2002
TOPIQUE
Il était une fois...
[*]
Odile Bazalgette
71 bd Franklin Roosevelt 33400 Talence
Comment se transmet à un enfant la capacité à devenir sujet ? Quels renoncements, quelles dettes doit-il lui-même constituer ? Je me propose d’évoquer la question
de la Dette entre parents et enfants à travers quelques moments de la psychothérapie psychanalytique d’une petite fille où se développe la difficulté à penser une scène originaire.
L’appui se fera pour elle sous la forme de plusieurs versions approximatives que propose
la thérapeute.
Nous rejoindrons par là les contes dont les fantaisies partielles sont utilisées comme
telles par le sujet pour reconstruire sa propre histoire en lien avec des représentations universelles.Mots-clés :
Dette, Don, Transmission intergénérationelle, Psychose infantile, Scène originaire, Conte.
How does the capacity to become a subject transmit itself to a child ? What
must the child renounce, what debts must the child build up for him/herself ? This article looks
at the notion of debt between parents and children and the author bases her ideas on the psychoanalytical psychotherapy of a little girl who developed difficulties thinking the original
scene. Help for her comes from the different approximate versions the therapist suggests to
her. This will lead us to consider fairy tales of which the partial fantasies can be used as such
by the subject to rebuild his/her own story in relation with universal representations.Keywords :
Debt, Gift, Inter-generation transmission, Childhood psychosis, Original scene, Fairy tales.
Le terme de Dette implique une double opération : avoir reçu et devoir rendre.
Si le sujet est en dette, c’est parce qu’il obéit à cette double détermination du fait
même de son inscription dans le complexe de castration. Selon Freud, la constatation par le petit enfant de la différence anatomique des sexes est indispensable
à l’apparition du complexe de castration. Elle vient actualiser et authentifier une
menace de castration qui a pu être réelle ou fantasmatique. L’enfant ne pourra
dépasser l’Œdipe que s’il a traversé la crise de castration qui vient signifier un
ordre culturel où le droit à un certain usage est toujours corrélatif d’une interdiction. Le sujet humain est ainsi conduit à renoncer à ses objets incestueux en
lien avec l’interdiction de réaliser l’inceste. L’angoisse de castration ne peut
donc se résoudre que par le renoncement, et cela explique « les tentatives faites
par de nombreux auteurs pour la situer dans un contexte élargi d’expériences
traumatisantes où interviendraient différents éléments de perte, de séparation de
l’objet. »
[1] Cependant, même si Freud reconnaissait l’existence de racines du
complexe de castration dans les expériences de la naissance et les expériences
orales et anales, il a toujours voulu maintenir la prééminence du lien au génital.
Cette prééminence du génital sera anticipée par les parents. Ils anticiperont le
manque de l’objet dans le génital. Pour la mère, le bébé est d’emblée une petite
fille ou un petit garçon. Ainsi anticipe-t-elle la castration et la différence des
sexes.
Sur cette base anticipée, le complexe de castration est la condition a priori
qui règle l’échange inter humain et qui va installer le sujet dans la Dette. Il
suppose que le sujet aura accepté de ne pas être tout-puissant, d’avoir reçu et de
n’être pas propriétaire. Il aura dû renoncer à sa toute-puissance pour acquérir son
être et continuer à y renoncer pour pouvoir se perpétuer. Ainsi constituera-t-il sa
Dette, si toutefois la Loi lui en a été transmise. Je me propose d’évoquer les
difficultés possibles de cette transmission lorsque les parents n’ont eux-mêmes
pas pu renoncer à leurs premiers attachements. Dans ce cas et à travers l’histoire
transgénérationnelle d’une famille, ce sera surtout la répétition d’un impayé
inassignable et non la nécessité de la Dette qui auront été transmises. L’héritage
de ce « passif »
[2] deviendra trop difficile pour l’enfant.
Que dois-je perdre et donner pour pouvoir me réaliser et à mon tour recevoir ?
