2002
TOPIQUE
Dette de Je
Thierry Scrive
11 cours Marc Nouaux 33000 Bordeaux
Quelques patients sont en impasse dans leur vie au moment de devenir
adultes. Ils présentent une difficulté à accéder à une représentation de l’absence et du
manque qui se ressent dans la relation analytique dans une difficulté particulière à
réamorcer de réels mouvements d’échange, et à restaurer la capacité de jouer avant que
puisse se rejouer ce qui n’a pas pu l’être en temps voulu.
Tenir dans sa pensée à la fois la métapsychologie et le jeu, peut aussi permettre à
l’analyste de se ressaisir de l’argent comme monnaie d’échange, dans un jeu possible à
deux : le jeu amenant l’analysant à pouvoir se représenter l’absence et le manque, avant
de parvenir à reconnaître sa dette et son sens.Mots-clés :
Représentation, Capacité de préoccupation maternelle primaire, Jeu, Réalité extérieure, Deuil à la génération précédente, Identification.
Some patients reach what seems to them to be a dead end in their lives
as they reach the threshold of adulthood. They prove unable to form a representation of
absence and loss and this becomes clear in the analytical relationship through the acute
difficulty they have setting off real exchange patterns and in recovering the skill of being
able to play, necessary for them to be able to replay what was not played out in time and
at the right moment.
If the analyst can keep in mind simultaneously both metapsychology and the notion
of play, then he/she may be able to use money as a form of exchange, in a game that can
have two players – the game that follows allows the analyst to represent in his/her own
mind the absence and loss felt by the subject, and then go on to discover the debt and the
meaning of the debt that lies behind this.Keywords :
Representation, Capacity of primary maternal preoccupation, Game/Play, Exterior reality, Mourning the previous generation, Identification.
Comment peut être remis en jeu ce qui apparaît manquer pour avancer dans
la vie au moment où «...rien ne va plus... »? Quelques patients à l’entrée dans la
vie adulte, présentent une clinique où l’absence et le manque se font sentir dans
la difficulté d’accéder à leur représentation, au point que, pour eux, le cours de
la vie tend à s’inverser.
Julie, Hervé et Sarah sont venus consulter au décours de leur adolescence,
dans une période de désarroi. Et tous avec potentiellement des comptes à régler.
Pour Hervé et Sarah, il est apparu que les comptes à régler attendaient depuis
plusieurs générations...
JULIE – LE TEMPS DES ENTRETIENS PRÉLIMINAIRES ET DE LA
POTENTIALITÉ D’UN ÉCHANGE CONSISTANT : CONFRONTATION DE
L’OFFRE ET DE LA DEMANDE, ET MISE EN TENSION AVEC LES
NOTIONS DE CRÉDIT ET DÉBIT, D’ÊTRE ET AVOIR, DE GRATUITE ET
PAIEMENT.
Une jeune fille angoissée et pressée est au téléphone : elle demande un rendez-vous. Mais elle n’a que peu de temps. Elle part en voyage dans deux jours et elle
pensait venir d’ici là. Elle ne sait pas quand elle revient. J’apprendrai plus tard
que son voyage avait pour destination sa famille, et y voir plus clair. Je lui propose
de reprendre contact avec moi quand elle pourra venir, si elle le souhaite.
Quelques semaines plus tard, elle appelle de nouveau.
Julie a 20 ans. Elle vient car rien ne va plus dans sa vie : elle n’en peut plus
de suivre docilement ses études. Elle n’arrive plus à travailler. Elle se sent dans
une impasse. Son médecin lui a proposé de faire le point, pour pouvoir en sortir.
Il lui a donné mes coordonnées. Mais ici, elle ne demande rien. Julie est en
faculté. Elle se présente comme une enfant dépendante de ses parents. Elle veut
s’en dégager, mais ne parvient pas à s’en détacher. Ses repères vacillent, sa vie
perd de son sens. Elle est en quête... de solutions.
Au second entretien, rien de plus ! Une psychothérapie analytique pourrait
être envisagée : elle redit être dans une impasse, et si elle a commencé à prendre
du recul et à faire le point durant le voyage entrepris dans sa famille dans le
temps de son premier appel, elle ne voit pas d’issue. Elle sait ne pas être malade
et ne pas vouloir de médicaments.
Une psychothérapie ? Précisément elle dit être venue pour cela. Mais quelle
représentation en a-t-elle ? Elle demande sans y être, elle y est sans demander !
Nous sommes dans l’impasse, à deux maintenant. Néanmoins sa quête l’a amenée
ici précisément. Et ce lieu semble lui convenir : elle a demandé un second rendezvous.
Tenter de progresser dans ces deux entretiens, a amené à penser les dispositions d’une éventuelle psychothérapie. Évoquer le cadre d’un tel travail, à deux,
va amener Julie à se situer. Elle venait avec une demande peu précise, qui ne
parvenait pas à se constituer en projet. Son ébauche de demande se retrouva ainsi
plus précisément face à une offre d’analyser.
Julie était amalgamée à ses parents, ainsi que dans son transfert à son médecin
de famille. Et il semblait aléatoire, sinon risqué d’entreprendre un tel travail avec
elle, sans s’assurer de dispositions qui, le moment venu, permettraient de ne pas
sombrer dans une régression sans fin. Ce qui amène à confronter l’offre et la
demande, et dégage la séduction qui imprègne la relation.
Avoir à payer, réellement, voire avec de l’argent dans sa matérialité même,
s’impliquer et devoir personnellement s’investir dans le paiement, ne pas y être
totalement et définitivement absente, amènera Julie à dire qu’elle veut y réfléchir.
Elle, me payer ? Elle n’en est pas encore là. Néanmoins un objet lié à l’échange
– son paiement – est proposé : entre elle et moi. Un objet dont elle peut se ressaisir,
dans cet espace.
Les entretiens avec Julie illustrent ces rencontres avec des personnes venues
à un premier rendez-vous, ni pour rien, ni par hasard, mais pas encore prêtes à
demander, avec précision. Julie n’aurait probablement pas consulté un psychanalyste identifié uniquement comme tel. Mais, un psychiatre... à son cabinet, un
psychiatre qui l’aurait écoutée, ne lui aurait pas prescrit de médicaments et l’aurait
aidée à aller mieux : oui !
