2002
TOPIQUE
« Donner et retenir ne vaut »
[1]
Sophie de Mijolla-Mellor
8 rue du Commandant Mouchotte 75014 Paris
Si la retaliation est naturelle, en revanche la reconnaissance de la dette doit
être apprise dès l’enfance (« Dis merci »). Elle constitue en effet un acquis fondamental
qui conditionne l’établissement d’un lien de droit entre les personnes. Mais l’inconscient
peut brouiller les cartes et la dette se déplacer dès lors du créancier réel à un autre imaginaire auprès duquel il n’est pas possible de l’acquitter. Ou encore, le débiteur peut se trouver dans l’incapacité de la reconnaître parce qu’il se considère lui-même comme un
créancier indéfiniment lésé. On tente ici, à partir d’exemples, de confronter la logique primitive qui régit le sentiment du « bon droit », qui est toujours celui du sujet, à celle qui
préside à l’établissement des règles d’obligations.Mots-clés :
Dette, Don, Droit, Contrat, Envie, Retaliation, Paternité.
If retaliation is instinctive, the recognition of debt is something that has
to be learnt from childhood (‘Say thank you’). This is indeed a fundamental skill that
conditions the building up of lawful ties between people. Yet the unconscious can come
along and disturb things, and in this case the debt can be shifted away from the person to
whom it is truly owed, to an Other to whom it is impossible to pay back this debt. Or
again, the person owing the debt may find him or herself incapable of honouring their
debt because he or she considers themself to be owed by others already so many unpaid
debts. In this article, concrete examples are taken to confront the primary logic that is the
ordering principle behind ‘the rightful position’that is always that of the subject, with the
logic that conditions the establishment of the rules that govern our obligations.Keywords :
Debt, Gift, Law, Contract, Envy, Retaliation, Paternity.
Ce qui suit constitue une tentative pour interroger la notion juridique de dette,
définie dans le contexte du droit des obligations, dans une perspective psychanalytique. Je partirai de quelques hypothèses qui constitueront les étapes successives
de mon propos qui s’inscrit dans une recherche interdisciplinaire sur les interactions entre le droit et la psychanalyse, et a pour objet une étude de la pensée
archaïque individuelle et collective
[2], sa résurgence et sa présence dans l’actuel.
« Donner et retenir ne vaut », cet adage
[3] du droit, toujours en vigueur même
s’il remonte au droit romain, ne réfère pas directement à la dette, mais ouvre sur
le don qui l’engendre de bien intéressantes perspectives. Il traduit en effet le
caractère irrévocable du don tel que l’exprime le Code Civil (article 894) : « La
donation entre vifs est un acte par lequel le donateur se dépouille actuellement
et irrévocablement de la chose donnée ». Le psychanalyste ne pourra bien sûr que
s’interroger sur la nécessité de souligner une telle évidence et peut-être lui
reviendra-t-il en mémoire quelque parole parentale supposée régler des conflits
fraternels en affirmant : « Donner c’est donner, reprendre c’est voler ». Contre quoi
le législateur veut-il prémunir le donataire, c’est-à-dire celui qui reçoit ? Contre
un « retour de volonté » (sic) du donateur et donc contre l’insertion de clauses
qui pourraient permettre à celui-ci de reprendre directement ou indirectement la
chose donnée.
Toute l’ambivalence du don se reflète dans cet adage, qui laisse entendre que
le donateur ne se dépouille pas sans états d’âme, en fait, sans l’attente d’un
contre-don, faute de quoi il pourrait être tenté de revenir sur sa décision. Marcel
Mauss
[4] a longuement élaboré dans un contexte anthropologique cette situation,
mais je ne m’y engagerai pas ici, préférant rester sur le terrain des interactions
entre le droit et la psychanalyse. Car le Code Civil a tout de même prévu quelques
clauses de révocation de la donation qui agissent « indépendamment de la volonté
du donateur » mais non, dirons-nous, de la signification inconsciente de son vœu.
Deux clauses ici nous intéressent : l’ingratitude du donataire et la survenance
d’enfant au donateur
[5].
L’ingratitude du donataire est une clause prévue par le droit romain qui nous
entraîne directement à la question de la dette puisqu’elle implique pour le
donataire, ici l’affranchi, de respecter le devoir particulier de reconnaissance
auquel il est tenu vis-à-vis de son patron. On comprend comment le don préside
à l’organisation sociale si on élargit la perspective hors du droit stricto sensu et
que l’on considère que toute espèce de don engage le donataire, s’il l’accepte,
dans une relation de reconnaissance, c’est-à-dire de service vis-à-vis du donateur.
Procédé bien connu dans la vie quotidienne et susceptible d’une image, quelque
peu désuète à notre époque hyper-technicisée, celle de « renvoyer l’ascenseur »...
De nos jours, il est vrai, le Code Civil ne retient que trois cas d’ingratitude :
attentat à la vie du donateur, délits sévices ou injures graves à son encontre, refus
d’aliments. On voit assez par là que la dette de reconnaissance ne relève pas de
l’évidence, ou bien que quelque mouvement contraire pourrait la rendre nulle et
non avenue.
La survenance d’enfant au donateur nous ramène encore plus près de la signification du don et de la dette qu’elle engendre. Étrangement, cette situation ne
fait pas partie de ce qui est supposé relever de la volonté du donateur et la loi
prévoit que l’enfant adopté, alors qu’il jouit dans une adoption plénière des
mêmes droits qu’un enfant légitime, ne peut révoquer la donation. Il faut donc
que l’enfant survienne hors du vœu du donateur pour avoir quelque droit sur un
don fait antérieurement à sa naissance reconnue par son parent. Donataire et
donateur se trouvent dès lors simultanément dépossédés, l’un de l’objet reçu,
l’autre du pouvoir de donner, ce qui situe bien le don dans une transcendance par
rapport au vœu du donateur.
