2002
TOPIQUE
De quelques mots décisifs, scénarios et lignes de force dans l’“autobiographie” de C.G. Jung
Christian Gaillard
Villa Laurencia 19 d, rue de la Butte-aux-Cailles 75013 Paris
L’auteur fait tout d’abord état des recherches récentes qui portent sur les
conditions dans lesquelles l’“autobiographie” de Jung a été écrite et publiée. Il en conclut
que ce livre est un ouvrage composite, à plusieurs voix, mais n’en constitue pas moins une
œuvre. Il s’engage ensuite dans une lecture de ce livre sous plusieurs aspects, qui met en
évidence la problématique proprement jungienne de l’inconscient telle qu’elle apparaît à
travers le vocabulaire même de Jung. Puis il propose une lecture transversale et structurale
de l’ouvrage pour dégager de plusieurs rêves qui s’y trouvent rapportés le “scénario” à
partir duquel s’est développée la recherche de Jung et son œuvre. Enfin, il discute la notion
d’inconscient collectif ou impersonnel et conclut en soulignant l’attention portée par Jung
à des processus qui obéissent à leurs propres rythmes et se réalisent à diverses échelles, celles
d’un individu, d’une lignée, ou d’une culture.Mots-clés :
Autobiographie, Décentrement, Structures, Processus, Collectif, Impersonnel.
In this article, the author first looks at recent research into the conditions in which
Jung’s Autobiography was written and published. He concludes that the Autobiography is
composite in nature, that several different voices appear in it, but that it may still
nonetheless be called a work. The author of the article then goes on to present several different readings of the work, which shed light on the truly Jungian problematics of the
unconscious as this appears through Jung’s choice of vocabulary. The he goes on to
present a transversal, structural reading of the work in order to show how the “scenario”
that Jung’s research, and his work follow, stem from dreams reported in the
Autobiography. Finally, the author discusses the notion of the collective or impersonal
unconscious and concludes by pointing out the attention paid by Jung to the processes that
obey their own rhythms and which take place on different levels, that of the individual,
of family descendence, or of a culture.Keywords :
Autobiography, Decentering, Structures, Process, Collective, Impersonal.
Comment aborder ce texte, qui est non seulement un ouvrage si largement
diffusé et traduit dans d’innombrables langues qu’il est aujourd’hui un “best
seller” mondial, mais aussi un livre de consultation et de référence presque
quotidienne, un “livre de chevet” pour beaucoup d’analystes jungiens, et pour
bien d’autres, sans faire état tout d’abord de quelques précisons qui s’imposent
quant à sa nature même, et donc des élémentaires précautions à prendre quant
au bon usage qu’on peut en faire ?
Remarquons tout d’abord à cet égard que l’éditeur français de ce livre –
c’est Gallimard, dans sa collection “Témoins” –, lui donne pour titre Carl
Gustav Jung “ma vie”, avec, en plus petits caractères et au-dessous de ce titre,
“Souvenirs, rêves et pensées recueillis par Aniela Jaffé, traduits par Roland
Cahen et Yves Le Lay”. Alors que l’édition allemande, originale, donne,
elle, Erinnerungen, Träume, Gedanken von C. G. Jung. Aufgezeichnet und
herausgegeben von Aniela Jaffé, soit, littéralement, Souvenirs, rêves et pensées
de C. G. Jung. Notés (ou consignés, ou mis par écrit) et publiés par Aniela
Jaffé.
La question qui donc immédiatement se pose est celle de savoir qui est en
fait l’auteur de ce livre. Qui peut en répondre ? Est-ce son ou ses éditeurs, avec
les attendus et les objectifs qui leur sont propres ? Ou est-ce Madame Jaffé,
dont on sait qu’elle était la secrétaire Jung à l’époque de sa production ? Ou est-ce Carl Gustav Jung ? Ou encore, quelle est la part des uns et des autres dans
l’établissement du texte en question ?
Ce sont les conditions d’élaboration et la composition de ce livre qui
permettent de répondre à ces questions. Je les rappelle donc ici, très en bref.
Nous sommes en 1957-1958 – soit quelques années seulement avant la mort
de Jung, en 1961.
Rappelons aussi au passage que 1957-1958, c’est près de 20 ans après la
mort de Freud, en 1939, et que depuis lors, depuis la mort de Freud, il s’est passé
bien des choses dans l’histoire du mouvement psychanalytique et, plus spécifiquement, dans le mouvement jungien, bien sûr.
Rappelons aussi, toujours au passage, que l’écart d’âge entre Freud et Jung
est de 19 ans. Soit assez pour faire de l’un l’aîné, et de l’autre son élève, pour
que l’un, Freud, se pose et soit attendu, et reconnu, dans son autorité de maître
et père, d’autant qu’il est le père de la psychanalyse, mais sans pour autant que
cet écart d’âge entre l’un et l’autre soit vraiment suffisant pour que l’autre,
Jung, se situe de fait, tout uniment, et définitivement, dans une position de fils,
et d’héritier, et ceci quand bien même son patronyme, Jung, signifie en allemand
“jeune”, “le jeune”. Ce qui ne manque pas de poser en des termes assez
complexes leur relation de filiation et d’héritage, une relation notoirement
compliquée, entre autres données non moins factuelles, par le fait qu’être neurologue, puis thérapeute et analyste des hystériques à Vienne – une Vienne assez
chroniquement antisémite –, n’engage pas nécessairement au même rapport à
l’inconscient que lorsqu’on vient de la psychopathologie lourde en milieu
hospitalier, et que, fils d’un pasteur suisse, on se débat entre Bâle et Zurich
avec les restes vains mais obsédants de la tradition chrétienne ambiante en ces
lieux.
En 1957, donc, Jung a 82 ans. C’est alors un vieil homme, retiré du monde
dans sa maison de Küsnacht, au bord du lac de Zurich, mais sollicité de partout
par les analystes qui se réclament de lui et créent, déjà un peu partout en Europe
et aux Etats-Unis, des groupes de réflexion et des instituts de formation, le
premier de ces Instituts, celui de Zurich, ayant été créé une dizaine d’années
plus tôt, en 1948, non sans réticences d’ailleurs de la part de Jung, qui ne l’a
jamais dirigé.
Jung est alors sollicité, bien sûr, par les éditeurs, qui depuis tout un temps
déjà l’incitent à écrire son autobiographie. Ce qu’il refuse tout d’abord obstinément. Jusqu’au moment – je résume – où sa secrétaire du moment, Aniela
Jaffé, le convainc, non sans mal, de lui consacrer chaque jour quelques heures
au cours desquelles il répond, le plus souvent oralement, à ses questions, tandis
qu’elle note, puis transcrit, ses propos, tout comme d’ailleurs, dans le même
temps, elle est chargée, de la même manière, de rédiger les réponses qu’il
apporte à ses nombreux correspondants. Dans les deux cas, pour les pages de
ce livre, comme pour la rédaction de ses lettres, Jung, assez souvent, reprend
la transcription de ses propos, corrige, soustrait, complète la rédaction proposée
par Aniela Jaffé.
D’où il ressort que par les conditions mêmes de son élaboration, ce livre est
un livre à deux voix. Ecrit à quatre mains. De sorte qu’on en est aujourd’hui,
c’est assez passionnant d’ailleurs, à comparer par le menu l’état du texte publié
et les premières transcriptions, puis les manuscrits, ou “tapuscrits”, successifs
qui ont précédés la publication dont nous disposons d’ordinaire. C’est, pour
l’essentiel, au chercheur anglais Sonu Shamdasani que l’on doit ce travail
[1].
Un travail en cours, qui a, entre autres mérites, celui de mettre en évidence
les passages, et le cas échéant les chapitres, qui ont été “omis” dans la publication actuelle, sans qu’on sache encore trop bien d’ailleurs, dans chaque cas,
si ces “soustractions” ou “omissions” ont été le fait de Jung lui-même, ou si elles
ont été le fait de sa secrétaire et collaboratrice, ou encore si elles ne sont pas
les effets des interventions et pressions de la famille Jung, qu’on sait très
soucieuse de l’image qu’elle se fait, et qu’on se fait, du grand homme
[2].
