parents, lorsqu’elle veut se séparer d’eux. Un interdit de
penser se met à régner ou plutôt une impossibilité de penser et de parler la
séparation autrement que comme une mort réelle. La fille a une mission impossible : réparer ses parents préalablement en symbolisant pour eux et à leur place
les effets d’un abandon qui ne la concernent pas directement.
Mais il n’y a ici que des enfants d’âges différents, donc plus d’enfants ni de
parents. Chacun vient avec sa Dette désaffiliée et sa question d’existence – qui
devient « Qui doit-on sacrifier pour que les autres vivent ? » Comme on sacrifiait
autrefois un animal aux dieux pour s’assurer de son identité d’humain : par cette
immolation, je nomme ma place dans le vivant : ni animal à tuer et à manger ni
dieux immortels à honorer par l’offrande.
Nommer le danger, dans cette situation – par ceux qui institutionnellement
sont en position de le faire – peut être, pour chacun, un acte subjectivant parce
qu’ouvrant sur une réparation réelle. Un peu comme déclarer une naissance à
l’État-Civil, chacun se refait une inscription dans le registre des humains, déjouant
ainsi la logique sacrificielle secrètement à l’œuvre.
Mais le psychothérapeute alors dans ce cas paraît dépossédé au profit d’autres
instances. Quelle place lui reste-t-il ? Pas toute la place, c’est sûr ! Pas aucune
place non plus... sa place : il sait que sa fonction n’est pas de dire le Code ou le
Droit, ou encore de dire NON à l’injustice, mais d’ouvrir la dimension du don
d’une parole juste, d’une parole qui sonne juste, en tant que cette dimension est
celle du lien d’appartenance à l’espèce humaine.
Non pas dire le Code, le Livre ou la Théorie pour effacer sa dette en
brandissant la Dette – mais interpréter pour ouvrir au don comme lien d’humanisation.
7. LA DETTE N’A PAS UN SENS UNIQUE
Alain Caillé, Sociologue disciple de Marcel Mauss, Animateur du Mouvement
Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales, et opposé à la lecture structuraliste
du social incarnée par Levi-Strauss, s’interrogeait sur la tendance des psychanalystes, notamment lacaniens, à « hypostasier le seul moment de la Dette en lui
accordant une place prééminente sur les autres moments du cycle oblatif : donner
– recevoir – rendre. » Il y dénonce une confusion, ici entretenue, entre deux sens
opposés du mot « Dette » :
-
Premier sens : c’est l’affirmation positive de la subordination de tous les
humains à l’obligation d’endetter les autres en leur donnant et de s’endetter vis
à vis d’eux en recevant leur don.
-
Deuxième sens : c’est la soumission de tous à une obligation de rendre
unilatérale et universelle et à une captation dans le moment obsessionnel d’un
restitution à effectuer pour mériter d’exister.
Pour lui, ces deux sens ne sont pas équivalents. Leur confusion vient d’une tendance initiée par Georges Bataille (La part maudite) et représentée de nos jours en
anthropologie par Luc de Heusch (Le sacrifice dans les religions africaines) ou
Maurice Godelier. Cette tendance ramène la relation de don à une modalité de sacrifice symétrique ou « mimétique ». Or, la relation de don, avec ses trois temps
logiques, ne relève pas de la mise en Dette unilatérale de l’autre ou du sacrifice de
soi-même à son profit. Elle ne relève pas non plus d’une relation de réciprocité
compensatoire. La relation de don ouvre à la capacité de transformer les dons des
autres en un nouveau don qu’on leur fait – au lieu de les annuler par un contre-don.
Selon Alain Caillé, on n’accède au don et à une relation authentiquement
humaine que pour autant que nous savons faire échapper ce que nous donnons
aux registres respectifs de l’instrumentalité, du sacrifice et de la Dette.
Freud nous rappelle la persistance de ces registres, non seulement comme
désirs inconscients « indestructibles » selon ses termes, mais aussi comme actes
réels à reconnaître comme tels. Les effets du tragique ne relèvent pas seulement
de l’économie monétaire ou œdipienne, même si les humains tentent de les
réintégrer dans l’échange, la dialectique ou la réciprocité.
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