2002
TOPIQUE
Un désaveu de postérité : le couteau de Lichtenberg
Sophie de Mijolla-Mellor
8 rue du Commandant Mouchotte 75014 Paris
La construction théorique en psychanalyse repose sur une contradiction
fondamentale : issue des tréfonds de la psyché du créateur et donc, à ce titre, essentiellement singulière, il lui faut cependant s’affirmer comme valable universellement. De
manière générale, l’intérêt d’une théorie est évalué à sa capacité d’être reçue, reconnue et
prônée par d’autres qui vont dès lors la partager. Cette contradiction entre l’acte singulier
du théoricien et le mouvement groupal qui le reprend se concrétise dans l’usage qui va
désigner telle ou telle pratique du nom du théoricien auquel elle se réfère, créant ainsi des
« freudiens », des « jungiens » ou des « lacaniens ». Le patronyme a perdu sa majuscule, il
est devenu adjectif, qualifiant une identité théorico-pratique.
Avec la notion de « désaveu de postérité », on s’interroge ici sur la place ambiguë dans
laquelle Freud avait mis Jung. Au-delà de l’anecdotique et du récit de vie, on touche la
question de l’identité et donc de l’identification qui est au centre de la construction théorique et, bien sûr, de sa transmission.Mots-clés :
Autobiographie, transmission, déviationnisme, Jung, « virus du pré- curseur ».
The theoretical construction of psychoanalysis is based on a fundamental
contradiction – stemming from the depths of its creator’s psyche, it is therefore necessarily an
extremely individual thing, but is taken from then on to have acquired a universally applicable
value. Generally speaking, the interest a theory possesses is measured by its capacity to be
received, recognised and spoken forth by others who, from then on, share and uphold it. This
contradiction between the specific process of the creator of the theory and the group movement that promulgates it, becomes concrete in the usage that designates such or such a clinical practice by the name of the person whose theory it is based on, thus creating such groups
as ‘Freudians’, ‘Jungians’ or ‘Lacanians’. The name has become an adjective, describing a
theoretical and practice-based identity.
With the notion of disavowing posterity, this article reflects on the ambiguous position
Freud puts Jung in. Over and beyond the anecdotes and story of their lives, we are touching
here on the question of identity and therefore that of identification with it, a question that is at
the heart of theoretical construction, and of course, of its transmission.Keywords :
Autobiography, Transmission, Deviationism, Jung, The « Precursor Virus ».
Vous connaissez tous cette petite histoire qui ressemble aux apories dont les
Sophistes étaient friands : si on prend un couteau et qu’on en change successivement le manche, puis la lame, s’agit-il encore du même couteau ? Dans sa
version française, l’histoire concerne le couteau de Jeannot et l’identité conservée
du couteau tient à l’appartenance dudit : c’est toujours le couteau de Jeannot.
Lorsque Freud raconte cet aphorisme à la fin de son opuscule « Sur l’histoire du
mouvement psychanalytique » pour stigmatiser la « modification » que Jung
aurait faite de la psychanalyse, il n’est pas question d’appartenance mais de
nomination. « Comme la même marque y est gravée, nous dit-il, il nous faudrait
à présent tenir cet instrument pour ce qu’il était auparavant »
[1].
La question « à qui appartient le couteau ? » est ici déplacée sur « quelle est
la marque du couteau ? ». C’est de ce décollage, en apparence infime et en réalité
majeur, dont je vais vous parler aujourd’hui. Mais auparavant, et comme le sujet
m’y invite, je commencerai par une brève évocation autobiographique qui ne
concerne ni Freud, ni Jung, mais ma rencontre avec l’un et l’autre.
Je crois avoir lu quelques livres de Jung (Dialectique du Moi et de l’inconscient, Essai d’exploration de l’inconscient, Contribution à la psychologie de
l’archétype de l’enfant, notamment) dans le courant de mes études de philosophie, comme j’ai dû découvrir L’introduction à la psychanalyse ou La
psychopathologie de la vie quotidienne à peu près à la même époque.
Contrairement à beaucoup de futurs analystes, je n’ai pas eu de rencontre initiatique, de révélation fracassante, ni avec l’un, ni avec l’autre, mais je n’ai pas non
plus eu le soupçon qu’il pouvait exister entre ces deux auteurs un enjeu de rivalité
quelconque, chacun m’apparaissant traiter de son affaire, à sa manière et l’idée
que l’inconscient puisse relever d’un label ne me serait pas plus venue à l’esprit
que l’idée qu’un philosophe puisse prétendre s’arroger un titre de propriété sur
le concept de Dieu ou celui de Nature. La notion de déviationnisme, en revanche,
m’était bien connue mais dans un autre contexte, celui du marxisme-léninisme
dont ma génération de jeunes philosophes était familière.
Du temps a passé, je suis devenue psychanalyste, j’ai lu et relu, commenté
et décortiqué Freud et... j’ai totalement oublié Jung, ou presque. Ce qui m’y a
ramenée, c’est l’histoire du mouvement psychanalytique et l’intérêt indéfectible
qu’il présente pour qui veut participer, avec un minimum de sérénité, à la vie institutionnelle des groupements psychanalytiques ou apparentés.
J’avais écrit, il y a dix ans, un article sur ce que j’avais appelé
« L’autobiographie de la psychanalyse », soit en fait celle de Freud lui-même,
qui avait été suivi plus tard par un autre : « De la découverte de Freud à la
recherche en psychanalyse »
[2], mon intérêt se portant à deux reprises sur cette
étrange confusion que faisait Freud entre sa vie et la psychanalyse. J’y reviendrai,
mais je voudrais auparavant évoquer ce qui a été l’occasion de ma redécouverte de Jung.
