2002
TOPIQUE
Nekyia : Un voyage initatique en forme de lecture freudienne de l’autobiographie de Jung
[1]
Nicolas Gougoulis
31 rue Jean Dolent 75014 Paris
L’auteur propose une lecture de livre autobiographique de C.G. Jung
Souvenirs, rêves, réflexions sous une forme de descente aux enfers, métaphore utilisée par
les deux protagonistes de leur rencontre manquée. Il soutient l’idée d’une nécessaire
transformation d’une œuvre, devenue un monument du mouvement jungien, en document
historique, procédant ainsi à une démythification.Mots-clés :
Freud, Jung, Biographie, Histoire de la psychanalyse, Mythe.
The author offers us here a reading of C.G. Jung’s autobiographical book
Memories, Dreams, Reflections in the analogical style of a voyage down into the Inferno, a
metaphor used by both protagonists for their ‘bungled encounter’. In this paper, the author
observes that it is necessary to transform this work, that has become a monumental myth of
the Jungian movement, into a historical document, and thus demystify it.Keywords :
Freud, Jung, Biography, History of psychoanalysis, Myth.
Ce colloque aura tenu, je l’espère, ses promesses d’une rencontre authentique et sincère
[2]. Lorsque j’ai accepté de lire Jung d’un point de vue historique
et freudien je savais qu’il s’agissait de naviguer sur des eaux troubles. Un peu
poussé par inconscience et très motivé par l’intérêt scientifique de cette aventure
je suis monté sur mon bateau et me suis laissé entraîner par les vagues de cette
mer inconnue. Je vais donc vous inviter à me suivre dans mon périple, de me
suivre dans mes détours et mes vagabondages sur des terres parfois mystérieuses.
Ma petite Odyssée. Comme vous le savez, Ulysse, dans sa descente aux enfers
(chant XI de l’épopée homérique : la Nekyia) pour faire parler les âmes des
morts, devait leur donner à boire du sang. Il y est descendu pour rencontrer
Tirésias qui allait lui indiquer les dangers du voyage de retour. Après cette
rencontre le grand marin n’a pas résister à la tentation de parler à quelques autres
âmes en peine. La métaphore de la descente aux enfers fut utilisée différemment
par Freud et Jung. Freud (chapitre 7 de
l’Interprétation des rêves) conserve le
côté de donner vie à des souvenirs passés (l’actuel désir qui devient un moteur
de rêve s’il donne vie au désir infantile). En revanche Jung, en utilisant la même
métaphore, descend aux enfers lors de son auto-analyse après sa rupture avec
Freud.
Rassurez-vous, il n’y aura pas de Lotophages ou de Cyclopes dans les terres
que je vous ferai visiter. Dans les terres de la biographie et de sa réception, dans
la lointaine contrée du commentaire et de l’historiographie psychanalytique et
finalement dans le continent de la traduction et de l’édition, il y aura juste quelques
démons. Mais je vous demande un peu de patience.
Au départ de ce voyage Jung n’était pas un univers inconnu pour moi. Bien
avant d’aborder la lecture de
Souvenirs, rêves et pensées, l’intérêt pour l’étude
des psychoses m’avait pousser à lire
La Psychologie de la Démence Précoce et
l’intérêt pour l’histoire m’avait fait lire le très important livre d’Ellenberger
(1970), qui malgré les nouveaux éléments reste parmi les meilleures présentations de la vie de Jung. Bien sur la correspondance Freud/Jung et les
commentaires qu’elle avait engendrée étaient un terrain familier mais je n’avais
pas lu le livre autobiographique et encore moins la masse de commentaires qu’il
avait suscité
[3].
La première donc impression que j’ai eu dès la lecture initiale de ce livre
était un sentiment d’étrangeté. Pourtant ce n’est pas le premier document du
genre que j’étudiais. Pourquoi ce sentiment ? Peut-être, justement, parce que ce
n’était pas un document ordinaire. Au contraire, il me semble que c’est un de ces
documents susceptibles de devenir un monument. Tout comme cet autre document
L’interprétation des rêves, ou encore d’autres, Les confessions de St. Augustin,
Celles de Rousseau. Écrits qui donnent une impulsion créatrice que Derrida dans
la Carte Postale a formulé en cette question :
« Comment une écriture autobiographique, dans l’abîme d’une auto-analyse
inachevée peut donner lieu à une entreprise mondiale ? »
Car nous sommes en face d’une telle force lorsqu’on entre en contact avec
ces livres. Je ne serai pas le premier ni le dernier à dire que ce livre autobiographique de Jung est moins une autobiographie que la consignation du voyage de
Jung vers son individuation, une sorte de mythe personnel, à l’instar d’autres écrits
plus anciens, d’une époque chère à Jung le premier et deuxième siècle de notre
ère. Quel est la tâche de l’historien face à ce type de document ? C’est justement
de le considérer en tant que tel, à le faire parler, car tout document même le plus
éloquent reste muet dans son aspect monumental.