On est par là amenés à un étrange illogisme : alors que le don fait bien l’objet
d’un vœu, celui-ci est irrévocable et aucun vœu contraire ne peut ultérieurement
s’y substituer. Quelle plus belle illustration de la limite qu’impose la société à
la toute-puissance pourrait-on trouver que cet adage : « Donner et retenir ne
vaut », qui exprime comment le législateur refuse de faire droit à l’ambivalence
inconsciente ?
L’avènement du sujet humain passe par la capacité de reconnaître qu’il est avec
les autres sujets dans une relation d’obligation. Une telle relation existe tout d’abord
entre le sujet et ses parents, mais ces derniers sont aussi en place de représentants
du groupe social. Cette reconnaissance constitue à son tour le sujet comme celui
qui est apte à donner et donc qui peut devenir créancier le cas échéant.
Le terme de dette est ici dérivé de son usage originel qui concerne une
obligation relative à une prestation de valeur pécuniaire. Dans ce sens général
dérivé, la dette implique à la fois un rapport entre des personnes et l’échange d’un
objet qui, même matériel, est interprétable du fait de sa signification symbolique.
Or, du point de vue de la psychanalyse, la capacité de reconnaître la dette ne
relève pas de l’évidence car elle implique une limitation du narcissisme primaire
et de l’omnipotence « naturelle » du sujet sur ce qui l’entoure. Cette limitation
apprise demeure toujours partielle et superficielle, face au sentiment du « bon
droit »
[6], celui sur lequel se fonde l’exigence de justice et d’égalité qui, paradoxalement, est d’abord le droit illimité d’un sujet qui ignore l’altérité.
Parallèlement à ce que la notion kleinienne de gratitude peut nous apprendre
sur les conditions de la reconnaissance de la dette, on peut l’envisager sous sa
forme primitive, celle de la retaliation, c’est-à-dire l’échange des agressions
réciproques qui n’est pas identique à la vengeance, laquelle implique une préméditation et donc une réflexion, mais s’apparente plutôt à une agressivité en miroir,
telle que nous la décrivent Gabriel Tarde et Jacques Lacan. Pour le premier, le
talion est une « pénalité naturelle » qu’il déduit de sa théorie de l’imitation
[7]; pour
le second, dans les textes de 1948 (« L’agressivité en psychanalyse ») et de 1949
(« Le stade du miroir comme formateur de la fonction Je »)
[8], la retaliation fondatrice de l’identité du sujet et de l’autre est présentée comme la base de la capacité
de concevoir les contrats. Mais, si la retaliation est « naturelle », en revanche la
reconnaissance de la dette, différente de la gratitude, doit être apprise. Le « dis
merci » appris à l’enfant implique la reconnaissance de la présence de l’autre et
se double bien souvent de la question « Merci qui ? ». On verra plus loin la place
de la dette d’amour à cet égard.
Mais la névrose et la perspective qu’en propose la psychanalyse vient brouiller
les cartes. On y voit en effet l’existence d’une dette fantasmatique qui ne pourra
jamais s’acquitter et donc s’incarner dans aucune dette réelle, mais qui en
revanche viendra la hanter. De même apparaît la possibilité d’hériter les dettes
d’un autre mais sans le savoir, ce qui rend impossible l’établissement d’un contrat.
Enfin, la transmission de la dette va impliquer qu’on ne restitue jamais au
créancier mais à un autre vis-à-vis duquel on devient à son tour créancier, c’est
la dynamique sur laquelle repose le lien transgénérationnel.
Plusieurs questions peuvent être posées à partir de là, autour notamment de
la question de l’
aliénation. En droit, la dette est aliénante, au sens où l’entendait
le droit romain, faisant du droit du créancier contre le débiteur un droit réel sur
la personne, impliquant notamment l’esclavage pour dettes. Si la dette peut rendre
non seulement le bien, mais le sujet débiteur étranger à lui-même, quelle relation
métonymique peut-on établir entre la prestation (qui peut être un objet, un fait,
ou une abstention) et le sujet qui en est le bénéficiaire ? Que faut-il pour que le
créancier puisse apparaître comme un
usurier, c’est-à-dire comme celui qui reçoit
plus qu’il n’a donné et qui a profité de la situation de faiblesse et de nécessité
où se trouvait l’autre pour le contraindre à entrer dans une relation d’obligation ?
La notion d’aliénation telle que l’a développée Piera Aulagnier
[9], à partir de la
situation d’asymétrie entre ce qui est désir pour l’un et besoin pour l’autre,
apporte ici un précieux éclairage.
LA DETTE : UNE AFFAIRE DE CHOSES OU DE PERSONNES ?
Le droit réel, celui qui concerne les choses (res) se définit comme « le rapport
immédiat et direct entre une chose et la personne au pouvoir de laquelle elle se
trouve soumise »
[10]. Cette définition est en outre précisée de la manière suivante :
« Les droits réels sont susceptibles d’être exercés non pas seulement contre telle
personne déterminée mais envers et contre tous » (ibid.). Définition subtile en ce
qu’elle montre bien, implicitement, que ce qui fait la valeur de l’objet c’est sa
signification pour d’autre sujets désirants. À travers le droit sur la chose, c’est
bien l’affirmation d’un droit envers et contre tous les sujets possiblement désirants
de la chose qui est mis en place.
Le juriste Planiol conteste la pertinence de cette définition en soulignant qu’« un
rapport d’ordre juridique ne peut exister entre une personne et une chose, car ce
serait un non-sens. Par définition tout droit est un rapport entre des personnes »
(ibid.). On comprend la logique de l’objection : dans la mesure, en effet, où le droit
de l’un crée l’obligation de l’autre, cela signifierait, si on en croit la définition initiale, qu’une chose puisse être dans une relation d’obligation vis-à-vis d’une personne, ce qui serait absurde. Le droit ne peut donc exister au profit d’une personne
que contre d’autres personnes capables de le supporter comme « sujets passifs ».
