Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062946
200 pages

p. 41 à 54
doi: en cours

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no 79 2002/2

2002 TOPIQUE

Dette, surmoi et compassion  [*]

Gérard Bazalgette 42 rue Perey 33000 Bordeaux
À travers un renoncement pulsionnel, le sujet aura obscurément reçu d’un Autre, au titre de l’identification, un certain nombre de significations de lui-même idéales et surmoïques. C’est en celles-ci qu’il va maintenant s’offrir au monde. Mais en s’offrant et en les offrant, c’est à la recherche de ce en quoi il en est assigné qu’il se trouve, cherchant à s’en délester, pour, en un Autre toujours, et au-delà de lui-même, continuer à attendre et à créer ce qui serait sa propre signification. Ainsi, en ce constamment reçu et ce constamment réoffert, va se dessiner le circuit d’une Dette qui sera celui-là même de la production de Sens. La Dette est Dette de Sens. Son sentiment et son concept apparaîtront au sujet, au-delà de ses idéaux, de ses impératifs surmoïques et de sa culpabilité, au titre du savoir qu’il aura acquis d’être inscrit dans une Loi universelle qui transcende les avatars singuliers de l’échange et l’inscrit dans la redevance. Constituer sa propre Dette, ce, sera ainsi renouer à l’infini avec une Loi fondatrice rendue méconnaissable par un Surmoi dont il faut s’affranchir. C’est en cet affranchissement, qui n’est ni rupture ni soumission mais transformation, que le sujet s’accomplira dans sa quête de Sens aussi bien que dans son tracé éthique. Pour qu’il le puisse cependant, il faudra ou il aura fallu qu’au fond de sa détresse, il ait rencontré la solidarité et la compassion inter-humaine. Mots-clés : dette, affranchissement du Surmoi, compassion, désidéalisation. In renouncing certain drives, the subject receives from the Other, in veiled form, as part of the identification process, a certain number of ideal, superegoistic meanings of self. These are the means through which the subject then offers him or herself to the outside world. Yet in offering him or herself and these meanings along with this, it is in the search for the role to which the subject is assigned that the subject finds him/herself, in the quest to free the self, in the form of an Other always, over and beyond self, continuing to wait for and create what the own meaning of self is. So, in this continual to and fro of what is received and what is constantly offered back, the circular pattern of debt is built up, the pattern that then helps to produce Meaning. The Debt is a Debt of Meaning. The feeling and concept of this becomes clear to the subject, over and beyond the subject’s ideals, through the superego’s demands and guilt, through the knowledge that the subject has acquired from being part of a Universal Law that transcends the specific incarnations of exchange and draws up the bill of debt. Building up one’s own debt means rebuilding a bond with the infinity of a founding Law that the Superego has obscured, a superego from which one must then free oneself. In freeing oneself, a gesture that is neither a breach nor a submission but rather a transformation, the subject reaches the goal of his/her quest for Meaning as well as through his/her ethical trajectory. For this to be able to happen however, the subject must have or should have, in the depths of his/her distress, encountered some solidarity or compassion from the human beings around him/her.Keywords : Debt, Freeing oneself from the Superego, Compassion, De-idealisa- tion.
Le concept de Dette a été introduit dans le corpus psychanalytique par Jacques Lacan [1], puis repris ensuite par quelques auteurs, dont Jean-Paul Valabrega [2]. Dans la perspective ouverte par ces travaux, l’article présent est une contribution à la fondation métapsychologique de ce concept dans son rapport avec la conceptualisation freudienne du Surmoi. Le travail et le tracé de la Dette seront pour nous strictement homologiques de l’affranchissement constant que le sujet doit effectuer au regard de ses identifications et de leurs visées surmoïques et idéales. Nous explorerons sur la même lancée les conditions de possibilité d’une entrée dans la Dette en fonction des réponses inaugurales qui auront été apportées à l’infans dans l’état de détresse originaire. (Hilflosigkeit)
Freud n’isole pas nommément le concept de Dette, bien que celui-ci soit très présent dans l’œuvre. On se souvient de la merveilleuse histoire du chaudron [3] et du rêve des Knödel avec l’aphorisme de conclusion : « Tu dois une mort à la nature » [4]. Et l’on pense, bien entendu, et surtout à l’analyse rigoureuse de la dette de « L’Homme aux rats », si bien reprise et analysée par Jean-Paul Valabrega. [2]
Pour notre part, c’est dans le complexe de castration, au sens le plus large du terme, que nous trouverons les éléments premiers de la Dette du sujet. S’il est bien question dans l’élaboration de ce complexe d’une série de renoncements pulsionnels, nous savons que c’est l’Autre qui sera à la fois l’objet de la visée pulsionnelle et celui qui en limitera la réalisation. Le sujet devra renoncer à son objet, auquel, dès lors, il s’identifiera.
C’est ainsi à l’Autre qu’aura été versé d’avance un certain dû. En échange, le sujet aura reçu par son intermédiaire, des moyens identificatoires de (re) créer dans le réel ses objets, définis maintenant comme perdus.
Et c’est donc dans un dé-avoir, étymologie latine dehabere du mot devoir, que va commencer à se conquérir un être, référé de manière mythique à une entité première. C’est en ce dé-avoir, adressé à l’Autre et sur le fond innommable que va commencer à se réaliser le sujet.
