2002
TOPIQUE
La dette d’identification
Radu Clit
6 impasse Boutron 75010 Paris
La vignette clinique présentant une séquence de psychodrame analytique
individuel d’un cas de double inceste, met en exergue une relation paradoxale au père violeur : désir de le punir doublé d’un collage identificatoire particulier. L’identification à
l’agresseur ne pourrait pas expliquer cette situation, alors sont convoqués l’identification
primaire et la position totalitaire dans le développement narcissique précoce (une hypothèse de l’auteur). Ainsi a été dégagée la dimension de la dette dans l’identification du cas
en question. Elle serait confirmée par l’idée de dette de vie de M. Bydlowski, ainsi qu’à
travers l’histoire de l’homme aux rats. En conséquence, dette et identification narcissique
se demanderaient réciproquement, leurs rapports influençant la formation du surmoi.Mots-clés :
Dette, Identification à l’agresseur, Identification primaire, Inceste, Position totalitaire.
The clinical observation in analytical individual psychodrama of a double
incest case highlights the paradoxical relationship with the rapist father : the wish to punish him it is in contrast with a particular adhesive identification with him. The identification with the aggressor could not explain this situation. Therefore, the primary identification and the totalitarian position in the early narcissistic development – hypothesised by
the author – are analysed. Consequently, it is suggested that a feeling of debt mark the
case’s identification. This point should be confirmed by M. Bydlowski’s concept of « life
deb », and by the history of Ratman. As a conclusion, narcissistic identification and debt
are considered intertwined factors, conditioning the structuring of the superego.Keywords :
Debt, Identification with the agressor, Inceste, Primary idetification, Totalitarian position.
Depuis quelques mois, Jérémie participe avec intérêt au psychodrame analytique individuel qui lui est alloué, dans le contexte d’une prise en charge
institutionnelle. À quelques variations près, il propose une seule scène. Son père
boit tranquillement avec son oncle. Aidé par un cousin qui est une sorte de double
de lui-même, Jérémie arrive bien armé, tire sur son père et le compagnon, sans
les tuer. Il demande au père s’il a encore de l’argent; entre temps, utilisant des
astuces électroniques, il retire tout l’argent que son père avait en dépôt. Puis il
livre son père à la police, parfois il le blesse ou il le tue quand même, parfois il
le met en prison. Il s’enfuit dans un hélicoptère sophistiqué, qui est doté de la
technologie la plus moderne.
Il faut noter que dans ce scénario Jérémie ne jouait que son propre rôle, alors
que les trois thérapeutes qui constituaient l’équipe étaient repartis de façon un
peu plus variable. Ce besoin profond de répétition serait l’indice de l’intensité
de son trauma. D’ailleurs, il se limitait toujours au jeu, n’ayant pas le désir de
commenter les scènes. À un certain moment, un des thérapeutes lui a proposé
de jouer le rôle de son propre père – il a été totalement surpris et bloqué, il
semblait envahi par l’émotion, même par la tendresse. Charge libidinale trop
importante ? Culpabilité ? Soumission homosexuelle ? Toutes ces hypothèses
restent possibles, mais de toute façon, il s’agit d’un problème d’identification,
au moins en apparence. Pour mieux apprécier le poids de cette problématique,
la situation clinique de Jérémie doit être présentée.
La scène proposée répétitivement par Jérémie en psychodrame est à la fois
un condensé de sa relation à son père, ainsi qu’une sorte de revanche. Dans le
présent, le père est en prison pour diverses raisons, et surtout pour le viol de sa
belle-fille, la demi-sœur du patient. Jérémie témoigna que son père lui avait
prélevé sans son accord de l’argent qu’il avait à la banque. Mais ceci serait le
moindre méfait du père à l’égard de son fils. Pris en charge dans cette même institution thérapeutique, dès l’âge de 4 ans, Jérémie avait été adressé pour son
comportement perturbant à la maternelle. Puis il n’a pas tardé à présenter des
signes de violence sur son corps. Apparemment, son père le battait et lui
demandait de se déshabiller. La suspicion d’inceste par le père s’est petit à petit
imposée à l’équipe soignante. Mais c’est seulement après avoir été placé en institution spécialisée que Jérémie laissa entendre qu’il avait été sodomisé par son
père.
