2002
TOPIQUE
Méditations autour de la dette
Marie-Thérèse Couchoud
26 av Foch 78120 Rambouillet
L’idée qu’une pensée collective latente reste le moteur de toutes les productions humaines qui ne sont pas justifiées par la rationalité est au cœur de ces méditations
autour de la dette. L’hypothèse d’une pensée magique latente, examinée ici, ouvre ainsi à
une mise en perspective des champs d’observations que la notion de dette permet d’explorer.
En toile de fond de ce travail, l’approche anthropo-ethnologique permettra d’en examiner
les implications dans une perspective psychanalytique. Tandis que la notion d’un investissement narcissique de l’ombre sera proposée comme lieu de franchissement de cette double
ouverture, faisant jouer la notion de libido narcissique mais aussi celle d’un investissement
narcissique des représentations culturelles. Et c’est bien alors la dynamique du narcissisme
de la pensée qui sera introduite avec l’idée qu’une pensée magique latente est au fondement
des liens et des formes d’échanges qui s’établissent entre les hommes.Mots-clés :
esprit des choses, potentialité magique, pensée magique latente, cycle de réciprocité, fait social total, transmission.
The idea of latent collective thought as the driving force of all human
production that is not justified by rationality, is at the heart here of the author’s musings
on the notion of debt. The hypothesis concerning the presence of latent magic thought, as
examined here, opens up new perspectives in the fields of observation that the notion of
debt allows us to explore. As a backdrop to these concerns, the anthropologicalcumethnological approach allows us to examine the implications of this from the psychoanalytical point of view. While the notion of veiled narcissistic investment is offered as the
threshold of this double opening, bringing into play the notion of the narcissistic libido
but also that of the narcissistic investment of cultural representations, it is then the dynamics of the narcissism of thought that can be introduced along with the idea that latent
magic thought is at the basis of the bonds and exchange patterns that grow up between
members of mankind.Keywords :
The spirit of things, Magic potentiality, Latent magic thought, Reciprocal cycle, Total social fact, Transmission.
L’idée qu’une pensée collective latente reste le moteur de toutes les productions humaines qui ne sont pas justifiées par la rationalité est au cœur de ces
méditations autour de la dette. L’hypothèse d’une pensée magique latente,
examinée ici, ouvre ainsi à une mise en perspective des champs d’observations
que la notion de dette permet d’explorer. En toile de fond de ce travail,
l’approche anthropo-ethnologique permettra d’en examiner les implications
dans une perspective psychanalytique. Tandis que la notion d’un investissement
narcissique de l’ombre sera proposée comme lieu de franchissement de cette
double ouverture, faisant jouer la notion de libido narcissique mais aussi celle
d’un investissement narcissique des représentations culturelles. Et c’est bien
alors la dynamique du narcissisme de la pensée qui sera introduite avec l’idée
qu’une pensée magique latente est au fondement des liens et des formes
d’échanges qui s’établissent entre les hommes.
Ce qui définit la différence entre une société qui se fonde sur le langage et
une société animale s’établit en partie sur le fait que le système des échanges
qui caractérise une telle société a d’autres fondements que les besoins à satisfaire. Car en effet le circuit de la dette, qui repose sur la réalité d’un circuit du
don, appartient à ce que les anthropologues définissent comme étant un
phénomène social total, ce qui dès lors fait obstacle à considérer la société
humaine comme un simple rassemblement d’individus. Et qu’une force vive
se manifeste dans ces phénomènes fondamentaux permet de comprendre
comment l’acte magique procède d’une pensée collective latente qui est aussi
au fondement du circuit de la dette tel qu’on peut le concevoir du point de vue
de la psychanalyse.
La notion de système social total recouvre en effet diverses formes
d’échanges où se font jour les effets d’une pensée latente et collective proposée
ici comme étant dans l’ordre d’une potentialité magique, ce qui va dans le sens
des développements d’un auteur comme Marcel Mauss. Dès que nous arrivons
à la représentation des propriétés magiques, nous sommes en présence de phénomènes semblables à ceux du langage
[1]. Et à reconsidérer les productions de
l’activité sociale à partir de formes plus fondamentales qui permettent de repérer
les cycles de réciprocité, comme il en est du système de l’échange, il apparaîtra
que dans les choses échangées puisse exister une force, équivalente à une
dynamique pulsionnelle, qui oblige les dons à circuler.
Phénomène fondateur du circuit de la dette et du don, l’échange est au
principe d’une dynamique des liens sociaux. C’est en cela que, loin de caractériser les civilisations primitives comme on pourrait le croire, cette observation
nous conduira au contraire à postuler une forme de pensée à la fois universelle
et toujours permanente. Sur le plan de la sociologie et en première approche,
nous pourrions dire ainsi que la transmission d’une chose créé un lien juridique.
Tout le droit coutumier s’établit sur cette option basale de lien juridique qui va
contribuer à une théorie générale de l’obligation sociale. Or ce qui importe
pour comprendre la pensée magique latente est que ce lien juridique repose sur
un lien d’âme, car la chose donnée a une âme et c’est cette âme qui donne prise
magique sur le donataire. Dans les sociétés primitives le lien de droit est fondé
sur cet esprit des choses.
C’est ainsi que deux questions vont introduire aux travaux de Marcel Mauss
[2]. En tout état de cause en effet y a-t-il une règle de droit selon laquelle dans
les différents types de sociétés primitives ou archaïques le présent reçu est
obligatoirement rendu ? Dans le cas contraire quelle force y a-t-il dans la chose
qu’on donne pour expliquer le fait que le donataire la rend sous peine de
malédiction et de mort ? Ces deux questions vont gouverner la recherche de
Mauss tandis que la circulation du don et de la dette sera étudiée à partir de ce
qu’il définira comme étant un système de prestation totale qui s’appuie sur une
croyance. C’est en effet la croyance en la notion magique de mana qui est la
clef de ce phénomène social avec l’obligation absolue de rendre et de faire
circuler les dons sous peine de perdre ce mana.
Ainsi toute transaction met en œuvre la transaction suivante et il est évident
que l’obligation absolue de rendre repose sur l’obligation absolue de recevoir.
Il apparaît enfin que cette pérennité des échanges se nourrit de croyances collectives à l’idée que si l’esprit des choses anime la chose elle-même c’est l’esprit
des choses qui, de ce fait, est la matière même du don. Et ce qui en outre fonde
la circularité des échanges est que l’esprit des choses tend toujours à revenir à
son lieu d’origine. Tel est le régime des croyances qui mobilise le paradigme
des échanges et nous permet d’être plus attentifs au travail de la pensée magique
latente que nous allons retrouver au fondement des liens d’obligation, mais
aussi au principe des liens de transmission qui se tissent dans le processus
d’humanisation. Évidemment introduire cette notion dynamique et la resituer
dans ce contexte d’obligation sociale impliquera d’avoir à en examiner le
versant narcissique sur lequel repose la notion d’investissement.