Si, de plus, on considère de là, à la lumière donc de ces travaux récents, la
composition de l’ouvrage, on en arrive à la conclusion, toujours provisoire,
puisque ces travaux sont en cours, que le Prologue et les trois premiers chapitres
de ce livre, qui sont respectivement intitulés “Enfance”, “Années de collège”
et “Années d’études”, ainsi que le douzième, intitulé “Pensées tardives” et le
treizième, intitulé “Rétrospective”, sont largement, et le plus authentiquement,
de la main de Jung. Tandis que les autres ont été beaucoup plus largement
rédigés par Madame Jaffé, qui a même, pour certains d’entre eux, utilisés divers
documents pour les construire.
Il s’en suit qu’avec ce livre, du moins pour ce qui concerne certaines de ses
parties, on a à faire à une “biographie”, tout autant qu’à une “autobiographie”.
Et on pourra même légitimement se demander si cette “biographie” ne risque
pas aussi, comme c’est si souvent le cas dans des conditions semblables, d’être
une “hagiographie”.
Voilà un ensemble de données qui ne manqueront pas de troubler le lecteur,
mais dont la prise en compte s’avère d’autant plus requise que Jung lui-même
a non seulement et longuement manifesté ses réticences envers le projet de ce
livre, mais aussi clairement et expressément interdit que l’ouvrage paraisse
dans ses
Œuvres Complètes
[3].
Il a même été jusqu’à parler à ce propos du “livre de Madame Jaffé”, ce qui
n’est peut-être pas très élégant de sa part, mais a le mérite de rendre à César ce
qui est à César – sinon à Dieu, ce qui est à Dieu.
Or il nous faut faire ici un pas de plus encore. Jung, disais-je, avait 82 ans
lorsqu’il a travaillé à ce livre. C’est-à-dire qu’il est alors un vieil homme qui
se souvient. Dans l’après coup de son grand âge, il laisse venir et vivre les plus
anciens souvenirs de son enfance, ses questionnements et ses débats d’adolescent, puis d’étudiant. Il retrace ses premiers travaux, relate sa rencontre avec
Freud, et sa progressive rupture avec lui. Il dit les surgissements intérieurs et
les découvertes cliniques qui ont été la matière première de son œuvre théorique,
cherchant ainsi à dire la genèse et les enjeux de ses recherches. Et il en vient
enfin, de ce pas, à méditer, à proprement parler à haute voix, même si c’est, nous
l’avons vu, à deux voix, sur sa mort, sur la mort, et sur ce qui peut bien s’en
suivre, après sa mort, et de là, pour nous, à ce point où nous sommes de notre
histoire collective.
Mais à considérer ainsi le moment où il parle, rétrospectivement, de sa vie
et de son œuvre, comment ne pas se demander quelle est la part, dans ce livre,
de la construction rétrospective, de la reconstruction, voire de la production d’un
mythe explicatif élaboré après coup ?
Il importe donc aussi de le lire, ce livre, à la lumière des travaux qui ont
pu être consacrés à l’écriture autobiographique, à ses aléas, et à ses pièges.
C’est à quoi s’est attachée tout récemment Christine Maillard, dans le cadre
de ses travaux à l’Université de Strasbourg et dans celui des ses échanges avec
les germanistes et les chercheurs qui en Allemagne se consacrent à cette
question
[4].
Et il importe aussi, bien sûr, de confronter chacun des faits qui se trouve
rapporté dans ce livre aux données aujourd’hui établies par les biographes de
Jung, ne serait-ce que pour vérifier, compléter, et se donner par là un autre
regard sur ces faits tels qu’il les rapporte.
Il importe surtout de considérer les scènes qui ponctuent ce livre non pas
tant en prenant au mot le récit qui en est fait, du moins pour ce qui est des
chapitres qui sont plus le fait de Aniela Jaffé que de Jung lui-même, mais bien
plutôt au titre de leur organisation structurelle, ce qui pourrait paraître handicaper et limiter leur prise en compte, mais pourrait bien aussi conduire à une
lecture transversale, axiale, de ce livre, par la mise en perspective de ces scènes
dans le fil de l’ouvrage, et donc dans le fil de la vie de Jung, comme nous
tenterons de le voir par la suite.
Enfin, pour ce qui concerne les réflexions esquissées ou développées dans
ce livre, surtout les plus théoriques d’entre elles, il va de soi qu’on s’attachera
à les lire à la lumière des écrits de Jung par ailleurs, qui, seuls, à ce propos, auront
le dernier mot.
Ces quelques données et ces règles de lecture étant posées, j’en viens au
deuxième temps de mon propos, avec cette très simple question : quelle est
donc ma lecture, et quel mon usage personnel de ce livre ?
De ma lecture de ce livre, je dirai tout d’abord que c’est une lecture surprise.
Je m’étonne, pratiquement à chaque fois que j’y reviens, à ce livre que je suis
censé bien connaître. Presqu’à chaque fois que j’y reviens, ce livre me surprend.
Et j’observe que cette surprise répétée, insistante, résiste à la lecture, à la
réflexion mêmes de ce que j’y découvre, et redécouvre.
Or la surprise, l’étonnement renouvelés, et l’insistance de ce à quoi on à faire,
n’est-ce pas ce à quoi on peut reconnaître qu’il y va d’une œuvre, avec la consistance qui lui est propre ? C’est-à-dire telle qu’elle est, et s’impose, résistant
avec obstination à nos menées pour réduire ou annuler son effet, et pour la
“comprendre”, comme on dit.
Je tiens donc que ce livre est une œuvre. Quelles qu’aient été les conditions
très particulières de sa production et de son élaboration, une élaboration
complexe, à quatre mains, avons-nous vu, et très secondaire aussi bien.
Ce qui ne manque pas de poser une question dès lors assez troublante :
qu’en est-il de Madame Jaffé en l’affaire ? Qu’en est-il de cette dame, je veux
dire de son rôle, et de sa place, dans cette œuvre ? Et, plus généralement
d’ailleurs, qu’en est-il des femmes autour de Jung ? Des femmes de Jung. Des
Jungfrauen, comme disait déjà de son temps, sur un ton un peu mi figue, mi
raisin – puisque, déjà en son temps, il était difficile de ne pas voir, de ne pas
entendre, que lorsqu’on dit les Jungfrauen, on parle à la fois, en allemand, des
“vierges”, et, littéralement, des “femmes de Jung”…
Voilà une question qui peut paraître mal venue, par la survenue dans le
cours d’un propos jusqu’ici assez rigoureusement méthodologique et soigneusement académique d’une rubrique possiblement scandaleuse, à l’américaine,
Sauf que s’étonner de la place de Madame Jaffé dans cette “autobiographie”
de Jung, et peut-être dans la pensée de Jung, dans la démarche de Jung, pourrait
bien être une façon de s’interroger sur ce qu’il en est de la sexualité pour lui –
et pour nous. Et de s’interroger aussi, ce qui est encore une autre tasse de thé,
sur ce qu’il en est non seulement des femmes, mais aussi du féminin, pour lui
– et pour nous. Laissons pour l’heure cette question en réserve.
Et faisons un pas de plus. Par une autre question : la surprise et l’étonnement
qui ici s’imposent, comme c’est le plus souvent le cas, disions-nous, avec une
œuvre qui se tient, ne sont-elles pas une dimension constitutive de la position
où nous met la pratique de l’analyse, je veux dire dès lors qu’il y va de l’inconscient ?
La surprise, l’étonnement, dont il est ici question, avec la provocation qui
s’en suit, provocation notamment à penser, sont alors suscités par le menu, par
le détail, tout autant que par un ensemble. C’est bien ce qui se passe ici. Et dès
le début du livre. Dès ses premières lignes. Nous allons voir que c’est assez
parlant.