Que ce psychiatre puisse être psychanalyste, cela a-t-il été dit et entendu ? Et
avant l’entretien, quelle représentation pouvait-elle en avoir ? Les deux rendez-vous, induits par le médecin de Julie, sont devenus de fait des entretiens préliminaires. Ceci n’était pas une demande précise de sa part à elle, mais une offre
de la mienne : ce qui aurait pu se cantonner à être une consultation médicale, est
devenu le temps préliminaire d’une éventuelle rencontre analytique.
Cette situation au-delà de la cohérence de l’indication, pose question : « qu’est-ce qui serait dû, et qui devrait quoi ? » A priori Julie demande ce qui serait son
dû, demande transférée à un médecin généraliste puis retransférée à un psychanalyste. Cette demande qui n’est pas explicite, met en évidence la place
importante tenue par l’offre. À ce point on en vient à se demander si cette offre
ne cacherait pas une autre demande : demande implicite du psychanalyste d’un
dû que Julie pourrait donner, un dû qui irait bien au-delà du paiement demandé.
Piera Aulagnier aborde la question de l’offre et de la demande et de leur
retournement, dans un article de 1968 intitulé « Demande et Identification »:
«... la demande, quelle qu’elle soit, est induite par le champ dans lequel elle
est préattendue, ce dont témoignera la réponse, acquiescement ou refus ayant dans
ce cas la même valeur. La demande d’analyse n’échappe pas à la règle : avant
toute chose il faut l’entendre comme réponse à l’offre dont le psychanalyste se
porte garant : ce qui lui est demandé est demandé et identifié par le demandeur
à ce qu’il est supposé offrir. »
Et elle précise :
«... le “bien” dont on lui impute la possession a comme particularité de ne
pouvoir devenir “valeur” et, jusqu’à un certain point objet d’échange, que s’il
est, pour un autre, objet de demande. Cette imputation n’est pas une simple
projection dont l’analyste serait la victime. L’analyste ne peut mettre à l’épreuve
sa vérité que par le discours d’un autre, il est condamné à répéter inlassablement
la même démarche...
C’est pourquoi la demande se veut non seulement réponse à notre offre mais
tout autant offre nous situant en position de demandeur. Le candidat... s’offre pour
la vérification d’un savoir et d’un pouvoir qu’il nous attribue, et cette vérification, il l’identifie à la visée de notre désir. »
Quel serait ce « bien », dont Julie m’imputerait la possession, et qui n’aurait
de « valeur » que dans la mesure où elle et d’autres me le demanderaient : ce qui
me placerait alors en position de demandeur, au-delà de l’aspect financier des
honoraires demandés ?
Honoraires vient du mot latin honorarius: « donné à titre d’honneur », honneur
venant de honor, honoris qui signifie « témoignage de considération » (Jacqueline
Picoche, Dictionnaire Étymologique).
Ce dû à l’analyste serait-il un témoignage de considération ? Quelle considération aurais-je à demander à Julie, sinon la reconnaissance de la valeur de ma
propre analyse, et de ma capacité à être analyste ? Donc, d’un côté Julie avec ce
voyage qu’elle apporte et qui peut avoir valeur de prélude à une analyse; de
l’autre le psychanalyste avec sa propre analyse, son œuvre propre en demande
de considération, autre voyage qu’il poursuit et qui passe par les rencontres avec
ses analysants.
Conrad Stein appelle cette confrontation de l’offre et de la demande « la
double rencontre» (L’enfant imaginaire, 1971).
Mais l’offre faite à Julie, ne se limite pas au cadre d’une rencontre, elle est
aussi inscrite dans un contexte social. Sa mère téléphonera par la suite et me
glissera : « ma fille est couverte par son père ! », avant même que j’ai pu lui faire
entendre qu’elle a 20 ans et que je refuse de m’en entretenir avec eux. Mais c’est
dit, et entendu... Le contexte social est là, partie de la réalité extérieure. Et en
tension entre ce contexte et l’espace analytique : le psychanalyste et son offre.
Mais ici, cette tension est teintée de ce qui a été le cheminement identificatoire
de l’analyste : aucun psychanalyste n’a commencé par être psychanalyste, il l’est
devenu.
Ce chemin a pu passer par être médecin, puis psychiatre. Ceci se traduit par
un compromis du genre tenir une position de psychanalyste et exercer le métier
de psychiatre. Ce compromis est là, en toile de fond. Et il permet à certaines
personnes d’accéder à la possibilité d’analyser leurs problèmes et de les dépasser.
Nous savons d’expérience que pour ces personnes-là, il n’y a pratiquement pas
d’autre accès possible.
Mais ce compromis ouvre au moins deux questions :
- d’une part : qu’est-ce que doivent la médecine et la psychiatrie à la psychanalyse ?
- d’autre part : dans une demande de psychothérapie, une confusion pourrait-elle exister dans la pensée du demandeur, entre ce que la société et le
psychanalyste seraient supposés lui offrir ?
Du côté de la médecine et de la psychiatrie, la consistance scientifique de la
psychiatrie interroge du côté de sa dette envers la psychanalyse. Ceci précisément à un moment où l’économie financière, vision réductrice de l’économie,
apparaît de plus en plus seule à fixer, sinon à tenter de justifier, les limites de la
rencontre thérapeutique. Si cette dette envers la psychanalyse n’est pas socialement reconnue, qu’adviendrait-il d’une personne ayant pu entreprendre sa
psychothérapie grâce à un tiers-payant, si ce tiers en venait à décider seul de
l’arrêt des séances, manifestant alors clairement qu’il n’a de tiers que le nom mais
point la fonction. La dette envers la théorie psychanalytique est aussi d’actualité
quand sur fond d’harmonisation à des normes dites européennes, le nouveau
statut de psychothérapeute risque d’être défini dans le déni de l’apport de cette
théorie, avec les enjeux de formation qui y sont liés.