L’ÉCHANGE COMME PHÉNOMÈNE PRIMITIF ET COMME FAIT
SOCIAL TOTAL
Examinons tout d’abord le fait que l’échange soit conjointement le
phénomène primitif et un fait social total, ce qui engage à en examiner les
conséquences. Si toute culture peut en effet être considérée comme un ensemble
de systèmes symboliques qui organisent les liens sociaux, les deux ordres de
faits, le psychologique et le culturel, qui à la fois procèdent d’une vie sociale
et contribuent à une vie sociale comme système de relations ne sont pas, comme
on pourrait le croire, dans un rapport de causalité directe. Ainsi pour l’ethnologue la traduction psychologique de faits culturels ne serait que l’expression
d’une structure proprement sociale. Or ces mêmes présupposés qui seront
exploités par les théories structuralistes, se retrouveront au fondement d’un
texte comme
Essai sur le don
[3] et viendront d’une certaine façon s’y pervertir
pour ouvrir le champ à d’autres perspectives.
M. Mauss aura-t-il alors cru possible d’élaborer une théorie sociologique
du symbolisme plutôt que rechercher, à l’origine de la société, une structure
symbolique ? C’est bien là sans doute l’origine de la querelle que va lui intenter
le structuralisme qui ne s’y reconnaît pas. Mais c’est aussi la difficulté auquel
va se heurter son projet d’identifier ce qu’il définira avec l’idée de fait social
total. Car la thèse d’un fait social total, qui fait jouer la notion de structure,
introduit à un malentendu où viendrait se confronter et la thèse structuraliste
et le projet d’une théorie sociologique du symbolisme. Tout bien considéré,
l’équivoque reposerait sur une opposition entre le moi psychologique et l’autre,
le culturel, qui habite le moi
[4]. Et c’est à résoudre cette difficulté que M. Mauss
fera appel à une notion d’inconscient qui se démarquera de la topique freudienne
et pourra justifier le caractère commun et spécifique des faits sociaux : en magie,
comme en religion, comme en linguistique, ce sont les idées inconscientes qui
agissent
[5]...
C’est en examinant la notion de mana, qui implique une sorte de potentialité magique, que M. Mauss cherchera à définir une sorte de quatrième
dimension de l’esprit dans laquelle les notions de catégorie inconsciente et de
catégorie de la pensée collective se confondraient... Et que l’idée d’une
quatrième dimension de l’esprit ouvre le champ à une pensée magique latente
se justifie de l’investissement pulsionnel sur lequel repose la dynamique du
mana et son opérativité. Car si le narcissisme, comme nécessaire investissement
de soi, constitue la source de la pensée magique, l’idée de force qui oblige les
dons à circuler trouve alors son équivalence avec la notion de poussée pulsionnelle; tandis que donner du sens à ce qui n’en a pas, boucher les trous du sens,
ce qui est dans le projet du mana, constitue bien aussi le but de la pensée
magique. Reste l’objet ! Tout bien considéré n’est-il pas assimilable à ces signifiants en attente que sont le mana, le hau, l’orenda, le wakan toutes équivalences
admises selon les ethnies ? C’est bien ce qui est évoqué dans le texte sur la
magie
[6] où il nous est proposé qu’avec tous les systèmes de représentations qui
définissent les propriétés magiques nous sommes réellement en présence de
phénomènes fondamentaux de la vie de l’esprit.
Au principe de la pensée inconsciente ces phénomènes fondamentaux introduisent à une redéfinition de la notion d’inconscient. L’inconscient pour Mauss
est un terme médiateur qui assume l’injonction toujours propre qui lui vient de
l’autre et fait coïncider des formes d’activités à la fois nôtres et narcissiquement
investies, mais aussi autres, représentations de l’étranger en soi, du culturel en
soi. Espace de médiation l’inconscient chez Mauss permet de penser comment
le culturel implanté dans le moi, coïncide avec notre moi le plus étranger
[7]. Nous
avons là un élément de définition qui va permettre d’identifier le noyau de la
pensée magique latente comme étant l’équivalent dynamique du culturel implanté
et inconscient. Et c’est bien aussi en ce lieu de coïncidence que résident les
conditions de possibilité des pratiques magiques. Or l’idée de la pensée magique
latente s’inscrit dans cette thématique. Comme pensée collective elle est ainsi
génératrice d’un ensemble de productions qui vont aller des rites magiques aux
idéologies, en passant par les rumeurs, les opinions, les superstitions, et toutes
représentations collectives qui ne sont pas justifiées par la rationalité
[8].
Qu’une théorie moderne de la réciprocité
[9] fondée sur une définition de
l’échange représente l’effort pour atteindre des réalités plus profondes
présuppose que les productions de l’activité socioculturelle ont un caractère
commun. Envisager ainsi un rapport constant entre les phénomènes permet de
les expliquer et de les réduire à des formes plus fondamentales faisant apparaître
qu’un certain type de structure sociale est bien au principe de ces échanges. C’est
ainsi que la pensée de Marcel Mauss sera dominée par une certitude d’ordre
logique selon laquelle l’échange est le dénominateur commun d’un grand
nombre d’activités sociales en apparence hétérogènes entre elles. En tant que
notion théorique l’échange est une explication nécessaire qui échappe à l’observation directe car seules les trois obligations : donner, recevoir, rendre, dont la
permanence et la circularité impliquent l’existence d’une organisation sous-jacente, sont repérables.
Mais il convient alors de postuler une source d’énergie qui opère la synthèse
et assure le travail de liaison entre les moments de ces échanges : « On peut
prouver que dans les choses échangées il y a une vertu qui force les dons à
circuler... »
[10] Cette vertu, définie ici par l’esprit des choses, se présente comme
une vertu dynamique, origine de l’énergie qui justifie le caractère irréversible
des forces mises en œuvre dans les phénomènes de l’échange. Ainsi le hau,
équivalent dans certaines ethnies de la notion de mana. Le hau est une catégorie
magique et contraignante, on la retrouve au fondement de tout système
d’échange dans certaines sociocultures. Le hau est une notion magique, c’est
la forme consciente sous laquelle les hommes ont appréhendé une nécessité
inconsciente où se ferait jour une exigence qui se manifeste au fondement de
toutes notions magiques. Il reste que la notion de mana se retrouve ainsi sous
des formes diverses dans de nombreuses ethnies où elle prend des significations
nuancées. Que cette forme de pensée, à la fois universelle et qui reste permanente, soit assimilable à une pensée magique latente veut dire qu’elle traduirait
une certaine situation de l’esprit en présence des choses.