Voilà la question à laquelle doit répondre l’enfant. La chose passe par une série
de renoncements que l’enfant doit effectuer dès sa naissance et ceci avec l’aide
de sa mère. Ces renoncements, l’enfant les fait pour quelqu’un, ils sont adressés,
ils s’inscrivent dans la série des échanges. Nous retrouvons ici Marcel Mauss et
le lien qu’il établit entre le don et l’échange par la triple obligation où est l’être
humain de donner, de recevoir et de rendre.
[3] Ainsi le sujet humain s’insère-t-il
dans un ordre préétabli de nature symbolique. Mais l’accès à cet ordre symbolique devra à chaque fois être refondé pour chaque sujet. Chacun en sera à la fois
héritier et donataire. Le sujet, qu’il soit parent ou enfant devra accepter d’avoir
reçu et de donner pour créer du sens. On voit donc par là que la dette ne circule
pas seulement des parents aux enfants mais aussi des enfants aux parents, même
si l’enfant est à un moment donné dans une position non-symétrique. Les uns et
les autres passeront leur existence à se réapproprier l’héritage en le transformant.
Une transmission, un don se fait, à charge pour le sujet de le transformer en un
nouveau don à faire. Le cycle de la dette est un processus élaboratif. Il sera
parfois caractérisé par des avatars plus ou moins sévères.
En ce qui concerne Emmanuella dont je vais parler, ils l’empêcheront
d’accéder au symbolique et au langage. La difficulté de ses parents à renoncer
à leurs liens incestueux avait empêché la transmission du « comment on fait un
enfant ». Tel était le problème sur lequel nous allions buter Emmanuella et moi :
constituer une scène originaire pensable.
En préalable au cas clinique, je voudrais évoquer le cadre dans lequel cette
thérapie se déroule, – un Centre Médico-Psychologique pour enfants et adolescents –, en m’attardant sur quelques particularités de ce cadre : la place de l’argent d’une part et le fait que le patient soit un enfant d’autre part. Dans un tel
cadre, le paiement n’est pas direct. Pour autant, le service n’est pas gratuit, mais
les versements du patient ou de sa famille sont ignorés et le coût de l’acte thérapeutique reste dans l’ombre. La matière argent est virtualisée. La question est
de savoir si cet état de fait oblitère, empêche ou éventuellement favorise l’acte
psychanalytique. Il est vrai que la virtualisation de la matière argent pourrait favoriser chez le patient l’idée que le thérapeute lui fait un don. Don du thérapeute,
ce qui entraînerait une dette de reconnaissance, une recherche de la gratitude et
de l’harmonie, toutes choses qui empêcheraient l’accès à l’agressivité et à la haine.
De ce fait, la mise en sens de l’oubli, des actes manqués, des tentatives de rupture, des passages à l’acte serait plus difficile. Corollairement, l’absence de l’argent pourrait favoriser l’idée de réparation. Le patient deviendrait un objet de
soins. Tous ces empêchements sont réels, certes, mais dans la mesure seulement
où le patient a déjà suffisamment intégré la question de la dette et de l’échange
que j’ai évoquée précédemment. Dans ce cas, il lui est déjà possible d’accepter
ce problème en lui-même et de le mettre en jeu. Il peut alors payer sa séance.
Tel n’est pas le cas de tous les sujets et surtout de l’enfant qui est à une place
particulière. Pour lui la question de l’argent se pose du côté de ses parents qui,
de toute façon, payent pour lui. Des parents viennent à la consultation avec le
sentiment confus que quelque chose où ils sont impliqués n’a pas « marché »
avec leur enfant, que celui-ci, à travers ses symptômes, leur pose une question
à laquelle ils ne savent pas répondre. Ils viennent poser le problème à un tiers et
sans doute leur souci principal est-il alors que celui-ci répare les dommages et
permette à leur enfant de moins mal être. La question de la Dette ne se pose pas
pour eux, elle saute une génération, et c’est l’enfant qui, par son symptôme, vient
poser le problème de l’héritage problématique des parents. Cette conjonction de
la place particulière de l’enfant héritier avec la problématique de parents en
souffrance avec leur héritage se noue ainsi à travers l’idée que quelqu’un d’énigmatique doit bien payer pour ça. L’absence de paiement direct favorise alors la
mise en suspens provisoire de la question du « qui doit payer ? » Cette mise en
suspens provisoire de la question du paiement peut ainsi être, parfois, un élément
favorisant à la psychothérapie qui n’aurait pu même être envisagée sans cela.