Achevant l’été dernier un livre sur Le besoin de savoir (Dunod, 2002) dans
lequel une analyse critique de la notion de « théorie sexuelle infantile » tient une
place importante, j’ai fait la découverte, à partir de la correspondance entre Jung
et Freud, de l’existence d’une petite fille de 4 ans, Agathli, la fille aînée de Jung
sur laquelle il écrivit, en 1910 : « Conflits de l’âme enfantine », véritable réponse
au « Petit Hans » publié peu de temps auparavant. À partir de ces deux enfants,
l’histoire de Jung et de Freud m’est apparue à la fois beaucoup plus intéressante
et plus attachante. Tant et si bien que sur la lancée de ce livre, j’en ai commencé
un second qui traite du difficile partage de la théorie et de ce que cette difficulté
nous apprend sur la notion de théorie elle-même et sur l’identité de la psychanalyse. Jung m’est devenu beaucoup plus proche du même coup et c’est donc
avec beaucoup de plaisir que je vais essayer de retracer ce que fut la version des
faits de leur rencontre vue par Freud, en attendant d’écouter la version de Jung.
Je m’efforcerai de rester dans les limites du titre de cette Journée, soit ce que
la lecture de leurs autobiographies nous apprend de la manière dont ces deux
hommes s’expliquent à eux-mêmes et expliquent aux autres et à l’Histoire des
idées, leur rencontre. S’agit-il vraiment d’une rencontre « manquée » ? On pourra
en discuter après, mis je voudrais tout d’abord préciser :
- que je m’en tiendrai aux textes autobiographiques de Freud, soit
« Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique » (1914) et dix ans plus
tard : « Ma vie et la psychanalyse » (1925), sans utiliser les nombreuses autres
sources d’information possible et surtout les correspondances.
- Que je n’essaierai pas de confronter les contenus théoriques de ces deux
auteurs, ce qui serait l’objet non plus d’un exposé mais d’une thèse.
Je m’en tiendrai, stricto sensu, à la manière dont Freud rend compte de sa
rencontre avec Jung, me réservant cependant la liberté de présenter ces éléments
à partir d’un questionnement que j’adresse ici à Freud, puisque c’est la partie dont
je traite.
I – LE VŒU DE POSTÉRITÉ ET CE QU’IL IMPLIQUE
Musil disait, avec l’ironie qui le caractérise, que si d’un éléphant peut naître
un autre éléphant, en revanche d’un philosophe ne peut naître qu’un perroquet
et un contre-philosophe... L’idée de postérité intellectuelle aurait pourtant dû
inquiéter Freud, lui qui savait bien à quoi s’en tenir au sujet du meurtre du père
et du festin totémique !
Or, non seulement il n’établit pas de rapprochement à cet égard, mais il
explique les raisons d’un tel vœu, étayé sur la longue solitude imposée des débuts
de sa découverte. Pour lui, il y a deux phases dans l’histoire de la psychanalyse :
avant, et après 1907
[3] (janvier 1907 est la date de l’arrivée à Vienne d’Eitingon,
véritable émissaire de la clinique zurichoise du Burghözli où exercent Bleuler
comme médecin chef et Jung comme médecin adjoint) et cette coupure n’est pas
sans évoquer celle que constitue dans la théorie psychanalytique elle-même
l’abandon de la
neurotica. Dans les deux cas, « le chemin devenait libre »
[4] pour
l’essor de la psychanalyse dans son développement interne et externe.
Que penser de cette allégation de solitude sur laquelle Freud revient à maintes
reprises, allant jusqu’à se comparer à Robinson Crusoé et « oubliant » d’évoquer
l’importance à la fois affective et intellectuelle de ses échanges initiaux avec
Wilhem Fliess ? Cette solitude, même si elle lui fut réellement imposée, devient
en fait pour lui le garant de l’authenticité de son originalité. Lui qui ne voulait
pas lire Nietzsche pour ne pas s’en trouver influencé pourra ainsi écrire fièrement :
« C’est, dit-il, que la psychanalyse est ma création; pendant dix ans j’étais le
seul à m’en occuper, et pendant dix ans c’est sur ma tête que s’abattaient les
critiques par lesquelles les contemporains exprimaient leur mécontentement
envers la psychanalyse et leur mauvaise humeur à son égard » (« H.M.P. », p. 69).
La souffrance crée des droits et on sait combien la culpabilité accompagnait
chez Freud la joie mégalomane du progrès dans la compréhension, de la découverte des terres inconnues. C’est donc dans un même mouvement que Freud fait
le récit des tribulations d’un chercheur solitaire, ou presque, et celui de ses droits
à la propriété de la psychanalyse et à l’autorité de ses découvertes, comme si l’un
authentifiait le bien-fondé de l’autre.
Écoutons quelques uns de ces souvenirs en forme de Robinsonnades :
« Comme j’ai reconnu depuis longtemps que la psychanalyse possède le don
irrésistible de pousser les hommes à la contradiction, de les exaspérer, je suis
arrivé à la conclusion qu’après tout il n’y avait rien d’impossible à ce que je
fusse le véritable auteur de tout ce qui la caractérise et la distingue » (H.M.P., p.
71). « J’ai fini par comprendre que je faisais partie dorénavant de ceux qui, selon
l’expression de Hebbel « troublaient le sommeil du monde », et que je n’avais
pas à compter sur l’objectivité et la tolérance. Mais comme ma conviction de la
justesse de mes observations et de mes conclusions ne faisait que s’affermir et
que j’avais, en même temps qu’une grande confiance dans mes propres jugements,
un courage moral suffisant, l’issue de la situation dans laquelle je me trouvais
n’était pas douteuse. Je me décidai à croire que j’avais eu le bonheur de découvrir
des rapports particulièrement significatifs et j’étais prêt à subir le sort que cette
découverte devait me valoir momentanément » (H.M.P., p. 38).