D’où la redéfinition du droit réel proposée par Planiol d’où la mention de la chose
(res) a disparu : « Un droit réel est un rapport établi entre une personne comme sujet
actif et toutes les autres comme sujets passifs ». Cette redéfinition est contestée par
le juriste Eugène Gaudemet et ce dialogue nous intéresse en ce que c’est la question du sujet qui s’y trouve posée, question fondamentale dans la notion de dette
puisque d’un engagement qui concerne un objet, on peut passer à celui qui lie des
personnes.
Gaudemet énonce plusieurs arguments contre la définition de Planiol. Tout
d’abord, s’il est exact qu’une chose ne peut pas être tenue d’une obligation, elle
peut en revanche être un objet de droit. La chose devient alors objet d’un droit
qui s’exerce directement sur elle « sans intermédiaire et sans concours ». D’autre
part, dans le très ancien droit romain, le droit du créancier contre la personne est
presque un droit réel sur la personne. Cela revient à dire que dans l’esclavage
pour dette, le débiteur devient la chose de son créancier.
On voit ici qu’autour de la dette, c’est une philosophie et même une conception historique du droit qui se dessine et porte sur la question de l’antériorité du
droit réel sur le droit des personnes. Gaudemet écrit : « À l’origine de l’organisation sociale, il n’y a sans doute qu’une mainmise matérielle, une simple possession. Mais cette mainmise de fait se prolonge et se consolide; sa protection apparaît conforme à l’intérêt social; le droit la protège » (Op. cit., p. 3). On est très
proche ici d’une conception rousseauiste, celle du Discours sur l’origine de l’inégalité: « Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de dire « ceci est à moi »
et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société
civile ».
Ainsi l’état de fait, fondé éventuellement sur une violence, devient un état de
droit. Le droit réel, celui qui porte sur la chose, est alors origine du droit des
personnes : le droit du premier s’appelle une créance s’il entre avec un autre dans
une relation de contrat portant sur un objet (prêter une somme d’argent, commander
un article ou une œuvre, convenir de ne pas se porter concurrence, etc.) et la
charge du second devient une obligation. Dans le cas où l’objet de cette obligation
est une prestation de valeur pécuniaire, l’obligation s’appelle une dette.
Cette « vignette » d’un dialogue de théorie juridique peut nous éclairer sur la
nature de la relation d’obligation que nous appelons dette au sens large qui
concerne en fait tout ce qui est reçu, s’agirait-il d’un objet aussi impalpable et
immatériel que de l’amour ou de la haine, ou de quelque chose d’aussi fondamental et inassignable que l’existence, celle que l’on « doit » à ses géniteurs.
Cependant, si nous restons dans la logique juridique qui préside à l’usage du
terme, on ne parlera de dette que lorsque les deux contractants s’engagent mutuellement dans une relation de créance et d’obligation. Que faire dès lors de toutes
ces situations où le créancier clame justice face à un débiteur qui ne se reconnaît
pas tel ? Du « je n’ai pas demandé à naître » que l’adolescent oppose à l’attente de
gratitude, voire de gratification narcissique que ses parents lui manifestent au «œil
pour œil, dent pour dent » qui préside à la logique des conflits, qu’ils soient familiaux ou nationaux, à la plainte de l’amour non payé de retour... où situer la dette ?
Je prendrai un détour pour m’interroger sur cette reconnaissance de la personne
qui est indissociable du questionnement sur la possession de la chose, en passant
par des situations où l’aller-retour interrelationnel ne constitue pas une obligation
mais une sorte de dette primitive ou de dette hors contrat. C’est le cas, dans des
sens assez différents, de la situation de gratitude et de celle de retaliation.
EN DEÇÀ DE LA RECONNAISSANCE DE LA DETTE : LA GRATITUDE
La gratitude apparaît comme la réponse « naturelle » au don; elle exprime le
plaisir de recevoir et la « reconnaissance » du donateur. Ce dernier terme exprime
à lui seul la complexité du processus puisque la reconnaissance est tout à la fois
un acte judicatoire, qui identifie un objet, un acte d’acceptation, qui peut concerner
autrui (reconnaître un enfant pour sien, reconnaître un souverain ou le bien fondé
d’un argument) et un sentiment qui s’apparente dès lors à la gratitude, c’est-à-dire au fait reçu. Cette étrange polysémie du terme nous mène à nous interroger
sur la nature du processus de connaissance qui parcourt les divers acceptions.
On pourrait risquer l’hypothèse que tout commence avec l’acte de connaissance lui-même qui implique le sujet dans une relation avec son objet. À l’inverse,
le non-investissement de l’objet amène à sa méconnaissance, il est inaperçu,
absent du champ de conscience du sujet. Ignorer l’autre, n’est-ce pas la forme
la plus radicale de mise à mort par déni d’existence ? La re-connaissance à
l’inverse, impliquerait que le sujet accepte d’attester l’existence de l’objet, lequel
est déjà là mais se trouve en attente de cette actualisation de son être dans le
regard de l’autre.