Chacun, en effet, aura lu la première phrase du Prologue. “Ma vie, peut-on
lire en français, est l’histoire d’un inconscient qui a accompli sa réalisation”.
Ici, le lecteur, je suppose, tombe en arrêt. Quoi ? se dit-il. Qu’est-ce donc
que cette façon de substancialiser l’inconscient ? De le substancialiser au point
qu’il devient sujet dans la phrase : “un inconscient qui a accompli sa réalisation…”
Je viens de parler de “substancialisation”. On pourrait dire, dans la même
veine, “hypostase”, – un terme que Jung emploie assez volontiers… quand il
critique les religions. Voici donc que Jung, trahi par ses mots, mettrait l’inconscient, et sa réalité, à une place et dans un rôle étrangement proches de ceux que
les religions disent être ceux de Dieu. Et qui, de plus, poserait d’emblée, dans
ce livre, que cet inconscient-là peut “s’accomplir”, “accomplir sa réalisation”.
C’est assez saisissant.
Sauf qu’il y a là un problème, assez intéressant, de traduction. Il y en a
même deux. Tout d’abord, je lis en allemand non pas “Ma vie est l’histoire
d’un inconscient qui a accompli sa réalisation”, mais “Ma vie est l’histoire
d’une réalisation de l’inconscient” – Mein Leben ist die Geschichte einer
Selbstverwirklichung des Unbewussten.
Voici qui devrait nous rassurer : à bien lire, il ne s’agirait jamais, dans ce livre,
que d’une réalisation, une parmi d’autres, celle d’une vie, cette vie que va
relater cette “autobiographie”.
Ce répit, pourtant, est bien bref, car, on l’aura remarqué, la difficulté ne fait
en somme que se déplacer. Et en se déplaçant, elle s’accuse. Si en effet il est
question d’“un inconscient”, je suis rasséréné. Je me trouve en terrain connu.
Il va s’agir de mon inconscient, ou du vôtre, ou, dans cette “autobiographie”,
de celui de Carl Gustav Jung, fils de Paul Achille Jung et de Emma Jung, née
Rauschenbach.
Mais si je regarde le texte de plus près, et si je lis, si je dis qu’il s’agit là
d’“une réalisation de l’inconscient”, alors, normalement, je sursaute, et me dis :
le voilà bien qui s’avance, ce Carl Gustav Jung, avec sa théorie de l’inconscient
qui, pour lui, est si loin d’être un fait singulier, personnel, l’effet d’une histoire
particulière, qu’il va en venir, on nous l’avait dit, à le qualifier de “collectif”.
De quoi s’arrêter là, bien sûr. Par une fin de non-recevoir.
On veut bien qu’il y ait du transgénérationnel. Tout le monde aujourd’hui
en parle, et certains s’en occupent. On sait bien que le structuralisme, d’abord
en linguistique, puis en anthropologie, notamment pour ce qui est des systèmes
de parentés, a mis en évidence, et même permis l’analyse, de modes d’organisation qui sont à la fois largement inconscients et non personnels. Et chacun
de nous avons a plus ou moins l’expérience de ces psychopathologies lourdes,
le cas échéant fortement organisées, avec une organisation délirante par
exemple, qui sont manifestement hors de proportion avec le sujet – lequel, en
fait, s’y trouve assujetti, au point d’en être je jouet.
Mais non, rien n’y fait. L’inconscient dit “collectif”, en psychanalyse, voilà
une idée, une notion, un concept, une théorie, qui passe difficilement. Du moins
nommément. En tous cas jusqu’à nos jours. De quoi s’arrêter là, et en revenir
décidément à Freud.
Sauf qu’une autre difficulté de cette même phrase pourrait bien nous faire
avancer. Nous avons bien entendu “réalisation”. et sans doute certains auront-ils remarqué que le terme allemand employé par Jung pour le dire, celui de
Verwirklichung, n’est pas, comme on pourrait s’y attendre, le terme allemand
Erfüllung – comme pourrait l’attendre un freudien normalement formé, qui,
après Freud, lorsqu’on lui dit “réalisation”, et tout notamment “réalisation du
désir”, pense
Wunscherfüllung, c’est-à-dire accomplissement, ou remplissement,
ou réalisation du désir
[5].
Jung n’emploie pas ce terme de Wunscherfüllung. Il parle autrement. Ce
détail n’a rien d’innocent. Et il a toutes sortes d’effets. Dans la pensée. Et dans
la pratique clinique de l’analyse. Jung n’est pas freudien. On s’en doutait. Ce
n’est pas là vraiment une révélation. Ce n’est pas un scoop. Mais autant voir
en quoi. Et sur pièces. Aussi précisément que possible.
Ce terme de Verwirklichung le dit, tout immédiatement, et clairement. Il le
fait entendre, et, je dirais même percevoir. Si, du moins, on sait percevoir les
mots. La vie des mots. Si on les laisse parler, et jouer, plutôt que d’en jouer.
Verwirklichung, le substantif, qu’on traduit donc ordinairement, faute de
mieux, en français, par “réalisation”, est, en fait, en allemand, par sa désinence,
et par sa racine, un substantif très actif, beaucoup plus sensiblement actif que
le mot français “réalisation”.
Tout comme son proche parent, le terme Wirklichkeit, dont Jung se sert
quand il veut parler de “la réalité”. Jung n’emploie pratiquement pas le terme
de Realität, dont Freud, lui, se sert, pour parler, par exemple, de “l’épreuve de
réalité” – Freud dit Realitätsprüfung, par exemple .
Ce deux termes, très jungiens, Verwirklichung et Wirklichkeit, viennent du
verbe wirken, dont Jung se sert très volontiers aussi tout au long de son œuvre.
Ce verbe signifie “agir”, “opérer”, “avoir de l’effet”, “produire un effet”. De
sorte qu’il serait presque plus juste de parler, en français, d’“efficience”, ou
même d’“efficacité” plutôt que de “réalité”, lorsque Jung dit Wirklichkeit.
Car la “réalisation” dont parle Jung ici et dans tant d’autres de ses écrits,
lorsqu’il dit Verwirklichung, et la “réalité” dont il parle quand il dit Wirklichkeit,
relèvent d’une perception, ou, pour mieux dire, d’une expérience, vive. Et de
quoi ? De ce qui nous occupe tous et chacun, nous hante, nous agit, nous agite,
nous anime, nous structure, nous relance : de l’inconscient.
Nous sommes bien là au cœur de notre propos. Au cœur de l’affaire. Car,
autant le dire et le redire avec toute l’insistance nécessaire, ce qui, à mon sens,
distingue, différencie, parfois divise et oppose entre elles les diverses traditions qui composent le mouvement psychanalytique, ce n’est pas tant nos débats
à propos de telle ou telle façon de faire, plus ou moins contingente, ou plus ou
moins nécessaire – à propos de l’usage ou non du divan, et quand, et avec qui,
par exemple, ou à propos de la durée et du nombre de séances, toute questions
au demeurant importantes, souvent décisives, qu’il conviendrait de discuter ici
[6].
Ces questions sont certes importantes, et souvent décisives pour la pratique
clinique de la psychanalyse. Mais reste que nos débats, dans ce qu’ils ont de
meilleur, et c’est bien ce qui les rend passionnants bien au-delà de la rencontre,
rencontre manquée, entre Freud et Jung, et bien au-delà des rivalités de
personnes qui ont pu s’opposer aux diverses étapes de l’histoire du mouvement
psychanalytique, et bien au-delà surtout des prétentions ou des rivalités des
institutions qui s’érigent et défendent leur pré carré, portent sur l’essentiel: sur
les conceptions différentes que nous avons, les uns et les autres, de l’inconscient, et sur les différentes pratiques que nous en avons.
Oui, c’est bien, en fait, de l’inconscient que nous débattons. C’est avec et
dans l’inconscient que nous nous débattons, les uns et les autres. C’est l’inconscient qui, en fait, nous met à la question.
