2002
TOPIQUE
Cet obscur objet du deuil
Laure Ayoun
24 rue Walter Poupot 33000 Bordeaux
Cet article envisage les notions de dette symbolique et de don à partir d’expériences cliniques réalisées en tant que psychanalyste dans un service de soins palliatifs.
Cette réflexion s’est appuyée d’une part sur les écrits de S. Freud concernant la mort,
d’autre part sur la réélaboration de la théorie du deuil par J. Allouch dans Érotique du
deuil au temps de la mort sèche.Mots-clés :
Mort, Dette, Don, Deuil, Enfants.
This article deals with the notions of the symbolic debt and the gift in a study
that is based on concrete examples from the author’s experience as a psychoanalyst in a ward
for terminally ill patients.
The author bases her thoughts partly on what Freud writes about death but also on a reelaboration of the theory of bereavement as put forward by J. Allouch in his work Erotique du
deuil au temps de la mort sèche.Keywords :
Death, Debt, Gift, Bereavement, Children.
SEPTEMBRE 1998 : UNE SEMAINE APRÈS MA PRISE DE FONCTION
DANS L’UNITÉ DE SOINS PALLIATIFS. QUELQUES FRAGMENTS
D’ENTRETIENS
En début d’après-midi, on m’annonce que le père et son fils viennent d’arriver
dans le service. Le petit Paul a 8 ans. Il vient voir sa mère et personne n’a pu lui
annoncer qu’elle était morte déjà depuis la veille. En ouvrant la porte, son grand
sourire tranquille me révèle le travail que j’aurai à effectuer. Le père se tient un
peu en retrait, la tête baissée. Il restera muet pendant tout l’entretien.
Nous entrons dans le bureau. Nous faisons connaissance. Paul commence à
s’impatienter un peu. Nous parlons des dessins qu’il a apportés pour elle : de
gros cœurs rouges sur lesquels sont inscrits : « Maman je t’aime ».
« Quand les as-tu faits ?»
« Hier après-midi : chez mon copain. »
« Hier, ah, écoute, c’est à ce moment-là que ta maman est morte ».
Son regard me fixe, puis se tourne vers son père, quêtant à la fois confirmation et dénégation. Le père se met à sangloter. Paul a compris, il se met à
sangloter lui aussi. De mon côté, je me surprends à contrôler des claquements
de dents et de légers tremblements. La gorge est douloureuse puis tout à coup,
ce mélange de violence/excitation/détente...... inattendu.
Je propose de les laisser seuls un moment. Je sors, puis eux, un peu plus tard.
« Il veut aller voir sa maman » dit le père. Nous ouvrons la porte de la salle
des morts. Elle est là, et immédiatement, ce doute : « je me suis trompée de corps !
». Je ne l’ai pas reconnue tout de suite. Les soignants lui ont ajusté sa perruque,
elle est un peu maquillée aussi.
Paul et son papa se tiennent par la main. Paul fait l’ébauche d’un baiser sur
le front de sa mère. Il est surpris par le contact. Il pose ses dessins sur elle.
Puis je sors de nouveau. J’attends dehors. Les tremblements ont repris. Le
soleil reste glacé.
Paul me rejoint, seul. Nous allons dans le parc, besoin du mouvement de chaque
pas. Dérouler nos jambes, poser les pieds, les replier puis de nouveau, le sol.
« Quand maman s’est arrêtée de travailler, je croyais que c’était pour
s’occuper plus de moi, dit-il, mais c’était à cause de sa maladie, elle était trop
fatiguée ».
Nous retournons au bureau. Paul veut dessiner. Sa maison, toute noire, dans
laquelle je compterai douze portes. C’est au moment où le père et le fils me
quittèrent que sur mes lèvres, silencieusement se formula ceci : « je me sens en
dette vis-à-vis de cet enfant. »
Je me souviens, il y a quelques années, de l’effet que produisit sur moi la
découverte des lebensborns, ces haras de nativité nazis. Il me devint alors possible
de rendre complémentaire deux actes, procédant apparemment de logiques différentes, opposées même dans leur but, puisque l’une consistait en une
extermination d’êtres humains, l’autre en une fabrication de nouvelles vies. Il
m’apparut alors que la Shoah et les lebensborns, mis ensemble, révélaient la
nature meurtrière d’un seul projet, celui de créer une nouvelle espèce humaine.
Un même crime s’accomplissait sous deux formes opposées. La première, par
la suppression radicale d’une partie de la population qualifiée de non-humaine,
donc tuable, la seconde par la production de vies programmées selon des critères
biologiques purs et une désaffiliation des nouveau-nés de leurs parents d’origine
pour une réaffiliation au Reich.