Définir la pensée magique latente implique préalablement de la différencier
de l’animisme primitif. La pensée animiste est une pensée consciente, elle est
une construction qui procède d’une démarche projective, Tandis que la pensée
magique latente procède, on le verra, d’un investissement narcissique de signifiants en attente tels le mana, le hau, l’orenda etc... On retrouve d’ailleurs dans
nos cultures des notions substitutives qui ont la même fonction que celle de mana
et qui désignent par extension quelque chose d’inconnu, ainsi le truc, le machin,
le bidule, la chose... etc. Le truc est une sorte d’entité mentale autonome et substituable, liée à ce qui la constitue : il y a un truc que je ne comprends pas, ou bien
lié à celui qui en use : c’est pas mon truc. Dans notre société ces notions ont un
caractère fluide et spontané, mais ailleurs elles peuvent aussi servir à fonder des
systèmes réfléchis d’interprétation de telle sorte que leur valeur signifiante est
toujours solidaire de leur proximité par rapport à la pensée magique.
Ces notions substitutives ont en commun le fait qu’elles interviennent un
peu à la manière des symboles algébriques pour représenter une valeur indéterminée de signification. Ce sont des formes vides, des notions ouvertes. Et si en
elles-mêmes elles sont vides de sens, elle sont ainsi susceptibles de recevoir
n’importe quel sens. Elles sont en particulier susceptibles d’accueillir les valeurs
de la pensée magique latente. C’est aussi en cela qu’elles sont aptes à véhiculer
les investissements narcissiques. En revanche l’animisme primitif et la pensée
animiste, seraient constitués de formes pleines et d’emblée signifiantes,
autrement dit de notions fermées. Dans l’animisme primitif ces formes ont un
contenu projectif, leur fonction d’interprétation causale repose sur des constructions projectives qui donnent sens aux peurs et aux angoisses projectives.
Et c’est en regard de la pensée animiste aux formes pleines que le mana se
définirait alors comme un symbole vide, ou mieux encore comme un symbole
à contenu mobile. Selon les ethnies le mana serait ainsi l’expression de sentiments sociaux, ailleurs cette même notion de mana véhiculerait des malédictions
liées aux conduites transgressives, tandis que du point de vue de l’ethnologue
le mana, comme le hau, pourrait bien être aussi l’expression d’une exigence
existentielle de pouvoir se référer à une totalité originaire non perçue, à une
forme qui serait au principe de la dynamique socioculturelle, notion qui se
retrouve aussi chez d’autres auteurs. Ainsi chez Piera Aulagnier l’ensemble
des voix, qui se réfère bien à une totalité culturelle non perçue et désigne le lieu
signifiant où le Je peut advenir ! L’ensemble des voix a une fonction paradigmatique de référence. Et s’il s’impose comme étant une notion narcissique
fondamentale qui mandate le porte-parole, c’est bien en regard d’une nécessité
latente au travail dans le concept.
C’est aussi ce qui est visé avec les notions de mana, de hau, d’orenda, qui
viennent puiser leur dynamique dans cette totalité non perçue, à valeur originaire, synthèse immédiatement donnée qui représente à la fois une nécessité
relationnelle pré-existante et qui en est une forme de réflexion subjective. Que
cette synthèse évoque le travail d’une proto-pensée à fonction symbolisante,
toutes les opérations magiques reposeraient alors sur un projet tendant à la
restauration de cette unité originaire et inconsciente. Car nous sommes là dans
une nécessité narcissique fondamentale. C’est pourquoi la notion de mana qui
est observable et repérable dans les opérations de terrain, n’est pas de l’ordre
du réel, elle est de l’ordre de la pensée magique. Elle définit les éléments du
réel, mais elle les définit dans l’ordre de la pensée magique.
Comme argument contre ces développements on pourrait alors évoquer les
théories structuralistes concernant l’apparition du langage et qui reposent sur
la représentation d’un moment où tout ce qui existe serait devenu d’un seul coup
significatif. Cette représentation d’un saut qualitatif serait une démarche obligée
pour comprendre comment l’expression d’expériences individuelles et collectives se cristallisent ainsi en un système symbolique. Mais on pourrait objecter
en revanche que si l’apparition du langage représente bien un saut qualitatif
déterminant dans l’accès au savoir, comment expliquer par exemple que les
progrès de la connaissance scientifique n’ont pu consister souvent qu’à rectifier
les découpages et ajuster les découvertes... Car l’homme, en effet, dispose
toujours d’un excédent de signification, et ce qu’on désigne avec l’idée de
signifiant en attente permet d’évaluer la fonction du mana, du hau, de l’orenda,
toutes expressions d’un ailleurs signifiant qui rend possible l’invention esthétique et mythique dans la mesure où cette marge de signifiance est une réserve
pour la créativité. Or la fonction des catégories de type mana dans le travail de
mise en sens est de s’opposer à l’absence de signification sans comporter par
soi-même une signification particulière et de marquer ainsi le lieu d’émergence
de la pensée magique latente.
LA DETTE DE VIE ET L’INVESTISSEMENT NARCISSIQUE DE
L’OMBRE
C’est avec l’idée d’un investissement narcissique de l’ombre que nous
examinerons le caractère originaire et collectif de la pensée magique latente et
franchirons le lieu qui fait coïncider une réflexion sociologique et anthropologique avec la pensée psychanalytique. Des auteurs comme Otto Rank ou Hugo
von Hofmannsthal l’ont diversement traité
[11], et que l’ombre ait été de tout
temps identifiée à l’âme humaine en témoignent également les travaux de James
George Frazer repris par Otto Rank. Les peuples primitifs possèdent de
nombreux tabous se rapportant à l’ombre et le fait d’une identification de l’âme
avec l’ombre se justifie dans de nombreux faits de langage. Dans certains
idiomes le même mot désigne-t-il ainsi à la fois l’ombre et l’esprit, l’image et
l’écho. Et Frazer rapporte que les indigènes des îles Fidji croient que tout
homme a deux âmes : l’âme noire qui est son ombre et descend aux enfers après
sa mort, et l’âme claire qui se voit dans son reflet dans l’eau ou dans le miroir
et reste près de l’endroit où l’homme est mort.