Vous le savez mieux que moi. Il n’y a pas de document innocent. Chaque fois
il faut savoir les déstructurer, les démonter. Il ne s’agit pas seulement de distinguer
le vrai du faux, d’estimer la crédibilité du document. On doit le démystifier. Pour
ce faire il faut le situer dans son contexte, le considérer comme le résultat de jeux
en force d’une période sociale donnée. Vous voyez que je vais essayer de faire
boire du sang à ce document muet dans ma propre descente aux enfers.
Jung disait et écrivait qu’il ne voulait pas laisser de document autobiographique. Mais vers la fin de sa vie il change d’opinion et se met dans cette
entreprise avec Aniéla Jaffé. On doit se poser la question du pourquoi. Jung,
comme Freud, croyait que l’œuvre d’un homme ne peut s’expliquer par la
biographie. Freud, à plusieurs reprises taquine ses futurs biographes en détruisant
des documents ou en brouillant les pistes. Et quand il échoue à cette entreprise,
ses héritiers se chargent de le faire à sa suite, comme s’ils obéissaient à un ordre
hypnotique
[4]. La première biographie officielle, celle de Jones, tout comme les
premières éditions des correspondances sont autant d’écritures où le caviardage
délibéré ou le refoulement sont à l’œuvre. Pour le lecteur averti cet aspect est assez
évident dans le travail éditorial de Mme Jaffé, restait à en connaître l’ampleur.
L’article de Shamdasani (1995) « Memories, Dreams, Omissions » nous éclaire
amplement sur ces questions. On découvre le même esprit protecteur, hagiographique qui caractérisait Jones dans sa biographie et Anna dans l’édition des
lettres à Fliess. Et, croyez-moi, ce travail de négativation, de caviardage ne reste
pas sans effets. Il se produit un effet curieux, pratiquement de contamination.
Contamination qui affecte certainement ceux qui érigent le monument mais aussi
ceux qui prennent une attitude aveugle de démolition, un sorte de travail antimonumental en miroir. Cet effet m’a rappelé le phénomène de « contagion du déni »
propre aux familles et aux thérapies de psychotiques que P-C. Racamier (1995)
a si bien mis en valeur et décrit. Un démon de l’hagiographie ? Vous verrez ce
démon aura des petits frères.
Ce n’est pas tant l’omission de l’épisode Toni Wolff qui va me préoccuper,
celui-ci on peut le retrouver dans les biographies ultérieures. Même celle de
l’épisode Spielrein ne retiendra pas mon attention, d’autant que la dernière
livraison de Journal de psychologie analytique nous donne enfin les documents
de Minder. C’est surtout la réécriture des premiers chapitres, ceux écrits de la main
de Jung. Shamdasani nous apprend que le travail éditorial de Mme Jaffé, travail
page par page, ligne par ligne, rend le texte bien moins fou, moins sauvage que
l’original. Il supprime aussi un nombre important de rencontres. Tout se passe
comme si le lecteur devait garder l’impression d’un regard tourné vers l’impersonnel, l’archétypal caché. Et encore d’une psychologie née sans prédécesseurs,
d’une confrontation du fondateur Jung avec les deux personnages les plus importants : Dieu et Freud.
On protège et glorifie son père comme on peut, surtout lorsque ce père est
déjà devenu un héros, un mythe de son vivant. Ça c’est le travail de la première
génération qui suit la fondation, c’est son besoin, sa nécessité, peut-être aussi,
sa manière de mettre une distance entre une figure de géant et le disciple.
Peut-être sentait-elle déjà poindre à l’horizon des critiques pouvant disqualifier l’homme. On connaissait déjà, depuis 1950, des critiques sévères à l’instar
de celle de Glover. Quelle allait être la réception par les freudiens de « Ma vie ».
Je pense que les collègues jungiens m’attendent sur ce point, je vais me concentrer
un moment sur le fameux papier de Winnicott.