Toutefois, pourquoi poser la question uniquement dans ce sens ? Et qu’est-ce que la psychanalyse pourrait devoir à la psychiatrie et à la médecine ?
Avoir été dans le champ de la médecine et de la psychiatrie avant que de
parvenir à celui de la psychanalyse, oblige à vivre certaines expériences. Y a-t-il pour autant dette du psychanalyste ?
La notion d’expérience de la psychiatrie conviendrait-elle mieux ? Des années
après, le psychanalyste parvient à rencontrer autrement les personnes qui vivent
des expériences psychiques aux limites du compréhensible. L’histoire du psychanalyste sera en toile de fond de certaines rencontres analytiques. La rencontre avec
Sarah, dont il sera question un peu plus loin, l’illustre.
Quant à ce qui serait dû à celui qui demande une psychothérapie, et de la
confusion possible entre ce que la société et l’analyste seraient supposés donner,
Julie et plus encore sa mère, amènent implicitement la question du droit aux
soins, sinon du droit à la santé : très vite, ce qui lui serait dû, entre en tension entre
espace analytique et réalité extérieure, imprégnée du contexte social.
Jean-Paul Valabrega dans « L’argent, la dette, le don, la matière symbolique »
(in Phantasme, mythe, corps et sens, 1980,1992) précise que « le droit à la santé »
peut se constituer en revendication et glisser vers la revendication de droit au
bonheur. Droit au bonheur qui s’accompagne toujours d’une revendication de
gratuité. Gratuité chèrement payée, ajoute-t-il.
Pour Julie, le coût de la gratuité risquerait d’être une régression sans fin,
aboutissant au statut de malade. La question du paiement sous-entend la question
de la jouissance dans le symptôme. La psychanalyse a permis de découvrir les
bénéfices secondaires de la maladie qui sont dans le registre sexuel de la jouissance, or le contexte social tend à nier cela. La mère de Julie ne dit-elle pas avec
assurance : « ma fille est couverte par son père ! ».
Le passage au symbolique a-t-il un coût ? Ce sens est-il en dépôt dans le
paiement demandé à Julie ? Cela préfigure-t-il que l’accès au sens nécessitera une
perte, l’acceptation de limites qui permettront un gain de sens ?
Lors des entretiens préliminaires, du temps et une écoute ont été accordés
gratuitement à Julie. Quel est le sens de la gratuité des entretiens préliminaires ?
À « gratuit », le Robert dit : « qui se donne pour rien ». Ce temps, cette attention
ont-ils été donnés pour rien ? Ou est-ce un don de temps pour que la première
rencontre permette réellement un premier échange et que Julie reparte avec
quelque chose qui n’ait pas de prix. Quelque chose qui permette d’espérer une
ouverture sur un « processus en chaîne », que son désir puisse advenir et
s’entendre, et qu’elle puisse être un minimum présente et décideuse ?
Décider, vient du latin decidere qui signifie trancher. Ce temps aurait-il été
donné pour qu’elle puisse trancher le lien ? Sans un don inaugural du psychanalyste ne serait-il pas possible d’espérer y parvenir ?
À la fin du premier entretien, il n’avait pas été question d’argent. Julie était
partie simplement, sans payer, sans demander : elle n’avait pas plus demandé ce
qu’elle devait, qu’elle n’avait pu demander ce qu’elle était venue chercher.
Ne pas la faire payer permettait d’attendre qu’elle s’implique plus et permettait
de pouvoir penser la question du paiement dans la relation, sans s’engager trop
vite et d’une façon qui ensuite pourrait se révéler mal adaptée. Cela permettrait
aussi de pouvoir prendre encore un peu de temps pour penser avant d’accepter
de s’engager. De fait un paradoxe apparaît ici, entre un acte gratuit pour rester
libre de ne pas s’engager, et un don inaugural pour permettre d’espérer qu’advienne le temps de trancher. Peut-être paradoxe à accepter de tenir un certain
temps, sans se laisser forcer la décision.
Ne pas faire payer les entretiens préliminaires serait aussi quelque chose qui
peut déjà être porté au crédit du psychanalyste, quelque chose qui parlerait de
son être psychanalyste. Quelque chose qui annoncerait que s’il est réellement dans
une relation, il ne peut y être réduit à avoir. Mais cela constituerait aussi un doit
du demandeur dans la relation potentielle. C’est-à-dire un débit qui sous-enten-drait qu’il y a aussi place, pour le demandeur, pour que du crédit advienne : déjà
reconnu dans son avoir, le demandeur le serait potentiellement dans son être. Tout
cela se retrouverait implicitement, à la fois dans la gratuité des entretiens préliminaires, et dans le paiement annoncé au demandeur : comme paiement en propre.
Paiement proposé comme un objet d’échange, de transfert, par lequel il pourrait
se ressaisir d’un sens, dans le même temps qu’il se dessaisirait d’une matière.
Demande et offre, crédit et débit, être et avoir, gratuité et paiement: ces
notions sont à la fois séparées et dans le même temps ne prennent pleinement
sens que dans la possibilité de les opposer, de passer de l’une à l’autre, et des
unes aux autres.
Ainsi la gratuité présente et le paiement annoncé, peuvent aider à créer un
espace et un temps potentiels, à la disposition du demandeur. Gratuité présente
et paiement annoncé l’amèneraient à ressentir cette potentialité et à la vivre dans
sa consistance. Une consistance donnée par le psychanalyste qui permettrait de
réamorcer chez le demandeur ce qui pourrait métaphoriquement évoquer une
pompe : une pompe à dette. Cette consistance permettrait de ne pas pomper dans
du vide de sens. Mais pour être garant du tiers dans la relation, le psychanalyste
devra se garder de l’illusion de toute puissance que peut susciter ce don.