Entre l’acte de connaissance et le sentiment de gratitude se joue une partie
difficile. En effet, l’identification de l’objet l’inscrit dans un projet où le sujet
connaissant le pose comme l’intéressant et en attend donc, à un titre ou à un
autre, un bénéfice. L’exploration la plus primitive procède d’une attente de
rencontre et donc de gratification, tandis qu’à l’inverse, la méfiance et la peur
rendent rétractile, resserré et refermé. L’acte de connaissance présuppose l’attente
d’un don mais, à ce stade, il ignore le donateur, il se constitue comme prédation
et non comme échange. Aucune reconnaissance au sens de la gratitude n’est au
programme parce que l’objet est là, pure présence qui n’appartient à personne
et attend celui qui viendra le cueillir. On conçoit dès lors que la gratitude implique
une opération complexe qui commence par un dessaisissement, tel que l’objet
ne tombe pas sous la main du fait que le sujet l’a tendue vers lui, mais parce qu’un
autre l’a offert. Cette première relation duelle entre le sujet et l’objet du désir se
résorbe dans l’illusion primitive que Freud n’a énoncée qu’à la fin de sa vie et
de son œuvre : « Le sein est un morceau de moi, je suis le sein »
[11]. Aussi la dualité
ne peut-elle réellement intervenir qu’avec la reconnaissance de l’autre par la
médiation de l’objet, perspective classiquement hégélienne que Mélanie Klein
renouvelle lorsqu’elle écrit, elle aussi à la fin de sa vie,
Envie et gratitude et
détermine donc, à côté de la jalousie œdipienne qui implique trois personnes,
l’envie à l’égard du sein maternel, qui n’implique que deux protagonistes : le
bébé face à un seul objet, le sein dispensateur de plaisir. Il ne s’agit pas seulement
ici du « mauvais sein » frustrateur qui serait soupçonné de garder pour lui le lait,
l’amour et les soins, mais d’un sein satisfaisant, envié précisément par et pour
ce qu’il peut donner. « C’est précisément, écrit Mélanie Klein, la facilité avec
laquelle il dispense le lait – et gratifie ainsi l’enfant – qui suscite l’envie, comme
si ce don était inaccessible »
[12]. Comment comprendre un mouvement psychique
aussi paradoxal si ce n’est comme un évitement de la reconnaissance de la dette ?
Le don est bien reconnu, mais en même temps il est nié dans sa valeur de dessaisissement par le donateur, d’oblation. À l’inverse, l’offrant est stigmatisé comme
le « riche », cela ne lui coûte pas cher de donner, il possède tellement qu’il ne
s’aperçoit pas que ce qu’il a donné lui est retranché. Pour que l’égalité entre
celui qui donne et celui qui reçoit soit rétablie, il faut nier la valeur du don.
« L’impulsion envieuse, comme l’écrit Mélanie Klein, tend à s’emparer de cet
objet ou à l’endommager » (ibid., p. 18). S’en emparer, c’est-à-dire empêcher qu’il
soit donné; l’endommager, c’est-à-dire annuler sa valeur.
Le sentiment primitif du « bon droit » du sujet ignore la limite que constitue
la différence et interprète de ce fait tout don comme l’indice d’un manque chez
celui qui reçoit et la preuve d’un vol, voire d’une rétention indue chez celui qui
donne, parce qu’il aurait aussi bien pu ne pas le faire.
La frustration liée au don, faute de reconnaître la dette, engage la psyché
dans un processus d’interprétation primitive sous la forme d’une accusation
portée contre l’autre de tout garder pour soi. Ce qui est alors inaccessible, ce n’est
pas l’objet de la gratification, mais la possibilité de le donner et donc d’en être
possesseur. Le sujet recule devant la position de débiteur parce qu’elle le rend
dépendant non seulement de l’absence de l’objet, mais aussi du bon vouloir de
celui qui l’octroie. La frustration ne peut dès lors s’adoucir que de la dévalorisation de l’objet et Renard de déclarer que les raisins sont trop verts et bons pour
les goujats.
Le processus est efficace, mais il se paie pour le sujet de la disparition du bon
objet dans un mouvement de « désir de non-désir » où s’accomplit l’action de
Thanatos. Pour Mélanie Klein, la sortie de l’envie et l’acquisition de la gratitude
ne correspond pas pour autant à une reconnaissance pure et simple de la dette.
La gratitude, issue directement du plaisir que le bébé prend dans sa relation avec
sa mère, repose sur l’instauration d’un « bon objet » qui aime et protège le Soi
et que le Soi aime et protège en retour (p. 29). C’est sur cette réciprocité que tout
repose car la dette provoquée par le don est immédiatement acquittée par le
pouvoir d’identification au créancier dont fait preuve le débiteur. Le créancier
intériorise l’image de l’objet protecteur et nourricier et devient, semblablement
à lui, apte à se protéger et à s’aimer.
Seul le sentiment amoureux partagé retrouvera cette indistinction : il n’y a pas
de dette parce que aimer l’autre c’est s’aimer soi-même et réciproquement. La
« gratitude » se présente ici comme un dépassement de la reconnaissance de la
dette, ou un en-deçà qui la met en évidence, à sa manière. En effet, la gratitude
paie en retour avec un sentiment de bonheur et de plénitude, qui inclut et fusionne
celui qui donne le plaisir et celui qui le reçoit, ce qu’exprime le proverbe qui veut
qu’« en amour on ne compte pas ».
La dette, à l’inverse, et c’est bien pour cela qu’elle constitue un lien d’obligation, procède nécessairement d’une rupture et c’est dans le vide de la frustration
possible qu’elle peut s’établir. Nous avons évoqué comment, pour ne pas avoir
à la reconnaître, le sujet s’installe dans l’envie et, dans un même mouvement,
nie tout à la fois avoir reçu et affirme qu’il lui en faudrait davantage cependant
qu’on ne peut lui donner puisque le donateur est détruit, dévalorisé.
LA RETALIATION, FORME PRIMITIVE ET HORS CONTRAT DE LA
DETTE
Je prends ce terme différent de celui de « talion » dans l’usage qu’en a proposé
Jacques Lacan et les conséquences qu’il en tire vis-à-vis de la reconnaissance de
l’autre-semblable-à-soi et donc, simultanément, de sa propre identité. Il écrit : «
... L’agressivité qui se manifeste dans les retaliations de tapes et de coups
(il s’agit ici d’enfants de 8 à 10 mois) ne peut seulement être tenue pour une
manifestation ludique d’exercice de force et de leur mise en jeu pour le repérage
du corps. Elle doit être comprise dans un ordre de coordination plus ample : celui
qui subordonnera les fonctions de postures toniques et de tension végétative à
une relativité sociale... »
[13].