En 1964, un an après la parution de Ma vie : Rêves, souvenirs, réflexions,
Winnicott fait un commentaire discutable et discuté. Remarquable par l’acuité
de ses remarques, cet article montre une très grande ambivalence. Ligne par
ligne il invite le lecteur à étudier Jung, tout en posant à plus d’une fois le
diagnostic de psychose infantile. Tout se passait comme si Winnicott devait
mettre une distance entre lui et Jung. Il a recours au vieux procédé, utilisé par
Freud et par Jung, eux-mêmes, qui n’hésitaient pas à se prononcer pour leurs
pathologies respectives. Ce papier a fait autorité. Repris et cité dans la vulgate
freudienne, il est un point de départ pour des critiques polémiques. À titre
d’exemple, dès 1965 Lebovici dans un papier, intéressant par ailleurs, reprend
sans discuter le diagnostic de Winnicott à côté de la polémique de Glover, tout
en mettant en évidence des aspects intéressants des avancements de Jung pour
la psychanalyse et celle de l’enfant en particulier. Et ceci continue jusqu’à un
dernier article de Martin Bergmann en 2001 où avec une phrase, en passant, il
écarte d’un revers de main Jung soulignant qu’une fois que l’on a lu la recension
de Winnicott on sait que Jung était psychotique, donc que personne ne deviendra
plus jungien. On voit là que les précautions de Mme Jaffé n’étaient pas sans
fondement.
Vous pouvez comprendre que le papier de Winnicott m’a beaucoup préoccupé.
Le contenu n’était pas sans intérêt mais le ton était très troublé, trop troublé. Le
texte fut repris dans un des volumes posthumes publiés par Claire Winnicott :
Psychoanalytic Explorations. Les collègues jungiens avaient déjà fait la remarque
que ce texte ne figurait pas dans la traduction française La crainte de l’effondrement chez Gallimard. J’ai donc cherché et trouvé deux traductions en français,
une dans une revue freudienne Cliniques Méditerranéennes et une dans la revue
Cahiers de Psychanalyse jungienne. Traductions parallèles dans des mondes
parallèles qui s’ignorent, où tout au moins qui s’ignoraient jusqu’à aujourd’hui.
Rien de curieux mais la traduction jungienne gommait le dernier paragraphe, là
où Winnicott donnait quelques précisions de traduction de l’allemand en anglais :
notamment il commentait la traduction de « erreichen » par « attained », ce qui
donnait une note d’assimilation alors qu’il fallait comprendre le point auquel on
arrive; et commentait-il cela risquait de gêner l’analyse de Jung.
Il ne faut pas beaucoup pour éveiller mon esprit chercheur. En comparant les
deux traductions et l’original je suis venu à la phrase de début de l’article que je
citerai en anglais « Psychoanalysts have their last chance to come to terms with
Jung ». « Come to terms ». Les jungiens traduisaient « trouver un terrain
d’entente » et une ligne plus loin pour le même terme « ne pas manquer la
rencontre ». Les freudiens en revanche traduisent « s’entendre avec ». Le traductions ne sont pas inexactes mais elles sont, à mon goût, faibles. En demandant
autour de moi à des anglicistes j’ai eu la proposition du terme « accepter ».
Accepter quoi ? Lorsque on regarde le dictionnaire anglais la définition d’un
terme donne : « to accept and deal with » (accepter et négocier avec); exemple :
« come to terms with death », pas moins ! Il y avait dans cette définition une idée
de réconciliation, que d’autres amis anglais que j’ai interrogé m’ont confirmé.
Mais je restais sur ma faim, c’était devenu une recherche quasi obsédante. Je vais
vous décevoir je n’ai pas eu de rêve freudien ou de vision jungienne pour me venir
en aide et je me battais avec ces préoccupations, que je gardais dans un coin de
la tête, lorsqu’en écoutant un patient souffrant d’une douleur chronique j’ai
entendu la phrase : « j’ai fait la paix avec elle ». Peut-être c’est quelque chose
comme ça. Faire la paix, se réconcilier pour pouvoir négocier ce qui reste en
suspens depuis cette rupture, issue de la rencontre manquée de Freud et de Jung.
Fort de cette idée je me suis dit que Winnicott ne pouvait pas en être resté là.
Son article manifestait un trouble personnel. J’ai donc feuilleté mon Winnicott
et suis tombé sur un rêve fait par lui à propos de la recension du livre. Article
publié en anglais dans
Psychoanalytic explorations sous le titre « DWW’s Dream
on Jung » (1963). Mais quelle surprise des agissements du monde éditorial. Ce
texte figure dans l’édition française mais dans la table de matières on trouve le
titre « Un rêve de Winnicott ». Jung passe à la trappe ! Le texte d’ailleurs est
strictement incompréhensible sans le commentaire bibliographique de 1964. En
grec on parle du démon de l’imprimeur pour les fautes de frappe. Y a-t-il un
démon de l’édition ?