Isolées de leur contexte « historique », ces lignes ne manqueraient pas d’être
tenues pour un discours paranoïaque armé d’une logique bien connue : plus on
est haï, plus on a ainsi la preuve d’avoir raison et, le vrai et le faux n’étant pas
susceptibles de degrés, c’est à l’envie que suscite chez les autres la possession
de la vérité par le sujet que celui-ci peut s’en trouver assuré. Des conditions
historiques dans lesquelles cette hostilité, au demeurant réelle, s’était manifestée,
Freud ne dit pas un mot et c’est à nouveau par L’interprétation des rêves et
l’épisode du bonnet du père tombé dans le ruisseau qu’on peut tenter d’interpréter
en termes de culpabilité à dépasser ce dernier, le fantasme qu’il nous livre à titre
« historique ».
« Et voici comment je me représentais ce sort : je réussirais probablement à
me maintenir grâce aux effets thérapeutiques de mon procédé, mais je resterais
ignoré par la science, tant que je vivrais. Quelques dizaines d’années après ma
mort, un autre redécouvrirait inévitablement ces mêmes choses, aujourd’hui
inactuelles, saurait les imposer à l’acceptation générale et m’élèverait à la dignité
d’un prédécesseur malheureux. En attendant, je chercherais, suivant l’exemple
de Robinson, à m’installer aussi commodément que possible dans mon île
solitaire » (H.M.P., pp. 89-90).
Cette perspective n’est pas sans intérêt quant à la question si présente dans
l’histoire de la psychanalyse, celle de la transmission et de la filiation. Robinson-Freud n’a ni père, ni fils, mais en revanche, la vérité qu’il a atteinte est plus forte
que toutes les filiations. Elle a la puissance du concept hégelien et ne peut donc
qu’inévitablement resurgir. C’est l’histoire qui va établir le lien de filiation
absente : « on redécouvre, c’est-à-dire qu’on n’a pas reçu et il faut refaire le
parcours ab initio. Mais on reconstitue historiquement le devenir de l’idée qui
a, une première fois, frappé sans succès à la porte de l’acceptation générale et
son porteur se voit élevé à la dignité de « prédécesseur malheureux ».
Un tel destin suppose cependant que ce re-découvreur ait moins de susceptibilité que Freud lui-même à l’égard des questions d’antériorité ! Le débat sur
le thème de la propriété des idées et de la dette reconnue ou non des uns par
apport aux autres a été trop longuement mené pour y revenir ici, même si la
question n’est pas close. Mais force est de constater que s’il continue de hanter
l’histoire de la psychanalyse et fait le fond de bien des « affaires » dont on attend
avec impatience que la livraison des documents puisse enfin les éclairer, c’est
parce que Freud lui-même a d’emblée posé la question en ces termes.
Car, ce que le « Bildungsroman » de Freud semble ignorer totalement, c’est la
formation dialectique des théories. On pourrait résumer, caricaturer peut-être, la
manière dont il décrit la naissance de la psychanalyse à partir des effets que produit la révélation d’une vérité qui éblouit ceux qui s’en approchent. La plupart,
comme Breuer, s’en détournent et prennent la fuite, d’autres restent à distance et
n’en parlent que sous le sceau du secret, comme Charcot évoquant mystérieusement et confidentiellement « la chose génitale », d’autres enfin, comme Fliess,
construisent de savants édifices pour s’en protéger. Le héros est celui qui n’hésite
pas à se laisser brûler par cette lumière et qui subit de ce fait l’opprobre général
réservé à ceux qui transgressent. Le chemin qui le mène à la vérité, comme tout
parcours d’initiation est, il va de soi, semé d’embûches et de chausse-trappes et
c’est au prix de doutes et de souffrances qu’il en sort victorieux.
Si on mesure l’intensité du vœu de postérité au fantasme d’être son propre
père, on comprend les difficultés de celui qui allait ainsi être élu « fils spirituel ».
Qu’est-ce que Freud attendait de Jung ? C’est surtout dans
Histoire du
mouvement psychanalytique qu’il s’en explique dans un chapitre qui s’ouvre sur
une citation assez irrévérencieuse de Gœthe : « Sois bref, tiens-t-en au fait ! Au
Dernier Jour ce ne sera qu’un pet »
[5].
L’agressivité anale, même sous le patronage du grand poète, dit assez qu’en
1914, date de la rupture de la section locale de Zurich d’avec l’Association
Psychanalytique Internationale, la tentation de s’épancher et de se plaindre était
forte. Freud se justifie en ces termes de son choix à la fois de Zurich et de Jung
pour devenir tête de file de la psychanalyse : « Je voulais me placer à l’arrière
plan, de même que la ville
[6] d’où la psychanalyse était partie » (
Op. cit., p. 80).
Il a la conviction qu’il faut un chef qui lui succédera après sa mort. Il ne s’agit
donc pas d’un disciple ou d’un vice-président, mais bel et bien d’un héritier,
comme les empereurs romains pouvaient s’en fabriquer à leur mesure grâce à
l’adoption d’un jeune homme remarqué pour sa valeur et élu au détriment d’une
filiation par le sang.