Par conséquent, il s’avère que le contexte de son évolution psychique a été
tout à fait particulier. Également, la scène qu’il veut jouer répétitivement en
psychodrame, avec une certaine jouissance, doit être interprétée par rapport à ce
contexte. La violence de Jérémie à l’égard de son père, les châtiments qu’il veut
lui infliger, la punition, l’appel à la justice semblent laisser de côté les conséquences de l’inceste. Il aurait suffi qu’il soit simplement maltraité physiquement
par son père pour un tel contenu des scènes. D’une certaine façon, sa difficulté
à jouer le rôle du père est le seul élément surprenant. Il n’empêche que l’identification à l’agresseur pourrait être la défense appropriée.
Il faudrait ajouter que la sexualité de Jérémie a été aussi éveillée par sa mère,
qui à une certaine période le masturbait. Alors, le père serait-il davantage
l’agresseur ?
L’IDENTIFICATION À L’AGRESSEUR
Anna Freud, qui a isolé ce type de fonctionnement
[1], le décrit ainsi : « L’enfant
introjecte quelque chose de l’objet d’angoisse ce qui lui permet d’assimiler un
événement angoissant récemment survenu. On voit se combiner au mécanisme
de l’identification ou de l’introjection, un autre important mécanisme. En jouant
le rôle de l’agresseur, l’enfant se transforme de menacé en menaçant »
[2]. Il s’avère
d’emblée que le contexte invoqué par Anna Freud est plus léger, car même un
événement angoissant du genre consultation chez le dentiste, serait suffisant pour
étayer un tel type d’identification. L’avantage serait de pouvoir se confronter à
l’angoisse vécu lors d’une telle situation.
Chez Jérémie, il est question d’un contexte maltraitant et incestuel
[3]. La
violence physique du père se produisait dans un contexte qui a permis l’utilisation
sexuelle de Jérémie. Il n’empêche que, lors de sa prise en charge, son comportement agressif à l’égard d’autres enfants aurait été une forme d’identification à
l’agresseur. Difficile à trancher si, à ce moment-là, il était déjà violé par son
père. Mais est-ce possible de comprendre la problématique de son identification
à son père par le biais de cette seule hypothèse de l’agresseur ?
D’ailleurs, Anna Freud considère que ce type de mécanisme « représente,
d’une part, une phase préliminaire de l’évolution du surmoi et semble constituer,
d’autre part, une phase intermédiaire dans la formation des états paranoïaques »
[4]. L’implication de l’identification à l’agresseur dans la formation du surmoi
nous éloigne de la problématique de Jérémie. La fragilité de son surmoi et de ses
représentations de la loi sociale ont été une des difficultés de sa prise en charge.
Le rapport à la dimension paranoïaque recouvre, dans la vision de Anna Freud,
l’importance de la projection. Si la critique s’intériorise, le délit est repoussé
dans le monde extérieur
[5]. L’enfant peut accepter qu’il veut faire un geste méchant,
mais il trouve qu’il est question d’une situation qui ne saurait être réglée d’une
autre façon. Même cette lignée n’aurait qu’une utilisation secondaire dans le cas
de Jérémie. Car ses comportements agressifs et perturbants, bien que constants
et caractérisés, ne seraient pas la source principale de ses difficultés. De plus, ses
comportements sexualisés dans l’institution thérapeutique où je l’ai connu étaient
bien rares.
Dans son cas, ce serait justement le problème de l’identification qui serait en
porte-à-faux. Placé au bout de quelques années de prise en charge en institution
spécialisée, il a été ultérieurement intégré dans une famille d’accueil. Pour
plusieurs raisons, il n’a pas pu s’y adapter, mais une deuxième famille lui a été
proposée. La scène de psychodrame présentée était proposée après la mise en
place de ce deuxième placement familial, qui fut plutôt réussi.