[12]
Aujourd’hui encore l’ombre peut être objet de superstition. Mettre le pied
sur sa propre ombre serait ainsi un mauvais présage, projeter une ombre sans
tête porterait malheur, ne pas projeter d’ombre ferait mourir... etc. Remarquons
également, toujours dans l’ordre des croyances, que certaines créatures sont
dépourvues d’ombre. C’est le cas des démons, des spectres, des sorciers, des
magiciens, créatures sans ombre parce qu’elles sont de nature « ombre » et
qu’elles incarnent sans doute l’étrangèreté par rapport au moi narcissiquement
investi. Et si la problématique de l’ombre met l’accent sur l’étrange-familier,
elle éclaire aussi ce qui constitue le caractère spécifique de l’inconscient selon
Marcel Mauss pour qui l’appréhension des formes les plus inconsciente de
l’activité psychique nous ferait accéder à l’étranger-familier confondu dans le
moi avec le culturel. C’est pourquoi les démons, les spectres, les sorciers, les
magiciens sont des créatures menaçantes parce qu’elles sollicitent cet étrangefamilier qui nous habite, comme le diable qui n’a pas d’ombre et qui est avide
de l’ombre de l’homme qu’il cherche à dérober. C’est là sa malignité : le diable
est un voleur d’ombre, le diable est un voleur de narcissisme. Détruire le narcissisme serait dans la visée du diabolique ! Et c’est bien en effet le narcissisme
qui est l’enjeu de ces croyances où se fait jour, selon Otto Rank, une croyance
primitive à la dualité de l’âme, interprétation probable de la dualité pulsionnelle.
À noter aussi, du côté du narcissisme de vie, l’idée d’une ombre fécondante
qu’on retrouve dans nombreux textes. Elle est par exemple au principe de l’annonce faite à Marie : « le St. Esprit viendra sur toi et le Très Haut te couvrira de
son ombre... » Et dans le même ordre d’idée, un auteur comme Otto Rank fera
un inventaire minutieux des productions culturelles concernant l’ombre et le
double qui abondent dans le romantisme.
[13] Il examinera ainsi les croyances et les
rites qui entourent la signification de l’ombre et du reflet, et il soutiendra l’idée
que chez l’homme primitif l’investissement narcissique du corps passe par la
découverte de l’ombre dont il a fait son âme. Il montrera aussi que cette première
conception de l’âme dans la pensée primitive aboutit à identifier l’ombre au caractère d’humanité de l’humain, élaboration narcissique destinée à faire triompher
la pulsion de vie. « C’est le narcissisme primitif, nous dit-il, qui a créé, comme
toute première représentation de l’âme, une image aussi exacte que possible du
moi corporel, c’est-à-dire un véritable double, donnant un démenti à la mort par
le dédoublement du Moi sous forme d’ombre et de reflet ». Que l’ombre soit un
objet narcissique et que l’on admette que toutes ces valeurs culturelles sont portées par la pensée magique latente, peut-on dire pour autant que tout se mûrit dans
l’ombre ? Ce qui ferait de l’ombre le moment magique aux origines de la vie
psychique comme le suggérerait la très belle étude de Monique Bydlowski
[14].
La littérature romantique s’emparant de cette définition en a fait le thème
de contes et d’œuvres musicales. C’est le cas de
La femme sans ombre,
[15] conte
allégorique qui dramatise l’idée qu’une puissance magique de l’ombre est aux
origines des faits psychiques. La fille du prince des esprits est l’héroïne de ce
conte. Elle a épousé un simple mortel et devient impératrice par son mariage.
Mais elle ne peut pas devenir humaine même du fait de son mariage, parce
qu’elle n’a pas d’ombre et comme conséquence pour devenir mère, c’est-à-dire pour entrer dans un processus de transmission, il lui faut conquérir une
ombre qui serait le gage de son humanité. Et ce conte rapporte l’itinéraire initiatique obligé qui doit aboutir, pour l’impératrice, à la conquête de son ombre et
lui permettre d’accéder à l’humanité. À cette ombre, l’auteur a voulu lier le
mystère de la fécondité humaine, car « c’est avec son ombre qu’on rembourse
à la terre sa dette d’existence » et ce qui se dramatise ici avec l’idée d’une dette
d’existence est que la vie porte en soi l’exigence d’avoir à transmettre ce qui
a été donné. Dès lors une dette circulera de la fille à la mère et sera au principe
des identifications féminines. C’est là le sens de la transmission qui soutient
une généalogie du maternel.
La notion d’un narcissisme de l’ombre constitue la toile de fond des travaux
de Marie Bydlowski
[16]. Soutenant que l’aptitude à transmettre la vie repose sur
la condition expresse d’avoir à reconnaître une dette d’existence, cet auteur aborde
le problème de l’infertilité en explorant la notion de dette de vie. La transmission
de la vie, nous dit-elle, n’est pas sous la dépendance d’une décision concertée,
mais ce sont au contraire les désirs inconscients des parents qui viennent féconder
la décision consciente d’avoir un enfant. Et cette étude permet d’établir les liens
de continuité qui se tissent entre les représentations psychiques parentales et
l’enfant-héritier, car si le désir d’enfant s’intègre bien dans un projet conforme
aux idéaux sociaux-culturels, la décision consciente en est infiltrée de significations inconscientes. De ce fait l’enfant se situe d’entrée de jeu dans une
problématique de l’étrange-familier qui n’est pas sans évoquer la définition de
l’inconscient chez Mauss qui fait coïncider un moi narcissiquement investi avec
l’étranger au moi assimilé au culturel. Et Bydlowski montrera ensuite comment
la transmission de la vie échappe presque complètement à ceux qui en décident,
allant jusqu’à dire que le désir d’enfant pourrait bien être parfois l’équivalent
d’un processus de mise en corps des désirs inconscients des parents.
Sans aller aussi loin, disons que l’enfant désiré est d’abord l’enfant imaginaire, celui qui réalise les souhaits infantiles : il est l’enfant désiré du père,
objet par excellence du désir d’enfant. Et si cet enfant présent dans le corps
maternel reste d’ordre imaginaire, nombre d’auteurs s’accordent sur ce fait, il
sera donc ainsi non représentable jusqu’au jour de sa naissance, comme si la
représentation mentale « avoir un enfant » devait, pour s’élaborer, se nourrir de
l’expérience sensorielle de l’accouchement et de ses protocoles : « Tu accoucheras dans la douleur !... » Ceci explique sans doute les angoisses, masculines
autant que féminines, concernant l’intérieur du ventre de la femme enceinte.
Les enquêtes nous montrent que ces angoisses sont tout autant individuelles,
culturelles et collectives. Et l’inquiétante étrangeté s’attache ici à ce qui
échappera à l’expérience sensorielle et à ce qui ne trouvera pas de ce fait
d’images mentales. Ainsi faut-il l’expérience sensorielle et sensitive pour que
se constitue une image mentale de la gestation, et ce qui échappe à cette
expérience deviendra alors l’aliment de l’inquiétante étrangeté qui est à l’origine
de toutes les perturbations du post-partum. L’idée que la représentabilité de
l’enfant se fonde sur le repérage sensoriel permet de comprendre comment le
travail de deuil du post-partum représente le deuil de l’enfant imaginaire.