La situation analytique avec l’enfant est d’autre part une situation bien spécifique. Comme le dit Florence Bégouin dans son article : « Cadre et contre-transfert
dans la psychanalyse d’enfants » : « la situation analytique avec des patients
enfants comporte trois générations : le patient, ses parents dont il dépend à maints
égards, et l’analyste qui sera le support et le contenant des objets internes de
chacun des deux parents, outre, évidemment, de ceux de l’enfant. »
[4]
La conséquence est que l’analyste va devoir établir plus ou moins des relations
directes avec les parents de son patient et aura donc à accepter le transfert que
ces parents effectuent sur lui. Les particularités de ce transfert aussi bien que l’âge
de l’enfant pourront dès lors entraîner des aménagements du cadre. En général,
le cadre symbolise la différence, la première étant la différence entre le dehors
et le dedans. Cependant, de la même manière que le paiement ne représente rien
pour certains patients, le cadre ne joue plus ce rôle pour certains parents, en
particulier lorsque la relation mère-enfant est une relation de fusion-destruction.
Le thérapeute est alors amené à commencer un travail à trois.
J’ai rencontré Emmanuella pour la première fois alors qu’elle avait deux ans
et demi. Emmanuella ne parle pas, ce qui motive la consultation. Elle aurait
commencé à dire quelques mots, me dit sa mère, mais tout se serait arrêté depuis
son opération d’une fente palatine, il y a quatre mois. Cette opération, plutôt
banalisée, est vécue comme traumatique surtout en fonction de ses conséquences :
la mère devait en effet attacher les mains d’Emmanuella afin qu’elle ne suce pas
son pouce jusqu’à la cicatrisation. Depuis, Emmanuella ne prend plus son pouce,
et la mère parle de cette expérience comme traumatique pour toutes les deux. Mais
elle ne dit rien de la fente palatine elle-même. Par ailleurs, Emmanuella est une
enfant qui marche comme une poupée mécanique, sans regarder où elle met les
pieds, elle n’habite pas son corps. Elle reste collée à sa mère et, d’ailleurs, me
dit celle-ci, elle ne s’éloigne jamais pour aller jouer avec d’autres enfants. La
qualité du regard d’Emmanuella présent, interrogatif, vivant et la capacité de sa
mère à verbaliser ses sentiments m’engagent à leur proposer des rencontres
régulières à trois. Il est naturellement impossible de suivre de façon linéaire et
chronologique l’évolution de la thérapie (5 ans maintenant). Ce qui est certain,
c’est que d’un point de vue symptomatique, les choses ont changé. Emmanuella
est une petite fille vivante, heureuse, qui a sa vie propre, elle existe. Après 3 ans
en maternelle, elle est dans une classe spécialisée de l’éducation nationale. Elle
participe à la vie collective, noue des relations avec les autres enfants, n’est plus
passive. Elle habite son corps, se sert de ses deux mains, ce qui n’était pas le cas,
court, saute. Elle est capable de dessiner, de représenter des personnages, a des
activités de sériation, de classement, d’écriture, connaît l’identique et le différent.
Elle a plaisir à communiquer, à parler, elle dit des mots depuis longtemps et
commence des phrases. Mais lorsqu’elle veut raconter quelque chose, la parole
s’embrouille. Le mot est maintenant protégé, mais la séquence reste brouillée.