Jung avait de quoi plaire à Freud : « Des dons éminents, les contributions
qu’il avait déjà apportées à l’analyse, sa position indépendante et l’impression
d’énergie et d’assurance que dégageait sa personne » (« H.M.P. », p. 81). Pour ce
qui est de l’indépendance, Freud aurait dû s’en méfier et Jung lui retournera
l’argument dans une lettre en ces termes : « Je ne me serais pas mis de votre côté
si je n’avais pas quelque peu l’hérésie dans le sang » (Jung à Freud, le 3 mars 1912).
Mais Freud croit, veut croire, que l’indépendance de Jung ne s’exercera que
dans le même sens que la sienne et qu’elle aura une exception : Freud et la cause
de la psychanalyse. On s’étonne à le lire qu’il n’en ait tiré aucun enseignement
plus général concernant la vie des idées et les échanges entre théoriciens. Il
préfère, en 1914, noircir Jung : C’est un individu « dont l’énergie s’épuise dans
la poursuite sans scrupule de ses propres intérêts » (p. 81). Accusation nullement
justifiée, sauf si on l’entend au sens d’intérêts théoriques. Mais surtout, c’est
« un individu qui est incapable de supporter l’autorité d’un autre, (et) encore
moins de devenir lui-même une autorité » (ibid.).
Là, en revanche, Freud a raison et on le voit dans l’épisode que cite Jung dans
son autobiographie, sur la réponse de Freud : « Je ne peux pourtant pas risquer
mon autorité » lorsque Jung le presse de lui donner quelques détails de sa vie
privée pour compléter l’interprétation d’un rêve que Freud lui a raconté. Jung
ajoute : « À ce moment même il l’avait perdue ! »
[7].
J’aurais tendance à penser, mais j’attends ce qui en sera dit, que Jung n’avait
en effet ni le désir d’obéir, ni celui de commander (qui vont généralement de pair)
en raison de l’intensité du vécu de doute qui avait été celui de son enfance. Freud
à l’inverse veut venger Hamilcar et se doit d’être Hannibal.
Qu’attend-il de son héritier qui s’épuise à lui expliquer qu’il n’est pas un propagandiste (lettre du 18 avril 1908) ou qui lui écrit deux mois plus tard : « J’ai toujours eu un peu plus à faire que d’être simplement un partisan orthodoxe. Vous ne
manquez pas de ceux-là. Mais ils ne servent pas la cause car de la foi seule il ne
croît rien à la longue » ? (Correspondance, lettre du 30 juin 1902). Non pas d’être
un suiveur passif, mais de partager avec lui une connivence profonde qui lui permette de communiquer sans « avoir à revenir à chaque fois sur les présuppositions
élémentaires et réfuter les objections primitives » (lettre du 17 octobre 1909).
Freud souhaite un héritier pour plus tard, mais aussi un compagnon pour maintenant. On a souvent fait remarquer que Freud, de son propre aveu, avait choisi Jung
parce que celui-ci n’était pas juif et libérerait ainsi la psychanalyse du stigmate de
« science juive ». C’est oublier aussi l’attrait de Freud pour les aryens blonds, tel
qu’en témoignent ses souvenirs d’adolescence et sa fascination pour ces boucles
dorées d’une fillette entrevue lors d’un voyage. Jung devait-il en Siegfried porter
le drapeau de la psychanalyse vers ceux qui avaient cru pouvoir la mépriser ? C’est
fort probable, mais ce dernier ne l’a pas entendu ainsi.
II – « ÉPOUSER LES IDÉES DE... »
Tel aurait été le souhait fort peu caché de Freud à l’égard de Jung. Il écrit, dans
Sur l’histoire du mouvement psychanalytique: « Je sais bien qu’exprimer une idée
une ou deux fois, sous la forme d’un aperçu fugitif, n’est pas du tout la même chose
que de la prendre au sérieux, la prendre au mot, la suivre à travers tous ses détails
contradictoires, et conquérir pour elle la position qui lui revient parmi les vérités
reconnues. C’est la différence entre un flirt léger et un mariage en bonne et due
forme, avec toutes ses obligations et ses difficultés. Épouser les idées de...: voilà
une expression usuelle, tout au moins en français. » (Op. cit., p. 27).
Freud ne voulait pas un flirt avec Jung, mais bel et bien un mariage, mais Jung
devait pour cela accepter d’être la femme, ce qui était conforme à la logique pédérastique puisqu’il était le plus jeune. Si l’homosexualité passive de Ferenczi l’agacera au début de leur rencontre et surtout lors du voyage en Sicile où il rédige le
cas Schreber, en revanche l’indépendance virile de Jung lui plaît, car il s’y retrouve.
Ce vœu n’est pas dénué de romantisme et on se souviendra que, à la même époque,
en 1915, dans les Actuelles sur la guerre et la mort, Freud reprendra cette même
image du flirt américain où il ne se passe rien, pour souligner : « La vie s’appauvrit, elle perd de son intérêt dès l’instant où dans les jeux de la vie on n’a pas le droit
de risquer la mise suprême, c’est-à-dire la vie elle-même ».
Le voyage en Amérique de Freud et Jung, accompagnés de Ferenczi, sera vécu
de manière très différente par les deux hommes. Pour Freud, il s’agissait de compter
les partisans : Jones, Brill, Putnam notamment. Pour Jung, il s’agissait de faire profil
bas, de renoncer à son propre jugement et de refouler sa critique, conditions de sa
possible collaboration. Comme il le note lui-même, « Je me disais : “Freud est beaucoup plus intelligent que toi, il a beaucoup plus d’expérience. Pour l’instant,
contente-toi d’écouter ce qu’il dit et de t’instruire à son contact”» (Ma vie, p. 191).