Or l’inconscient, pour Jung, les mots qu’il emploie pour le dire le font assez
bien percevoir, est un objet vivant. Un objet vivant non identifié. Mais qu’on
peut reconnaître – dans tous les sens de ce mot. Qu’on peut apprendre à reconnaître. A condition d’en faire soi-même l’expérience. Une expérience vive,
évidemment.
Cette expérience, vive, de l’inconscient ainsi dit, donné à percevoir et,
surtout, donné à vivre, c’est l’objet de ce livre, de cette “autobiographie”. Car
c’est là l’objet – ou plutôt l’enjeu – de la vie et de l’œuvre de Jung. C’est l’enjeu
de son histoire. C’est autour de ce cœur que tout s’organise, et c’est de là que
tout s’en suit.
C’est de là qu’il faut comprendre ses travaux expérimentaux, de laboratoire, les “expériences d’associations” qui ont fait sa première renommée, sa
conception des “complexes”, qui découle de ses travaux sur les associations,
et qui ne sont rien d’autre, en somme, que des noyaux, des nœuds, de représentations à haute charge émotionnelle, dotés d’une forte autonomie, c’est-à-dire
d’une consistance propre, d’une vie propre, qui les fait réagir presque motu
proprio, serait-on tenté de dire, au gré de leur propre logique, ou plutôt de leur
propre dynamique.
Voici donc que le terme de “dynamique” vient de prendre place dans notre
propos. Ce qui est assez juste, et assez important, car c’est bien dire que nous
sommes là, quand il y va de l’inconscient, dans des rapports de force. Mais,
notons-le, dans une dynamique, dans des “rapports de force”, qui ne sont pas
exactement ceux du “refoulement” et du “retour du refoulé”, si caractéristiques
de la problématique freudienne.
Ce qui se manifeste par le fait que dans la famille des mots dont le radical
est le verbe wirken, lequel, avons-nous vu, peut se traduire par “agir”, “opérer”,
“produire un effet”– nous avons vu passer, de cette famille, jusqu’ici, le termes
Verwirklichung et Wirklichkeit –, il se trouve qu’il est un autre groupe de
termes très insistants dans la langue de Jung : ceux de Gegenwirkung et
Mitwirkung, qu’on pourrait traduire respectivement par “contre-effet” et “effet
conjoint”.
Tout ce vocabulaire des rapports de force, de la dynamique psychique,
apparaît et s’affirme dans les écrits de Jung à partir de 1916, c’est-à-dire sensiblement après sa rupture avec Freud et au moment où il met en place les
articulations essentielles de sa pensée, laquelle, dès lors, par ses expressions
mêmes, constamment conduit l’attention vers la tension, le conflit, les contradictions, ou, de façon moins heurtée, autrement dynamique, sur les effets de
compensation et de complémentarité. Ce sont là certaines des articulations
essentielles de la problématique élaborée par Jung
[7].
Ici, dans la foulée de ce que je viens de dire sur l’autonomie des “complexes”
et sur les rapports de force, de contradiction, ou de relative coordination ou
conjonction qui se manifestent dans le fonctionnement psychique quand il y va
de l’inconscient, il faudrait, évidemment, s’attarder à la conception et à la
pratique jungiennes des imagos, comme figures, et présences, intérieures, des
principaux protagonistes de notre histoire, des figures, des présences, insistantes, mais aussi relativement génériques, et – chose étrange et particulièrement
passionnante en analyse – relativement évolutives.
Et il faudrait, de là, c’est sûr, parler de la conception et de la pratique
jungiennes des archétypes, à propos desquels la confusion des leçons ordinairement entendues autour de nous est telle qu’on en vient à perdre de vue leur
réalité, pour Jung, évidemment structurelle, c’est-à-dire d’organisateurs inconscients, et largement impersonnels, de nos représentations les plus ordinaires,
et de nos comportements.
Nous voilà bien tentés de nous avancer dans cette direction, de discuter,
aussi longuement et précisément que nécessaire, ces grandes articulations
conceptuelles de la démarche de Jung. Sauf que ce n’est pas ce que fait Jung
dans ce livre, dans cette “autobiographie”.
On l’aura en effet remarqué, Jung, d’emblée, dans ce livre, plutôt que de
présenter et de discuter les principaux concepts de sa problématique – comme
le fait Freud, en 1925, lorsqu’il écrit la sienne, d’autobiographie –, tout au
contraire, et tout d’abord, et avec insistance, nous parle de son enfance. Alors
qu’on entend encore dire, y compris dans les milieux censément bien informés,
que Jung, et les analystes qui travaillent à sa suite, n’en auraient que faire, du
retour à l’enfance.
De plus, seconde surprise à ce même propos, ce chapitre consacré à l’enfance
n’a rien de psychobiographique. La psychobiographie, faut-il le rappeler ?, c’est
cette orientation de la recherche, notamment en psychanalyse de l’art, qui depuis
1910 au moins, tend à tout expliquer d’une œuvre par les aléas vécus par son
auteur au cours de son enfance, si possible dès le berceau
[8].
Or on ne trouve rien, de la part de Jung, d’explicatif, ou de causaliste, ou
d’étiologique, dans le chapitre de ce livre consacré à l’enfance. Ce qui
pourtant serait plus reposant pour l’esprit. Mais tout un travail de réminiscence ou, pour mieux dire, de reviviscence, la reviviscence de lieux, de
moments – qui sont des moments fondateurs, on va le voir –, de situations,
très circonstancielles, cruciales et décisives, de scènes donc, que Jung, sur
ses vieux jours, retrouve, inscrits dans la mémoire de son corps, et manifestement toujours urgents, toujours aussi présents, et pressants, tels qu’ils l’ont
hanté, organisé, orienté, souvent à son insu, sa vie durant, et tout notamment
d’une étape à l’autre de son œuvre, comme le montre bien la suite des
chapitres de ce livre.
Ici, pas vraiment de souvenir, ou de fantasme de berceau, comme dans le
Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, de 1910. Mais, par exemple, une
saisissante histoire de chaise haute, chaise d’enfant : “Je suis assis, peut-on lire
– et remarquons le présent –, dans notre salle à manger, du côté ouest de la
maison, dans une haute chaise d’enfant; je bois à la cuillère du laid chaud où
trempent des miettes de pain. Le lait a bon goût et son odeur est caractéristique;
pour la première fois, j’ai eu conscience de percevoir une odeur. A cet instant
je suis devenu, pour ainsi dire, conscient de sentir”
[9].
Quelle est le registre, le régime, en fait la matière première, de ce “souvenir
d’enfance”, sinon la sensation ? Ce “souvenir” est si sensoriel, si manifestement
corporel, son écriture en est si pulsatile, si organiquement pulsionnelle, qu’il
s’agit vraiment, ici, d’une reviviscence, d’un vécu retrouvé, quand bien même
il s’agit du passé, d’un passé censément dépassé. Et de ce passé retrouvé naît
le sujet.
La démarche de Jung, telle qu’elle se manifeste notamment ici, je propose
qu’on la qualifie d’“émergentiste”. En fait, cette démarche est
doublement
émergentiste. Il y va de l’émergence, étonnée, du sujet. En même temps que
de l’émergence de ce à quoi le moi a à faire, d’abord presqu’indifférencié, à
peine reconnaissable, mais qui peut aussi prendre corps, et figure, se représenter, et même s’animer, et même encore donner de la voix. Sur la scène des
rêves, par exemple. Ou sur celle des exercices, spontanés, ou plus délibérés, de
l’“activation de l’imagination”, comme en témoigne un des chapitres les plus
saisissants de ce livre, le chapitre VI, où l’on voit Jung, après sa rupture avec
Freud, et à plus de 37 ans, se mesurer, et converser, avec une certaine Salomé,
ou un certain Elie, si concrètement émergents pour lui, et si présents, qu’il
s’attachera à les raconter, et à les traduire en peinture, en secret, bien sûr, dans
des sortes de livres-carnets, qu’il reliera lui-même, et qui, hélas, ne sont pas
encore publiés
[10].