Il paraît que l’étayage de cette deuxième famille permit à Jérémie une confrontation punitive avec son père. Celui-ci se trouvant en prison, la simple
identification à l’agresseur ne pourrait pas rendre compte de son mouvement
interne. Car c’était un père qui avait enfreint la loi, à laquelle son fils s’intéressait beaucoup, depuis quelque temps. C’est surtout l’impossibilité de jouer le
rôle du père qui pointe qu’il n’était pas simplement question d’agresseur. Il
faudrait accepter aussi la nature compliqué de l’identification de Jérémie à son
père incestueux. Cette identification ne saurait être que dans une hypostase
précoce. Jérémie devrait être bloqué par une sorte de dette d’identification dans
les rapports inconscients avec son père. Comment concevoir ce type de dette ?
Ou faudrait-il parler plutôt d’une dette identitaire, car l’identification forge
l’identité ?
IDENTIFICATION ET INCESTES
Il reste à savoir quelle sorte d’identification est possible dans la relation
d’inceste entre père et fils. De toutes façons, la structuration psychique du patient
était assez fragile et il présenta, lors de l’arrestation du père, un épisode persécutoire psychotique. Peut-être est-ce grâce à la mère, malgré son incapacité à le
maîtriser, qu’il eut quand même une certaine cohérence interne. D’un autre côté,
l’inceste demandait la participation de la famille comme ensemble, de façon au
moins inconsciente. Le rôle de la mère de Jérémie fut très actif, car elle masturbait
son fils, surtout pendant les absences du père de la maison. Si en le sodomisant,
son géniteur le plaçait dans une position d’infériorité par rapport à une image de
père fort, la masturbation par la mère lui permettait, à mon sens, de regagner une
position masculine. D’ailleurs, Jérémie paraissait investir davantage sa mère, à
laquelle il resta attaché malgré ses placements familiaux et institutionnels, alors
qu’il contribua à l’accusation de son père. Ainsi il pouvait réaliser son Œdipe
positif.
En regardant de plus près le matériel clinique, il est possible de constater une
certaine similarité entre mère et père. Non seulement la mère masturbait son fils
surtout pendant l’absence de son mari, mais elle le battait aussi. D’une certaine
façon, elle prenait la place du père, même si elle jouait un rôle sexuel féminin.
En somme, malgré une certaine différenciation, père et mère participeraient à une
même imago de parents combinés, qui serait typique de l’inceste. Cette imago
serait importante dans l’identification primaire.
L’IDENTIFICATION PRIMAIRE
Il est envisageable que Jérémie ait du mal à parfaire son identité et qu’il se
trouve bloqué au niveau de l’identification primaire. Adolescent, il est d’ailleurs
comme toute personne à cet âge, dans une quête importante de repères identitaires. Le caractère de modèle des parents est mis en question et, consécutivement
d’autres modèles sont recherchés. Cette recherche serait typique pour Jérémie,
qui a dit d’emblée au consultant, lors de son admission dans l’institution thérapeutique, qu’il voulait « une famille tranquille ». Petit à petit, il a pu accepter qu’il
lui fallait une nouvelle famille, et n’a pas refusé la séparation d’avec ses parents,
proposée par la suite. Il a pu trouver des modèles d’identification et des étayages
identificatoires dans les institutions spécialisées et thérapeutiques qui l’ont pris
en charge. Mais tout cela ne peut pas résoudre directement le problème de l’identification primaire.
Dans
Psychologie des masses et analyse du moi, Freud définit l’identification
primaire comme « la manifestation la plus précoce d’une liaison de sentiment à
une autre personne »
[6]. Cette autre personne serait en principe la mère, qui offre
le modèle de la constitution de soi du sujet. L’identification primaire permet que
le narcissisme émerge, ce qui lui confère une importance fondamentale. Il est
question d’échanges d’amour et de haine qui demandent à la fois la distance et
la proximité. Piera Aulagnier soulignait qu’entre la mère et l’infans il y a « la
fusion de deux désirs » dont le signifiant commun est le sein, objet de demande
d’un côté et d’offre de l’autre »
[7]. À mon sens, cette fusion serait plutôt une
condition préliminaire de l’identification primaire. Car, si au départ le transfert
d’image de l’objet au sujet suppose le contact physique que tout bébé a avec sa
mère, la séparation ultérieure est une condition nécessaire pour le partage d’une
même image. L’identité d’image entre le modèle qui est la mère et la copie qui
est l’enfant pose le problème de l’indistinction. Pour se différencier il faudrait
s’éloigner. Sinon, l’inceste est là, au moins de façon symbolique; l’être généré
par le corps de la mère et construit à partir de sa propre image serait de nouveau
capté dans une union qui ressemble la fusion initiale.