J’aurais tendance à considérer qu’il ne s’agissait pour lui ni d’un flirt, ni d’un
mariage, mais d’une relation d’enseignement telle qu’un étudiant peut en avoir
avec un professeur admiré, mais pas pris pour autant comme gourou ou maître
à penser. Aussi, lors de son second voyage en Amérique, trois ans plus tard en
1912, Jung se sentira assez libre de présenter la psychanalyse à sa manière et
n’hésitera pas à provoquer Freud en lui écrivant (lettre du 11 novembre 1912)
que « les modifications qu’il apportait à la psychanalyse lui avaient permis de
surmonter les résistances de beaucoup de gens qui jusqu’à ce moment n’avaient
pas voulu en entendre parler » (« H.M.P. », p. 103).
Freud, en revanche, ne l’entendra pas de cette oreille et lui répondra que « ce
n’était pas un titre de gloire et que plus il sacrifierait de vérités péniblement
acquises par la psychanalyse, plus il verrait diminuer la résistance » (ibid., p. 108).
Au lieu de faire front en couple uni, Jung galvaudait la psychanalyse pour se
faire bien voir des Américains... On imagine l’amertume de Freud. Or, en fait,
Jung ne faisait qu’exprimer ses propres réticences vis-à-vis de l’origine sexuelle
de l’hystérie infantile telles qu’il les avait dès le début énoncées à Freud. Celui
qui avait été intronisé comme l’autorité, celui qui devait être capable de dire
« Cela n’est pas de la psychanalyse »
[8] et de faire le tri des hérésies, celui-là
s’avisait le premier de penser et même de professer des hérésies !
Mais s’agit-il d’hérésie ou d’opinion divergente ? C’est ce dernier terme que
Jung utilisera pour mettre sa présidence en question à l’issue de son conflit avec
Freud. Ce dernier écrira à Ferenczi que Jung souhaitait que le congrès décide si
des « opinions divergentes » étaient autorisées (Lettres de Freud à Ferenczi, le
8 août 1912). Car, plus généralement, peut-on épouser les idées de quelqu’un au
sens d’une union durable ou est-ce que la vie des idées n’implique pas qu’elles
entraînent au loin ceux qui les épousent, oubliant celui qui en a été l’auteur ?
Pour Freud, le mariage même s’il n’est pas une symbiose, est un engagement
de fidélité réciproque, symbolisé par cet anneau que recevront les premiers
disciples. On a le sentiment que Jung avait plutôt vécu la rencontre avec Freud
comme une liaison importante et passionnée, de celles qui laissent des traces, mais
pas comme un lien conjugal traditionnel. Face à cette maldonne, il ne restera à
Freud que l’issue de le bannir comme Adler, alors que ce dernier avait critiqué
Jung auprès de Freud et vice-versa.
Dans l’Histoire du mouvement psychanalytique, Freud se livre à un long
parallèle entre l’hérésie adlérienne et l’hérésie jungienne : « Les deux mouvements
rétrogrades qui se sont éloignés de la psychanalyse et qu’il me reste à comparer,
présentent aussi cette analogie qu’ils cherchent à s’attirer le bénéfice d’un préjugé
favorable en quelque sorte sub specie aeternitatis, moyennant certains points de
vue qui considèrent les choses de haut. Chez Adler, c’est la relativité de toute
connaissance et le droit pour l’individu de façonner en artiste, à sa manière
propre, le matériau du savoir qui joue ce rôle; chez Jung, on insiste sur le droit,
que l’histoire de la culture accorde à la jeunesse, de rejeter des chaînes que la
vieillesse tyrannique, figée dans ses conceptions, voudrait lui imposer. » (p. 108).
Mais Freud met en doute l’authenticité du caractère libératoire de la
« correction jungienne de la psychanalyse » et préfère y voir une régression allant
dans le sens des résistances à l’élément le plus difficilement acceptable de la
psychanalyse, soit la sexualité infantile. Aussi lui dénie-t-il le droit non pas de
penser ce qu’il veut, mais de continuer à se réclamer de la psychanalyse : « Je
suis naturellement tout prêt à reconnaître que chacun a le droit de penser et
d’écrire ce qu’il veut, mais il n’a pas le droit de le donner pour autre chose que
ce que c’est réellement. » (Ibid., p. 112).
Car pour Freud, la psychanalyse, c’est lui. Le créateur se confond avec sa
création et les collaborateurs se voient de ce fait contraints de polir la même pierre
ou d’aller ailleurs. Il n’y a pas de place dans la pensée de Freud sur l’histoire de
la psychanalyse pour une conception dialectique du développement de la psychanalyse qui accueillerait de l’autre, du différent, mais serait apte à le métaboliser,
y compris au prix de modifications internes touchant l’ensemble de l’édifice.
N’avait-il pas construit la psychanalyse précisément à partir des aspects les
plus secrets de son être, travaillés dans l’auto-analyse et livrés, avec quelques
réserves il est vrai, dans L’interprétation des rêves? Le conquistador s’était fait
autovivisecteur et, même s’il n’avait pas tout dit, il s’était en revanche efforcé
de se rendre pensable à lui-même cette part obscure que les autobiographies ont
à cœur en général de conserver close et dont on voit mal d’ailleurs comment elle
pourrait s’insérer dans la trame continue de l’identité narrative, fût-elle autonarrative.