[5]
Le texte de 1963 ne donne pas les détails du rêve mais s’arrête largement sur
un commentaire métapsychologique et l’avancement de l’auto-analyse de
Winnicott, qui fait la paix avec Jung dans un rêve ayant trait à sa destructivité et
d’une façon très jungienne découvre qu’il possédait « trois Self essentiels » : Le
Self 3 qui pouvait se souvenir de rêver tour à tour du Self 2 (d’une destruction
absolue dont il était l’agent) et du Self 1 (destruction subie). Sans le travail du
Self 3, il lui fallait rester clivé, et résoudre le problème en étant alternativement
dans le sadisme et le masochisme. À la fin il a recours à un schéma très éloquent
qui condense la conclusion de l’analyse du rêve :
« J’étais conscient dans la troisième partie du rêve que la destructivité appartient à la relation aux objets qui sont hors du monde subjectif de l’aire de la
toute-puissance. Autrement dit, il y a d’abord la créativité qui est relative au fait
d’être en vie, et le monde n’est qu’un monde subjectif. Vient ensuite le monde
objectivement perçu et son absolue destruction avec ses détails. »
Il me paraît évident que Winnicott pendant la lecture de l’autobiographie a
senti le besoin de pousser sa théorisation plus loin pour mieux en saisir certains
aspects. On connaît les analogies de certains côtés de la théorisation et de la
pratique interprétative de Winnicott avec le travail de Jung (Samuels, 1985).
Mais là nous avons une ouverture qui explique mieux à la fois le trouble, la
réconciliation et l’influence. Influence cachée, qu’il faut chercher. Autre exemple
que l’on peut tirer de l’article « Sur l’individuation » (1970).
« Jung fait œuvre utile en attirant notre attention sur le fait que les êtres humains
continueront à croître à tous égards jusqu’au moment de leur mort, sauf dans la
mesure où ils demeurent prisonniers de la rigidité de leurs défenses. La description
freudienne donne peut-être bien l’impression, depuis quelques décennies, que si
un développement ne s’est pas produit avant l’âge de cinq ans, ou à la fin de
l’adolescence rien ne se produira plus. Mais nous savons que c’est absurde. »
Le texte du rêve faisait partie d’une lettre envoyée à un ami qu’on ne
mentionne pas. J’ai conjoncturé que cet ami pouvait être un de ses analysants.
Je n’ai pas de preuves mais peut-être la piste M. Khan pourrait être étudier. Khan
publie en 1970 un texte qui s’appelle « l’Espace du secret « où il fait mention du
livre autobiographique de Jung
[6].
Je pense que l’on gagnera beaucoup si on fait une paix scientifique. On
gagnera au moins de l’énergie psychique du temps à ne pas subir des influences
cachées et des espaces clivés.
J’espère ne pas trop vous fatiguer avec mes périples et leurs démons mais cela
fut ma manière de transformer le monument un document vivant sans tomber dans
le piège de démolition que j’ai mentionné. En y réfléchissant je me suis dit qu’à
donner le contexte de manière aussi plate je devenais un peu positiviste.
Démystifier le monument certes mais avec ce côté du désenchantement du monde
qui lui fait perdre son côté magique c’était le lui faire un tort. C’est alors que je
me suis souvenu da cette phrase de W. Benjamin (1940) :
« Articuler historiquement le passé ne signifie pas le connaître « tel qu’il a
été effectivement », mais bien plutôt devenir maître d’un souvenir tel qu’il brille
à l’instant d’un péril. Au matérialisme historique il appartient de retenir fermement
une image du passé telle qu’elle s’impose, à l’improviste, au sujet historique à
l’instant du péril. Le péril menace tout aussi bien l’existence de la tradition que
ceux qui la reçoivent... »
L’autobiographie nous montre Jung en péril constant. D’ailleurs, l’écriture
autobiographique est elle-même un péril. Le danger de s’exposer est grand.
L’utilisation que Jung fait de ses rêves montre le traitement du danger de désintégration psychique qui le guette constamment. Depuis la dépression de sa mère
qui le laisse seul jusqu’à l’infarctus de 1944, en passant par les divisions internes
à l’âge de l’école primaire, le rêve de la cathédrale etc.; c’est un être fragile aux
prises avec des terreurs qui parfois l’empêchent de dormir et parfois trouvent issue
dans des rêves ou des créations d’espaces secrets.
Je m’étais demandé si le rêve fait à quatre ans, le rêve ithyphallique, n’était
pas à l’instar des souvenirs-écran de Freud un rêve-écran. La lecture attentive et
surtout avec la présence d’expressions récurrentes (« ce rêve a transforme ma
vie ») m’ont conduit à considérer la pensée et la vie psychique de Jung autrement.