L’état s’autorisant à redéfinir l’identité humaine et la réduisant à des corps biologiques, se proposait comme référence fondatrice de l’identité et devenait maître
des corps. Ces montages, par attaques de la filiation, atteignaient au principe même
de la vie. Les bases de notre rapport à l’altérité, au monde et à nous-mêmes en ont
été durablement affectées. Nous savons avec ces meurtres qu’aucune consolation
n’est possible et que certains actes portent en eux la notion d’irréparable.
Si j’évoque ces faits, c’est pour rappeler qu’il existe des conditions institutionnelles à la constitution du sujet. P. Legendre la nomme « fonction parentale »
de l’état. Cette condition est souvent méconnue, puisque habituellement, on
oppose l’institutionnel et le subjectif. En réalité, notre identité au plus intime,
dépend de l’institution par le biais des montages généalogiques. L’État a une
responsabilité dans les processus d’humanisation et d’inhumanisation. Or, nous
assistons à la création d’institutions médicales publiques, nommées unités de
soins palliatifs. Elles sont consacrées à la mort et au traitement de la douleur.
En tant que lieu de rassemblement du mourir, il existe un lien de pensée qui
vient fréquemment entre la Shoah et les Unités de Soins Palliatifs : rapprochement scandaleux, injuste, mais peut-être inévitable. Or cette analogie
imaginaire est trompeuse. Tout thérapeute exerçant dans ces lieux, s’il ne passe
pas sous silence cette représentation se doit de la déconstruire.
Les personnes condamnées dans les camps l’étaient à cause de leur
naissance : leur crime était celui d’être nées – l’Unité des Soins Palliatifs est
née de la volonté de lutter contre l’abandon au moment de mourir sans considération de sexe, de race, d’origine. Elle est l’affirmation en acte de notre lien
à l’espèce humaine, jusqu’à la mort et même au-delà.
La maladie n’a pas condamné à mort les personnes. Ce terme de condamnation est une projection à dénoncer puisqu’elle laisse supposer qu’un crime
ou un délit a été commis par le sujet ou sur le sujet. La maladie serait un effet
de cet acte. Une variante religieuse avec la notion de péché identifie la maladie
à un châtiment divin. Le besoin de causalité et de quête de l’origine est chez
l’être humain inextinguible. Il doit être respecté mais le soignant se doit de ne
pas valider ces significations comme étiologies uniques et réelles scientifiquement. Il faut rappeler qu’une interprétation psychique donnée dans le cadre
d’une cure, et visant l’explication de processus inconscients est un registre
fondamentalement différent de tout autre registre de la conversation ordinaire
et de la relation soignante. Ainsi le transfert d’une notion comme le sentiment
de culpabilité inconscient (je suis pour quelque chose dans tout ce qui m’arrive)
dans le registre de la réalité médicale est abusif. En effet, il risquerait de faire
prendre une signification inconsciente pour une étiologie scientifique.
De tels amalgames ou confusion de sens ont déjà eu lieu, ils relèvent alors
de l’idéologie.
Par ailleurs, il est légitime qu’à côté de la recherche biologique, il existe
une recherche clinique psychanalytique qui cherche à déterminer par quels
moyens nous sommes détruits ou nous maintenons en vie.
Cet espace de pensé n’existe que parce que l’Unité de Soins Palliatifs
prend clairement position pour le respect de l’interdit du meurtre.
L’importance de cet interdit humanisant est apparu avec la création du
concept juridique de crime contre l’humanité commis par des états génocidaires. La purification raciale, conception animalière de l’espèce humaine,
était également obtenue par l’usage extensif de l’euthanasie sur les populations dites « marginales » (malades mentaux, handicapés, Juifs, malades incurables, etc.).
Les Unités de Soins Palliatifs héritent de la réflexion issue de la révolte
contre cette conception. Elles affirment que toute personne atteinte dans son
intégrité continue d’appartenir à la communauté humaine des vivants jusqu’au bout.
Par ailleurs, le rapprochement lebensborns et Shoah d’un côté, maternité et
unité de soins palliatifs de l’autre, peut-il prendre son sens au niveau psychique
grâce à la notion de dette symbolique. Elle est appelée dette de vie par M.
Bydlowski qui explore les conditions de la fécondité et de l’enfantement. Je
l’appellerai « gracieux sacrifice de deuil » en référence à J. Allouch et explorerait les avatars liés à la perte.
Certaines situations, qualifiées d’extrêmes, ouvrent des champs jusqu’alors
inconnaissables. De nouveaux questionnements en naissent et exigent qu’ils
deviennent objets de recherches.