Un bref rappel peut éclairer ces quelques lignes. Pour Lacan, le Je se forme
à travers la triple opération suivante :
- l’assomption jubilatoire de l’image spéculaire, telle qu’il en développe
l’émergence dans la notion de « stade du miroir », terme repris au psychologue
Henri Wallon. Winnicott ajoutera à cette perspective la fonction du regard de la
mère sur l’infans, fondatrice de l’identification au sens de la reconnaissance par
quelqu’un. L’identification par l’image spéculaire se constitue comme la transformation produite chez le sujet par l’assomption de cette image.
- L’identification à l’image de soi que renvoie l’autre.
- L’identification, à travers le langage, qui donne dans l’universel sa fonction
sujet au Je.
Or, cette identification à l’image de soi renvoyée par l’autre, autrement appelée
« transitivisme », nous ramène à la situation enfantine dont nous sommes partis.
L’enfant qui bat dit avoir été battu et celui qui voit tomber, pleure. De même et
ultérieurement, l’esclave s’identifie au despote, l’acteur au spectateur et le séduit
au séducteur. On a là un « concours primordial » qui est cependant appelé à se
transformer en concurrence agressive. C’est alors qu’intervient l’objet et le droit
que le sujet se reconnaît de le posséder. De deux, on passe à trois, à la triade
« autrui/Moi/objet » et au désir pour l’objet du désir de l’autre, glissement bien
naturel dans l’optique transitiviste où le Moi et l’autre sont identifiés.
Lacan en tire une double conséquence, dont la pertinence pour le domaine
juridique n’échappera à personne : d’une part, le Moi de l’homme n’est jamais
réductible à son identité vécue, il est dès l’origine marqué par la relation agressive
à l’autre. D’autre part, cette origine relationnelle est aussi la base des contrats.
Comme il l’écrit : « Je suis semblable à celui qu’en reconnaissant pour homme,
je fonde à me reconnaître pour tel » (ibid., p. 118).
L’origine hégélienne de cette pensée n’est pas douteuse, mais c’est plutôt
avec les théories de Gabriel Tarde, cité par Lacan, que j’établirai un rapprochement, en particulier, avec ce qu’il écrit au sujet du talion dans La Philosophie
pénale (Op. cit.).
Pour Gabriel Tarde, le talion est une « pénalité naturelle ». Contrairement à
la retaliation, qui est un processus sans fin où chacun des protagonistes est alternativement agresseur et agressé, le talion épuise la dette, selon la formule bien
connue : «Œil pour œil, dent pour dent ». Le talion efface la dette par le retour
en miroir de ce qui a été pris ou imposé indûment à l’autre.
La relation spéculaire propre à la situation de dette renvoie, chez Gabriel
Tarde, à une conception de l’identité personnelle fondée sur ce qu’il appelle la
« similitude sociale » et, plus généralement, à sa théorie de l’imitation. Cette
dernière ne se décline pas toujours sur le même mode et Tarde distingue les
alliances compatibles et celles qui sont incompatibles dans une perspective que
Freud retrouvera dans « Psychologie des masses et analyse du Moi » : « Plus les
appétits sont semblables entre eux, c’est-à-dire poursuivent la même proie à
consommer, et plus ils se combattent; plus les activités sont semblables entre elles,
c’est-à-dire poursuivent le même but à effectuer, et plus elles s’accordent ou
sont accordables. Plus les amours propres sont de même nature, chacun s’estimant
supérieur aux autres sous le même rapport, et plus ils se contredisent; plus les
croyances sont de même nature, et de même sens, et plus elles se confirment. Par
suite, un état social excellent, vraiment stable, se compose en tout temps et en
tout lieu de fortes convictions semblables et de faibles orgueils dissemblables,
de grands besoins d’action commune et de petits besoins de jouissance privée. »
(Op. cit., p. 92).
Pour Tarde, l’imitation est la manière dont s’exerce l’action du milieu sur la
personne et « les conditions de l’identité personnelle sont en général celles aussi
de la similitude sociale » (p. 93), ce qui revient, au-delà des dispositions
« organiques », à insister sur l’influence de la culture, des « buts désignés par la
société ». Les prolongements de ces perspectives concernent directement la
question de la responsabilité. « Pour qu’il y ait délit, écrit-il, culpabilité, mal,
droit violé, devoir méconnu, il faut que l’auteur du fait reproché soit jugé appartenir à la même société que ses juges et qu’il reconnaisse, bon gré mal gré, cette
communauté profonde ». (Op. cit., p. 111).
Cette théorie de la responsabilité s’applique, comme le note l’auteur, aussi
bien au civil qu’au criminel. Aussi le droit des obligations contractuelles ne
repose-t-il pas sur le libre-arbitre des contractants, mais sur le fait que ceux-là
n’aient pas eu à subir de contrainte extérieure à leur décision. Ils ne peuvent se
rétracter, sauf à nier qu’ils aient été eux-mêmes en signant. Mais Tarde ajoute
que cette identité personnelle est indissociable d’un lien de similitude sociale sans
lequel aucun contrat ne pourrait être établi, point de vue que nous avions précédemment évoqué chez Lacan dans l’acte qui permet que deux hommes
s’inter-reconnaissent pour tels.
La théorie de la dette chez Tarde est indissociable de cette similitude imitative
qui fonde aussi bien l’identité individuelle que la symétrie de la peine que constituée par le talion : « La vie sociale, écrit-il, n’est qu’un entrelacement et un tissu
de ces deux ordres de faits : la production ou l’échange de services, la production
ou l’échange de préjudices. L’homme est né reconnaissant et vindicatif, porté à
rendre don pour don, coup pour coup, comme fait l’enfant. » (ibid., p. 428).