[17]
Que la transmission de marques signifiantes héritées des parents ouvre le
champs à une pensée du transgénérationnel, il s’en suivrait que tout signe
repérable lié à un sens caché viendrait s’inscrire dans la mémoire du sujet ou
dans son corps. Ces représentations transmissibles témoigneraient, pour
Bidlowsky, que l’inconscient de chacun des parents prend corps dans l’espace
psycho-corporel de l’enfant et que ce nouveau corps humain est habité d’une
mémoire héritée qui fait litière de la dette de vie. Mais en regard de cet héritage,
l’enfant attendu ne serait-il pas aussi le porteur potentiel des deuils et difficultés identitaires des parents ? Son corps et son psychisme ne seraient-ils pas
alors des lieux de projection pour un capital représentatif hérité de chacun des
parents ? Les représentations prénatales transmises ainsi au même titre que le
capital génétique contribueraient à organiser le destin de l’enfant à naître. C’est
pourquoi la conception d’un enfant ne pourrait intervenir que lorsqu’une trame
de représentations serait déjà mise en place. Trame de représentations qu’un
auteur comme Aulagnier désignerait avec l’idée d’ombre parlée qui concerne
la mère et avec celle d’ensemble des voix qui concerne la culture. Transmettre
la vie serait ainsi transmettre ces représentations.
S’impose ici la question d’évaluer si le fait de transmettre ces représentations ne serait pas en outre à considérer comme un équivalent, par déflexion
vers l’enfant à naître, d’une certaine levée des refoulements chez les parents
[18].
L’idée que la notion de dette pourrait être directement liée à cet héritage se
justifierait sans doute par de nombreux faits cliniques. De quelle nature serait
alors cette dette que nous pourrions qualifier de métapsychologique en regard
du concept élaboré par Mauss et quelles en seraient les conséquences ? Il est
vrai que si l’on admet que l’héritage transgénérationnel implique des ruptures
dans la répétition, avec des agencements originaux par rapport aux déterminations préexistantes, on peut aisément admettre que toute naissance est aussi et
surtout une innovation. C’est d’ailleurs ce qui permet de soutenir que
prénommer l’enfant c’est le vouer à un mythe qui, certes, préexiste dans le
désir parental, mais qui introduit en revanche un travail d’appropriation pour
le nouveau sujet tout en lui fournissant la trame d’une histoire originale à
construire.
Et que l’espace néonatal soit bien celui d’une première rencontre de l’enfant-héritier avec sa mère, Piera Aulagnier en décrit la nature comme un moment
d’incertitude, car l’ombre parlée, projet maternel identifiant, aura à se reconnaître dans ce corps étranger qui lui est présenté. Génératrice d’un espace
privilégié et transitoire, cette première rencontre de l’enfant-héritier avec sa
mère ne transforme-t-elle pas alors l’espace néonatal en un lieu de grande
perméabilité aux représentations inconscientes des parents ? La nature de cette
rencontre n’est elle pas ainsi au cœur de la problématique de la transmission ?
Et c’est la notion d’ombre, objet narcissique originaire, qui permet de suivre
le trajet des origines. Pour Aulagnier la naissance est bien le moment d’une
reconnaissance entre l’ombre parlée, enfant imaginaire porté par le discours
maternel et ce corps encore étranger qui lui est présenté. Et à faire ainsi jouer
la notion d’ombre se dessine alors, à travers les auteurs consultés, le champ
d’une transmission soutenue par la métaphore de l’ombre, celle chez Bydlowski
d’une ombre portée par la mère sur son enfant devenue mère, et celle, chez
Aulagnier, d’une ombre parlée qui regroupe l’ensemble des éléments identifiants
concernant l’enfant à venir et qui sont le fait de la fonction de porte-parole
assurée par la mère. Qu’il y ait ainsi continuité, tout le problème de la transmission maternelle apparaît alors comme une dette à honorer.
Avec la question de l’ombre, c’est bien évidemment celle du narcissisme qui
est ici posée. Peut-on dire qu’un potentiel de création prend naissance dans cette
ombre générée par la mère de la première génération, et portée par elle sur sa fille
devenue mère elle-même à la deuxième génération ? Or cette ombre portée par
la mère sur sa fille devenue mère elle-même serait alors le creuset de l’ombre
parlée, discours identifiant concernant l’enfant-héritier de la troisième
génération ? Et tout le problème de la transmission maternelle portée par la
thématique de l’ombre apparaît ici comme une dette à honorer. Si l’ombre parlée,
catégorie narcissique, précède l’enfant et l’inscrit dans l’ordre des identifications
culturelles, il importe d’insister sur le fait que l’ombre parlée est, dans le registre
identificatoire, l’équivalent de l’enfant imaginaire qui sera projeté sur l’enfant
héritier au moment de la naissance. C’est pourquoi le moment de la naissance,
première rencontre de l’enfant et de sa mère, sera marqué par l’exigence pour
l’ombre-parlée, création de la mère, d’avoir à se reconnaître dans ce corps, encore
étranger, qui lui est présenté et qui porte le destin de l’enfant-héritier.
Mais avec la notion d’une ombre de la mère comme représentation identificatoire ce sont bien aussi les identifications maternelles qui viendront saturer
l’idée de la dette de vie, car il a été établi que pour être enceinte la fille doit se
reconnaître identique à sa mère
[19]. Enfanter c’est reconnaître sa propre mère à
l’intérieur de soi. Or tous les avatars concernant les identifications maternelles
sont liés à l’économie des objets internes. C’est ainsi que l’imago d’une mère
toute-puissante n’est pas un objet interne fécondant. Pour être mère il faut
disposer d’un objet interne accessible auquel l’enfant à venir serait dû comme
prix à payer pour la transmission de la vie. C’est ainsi que l’économie des
objets internes se constitue bien comme lieu d’émergence d’une dette d’existence. C’est cela la dette de vie à reconnaître : ma mère m’a donné la vie, je la
transmets. Et que l’enfant nouveau-né puisse porter aussi l’hypothèque de dettes
non reconnues vient du fait qu’il lui appartient de sceller la dette liant les deux
femmes (la mère et la fille) à travers les générations. L’enfant est le ciment
identificatoire dans la généalogie maternelle.
Parvenir aux identifications maternelles qui font jouer les objets internes
c’est aussi rencontrer sa propre mère en accédant à une représentation du corps
maternel. La visitation de Marie à sa cousine Elisabeth est en cela éloquente.