Ainsi, comme le rappelle S. Freud, dans Les Essais en 1915, la psychologie
n’est pas née de l’énigme intellectuelle posée par l’image de la mort mais du
conflit affectif éprouvé à la mort d’une personne aimée. Il est lié à la loi de
l’ambivalence des sentiments. La personne chère est à la fois une part de son
propre moi bien-aimé, en même temps qu’une part étrangère, donc haïe. Ainsi,
la douleur de la perte liée à cette part de soi reconnaissable, par un mécanisme
d’identification conduit à penser que soi-même, on peut aussi mourir. D’un autre
côté, la part étrangère qui avait déclenché des désirs de meurtres inconscients,
conduit à un sentiment de culpabilité, du fait de voir ses souhaits réalisés. Lors
de cet événement, les imagos parentales intériorisées sont mobilisées.
De même, n’est-ce pas, la douleur narcissique suscitée par l’apparition réelle
ou imaginaire d’un rival qui fait questionner l’enfant sur ses origines ? Ce serait
donc la force et la nature des investissements inconscients liés à la relation d’objet
qui colore le deuil.
Par ailleurs, je ne pouvais suivre S. Freud lorsqu’il utilisait le même terme
de deuil pour désigner des réalités d’expériences aussi différentes que celles
d’un être cher ou d’une abstraction mise à sa place, la patrie, la liberté, un idéal,
etc....
En 1915, sa théorie consistait en un processus de détachement de la libido
du lien à l’objet perdu pour un réinvestissement sur un autre objet. Ce retrait
serait rendu possible par l’épreuve de réalité et s’accompagnerait d’une mobilisation des identifications et l’élaboration des processus inconscients de culpabilité.
Ainsi, le travail de deuil consisterait principalement en une opération de
changement d’objet par la libido qui peut être comprise comme une substitution,
et aussi une restauration des investissements libidinaux du Moi.
Ordinairement, la possibilité d’un travail de deuil repose sur deux conditions : la première, sur la résolution du complexe d’Œdipe, voire sa destruction,
et l’élaboration du complexe de castration. S. Freud rapporte toute séparation à
l’angoisse de castration, seule représentation de l’angoisse de mort. La seconde,
sur la qualité de la relation d’objet primaire et de ses deuils originaires, selon
P.-C. Racamier, deuils narcissiques, selon M. Hanus.
Ce qui est visé, c’est la restitution du sujet dans son intégrité, celle d’avant
l’atteinte. Tout ne serait que retrouvailles. L’objet perdu, jamais vraiment. Des
substituts se présenteraient dans un temps plus ou moins long. Ces représentations sont médicalisées dans le sens ou la « guérison » de l’endeuillé viserait un
retour à l’état antérieur à la perte.
La version de J. Allouch, présentée dans
Érotique du deuil au temps de la mort
sèche a résonné d’emblée en moi. Il note que le deuil d’un être cher implique
deux pertes : celle de la personne et celle d’un petit bout de « Soi », dans lequel
existe un investissement phallique. Par « Soi », il faut entendre ni de moi ni de
toi mais donc et de toi et de moi, mais en tant que toi et moi reste indistingués.
C’est le « gracieux sacrifice de deuil »
[1]. Il n’est pas propitiatoire. On doit consentir
à cette perte, dite sèche, elle est sans compensation. Le registre du manque dans
lequel elle s’inscrit est celui de la privation. Il se différencie de celui de la
frustration et de la castration.
Il existe une expression répandue, qui est selon moi un abus de langage : elle
consiste à dire que faire son deuil, c’est accepter la mort de celui que l’on perd.
Je voudrais préciser ceci : notre narcissisme a raison de considérer la mort comme
inacceptable, mais ce qui est à accepter c’est ce qu’elle a fait de nous, c’est ce
que nous sommes devenus à travers elle. Nous avons à prendre acte du réel
habillé par l’épreuve de réalité. Le deuil n’est pas une opération de substitution,
mais de transformation. Le sujet devient autre, il s’altère.
Pour ma part, j’ai acquis la certitude que la mort n’est pas une affaire privée
et psychologique. Une conviction m’anime, une sorte d’éthique non raisonnable
selon laquelle je suis concernée et affectée par le parcours de ceux qui perdent
la vie et par ceux de leurs proches.
La perte, par son aspect négatif met en évidence que nous sommes des êtres
séparés les uns des autres mais aussi que des appartenances de nature différente
nous lient les uns aux autres. Il nous est nécessaire d’inscrire et de transmettre
la mémoire de cet événement de soi à soi, puis des uns vers les autres.