Cette perspective procède d’un optimisme certain car on serait plutôt tenté
de considérer que l’enfant exige qu’on lui rende don pour don et ne s’applique
qu’ultérieurement et non sans difficulté la réciproque de cette demande. Pour
Tarde, cependant : « Les progrès de la civilisation ont consisté non à dénaturer
mais à régulariser, à généraliser, à faciliter les manifestations de ces deux
penchants. De même qu’elle a substitué au régime du présent, volontaire,
irrégulier, arbitraire, en retour d’un autre présent, le régime du troc puis de l’achat
ou de la vente selon un cours uniforme, conditions sine qua non d’un grand
échange commercial, pareillement elle a substitué au régime de la vengeance
capricieuse, fortuite, intermittente, le régime du talion, puis de punitions moins
grossières réglées par la coutume ou la loi. » (La Philosophie pénale, p. 428).
Mais pour Tarde, le progrès consiste à se séparer progressivement de cette
équation qui veut que la dette soit acquittée par un objet semblable à celui qui a
été donné ou que la peine soit non seulement égale mais semblable au délit
(cf. Kant, Principes métaphysiques du Droit).
Je ne m’attarderai pas à des exemples, qui pourtant ne manquent pas d’intérêt
car ils montrent comment cette prétendue « pénalité naturelle » se fonde sur une
symbolique inconsciente. Tarde donne l’exemple des Égyptiens, des Peaux-Rouges et des Nègres africains qui ont eu séparément l’idée de couper le nez aux
femmes adultères ! Et de commenter que l’idée venait probablement du désir
d’enlaidir celle que leur beauté avait fait pécher, ignorant tout de la symbolique
du nez comme équivalent phallique.
La reconnaissance de la dette, loin d’être un fait « naturel », implique donc
un réseau relationnel où les protagonistes se reconnaissent mutuellement acteurs
de l’échange. Que doit-on ? À qui le doit-on ? J’envisagerai, dans ce qui suit, un
déplacement vers la question fondamentale : « Qui doit ? » et la manière dont la
dette peut être transmise de telle façon que l’origine se perde et doive être reconstruite dans les décombres du symptôme.
Pour concevoir le circuit de la dette, il faut sortir de la relation duelle avec
ce troisième terme que constitue le père ou le tiers qui occupe cette fonction et
qui est la matrice de la relation contractuelle qui unit tout sujet au groupe, qu’il
soit familial ou social. Là encore, le rappel de quelques éléments connus
s’impose.
À quoi sert un père ? La rencontre de l’infans avec le père ne se fait pas dans
le registre de la satisfaction du besoin, mais le père apparaît comme celui qui peut
donner un plaisir différent et celui grâce auquel on peut interpréter pourquoi il
y a du manque et du déplaisir. Il lui est ainsi conféré une sorte de fonction de
bouc émissaire, car ses interdits sont interprétés comme cause de la frustration,
ce qui est de loin préférable au fait de constater que l’aspiration illimitée au
plaisir amène la frustration à l’horizon de tout plaisir, ce qu’atteste la dépression
du blasé. Le père est enfin celui qui introduit, entre l’enfant et la mère, une
coupure assurant au premier la possibilité d’une autonomie, même si c’est au prix
de la haine et du désir de parricide.
Mais ce père, que veut-il ? On peut se demander ce qui motive un homme à
souhaiter devenir père d’un fils et à assurer cette fonction qui n’est pas toujours
aisée. Constatons d’ailleurs que plus d’un père s’en détourne, quitte à affirmer
que c’est sa femme qui lui dénie cette place afin de préserver son tête à tête avec
l’enfant. Ou bien que la seule position que le père se reconnaisse est celle d’une
mère bis..., ou encore qu’il prenne la fuite en ne supportant aucune de ces
positions... Toutes questions que les juristes qui ont à connaître des affaires de
divorces connaissent bien.
Comprendre comment un homme peut assumer la paternité, ce qui implique
de partager sa femme avec l’enfant, n’est possible que si on se représente que ce
nouveau père est aussi un fils et que c’est une dette qu’il règle par rapport à son
propre père. On passe ainsi du vœu de mort œdipien du fils par rapport au père,
pour exercer une fonction à la transmission d’un droit à exercer cette fonction.
Il n’est pas nécessaire de tuer le père pour devenir père à son tour, mais il y a
dans la succession un effacement individuel consenti au profit d’une lignée.
Comme l’écrit Piera Aulagnier : « Tant que le père occupe sa place entre le
sujet et la mort, il y a un père qui, par sa mort, paiera son tribut à la vie : après
sa mort, c’est le sujet lui-même qui devra payer de sa mort le droit à la vie des
autres. » (La Violence de l’interprétation, p. 179). Cette constatation généalogique
n’en finit pas d’être redécouverte, probablement parce qu’elle est profondément
choquante, bien plus que le désir œdipien sous sa forme incestueuse.
C’est l’idée centrale du livre de Pierre Legendre, Le crime du Caporal Lortie,
qui s’intitule aussi : Traité sur le père. Il écrit : « Lorsqu’un humain devient père,
il n’est pas subjectivement en place automatique de père vis-à-vis du nouveau
venu, il doit conquérir cette place en renonçant à son propre statut d’enfant.
Autrement dit, il doit mourir à sa condition d’enfant pour la céder à son enfant.
Contrairement aux apparences, cela ne va pas de soi. Une telle bascule ne peut
s’accomplir que si déjà son propre père lui avait cédé sa place d’enfant et ainsi
de suite... Pour un père, rester enfant signifie, à l’égard de son propre enfant,
adresser à celui-ci une demande d’enfant, autrement dit le mettre en place de
père » (p. 67). [Le crime du caporal Lortie, Paris, Fayard, 1989]
Gœthe encore, par la voix de Faust, disait : « Ce que tu as hérité de tes pères,
acquiers-le pour le posséder ». On pourrait ajouter : et pour être capable à ton tour
de le transmettre... Dans le cas de Lortie, qui tue en disant : « Le gouvernement
du Québec avait le visage de mon père », il tue le père réel (pervers incestueux,
infantile, etc.) pour chercher à restaurer le Père dans sa fonction mais ce faisant,
en tant que criminel, il s’identifie à la violence du père réel et y succombe.