Marie salue Elisabeth, et celle-ci prend alors conscience de l’enfant qu’elle
porte... Pour la femme enceinte le corps maternel gestant serait-il donc aussi
irreprésentable que celui de l’enfant qu’elle porte ? Faut-il alors la rencontre,
faut-il l’image en miroir d’une autre pour que ce corps maternel se représente
enfin ? Telle est bien la question, car pour enfanter il faut une référence à une
image corporelle de la mère en position d’enfanter et il faut que cette image
soit intégrée dans l’ensemble des identifications de la fille. Et si la problématique des objets internes se constitue comme étant le lieu d’émergence de la
dette, elle s’impose aussi comme étant le lieu d’émergence de la capacité d’être
mère.
Notion insistante chez Bydlowski, la notion de l’ombre portée par la mère
sur son enfant devenue mère elle-même repose sur une idéalisation au
fondement de laquelle se repère le fantasme d’un double narcissique. La
visitation de Marie à sa cousine Elisabeth c’est bien ainsi la rencontre avec le
double narcissique, fantasme qui se redouble lui-même de celui d’une filiation
par partition d’une autre soi-même. Et si l’auteur insiste sur cette filiation dans
la génération des fantasmes, c’est bien parce qu’elle s’inscrit dans une filiation
de l’autre soi indissociable de soi. Nous sommes donc bien en pleine problématique narcissique qui permet de retrouver le fil de la question de l’ombre
comme double narcissique. Et si selon Otto Rank la question de l’ombre est
toujours pour la femme celle de sa fécondité, la femme sans ombre nous rappelle
que la vie porte en soi l’exigence de rendre, de rembourser, ce qui a été transmis.
La dette maternelle prend corps ainsi dans le corps de l’enfant à naître, cette
dette d’existence est une dette symbolique à la terre mère que l’ombre vient
représenter, et que l’enfant vient incarner. Elle renvoie à ce fait d’observation
que par l’enfantement, et singulièrement par le premier enfant, une femme
règle sa dette à l’égard de sa propre mère.
Faut-il enfin envisager un versant négatif dans cette problématique de la dette
vue sous l’angle de la fécondité et du maternel ? Tout incident et tout accident
serait-il alors susceptible d’être mis au compte d’une dette maternelle non
réglée ? Avorter pourrait avoir aussi le sens de détruire une imago maternelle
terrifiante et on pourrait comprendre certains avortements volontaires comme
des équivalents matricides ou suicidaires. Selon Groddeck par exemple les
femmes qui détestent leur mère n’ont pas d’enfant car la haine ne permet pas
de s’inscrire dans la continuité. Le désir de vengeance barre la transmission.
Inscrites dans la haine, certaines femmes préfèrent plutôt avorter que voir s’installer à l’égard de leur mère une dette qu’il faudrait reconnaître. Et dans ces
perspectives, un premier avortement serait-il alors le prix du sang à verser pour
devenir femme et mère soi-même ? Tandis que la stérilité pourrait être aussi le
refus de s’inscrire dans une lignée de femmes pour ne pas avoir à reconnaître
la dette maternelle...
DETTE ET PSYCHOPATHOLOGIE
Franchir le seuil de la psychopathologie à l’ombre de l’objet est sans doute
dans le projet de ces développements en évoquant Nicolas Abraham qui le
13 mars 1922, écrit à Freud pour lui demander un tiré à part de Deuil et mélancolie. En commentaire de cet article, il remarque « qu’un grand nombre de
personnes présentent, peu après une période de deuil, un accroissement libidinal
qui se manifeste par un besoin sexuel accru et semble conduire à la conception
d’un enfant ». Freud qui ne saisit pas la pertinence de cette remarque clinique
reproche à Abraham, dans sa lettre du 30 mars 1922, de ne pas tenir compte de
ses derniers développements sur la manie. Quand le 2 mai 1922 Abraham
rappelle à Freud qu’il n’a toujours pas répondu à sa question, Freud répond alors
qu’il avait lui-même mal compris et cru qu’Abraham cherchait l’explication du
mécanisme de transition de la mélancolie à la manie... De la conception d’un
enfant en période de deuil il ne sera plus question et Abraham lui-même, se
focalisant sur la nature intime du deuil, en viendra sans doute à minimiser la
portée de son intuition et à l’oublier.
Maria Torok, qui cite cet événement, poursuit son article
[20] dont le projet est
d’examiner la notion d’incorporation de l’objet. L’accroissement libidinal correspond à une manie normale, affirme-t-elle, et s’accompagne d’auto-reproches,
d’inhibitions et d’un sentiment de péché irréparable pour avoir été envahi de
désir au moment le moins convenable à cela... L’ombre de l’objet qui s’étend
sur le moi absorbe en son opacité l’ombre de la mère dont il ne sera pas question. Car l’objet du deuil, l’objet perdu, renvoie toujours à l’unique objet de tous
les deuils qui reste le premier objet d’amour. Et l’auteur développe alors la
notion de crypte comme habitat d’un fantôme dont le deuil rendu impossible
s’organise comme une topique réalitaire au sein du moi ainsi clivé. Alors ?
Est-ce là, dans cette représentation cryptique, au-delà de l’objet ainsi séquestré en raison d’un secret à préserver, est-ce là que se dissimulerait l’ombre de
la mère, véritable objet du deuil ? Question importante, car on pourrait se demander si le lieu de la crypte ne serait pas alors le lieu où une dette d’existence serait
déposée et y serait bloquée ? Que de filles sont ainsi convoquées à rembourser
la dette d’existence de leur propre mère et ne peuvent accoucher d’un enfant
avant d’avoir accédé à la dette maternelle... « accoucher d’un enfant disait ainsi
une patiente n’est pas chose facile, mais accoucher d’une mère, quelle épreuve ».
Et dans le droit fil de ces propos : Blanche et Noémie !
[21] Ces deux patientes
ont elles-mêmes négocié comme elles ont pu une dette d’existence. C’est le lieu
du corps qui sera le lieu de la dette pour Blanche. Et si son histoire s’inscrit dans
le registre de la névrose, il reste qu’elle honore une dette qui n’est pas la sienne,
mais la dette que sa propre mère a contracté vis-à-vis de sa jeune sœur morte
dans des circonstances suspectes. Et Blanche honore ainsi une dette maternelle
au prix d’un avortement d’elle-même en tant que sujet de son histoire. Noémie,
en revanche, qui est schizophrène, nous donnera à voir sur le théâtre de sa
psychose un avortement de l’esprit comme traduction de ce qui pourrait être
comparé à un collapsus de la dette et du don.