Aussi, lorsqu’il écrit sur l’« Histoire du mouvement psychanalytique » il
s’excuse en ces termes : « Cette contribution présente un caractère subjectif
qui, j’espère, n’étonnera personne, de même qu’on ne trouvera sans doute pas
étonnant que j’y parle du rôle que j’ai moi-même joué dans cette histoire »
(Op. cit., p. 69). En fait, l’argument se retourne puisqu’en 1924 Freud constate,
à la fin de l’introduction à Selbstdarstellung, qu’il n’a rien de plus à dire
concernant sa propre vie que ce qu’il a déjà publié à propos de l’histoire du
mouvement psychanalytique, texte qui « contient en somme tout l’essentiel de
ce que j’aurai à dire ici » (Op. cit., p. 12). Et de conclure : « Comme je ne
voudrais pas me contredire ni non plus trop me répéter, il va me falloir essayer
de trouver une nouvelle formule du mélange entre les exposés subjectifs et
objectifs, entre le biographique et l’historique ».
En 1907, Freud avait pourtant soufflé à Jung la manière dont il fallait jouer
la partie : « Je dois dire que je tiens pour une forme très respectable (sehr würdige)
d’économie une sorte de communisme intellectuel dans lequel on ne contrôle pas
anxieusement ce qu’on a donné et ce qu’on a reçu ». Vœu pieux ? On ne peut pas
méconnaître l’arrière fond des procès Fliess/Swoboda dans cette notation, comme
si les idées pouvaient permettre de réaliser une forme de relation dont le caractère
idéal n’échappait certes pas à Freud.
Max Graf retiendra la leçon, notant quatre ans plus tard dans la préface de
son étude sur Wagner : « Les vues que j’expose ici ont lentement germé à partir
d’un échange d’idées incessant avec le professeur Freud et de nombreuses suggestions reçues au cours des discussions que nous menions chez lui. Mon essai est
le fruit d’un échange d’idées qui s’est étendu sur plusieurs années. Il me serait
impossible de distinguer les idées qui sont nées spontanément dans mon esprit
de ce que je tiens de l’enseignement de Freud et de ce que je fois à la critique de
mes collègues. Je dédie donc cette étude au vieux cercle d’amis auquel elle doit
le jour, en souvenir des heures stimulantes vouées en commun à la recherche intellectuelle. » (Minutes I, p. 25).
De nos jours, l’amer échec des tentatives historiques en matière de communisme nous rendent plus sensible au totalitarisme qui le sous-tend que ne pouvait
l’être Freud en 1907. Comment croire qu’il ait jamais pu y avoir là un âge d’or
de la recherche en psychanalyse ? Ce « communisme » révèle lorsque les « dissidences » se profilent qu’il n’a pu exister que lorsqu’il régnait une idéologie
unique et que les frères se partageaient, en un repas totémique renouvelé tous les
mercredis, la pensée du Maître. Telle est du moins l’image qu’en donne involontairement Nunberg parlant des participants « conviés à une table richement garnie
mais ne pouvant pas tous digérer ce qui leur était offert » (Op. cit., p. 15).
Si on considère que le bénéfice principal de la communication de la recherche
est précisément de l’ordre du penser « contre » qui est toujours un penser « avec »,
c’est-à-dire dans un étayage et non pas dans une fusion, on est bien loin du
« communisme des idées » supposé de ces premiers chercheurs. Mais pour ce
regard hagiographique porté sur les origines du mouvement psychanalytique, le
« penser contre » serait au contraire signe de résistance, d’ambivalence, témoignerait d’une rivalité en vue du pouvoir ou d’une banale ambition personnelle.
III – QUE RESTE-T-IL DE NOS AMOURS ?
C’est la question que tout couple peut légitimement se poser, en particulier
lorsque le lien s’est rompu brutalement. Je l’évoquerai ici brièvement sous la
forme de l’interrogation sur ce que Freud retient de positif de la participation de
Jung à la psychanalyse.
Or, si on se limite aux deux ouvrages autobiographiques, on pourrait croire
qu’il s’agit de bien peu de choses. Il note l’apport de Jung aux mythologies
(« élaboration qui n’était pas inattaquable mais néanmoins très intéressante »
(« H.M.P. », p. 67), et il y revient dans Ma vie et la psychanalyse, reconnaissant
avec honnêteté que ce sont « les remarques convaincantes de Jung relatives aux
analogies étendues existant entre les production mentales des névrotiques
et celles des primitifs qui m’incitèrent à porter mon attention sur ce thème »
(Op. cit., p. 82).
Mais pour cet apport non négligeable concédé du bout des lèvres, alors que
la correspondance montre l’enthousiasme partagé des deux hommes pour la
mythologie, combien d’autres apports sont passés sous silence ! Nulle part Freud
ne mentionne que c’est Jung qui lui a fait connaître les Mémoires du Président
Schreber, ce merveilleux Schreber, écrivait-il, que l’on devrait nommer directeur
d’asile et professeur de psychiatrie. Les recherches de Jung sur la démence
précoce et les échanges des deux hommes au sujet de l’approche psychanalytique
des psychoses est expédiée en une phrase dans Ma vie et la psychanalyse: « Jung
a élucidé des stéréotypies énigmatiques chez les déments en les rapportant à
l’histoire de la vie du malade » (p. 75). Quant à la mythologie, domaine où
l’apport de Jung est plus qu’ailleurs encore incontestable, Freud note « la mythologie a été le domaine propre d’Otto Rank » (Ma vie et la psychanalyse, p. 87).