Ce travail de la main, par l’écriture, mais aussi par le pinceau, ou par le
burin du sculpteur, qui est une travail de mise en forme – on dit en allemand,
dans l’allemand de Jung, qui est aussi celui de Prinzhorn par exemple,
Gestaltung –, Jung s’y livrera de façon récurrente, et insistante, à bien des
moments de sa vie et de son œuvre, notamment dans les moments les plus
critiques de sa vie, et notamment dans la maison qu’on appellera sa “Tour”,
à Bollingen, dont on peu suivre les transformations successives au chapitre
VIII de ce livre
[11].
Ce mode d’élaboration, de mise en forme, de Gestaltung, s’inscrit à l’évidence dans la foulée de la figuration, de la dramatisation, et de la symbolisation,
dont traite Freud dès sa Traundeutung. Freud parle à ce propos de Rücksicht
auf Darstellbarkeit quand il traite du “travail du rêve”. Ce qu’on traduit en
français, un peu lourdement, par “prise en considération de la figurabilité” – et
qu’on aurait avantage, à mon sens, à inscrire aujourd’hui dans une réflexion qui,
nourrie par les récents développements de la linguistique, me fait parler de
“compétence de l’inconscient à l’expression”.
Cette compétence-là, d’abord assez largement autonome, et qu’on pourra
dire aussi bien autochtone, Jung la prend tout à fait au sérieux. Et il la met en
œuvre. Il en fait même la matière première de son œuvre.
C’est de là, en effet, qu’on peut comprendre et qu’on peut apprendre à se
servir de ses si curieux concepts – des concepts étrangement vivants, animés,
et même souvent sexués –, les concepts d’ombre, d’anima, d’animus, et même
de soi, qui tous en somme sont conçus pour servir de moyens de reconnaissance
dans le rapport, toujours fuyant, avec l’inconscient.
Ces concepts, on les voit sourdre, surgir, et courir, parfois, il est vrai, comme
subrepticement, en filigrane, dans ce livre, d’un chapitre à l’autre de son
avancée. C’est que le travail de mise en forme, de Gestaltung, qui peut être le
fait du pinceau, ou du burin, donne aussi à penser.
Ce n’est évidemment pas un hasard si le chapitre de ce livre intitulé “Genèse
de l’œuvre” – c’est le chapitre VII –, suit immédiatement celui qui relate les
années de plus grand désarroi et d’exploration tâtonnante qui de 1912/1913 à
1916/1918 ont suivi sa rupture avec Freud, des années où Jung s’est attaché avec
le plus de constance à réaliser dans la terre, avec des pierres, ou dans le bois,
ce qui l’occupait et le préoccupait, mais lui échappait trop encore, ou au contraire
le menaçait trop directement et durement de débordement : le travail de la
pensée, la formation des concepts et leur mise en œuvre dans la théorie font leur
profit de ce que la main appris à partir du plus inconscient qui demandait à se
faire reconnaître
[12].
Mais revenons, d’un mot encore, à son retour, dans ce livre, à l’enfant qu’il
était. Nous avons parlé à ce propos, en nous appuyant d’ailleurs sur la leçon
freudienne, de figuration, de dramatisation, et même de scènes. En fait, il faut,
à lire ce livre, faire un pas de plus. Et parler de “scénario”.
Le lecteur de ce livre n’aura en effet pas manqué de s’attarder au rêve dit
du “Phallus souterrain”, que Jung rapporte à se trois ou quatre ans. Mais aura-t-on remarqué l’analogie, ou, pour mieux dire, l’homologie formelle, et surtout
structurelle, de ce rêve avec celui qui précède l’écriture de
Réponse à Job, en
1951, et qui surviendra donc quelque 70 ans plus tard ?
[13] )
Le rêve dit du “Phallus souterrain”, on s’en souvient, met le très jeune enfant
face à un énorme, monstrueux objet organique de quatre à cinq mètres de haut,
et de cinquante à soixante centimètres de large, qui bientôt le menace de
dévoration.
Le rêve qui précède l’écriture de Réponse à Job met tout d’abord en scène
une architecture, hautement impressionnante, et presqu’idéale dans l’équilibre
parfait de sa composition, telle celle de la Salle du Conseil du sultan Akbar à
Fathépur Sikri, en Inde, que Jung avait visité. Puis ce rêve débouche, en arrièreplan, en arrière-fond, sur une toute autre histoire, tout autrement troublante, et
en fait choquante, scandaleuse, celle du général Urie que le très beau, très
lumineux, très sage, très idéal roi David, a envoyé mourir au combat pour livrer
à son plaisir la femme de ce pauvre militaire, la très désirable Bethsabée – sale
histoire, qui vient durement noircir le tableau. On se souvient aussi que Jung,
dans ce rêve, à la différence de son père, le pasteur Paul Achille Jung, certes
alors s’incline et s’agenouille, presque jusqu’à toucher le sol de son front –
mais presque seulement : il n’amène pas son front jusqu’au sol, se laissant, se
réservant, un écart, une marge, la marge, de regard, de pensée, et de liberté, qu’il
ne peut, ni ne veut, ni ne doit, s’interdire.
Pourquoi mettre en regard ces deux scènes, qui, dans cette “autobiographie”
se trouvent à quelque 220 pages l’une de l’autre ? Parce que ce livre nous engage
à une lecture non seulement imageante de la suite de ses chapitres, mais aussi,
disais-je, transversale, ou axiale, et en filigrane, de la vie de Jung, et de son
œuvre aussi bien.
D’une scène à l’autre, du rêve dit du “Phallus souterrain” à celui de la haute
colonne où siège le sultan-roi, se retrouve en effet le même scénario, évolutif,
bien sûr, mais structurellement semblable d’une scène à l’autre.
Le scénario d’une contenance très concrètement donnée à vivre, de l’intérieur, par la disposition des lieux – la voûte souterraine du rêve du “Phallus”,
la mobilisation, dans le rêve d’Urie, des impressions laissées par la visite du
temple de Fathépur Sikri.
Mais ce scénario est aussi celui d’un décentrement, puis d’une confrontation – Jung, dans son œuvre, affectionne le terme allemand Auseinanderstzung
– avec plus grand, et plus fort que soi : la disproportion est à l’évidence un
caractère marquant et constitutif de l’une et l’autre scène.
De sorte qu’au désir, au rêve, de protection et d’équilibre, voire de parfaite
complétude porté, et presque promis, par les lieux, répond l’évidence de l’inaccomplissement, et, plus évidemment encore, de la menace, rapprochée, interne,
intime, et de quelque contradiction, radicale peut-être, et étrangement
dynamique.
De plus, dans une scène comme dans l’autre,
il faut penser. D’autant plus
que le père, dans les deux cas, se trouve en bien mauvaise position, absent, ou
écrasé. Et que les mots de la mère, dans le rêve dit du Phallus souterrain, restent
incertains, douteux
[14].
C’est-à-dire que le déjà vu, le déjà dit, le déjà su, ne sont pas ici de mise. Toute
nomination s’en trouve même suspendue. Oui, il faudra penser. Et trouver les
mots pour le dire. Jung s’y emploie en créant pas à pas sa propre vocabulaire,
et la problématique pour lui la plus ajustée à son expérience et à ses avancées.
C’est ainsi que le rêve de Fathépur Sicri et du général Urie, victime peut-être consentante, peut-être complaisante même, mais autrement consciente que
ne l’est le roi lui-même, contient, à sa manière, énigmatique et exigeante, la
réflexion passionnée et argumentée que Jung développera sur le sort de Job, qui
est le nôtre, et sur les conditions de sa dignité, de sa force, et de sa relative
supériorité sur cela même qui l’accable
[15].
Cette réflexion court tout au long de cette “autobiographie”. C’est une
réflexion sur l’éthique. Une réflexion dont on voit donc qu’elle se nourrit, chez
lui, de la fréquentation constante, et constamment interrogative, des religions,
des mythes, des rites et des arts qui ont marqué notre histoire, et qui ne cessent
de provoquer sa pensée.
