2002
TOPIQUE
Exil des analystes hongrois lors de la Seconde Guerre mondiale.
Le cas de M. Balint
Michelle Moreau-Ricaud
Vice-Présidente du IVe Groupe OPLF Maître de Conférences des Universités Membre de la Fédération Internationale Balint Membre du Bureau de l’A.I.H.P.31 Quai de Bourbon 75004 Paris
L’arrivée des Nazis met tous les analystes Juifs d’Europe centrale en danger de mort. Certains Hongrois se résolvent alors, pendant l’été 1938, et sur le conseil de
John Rickman, envoyé par l’I.P.A. pour les y décider, à préparer leur exil. Balint refuse
la possibilité de trouver un accueil en Australie et insiste pour émigrer en Grande-Bretagne. Jones lui trouve alors une possibilité d’installation à Manchester. Balint y arrive en janvier 1939.
Nous montrerons que cet exil est une expérience douloureuse, traumatique pour
Balint, qui doit affronter toutes les difficultés habituelles de l’exilé, auxquelles vient
s’ajouter la mort tragique d’Alice Balint, compagne de vie et de recherche, puis toute une
série de deuils familiaux, qui le laissent un temps déprimé et un temps inconsolable.
Néanmoins, cet exil va devenir porteur de valeurs positives pour lui et le Mouvement
analytique. Sur le plan de sa production, il apporte, dans la continuité et la réhabilitation
des travaux de Ferenczi, des concepts théoriques et pratiques nouveaux (l’attachement
mère-enfant dit « amour primaire», la régression comme « alliée thérapeutique», le
« défaut fondamental » et la prise en charge des patients régressés). Autre apport dont nous
lui sommes redevables: une méthode de formation des médecins à la relation thérapeutique, le « groupe Balint», mise en place dans le cadre de la clinique Tavistock et du
National Health Service, et qui relance la médecine dans le Royaume-Uni. Balint va
influencer praticiens et chercheurs. Des Français vont se former auprès de lui et font profiter les hôpitaux français de leur nouveau savoir-faire. De plus, Balint va jouer un rôle
clé dans la transmission des théories de l’École de Budapest (Ferenczi surtout) et par la
multiplicité des échanges scientifiques dans la communauté analytique, en France en particulier, en Allemagne, mais aussi sur le continent américain et australien, un agent actif
du Mouvement analytique.Mots-clés :
Comité d’urgence pour l’émigration, Deuxième arrachement de Budapest, Diaspora, Influence de Balint sur Lacan, Jones, Le « travail de l’exil », L’œuvre en exil, Persécution, Psychanalyse et Médecine, Rickmann.
The rise of Nazism put the lives of all of Europe’s Jewish analysts at peril.
Certain Hungarians therefore decided, on the advice of John Rickman, an emissary of the
IPA, during the summer of 1938, to prepare for exile. Balint rejected the idea of going to
Australia and was insistent on going to Britain. Jones found him somewhere in Manchester.
Balint arrived there in January 1939.
This article shows how painful and traumatic an experience exile was for Balint, already
faced with all the difficulties concurrent to any flight into exile and confounded by the
tragic death of Alice Balint, his partner in both his personal life and in his research, together
with a whole series of family deaths, which, for some time left him depressed and inconsolable.
However, this period in exile also brought some positive effects for both Balint himself
and for the Analytical Movement. From the point of view of writing, this exile brought, in
continuity with Ferenczi’s works thus reconsidered, new practical and theoretical concepts
(child-mother bonding called ‘primary love’, regression as a ‘therapeutic ally’, ‘fundamental default’and the treatment of regressive patients). We also owe to Balint from this
period the training method for doctors for therapeutic relations and the ‘Balint group’set
up within the framework of Tavistock clinic and the NHS that gave new impetus to medicine
in Great Britain. Balint greatly influenced doctors and researchers alike. French doctors and
analysts came over to train with him and took his ideas back with them to French hospitals
which greatly benefited from their new skills. Moreover, Balint played a key role in
divulging the theories of the Budapest School (Ferenczi principally) and became a major
vector in the development of the Analytical Movement through the multiplicity of his
exchanges with the analytical community in France, but also in Germany, the United States
and Australia.Keywords :
Emergency Emigration Committee, Second tearing away from Budapest, Diaspora, Influence of Balint on Lacan, Jones, Working through Exile, ‘Work in Exile’, Persecution, Psychoanalysis and Medicine, Rickmann.