La perte, ouvre donc à plusieurs dimensions, dont celle de la filiation. Elle
introduit un nouvel ordre symbolique des places dans la génération. L’inversion
ou la rupture prématurée de cet ordre (quand par exemple c’est le parent qui
conduit son jeune enfant au tombeau ou un trop jeune enfant, son parent) interrompt ou inverse les processus de liaison/déliaison, entre les pensées et les affects.
Le type de mouvements déclenchés par la perte de l’objet dépend de sa place,
de son sexe, des charges affectives en jeu, du moment et de la manière dont elle
a lieu.
En 1920, S. Freud vient de perdre sa fille Sophie : il écrit ceci à S. Ferenczi :
« au fond de mon être, je décèle un sentiment d’offense narcissique irréparable ».
Puis en 1929, il adresse cette lettre à Bingswanger qui venait de perdre un fils
aîné. (S. Freud, avait, lui, entre-temps, subit une autre perte en 1923, celle de son
petit-fils Heinerlé, le fils de Sophie). « On sait que le deuil aigu, après une telle
perte s’apaisera; mais on restera inconsolable, on ne trouvera jamais de
substitut. » Deuil et mélancolie a été réalisé en 1915. S. Freud ne rethéorisera pas
ses écrits mais développera la pulsion de mort.
Le deuil incise le tissu de notre réalité et ouvre à l’inouï d’une histoire d’amour
et de haine.
Le réel, quand il se présente exige d’être pensé et métabolisé. Un projet thérapeutique m’animait : quand il y a intrications de faits biologiques et de
représentations psychiques, existe-t-il des conditions de paroles ou de cadres qui
participent ou empêchent la symbolisation, existe-t-il des actes symboligènes ?
Il me semblait qu’être présente en temps et lieu de l’événement me donnerait
accès à une part de réalité habituellement recouverte par les mécanismes de
refoulement. Mais cette réalité est-elle celle de l’inconscient ? Selon J. Allouch,
la clinique est le deuil.
Voici deux séquences de jeux qui ont eu lieu avec Fabien, âgé de 20 mois.
La première s’est déroulée alors que sa maman était encore vivante. Nous
sommes dans le bureau, le père est présent. Je confectionne des petites boules
de pâte à modeler que je nomme « cailloux » en écho au « zou-zou » que Fabien
prononce, futur petit poucet abandonné, pour obtenir des bisous de sa mère.
Devant nous, à l’aide de ses cailloux et d’une armoire miniature aux nombreux
tiroirs va se répéter un jeu incessant de dépôts et de retraits : « llou-llou » crie-t-il à chaque dépôt des cailloux dans les tiroirs !
Ce jeu est analogue au fort/da théorisé par S. Freud. Rappelons qu’il est représentation d’absence sur fond de présence et ouverture à la symbolisation.
Voici maintenant la deuxième séquence.
Elle s’est déroulée un mois après le décès de sa maman. Nous nous retrouvons
dans le bureau, avec le père. Devant nous, Fabien reprend le même jeu de
l’armoire et des cailloux, à une différence près : au lieu de l’alternance des dépôts
et des retraits, cette fois un bourrage de toutes les cavités accompagné de vérifications répétées. Du point de vue du langage, en un mois, de très gros progrès,
au lieu de quelques mots annoncés, des phrases.
Je fais remarquer au père les différences et dit à voix haute : « Fabien est
endeuillé » et au père un peu incrédule : « je crois qu’il sait que sa maman est
morte. » Dans la minute qui suivit, une odeur évocatrice envahit la pièce,
provenant des couches de Fabien. Cette expulsion anale est-elle une réponse à
mes paroles ?
Ces séquences m’ont interrogée.
Le remplissage du vide, est-il un symptôme qui, au-delà de la jouissance de
bourrer, témoignerait que le deuil s’accomplit ? Ce morceau détachable, petit
bout de soi, est-il sacrifice en tant qu’acte séparateur et non propitiatoire, consenti
à être laissé au mort, alors que le sujet ignore encore tout de la génitalité. Cette
perte de matière fécale expulsée au moment où une parole est posée sur la mort
de la mère a-t-elle valeur de don, une sorte de phallus anal, permettant que la mère
passe de statut de disparue à celle d’inexistante, donc sans retour persécutif ? La
notion d’irréversibilité de la mort est censée ne pas être acquise à cet âge.
Ce deuil accompli ne cessera de transformer le sujet et nous ne savons pas
quelle incidence cela aura sur sa capacité reproductrice et paternelle. Comment
un homme rembourse-t-il sa dette de vie et s’inaugure son désir de paternité. Un
deuil d’un petit bout de « soi », meurtre ou don ne doit-il pas avoir été effectué ?