Dès que les objets doivent être liés, il y a à nouveau précipitation et confusion.
Que s’est-il passé ? Je vais regrouper en trois temps les moments qui ont abouti
chaque fois à une modification de la relation à l’autre et au monde.
Le premier temps a été le temps de la psychothérapie mère-enfant qui a
duré un an. Pour cette enfant qui vivait avec sa mère dans une relation d’identificationfusion alternée avec une relation de destruction séparation, la séparation
des espaces n’avait aucun sens. Winnicott nous propose de considérer le cadre
analytique comme une « métaphore du holding primaire ». Dans ce cadre, le
patient est invité à vivre des situations qu’il n’a pas vécues, car le moi n’était pas
assez fort pour les vivre. Ainsi, au bout de trois mois, lors d’une séance d’après
vacances, se produit le jeu suivant : Emmanuella joue avec un bébé qu’elle met
dans la poussette avec difficulté, d’une seule main. La mère fait un parallèle
entre son entêtement et le sien quand elle était enfant, rapporté par sa propre
mère. Dès que la mère a raconté ce souvenir, Emmanuella fait mine de vouloir
sortir de la pièce (laisser maman avec mamie, car elle m’appelle mamie). Je
l’encourage à le faire en lui disant que nous l’attendons là, elle veut prendre sa
mère avec elle, je lui dis qu’elle peut y aller seule. Elle finit par s’aventurer, joue
avec ses pieds sur la barre de seuil, dedans, dehors, puis prend avec elle la chaise,
qu’elle avance suffisamment dans le couloir pour qu’on ne la voie plus. Elle
babille. Sa mère est angoissée, elle se penche pour la voir. Puis, n’y tenant plus,
comme Emmanuella s’éternise, elle dit : « alors si tu nous laisses, ça ne sert à
rien ». Je parle avec elle pour la rassurer, tout en relevant sa difficulté à supporter
le départ de sa fille hors de son regard. En disparaissant, Emmanuella créé l’objet
comme manquant, elle s’identifie à l’objet absent, elle crée un dehors et un
dedans, mais cette expérience ne peut se vivre qu’avec l’aide de ma place intermédiaire, parce que je supporte l’angoisse de la perte et de la séparation. Il s’agit
là de partager une aire intermédiaire d’expérience, un espace paradoxal où l’on
peut être ensemble et pas ensemble à la fois.
Le deuxième temps est inauguré par le changement de cadre, la séparation
des espaces mère-fille est devenu possible. Je rencontre Emmanuella seule.
Pendant cette période, elle éprouve la capacité de l’objet à ne pas être détruit.
Elle me commande, me punit, déplace les meubles, etc. Elle plaint le bébé,
malheureux, qui « pleure », « a mal », elle le soigne, lui met des pansements. Elle
désigne un persécuteur, le plus souvent un animal, qu’elle expulse et jette au
loin. Pendant de longs mois, elle éprouve ainsi mon non-endommagement.
Chaque séance qui se succède confirme que l’objet a survécu à ses attaques et
qu’elle peut le garder en elle.
Une troisième période s’inaugure avec l’apparition du personnage paternel.
Emmanuella dessine pour la première fois le papa, la maman et le bébé. Ils se
donnent la main. Apparaît un monde qui n’est plus uniquement le monde maternel, mais la rencontre des deux parents bien qu’évoquée, reste traumatique. L’espace d’un instant, le père est mis dans le lit avec la mère, mais aussitôt les parents
sont séparés et le père tapé, jeté, désigné comme vilain, faisant pleurer le bébé.
Autre scène : Emmanuella fait en pâte à modeler le papa et la maman qu’elle
place bouche-à-bouche. L’excitation se déchaîne alors, se retourne contre moi.