Avec cette conséquence, à souligner, que sa pensée, ainsi mise en
perspective, apprend une sorte d’humilité. Car elle se sait, dans ces conditions,
toujours provisoire. Et toujours obstinément et nécessairement réfractaire à
toute espèce d’orthodoxie. Elle ne servira jamais qu’à nous donner une nouvelle
prise, ou une autre prise, sur ce qui nous échappe, ou nous dépasse, sur
l’impensé, et l’irréalisé jusqu’ici
[16].
Au demeurant, quelques mots au moins s’imposent maintenant sur ce que
je ne trouve pas dans ce livre. Tout d’abord, rien, étrangement, à propos des
années trente. Je veux dire à propos de Jung face à la montée du nazisme en
Allemagne, à ses menées criminelles à l’encontre des Juifs et à ses débordements sur l’Europe.
Cette “omission” dans son “autobiographie” est-elle le fait de Madame
Jaffé, ou est-elle due à des pressions de la famille Jung, ou à la difficulté de Jung
lui-même à reconsidérer cette période de son histoire ? L’état des recherches à
ce propos ne permet pas encore de le dire.
Voilà pourtant une question qui nous regarde. Elle nous regarde, parce que
nous n’en avons pas fini d’essayer de prendre la mesure de ce qui s’est passé
alors en Allemagne et ailleurs. Parce que des événements semblables peuvent
à tout instant se produire, ou se produisent, aujourd’hui même, et que donc
notre vigilance, pour le moins, est requise.
Et cette question de Jung face au nazisme nous regarde, parce qu’une
polémique, parfois sourde et insidieuse, parfois explosive, le plus souvent
répétitive, ne cesse de se relancer à son encontre, à propos de ses écrits de ces
années-là, et de ses actions institutionnelles, au point qu’on entend parfois dire
de ci de là que sa “psychologie analytique”, sa démarche même, le feraient, nous
feraient, complices d’un tel régime, et de l’antisémitisme même.
Or il faut, à cet égard, rappeler une ou deux choses, très simples. Tout
d’abord, puisqu’il est question de recherches, et d’histoire, il s’impose que
nous étudiions de près les faits, tous les faits, en eux-mêmes, et dans leur
contexte.
Les différentes Sociétés d’analystes jungiens, en Allemagne, dans les pays
anglo-saxons, en France, notamment, s’y sont largement attachées, en
développant tout un ensemble de travaux et de réflexions sur la question.
L’essentiel de ces travaux se trouve rassemblé et présenté dans les numéros 82
et 96 de nos Cahiers Jungiens de Psychanalyse.
Evidemment toutes les données, écrits, faits et gestes, importent ici, aussi
isolés, et singuliers qu’ils puissent paraître. Or il en est un, de ces faits, qui
n’est connu, ou du moins sérieusement documenté, que depuis peu
[17].
Nous sommes en 1934. L’année précédente, en 1933, le régime nazi a
promulgué les première interdictions professionnelles à l’encontre des Juifs
(c’est le Berufsverbot). Ces mesures s’appliquent à toutes les organisations
professionnelles, aux avocats, aux juges, aux professeurs – aux analystes et
aux thérapeutes aussi, évidemment.
Le Dr Kretschmer, qui était alors le président de la Société médicale générale
de Psychothérapie donne alors sa démission de cette Société, et Jung, qui en
était le vice-président accepte, en sa qualité de suisse, à la demande de ses
collègues allemands, et après bien des débats intérieurs, d’en assurer la présidence.
Mais en prenant tout aussitôt une série de mesures institutionnelles précises.
Il fait déplacer le siège de la Société de Berlin à Zurich. Et il travaille à la transformation de cette Société, à l’origine largement composée de membres
allemands, mais avec aussi des membres scandinaves, suisses, hollandais, en
une Fédération de Sociétés nationales autonomes.
Cette transformation institutionnelle est assortie de deux règles-clefs. Aucune
Société nationale, quelle que soit son importance, ne pouvait s’assurer la
majorité des votes dans la Société Internationale – cette mesure visait
évidemment la puissante et nombreuse Société allemande. Et tout thérapeute
ou analyste pourrait adhérer directement et personnellement à la Société
Internationale – ce qui devait permettre de déjouer les “paragraphes aryens” mis
en place par le régime nazi pour assurer l’“alignement”, la
Gleichschaltung,
de tous les groupes professionnels en Allemagne
[18].
Encore fallait-il faire voter toutes ces dispositions lors du premier Congrès
de cette nouvelle Société Internationale, qui devait avoir lieu en Allemagne, à
Bad Nauheim, en mai 1934, avec une forte participation de la délégation
allemande, évidemment.
Nous sommes en mars 34. Jung a besoin d’aide pour son projet. Il décide
alors de s’adresser à un juriste connu de Zurich, Me Rosenbaum. Lequel lui
rétorque aussitôt en substance : “Herr Professor Doctor, vous êtes fou. Ils sont
beaucoup trop forts…”
Mais Jung argumente tant et si bien que l’avocat se met au travail avec lui.
Et Jung se rend au Congrès de Bad-Nauheim, où il fait voter les mesures en
question.
Lors d’une interview ultérieure avec Max Frisch, Me Rosenbaum raconte
que Jung s’en est revenu de Bad-Nauheim, lui disant : “Ils sont fous. Vraiment,
ils sont fous. S’ils avaient su…” En effet, s’ils avaient su qu’un Juif avait rédigé
les statuts conçus précisément pour déjouer, autant que possible, les mesures
anti-juives du régime nazi…
Ce n’est là qu’un fait, bien sûr, à verser au dossier. Un fait qui laisse entière
la question de savoir s’il n’aurait décidément pas mieux valu que Jung coupe
d’emblée tout contact avec l’Allemagne, et qu’il engage son autorité pour
dénoncer clairement et publiquement le régime nazi et ses actes, notamment
contre les Juifs. Un fait qui aussi laisse entier notre étonnement à lire les critiques
qu’il s’est alors permises ici ou là, dans ces années-là, contre les travers des
démocraties, ou les phrases plus que douteuses, indéfendables, qu’il a pu
prononcer, sur les Juifs, dans ce contexte, dans son accroche obstinée à appeler
de ses vœux une psychologie différentielle des peuples qu’il avait longtemps
cru possible
[19].
Ce sont là, pour moi, je l’ai dit, et écrit, des fautes.
Même si, on le sait, et il faut le rappeler également, il a aussi multiplié les
avertissements et les mises en garde, déclarant, par exemple devant le
Kulturbund de Vienne, en 1932 : “A tout instant quelques millions d’hommes
peuvent être pris d’une folie meurtrière qui nous précipitera à nouveau dans une
guerre mondiale et dans une révolution dévastatrice. Au lieu d’être exposé à des
bêtes sauvages, à des eaux débordantes, à des montagnes qui s’écroulent,
l’homme d’aujourd’hui est menacé par les puissances élémentaires de la
psyché”
[20].
Et en 1933, dans des conférences prononcées en pleine Allemagne, à
Cologne, à Essen ou à Berlin, il déclare : “Le mouvement politique et social n’a
rien à gagner à de ces hordes de partisans hypnotisés”
[21].
Enfin il faudrait faire place ici à l’essai, intitulé
Wotan, qu’en 1936 il a
consacré à l’interprétation du nazisme
[22]. Une interprétation sans complaisance
aucune, et assez impressionnante par son ampleur de vue. Une ampleur telle
que ce regard qu’il porte alors sur la montée du nazisme, et qui aussi est si
souvent le sien lorsqu’il considère notre histoire, j’ai proposé de le qualifier de
“presbyte” – la presbytie étant cette qualité qui permet de voir loin, parfois très
loin, en aval tout autant qu’en amont, et qui parfois peut même rendre assez
visionnaire, mais qui ne rend pas toujours vraiment attentif à ce qui se passe
au plus près, là même où de fait on met les pieds…
Si Jung est un homme de sensation qui a bien dû se mettre à penser, et si sa
pensée est largement portée par les grandes lignes et les appréhensions structurales de l’intuition, il n’est pas certain qu’il se soit toujours bien servi des poids
et mesures, plus rapprochés, du sentiment
[23].