Le terme de pompe comporte l’ambiguïté que l’un pomperait l’autre. Mais
parfois dans la vie, c’est ce qui se passe. Dans la relation analytique, la notion
de pompe déboucherait plutôt sur la notion d’échange dans une rencontre impliquant deux personnes. Échange à penser et à vivre. Des images de mouvements
comportant la notion de vie, tels le vent, la marée ou les courants marins peuvent
aider à se représenter un jeu d’appel remettant en mouvement, réamorçant des
échanges. La gratuité des entretiens pouvant être alors comme un vide créé. Un
vide qui susciterait un appel. Un appel pour que la vie s’y engouffre.
Winnicott a précisé en quoi l’environnement familial de l’enfant était fondamental pour son développement. Dès le temps des entretiens préliminaires, le
psychanalyste tente de créer, de recréer un espace et un temps pour rejouer et
comprendre : en un lieu donné et en un temps donné, vivre et comprendre ce qui
n’a pas pu l’être, en un autre temps, dans un autre lieu. Ce serait peut être là, un
dû que viendrait chercher le demandeur. Dû par les parents, et ressenti comme
ayant manqué. Un dû qui serait repris, relayé par le psychanalyste.
HERVÉ – LE TEMPS DE LA RESTAURATION DE LA CAPACITÉ DE
JOUER : LE MANQUE ET L’ABSENCE EN JEU.
Hervé a 28 ans. Il en avait 21 quand il est venu réclamer son dû : à cette
époque, dû de la société et dû du psychanalyste étaient confondus. Progresser
nécessitait de dégager l’un de l’autre. Ce qui a manqué des parents se terre
masqué et rationalisé, derrière le dû de la société. Les sept années qui ont suivi,
ont été entrecoupées par la répétition d’interruptions : service militaire et stages
amenant désamorçages puis réamorçages de la relation. Son adolescence avait
été marquée ainsi d’une série d’interruptions, de mises en internat. Il s’était alors
gravement déprimé, mais son père n’avait jamais accepté qu’il entreprenne une
psychothérapie. Hervé a le sentiment que son père a empiété sur sa continuité
en lui infligeant la solitude.
Hervé était, lui aussi, venu pour des difficultés dans ses études. Et depuis
leur fin, il ne parvient pas à s’intégrer à la vie professionnelle. Comme si ses
études ne pouvaient déboucher sur rien de concret, et restaient vides de sens.
Hervé a du mal à exister, à savoir qui il est. Son héritage est lourd : aîné des
garçons mais cadet, il porte le prénom de son grand-père paternel, mort alors que
le père était adolescent. Son père, lui, a dû cesser les études à la mort de son propre
père et travailler dans l’entreprise familiale pour faire vivre la mère et les frères
plus jeunes.
Hervé semble rechercher le fil de son existence, au fil des séances. Sa plainte
se répète, inlassablement. Plainte d’autant plus dure à entendre que je ne suis pas
en mesure de le soulager. L’écouter, le plus souvent sans rien dire ni interpréter
un matériel pas encore mûr, l’aide progressivement à exister, à se sentir vivre dans
la relation. Être écouté semble lui avoir fait défaut. Le silence du psychanalyste
ressitue son sentiment de vide dans la rencontre analytique. La place laissée libre
est à habiter par lui, et non plus par un autre.
Recevoir ce qui est transféré, l’accepter, s’en laisser pénétrer : cela semble être
dû par le psychanalyste à Hervé. A priori il nous est demandé de nous adapter, de
donner ce qui a manqué. Mais nous devrons tôt ou tard amener l’analysant à sortir du fantasme que tout peut être réparé, restauré, afin qu’il parvienne à accepter
la frustration, à élaborer le manque, la castration, et à accepter les limites.
Pour l’heure il s’agit de maintenir la relation, d’éviter les désamorçages et
de proposer un silence vivant face au manque dont Hervé se plaint. Maintenir
ainsi, dans une préoccupation thérapeutique, une relation permettant de jouer ce
qui n’a pas pu suffisamment se jouer dans la relation aux parents.
Pour Hervé tout un temps préalable d’adaptation, sinon de réparation est
incontournablement dû.
Quelque chose se passe au moment où nous acceptons de nous « préoccuper »
d’une personne : Winnicott dit que si la « préoccupation maternelle primaire »
(1956) a fait défaut, le bébé requiert ensuite de sa mère une préoccupation thérapeutique. Et il ajoute que cela demandera à la mère beaucoup d’énergie.
Pour Hervé, ce n’est qu’après des années que j’ai compris ce que j’avais pressenti lors du premier entretien, où il évoquait pour moi le souvenir d’un ancien
autiste. Hervé s’était fait restaurer chirurgicalement la cloison nasale. À la séance
suivante, avait surgi le souvenir que, tout petit, il se cognait la tête sur le montant
de son lit à barreaux. C’était ainsi qu’il s’était dévié la cloison nasale... L’épisode
du lit à barreaux amène à penser que déjà bien avant cela, quelque chose n’allait
pas entre les parents, et que la mère n’avait pas eu toute la capacité d’adaptation
requise pour son bébé. Que s’était-il passé entre la mère, le père et Hervé, dès ce
temps-là ? Recevoir, écouter, accompagner Hervé, m’avait amené à accepter implicitement de reprendre quelque chose de la relation à trois : mère, nouveau-né et
père.
Selon Winnicott, la « préoccupation maternelle primaire » ou « capacité maternelle primaire », capacité de la mère de s’identifier à son nourrisson, permet au
nouveau-né de terminer de naître psychiquement, alors qu’il est né physiquement.
Cette attention de la mère à maintenir l’illusion nécessaire le temps nécessaire,
amènera l’enfant à son rythme, au désillusionnement qui lui permettra ensuite
de faire face à la réalité extérieure et aux frustrations qu’elle amène. Cette
attention est, selon Winnicott un état de « maladie normale » passagère qui ne peut
être que si la mère peut accepter un état de dépersonnalisation transitoire, que si
elle est « capable d’atteindre cet état d’hypersensibilité – presque une maladie –
pour s’en remettre ensuite ». Ceci est favorisé par la présence en arrière plan du
père protégeant la mère et le bébé.