Alors était-il psychotique ? Quelque soit l’acception de ce terme, je laisse cette
responsabilité à Winnicott. Schizoïde si l’on accepte la nuance de Nicole Kress-Rosen (1993)? Aimé Agnel (1996) évoque une pensée borderline, paraphrasant
l’expression de Lacan quand il décrivait la pensée paranoïaque de Dali : la pensée
des poètes et des créateurs. Une pensée qui puise dans l’inconscient. Je le laisse
aussi avec la nécessité d’une nuance diagnostique. Car très souvent la fonction
du diagnostic est d’arrêter la pensée clinique, en la rassurant avec une notion
connue alors qu’on est en face à des phénomènes complexes, inquiétants,
inconnus. Vous reconnaissez ici l’influence de Bion sur ma pensée.
Or, la question majeure en face de la pensée de Jung au moment de ces rêves
mutatifs est celle de son organisation autour de certains axes. Freud proposait
l’axe de la transformation œdipienne. Jung sentait que cela ne lui convenait pas,
il n’était pas d’accord. Si Freud avait raison pour le modèle névrotico-normal,
avait-il raison pour toutes les organisations humaines ? Cette question, qui bien
entendu concernait Jung au plus haut point, est l’amplification d’une interrogation, qui le préoccupe depuis longtemps, bien avant la rencontre avec Freud.
C’est une erreur de penser qu’il cherchait un père héros. Il cherchait une figure
pour s’accrocher momentanément pour poursuivre sa voie.
Et d’une certaine manière tout son travail autobiographique va dans ce sens.
Je ne vais pas qualifier son organisation psychique. Mes diagnostics je les garde
pour mon exercice clinique, en dehors de cela ça ne peut qu’être une utilisation
péjorative. L’organisation psychique de Jung paraît comme une individuation
perpétuelle. Peut-être peut on dire sans un moment clef comme l’Œdipe (moment
où les anciennes problématiques sont reprises et transformées) mais avec plusieurs
moments juxtaposés, répondant à des enjeux majeurs et des périls, tels qu’ils
apparaissent dans l’autobiographie.
Et au moment de la rencontre Freud/Jung il y a péril pour les deux hommes.
Ils sont tous les deux déstabilisés par l’intensité de la personnalité de l’autre. Le
moment n’est pas propice pour exposer encore un commentaire de leur rencontre.
Bien d’auteurs dont Thierry Bokanowski dans sa présentation de Berlin l’ont
fait excellemment
[7]. Je ne vais que souligner quelques aspects insuffisamment mis
en valeur. Regardons de prés un tel instant de cette rencontre. Instant intense
que les deux essayent de théoriser comme ils peuvent. Un échange de lettres
juste après la séance troublante de l’armoire qui grince et qui provoque une
discussion sur l’occulte, les spirits, la parapsychologie :
Lors d’un échange de lettres du 12-16 avril 1909, Jung dans un mouvement
de prise de distance en plein amour écrit :
« La dernière soirée chez vous m’a le plus heureusement libéré du sentiment
oppressant de votre autorité paternelle. »
Mais juste avant il avait écrit :
« S’il y a une psychanalyse, il doit y avoir une psychosynthèse qui crée du
futur selon les mêmes lois. »
Freud répond :
« Il est remarquable que, le même soir où je vous ai formellement adopté
comme fils aîné, vous ai sacré successeur en prince héritier, qu’en même temps
vous m’ayez destitué de la dignité paternelle. »
Quant à la psychosynthèse il émet un soupir compréhensif pour la jeunesse
(argument du vieux et sage professeur du haut de ses 53 ans !).
L’histoire du Kronprinz on la connaît mais je pense qu’on a négligé cet
échange sur l’analyse et la synthèse. Car le différend commence là mais ne s’y
arrête pas.
Examinons maintenant la psychosynthèse côté Freud. Il y revient dans les
écrits techniques : (Voies nouvelles de la thérapeutique analytique, 1918, p. 134) :
en comparant l’analyse avec l’analyse chimique :
« Quand nous réussissons à décomposer un symptôme, à libérer un émoi
instinctuel de l’association où il se trouve engagé, il ne demeure pas isolé mais
entre immédiatement dans une nouvelle combinaison.