L’inceste ou le contexte incestuel a tendance à abolir la différence entre sujet
et objet, tout en mettant en difficulté l’identification primaire. Le leurre de l’identification primaire est de permettre au sujet en train de se constituer de s’imaginer
qu’il est l’égal de son modèle. De la même façon, l’inceste, si précoce qu’il soit,
propose à l’enfant la même illusion d’égalité avec le parent violeur. Or l’égalité
n’est pas possible parce que justement, le parent reste le modèle, la source de
l’identification primaire, le terme à partir duquel la constitution du sujet est
possible. C’est ce type de rapport qui justifie l’idée d’une dette d’identification.
L’image de soi de l’infans serait érigée au niveau de l’image de soi du(es)
parent(s). Dans les phases précoces de l’existence, ceci est accepté comme
possible, de façon illusoire, par les deux termes de la relation. Le renforcement
de la nouvelle entité permettra que le leurre soit progressivement accepté et que
la différence entre modèle et copie introduise la dimension de la dette.
Si à l’origine de l’identité primaire on situe la mère, dans le cas de Jérémie
la nuance de dette s’est présentée dans la relation avec le père. Qui aurait ce rôle
fondateur pour ce patient ? Est-ce qu’il y aurait une même situation pour tout
sujet ? D’habitude la personne qui soigne effectivement le nouveau-né est la
mère. Elle aurait de par sa présence davantage de chances à jouer le rôle de
modèle pour son enfant. Mais comme la psychanalyse n’est pas réductible à
l’observation, ni à l’observable, on invoque aussi le rôle du père de la préhistoire
personnelle, dont Freud parle dans
Le moi et le ça. Freud invoque l’idéal du moi,
derrière lequel se cache « la première et la plus significative identification de
l’individu, celle avec le père de la préhistoire personnelle. Celle-ci ne paraît pas
du tout d’abord être le succès ou l’issue d’un investissement d’objet, elle est
directe et immédiate et plus précoce que tout investissement d’objet »
[8]. Le père
ne peut être que symbolique dans cette hypostase, car de toutes façons, il brille
par son absence. Il serait présent dans l’esprit de la mère, par ses modalités particulières de se rapporter à elle, par ses valeurs. Il n’est pas simple de mesurer
l’importance de la mère réelle et du père symbolique. Également, statuer la
présence d’un de ces deux personnages par rapport à l’autre serait difficile
[9]. Une
solution plus simple est d’accepter l’idée que pour le petit enfant compte au
début une imago de parents combinés ou d’une mère archaïque toute-puissante.
L’hypothèse d’une position totalitaire que j’ai proposée ailleurs
[10], qui met l’accent
sur l’importance de la toute-puissance dans l’identification précoce pourrait offrir
une solution. De toute façon, à ce moment évolutif, la différence des sexes ne
pourrait pas être opérante. Les parents, quoique perçus comme différents l’un de
l’autre, compteraient par d’autres qualités.
POSITION TOTALITAIRE ET DETTE
La position totalitaire souligne l’état initial de fragmentation du sujet en train
de se constituer psychiquement. La constitution de l’image de soi selon l’image
de l’objet, offre surtout de la cohérence. Bien qu’imité en tant qu’être particulier
ou singulier, l’objet représente un modèle de fonctionnement psychique unitaire.
L’investissement du sujet par l’objet est également important – sans cet appui
énergétique externe, le sujet resterait en état de désorganisation.