BLANCHE OU L’AVORTEMENT DU SUJET
Blanche avorte d’elle-même en tant que sujet de son histoire. La légende
familiale appartient à la préhistoire de Blanche. Elle n’en a pas connu l’héroïne
bien qu’elle perçoive quelque chose d’étrange-familier à en reconstruire le
scénario. La mère de Blanche avait une sœur cadette dont la mort dans des
circonstances suspectes avait fait jaser le village. Blanche vint au monde après
ce drame, portant à son crédit le deuil impossible de sa mère qui ne se remettait
pas des vœux de mort qu’elle avait pu nourrir envers sa propre sœur. Régler la
dette maternelle, et pour cela faire revivre la morte en lui abandonnant son
corps, tel fut le destin attaché à son statut d’enfant-héritier.
C’est après un très long travail qu’elle pourra interpréter un jour le fait
d’avoir dû renoncer à vivre en son nom propre pour régler la dette maternelle
en portant au crédit de la morte non seulement son propre corps comme habitat
et lieu de toutes les symbolisations, mais aussi sa position de sujet. Mais, faute
de réminiscence au début de son analyse, son travail psychique se réduisait à
ressasser une évidence significative encore énigmatique pour nous : « On pour
moi veut dire Je », ce qu’elle disait à tout propos. Cette plainte traduisait le
fait, nous l’avons compris plus tard, qu’à héberger la défunte, à la maintenir en
vie Blanche avait subit un décentrement du Je dans le On, ce qui lui permettait
de neutraliser les effets cryptophoriques de ce compromis destinal. Ici déplacée,
l’ombre de l’objet occupe la position du Je et s’y substitue, ce qui épargne à la
mère les frais d’un deuil impossible. Le deuil maternel, comme lieu de la dette,
expatrie Blanche de son lieu corporel. Et c’est sans le savoir car les morts ne
parlent pas, et donc sans pouvoir le dire, qu’à faire vivre la défunte Blanche va
tenter d’épuiser avec moi la dette maternelle, ce qui était le but et le projet
caché de l’analyse.
Ce fut une longue histoire dont le tournant décisif prendra l’allure d’un
cataclysme quand un jour, devant le miroir, elle a l’impression de se rétrécir
sans que son reflet n’en soit modifié. D’ailleurs elle ne reconnaît pas son visage.
Expérience prémonitoire d’une aventure régressive et créatrice de sens. C’est
en effet à l’occasion de vécus corporels hallucinatoires que cette patiente va
reconstruire le scénario de son destin dont les bribes éparses dans le discours
familial viendront se rassembler et donner sens à son histoire psychique. Tout
se cristallisera quand elle pourra donner sens à ses expériences régressives
vécues sur le divan, et les faire coïncider à un passé fœtal qu’elle construit et
expérimente quasiment au niveau de son corps.
Blanche est en souffrance d’exister car la dette qui l’habite n’est pas la
sienne. La dette qui l’habite est celle de sa mère qui lui a légué le soin de
conjurer les vœux de mort qu’elle avait nourri envers sa plus jeune sœur morte
avant la naissance de Blanche. L’ombre de la morte préside alors à l’origine de
Blanche qui s’en trouve mandatée pour honorer la dette maternelle dont elle
ignore et l’existence, et le contenu. Nous comprendrons un jour comment, pour
retrouver ce temps originaire, pour retrouver cette blessure de toutes origines
à l’occasion d’expériences hallucinatoires vécues sur le divan, Blanche s’en
retournera régressivement vers une position fœtale hallucinée à la recherche de
bribes de sens. Un long travail analytique lui permettra alors de reconstruire le
puzzle de son histoire, de se réapproprier son corps et de guérir psychiquement
en accédant à la capacité de dire Je.
Mais cette histoire a une suite qui vient jeter dans le débat de la dette d’existence un problème incontournable, celui de la chute dans le somatique...
Quelques années plus tard en effet, Blanche, guérie de sa névrose obsessionnelle, développera une maladie auto-immune qui réintroduit le destin corporel
et interpelle un corps sans doute toujours prisonnier de la dette maternelle dont
un reliquat reste peut-être à honorer... Pour relancer une réflexion qui tienne
compte de cette évolution immunologique post-analytique pourrions-nous alors
nous représenter un espace d’indétermination entre le conversionnel et le
somatique évoquant l’espace de grande perméabilité du temps de la naissance,
et qui serait le lieu de réappropriation d’une souffrance que la patiente exprimait
dans un cri : « on, pour moi veut dire Je... »
Sa guérison sur le plan de la névrose n’avait pas permis d’épuiser et de donner
sens à la dette maternelle, dont les traces non symbolisables, les traces en souffrance de traduction psychique seraient mises au travail dans le somatique un peu
comme témoins de cette dette non épuisée. Ce dont on ne peut parler, il faut le
taire, conclusion du Tractatus qui évoque tant d’instants difficiles avec cette
patiente qui pourrait dire ainsi : ce dont on ne peut parler, il faut le montrer... Cette
histoire néanmoins aura enfin une conclusion heureuse. Conjointement au
traitement médical de son affection, Blanche fit avec moi une nouvelle tranche
qui lui a permis de mettre en sens cet écrit du corps que représente l’épisode somatique. Retraitée, elle vit aujourd’hui dans un charmant village de Provence et me
donne régulièrement de ses nouvelles, car elle a aussi appris à écrire.
NOÉMIE OU L’AVORTEMENT DE L’ESPRIT
Autre avatars du problème de la dette dans la filiation féminine, Noémie.
Elle est la fille schizophrène de Marthe. Sur le plan des histoires de cas, celui
de Noémie est une histoire thérapeutique étonnante, en ce sens que cette jeune
femme psychotique s’est instaurée, dans une situation banale qu’elle a transformé en une situation d’exception, comme étant l’opératrice d’un récit
concernant l’histoire psychique de sa propre mère. Elle en fut d’ailleurs doublement l’initiatrice, en ce sens que sur le plan de notre relation à trois elle a
redoublé ce qu’elle avait institué sur le plan de la relation préalablement duelle :
prendre en charge l’échec œdipien de la mère et en provoquer le récit. Car c’est
l’histoire de sa mère qu’elle avait pris en charge dans le contenu de son délire,
et c’est cette histoire qu’elle a restitué à sa mère en la faisant parler à l’occasion de mon intervention qui aura permis une redistribution des rôles. Précisons
que la mère se situe dans une logique de névrose, et voici rapidement les faits.
C’est au cours d’une relation d’aide que j’avais engagée à la demande de
la mère, que tout s’est mis en place, et presqu’à mon insu ! Je n’avais pas de
projet thérapeutique, le cadre ne s’y prêtait pas, Noémie était par ailleurs massivement neuroleptisée et la mère m’avait seulement demandé de réorganiser la
prise en charge médicale de sa fille en ce début des vacances d’été désertées
par tous les praticiens de la région. C’était au sortir d’un séjour de Noémie en
institution psychiatrique et je ne m’attendais à rien d’autre qu’à une sorte d’instrumentalisation de cette demande d’aide. Et c’est là sans doute ce qui m’a
rendue vulnérable à ce qu’il en est de l’urgence du présent. Et nous savons tous
aussi que l’urgence du présent dans la psychose n’est jamais là où on l’attend.