Emmanuella me touche les cheveux, dans un geste de les tirer, elle est proche de
l’attaque, l’amour et la haine sont désintriqués. Tous ces exemples manifestent à
quel point la scène primitive est impensable. L’enfant ne peut pas être l’enfant des
deux parents. Le père et mère restent chacun de leur côté, la mère pouvant être le
père, le père pouvant être la mère et avoir aussi un enfant dans son ventre.
Emmanuella représente cette impossible rencontre des parents à travers un
jeu répété avec moi : « moi la maman, toi le papa », me dit-elle. Puis la maman
prend le bébé et donne au papa un nounours. Chacun, alors, vaque à ses occupations. Dans ce jeu, elle me met donc en place de père mais un père aussitôt castré.
La mère ne lui attribue qu’un ersatz d’enfant, un nounours, un lot de consolation
en quelque sorte. Elle figure une relation parentale où l’enfant, le bébé ne parvient
pas à être conçu par les deux parents. Un jour le père que je représente se rebelle :
« non, lui dis-je, moi je ne veux pas de ce nounours, je veux aussi m’occuper de
notre bébé. »
Emmanuella est interloquée J’ai mis en jeu un père qui manifeste son investissement de son enfant et cela met en lien ses investissements œdipiens. Il faut
dire que son père est très en retrait par rapport à elle. Il voulait une fille « parce
que c’est mieux », m’avait-il dit, au cours de notre premier entretien, mais il
avait ajouté qu’il ne voulait plus d’autre enfant. Blessé narcissiquement par la
manière dont sa fille lui manifeste qu’il ne saurait égaler sa mère dans son esprit,
il campe sur des positions assez répressives vis-à-vis de ce qu’il appelle ses
caprices, sans pour autant pouvoir jouer avec elle. Et pourtant, ce faisant, il
manifeste la seule possibilité qu’il ait de montrer sa différence, sa place paternelle. Mais Emmanuella n’est pas seulement interloquée par mon intervention;
elle est intéressée. À la fin de la séance, elle veut que son père vienne. Nous
devons parler à trois.
Le père me parle des vacances et se plaint : Sa fille s’interpose toujours entre
lui et sa femme quand ils se tiennent par la main. Elle ne supporte pas, me dit-il. Je dis à ce moment au père : « Quand Emmanuella acceptera l’idée que les
mamans ne font pas les bébés toutes seules, elle achèvera de parler ». Cette interprétation m’est venue en relation avec le sentiment contre transférentiel que
quelque chose ne parvenait pas à être dépassé dans la constitution de la scène
primitive, du fait de l’impossibilité où étaient ces parents de transmettre à leur
fille comment on fait un bébé.
Cette interprétation a eu plusieurs effets :
Du côté du père et en dehors de ses effets à coup sûr positifs dans l’aprèscoup, elle a renforcé son sentiment d’impuissance et il a oublié consécutivement
deux séances.
Du côté de la mère à qui elle avait été retransmise par le père, bien sûr, elle
a modifié sa vision des scènes de jalousie de sa fille : « je pensais que c’était moi
qu’elle voulait, en fait, elle veut son père, me dit-elle. »
De mon côté une rêverie contre transférentielle sur la difficulté d’Emmanuella
à raconter une histoire, à fantasmer, fait apparaître notre assignation commune
à sa réalité traumatique, ici son impossibilité à se représenter sa scène originaire.
Comment s’en dégager ? Construire des fantaisies, se faire lire des histoires,
des contes où il trouve des personnages auxquels il peut s’identifier, ainsi procède
l’enfant. Le conte l’introduit dans le « il était une fois », dans l’héritage culturel.
De cette rêverie contre transférentielle, est advenue une nouvelle intervention :
j’introduis le « il était une fois une petite fille » à propos de l’enfant
qu’Emmanuella met en scène. (Je précise qu’il s’agit bien sûr ici de lui parler
sous la forme du conte et non de lui en raconter un).