Ce qui caractérise le lien d’obligation Père/Fils, c’est qu’il transcende les
individus puisque le fils ne peut l’acquitter qu’en devenant père et en le restituant non à un père mais à un fils. La dette passe par l’identification : elle aliène
le sujet tout entier qui ne saurait s’en acquitter directement (au créancier) et de
manière limitée.
Peut-on prétendre dès lors établir une relation entre cette forme de la dette et
les dettes au sens financier du terme ? L’apport de la psychanalyse est précisément de montrer comment ces actes de la vie quotidienne, les contrats
d’obligation en l’occurrence, s’ils répondent à des nécessités et à des logiques
de type social, économique, financier, etc., ont aussi et toujours une signification
inconsciente, symbolique, et que c’est celle-là qui vient introduire les ratés, les
dysfonctionnements que les juristes ont à connaître.
Car tant que l’origine de la dette est inconnue du sujet, elle demeure impossible à acquitter et se transfère compulsivement vers des réalisations inadéquates.
Le cas bien connu de la dette de l’Homme aux rats
[14] raconte l’histoire d’une
dette infinie, faute de pouvoir déterminer qui est le créancier. Je ne reviendrai
pas sur les échanges complexes entre les quatre personnages impliqués dans
cette affaire : la postière qui reçoit le colis destiné au patient, le lieutenant A
supposé dans un premier temps en avoir acquitté le montant contre remboursement, le lieutenant B qui était en fait chargé de la poste et le patient de Freud,
l’Homme aux rats. Pour ce dernier s’impose « un commandement, une sorte de
serment » de rendre l’argent au lieutenant A, en même temps que cet acte déclencherait automatiquement une sanction, le « supplice aux rats » infligé à la femme
qu’il aime et au père du patient.
L’analyse, en découvrant l’origine de la dette non acquittée, celle du père de
l’Homme aux rats qui avait couvert sa malhonnêteté grâce à un prêt qu’il n’avait
pu rembourser, montre en même temps que l’erreur sur le créancier (celui qui a
remboursé le colis) est en fait une erreur sur le débiteur, puisqu’il s’agit de la dette
inacquittée du père. La haine du patient pour ce dernier s’est transformée en
identification inconsciente à la malhonnêteté du père, mais n’apparaît plus que
comme un hyper-moralisme sexualisé puisque l’acquittement de la dette se
confond avec l’acte sexuel sadique du supplice des rats. On assiste là à un
glissement indéfini : d’un créancier à un autre, d’un débiteur à un autre, faute pour
le sujet d’avoir pu stabiliser sa relation au père et à la Loi dans une relation non-ambivalente.
On trouverait une grande proximité entre cette forme obsessionnelle de la dette
et la dette perverse telle qu’elle se formule chez Sade
[15]. On sait peu de choses
de l’agir pervers de Sade. Une anecdote cependant ne manque pas d’intérêt dans
la mesure où elle rejoint l’obsession du nombre, des comptes et de la dette telle
qu’on la trouve dans ses écrits. Sade, flagellé à sa demande par une prostituée,
se précipite au fur et à mesure pour inscrire les coups reçus en les gravant au canif
sur la cheminée... Scène inquiétante lorsqu’on imagine le renversement sadique
de la forme masochiste, mais ce qui est particulier chez Sade, c’est l’impossibilité d’arrêter le compte, comme si le trait organisant l’addition ne pouvait
jamais être tiré.
« Suis-je assez libertin ? », telle est la question qui revient sans cesse. Or le
libertinage n’est pas une prestation réciproque, mais une revanche indéfinie où
il est rendu à un autre ce qui a été donné. L’origine est à jamais perdue et le
processus est infini car, comme dans le donjuanisme, l’addition des victimes
indifférentes ne sera jamais équivalente au fait de restituer la souffrance à celui
(celle en fait) qui vous l’a fait subir.
Dans la nouvelle de Arthur Schnitzler La Ronde, on revient au point de départ
mais sans le savoir : celle qui a donné à l’origine recevra, au bout du compte,
même si elle le reçoit d’un autre. Sade est plus pessimiste et la « Société des
amis du Crime » est là pour encourager les libertins dans ce qui n’aboutira jamais
nécessairement qu’à un échec.
Peut-on sortir du circuit infernal de la dette et comment ? On y entre malgré
soi, car la différence entre le don et l’emprunt, qui crée la dette, n’est jamais
pertinente. Marcel Mauss
[16] a montré qu’un cadeau donné attend toujours un
cadeau en retour, et un cadeau semblable en valeur. Aussi, échanges et contrats
se font-ils sous la forme de cadeaux, en théorie volontaires, en réalité obligatoirement faits et rendus. Sauf à s’abstraire du groupe social, tout sujet se voit
contraint à accepter un don et donc à entrer dans l’obligation de le rendre. Cette
obligation n’est pas de nature juridique. Elle repose sur la constatation psycho-logique que celui qui donne est celui qui a la force et le pouvoir (le
Mana).
Afin de ne pas se voir asservi, il convient donc de lui opposer un don égal,
voire supérieur. Ainsi naissent ces prestations de type agonistique (Potlatch)
échanges à rivalité exaspérée, pouvant aller jusqu’à la destruction ostentatoire
des richesses, dans un processus qui évoque l’envie et a pour but de montrer
l’inanité du don reçu et le refus subséquent de s’y laisser engager et asservir.
C’est cette même tentative impuissante que décrit Shakespeare dans Le
marchand de Venise. Antonio refuse le don de Shylock parce qu’il le méprise
comme Juif. Celui-ci, astucieusement, lui impose le don (le prêt sans intérêt), mais
substitue à l’intérêt usuraire la livre de chair :
« Shylock
Vous crachiez sur moi mercredi dernier, beau sire,
Me repoussiez du pied tel jour - une autre fois
M’appeliez chien et pour ces courtoisies
Je vais vous prêter l’argent que voici.