Et l’inverse se produit aussi ! Le névrosé nous apporte un psychisme déchiqueté fissuré par les résistances. Et quand, dans l’analyse du cas, nous éliminons
les résistances, nous voyons ce psychisme se coordonner et la grande unité que
nous appelons « moi » s’agréger tous les émois instinctuels jusqu’alors détachés
et écartés de lui. C’est ainsi que se réalise automatiquement, inévitablement, la
psychosynthèse, sans que nous ayons à intervenir; en décomposant les
symptômes en leurs éléments; en levant les résistances, nous créons les conditions nécessaires à la production de cette synthèse. Il est faux de croire que le
psychisme du malade est décomposé en ses éléments et attend ensuite d’être
reconstitué d’une façon quelconque. »
Freud s’appuie d’évidence sur le modèle névrotico-normale issu de son autoanalyse et de ses expériences. L’on peut dire qu’il est encore dans la polémique
avec Janet
[8]. Mais celui-ci peut-il s’appliquer aux cas-limites et aux cas de
psychose ? Freud nuance ses positions quand il s’interrogera sur la Réaction
Thérapeutique Négative et dans ses derniers jets dans « Résultats Idées
Problèmes » où il évoque la faiblesse de la synthèse du moi.
Jung en revanche va explorer cette idée et aboutira à des idées que je vais
seulement esquisser et qu’il faudra développer. Pour lui l’espace du processus
analytique est un potentiel d’intégration. Il distingue très tôt l’importance du
contre-transfert et l’influence mutuelle de deux analyses qui se déroulent du
temps de la cure. En 1929 il va déterminer quatre phases dans le travail analytique :
a) la confession (la catharsis) b) l’élucidation (équivalent de l’interprétation
freudienne) c) l’éducation (dérivé des idées d’Adler) qui implique l’intégration
des choses comprises de la phase d’élucidation et d) la transformation : ici se
pose la question d’être en contact avec le vrai soi, c’est ici qui se joue l’individuation.
Il me semble que cette petite différence apparue en 1909 était lourdes de
conséquences. Car on verra que les deux hommes utilisent désormais les mêmes
vocables mais avec des contenus différents. L’inconscient de Freud et celui de
Jung ne sont pas les mêmes. Le transfert n’a pas le même usage, les rêves ne sont
pas travaillés de la même manière
[9].
Revenons sur la rencontre. Elle a été manquée car les deux protagonistes
étaient dans des dispositions d’esprit sensiblement différents. Jung nous donne
une idée plus claire de ce décalage que Freud dans ses écrits. Essayons de nous
imaginer la situation :
Freud, le conquistador, se sent vieux, la cinquantaine à peine entamée il vit
sous cette menace superstitieuse, renforcée par les calculs de Fliess, de mourir
à 61 ans. Il veut assurer la survie de son royaume et croit avoir trouvé en la
personne de Jung son prince héritier. Et il l’adoube président de l’API.
- « Du bist mein Kronprinz », lui dit-il dans un vœu de postérité, voire
d’immortalité.
Jung cherche aussi. Mais pas un père héros, plutôt une figure de père substitut
de mère. Ce père, pris de doutes et faible, qui chantait des berceuses le temps de
la dépression de sa mère. À côté de la servante, cette deuxième femme si importante dans la suite de sa vie. Jung façonnait pendant ce temps de leur rencontre
ses espaces de retrait psychique.
Pourrait-on jamais reconnaître Freud dans ce profil de substitut maternel, lui
qui avait tellement de mal à se départir de sa masculinité dans l’espace du
transfert ? Seule sa théorisation, ce doux murmure du chapitre 7 et des théorisations dans leur correspondance, pouvait fonctionner comme rappel du père dont
Jung avait besoin.
- « Nein, nein, Herr Professor ich bin nicht Ihr Kronprinz », je ne veux pas
de votre autorité !, dit-il.
Et ce semblant de substitut rejette le Kronprinz lorsque ce dernier ne reconnaît
pas son autorité paternelle. Car si Jung s’éloigne, c’est Freud qui rompt. Et en
rompant il ravive les tensions des rejets répétés dans l’histoire du jeune Carl
Gustav. Les camarades, les profs à l’école qui le traitaient de menteur, Bleuler
qui s’en méfiait et qui l’écrivait à Freud
[10].
À ce moment de la rupture Jung aura recours à ses défenses habituelles : le
retrait secret. Il ment ouvertement en faisant semblant d’accepter l’interprétation
de Freud à propos du rêve des deux crânes qui y voyait des désirs de mort.
Winnicott prétend que ce mouvement psychique lui a permis de garder son unité
psychique. Lebovici reprend et confirme. Ces maîtres de la psychanalyse qui
sont cohérents dans leurs logiques de diagnostic de psychose infantile, psychose
inanalysable avec les moyens analytiques de l’époque. On se demande, d’ailleurs,
si Winnicott aurait aimer analyser Jung, avec les théorisations modernes sur les
cas-limites ?
Vous me permettrez de tenter d’aller un peu plus loin d’essayer de voir le
mouvement psychique de Jung. Je pense que la rupture va précipiter Jung dans
une crise analogue à celle de Freud au moment du deuil de son père. Deuil
amplifié par la rupture avec son mentor Breuer, et la menace d’isolement professionnel. De même que Freud, Jung fera ce pas de plus qui constitue l’auto-analyse.