La réponse ne se fait pas attendre : elle prend deux voitures. Leur trajet reste
parallèle. Dans l’une, il y a la maman, l’enfant et le grand-père, dans l’autre, il
y a le papa, l’enfant et la grand-mère. Il était une fois une maman avec son papa
et un papa avec sa maman... Ainsi Emmanuella met en scène pour la première
fois la question des attachements incestueux de ses parents.
Quelques séances plus tard, adviendra une scène nouvelle : un conflit violent
entre la poupée et le bébé, scène de féroce jalousie, heureusement réparée par la
mère que jouera Emmanuella. Autre chose est introduit là, la question de l’autre
enfant, du petit frère ou de la petite sœur, autre possibilité pour construire la
représentation de l’origine. Possibilité que n’avait pas cette enfant jusque-là,
puisque justement ses parents ne voulaient pas avoir d’autres enfants.
J’apprendrai, cependant, plus tard, que l’interdit sur la venue de l’autre enfant
est maintenant levé.
Que nous a donc appris Emmanuella sur la question de la dette entre parents
et enfants et enfants et parents ? Quelque chose doit être transmis à un enfant
pour qu’il puisse exister comme sujet : la perte de l’objet, la séparation, la possibilité d’être un enfant autre, distinct de ses parents. Alors advient le langage et
avec lui l’instauration du symbolique qui ouvrent le jeu des représentations
multiples de ce même objet. Dette de transmission des parents, qui les dépasse,
qui est universelle. Et du côté des parents d’Emmanuella, on aperçoit la dette
qu’ils n’ont pas réglée; ils n’ont pas renoncé à leurs fixations incestueuses,
comme le révélait suffisamment leur histoire. À cette fixation incestueuse s’est
ajouté le traumatique, ici, la fente palatine, car la naissance de leur fille avec
cette malformation a sans doute mis à mal l’organisation qu’ils avaient pu
trouver et qui leur avait permis d’avoir un enfant ensemble. L’enfant-né s’est
transformé d’enfant vivant en enfant à réparer et a interdit la venue de tout autre
enfant. La nécessité de perdre n’a donc pu être transmise à leur fille. De ce fait,
celle-ci n’est pas en mesure d’élaborer, de s’approprier ce qui ne lui a pas été
donné. Et en effet, rétroactivement, le travail thérapeutique révèle qu’elle bute
sur sa difficulté à se représenter comme être sexué, fille, conçue par ses deux
parents. Et c’est ce qui explique son acharnement à vouloir conserver une mère
qui n’a pas besoin du père, c’est-à-dire à rester fixée sur le défaut, sur le fait
que les parents ont mal transmis quelque chose. Comme se sentirait-elle
redevable de ce qui ne lui a pas été donné ? « Mal », le bébé a mal, dit-elle, en
effet, il a mal. Va-t-il pouvoir créer quelque chose d’autre qu’une multiplication
de pansements ?
Alors revenons aux contes, à ce « il était une fois » à travers lequel j’avais
essayé d’autoriser Emmanuella à créer autre chose, à dépasser le « a mal ». Un
conte merveilleux, nous dit R. Diatkine, commence souvent par la formule : « il
était une fois dans un pays lointain, un roi et une reine, la famille est ensuite
complétée par des enfants déjà nés ou espérés ». « Une fois », « pays lointain »,
tout ceci nous plonge dans un univers non-situable dans l’espace et dans le temps,
un univers symbolique où l’individuel se transforme en universel. L’individu est
en permanence en relation avec l’universel. Même à travers son histoire personnelle, quelque chose le dépasse.
De génération en génération, les contes aident le sujet, à travers les multiples
images identificatoires qu’ils proposent à construire des fantaisies sur la
naissance des bébés, l’amour et la haine, l’ambivalence des sentiments, la mort,
etc. Ces fantaisies partielles sont utilisées comme telles, pour reconstruire sa
propre histoire dans un lien avec des représentations symboliques universelles.