Dans notre unité, l’angoisse de vie et non de mort, notamment, la peur de
perdre cette vie ou de ne pas l’accomplir, ainsi que la persécution liée à la
morbidité en permanence renouvelée, touche tous les patients, les familles, les
soignants et moi-même. Le rappel de ce qu’écrit G. Raimbault dans La clinique
du réel est précieux. « Ce à quoi nous avons à faire, c’est à des corps qui ne sont
pas régis uniquement par des faits anatomiques, physiologiques, biologiques,
mais des corps dont l’une des dimensions est celle de la jouissance/souffrance ».
Je n’ignore pas la fascination et la violence qu’exerce sur chacun de nous le
rassemblement de personnes condamnées dont j’ai parlé précédemment. Il peut
se manifester alors des mécanismes de rejets et d’attirance. Le sentiment
d’impuissance à sauver les êtres, la mise à mal de notre besoin de réparation en
même temps que notre révolte liée à notre identification inévitable au mourant
et au cadavre peut aussi conduire à des formes de maltraitance sur soi ou sur
l’autre. Ainsi, le thérapeute est souvent mis à l’épreuve : « à quoi cela sert-il de
vous parler, vous n’allez pas me guérir !» me disait un patient.
Doit-on commencer par renoncer à ses propres idéaux, à ses propres théories ?
C’est la parole qui fait vivre tel était le titre d’un ouvrage consacré à F. Dolto.
Comment naissons-nous à des expériences de sublimation ?
Le droit de vivre est légitime. Il est à reconnaître, à ne pas être éteint, en
même temps qu’il est quête d’une autre attente, celle d’exister comme être de
parole.
« Je ne peux plus ni vivre, ni mourir » soufflait une patiente agonisant depuis
une semaine. Par là était signifié que la mort anticipée, parfois traumatogène,
modifie le rapport au temps du sujet et touche aussi à sa dimension d’être désirant.
Un temps qui suspend les désirs d’un sujet vient interroger radicalement ceux du
thérapeute. La vie de l’autre m’importe, je suis responsable avec lui de son désir
de vie. En même temps, le laisser risquer sa mort comme il l’entend. Un autre
patient exprimait ainsi nos différences : « Comprenez bien cela, pour vous, les
jours qui passent, ce sont des jours en plus, pour moi, ce sont des jours en moins.
»
Souhaiter travailler avec ce patient autour d’un savoir commun, celui d’être
tous mortels est une illusion. Car il était en train de passer d’un savoir sur la
mort au réel de son accomplissement. Nous n’appartenions plus au même temps
ni au même espace. Nous pouvions peut-être être en lien autour de la reconnaissance de ce qui nous séparait. La parole qui annonce l’incurabilité est toujours
entendue comme interdiction de vivre. Si elle ne préserve pas simultanément le
principe d’espérance constitutif de l’humain, elle détruit l’appartenance de
l’homme à son principe de filiation régi par la temporalité du devenir. Elle est
alors une parole tueuse du lendemain et des désirs. « L’être humain vivant est un
homme infinitif » écrit M.-A. Ouaknin.
Encore des paroles de patient : « Je ne veux plus vous parler. Je sens que j’ai
moins de vie en moi. Je veux juste durer... durer... ». Alors, c’est uniquement avec
son épouse hospitalisée avec lui, que, pendant deux mois et demi, de nombreux
entretiens eurent lieu. Elle voulait mourir avec lui, elle maigrissait avec lui. « Je
ne peux plus manger, disait-elle, quand je mange, j’ai l’impression de le manger,
lui.» Une mort appelle une autre mort dit J. Allouch.
Tous les deux n’avaient pas voulu d’enfants et leur choix était cruellement
interrogé. Ainsi, ils se sont privés d’immortalité, pourquoi ? Ainsi leur union n’a
pas de descendants, pourquoi ? C’est au moment de la disparition d’un des partenaires que le remboursement impossible de la dette de vie vient à être questionné.
Alors nous déterrerons des doutes graves sur la filiation paternelle, des troubles
précoces de la relation maternelle, une honte liée à une conception socialement
prématurée. Il apparut aussi que tous deux, enfants, avaient fait l’expérience de
leur propre parentalité de diverses manières.
Suivit le désir d’affronter sa propre histoire, dans un autre espace de paroles.
Donc je n’avais pas de contact avec le patient. Je n’ai su que plus tard que l’épouse
restituait à son mari une partie du contenu de nos entretiens. Ainsi, elle se
proposait comme médiatrice entre le thérapeute et le mourant.