Patrick Miller dans un article paru en 1996 dans Topique (n°60), intitulé « La
jeune femme et la mort », relie l’état de dépersonnalisation transitoire de l’analyste en séance, dont parle Michel de M’Uzan dans son article « Contre-transfert
et système paradoxal » (in De l’art à la mort, 1977), à celui dont parle Winnicott
à propos de la mère du bébé. Il reprend la question du refus du féminin et la met
ainsi en travail dans le dispositif psychique de l’écoute analytique : l’attention
flottante de l’analyste pouvant parfois le conduire à des états de dépersonnalisation transitoire, cet état psychique rejoint alors la capacité maternelle primaire
si la neutralité est effectivement en jeu.
Dès le début de notre rencontre, il me semble avoir été requis par Hervé dans
ce registre : accepter de rejouer avec lui, ici et maintenant, quelque chose du
temps de cette relation de la petite enfance. Certes ne sera jamais donné ce qui
a manqué, mais ce n’est que par un aménagement de la relation actuelle que
pourra être dépassé ce qui jadis fit défaut. Balint emploie pour cela le terme de
« renouveau » dans Le défaut fondamental (1968).
Là serait le dû du psychanalyste à Hervé : lui permettre de vivre la séparation
et l’absence de façon supportable.
Après tout ce temps de silence et d’écoute, survient une séance qui commence
mal : je ressens un énervement intense, j’ai du mal à tenir en place sur mon fauteuil, et j’ai la plus grande peine à l’accepter. Il m’énerve, plus exactement il m’horripile. Ma pensée va alors à sa dette flottante. Hervé a une particularité : à la fin de
la séance, il n’a que rarement l’appoint, il est ainsi soit en débit soit en crédit. Ses
séances sont presque totalement payées par un tiers, institutionnalisé. Jusque là,
et à ce niveau de la réalité, son implication est restée relative. L’impression me vient
qu’il fait de moi ce qu’il veut. Il m’insupporte, et je serais tenté de lui fixer un ultimatum. Mais un ultimatum ne serait pas plus adapté que d’exiger dès maintenant
qu’il s’implique plus dans la réalité du paiement de ses séances. Me revient alors
l’article de Winnicott sur « La haine dans le contre-transfert» (1947). Prendre
conscience que je le haïssais, me permet de me détendre. Cette haine m’aurait
poussé à le mettre dehors : hors de ce bureau où je ne me sentais plus bien du tout.
« Haine pour haine » disait Winnicott, après avoir précisé que si la haine ne peut
pas être atteinte, alors l’amour ne pourra pas être à portée.
Hervé me masque sa dette, et derrière ce masque : son désir, sa castration. Il
résiste ! Soudain je l’entends dire :
«... dès que je n’ai pas quelque chose, je m’effondre... quand j’étais petit, je
déconnais à l’école, ça allait bien en 5e, en 4e, il n’y avait pas plus relationnel
que moi... ce n’est pas facile quand on a eu un père brillant, pour un fils de se
situer... en plus il y a eu un moment où je m’en sortais... je réussissais... après
j’ai eu honte... et comme on n’avait jamais parlé en vérité avec mes parents... je
n’osais pas parler... » et il ajoute : « un père qui était rarement là de plus... »
Mais c’est le temps de la fin de la séance. Je le lui signifie. Soudain je perçois
que l’énervement, c’est lui qui le ressent maintenant : il tourne en rond dans la
pièce, semblant ronger son frein. Il paye sa séance et précise : « je vous en dois
une ! ». Il voudrait prolonger la séance, la question de sa dette devenant le
subterfuge pour rester. J’ai tenu, et cela m’a coûté : j’étais tenté de « le lui faire
payer » sans plus attendre. Mais lui faire payer quoi ? Ce que recouvre la dette
évoquée par Hervé, c’est le manque, l’absence. Dans l’enjeu d’une absence
qu’Hervé m’a infligé, il s’agit de reconnaître le manque du père absent et l’attente
du fils, transférés ici et maintenant. Et derrière le manque du père, se dissimule
vraisemblablement le manque de la mère. Mais de l’absence de quel père, et de
l’attente de quel fils s’agit-il ? Absence du père d’Hervé, ou absence du grand-père d’Hervé ?
Grand-père mort, dont le père d’Hervé lui avait « donné » le prénom. Et ce
prénom le lui avait-il donné comme le racontait l’histoire familiale ? Son père
ne lui avait-il pas plutôt pris son prénom ?
« Je vous en dois une ! »
C’est probablement par rapport à cela qu’Hervé n’arrive pas à payer et veut
me faire payer : « haine pour haine » renvoie ici à prendre conscience qu’il s’agit
d’absence pour absence, dans un acting où il m’assigne à tenir la place qui fut
autrefois la sienne : attendre le père qui ne vient pas, et lorsqu’il arrive... devoir
ravaler la plainte qui ne pourra pas être « parlée en vérité », devoir rester avec le
sentiment de manque... et avoir une furieuse envie de le lui faire payer.
Prendre conscience de ma haine dans le contre-transfert, m’a amené à prendre
conscience de mon envie de le mettre dehors. Et lorsque Hervé dit : « quand on
a eu un père... », n’est il pas précisément en train de dire sa haine envers lui, de
tenter de le mettre dehors, en parlant de lui au passé, comme si ce père était déjà
mort ? N’est-il pas en train d’essayer de se dégager de son père : le père attendant
le grand-père mort qui ne viendra jamais plus ?
Ou bien est-ce dans Hervé, au fond d’une crypte, le père en deuil du grand-père mort, père qui ne veut pas le quitter, lui Hervé ? (L’écorce et le noyau, 1978,
de Nicolas Abraham et Maria Torok).
Si je n’avais pas pu prendre à temps conscience de cela, et tenir sans représailles face à sa destructivité, remise en mouvement dans la relation
transféro-contre-transférentielle, la suite de l’histoire aurait pu devenir : « j’ai eu
un psychanalyste, je l’ai poussé à me mettre dehors ! »
Quelques séances plus tard Hervé dira :
«... j’ai le sentiment d’avoir été abandonné par mon père... je ne pourrai pas
le lui dire... chaque fois que je le lui dis, que je me plains... ça le met en colère :
il me dit que ce n’est pas de sa faute... »
Si Hervé évoque le sentiment de culpabilité du père, il ne peut pas encore
prendre conscience qu’il a pris de son père et repris à son compte ce sentiment
transmis et hérité, qu’il est englué dedans, et qu’il y a là quelque jouissance...