Quelque chose est ainsi transmis dans les contes qui concerne la naissance, la
séparation, la mort mais, surtout, chaque conte évoque les avatars d’une transmission : une mère qui envoie son petit chaperon rouge dans les bois, des parents
qui décident d’abandonner leurs enfants (Petit Poucet), un père qui ne protège
pas sa fille de la marâtre (Cendrillon), ou bien même, une mère qui se permet
de mourir et d’abandonner son bébé (Blanche Neige). De ce « mal transmis »,
le héros doit faire quelque chose, il lutte et fait appel à toutes ses ressources
personnelles.
Peut-être les contes nous apprennent-ils ceci sur la dette de l’enfant : elle ne
se résume pas à transformer l’héritage mais plutôt à accepter l’idée que les
parents ne peuvent que transmettre « mal ». Ils font comme ils peuvent, en
quelque sorte. L’enfant du conte s’occupe de se dégager de la situation qui lui
est faite. Certes, on ne saurait dire qu’il le fait toujours en renonçant à ce qui
manque car l’enfant du conte, identifié au héros, trouve souvent une solution
dans la transgression. Cependant, si transgression il y a, le héros a aussi un autre
enjeu. Je vais citer là un passage d’un livre de Théodor Reik
Trente ans avec
Freud
[5]. Freud parlait à Reik des caractéristiques typiques de l’attitude de
méfiance d’un fils adolescent à l’égard de son père. Voici ce qu’il disait : « cette
répugnance inconsciente pousse le fils jusqu’à ne vouloir être en rien redevable
à l’égard de son père, pas même de sa vie. Vous souvenez-vous de ce thème
caractéristique dans les contes de fées et dans le folklore ? – Un jeune homme
sauve un roi ou un duc que des bandits veulent tuer. Vous reconnaissez facilement
sous un tel voile la méfiance inconsciente du fils, lequel souhaite rendre à son
père la vie qu’il lui doit ».
Ainsi le héros du conte est engagé dans l’élaboration de sa dette et, d’une
certaine manière, il parvient à une forme de renoncement aux idéaux parentaux.
Ce faisant, il maintient viables son père et sa mère réels. La fonction organisatrice du conte s’origine sans doute dans le fait qu’il ouvre à la fantaisie, qu’il
permet la respiration vis-à-vis du surmoi trop sévère. Le « il était une fois » a
ouvert à Emmanuella le champ de sa propre créativité. Il a levé un interdit,
l’interdit de ne pas rester assignée à la place qui lui était dévolue. Il lui est
maintenant permis d’élaborer ses propres théories sur l’histoire de ses parents,
sur la naissance des enfants, ce qui lui ouvre la possibilité de se dégager de la
fascination du traumatique. L’histoire pourra être ainsi trouvée créée (comme le
dit Winnicott à propos de l’objet), le renoncement au traumatique n’entraînera
plus la déréliction, la nécessité de survivre se transformera en désir de vivre.
Alexandra se reconnaîtra comme fille de ses parents en même temps qu’elle
s’autorisera à ne pas être exactement la fille qu’ils souhaitaient. Ainsi, ses parents
pourront-ils rester réels, êtres de chair et de sang.
[*]
Ce texte est la transcription d’une conférence donnée à Bordeaux en décembre 1999 dans
le cadre d’un cycle d’exposés organisés par le IV
e groupe sur la question de la Dette.
[1]
Vocabulaire de psychanalyse par Laplanche et Pontalis : article « Complexe de castration ».
[2]
J.P. Valabrega,
Phantasme, mythe, corps et sens, Science de l’Homme, Payot, 1992.
[3]
M. Mauss, Essai sur le don in
Sociologie et anthropologie, Quadrige, P.U.F., 1997.
[4]
F. Begoin-Guignard, « Cadre et contre-transfert en psychanalyse d’enfant » in
Journal de
la psychanalyse de l’enfant 2 Le cadre. Paidos, Centurion, 1986.
[5]
T. Reik,
Trente ans avec Freud, Éd. Complexe, 1975.