Elle savait aussi ce que cette fonction réparait de sa propre histoire. Ce faisant,
elle rendait assimilable les propos et les émotions qui, reçues directement, auraient
été dangereux pour la survie du patient. Est-on si sûrs de notre savoir sur les
facteurs qui préservent ou interrompent la vie ?
Ainsi, son épouse avait constitué pour lui un système anti-traumatique, un
double de celui qui se constitue habituellement avec l’environnement aux temps
des origines, ainsi que l’a évoqué D.-W. Winnicott. La mère, premier interprète
du monde, le présente à son enfant de manière habitable.
Lors de mon contact avec ce patient, avais-je été mauvaise thérapeute,
mauvaise interprète ? On est renvoyé à sa propre parole, à son désir, son savoir
et à réviser ses textes. Devons-nous changer les patients ou les théories ? La
psychanalyse ne s’adresse-t-elle qu’à ceux qui y sont prêts ? C’est le réel qui
oblige à modifier nos pratiques. Seul notre cadre interne, référé à la connaissance de notre propre inconscient permet de ne pas y perdre son âme. Chaque
langue est unique. Ce sont les patients nos maîtres, et la mort disait J. Lacan.
S. Freud dans Les Essais note : « chacun de nous est redevable à la nature
d’une mort et doit être prêt à payer cette dette.» Ces propos viennent indiquer
une sorte de loi de l’espèce qui se traduit par les lois généalogiques, de la famille
en particulier. Ainsi le déni de la réalité de la mort n’est pas seulement à rapporter
au refus de la castration et de la différence des sexes mais aussi refus de la dette
symbolique en tant qu’elle exprime la différence des générations.
De jeunes enfants perdent leurs parents. Ils sont accueillis dans l’unité. Je ne
peux ici développer toutes les problématiques transférentielles activées dans une
institution médicale (dans laquelle sont présents un groupe de bénévoles) ni les
enjeux institutionnels qu’implique la fonction de thérapeute. Seuls quelques
éléments partiels seront restitués.
5 décembre 1999 – La maman de Nadine est morte ce matin.
Dans le cercueil, Nadine a voulu déposer sa dent de lait sur sa maman et
glisser entre ses doigts raides ses dessins de papillons. Puis elle a bien voulu
qu’on ferme le cercueil. Pas de larmes. C’est son père qui m’a rapporté cela.
Cette petite dent de lait a une histoire. La veille, le 4 décembre, j’avais
rencontré Nadine et son frère cadet à la demande de leur père. Ce dernier m’avait
confirmé les avoir prévenus avec le médecin que leur maman allait mourir.
Je m’adresse à Nadine :
« Ton papa t’a donc dit que les médecins ne savent plus comment faire pour
guérir ta maman. »
« Non. »
« Hé bien, c’est terrible, mais ils ne peuvent plus guérir sa maladie. »
« Tous les gens qui sont là, alors, ils sont tous malades comme ma maman ?»
« Oui. »
« Et qu’est-ce qu’ils deviennent ?»
« Bien... » Silence.
« Ils deviennent tous morts ?»
« Oui... Tiens, mais tu as perdu une dent, là. », dis-je en regardant le trou.
« Oui, je viens juste de l’arracher avant de venir ici. »
« Elle ne bougeait donc pas beaucoup ?»
« Pas trop, ça m’a fait un peu mal. »
« Tu l’as dit à ta maman ?»
« Non, mais peut-être que mon papa l’a fait. »
« Et qu’est-ce que tu fais avec tes dents qui tombent ?»
« Je les mets sous mon oreiller et la nuit, la petite souris vient et me donne
des pièces. »
Puis Nadine dessine des papillons.
Quelle part du sujet va être ensevelie avec la mère lorsque Nadine dépose sa
dent de lait auprès de sa mère morte dans le cercueil ? Peut-on dire qu’elle est
Freudienne, dans le sens où elle sait qui elle perd (sa mère), ce qu’elle perd
(l’amour mis dans l’objet) et Allouchienne car la dent de lait est don d’un petit
bout de « soi », objet phallique qui est gracieux sacrifice du deuil.
Quelle est la nature et la signification de cet objet perdu ? L’apparition de la
dent de lait signe le sevrage, donc séparation, perte du corps à corps et du sein
comme objet érotique et organe équivalent placentaire de bouche. On pense aux
civilisations africaines qui enterrent le placenta double de l’enfant dont il est
séparé à la naissance. La chute de la dent commémore cette expérience en même
temps qu’elle inaugure une nouvelle période.
Cet acte de dépôt est-il une représentation nostalgique, au sens « algique »,
de ce temps révolu infantile ou vient-il réaffirmer, devant le cadavre de la mère
que celle-ci, en même temps qu’elle donnait son amour et sa substance nourricière, transmettait l’interdit de l’anthropophagie : on ne mange pas de l’autre.