Ainsi il ne parvient pas à percevoir que ce n’est pas tant qu’il n’arrive pas à dire
sa plainte à son père, mais à la lui faire entendre et reconnaître...
Qu’y aurait-il à entendre et à reconnaître ? Que le père entende et reconnaisse une dette envers lui ? Ou qu’Hervé reconnaisse sa dette envers son père ?
Une dette aurait-elle été contractée par le père envers le fils, lorsqu’il lui avait
à la fois pris et « donné » son prénom ? Et sur quoi reposerait une telle dette ?
Probablement en partie sur le déni chez le père de son propre sentiment de
dette, et sur son sentiment de culpabilité dans lequel Hervé se retrouverait
confondu.
À ce temps de l’analyse, Hervé ne parvient pas à se représenter et à accepter
le manque et l’absence de son père, et encore moins à se représenter le manque
de sa mère à une période plus primitive. Il butte sur une demande impossible :
que le père ressente et accepte lui-même, le manque et l’absence. C’est ce qui
se rejoue dans l’acting de son absence, dont le sens est vraisemblablement
préfiguré dans la phrase : « je vous en dois une ! »
C’est ici la raison de l’expérience analytique en cours : lui rendre supportable l’absence et le manque, et qu’il parvienne ainsi à se les représenter. Que ce
qui n’avait pas pu se jouer avec les parents dans le temps de l’enfance, puis de
l’adolescence, puisse se rejouer au cours des séances : dans l’expérience partagée
de la présence vivante et silencieuse du psychanalyste, dans une activité acceptée
comme pouvant être sans but, ainsi que dans l’expérience d’un temps et d’un
espace qui survivent aux attaques de son absence. Et qu’Hervé puisse par là
développer sa propre identité.
Il n’en est pas encore à prendre conscience qu’il est englué dans son père,
préoccupé d’un deuil non achevé par son père, deuil de quelqu’un qu’il n’a pas
connu. Son parcours identificatoire en est transformé en labyrinthe. Labyrinthe
funeste : espace et temps liés au mort (autre Hervé), lieu d’attaques sans cesse
répétées dont Hervé a à sortir, sauf à en tomber malade. Ce fut le cas à l’adolescence : « pompé » et épuisée dans sa vitalité à se débattre sans pouvoir en
sortir, dans des liens l’aliénant aux satisfactions narcissiques d’un ou des deux
parents, et étant plus exposé à cause du dysfonctionnement du couple parental,
évident à cette époque.
Hervé avait probablement eu à jouer pour ses parents un rôle pour adulte, qui
ne lui permettait pas de jouer en enfant, autant que de nécessaire. Il n’en avait
pas les moyens et ne pouvait en comprendre le sens.
Du sens reste à trouver, à créer...
SARAH – LE TEMPS DE L’ACCÈS À LA REPRÉSENTATION DU
MANQUE ET DE L’ABSENCE, PUIS DE LA RECONNAISSANCE DE LA
DETTE.
Sur Sarah aussi, plane depuis toujours l’ombre de la mort. Telle une mauvaise
fée penchée sur le berceau, plane l’ombre d’une jeune tante maternelle, puînée
et morte à l’adolescence. Son prénom figure là, parmi les siens. Aussitôt dépassé
l’âge de la morte, l’idée du suicide avait envahi Sarah.
Depuis l’adolescence, Sarah avait rencontré psychiatres et psychanalystes.
Elle était arrivée dans un élan pour se sortir d’un divan où elle se sentait
manipulée... Sarah était désespérément en quête d’elle-même : c’était une
« question de vie ou de mort ». Toute petite, elle avait été gravement malade et
hospitalisée, seule.
Elle ressentait depuis toujours beaucoup de violence dans la relation à sa
mère : elle se sentait soit happée par elle, dans une proximité de « confidente »,
soit rejetée. La mère apparaissait dans un deuil non achevé de sa jeune sœur, ainsi
que dans une relation conjugale difficile. Sarah était, au début de notre rencontre,
dans le fantasme de pouvoir rendre sa mère malade. Leur relation apparaissait
engluée dans l’angoisse et le sentiment de culpabilité.
Le père de Sarah apparaissait avoir mis la main sur sa fille, dans une
possession rigide et impulsive. Il pouvait devenir violent : précisément quand elle
tentait de s’émanciper. À travers elle, il semblait régler des comptes avec les
femmes et plus précisément avec sa propre mère. Et aux yeux de tous, c’était
Sarah qui semblait enfermée dans un statut de fille « folle ».
De plus cet homme avait une jeune sœur vraisemblablement psychotique,
morte « foudroyée » par un cancer du sang dans le temps qui avait suivi la mort
de leur père. À cette époque Sarah était enfant. Le père ne parlait jamais de sa
sœur. Mais l’image de cette sœur apparaissait projetée sur Sarah : autre ombre
d’une autre tante morte.
Depuis maintenant des années Sarah est sortie de la répétition d’hospitalisations qui survenaient dans des expériences de dépersonnalisation. Après des
années d’errance, elle est parvenue à vaincre son inhibition : elle a acquis aisance
et stabilité professionnelle.
Après des années d’analyse, elle est partie vivre sa vie, loin des parents. Dans
le même temps, me quitter, tout en pouvant de temps en temps revenir permettait
que soit joué dans le transfert et le contre-transfert quelque chose qui n’avait pas
pu se dénouer avec les parents à la sortie de l’enfance. Cela était à vivre, à deux,
dans le respect du temps nécessaire pour mûrir.
C’est au décours de ce temps que se situent les séances dont il va être question.
C’est à un moment où elle apparaît revenir poursuivre son analyse, et se risquer
à avancer vers le temps de la fin des séances.