Toutefois, les significations de lui-même que le sujet aura reçues au titre de l’identification ne suffiront pas à le signifier. Et si c’est en celles-ci qu’il s’offre au monde, ce sera toujours en cherchant à s’en défaire, pour tenter de produire ce qui serait sa propre signification.
Muriel me dit un jour : « Il y aurait quelque chose à perdre,... un don peut-être,... Mais de quoi ? D’un « je ne sais pas ». Et là, ce serait la vérité,... non..., ce serait la réalité. »
Belle manière de dire la Dette. Quelque chose en effet doit se perdre, non comme une perte en soi mais déjà comme un don adressé. Et cela qu’est-ce ? Muriel ne sait pas. Ce quelque chose ne peut se dire. C’est au-delà de la négation de quelque chose qu’elle saurait posséder car alors, avec sa négation spécifique, l’objet de don lui-même serait désignable. Mais il ne l’est pas. Il est indéfini. Simplement, pourrait-on dire, une béance est ouverte dans les significations du sujet; un don, peut-être, pourrait y remédier.
C’est la situation même de la demande d’analyse et cette situation rend compte par exemple de la place que va prendre l’argent dans la cure. Avec mais au-delà pourtant de l’échange contractuel lié à une certaine prestation, l’argent, symbole du symbole, sera ce qui vient réexposer ce symbole dans son mystère, dans ce qui lui manque, dans son attente. L’histoire est ancienne, et, dans l’Antiquité, déjà, une partie du bétail sacrifié revenait au prêtre en vue de son entretien personnel, alors que l’autre partie plus mystérieuse était destinée à devenir fumée, propre à satisfaire les narines célestes. Là se trouvait, en cet étrange et ineffable don, la condition de ce qui était attendu, et dont le prêtre n’était que l’intercesseur, à savoir l’oracle, le Verbe, le Sens. Encore faut-il préciser, parce que c’est important, que ce Sens était toujours délivré comme énigmatique et paradoxal. L’oracle devrait à nouveau être réinterprété avec d’autres.
Cet ensemble, je crois, rend assez compte de ce qui est bien la position du sujet. À travers un renoncement pulsionnel, il aura obscurément reçu d’un Autre un certain nombre de significations de lui-même et du monde. C’est en celles-ci qu’il va s’offrir au monde. Cependant, en s’offrant et en les offrant, c’est aussitôt à la recherche de ce en quoi il en est assigné qu’il va se trouver, cherchant à s’en délester pour, en un Autre toujours, et au-delà de lui-même, continuer à attendre et à créer ce qui serait sa propre signification. Et, en offrant à ses enfants, en transmettant, c’est à la recherche encore d’un lui-même à l’horizon de lui-même qu’il continuera à se placer.
Ainsi se dessine le circuit complet d’un constamment reçu et d’un constamment réoffert [5], le circuit d’une Dette, et l’on voit que ce circuit est celui-là même de la production de Sens. La Dette est Dette de Sens [2], et par là elle est imprescriptible et inextinguible. Le sujet reçoit de la signification. Il doit la réoffrir avant d’en recevoir une autre qui lui permettrait de s’approcher plus près de son introuvable signification. Il s’ensuit que le sujet ne pourra se définir que comme sujet-héritier [2], sujet de la simple transmission, sujet de l’absence à luimême.
Faut-il appeler cette Dette, Dette symbolique comme le disait Jacques Lacan ? Je ne le crois pas, puisqu’elle me paraît être plutôt le régime de base du travail de symbolisation, du travail de Sens.
Le problème est cependant que le sujet aura le plus grand mal à reconnaître sa position de simple héritier et la Dette constitutive qui le fonde dans son existence même de sujet. Estimant qu’il est lui-même et que l’Autre est avant tout celui qui lui interdit l’accès à son être, il niera lui avoir emprunté le moindre chaudron, prétendra qu’il était en mauvais état et, tout à la fois qu’il le lui a déjà remboursé par avance. [3] Ainsi retardera-t-il l’échéance et en même temps son avènement subjectif et sa propre réalisation. Son univers sera celui du règlement de comptes. Les dettes refusées ou surpayées dans la rage et la culpabilité viendront à la place de la Dette méconnue et du simple sentiment de « devoir » quelque chose. Et tout ceci nous conduit naturellement à nous demander quel est le rapport que le sujet entretient ainsi avec ce qu’il estime être « lui-même » et plus précisément avec ce qu’il aura ainsi reçu et constitué au titre de son Idéal et de son Surmoi [6]. C’est là en effet, comme nous le verrons que se tiendra un obstacle constant à l’élaboration de l’idée de Dette. Nous verrons aussi que la création de celle-ci dépendra beaucoup, finalement, de la sorte de rencontre inaugurale que l’Autre aura proposée ou imposée au sujet
Le Surmoi, que j’envisagerai dans sa généralité, est, dit-on, l’instance à travers laquelle se transmettent un certain nombre de valeurs, de lois à travers les générations. La définition est classique, mais mérite un peu plus d’attention. De quel ordre en effet doit-il s’agir ? Du Décalogue certes ou de ses équivalents, mais avant tout et à leur base, de la loi de prohibition de l’inceste et du meurtre. En celle-ci se dit en effet la nécessaire mise en suspens de la tendance à faire de l’Autre le simple objet d’une pulsion sexuelle et/ou meurtrière et c’est de cette mise en suspens, en forme de renoncement aussitôt moral, que le sujet peut naître au désir sexué mais aussi au symbole. Entendu, de cette façon, on voit que cette loi dépasse la notion de loi morale ou plutôt qu’avec celle-ci, c’est tout simplement de s’orienter dans le réel selon le projet humain qu’il s’agit. Et naturellement, le fait que ce soit en un même point que doivent naître la nécessité symbolique du sujet et l’obligation morale n’est pas indifférent.