C’est ainsi que saisie par une sorte d’exigence narrative mise en œuvre par
cette jeune femme schizophrène, j’ai été le témoin de cette histoire concernant
les avatars d’une dette de vie court-circuitée entre les deux femmes. Car en
fait, Marthe la mère, Noémie et moi-même, nous avons été prises, dans cette
sorte de saisissement inaugural qui met en œuvre un événement narratif, au
cours duquel Noémie s’est instaurée en position d’analyste de sa propre mère
en lui restituant sa propre dette...
Noémie est schizophrène, c’est là le verrou de son histoire. Elle porte en son
destin une injonction quasiment paradoxale d’avoir à dénier l’échec œdipien
de sa mère et son impossible refoulement. Comment survivre alors ? C’est en
devenant folle que Noémie s’était employée à mettre en œuvre une l’alliance
dénégatrice qui la lie encore à cette tâche. Toute la relation mère-fille repose
sur cette alliance dénégatrice et, dès l’origine, la pensée de l’enfant aliénée à
l’échec maternel épargne ainsi à sa mère la douleur d’un refoulement impossible. L’échec œdipien de sa mère, Noémie le proclame, elle le joue, mais elle
est folle. Et personne ne comprend que son délire est un subterfuge qui permet
à sa mère, à la fois de reconnaître son échec, mais de le reconnaître sur le théâtre
de l’autre, sur le théâtre du fou et de l’étranger. Alors pour notre propos, quelle
serait la question ici ? S’agit-il d’un collapsus de la dette et du don ? Ce qui
voudrait dire que le mouvement du don ne s’orienterait pas de Noémie vers un
autre extérieur à la relation mère/fille, le mouvement du don se renverserait au
contraire, le don de vie se retournerait vers la mère et viendrait s’y pervertir,
de telle sorte que c’est sous une forme délirante que Noémie s’acquitte de sa
dette de vie. Ne retrouvons-nous pas ici la notion de malédiction et de mort qui
menace le crime d’interrompre le circuit de la dette (cf. M. Mauss). Devenir
folle, pour Noémie, c’est, d’une certaine façon, perdre son mana. Et si le délire
est ici l’expression de la dette de vie, c’est bien parce que le contenu de ce
délire raconte l’impossible amour œdipien de Marthe ainsi exonérée du travail
de refoulement. Mais pour Noémie, cet avortement que nous avons évoqué
plus haut, n’est autre que celui de l’esprit, comme prix de cet aménagement.
Dans la psychose, l’avortement de l’esprit est au fondement de l’alliance dénégatrice. Et pour évoquer enfin le circuit de la dette dans le symptôme nous serions
amenés à réexaminer avec Freud le cas célèbre de l’homme aux rats où l’on
observe comment un processus de libidinisation de la dette se symbolise à
travers le fantasme des rats.
Au terme de ces méditations, ne conviendrait-il pas enfin de poser, comme
une exigence, l’urgence d’un débat philosophique autour du thème de l’homme
en dette et de la nécessité qui nous incombe d’avoir à reconsidérer les liens d’obligation et les liens de transmission qui se tissent entre les hommes. Ne
conviendrait-il pas de réexaminer, en fonction d’une dette à honorer, les
responsabilités de l’homme engagé dans la réinterprétation d’un monde qui remanie les identités culturelles et les liens qui s’établissent entre les individus. Car
une relation de dette à l’égard des hommes du passé appartient à notre humanité
profonde, et a l’idée de dette se rattache la notion de responsabilité dans la mesure
où elle implique que nous assumions un passé qui nous affecte. Reconnaître son
propre être en dette à l’égard de ce qui a fait que l’on est ce qu’on est, c’est s’en
tenir responsable et c’est, dans le présent, poser la question de l’altérité dans une
perspective de l’homme en dette. Ainsi serait-il fait droit à la notion de dette !
[1]
Marcel Mauss, Esquisse d’une théorie générale de la magie, extrait de
l’Année Sociologique,
1902-1903.
[2]
Marcel Mauss Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques.
Extrait de
l’Année Sociologique, 1923-1924.
[4]
Remarquons que c’est aussi toute la problématique du transgénérationnel qui est posée ici.
[7]
La problématique de la transmission, du transgénérationnel se trouve ainsi évoquée avec
le culturel en soi.
[8]
Pour exemple extrême la violence qui est à l’œuvre dans les cas de mort magique décrits
par Lévy-Strauss dans
Tristes Tropiques.
[9]
Essai sur le don.
[10]
Esquisse. Op. cité.
[11]
Otto Rank,
Don juan et le Double, Petite bibliothèque Payot.
Hugo von Hofmannsthal,
La femme sans ombre, Verdier.
[12]
cf. aussi certaines versions du mythe de Narcisse.
[13]
Otto Rank,
Don Juan et le double.
[14]
Monique Bydlowski,
La dette de vie. Itinéraire psychanalytique de la maternité. P.U.F.
[15]
Hugo von Hofmannsthal rédige pour Richard Strauss le livret de
la femme sans ombre tandis
qu’il éprouve comme une exigence le besoin d’écrire une version en prose de la même histoire.
[17]
Remarquons ici que si, dans l’ordre de la filiation, désirer un enfant du père succède pour
la fille au désir d’obtenir du père un organe masculin, ce désir d’appropriation fera partie du capital
initial de l’enfant nouveau-né. Peut-on dire alors qu’il n’y a pas de désir d’enfant hors de l’inceste ?
Par ailleurs pour le père quel est l’enjeu ?, autrement dit quelle est la dette à honorer ? Serait-elle
liée à la réalisation de son propre désir incestueux, ou bien serait-elle liée à un renvoi brutal vers
la partie féminine de son identité qu’il tentait de dénier ? Les décompensations masculines que
l’on observe lors d’une naissance dans leur descendance, qu’elles soient psychosomatiques ou
psychiatriques, pourraient en témoigner...
[18]
thèse soutenue par Bydlowski.
[19]
« En enfantant, la femme rencontre sa propre mère, elle la devient, elle la prolonge tout
en se différenciant d’elle ».
[20]
Maladie du deuil et fantasme du cadavre exquis.
[21]
Pour Blanche, consulter
Topique 39, Marie-Thérèse Couchoud, Quelques remarques à
propos de la contribution du corps au processus analytique.
Pour Noémie, consulter
Topique 37, Marie-Thérèse Couchoud, Du refoulement à la fonction
dénégatrice.