Antonio
Je suis capable encore de te nommer ainsi,
D’encor cracher sur toi, d’aussi te repousser.
Si tu veux nous prêter cet argent, ne le prête pas
Comme à tes amis ( car l’amitié tire-t-elle
Un fruit du métal stérile de son ami -
Mais prête-le plutôt comme à ton ennemi
Pour qui, s’il fait défaut, tu peux d’un meilleur front
Exiger châtiment. »
Or le triomphe momentané de Shylock sera de pouvoir s’identifier à la loi,
en vertu pense-t-il, des termes du contrat
« Shylock
Tant que tu n’effaceras pas le sceau de mon billet,
Tu ne pourras que blesser tes poumons à parler fort :
Replâtre ton esprit, jeune homme, ou il va choir
En ruine irrémédiable. Ici je suis la loi. » [17]
La haine meurtrière de Shylock s’exerce sous couvert de la Loi. Dans une position parfaitement paranoïaque, il s’identifie à la Loi. D’où sa déception devant l’attitude d’Antonio, lequel occupe vis-à-vis de Bassanio, celle du créancier qui refuse
de se reconnaître tel. Ce dernier conserve la maîtrise précisément parce qu'il est
prêt à ce potlatch extrême qui consiste en la destruction, non seulement de la
richesse accumulée, mais du bien le plus précieux, c’est-à-dire sa vie. Shylock, en
revanche, est voué à la position inférieure d’où seule aurait pu le sortir la parole
d’Antonio le reconnaissant pour homme et non pour un « chien de Juif ».
Les relations d’obligation nous renvoient inévitablement à la définition de la
personne engagée dans le contrat. Aussi, le droit réel ne peut se définir en dehors
du rapport interpersonnel qui pose des sujets désirants dans une relation de rivalité
par rapport à la chose possédée. Le droit personnel, qui n’a de définition que
contre une personne, ne peut néanmoins se concevoir que par rapport à la
médiation de la chose objet de désir. Cette relation agonistique qui est à la base
des contrats et que ceux-ci ont pour fonction de réguler, suppose pour s’établir
un lien d’identification entre les personnages qui se considèrent aptes à se reconnaître mutuellement un statut d’humain. Plus profondément encore, cette
reconnaissance qui n’est ni évidente ni immédiate, se fait à l’intérieur des
échanges dont procèdent les règles d’obligation : le don et la dette qu’ils engendrent, la retaliation des préjudices. Enfin, la possibilité pour le débiteur, le
créancier et la dette elle-même de se déplacer dans l’inconscient, contraint plus
d’un sujet à entrer à son insu dans une relation d’obligation inacquittable, pour
un contrat qu’il n’a jamais signé. Car la dette qui apparaît au fondement de toutes
les autres est une dette de vie, celle dont on ne peut s’acquitter sinon en la transmettant à un autre dans le lien transgénérationnel, faute de quoi c’est l’identité
même du sujet qui risque de s’en trouver définitivement aliénée.
[1]
Ce texte est issu d’un enseignement que j’ai donné à l’invitation de Maître Xavier Delcros,
dans le cadre de l’Institut de Formation Permanente du Barreau de Paris, en 1991, traitant de
questions relatives au droit Civil et au droit Pénal dans la perspective de la psychanalyse.
[2]
Il s’agit d’un programme de recherches institué dans le cadre de
L’École Doctorale de
Recherches en Psychanalyse (Université Paris 7 – Denis Diderot), qui inclut autour de ce thème
de la pensée archaïque, des recherches croisées entre psychanalystes, anthropologues et juristes.
[3]
Je renvoie ici à la remarquable thèse de Mme Marie-Aleth Trapet, magistrat à la Cour de
Cassation et docteur en psychopathologie et psychanalyse de l’Université Paris 7, « Les adages,
souvenirs d’enfance du droit », (Dir. S. de Mijolla-Mellor, 1998).
[4]
Mauss M.,
Essai sur le don, Œuvres (tome 3), Éd. de Minuit, Paris.
[5]
On en trouvera le détail dans Roland H. et Boyer L.
Les adages du droit français, éd. Litec,
Paris, 1999.
[6]
Cf. Mijolla-Mellor S. de, « Le « bon droit » du criminel »,
Topique, n° 52,
Avoir Droit, Paris,
Dunod, 1993.
[7]
Tarde G.,
La philosophie pénale, Paris, éd. Cujas, 1972 (1ère édition 1890). Le lien entre
l’approche criminologique de G. Tarde et ce que la réflexion psychanalytique apportera passe par
le rapprochement entre les notions d’imitation et d’identification.
[8]
Lacan J., in
Écrits, Paris, Seuil, 1966.
[9]
Aulagnier P.,
Les destins du plaisir (Aliénation, amour, passion), Paris, P.U.F., 1979.
[10]
Gaudemet E.,
Théorie générale des obligations, Paris, Sirey, 1965 (réimpression de l’édition
publiée en 1937), p. 2.
[11]
Freud S.,
Résultats, idées, problèmes, [1938], in
Résultats, idées, problèmes II, Paris,
P.U.F., p. 287.
[12]
Klein M.,
Envie et gratitude, Paris, Gallimard, 1968, p. 22.
[13]
Lacan J., in
Écrits (
Op. cit.), p. 112.
[14]
Freud S.,
Cinq psychanalyses, « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle »,
[1909].
[15]
On trouvera une analyse plus précise de celle-ci dans Mellor-Picaut S., « Le corps savant
et l’érotisme de tête »,
Topique, n° 27,1981.
[16]
Mauss, M.,
Essai sur le Don, in Œuvres III, Paris, Minuit.
[17]
Le marchand de Venise, in Œuvres Complètes, Shakespeare, pp. 627 et 705.