Au reste, soyons clairs, quant au fond, entre la démarche de Jung et le
national-socialisme, ou toute espèce de totalitarisme, l’incompatibilité est
radicale. Très simplement, et très radicalement, parce que dans cette démarche-là, il y va de
l’individuation
[24].
D’autre part, il est un autre chapitre de ce livre dont certains disent regretter
l’absence. Un chapitre où Jung se présenterait, ou bien où on le présenterait,
dans son travail quotidien de clinicien, d’analyste.
Mais est-ce bien certain qu’il ne s’y présente pas en analyste ? J’espère avoir
montré que cette appréciation est bien mal venue. Tout dans ce livre est d’un
homme aux prises avec l’inconscient et d’un clinicien, jusque et y compris son
vocabulaire apparemment le plus théorique. D’un clinicien qui, dans ce livre,
fait tout d’abord état de son expérience propre de l’inconscient, ce qui pour lui
fut toute une histoire, bien souvent solitaire, trop solitaire sans doute. Mais qui,
à chaque page, se montre averti aussi bien des aléas et des découvertes souvent
inespérées vécues dans le secret de son cabinet. Et qui, de là, rappelons-le ici,
même s’il n’en dit rien dans ce livre, a été le premier, dans l’histoire du
mouvement psychanalytique, à demander expressément que tout analyste
s’engage lui-même non seulement dans une analyse personnelle, mais aussi
dans une analyse didactique. C’était en 1912
[25]. L’Association Internationale de
Psychanalyse (IPA) n’en a fait une règle qu’en 1922.
Enfin, revenons d’un mot à la très classique querelle à propos de l’inconscient dit collectif. Dans une récent essai qu’il a consacré à la demande d’aide
dans les cas de psychoses débutantes et à l’accueil analytique qu’on peut leur
accorder, Nicolas Gougoulis introduit la notion d’“appel impersonnel”
[26].
Voilà qui nous intéresse très directement. Pour deux raisons au moins. La
première est que Jung a joué un rôle décisif dans le renouvellement de la
psychiatrie de son époque, et il se pourrait bien qu’il y ait quelque intérêt à le
lire à ce propos aujourd’hui encore. La deuxième raison, c’est que, de là, on
pourra se demander si l’“appel impersonnel” dont il est ici question à propos
des psychoses débutantes, ne se retrouve pas, assez souvent, dans bien d’autres
débuts d’analyse – et dans bon nombre de nos vies, sait-on jamais.
La question posée étant en fait la suivante : qui est là? qui parle? Et même :
y a-t-il quelqu’un? C’est-à-dire qu’au delà, ou plutôt en deçà de la demande
manifeste, la question est celle de l’émergence du sujet, dès lors que le moi
accepte de reconsidérer, de reconnaître, son rapport à lui-même et au monde,
dans l’histoire, dans son histoire, et aussi dans l’actualité de la vie qui se
poursuit, en même temps qu’il s’ouvre à l’expression de ce qui émerge de
sensations, d’émotions, de sentiments, d’associations en tous genre dans le
cadre protégé et protecteur du cabinet – et donc dans l’actualité, en devenir, du
transfert.
Ne peut-on se risquer à dire que l’inconscient est d’abord, et ordinairement,
sans personne? qu’il est impersonnel, tant que quelqu’un ne s’y est pas reconnu,
et ne s’y est pas mesuré ?
C’est dans cette direction que Jung s’est tout d’abord avancé, dès ses
premiers travaux, de pionnier, avec les psychotiques. Et c’est dans cette foulée
qu’il faut comprendre sa longue fréquentation, dès 1934-1935 et pratiquement
jusqu’à sa mort, de l’iconographie et la littérature des alchimistes – lesquels,
bien sûr, montre-t-il, ne comprenaient pas grand chose à ce qui les occupait.
Curieuse fréquentation pour un analyste ! Elle a mobilisé Jung, le dernier
Jung, on le voit dans ce livre, pendant près de vingt cinq ans, tandis que dans
le même temps il développait une réflexion passionnée à la fois sur les aléas et
les enjeux de notre monde contemporain, sur les avancées et les déséquilibres
du christianisme, et sur l’analyse du transfert dans les conditions de la clinique
psychanalytique.
Le scénario, dont nous avons indiqué comment il s’est mis en scène dès le
rêve du très jeune Carl Gustav de trois ou quatre ans, puis comment, à l’occasion
du rêve de Fathépur Sikri, au début des années cinquante, on le retrouve retravaillé et nourri par sa pratique clinique et celle des arts et des lettres, celui de
la contenance nécessaire pour se confronter avec ce qui se présente dans son
altérité radicale et sa disproportion reconnue, et celui d’une nouvelle position
à assumer, à la fois éthique et de pensée créative, prend ici un autre tour, un autre
corps et un autre souffle encore.
La pensée de Jung peut s’avancer dans ces régions obscures de notre culture
précisément parce qu’elle s’est faite elle-même imageante. Et qu’elle se sait
délibérément dramatisée. Sa pensée, dont il appris, d’ailleurs à ses propres
dépens, qu’elle n’est jamais que la meilleure expression possible, à un certain
moment, de ce qu’il ne saurait lui-même mieux reconnaître ni vivre autrement,
est en fait une pensée symbolique. Une pensée qui, pour se trouver et se relancer
à chacune des étapes de son avancée, y compris dans ses élaborations les plus
théoriques, à la fois se coule et se débat dans la métaphore qui tant bien que
mal contient l’expérience en cours, la soutient, et l’oriente dans le sens de son
devenir.
Les anciens alchimistes s’affairaient au fourneau, ils ne reculaient pas devant
les appels de la grotte et du bain, leurs grimoires étaient peuplés de monstres
hybrides et dévorateurs, leur érotique, volontiers très concrètement copulatoire, faisait pendant à leur savant ou sage oratoire
[27]. Jung y retrouve
l’inquiétante et familière animation de son cabinet. Il s’y retrouve. Et avec une
jubilation méthodique, de lexicologue et d’iconologue, il montre et démonte ce
qui s’y joue et ce qui s’y cherche, marquant à chaque pas la troublante analogie
et l’écart manifeste entre leurs “expériences” et la nôtre.
Son vocabulaire s’en trouve, une fois de plus, transformé, et sa problématique prend alors une ampleur qui lui permet, tout autrement encore que
ci-devant, de s’essayer à diverses échelles, celle de la vie de tout un chacun
évidemment, mais aussi celle que nous dirions aujourd’hui transgénérationnelle, jusqu’à prendre en compte les grands rythmes de notre histoire collective
en même temps que sa nécessaire confrontation avec de toutes autres cultures
que la nôtre, d’Extrême-Orient notamment.
Il avait dit déjà comment le moi peut être mis à mal dès lors que s’engage
un rapport au long cours avec l’inconscient. Avec les alchimistes, il n’hésite
maintenant pas à latiniser et à parler de divisio elementorum, de putrefactio, de
calcinatio, d’incineratio : ces mots-images d’une autre langue lui donnent une
autre prise que nos concepts ordinaires sur les épreuves à vivre dans ces
contrebas où s’impose le plus élémentaire, le plus indifférencié, le plus dangereusement archaïque de nous-mêmes.
Il s’était forgé le concept d’ombre pour dire les retours et les présences du
refoulé, parfois personnifiées sur la scène des rêves, quoique le plus souvent
vécues sous la forme d’affects non reconnus ou projetées de ci de là sur
l’entourage. Il parle maintenant du mauvais pas, des mauvais passages de la
nigredo – on parlera d’“œuvre au noir” –, et sa pensée à ce propos dès lors se
fait plus sensorielle que jamais pour apprendre à mieux reconnaître et mieux
dire les moments, les passages, les phases ou les étapes d’une affaire en cours
dont le clinicien doit bien apprécier le rythme s’il veut l’accompagner au plus
juste.