Le Surmoi, donc, et classiquement, serait le vecteur de cette loi morale libératrice... Or, force nous est de constater que ce n’est pas vraiment ce qui nous est donné à observer. Le Surmoi, au contraire, nous apparaît plutôt, à travers les multiples législations intra-familiales qui le recouvrent, comme une sorte de caricature de cette indicible Loi, assez peu favorable à une réalisation du sujet qui s’en trouverait plutôt entravé. L’ordre du Surmoi semble en réalité assurer une « drôle de Loi », assez semblable à l’ordre moral qui règne dans certains pays, dans lesquels des policiers corrompus ne répriment le désordre et le vice qu’en assouvissant leurs propres instincts.
Pourquoi ? Freud nous l’explique et je suis les grandes lignes de son développement tel qu’il nous est donné à lire dans les chapitres III et V de Le Moi et le Ça. [7]
À l’origine du Surmoi, comme du Moi dont il viendra se différencier, il y a, nous dit-il le Ça et ses investissements d’objet. Or parce que ces investissements d’objet vont être barrés, il va se produire dans le Moi une identification première à ces objets. La première de ces identifications, nous dit Freud, se fait ainsi aux parents et elle fonde au sein du Moi, l’Idéal du Moi ou Surmoi, avant que celui-ci ne se dissocie progressivement du Moi. En s’identifiant ainsi à un objet du Ça qui se refuse, le Moi, futur Surmoi continue donc à vouloir maintenir mais désormais en lui-même, la présence des objets pulsionnels voués à l’abandon. Dans ce sens, le Surmoi est bien une survivance du Ça.
Toutefois, le Surmoi, poursuit Freud, ne sera pas seulement ce faire-valoir des intérêts du Ça. Il sera aussi, et en même temps, l’expression d’une violente réaction contre le Ça et les investissements œdipiens. Et là, il y a évidemment quelque chose à comprendre. Pourquoi en est-il ainsi ? Et bien, nous dit Freud, c’est tout simplement parce que le Surmoi dans sa formation même résulte du « refusement » de l’objet pulsionnel. Il en représente ainsi à la fois la reconnaissance, le maintien et la formation réactionnelle, le mot est important, qui l’accompagne.
Mais pourquoi parler de « formation réactionnelle » ? Parce que, – avec l’interdit parental –, ce n’est pas à un refus de la pulsion ouvrant à substitution que le sujet se trouve confronté. Ce n’est pas une Loi libératrice qu’il rencontre avec son Surmoi mais un ersatz de celle-ci, qui pourrait correspondre à la simple rétorsion du Ça des parents face au Ça de l’enfant. Le Surmoi sera ainsi le répondant symétrique et réactionnel de la pulsion sexuelle, violente et non transformable de l’enfant. (Nous étudierons plus loin les conséquences de cet état de choses quant à la réalisation du sujet).
Si nous devions résumer de façon trop simple la subtilité du développement de Freud, nous dirions donc : Le Surmoi produit, par réaction à leur perte, une identification aux objets pulsionnels et d’abord aux parents, jusque et y compris là où ces objets se refusent de manière inélaborable pour le sujet.
De cette situation s’ensuit la paradoxalité du Surmoi. D’une part, tu dois être comme le père (ou les parents). Là se trouve la réalisation du Ça, c’est-à-dire cette identité que Jean-Paul Valabrega nomme idéité en forgeant le mot sur le radical latin «id». Mais d’autre part, tu ne dois pas être comme le père ou les parents. Cela t’est interdit à partir même de l’identification que tu as conçue en eux. En cette dualité paradoxale se trouve ce qui nous est en effet donné à observer dans la clinique. Un conflit interne s’y trouve exprimé puisque c’est au lieu même où il est appelé à se réaliser que le sujet rencontre l’interdit de cette réalisation.
Il ne pourra aspirer à une réalisation identificatoire et désirante que là où elle lui est interdite. En ce point, il ne peut naître à la subjectivité. La production de sens est figée, circulaire. Il ne peut naître de sa scène originaire et de son complexe d’Œdipe. Il ne peut naître du Ça dont il doit cependant (sollen: obligation morale) advenir.
Illustrons d’un point de vue général cette force compulsionnelle du Surmoi. Un ami géomètre me racontait l’anecdote suivante. Il est un jour appelé pour faire un bornage. Cela se passe très loin dans la montagne au milieu d’immenses étendues désertes et désolées. Là se trouvent deux maisons délabrées et dans chacune il y a un vieillard décharné ressemblant à l’autre comme un frère, comme un double, comme une ombre. Quel est leur enjeu ? La ligne de démarcation qui sépare leur territoire. Là se tient l’être dérobé de chacun. La lutte surmoïque est une lutte à mort, incessante et elle se fait au mépris de la réalité, des terres à cultiver, des maisons à restaurer.
Autre exemple, clinique celui-là. William était punk. Et pendant plusieurs années, toutes les nuits, il sillonnait les rues en haillons repoussants, conjurant ainsi par son allure terrifiante une terreur dont il était lui-même l’objet.