C’est notre condition d’existence. La dette de vie est aussi gratitude de n’avoir
pas été tuée comme sujet.
Les paroles ne suffisent pas pour symboliser la mort d’une mère. Il faut y
adjoindre un acte de dépossession d’une partie de son corps.
J. Allouch écrit : « il y a deuil effectué lorsque l’endeuillé, loin de recevoir l’on
ne sait quoi du mort, loin de prélever quoi que ce soit du mort, supplémente
cette perte subie d’une autre perte, celle de ses trésors. »
Le statut psychique de la dent de lait, en tant qu’objet détachable a-t-il une
valeur d’objet partiel ? Lorsqu’on pense aux équations freudiennes : dent = sein,
fessés, pénis. Il serait donné en sacrifice à la mère, devenue divinisée parce que
morte.
De même, ce don pourrait évoquer le retour ou la réouverture de l’œdipe, sa
rivale étant morte réellement. Nadine vient-elle régler une dette imaginaire par
le don de cette dent, car elle est une sorte de monnaie infantile. Par le biais de la
petite souris, animal bienfaisant, à la différence du rat, animal maléfique, elle
représente le parent qui soutient le désir de grandir, compensant les renoncements pulsionnels par une monnaie d’adulte. Ainsi la petite souris personnifie
la loi de l’exogamie, puisqu’elle ouvre aux commerces des échanges pluriels
(l’argent est un convertisseur universel selon S. Viderman).
En renonçant au gain qu’apporte la croissance, peut-être signifie-t-elle qu’elle
ne prendra pas, en grandissant la place de la mère auprès de son père. Se
retrouvant seul être féminin avec lui, elle risque d’être livrée à la réalisation de
ses désirs œdipiens et exposée à la satisfaction du père. Pour que l’échange soit
possible, il faut aussi que soit établi l’interdit de l’inceste.
D’un autre point de vue, quel échange espère-t-elle donner à sa mère, en lui
léguant cette dent ? Quels gains espère-t-elle lui procurer ? Est-ce là sa manière
de signifier son désir d’immortalité ? Ainsi, des échanges continueraient d’avoir
lieu même quand tout est fini.
Cet objet manifeste donné à la mère, en négatif vient montrer le trou – le
trou laissé par son absence. Avant qu’il ne soit comblé, chaque fois qu’un sourire
sera fait, il rappellera qu’une perte a eu lieu. Le trou fait signe pour l’autre.
Il appelle la question : « le manque, le vide est un appel à créer » écrit
M.-A. Ouaknin dans Les dix commandements. Mais ce trou, pour Nadine, n’est
pas associé à une chute. En effet, elle s’est arrachée cette dent. Cet acte vient représenter le mode de perte de la mère. Là où sa mère lui a été arrachée, perte subie,
c’est elle qui arrache cette dente, perte agie. Cela n’est pas sans rappeler ce que
S. Ferenczi nomme « identification à l’agresseur ». Ainsi cette action offre
l’avantage de maîtriser l’angoisse que l’absence suscite, ainsi que d’exprimer une
agressivité inconsciente d’avoir été abandonnée (ne dit-on pas avoir une dent
contre quelqu’un ?).
Un autre aspect est à souligner dans cet acte d’arrachement. Une douleur
physique aurait-elle été ressentie en lieu et place d’une douleur morale qui ne
s’exprime pas ? Car Nadine donne sa dent, mais pas ses larmes. Cette abstinence
signifie-t-elle une absence de chagrin, une lutte contre la régression, ou que la
douleur est au-delà des pleurs ? On se souvient des travaux de Spitz sur l’hospitalisme décrivant l’apparente anesthésie affective des enfants comme le résultat
de la perte définitive de l’espoir d’un retour des parents.
Mais voici ce qu’écrit S. Freud dans une note en bas de page de son article
Au-delà du principe du plaisir: il s’agit de son petit-fils Heinerlé, l’enfant du
fort/da, alors âgé de 6 ans quand il perd sa mère, Sophie : « maintenant qu’elle était
partie pour de bon, le petit ne manifesta aucun chagrin. Il est vrai que dans l’intervalle, un deuxième enfant était né, éveillant en lui la jalousie la plus vive ». Il est
vrai que Nadine avait vu la naissance de son frère deux ans avant la mort de sa
mère. La perte vient toujours révéler la loi de l’ambivalence des sentiments.
Ainsi, sur le plan de la transmission du cycle donner/recevoir/rendre, la dent
de lait est-elle un don ou un rendu ? Quel est le sens de cette dette ainsi réglée ?