Mais il la fera selon sa propre conception et non en suivant les règles de l’analyse
freudienne. Il se retire donc dans son espace secret et amorce sa descente aux
enfers entrant en contact avec l’inconscient tel qu’il le vit. Winnicott nous dit qu’il
ne faut pas confondre l’inconscient selon Freud, celui du refoulement, avec
l’inconscient selon Jung. Jung fait son auto-analyse à sa manière. Il ne suffit pas
de dire qu’elle n’est pas une manière psychanalytique. Car il ne faut pas oublier
que cette manière avait donné des idées très importantes à Freud. Les « Deux
principes du fonctionnement mental », sont issus de la période faste, tout comme
« Schreber » et la « Gradiva ». Le « narcissisme » sort en polémique mais en
référence à la rencontre. Jung en sort avec une nouvelle conception du monde et
de soi et avec des outils thérapeutiques forgés dans cette expérience. Il est
important à partir de 1920 de préciser les concepts et notions. Les travaux de Jung
de 1920-30 ont la même place dans son œuvre que les travaux de Freud 1900-1909 pour la psychanalyse. J’ai parlé de l’inconscient mais il y va de même pour
le transfert, le travail des rêves, les symboles etc.
Jung prend le rêve au mot, comme des faits psychiques, c’est une sorte de
portrait de soi en forme symbolique de la situation actuelle de l’inconscient et
non comme des messages à interpréter, d’où ses expériences récurrentes de
modification de sa compréhension de son être autour des rêves. Ce n’est pas la
même compréhension du rêve d’Irma.
Le transfert est une notion capitale pour Jung mais comprise différemment de
Freud dans la mesure où la thérapie est conçue différemment (Individuation pour
Jung). Il utilise une métaphore alchimique pour le transfert qui ne manque pas d’intérêt si on la saisit dans sa dimension métaphorique en écartant quelques accents
mystiques existants. Car en faisant cela on peut donner une autre dimension à la
chimie de Freud qui dans son texte de 1918 se montre un piètre chimiste. Il ne suffit pas de mettre les éléments en rapport, il faut des catalyseurs et de l’énergie pour
que ça marche. L’espace transférentiel et le travail de construction de 1937 peuvent effectivement répondre mieux dans cette interprétation chimique. Quant à la
mystique, Freud s’en méfiait comme de la peste et pourtant, vous le savez un de
ses derniers jets sur papier concernait justement ça (Notes : 22; VIII) : « Mystique,
l’obscure autoperception du royaume extérieur au moi, au ça. »
Les deux hommes ne pouvaient pas se rencontrer vraiment. Ils n’étaient pas
assez semblables comme Freud et Abraham ou complémentaires comme Freud
et Jones
[11], qui sont à mettre dans l’idée d’« Ieros gamos » du mariage sacré des
jungiens.
À la fin de mon périple je reviens à cet étrange poème : l’« Odyssée » qui
décrit à la fois le mouvement du voyage et l’attachement à la terre de départ. Le
voyage comme métaphore puissante de l’effort humain d’apprivoiser sa peur
devant l’étrange, l’étranger, l’inconnu, qui jusqu’à cette synthèse épique restait
dans le domaine de la peur et donc du sacré. Désormais des nouveaux horizons
sont possibles. La pensée mythique introduit un espace transitionnel vers la
raison, une tentative d’organiser la réalité avec moins de crainte. Je ne sais pas
si j’ai réussi à tenir ma promesse de faire boire du sang aux documents muets.
Aussi je vais pour conclure je vais demander le secours de quelques vers qui sont
ma métaphore du voyage d’analyse. Je vais citer le poème Ithaque de Cavafy :
« Quand tu partiras pour Ithaque, souhaite que le chemin soit long, riche en
péripéties et en expériences. Ne crains ni les Lestrygons, ni les Cyclopes, ni la
colère du divin Poséidon. Tu ne verras rien de pareil sur ta route si tes pensées
restent hautes, si ton corps et ton âme ne se laissent effleurer que par des
émotions sans bassesse. Tu ne rencontreras ni les Lestrygons, ne les Cyclopes,
ni le farouche Poséidon, si tu ne les portes en toi, si ton cœur ne les dresse
devant toi !
Souhaite que le chemin soit long, que nombreux soient les matins d’été, où
(avec quelles délices) tu pénétreras dans des ports vus pour la première fois. Fais
escale à des comptoirs phéniciens, et acquiers des belles marchandises : nacre et
corail, ambre et ébène, et mille sortes d’entêtants parfums. Visite de nombreuses
cités égyptiennes et instruis-toi avidement auprès de leurs sages.