Au bout de deux ans, il me sera possible de lui faire entendre de quelle nature était sa terreur. À partir de là, il recommence à se socialiser, à redevenir créatif, à s’inscrire dans la réalité. Pour lui, ce sera les « Beaux Arts ». Un jour pourtant, il rencontre dans la rue un de ses anciens comparses. C’est une sorte d’ogre effrayant et violent. Une brève altercation s’ensuit et William fuit. Mais désormais et pendant de longs mois, il sera obsédé par l’appel de son Surmoi, un appel dont il ne peut se défaire. Là se trouve son être, là se trouve son obstacle. Il imagine une prochaine rencontre, se demande s’il saura se faire valoir, s’il saura se battre. La rencontre ne peut s’éviter. Elle va occuper une grande partie de son temps au mépris encore de la réalité et de la créativité.
Dans les deux cas, on voit donc que le Surmoi aura représenté non pas la Loi, mais une impasse de la Loi, et que le corollaire capital en aura été une « perte de réalité ». Le conflit avec le Surmoi va donc de pair avec une « perte de réalité », et c’est ce qu’il nous faut essayer de comprendre maintenant pour tenter de poursuivre notre avancée.
La question est complexe, et nous allons nous aider des deux textes difficiles que Freud consacre à cette question en 1924 : Névrose et Psychose [8] et La perte de réalité dans la névrose et la psychose [9].
Le Surmoi n’est pas, selon nous et en tant que tel, ce qui permettrait au sujet une certaine réalisation pulsionnelle dans le réel. Il se contente d’interdire la visée pulsionnelle absolue vers laquelle le sujet ne peut dès lors que continuer à tendre. L’action du Surmoi produira donc un refoulement pulsionnel, de l’objet, du but, de la source et même de la poussée. Mais, parce que les pulsions ne trouvent pas ici à se substituer dans le réel, le Moi se sentira lésé, endommagé, (il lui manquera un fragment de réalité ou de réalisation), et il va chercher à retrouver les éléments, dit Freud, d’un « passé réel plus heureux », là où il pourrait ou aurait pu exister une adéquation suffisante du sujet et de l’objet. [10]
Ainsi le Moi cherche-t-il à se réparer en direction du narcissisme secondaire et ce sera, nous dit encore Freud [9], à travers le fantasme ou le délire. Freud utilise ici les termes spécifiques de «gutmachen» (réparer) et «Reparation» (réparation).
C’est sur cette voie de réparation, nous dit-il, qu’il y aura « perte de réalité ». Et il ne faudrait pas nous étonner, précise-t-il encore, « si la recherche de détail montrait que la perte de réalité qu’entraîne le fantasme porte précisément sur le fragment de réalité dont l’exigence eut pour résultat le refoulement pulsionnel. »
C’est bien là en effet que le sujet cherche et bute traumatiquement, sur un fragment de réalité non élaborable. Et c’est là le problème qu’il cherche à résoudre en un fantasme dont le caractère réparateur relève moins du refuge que de l’exploration et du repli stratégique. En parcourant pourtant le spectre de ce fantasme jusqu’en ses diffractions les plus archaïques, et les plus régressives, c’est de la même impasse qu’il dessinera les formes, celle de sa rencontre traumatique avec le Surmoi, avec l’Autre. C’est donc d’un affranchissement du fantasme et de ses conditions surmoïques que dépendra en définitive la réalisation du sujet. C’est cet affranchissement, tel qu’il se produit tout particulièrement dans la cure, que nous appellerons « construction de la Dette ». Cet affranchissement ne se réduit évidemment pas à une sorte d’« assouplissement » du Surmoi. Il définit le sujet en une constante visée de désidéalisation, sur une voie où il va s’apercevoir comme simple sujet de la symbolisation. La responsabilité qu’il y rencontrera quant à sa propre parole, sa Dette de Sens, représentera le seul chemin éthique et de réalisation de lui-même dans le monde qu’il puisse emprunter. (Voir 1 p. 434 et la forme d’adequatio rei et intellectus qui se trace ainsi.)
Mais allons plus loin encore dans l’exploration de la tentative « réparatrice » dont nous parle Freud. Nous allons y voir en effet apparaître les conditions inaugurales qui permettront au sujet de commencer à se concevoir comme le sujet d’une Dette.
Je prends un exemple, en me limitant au domaine de la névrose. Hélène n’aura pas réussi à constituer son identité de petite fille puis de femme. Quelque chose bute, une exigence de la réalité est en même temps refusée par elle et non transmissible par l’Autre. Il y a un non-élaborable et c’est en un fantasme d’abord illisible que se formule l’obstacle et ce qui la surmonterait. Le fantasme est : « Une femme attaque- est attaquée par son mari ». Dans l’alternance circulaire des deux termes, c’est une adéquation impossible du sujet et de l’objet qui est visée. Mais la tentative échoue et la réalité traumatique insiste. Aussi est-ce plus loin encore que devra se déployer le fantasme et ses solutions réparatrices. Sur la voie de la régression narcissique, un conflit identificatoire va alors prendre la place du conflit avec l’objet.
Le fantasme : « une femme attaque- est attaquée par son mari » devient :
  • « une altérité destructrice menace le Moi »
  • puis : « le Moi est assailli par lui-même »,
  • puis : « le Moi fragmenté subit l’assaut de Mois hostiles ».