L’ignorance volontaire de Freud qui n’a jamais souhaité s’intéresser aux
élaborations jungiennes jugées obscures rejoint paradoxalement son agacement
devant ce qu’il considère comme un succès trop facile de leur auteur. Ainsi en
est-il du terme « complexe », qu’il vilipende comme un mot-valise bon à tout
faire : « Il est une contribution de l’école suisse qu’il y a peut-être lieu de mettre
entièrement au compte de Jung, mais qu’il m’est impossible de placer aussi haut
que le font des hommes plus éloignés que moi de la psychanalyse ». Je pense à
la théorie des complexes, qui se développa à partir des Diagnostische
Assoziationsstudien (Jung 1906-1910). Elle n’a pas produit elle-même de théorie
psychologique, ne s’est pas non plus laissé intégrer sans contrainte dans
l’ensemble des théories psychanalytiques. En, revanche, le terme de « complexe »,
terme commode, souvent indispensable à la synthèse descriptive d’états de fait
psychopathologiques, s’est acquis un droit de cité en psychanalyse. Aucun des
noms, aucune des désignations créées par les besoins de la psychanalyse n’a
obtenu une aussi vaste popularité ni n’a été l’objet de tant d’emplois abusifs, au
détriment de formations conceptuelles plus rigoureuses. On se mit à parler
couramment, dans les milieux psychanalytiques, de « retour de complexe », là où
on pensait au « retour du refoulé », ou on s’habitua à dire : « J’éprouve un
complexe à son égard », là où on pouvait dire plus correctement : « J’éprouve une
résistance ». » (p. 59)
Mais au moins ici Freud discute, compare, oppose au lieu d’ignorer. Cette
ignorance m’apparaît particulièrement nette lorsque l’on voit qu’il ne dit pas un
mot de l’essai de Jung sur les « Conflits de l’âme enfantine », texte que le fameux
Adler, qu’il renvoie dos à dos avec Jung dans l’opprobre, avait vivement critiqué.
Le plus comique est d’ailleurs qu’Adler avait soupçonné Jung de flagornerie à
l’égard de Freud. Or, lorsque Freud l’évoque, il a l’air d’utiliser contre Jung la
critique d’Adler et vice versa : « Tout le débat sur la psychogenèse des névroses
doit être en définitive porté sur le terrain des névroses des enfants. La dissection
soigneuse d’une névrose à l’âge de la prime enfance met un terme à toutes les
erreurs concernant l’étiologie des névroses et aux doutes sur le rôle des pulsions
sexuelles. C’est pourquoi d’ailleurs, dans sa critique du travail de Jung, Ober
Konflikte der kindlichen Seele, Adler a dû en venir à insinuer que le matériel du
cas avait été arrangé “sans doute par le père” de manière à en assurer l’unité. »
(« H.M.P. », p. 103).
Je ne crois pas que Jung manifeste beaucoup de reconnaissance émue à l’égard
de Freud dans Ma vie et on y trouve plus d’anecdotes au demeurant instructives,
sur les syncopes de Freud en entendant Jung disserter sur les cadavres momifiés
dans les tourbières du Nord de l’Allemagne ou sur leurs expériences parapsychologiques d’armoires qui craquent...
Et pourtant, on montrerait aisément comment les oppositions de ces deux
chercheurs ont eu un rôle mutuellement fécondant, mais ceci est une autre histoire,
celle d’une rencontre qui n’est pas manquée.
Je poserai ici une question qui me semble résumer le récit autobiographique
de Freud de sa rencontre brève mais féconde avec Jung quoiqu’il en dise.
Le défaut de l’interprétation qu’il en donne tient essentiellement au fait qu’il
n’utilise pas Jung comme une différence mais comme une fausse note. Ceci lui
est possible parce qu’il s’efforce d’interpréter leur relation en termes de conflit
d’autorité au lieu de chercher à la comprendre comme deux pensées qui n’ont
jamais été semblables, même si elles ont eu un temps de contact.
Freud est bien conscient de l’usage sauvage qu’il fait ici de l’analyse : « Un
autre aspect, assez gênant, réside dans le fait que je ne puis tout à fait éviter de
donner un éclairage analytique à ces deux mouvements d’opposition. Mais
l’analyse ne se prête pas à un usage polémique; elle présuppose absolument
l’accord de l’analysé et une situation où il y a un supérieur et un subordonné. (...)
Je vais donc limiter au minimum l’emploi de l’analyse et, par là, l’indiscrétion
et l’agression contre mes adversaires, en précisant en outre que je ne fonde pas
une critique scientifique sur ce moyen. Je n’entends pas m’occuper de l’éventuel
contenu de vérité des théories qui doivent être repoussées, je ne tenterai pas de
les réfuter. » (« H.M.P. », p. 92-93).
Dans ce récit, Freud est embarrassé : il ne souhaite pas se mettre sur un plan
d’égalité avec Jung ou avec Adler et discuter leurs théories. Il a interprété leur
dissidence en termes de révolte contre le père et, en tant que père, il souhaite rester
au-dessus de la lutte et ne pas en venir aux mains. Il s’en explique longuement
au sujet des critiques virulentes contre la psychanalyse : « L’observation montre
que très peu d’individus sont capables de rester courtois, moins encore de rester
objectifs dans le débat scientifique, et les querelles scientifiques ont de tout temps
produit sur moi une impression détestable. Peut-être a-t-on mal compris ce
comportement de ma part, m’a-t-on tenu pour si débonnaire ou intimidé qu’on
n’avait pas autrement à tenir compte de moi. À tort : je sais aussi bien qu’un
autre me livrer aux injures et aux emportements, mais me sens incapable de
donner une forme littéraire aux expressions qui sont à la base de ces affects, et
c’est pourquoi je préfère m’abstenir complètement. » (« H.M.P. », p. 72).