Deuxièmement, la constitution de l’unité narcissique comporte la dimension
de la toute-puissance, redevable à l’objet. Dépourvu de moyens moteurs pour
subvenir à ses besoins, le sujet est comme un parasite de l’objet, par rapport
auquel il ne se distingue pas très bien. Le sujet est dominé par l’illusion d’être
lui-même tout-puissant, mais ne l’est que dans la présence de l’objet, qui lui-même se trouve davantage accompli avec le sujet. D’une certaine façon, l’image
de soi du sujet suppose l’ombre de l’objet. Mais la logique de la toute-puissance
demande à ce que l’ombre de l’objet soit ignorée, que sa présence soit passée sous
silence, que son existence soit minimisée.
Dans l’inceste, ce type de rapport serait rétabli. C’est surtout le parent abuseur
qui réalise sa complétude narcissique par le truchement de son descendant, censé
satisfaire le désir sexuel du géniteur. En fusionnant avec son parent, l’enfant
égalise son modèle, non seulement en participant à son image narcissique, mais
en s’approchant de son désir. D’une certaine façon, l’enfant incesté est haussé
en tant que sujet au même rang que l’objet, fournisseur de l’image de soi-même.
La dette d’identification, se trouve mise en exergue surtout à cause de ce détail.
L’inceste la souligne car il enfreint la nécessité de distanciation permettant la différenciation du sujet. Or cette distanciation est ressentie de façon douloureuse et
masque le poids de la dette. L’inceste accentue la dette car l’enfant ne reçoit pas
simplement une image de son géniteur, mais aussi le même statut que l’adulte,
par l’initiation sexuelle. Le problème est qu’il n’a pas les moyens internes
d’assumer cette « faveur ». Dans le cas de Jérémie, c’est la similarité père-mère
qui permet plus facilement d’accepter cette analyse. Car les deux parents seraient
en fait dominés par la toute-puissance et c’est dans cette perspective qu’ils se
ressemblent. La mère, d’apparence physique masculine, s’est trouvé un partenaire homme après l’emprisonnement de son mari. Le père, bien qu’ayant
sodomisé son fils, donnait les signes d’être hétérosexuel. De cette façon, même
si au départ, dans son développement précoce, Jérémie a vécu sa position totalitaire dans la relation avec sa mère, le père a pu facilement reprendre le rôle de
l’objet tout-puissant. En plus, chez cet homme, la toute-puissance devait être un
fantasme sous-jacent de son comportement. Alors ce serait justement pour avoir
pu participer à cette image de toute-puissance que Jérémie se sentirait endetté.
Tout ce contexte suggère un lien important entre dette et identification. Pour
l’expliquer davantage, deux points de vue seront présentés : l’idée de dette de vie,
avancée par Monique Bydlowski, et la problématique de la dette chez l’homme
aux rats.
Concevoir l’enfantement comme une dette de vie semble avoir quelque chose
de traditionnel. Monique Bydlowski offre à cette idée un étayage psychanalytique.
Elle considère que pour une femme, le désir d’avoir un enfant, le désir de grossesse
et d’accouchement seraient des moyens de dédommager sa propre mère pour avoir
été mise au monde. « La vie n’est peut-être pas un cadeau gratuit mais porte en soi
l’exigence de transmettre ce qui a été donné. Le don de vie, à la fois promesse
d’immortalité et de mort, indiquerait qu’une dette circule entre mère et fille. Non
réglée elle risque de grever le corps de l’enfant à peine né »
[11]. L’enfantement pourrait être considéré comme le résultat d’une dette. Mais la dette elle-même doit être
acceptée et assumée. De fait, la dette est en rapport avec l’identification à la mère,
ce qui suppose plusieurs aspects. L’auteur distingue la mère œdipienne, la rivale
de la femme mature, de la mère originaire
[12]. Or la condition de l’enfantement,
d’après l’auteur, serait la possibilité de retrouver la tendresse originaire par rapport à la mère. La rivalité œdipienne n’empêche pas ces retrouvailles, elle les rend
simplement plus difficiles. La dette compte par rapport à cette mère originaire,
modèle de l’identification primaire et source de l’existence du sujet. Elle serait
aussi l’objet de choix dans la position totalitaire, qui rend la dette plus évidente.