Là, l’effondrement est proche. Et c’est en sa ruine et à travers de multiples fantasmes élémentaires que le Moi cherche encore à s’ériger. Dans la cure, le sujet semble exiger que nous participions plus que jamais à son effort de réparation. (Nous sommes maintenant dans le cadre de ce que nous appelons aujourd’hui et le plus communément « réparation » en psychanalyse). C’est là que nous sommes appelés dans le transfert, là où l’Autre synonyme maintenant d’une hostilité aussi bien interne pourrait « refusionner » à nouveau suffisamment avec le Moi. Et en ce point, me semble-t-il, c’est à un soutien, fondé in fine sur la sensibilité immémoriale que l’être humain a pour son semblable dans la détresse que nous sommes en fait conviés. Le transfert nous a conduit ici vers une faille fondamentale et nous devons répondre, afin de garantir « un possible », – peut-être à l’origine hallucinatoire –, pour le sujet et pour nous-mêmes.
C’est là, à travers cet appui toujours précaire, que le sujet peut ainsi prendre sur un Autre qui le lui accorde, que pourront alors peut-être ou de nouveau se concevoir le don d’une part et la reconnaissance mutuelle d’autre part, c’est-à-dire les termes initiaux et, matriciels par lesquels le sujet, au-delà du fantasme et de ses conditions surmoïques, pourra concevoir l’idée de Dette humaine.
C’est en effet un au-delà de l’Idéal et du Surmoi qui vient se dessiner ici à l’horizon, en cette gratuité, cette protection mutuelle et ancestrale qui existe audelà des avatars particuliers de l’échange. Ainsi conçue, on voit donc que la question de la réparation en Psychanalyse est loin d’être contingente et qu’elle ne cesse pas d’être au centre du processus. On voit aussi que cette réparation côtoie la question de l’amour et plus précisément de l’amour singulier que l’analyste porterait à son analysant. Si la constitution de la Dette est bien en permanence le dépassement ou la déconstruction de l’aliénation que l’amour peut porter en lui, on ne peut nier que ce soit néanmoins sur ce fond qu’elle vienne s’inscrire dans sa visée élaborative. La bienveillance de la neutralité est à minima l’expression de cet « amour » du côté de l’analyste. [11]
Cependant, nous sommes bien obligés de considérer que l’affranchissement du fantasme et de ses conditions surmoïques dépendra beaucoup pour le sujet des parents qu’il a eus. C’est dans son expérience d’enfant qu’il aura pu reconnaître un Autre comme susceptible de le permettre. Et c’est parce que les parents auront pu signifier, à travers la reconnaissance et le don, qu’il ne sont que les transmetteurs maladroits d’une Loi qui inscrit l’enfant dans la Dette au-delà de leurs propres législations, que l’affranchissement du Surmoi et finalement une relative extinction du complexe d’Œdipe pourront au moins se supposer.
À mon sens, la transmission de ce message n’est pas topiquement inconsciente mais vraisemblablement consciente– préconsciente. L’univers du ça et du Surmoi qui, lui, est fondamentalement inconscient ne connaît ni Loi, ni Dette, ni manque, ni concept de castration. L’inconscient ne connaît pas l’absence. Il en dit l’impossible constitution.
Cette conception générale est mon hypothèse et, de ce point de vue, le Surmoi sera donc seulement la transmission inconsciente et transgénérationnelle des zones d’ombre de la Loi et d’un rapport paradoxal du sujet avec elle : impossible séparation, impossible deuil, impossible renoncement incestueux ou meurtrier, – avec les conséquences que cela comporte quant à la conception de la réalité matérielle elle-même. Dans ce cadre, constituer sa Dette, c’est renouer et réinventer, ad infinitum, un certain rapport à une Loi fondatrice que le Surmoi a rendu méconnaissable. Et c’est en la constituant que le sujet s’accomplira dans sa quête de Sens aussi bien que dans son tracé éthique.
Cette conception, il faut le dire, représente une option par rapport au texte de Freud sur le Surmoi, option qui tente d’en lever l’ambiguïté ou au moins l’hésitation, manifestes à mon sens. Cette ambiguïté concerne la question de la supposée fonction civilisatrice du Surmoi (Idéal du Moi), et elle me paraît repérable à plusieurs niveaux :
On se souvient par exemple que la formule complète du Surmoi, donnée par Freud, n’est pas seulement : « Tu dois, tu n’as pas le droit d’être comme le Père » mais « Tu dois, tu n’as pas le droit d’être comme le Père,... certaines choses lui restent réservées ». Or ce dernier fragment de phrase ne me paraît pas être en phase avec le premier, ni avec la description générale que Freud nous donne du Surmoi. Au petit garçon amoureux de sa mère, le Surmoi ne dit pas : « Il y a là une réalité, ta maman est déjà mariée, il y a le père mais un jour, toi aussi, etc. ». Il dit crûment et selon Freud lui-même : « Tu ne peux vouloir qu’avancer ton désir et ton sexe là où il sera tranché ». Or dire que certaines choses sont réservées au père c’est déjà dire pour l’enfant la possibilité d’une place séparée, d’un ordre des générations, etc. En ce sens cela signifie un affranchissement possible du Surmoi et non l’expression de celui-ci.