Trois semaines avant la séance dont je vais parler, elle était arrivée bouleversée : l’homme avec qui elle entretenait une relation affective et qu’elle avait
réalisé ne pas aimer, n’acceptait pas la rupture et la harcelait. Elle se sentait
coupable de la souffrance de cet homme, et pouvait relier son sentiment de culpabilité aux violentes réactions de son père lorsqu’elle s’émancipait. De plus, elle
était consciente que dans les relations affectives, notamment avec les hommes,
elle donnait toujours plus qu’elle ne recevait. À la fin de la séance, elle était
partie sans payer. Je ne le lui avais pas fait remarquer, attendant la séance suivante
pour en parler. Quelques minutes plus tard, elle était remontée, gênée, pour me
régler. Sa gêne d’alors contrastait avec son assurance en partant quelques instants
plus tôt. Resté seul, je réalisais que durant toute la séance, j’avais été dans l’incapacité de me souvenir de l’erreur de paiement de la séance précédente, donc d’en
parler. Son crédit, ici, était important. Je l’avais refoulé. À propos du paiement
de ses séances, Sarah nous met la plupart du temps en compte. Mais je suis le
plus souvent son débiteur obligé !
À la séance suivante, Sarah arrive avec un rêve :
«... j’étais dans la maison de mon enfance... la femme qui l’avait achetée
l’avait entièrement refaite... elle était toute moderne... comme un musée d’art
moderne ... elle avait été refaite par la nouvelle propriétaire... c’était magnifique... j’étais dans la cuisine, il y avait un présentoir, avec quelque chose de
curieux... je ne sais pas quoi... je passais alors à la salle d’à côté... elle arrivait...
présentée dans son cercueil... j’étais alors dehors... je voyais la maison de loin...
toute peinte de noir... je m’éloignais... le sens est clair : c’est la mort de mon
enfance !
... qu’est-ce que j’ai pensé à mes années d’études, à mes amis, à mes copains
d’école... en venant ici... sur le trajet... qu’est-ce que j’ai pleuré... ça s’est arrêté
quand j’étais à 3/4 d’heures de Bordeaux... l’homme avec qui j’étais ne m’embête
plus... il n’apparaît plus dans ma vie... »
Puis peut être abordé son départ à la fin de la séance précédente, suivi de son
retour précipité pour payer, ainsi que le refoulement probablement partagé de
l’erreur du précédent paiement : «... j’ai réalisé que mon psychanalyste c’était pas
mon copain... ce n’était pas quelqu’un que je venais voir comme ça, sans payer...
je ne pouvais pas partir comme ça... »
À la suite de quoi Sarah me demande quel est ici son « crédit », elle n’arrive
pas à se repérer. En l’y aidant, c’est en quelque sorte une restitution de dette qui
s’opère. La restitution de ce qui est à elle, et pas à moi. C’est la limite entre deux
(inter-dit) qui est demandée et précisée : pouvoir ainsi rejouer autrement la relation
de main mise, avec le père, et sortir de la répétition.
Elle ajoute alors : «... j’en fais toujours plus... plus qu’il ne faut... c’est comme
ça avec tout le monde... mes parents m’ont quand même donné... ils ont fait
beaucoup pour moi... mes parents auraient pu être infiniment mieux... mais ils
auraient pu être infiniment moins bien ! »
Je lui fais remarquer qu’elle parle là du manque, que c’est là quelque chose
que chacun de nous pourrait dire de ses propres parents. Elle en est apaisée. Elle
semble ne plus se sentir tant coupable. Elle se sent comme tout le monde.
En remontant payer, après avoir pu réaliser que son psychanalyste n’était pas
son « copain », n’était-ce pas cela qu’elle revenait chercher ? Mais je garde cette
interprétation pour moi. Quelques instants plus tard, je l’entends dire, alors qu’elle
me paye la somme exacte : « Je vous paye ce que je vous dois : je vous donne ce
que je vous dois... je me donne à moi ce que je me dois ! »
Sarah est sortie de la confusion : elle reconnaît devoir à ses parents, accepte
qu’ils lui aient donné ce qu’ils pouvaient et pas donné ce qu’ils n’avaient pas.
Elle peut se représenter ce qui lui a manqué et l’accepter ainsi. Elle sait aussi
ce qu’elle ne doit pas à ses parents : là où sentiment de culpabilité et sentiment
de dette apparaissaient si mêlés. Elle accède au sens de la dette, peut se la représenter dans un circuit ouvert et non plus fermé : la dette ne pouvant alors qu’être
transmise.
Ghyslain Lévy précise dans Un patient est remboursé (1986) : «... cet échec
du sujet à accéder au sens de la dette, c’est-à-dire son impossibilité à se représenter la dette comme ne pouvant être que transmise, aboutit donc aux situations...
(qui) sont exactement celles où la dette, exprimée en terme de dette de vie,
n’admet que sa liquidation, dans un remboursement intégral/exhaustif, en un
solde de tout compte qui ne tolère aucune survivance. Ces situations se fondent
sur ce paradoxe mortel auquel le sujet se trouve soumis : avoir le droit de vivre
doit être payé au prix de sa vie. »
Cela a pu être rejoué dans le transfert : elle y reconnaît ce qu’elle doit et ne
doit pas.
Mais comment Sarah est-elle parvenue à la représentation permettant la reconnaissance de sa dette ?
D’abord il y a eu au fil des séances, tout un temps de jeu avec l’argent comme
« matière symbolique ». En devenant le débiteur obligé d’un sens caché dans les
paiements, j’ai contracté une dette de jeu envers elle. Contracter vient du latin
contrahere qui signifie resserrer : Sarah a transféré ici sa relation resserrée aux
parents.
Dans l’acting des paiements inexacts, l’argent trop perçu est de la « matière
symbolique » projetée sur moi. Il y a eu tout un temps où quoique que je dise,
cela ne changeait rien. J’avais à accepter la projection et le jeu.
Sarah n’avait, pas plus que moi, demandé à ses parents d’être dépositaire de
quelque chose, chargé d’un sens caché. Me faire rentrer dans ce jeu, était s’assurer que je devenais bien placé pour résoudre l’énigme. Énigme reçue des parents.