Garde sans cesse Ithaque présente à ton esprit. Ton but final est d’y parvenir,
mais n’écourte pas ton voyage : mieux vaut qu’il dure de longues années et que
tu abordes enfin ton île aux jours de ta vieillesse, riche de tout ce que tu as gagné
en chemin, sans attendre qu’Ithaque t’enrichisse.
Ithaque t’a donné le beau voyage : sans elle, tu ne te serais pas mis en route.
Elle n’a plus rien d’autre à te donner.
Même si tu la trouves pauvre, Ithaque ne t’a pas trompé. Sage comme tu l’es
devenu, à la suite de tant d’expériences, tu as enfin compris ce que signifient les
Ithaques ».
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·
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[1]
Conférence à la journée scientifique du 2 février 2002 de l’AIHP : « Freud/Jung : La
rencontre manquée. »
[2]
Il faut que j’assume le choix du mot manquée, concernant l’intitulé de notre colloque. Je
suis entièrement d’accord avec l’idée de Sophie de Mijolla lorsqu’elle dit que la rencontre fut
féconde. Je me suis aussi laissé tenter par le vocable inachevée qu’a avancé Hester Solomon.
Cependant je maintiens le mot manqué car les deux protagonistes n’ont pas su soutenir la tension
de la complexité de leur relation. Pour moi il ne s’agit nullement d’un regret; on ne réécrit pas l’histoire. Il faut toutefois que nous soyons exacts dans l’appréciation des événements.
[3]
On trouvera un aperçu dans la bibliographie en fin de cette article.
[4]
Ça devient presque comme une partition pour quatre mains, les deux restant fantomatiques.
[5]
En parlant de démon je vais signaler encore une curiosité. En 1920, dans « Au-delà du
Principe de Plaisir », Freud fait une réference à Jung qui est une des rares fois qu’il le mentionne
pour son travail après la rupture. Il s’agit du texte de 1909, lorsque Jung analyse la légende de
Tobit et attribue les agissements du démon Asmodée à l’ambivalence du père. C’est dans le
chapitre III, là où Freud entre dans le vif du sujet. Cette référence ne figure que dans la bibliographie mais non à côté des autres.
[6]
Et ceci me paraît encore plus intéressant si l’on prend en considération l’article de Khan
sur les autobiographies de Rousseau et de Montaigne, alors qu’il n’est pas de culture européenne.
[7]
Le bel exposé de Sophie de Mijolla comptera désormais comme une référence très importante dans la bibliographie du commentaire de la relation Freud/Jung.
[8]
Freud (1924, p. 339) oppose l’analyse mettant en évidence la résistance, qui fonde la
théorie du refoulement à la faiblesse de la psychosynthèse dans les cas d’hystérie.
[9]
D’ailleurs la notion d’inconscient sera remplacé par la Ça, en ce qui concerne Freud. On
oublie trop souvent que ce tournant de la pensée freudienne n’est pas une évolution simple. Au
contraire elle obéit à une nécessité clinique et théorique résultant d’impasses théorico-cliniques.
Il faut peut-être ajouter que la clinique des psychoses donne probablement raison à l’intuition
jungienne de la nécessité d’une synthèse. Toutefois la même clinique nous apprend que les processus
d’analyse et de synthèse n’obéissent pas aux mêmes lois.
[10]
On gagnera beaucoup quand on connaîtra cette correspondance dont on a que quelques
bribes (Alexander et Selesnick, 1965).
[11]
lettre 35 du 19 juin 1910 de Jones à Freud
Le programme annoncé :
« Pour ce qui est de l’originalité, dont vous avez fait état, mon sentiment est que chercher à
développer ses propres facultés dans toutes les directions possibles est un idéal plus sensé que de
chercher simplement à être « original ». Ce complexe d’originalité n’est pas bien fort chez moi;
mon ambition est plutôt de savoir, d’être dans la coulisse et dans le secret, plutôt que de découvrir.
Je m’aperçois que je suis fort peu doué pour l’originalité; et mon talent, si talent il y a, est plutôt
de nature à me permettre de voir rapidement, peut-être, ce que d’autres font valoir : nul doute qu’il
ait aussi son utilité dans le monde. Mon travail consistera donc à tâcher d’élaborer en détail les
idées que d’autres ont avancées, à trouver des nouvelles démonstrations susceptibles d’en établir
la vérité. Pour moi, le travail est pareil à une femme qui porte un enfant; pour des hommes comme
vous, j’imagine que ça ressemble plus à la fécondation. C’est exprimé crûment; mais vous
comprendrez ce que veux dire, je crois ».