S’agit-il d’une dette d’existence en paiement pour une faute commise par l’inconscient ? Elle serait punie de ses désirs hostiles vis-à-vis de sa mère l’ayant trahie
par cette seconde naissance. S. Freud écrit en effet dans Les Essais: « notre inconscient n’exécute pas la mise à mort, il se contente de la penser et de la délivrer.
Mais on aurait tort de sous-estimer cette réalité psychique par comparaison à
la réalité de fait. Nous sommes des meurtriers au regard de notre inconscient. »
Disparue trop tôt, cette mère laissera-t-elle une représentation toute puissante,
incastrable, rendant impossible le remboursement par sa fille de sa dette de vie ?
Car ainsi que l’écrit M. Bydlowski, pour enfanter, du côté maternel, une fille doit
avoir une représentation d’une mère originaire suffisamment faible. Mais si,
comme le dit F. Dolto, les dents sont les enfants de la bouche, Nadine rend à sa
mère cette dent et annule ainsi sa créance.
Certains soignants attribuèrent un sens macabre, donc destructeur, au dépôt
de la dent de lait. Pourtant, peut-on douter de la nature créatrice, même si macabre
de ce don, associé à celui des dessins de papillons, lorsque l’on connaît également
le sens symbolique de ce volatile ? Ce fut en effet un étonnement de constater la
régularité avec laquelle tant d’enfants pendant les consultations dessinent
librement des papillons. Il s’avère que cet insecte est le représentant du mystère
des métamorphoses. Son nom grec « psyché » le relie également à l’âme et à
Éros. Chez les Aztèques, il symbolise l’âme des femmes mortes en couches. Il
est aussi le signe de la beauté et de la longévité. Nadine se rêve-t-elle comme
chrysalide, appelée à devenir papillon et nous indique-t-elle que le deuil est
d’abord transformation du sujet ?
Finalement la dette serait la représentation symbolique qui accompagne le
cycle donner/recevoir/rendre sans jamais qu’on sache à quel moment du cycle
l’attribuer.
Sur un autre plan, non moins significatif, on peut se demander quelle part de
la thérapeute est transmise dans cet acte du dépôt de la dent et des dessins de
papillons. Souvenons-nous de l’entretien qui a eu lieu avec Nadine. Le trou a
véritablement appelé les questions de la thérapeute, connaissant pour elle-même,
comme pour Nadine, sa signification symbolique.
C’est dans le lien, peut-être de transfert, établi avec l’Autre, se sachant lui
aussi troué, que le sacrifice, public, don d’un petit bout de « soi » est un acte
subjectivant.
Le deuil n’est pas seulement l’affaire d’un individu aux prises avec son narcissisme et son objet perdu. C’est une clinique du lien.
Chaque être humain est irremplaçable. Avec la mort, c’est le réel du monde
qui est modifié. Toutes les théories du deuil admettent la terrible douleur morale
qui accompagne certaines pertes-privations multiples : de corps, de pensées,
d’amour et de haine, d’un devenir partageable.
Mais si, en s’accomplissant, le deuil réalise un acte subjectivant, au sein de
cette douleur, ne devons-nous pas aussi y découvrir l’expérience érotique à
laquelle tout sujet est convié ?
Surgissements d’images de massacres, de génocides, de deuils d’enfants et
de parents. Nos yeux s’humectent... Silence. Ainsi, certains drames, en même
temps qu’ils feraient entrer les vivants dans leurs univers macabres, les convieraient à l’expérience de l’éternité du désir et de la créativité ?... Peut-être, mais
à quelles conditions ?
·
ALLOUCH J. Érotique du deuil au temps de la mort sèche. Éd. E.P.E.L., 1995
·
BYDLOWSKI M. Dette de vie. P.U.F, 1997.
·
FERENCZI S. La confusion des langues. Tome IV. Œuvres Complètes, 1932.
·
FREUD S. Les essais de psychanalyse. 1915. « Notre relation à la mort. Considérations
actuelles sur la guerre et la mort ».
·
FREUD S. Métapsychologie. Deuil et mélancolie. 1917.
·
HANUS J., SOURKES B.M. Les enfants en deuil. Éd. Frison Roche. 1997.
·
LEGENDRE P. L’inestimable objet de la transmission. Éd. Fayard. 1985.
·
ÔE K. Dites-nous comment survivre à notre folie. Folio. Gallimard. 1966-1977.
·
OUAKNIN M.-A. Les dix commandements. Éd. Seuil. 1999
[1]
Cette expression, empruntée par Allouch J. à Ôe K., est extraite de son ouvrage
Dites-nous
comment survivre à notre folie.