Tant que je n’interrompais pas le jeu et la relation, je restais redevable d’une
dette contractée à l’insu... de mon plein gré. J’étais engagé. Nous retrouvons un
aspect du paradoxe évoqué avec Julie, au temps de l’entretien préliminaire. Le
lien ainsi contracté me resserrait à Sarah : je ne pouvais alors pas plus la quitter
qu’elle ne pouvait quitter ses parents. En effet elle pourrait toujours venir me
demander ce que je lui devais. Et là pas question de rendre la monnaie : il s’agit
de faire rendre du sens à cet acting, de lui faire prendre sens. À une certaine
époque, dans le deuil des parents, toute rupture dans la relation de Sarah avec
eux les aurait vraisemblablement mis en danger.
Julie, Hervé et Sarah se sont tous trois retrouvés dans une impasse à l’adolescence. Sarah et Hervé n’ont pas attendu leur adolescence pour être mal dans
leur vie.
Retrouver le sens de la vie, là où son cours semblait s’être inversé, les a
amenés à faire appel à la capacité d’adaptation d’un psychanalyste pour créer,
recréer l’espace et le temps d’une relation où la confiance puisse se vivre. Espace
et temps d’un « renouveau ».
En utilisant un langage métaphorique, dès l’entretien préliminaire avec Julie,
cela nécessitait d’amorcer la pompe à dette en donnant de la consistance à la relation. Consistance ressentie dans la gratuité des entretiens préliminaires et le paiement annoncé des séances. Amorçage ainsi de la relation par un don susceptible
de créer, recréer un appel aux mouvements d’échange, propres à la vie. Nécessité
d’un amorçage tangible là où l’absence et le manque se font précisément sentir dans
la difficulté d’accéder à leur représentation. C’est pourquoi dès ce moment, il s’agit
de pomper ni sans « matière symbolique », ni dans le vide de sens.
Avec Sarah et Hervé, cet espace et ce temps sont longtemps apparus précaires.
Accepter d’être avec eux sans qu’il y ait de but à notre activité était essentiel :
Winnicott dit dans « Jouer. L’activité créative et la quête de soi » (in Jeu et réalité,
l’espace potentiel, 1971) que le thérapeute doit accepter de tenir une position
« professionnelle », position à ne pas « abandonner... en revenant au rôle de l’analyste intelligent ». Tenir une position professionnelle et se garder d’être un
« analyste intelligent », n’est-ce pas maintenir dans sa pensée à la fois la métapsychologie et le jeu ?
Pour Hervé, quelques années auront été nécessaires pour qu’il parvienne à
jouer. Le jeu est alors apparu teinté d’une ambiance de tournoi : armure, lance,
monture et armoiries sont au programme.
À l’expérience, il est apparu que ne pas se ressaisir de l’argent, monnaie
d’échange dans un jeu possible à deux, enlevait beaucoup de consistance à
l’échange. Dans un premier temps, cela nécessite d’être patient : l’argent étant
alors pour le patient peu connecté aux réalités extérieures. Mais cela nécessite
aussi d’être attentif à ne pas laisser passer le temps de trancher, de décider :
moment où l’argent devient accessible au patient, dans une connexion avec la
réalité extérieure. Le jeu est là, entre ce qui pourrait glisser vers une soumission
à la réalité extérieure, ou vers une déconnexion d’elle.
Jouer avec Hervé, c’était sortir de l’impression qu’il se jouait de moi,
comprendre ce qui se jouait, et ainsi transformer la mise qui restait sur le tapis
séance après séance, en sens à gagner. Avec l’espoir qu’ultérieurement Hervé
parvienne à prendre conscience qu’en ayant aimé d’une façon non élaborée, il
avait fait des choses qui avaient pu engendrer de la haine chez son analyste. Et
que par cette prise de conscience, il puisse quitter « la position du petit enfant...
qui ne peut pas encore comprendre ce qu’il doit à sa mère » (D.W. Winnicott, La
haine dans le contre-transfert, 1947). Ainsi tenter de transformer par le jeu en dette
de Je, ce qui s’annonce dans « je vous en dois une ! »
Jouer amène à créer, et créer à se sentir exister. Restaurer le jeu et la capacité
de créer, ouvre et libère en permettant de sortir de « l’ignorance primaire de la
dette », de la reconnaître. Mais sauf à risquer d’enfermer l’analysant dans un
circuit fermé de dette, lorsque le sens affluera, le psychanalyste « respectera la
règle du jeu » et ne demandera pas si le sens a été « créé ou trouvé ».
Quant à Sarah, son Je apparaît clairement avoir renforcé le sentiment de sa
propre réalité, et rétabli la réalité d’autrui en tant que personne telle qu’elle est.
En prenant conscience qu’elle n’a pas à faire avec ses parents comme s’ils avaient
été infiniment mieux, ou infiniment moins bien, elle parvient à reconnaître sa dette
envers eux. Elle parvient aussi à rouvrir le circuit de dette dans lequel elle était
enfermée, et qui était jusqu’alors essentiellement un circuit familial en boucle
fermée. Quand elle dit : « Je vous paye ce que je vous dois : je vous donne ce que
je vous dois... je me donne à moi ce que je me dois ! », l’ouverture est là et le
départ devient envisageable...
Au-delà des « doubles rencontres », il reste au psychanalyste à reconnaître
encore certains aspects de sa dette. Dette envers de nombreux autres psychanalystes, dont ceux cités ici. Donald Woods Winnicott y tient une place importante.
La psychanalyse est pour lui « une forme très spécialisée de jeu mise au service
de la communication avec soi-même et avec les autres ».
Dette de jeu et dette de Je transmises, que Winnicott avait lui-même
contractées auparavant. Il poursuit (p. 60) dans son dernier livre Jeu et réalité,
l’espace potentiel paru en 1971, l’année de sa mort : «... Il serait bon de rappeler
constamment à l’analyste non seulement ce qu’il doit à Freud, mais aussi ce que
nous devons à cette chose naturelle et universelle, le jeu. »
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