La même sorte d’ambiguïté est présente lorsque Freud fait du Surmoi ou de l’Idéal du Moi, le lieu de ce qu’il y a de supérieur en l’homme. Ce ne peut être au titre du Surmoi que les valeurs dites élevées se conquièrent mais bien plutôt, à mon sens, au titre d’un affranchissement, d’une tentative de retrouvailles d’une Loi de mesure, que le Surmoi ne savait dire que par défaut. Si donc progrès il y a, ce ne sera pas à l’Idéal du Moi qu’on le devra mais au contraire au travail de désidéalisation constant qui vient affecter les idéaux et, à chaque fois, tenter d’en transcender le caractère totalitaire et paradoxal pour le sujet. Si progrès il y a, les nouveaux idéaux construits sont alors autant de jalons sur cette voie de désidéalisation.
Mais la même sorte d’hésitation existait déjà et depuis longtemps sans doute pour Freud si l’on en croit les diverses fonctions qu’il a historiquement données au Surmoi. On sait en effet que le Surmoi aura d’abord été pour lui le lieu de l’épreuve de réalité elle-même, c’est-à-dire de la réalisation du Je. Avec Le Moi et le Ça, une autre direction est prise et les choses sont clairement exprimées : « Le Surmoi est une instance qui reste du côté du psychique »; c’est un « mandataire du Ça ». C’est du côté du Moi, nous dit-il maintenant, du côté du Je qu’existe la réalité possible. En effet, – et c’est bien en un affranchissement du Surmoi que se réalisera le sujet.
Cela signifie que si une certaine latence par rapport au Surmoi, une certaine ouverture vers quelque chose de « transcendant » qui pourrait être la Loi perdue ne trouve pas à se transmettre par les parents, et là où elle ne pourra l’être, le sujet sera assigné à une lutte inconsciente et circulaire face à son Surmoi. D’un point de vue subjectif, il n’aura d’autre recours que de s’approprier ce Surmoi ou de le détruire. Ainsi pourra-t-il continuer à exister dans une certaine forme de rapport à la Loi, ce qui lui évitera de devenir éventuellement fou.
Je crois que c’est là que pourrait se trouver le motif d’une incapacité à aller voir un analyste, comme de certaines ruptures ou suspensions d’analyse, comme encore de la « réaction thérapeutique négative ». Dans tous les cas, il n’y a plus d’Autre suffisamment crédible pour ouvrir un espace de liberté. Se livrer à l’analyste, ce, serait alors pour ces sujets renoncer à la sorte de liberté et de capacité symbolique que peut encore concéder la lutte contre le Surmoi dans l’appropriation ou la destruction, dans l’identification ou la rupture. Ce serait se trouver désarmé face à un Autre destructeur et par là rencontrer une détresse sans espoir. Ici le don et la reconnaissance solidaires entre humains n’existent pas. Il n’y a pas d’au-delà de la lutte surmoïque et la Dette n’est pas seulement concevable.
Donnons un exemple seulement de ces assignations indépassables. Julien découvre à l’âge de 19 ans que son père a pendant de longues années abusé de ses sœurs. Son effondrement est total. Il abandonne des études prometteuses et prend un poste de veilleur de nuit. Là, avec ses chiens, il tient sans doute à distance, comme il le peut, l’ombre terrifiante paternelle. Il vient me voir après un acte symbolique censé, en un sacrifice, le libérer de l’emprise : il s’est automutilé pour échapper à l’armée, lieu pour lui et par excellence, du père. Cet acte de coupure ouvre certes pour lui un espace psycho-corporel privé mais c’est un corps mort désormais que ce corps sans racines. Aussi, pendant plusieurs années et sur l’étayage d’un transfert maternel qui nie totalement l’existence du père, il va s’occuper à faire revivre ce corps, à le rendre à nouveau capable, avec moi, d’un éprouvé de plaisir multiforme : plaisir de la musique, des mots et de la poésie, plaisir musculaire, etc. Une réparation est donc à l’œuvre.
D’une part, elle vient tenter de compenser les effets de refoulement du lien au père, sur la voie du narcissisme. Mais d’autre part, mettant en place les éléments d’un transfert maternel que je soutiens, elle révèle aussi les termes de son impasse : « tout cela est vain, tout cela est faux. La mère a en fait besoin de son mari et peut sacrifier ses enfants pour lui, dès lors que, sexués, ils viendraient la menacer. ».
Ceci cependant sera trop difficile à considérer. Julien protégera sa mère et sa propre assise narcissique et cherchera à resituer le problème du côté paternel, ce qui constituera certes un début de levée du refoulement. Il pourra accepter l’idée qu’il a eu un père avec la monstruosité que cela représente. Mais l’assignation qu’il rencontre alors est absolue. Il ne peut être, comme ses sœurs, qu’un objet sexuel et de meurtre de son père avec la complicité de la mère toujours latente. C’est là sa place impensable. La Loi parentale n’est plus compatible avec la vie du sujet. Le père est celui, tout puissant, de la horde primitive. Il doit donc être tué pour qu’il soit possible de parer à cette toute-puissance et pour pouvoir se l’approprier. (Cette dernière notion est, me semble-t-il, importante, d’un point de vue clinique. Lorsqu’il m’a été donné de rencontrer des analysants qui avaient connu l’inceste, plus ou moins directement, j’ai toujours constaté, au titre de la résistance, un désir d’avoir la même puissance que le père incestueux, aussi bien que de le détruire. Chez Julien, la chose était nette et même lorsqu’il aura réussi à se marier, à avoir des enfants, à travailler, il ne pourra que ressentir le caractère artificiel de cette normalisation. C’est ailleurs que pour lui se trouvait la jouissance véritable : hors la loi.)