Malgré l’importance de cette offre de vie, sans identification, l’idée de dette n’a
pas de sens. L’identification primaire, de par sa connotation de source de vie psychique, est d’autant plus susceptible d’imposer la dette.
LA DETTE CHEZ L’HOMME AUX RATS
L’importance de la dette chez l’homme aux rats ne déborde pas, apparemment,
le contexte de sa névrose de contrainte. Le patient de Freud se posait le problème
d’acquitter le coût d’un pince-nez qu’il avait reçu par la poste pendant des
manœuvres militaires auxquelles il participait comme réserviste. À cause de
l’exhortation de son supérieur, le capitaine qui lui a raconté le supplice aux rats,
il a cru devoir cet argent à un autre collègue officier. En fait, il le devait à la
postière. Ceci permet à Freud de pointer l’identification du patient à son propre
père. D’abord, le père avait eu aussi une dette pendant sa carrière militaire, une
dette apparemment non acquittée. En général, considère Freud, le patient se
trouve « comme chaque fois s’agissant de choses militaires, dans une identification inconsciente avec le père ... »
[13]. Freud ne décrit pas davantage la nature
de cette identification. Mais déjà la dette du patient, assez modeste par ses proportions, semble être vécue comme une dette à l’égard du père.
Le texte nous apprend encore que l’homme aux rats fut très attaché à son père
pendant son enfance. À six ans, un événement ignoré provoqua une vive fureur
contre ce père
[14], et le patient garda une forte angoisse devant la violence en
général. Mais le père était lui-même connu pour ses comportements violents.
Dans cette perspective, il serait question plutôt de contre-identification à une
caractéristique du père. D’un autre côté, la mort du père provoqua chez le patient
trois sortes de modifications : l’aggravation de ses symptômes de contrainte;
l’installation de pratiques onaniques; l’apparition d’un étrange rituel, qui se
produisit pendant que le patient étudiait pour ses examens. Voilà son contenu
décrit par Freud : « travailler tard dans la nuit, puis ouvrir les portes au fantôme
du père, puis regarder dans le miroir ses organes génitaux, il cherchait à se
reprendre en pensant à ce que son père pourrait bien dire de cela s’il était effectivement encore en vie »
[15].
Il serait imprudent de faire un lien immédiat entre ces trois sortes de comportement. Néanmoins, il paraît certain que le rituel est une forme de confrontation
narcissique, à laquelle l’image du père, modèle de l’identification du patient, est
convoquée. Bien que la problématique sexuelle soit importante, d’où la poussée
onanique à la même époque, la difficulté de l’identification au père se fait aussi
signaler. Elle pointerait aussi une fragilité de l’identification primaire, qui
augmenterait la dette d’identification. Comment dédouaner le possesseur d’un
modèle que l’on n’arrive pas à bien copier ?
Si l’homme aux rats était préoccupé par le payement de ses dettes
[16], il aurait
été probablement concerné par la dette d’identification envers son père. Car cette
dette n’est que partiellement assumée par ce patient, qui ne se permet pas de comportements violents. En revanche, son symptôme central, la peur du supplice aux
rats, n’aurait de sens que par rapport au père et à la dette, dans un contexte sexuel.
L’identification inconsciente à la violence du père, demanderait comme prix le supplice de se faire sodomiser par son géniteur. Freud admet l’équivalence rats-pénis,
et remarque aussi la tendance homosexuelle du patient
[17]. Mais il ne va pas plus loin.
La violence du père serait le signe de son pouvoir (à travers aussi ses qualités de
militaire), dont le patient s’emparerait en s’identifiant à celui-ci. Le supplice, qui
se cache toujours derrière la dette, serait une forme de règlement, permettant que
l’image du père soit assumé. La mort du père rend plus difficile le règlement de
la dette et, même si le patient se sent plus libre sexuellement et se masturbe, il doit
vérifier compulsivement dans un miroir l’aspect de son image narcissique. L’arrivée du spectre du père serait la preuve que l’image modèle qui a servi à la constitution de soi-même échappe au contrôle tout-puissant du géniteur.