Ailleurs, il se défendra contre l’accusation d’intolérance : « Quand une communauté est fondée sur l’accord relatif à quelques points essentiels, il va de soi que
ceux qui abandonnent ce terrain commun s’en séparent. Cependant on a
souvent porté au compte de mon intolérance la défection de ces premiers élèves
ou bien l’on a voulu y voir l’expression d’une fatalité particulière pesant sur mon
destin. Il suffit de répliquer qu’en face de ceux qui m’ont abandonné, tels Jung,
Adler, Stekel et quelques autres, se trouve un grand nombre d’hommes tels Abraham,
Eitingon, Ferenczi, Rank, Jones, Brill, Sachs, le pasteur Pfister, van Emden, Reik,
etc., qui depuis environ quinze ans me sont resté attachés en fidèle collaboration,
la plupart aussi par les liens d’une amitié que rien n’a troublée. » (V.P., p. 67).
Face à un débat d’idées, Freud psychologise, donnant les antécédents théologiques de Jung, comme les antécédents socialistes d’Adler, pour responsables de
leur dissidence, quand ce n’est pas leur rivalité indépassable avec la figure paternelle qu’il incarne.
Alors, la psychanalyse peut-elle interpréter la psychanalyse ? Ou bien ne faut-il pas laisser l’historien des idées prendre le relais de ce qui devient dès lors non
plus seulement une rencontre manquée, entre deux individus mais les aventures
de la pensée qu’ils incarnent ?
Je conclurai, dépassant la question de la rencontre entre Freud/Jung, en
m’interrogeant avec vous sur la « vérité » à laquelle ces approches autobiographiques nous confrontent. Retrouver une vérité historique à travers des documents
autobiographiques, en se situant dans la perspective de Freud théoricien à propos
de l’Histoire, et non pas autobiographe de son œuvre, implique de tenir compte
de deux facteurs : tout d’abord, du fait que la vérité historique est parcellaire et
qu’elle a un statut de fossile, comme le souligne Freud dans L’Homme Moïse,
en parlant de la circoncision comme un « fossile directeur » (Leitfossil) pour son
investigation. Et ensuite que retrouver une telle vérité implique d’analyser le
récit historique comme une légende ou un récit familial, en s’interrogeant sur la
fonction des déformations telles qu’elles sont repérables aux contributions
diverses que ces « assassins de la vérité » laissent comme traces de leur forfait.
(« Il en va de la déformation d’un texte comme d’un meurtre. Le difficile n’est
pas d’exécuter l’acte mais d’en éliminer les traces », Léonard, p. 115). Il est dès
lors possible de comprendre la question de la « vérité biographique » sur d’autres
bases et de partir d’un autre questionnement portant sur la fonction du récit
biographique et concernant par exemple la quête identitaire.
Deux motifs sont particulièrement prégnants vis-à-vis de l’entreprise
freudienne sur l’Histoire de la psychanalyse : la recherche en paternité de l’œuvre
et la relation aux précurseurs. Faut-il rappeler que Georges Canguilhem donnait
le « virus du précurseur », « la complaisance à rechercher, à trouver et célébrer
des précurseurs comme le symptôme le plus net de l’inaptitude à la critique
épistémologique » ?... « Le précurseur », écrivait-il, « est un penseur que l’historien
croit pouvoir extraire de son encadrement culturel, pour l’insérer dans un autre,
ce qui revient à considérer des concepts, des discours et des gestes spéculatifs
ou expérimentaux comme pouvant être déplacés et replacés dans un espace intellectuel où la réversibilité des relations a été obtenue par l’oubli de l’aspect
historique de l’objet dont il est traité »
[9]. La « raison scientifique » qui sous-tend
la quête de la revendication du précurseur est donc beaucoup plus une raison du
scientifique, du chercheur lui-même. On peut faire l’hypothèse qu’elle constitue
la face positive de la médaille dont le revers négatif serait la persécution par le
rival, le vol des idées, l’usurpation de paternité.
Dans les deux cas, ce qui manque c’est précisément l’intelligence de l’Histoire
dans ses ruptures et ses filiations. Elle ne peut être le fait de l’auteur lui-même.
Il faut pour cela un historien, mais cet historien doit être aussi un praticien de
son objet, car le sens des ruptures et des filiations ne peut lui venir que de son
contact avec ce que Canguilhem appelle joliment « la science fraîche »...
[1]
Freud S.,
Sur l’histoire du mouvement psychanalytique, (1914d), Paris, Gallimard, 1991
(p. 122). Je le citera dans la suite comme « H.M.P. ».
[2]
« Autobigraphie de la psychanalyse » in
Le Coq Héron, n° 118, sept. 1990. « De la découverte de Freud à la recherche en psychanalyse »,
Topique, n° 61,1996.
[3]
Cf. « H.M.P. », p. 48,49.
[4]
Je cite ici l’expression qu’utilise Freud dans
Ma vie et la psychanalyse, Paris, Gallimard,
1950 (p. 44). Je citerai cet ouvrage dans la suite comme « V et P ».
[5]
« Nach es Kurz ! Am Jüngsten Tag ist’nun ein Furz » (« H.M.P. »), p. 79.
[6]
On connaît l’attaque selon laquelle le milieu viennois dépravé avec son « atmosphère de
sensualité et d’immoralité » expliquerait la naissance de la psychanalyse. Freud pour sa part, l’interprète comme le déplacement d’une attaque à l’égard de ses origines juives (H.M.P., p. 73).
[7]
Jung, C.-G.,
Ma vie, Paris, Gallimard, 1966, p. 185.
[8]
« Il fallait qu’il y ait un lieu qui serait habilité à déclarer : l’analyse n’a rien à voir avec
toutes ces absurdités, ce n’est pas de la psychanalyse » (« H.M.P. », p. 81). Il s’agit de l’Association
Internationale que Jung devait diriger en chef.
[9]
Canguilhem G., in
Études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin, 1968,
p. 21.