Mais poursuivons. Naturellement la rencontre avec le père monstrueux existait dans le transfert et, au fur et à mesure des progrès de l’analyse, c’est l’impossibilité de faire crédit (!) à l’analyste qui allait se manifester. Par éclipse seulement, pouvait apparaître un immense désarroi quant à ce père et au-delà maintenant face à cette mère. L’origine même de Julien à partir d’une scène parentale originaire devenait impensable et devait elle-même être refoulée. Alors vint sporadiquement le délire, comme la recherche d’une autre origine, qui pourrait être porteuse de vie : délire ésotérique, cosmique, de rapport chiffré avec l’Ordre de l’Univers. Il fut possible d’analyser cette solution réparatrice mais sans pouvoir véritablement dépasser la violence parentale qui s’y trouvait engagée.
L’issue que Julien trouva fut la suivante : il se réconcilia un peu avec ses parents, et c’était évidemment plus difficile avec son père qu’avec sa mère. Mais il put les considérer comme des pauvres gens aux prises, eux-mêmes, avec des problèmes de filiation très graves, comme c’est souvent le cas. Cette solution qui constituait une certaine acceptation du père et de ses parents comme tels laissait place à une relative protection, à une réparation mutuelle aussi et lui permettait en tout cas d’entrevoir qu’il existait d’autres parents.
Mais c’est au prix d’un clivage que cette solution s’inventa et non pas par une véritable levée de refoulement dans l’analyse. C’est l’analyste qui devenait le lieu d’une monstruosité dont il fallait s’écarter pour que d’autres parents puissent exister. L’analyse, lieu de la terreur, de l’effondrement, de la perte de Sens, du délire devait être abandonnée. Elle aurait pu d’ailleurs devenir le lieu même du préjudice en désespoir de cause : cela menaça parfois. Mais il préféra partir, me laissant la charge de la Dette en souffrance, seule manière, peut-être aussi de me protéger. Il me téléphona qu’il ne venait pas mais qu’il allait venir. Je ne l’ai jamais revu. Il me devait une somme d’argent « symbolique ».
Certes, les assignations du sujet ne sont pas toujours aussi mortifères, heureusement. Cependant il n’y a certainement pas d’analyse qui ne confronte le sujet à sa situation initiale d’infans. Dans sa détresse, le sujet ne pouvait alors que se vouer à un Autre sur lequel s’appuyer pour conquérir son être propre. Mais encore fallait-il que cet Autre ait pu assurer une réelle protection et qu’il se soit présenté dans le temps comme le garant d’une liberté du sujet. Ce n’est pas le cas lorsque l’enfant a dû être par trop assigné à une place nécessaire à l’économie des parents et au maintien de leurs propres liens œdipiens non résolus.
Comme Julien, il peut alors ne plus avoir de place suffisante pour naître comme être sexué, voire comme être vivant. La position de détresse est indépassable et la constitution d’une Dette est impossible.
C’est sur cette question-là que je voudrais conclure en revenant une fois encore sur ce lieu de détresse en lequel l’aperception du don et le sentiment de reconnaissance mutuelle viendront ou non fonder et maintenir la construction du concept de Dette pour un sujet.
Freud l’écrivait déjà en 1895 dans « l’Esquisse d’une Psychologie scientifique » [12]. Parlant de l’impuissance originelle de l’enfant et des cris par lesquels il se fait entendre, il écrivait :
«[Cette] voie de décharge acquiert ainsi une fonction secondaire d’une extrême importance : celle de la compréhension mutuelle ».
Et il ajoutait : « L’impuissance originelle de l’être humain devient ainsi la source première de tous les motifs moraux ».
On voit donc à quel point, et dés l’origine, il fondait conjointement la quête symbolique et l’obligation morale du sujet de la Dette dans la détresse originelle. Pour ce qui est de l’obligation morale, il n’était d’ailleurs pas le premier et c’était Schopenhauer qu’il venait en fait retrouver. En avait-il oublié la lecture, ou bien, comme il le dira tardivement, l’avait-il encore rejoint à son insu, lui et le Rousseau dont Schopenhauer se disait en l’occasion le continuateur ?
Car c’est bien Schopenhauer qui, cherchant ce que pouvait être le fondement de la morale et récusant l’impératif catégorique de Kant qu’il ramène à la théologie, va faire de ce qu’il appelle « compassion » (Mitleid), la source même de la morale [13]. Le concept est complexe. Il s’agit, écrit Schopenhauer, en substance, d’une capacité de « souffrir en l’Autre », qui ne serait ni une abnégation, ni une identification à l’autre souffrant, mais autre chose encore, un mystère, nous dit-il, dont la forme la plus pure nous serait livrée dans ce qui est à l’horizon, la gratuité du don du parent à l’enfant.
Mystère fondateur en effet qui ne serait pas alors sans nous réévoquer la représentation de nos lointains ancêtres face à la nature hostile : seuls, désarmés, n’ayant que leur précaire sentiment d’appartenance à une même espèce, l’humanité, pour bricoler quelques solutions de vie, pour créer du Sens là où, désespérément, ils soupçonnent qu’il pourrait ne pas y en avoir.
C’est de cette « compassion » là que nous entendons beaucoup parler à notre époque et non sans ambiguïté, souvent, il est vrai. Mais on peut penser à des œuvres d’art : au cinéma, « La ligne rouge » de Terence Malik ou « Rosetta » des frères Dardenne. Pour ma part, et en vue de cet article, j’ai voulu revoir l’un des chef-d’œuvres d’Ingmar Bergman, « L’heure du loup ».