Le premier plan sexuel de la problématique du patient rend difficile une telle
analyse. D’ailleurs Freud avait intérêt à éclaircir davantage le fonctionnement
névrotique du patient. Mais les enjeux de l’identification primaire restent importants, s’immisçant dans le registre sexuel.
DETTE DANS L’IDENTIFICATION
Le rapport de la dette à l’identification a été présenté dans trois situations différentes : le cas clinique d’inceste, chez l’homme aux rats, et par rapport à
l’enfantement. La dernière situation, qui pose le problème de la dette de vie, fut
présentée de façon globale, pour plus de clarté. Si l’on accepte le principe de la
transmission psychique entre générations, la dette trouve son sens plus facilement.
Mais elle ne compte que s’il y a une commune acceptation des mêmes valeurs
des ascendants par les descendants, et s’il y a aussi la volonté de la continuité
de ces valeurs. C’est-à-dire que si l’on s’identifie à ses parents, on accepte la dette
envers eux et on se propose de donner la vie à son tour. Les détails du processus
ne font que compliquer les choses, et du côté de la femme c’est l’identification
à la mère originaire qui doit prendre le devant.
Chez l’homme aux rats, c’est l’échec partiel de son identification au père qui
pose le problème de la dette. Le patient voudrait trop être comme son père, l’on
pourrait dire, et aurait du mal à être lui-même. Comme conséquence, la dette serait
trop lourde, poussant au supplice. Néanmoins, dans son cas tout reste symbolique,
car on est dans le registre de la névrose.
Jérémie serait comme une sorte d’homme aux rats qui a vécu ses fantasmes
dans la réalité. D’une certaine façon, il est même violent comme son père, et c’est
peut-être pour cette raison que celui-ci l’utilisa en tant qu’objet sexuel. Tout cela
étant payé aussi de supplices marqués dans sa chair. Mais quel sévice pourrait
limiter le plaisir d’être comme le père, et plus que cela, faire partie de l’image
de soi du père ?
Comme le pointe la position totalitaire, un des enjeux de l’identification primaire ne peut être que le transfert de pouvoir à travers le transfert d’image. Le sujet
qui se trouve en détresse renverse de façon paradoxale et presque miraculeuse sa
piètre situation. Et ce, parce qu’il peut se servir du pouvoir de l’objet. C’est la raison qui permet que l’objet engagé initialement dans la position totalitaire soit
changé. L’importance de l’attribution de la toute-puissance fait qu’à travers son
développement, l’enfant peut remarquer que quelqu’un d’autre serait plus fort que
la mère originaire. En conséquence, par la suite l’attribut de pouvoir reviendrait
davantage au père. D’ailleurs, le besoin de toute-puissance serait en diminution
progressive. Ce qui compte ultérieurement c’est simplement le pouvoir, la force
et l’autorité : le père en serait plus muni que la mère. Dans ce contexte, la dette de
vie serait réductible au pouvoir d’engendrer la vie, qui présente un certain intérêt
pour l’enfant. L’homme aux rats se serait emparé de trop de pouvoir imaginaire
et sa dette à l’égard de son père serait devenu excessivement lourde.
Jérémie a pu obtenir trop de pouvoir et a déjà payé sa dette de surcroît, surtout
en étant utilisé sexuellement par son père. Mais comme son père exerçait un pouvoir illimité, malgré ses sévices, sa dette compte encore. Encore faut-il souligner
le rôle de la relation sexuelle avec la mère, qui l’aurait différencié de son père. La
dette de Jérémie reste néanmoins non-assumée, son identification au père étant
aussi en porte-à-faux. D’ailleurs, chez Jérémie l’identification narcissique pose le
problème de la dette sans qu’il ait trouvé une solution interne. Il permet l’observation d’un rapport à l’objet qui serait typique de l’identification primaire.