Ces rythmes, on les retrouve d’un chapitre à l’autre de cette “autobiographie”, curieusement, malgré les artéfacts de l’écriture et de la composition
de ce livre. Sans doute est-ce parce que cette œuvre, qui tente de dire une vie
telle qu’elle s’est réalisée, s’est imposée à ceux-là mêmes qui mettaient la main
à sa présentation.
On aura remarqué d’ailleurs que la première phrase du Prologue, citée et
discutée plus haut, pour parler de “réalisation” dit non pas exactement
Verwirklichung, mais Selbstverwirklichung – ce qui est autrement encombrant
en français qu’en allemand, et qu’on ne peut guère traduire autrement que par
“autoréalisation”. Si la pensée de Jung, à partir déjà de ses premiers travaux sur
les “complexes” et les “associations” comme à propos de l’univers des psycho-tiques, s’affirme à chaque étape de sa remise en chantier comme une pensée
des processus autant que des structures, ces processus, elle les tient
constamment, redisons-le, pour largement autonomes et autochtones, c’est-à-dire qu’ils relèvent d’une temporalité et de modalités d’expression qu’on ne
saurait en définitive maîtriser.
Nous sommes partis de quelques curieux problèmes de traduction. Et nous
venons là d’en retrouver un en fin de parcours. Ce qui montre assez bien, si la
démonstration était encore nécessaire, que Jung n’est pas si facile à recevoir,
du moins en français. Sa fréquentation demande un effort, qu’on pourra dire,
en effet, de traduction. Mais cet effort, ce travail, pourrait bien traduire aussi,
plus radicalement, cette sorte de décentrement qu’exige l’entrée dans une autre
langue.
Il me paraît d’ailleurs qu’il n’est pas plus mal qu’il en soit ainsi, pour un
analyste. Je veux dire que ces difficultés de traduction auxquelles nous avons
à faire là pourraient bien être assez radicalement psychanalytiques – s’il est vrai
qu’une des qualités requises d’un analyste, c’est de se demander, toujours, ce
qu’il entend, et comment entendre ce qui se présente à lui, d’assez énigmatique le plus souvent, du moins en premier abord. En fait toujours.
Car, justement, ce qu’il entend à la fois demande à être traduit, interprété,
et ne s’y prête pas vraiment. Dans la mesure même où il y va d’un travail, d’un
work in process, d’abord et fondamentalement inconscient.
Reste à apprendre à le servir au mieux dans les conditions propres à la
pratique clinique de la psychanalyse.
[1]
S. Shamdasani, Memories, dreams, omissions,
Spring, n° 57,1995, en français, “Souvenirs,
rêves, omissions”,
Psychologie, n° 16,1996.
[2]
J’aurai à revenir sur cette question des “soustractions” et des “omissions” dans l’édition
actuelle de ce livre, lorsque, plus loin, je m’interrogerai non seulement sur ce que personnellement
j’y trouve, dans ce livre, mais aussi, évidemment, sur ce que je n’y trouve pas.
[3]
Gesammelte Werke, 20 volumes, dont un de bibliographie et l’autre d’index, publiés par
le Rascher Verlag à Zurich et Stuttgart et le Walter Verlag à Olten, en anglais
Collected Works
présentés dans la même organisation et publiés par Routledge and Kegan à Londres et Princeton
University Press.
[4]
Ch. Maillard, “Le ‘livre de Madame Jaffé’.
Ma vie de C. G. Jung : remémoration, légitimation, monumantalisation”,
Cahiers Jungiens de Psychanalyse, n° 104, été 2002.
[5]
Ou d’un vœu, ou d’un souhait. Cf. A. Bourguignon et coll.,
Traduire Freud, Paris, PUF,
1989, p. 143-144.
[6]
Cf. à ce propos ma contribution sous le titre “ La psychanalyse jungienne ” à
Psychanalyses,
Psychothérapies. Les nouvelles tendances, Paris, Seuil, 2002, à paraître.
[7]
Cf. mon
Jung, Paris, PUF, coll. “ Que sais-je ? ”, 3 ème éd., 2001.
[8]
Il se trouve que je travaille moi-même en psychanalyse de l’art. Cf. notamment
Ch. Gaillard,
Le Musée imaginaire de Carl Gustav Jung, Paris, Stock, 1998,
Les évidences du
corps et la vie symbolique, Paris, ENSBA, 1998,
Donne in mutazione, Bergamo, Moretti e Vitali,
2000.
[10]
Ils devraient l’être bientôt. On ne connaît pour l’instant que certaines des peintures et
des pages calligraphiées de ces livres qu’on appelle
Le Livre Noir et
Le Livre Rouge.
[11]
J’ai eu le privilège d’en voir un certain sur les lieux, et celui aussi d’en publier l’une ou
l’autre, encore inédite, dans mon
Musée Imaginaire de Carl Gustav Jung, Op. cit.
[12]
Dès ses premiers textes vraiment jungiens (après, bien sûr,
Métamorphoses et symboles
de la libido, publié en 1911-1912), qui datent de 1916, où se dessinent et déjà s’affirment les articulations essentielles de sa problématique, Jung met clairement en balance l’exercice du
“ comprendre ” (il dit
Verstehen) et le travail de la mise en forme, de la
Gestaltung.
[13]
Respectivement page 31-32 et 254-257.
[14]
Cf. mon
Jung, Op. cit., p. 14-16. Au titre de la même lecture structurale, on pourra
également relire le rêve qui clôt le voyage de Jung en Tunisie, en 1925, et qui se situe donc entre
celui de ses trois/quatre ans et celui de 1950.
[15]
C. G. Jung,
Réponse à Job (1951), Paris, Buchet/Chastel, 1964.
[16]
Cf. Ch. Gaillard, “ Amplification et pensée après Jung ”,
Topique, n° 76,2001.
[17]
Communication personnelle de M. Ulrich Hoerni, de la part de l’
Erbengemeinschaft
C. G. Jung, en attendant la biographie de Deidre Bair, à paraître prochainement aux Etats-Unis
chez Little Brown.
[18]
Cf. le
Cahier Jungien de Psychanalyse, n° 82, intitulé “ Jung et l’histoire. Les années
trente ”, et l’ensemble de la bibliographie citée dans ce numéro.
[19]
Cf. dans le
Cahier Jungien de Psychanalyse n° 96, intitulé “ Crise et histoire ”, l’article
de Jung intitulé “ La situation actuelle de la psychothérapie ”, de 1934, et dans le même numéro
mon article intitulé “ L’altérité au présent ”.
[20]
Publié en 1934 dans
Wirklichkeit der Seele, et en français sous le titre “ Le devenir de la
personnalité ”, in
Problèmes de l’âme moderne, Paris, Buchet/Chastel, 1960, p. 258.
[21]
Dans
C. G. Jung, Paris, Buchet/Chastel, 1985, p. 58.
[22]
Traduit en français dans
Aspects du drame contemporain, Genève, Georg, 1948.
[23]
Sur sa conception de ces différentes “ fonctions ”, cf. ses
Types Psychologiques (1921),
Genève, Georg, 1958.
[24]
A ce propos, cf. mon article sous cette entrée dans le
Dictionnaire International de la
Psychanalyse d’Alain de Mijolla, Paris, Calmann-Lévy, 2002.
[25]
Cf. S. Freud (1912),
De la technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, p. 67.
[26]
N. Gougoulis, “ Les moments d’ouverture dans le traitement psychanalytique des
psychoses débutantes ”,
Psychothérapies, vol. 21,2001, n° 4.
[27]
Il est d’ailleurs assez intéressant de voir comment réapparaît cette métaphore du bain dans
Jean Laplanche,
Le baquet. Transcendance du transfert, Paris, PUF, 1987.