Il s’agit là, nous dit-on dans le film, de cette heure étrange, obscure et brumeuse où la plupart des gens naissent et meurent. Et toute l’œuvre est justement centrée sur la question de l’enfant, d’un enfant à venir que Johan, l’époux d’Alma ne pourra pas envisager, qu’il devra tuer comme par avance en assassinant réellement ou fantasmatiquement un enfant qu’il aura eu autrefois.
Alors, et parce qu’il ne peut concevoir cette absence à lui-même qu’il doit pour exister dans la réalité, il demeurera confronté à ses ombres surmoïques. L’une, Alma, identification idéale, et tutélaire, l’autre, figure dévorante, folle et inhumaine de l’altérité, mais Alma encore, qu’il voudra tuer. Il en mourra.
Alma cherchait une autre solution. Elle cherchait à inventer pour tous deux, entre les deux, l’indice d’une absence, d’un objet qui échappe, un enfant justement. Et c’est en une compassion infinie qu’elle tentait d’apprendre cela à Johan, c’est-à-dire la Vie. Elle n’y parviendra pas. C’est trop tard. Et elle-même se demandera en épilogue jusqu’où cela est finalement possible. Elle s’interrogera sur ce qu’il se passe entre un homme et une femme et, sans le savoir, elle rencontrera Freud nous parlant aussi de cette curieuse identification des couples 7, là où chacun finit par s’identifier à l’autre, sans qu’il n’y ait eu justement de perte d’objet reconnue. C’est de la métamorphose qu’il s’agit ici, celle que nous conte Ovide. Pas celle qui ouvre au devenir mais celle par laquelle le sujet revient inexorablement à la forme même de son assignation. Il devient ce qu’il a été nommé.
Alma termine en disant : « Parfois, je ne sais plus, et alors je deviens ».
 
NOTES
 
[*]Ce texte est la transcription d’une conférence donnée à Bordeaux en décembre 1999, dans le cadre d’un Cycle d’exposés organisé par le IVe Groupe sur « La question de la Dette en Psychanalyse. »
[1]Jacques Lacan, Écrits. Seuil, 1966.
[2]Jean-Paul Valabrega, Phantasme, mythe, corps et sens, Payot, 1980.
[3]S. Freud, Die Traumdeutung trad. Fr. I. Meyerson : L’interprétation des rêves, P.U.F., 1967, p. 111.
[4]S. Freud, Ibid. « Du bist der Natur einen Tod schuldig » que Meyerson traduit de façon erronée par « Tu dois rendre ta vie à la nature » (L’interprétation des rêves, p. 182) Voir Die Traumdeutung in Studienausgabe S Fischer, 1989, p. 215. C’est bien la notion d’une mort, – c’est-à-dire d’une absence -, qui doit se transmettre de génération en génération comme condition de la vie humaine.
[5]Marcel Mauss met en évidence chez l’humain la nécessité de donner, de recevoir, et de rendre. On pourrait penser, à le lire, qu’il y aurait là une sorte de symétrie. Le simple fait cependant que Mauss note la surenchère dans le rendu par rapport à ce qui a été donné, montre qu’il n’en est rien. Les sujets que Mauss observe rendent plus qu’ils n’ont reçu, et, en réoffrant davantage, ils indiquent que le reçu ne saurait les assigner en une place passive et désubjectivante. Ainsi rendent-ils au-delà de ce qui est reçu, pour chercher à se reconstituer comme sujets. (M. Mauss, Essai sur le don in Sociologie et Anthropologie Quadrige, P.U.F., 1997)
[6]Conformément à la conception freudienne de 1923 nous envisagerons ces deux concepts d’un même mouvement : Überich (Idealich).
[7]S. Freud, 1923b, Das Ich und das Es, GW 13, trad. fr. in Essais de Psychanalyse, Payot, 1981.
[8]S. Freud, 1924, Neurose und Psychose, GW 13, trad. fr. in Névrose, Psychose et Perversion, P.U.F., 1973.
[9]S. Freud, 1924, Der Realitätverlust bei Neurose und Psychose, GW 13, trad. fr. in Névrose, Psychose et Perversion, P.U.F., 1973.
[10]S. Freud, 1914c, Zur Einführung des Narzissmus, GW 10, trad. fr. in La vie sexuelle, P.U.F., 1969. Freud y écrit : « Quand la libido est refoulée, l’investissement d’amour est ressenti comme un sévère amoindrissement du Moi, la satisfaction amoureuse est impossible, le réenrichissement du Moi n’est possible qu’en retirant la libido des objets. Le retour au Moi de la libido d’objet, sa transformation en narcissisme, représente en quelque sorte le rétablissement d’un amour heureux, et inversement un amour réel heureux répond à l’état originaire où libido d’objet et libido du Moi ne peuvent être distinguées l’une de l’autre. »
[11]Nous ne partageons pas sur ce point la conception du psychanalyste développée par Jacques Lacan dans le Séminaire sur le transfert, Seuil, 1991.
[12]S. Freud, 1895, in Aus den Anfängen der Psychoanalyse Imago Publishing London 1950, trad. fr. in La naissance de la Psychanalyse, P.U.F., 1973.
[13]A. Schopenhauer, 1840, trad. fr. Le fondement de la Morale, Alcan, 1925.
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