Les hypostases plus tardives de l’identification ne sauraient pas avoir la même
charge de pouvoir. La dette devrait compter dans ce contexte fondamental, où la
personne comme ensemble est en question. Certaines identifications secondaires
remanient l’identification primaire, reposant aussi le problème de la dette. Mais
l’identification primaire a un caractère notamment narcissique et compte
davantage parce qu’elle offre une identité de base – c’est dans ce sens que l’on
peut parler aussi de dette identitaire, comme un effet de la dette d’identification.
La problématique de la dette identitaire ne devrait pas être isolée de la
conception classique en psychanalyse. Le lien avec l’identification primaire de
la dette renvoie également, si on suit Freud, au père de la préhistoire personnelle,
déjà évoqué
[18]. Ce père incarnerait l’idéal du moi, lui-même dans une sorte de
continuité avec le surmoi. Les premières identifications « régulièrement comme
instance particulière dans le moi, se posent face au moi en tant que sur-moi... »
[19]. L’opposition entre moi et surmoi devient possible progressivement, au fur et
à mesure du renforcement du moi. Le développement du surmoi est plus
compliqué, dépendant notamment du complexe œdipien.
Il faudrait néanmoins rappeler le rôle de la projection dans la vision de Anna
Freud sur l’identification à l’agresseur. Ce mécanisme serait comme une opération
qui entérine l’opposition moi-surmoi. A contrario, la dette rétablit le lien avec
l’idéal du moi primitif, qui est une dimension de l’identification primaire (narcissique).
L’idée de dette identitaire pourrait éclaircir donc le rapport moi-surmoi initial.
D’un autre côté, l’identification primaire, a de toutes façons une dimension idéalisante. De l’autre côté, l’image narcissique initiale du sujet fonde le moi. La dette
ne fait qu’enregistrer le rapport de dépendance de ces deux formations par rapport
à l’objet externe. C’est comme si la dette identitaire était une sorte de condition
de surmoi.
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FREUD S. (1921c) Psychologie des masses et analyse du moi, OCF.P, IX, Paris, P.U.F.
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FREUD S. (1922[1923b]) Le moi et le ça, OCF.P, XVI, Paris, P.U.F, 1991.
·
LAPLANCHE J., PONTALIS J.-B. Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, P.U.F, 1967.
·
MIJOLLA-MELLOR S. de Penser la psychose. Une lecture de l’œuvre de Piera Aulagnier,
Paris, Dunod, 1998.
[1]
La traduction de l’ouvrage de Anna Freud emploie le terme d’« identification avec
l’agresseur ». Dans le
Vocabulaire de la psychanalyse, on en retrouve la formule d’« identification
à l’agresseur » (
Op. cit., p. 190).
[2]
Freud A., 1949, p. 104.
[3]
Racamier a décrit ce type de contexte où le manque de différenciation narcissique mère-enfants va de pair avec l’absence présumée de fantasmes d’inceste. Cf. Racamier P.C. –
Le génie
des origines. Psychanalyse et psychose, Paris, Payot, 1992.
[4]
Freud A.
ibid., p. 110.
[5]
Ibid., p. 109.
[6]
Freud S. (1921c), p. 42.
[7]
Mijolla-Mellor S. de, 1998, p. 26.
[8]
Freud S. (1923b), p. 275.
[9]
Ce problème a été déjà signalé par Laplanche J. et Pontalis J.-B., 1967
.
[10]
Cf. Clit R.O., 1999.
[11]
Bydlowski M., 1997, p. 165.
[13]
Freud S. (1909 d), p. 180.
[16]
Freud a noté dans son journal que le patient avait la formule « tant de florins, tant de rats ».
Cf. Freud S. (1907-1908). À remarquer aussi qu’en allemand, le « rat » est désigné par le mot
« Ratte », proche de « Rate », dont le sens est de mensualité. Tout renverrait donc à la dette.
[17]
Dans le
Journal, Freud remarque dès la première séance : « Je l’identifie comme
homosexuel » (
Op. cit., p. 39).
[19]
Freud S.,
Op. cit. (1923b), p. 291.