PRÉAMBULE ET CADRE GÉNÉRAL DE L’EXIL
L’article IX de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, votée lors
de l’Assemblée Générale des Nations Unies du 10 Décembre 1948 (soit trois
ans après la fin de la guerre) pose justement pour la première fois le principe
que « nul ne pourra subir d’arrestation arbitraire, de détention ou l’exil ». Et un
autre principe, sur la liberté de mouvement (articles 13 et 14) précise : « Chacun
a le droit de chercher et de jouir dans d’autres pays d’un asile contre la persécution ». Il a fallu cette position universelle, après ce suicide de l’Europe, pour
garantir les personnes contre le retour de la barbarie. Celle que le nationalsocialisme a fait régner en Europe était irreprésentable. Sauf pour quelques
uns, dont Ferenczi. Déjà, le 29 mars 1933, quelques jours avant sa mort, dans
une intuition de l’horreur à venir, il écrit à Freud : « En un mot : je vous conseille
d’utiliser le temps où la situation n’est pas encore immédiatement menaçante,
et de partir avec quelques patients et votre fille Anna dans un pays sûr, éventuellement l’Angleterre. (...) Je vous en prie, prenez mon avertissement au sérieux
(...) » (Ferenczi 1933)
I – CADRE GÉNÉRAL DE L’EXIL
Malgré le développement de mouvements pacifistes et antifascistes en
Europe (Fisher, 1988) des signes annoncent la catastrophe nazie et le danger
encouru par les Juifs d’Europe Centrale. Après le premier coup de théâtre de
l’élection d’Hitler, en janvier 1933, les persécutions antisémites commencent.
À Berlin, les autodafés de mai 1933, où les livres des intellectuels juifs, Heine,
Marx, etc., sont brûlés, ne trompent personne sur le retour galopant de l’antisémitisme, et qui sera sans précédent. Rappelons l’autodafé pour les livres de
Freud, attribué à Goebbels : « Contre la surestimation de la vie sexuelle, corruptrice des esprits ! Pour l’ennoblissement de l’âme humaine ! Je livre à la flamme
les écrits de Freud ».
N’est-il pas temps de réagir ? Max Eitingon, après avoir tenu, sur le conseil
de Freud, le plus longtemps possible à son poste de directeur de la Policlinique
de Berlin, démissionne. Quelques mois plus tard, fin 1933, il quitte définitivement le pays et part pour la Palestine (Moreau-Ricaud, 1988 & 1992 & 2002).
Un collègue chrétien le remplace à la tête de cet Institut – Institut qui ne sortira
pas indemne d’une collaboration avec ce régime... Le nombre d’analystes à
Berlin chute de 100 à 14 ! (L ivia Nemes, 1985) Une vingtaine d’analystes
partent pour l’Amérique, pour l’Australie, d’autres pour l’Angleterre.
Autre signe de la catastrophe qui se joue : l’Anchluss. En mars 1938, Hitler
envahit et annexe l’Autriche. L es commentaires de Freud dans son J ournal
sont on ne peut plus laconiques : « Di 13/3 Anchluss à l’Allemagne. Lu 14/3
Hitler à Vienne. Ma15/3 Contrôle dans la maison d’édition et à la maison.
Me16/3 J ones. J e17/3 la Princesse. Ma 22/3 Anna à la Gestapo. » (Freud,
J ournal) Bientôt va s’amplifier « cette nouvelle sorte de diaspora » selon
l’expression d’Anna Freud (Steiner, 2001), de dissémination des analystes juifs
d’Europe centrale à travers le monde.
A - La situation en Hongrie était-elle aussi sombre ?
Malgré la lucidité de Ferenczi et sa remarquable anticipation, peut-être
pensait-on que seule l’Autriche était visée et annexable et que les J uifs de
Hongrie étaient protégés puisque leur pays, séparé de l’Autriche depuis le traité
de Versailles, était indépendant.
Or, Ferenczi signalait, en 1933, dans sa lettre d’avertissement à Freud :
« L’idée ne me quitte pas, si le danger politique s’approchait de Budapest, de
partir à temps en Suisse, où m’accompagneraient quelques patients encore
capables de payer. » Mais les autres analystes hongrois n’y croyaient pas, et
partageaient l’impression du médecin, le Dr Lévy qui trouvait « le conseil (de
Ferenczi) beaucoup trop pessimiste »; « peut-être le rattache-t-il (ajoutait
Ferenczi) à mon état d’esprit généralement déprimé (pathologique) » (Ferenczi,
1933).
Certes, les Juifs de Hongrie sont depuis longtemps très bien intégrés, magyarisés, souvent convertis au protestantisme – Balint, lui, est devenu unitarien.
Mais ont-ils oublié qu’ils sont et restent Juifs pour eux-mêmes et pour les antisémites ? Ils ont pourtant eu, « une expérience d’avance » sur les Juifs viennois
(Haynal, 1987) : Ferenczi, en 1919, confiait à Freud : « On va nous guérir dans
les meilleurs délais de l’illusion dans laquelle nous avons été élevés, à savoir
que nous étions des Hongrois de confession juive » (Ferenczi, 1919). Et, en
1927, alors que l’antisémitisme continue à croître, Ferenczi écrit à Groddeck :
« Il y a quelque chose de tragique quand, au bout de cinquante ans pendant
lesquels on se sent et on se pense comme chez soi dans sa patrie, on conteste
votre appartenance à la communauté nationale » (Ferenczi, 1927). Car dès 1919,
l’antisémitisme rampant du régime Horthy avait commencé à se faire sentir :
les Juifs n’ont plus le droit d’occuper des postes importants, Ferenczi est exclu
de l’Université et également des corporations médicales. Bientôt Istvan Hóllos,
ce médecin et psychanalyste qui dirigeait la fameuse « Maison Jaune » – cet asile
de Budapest qu’il avait, sous l’influence de la psychanalyse, transformé en lieu
thérapeutique – doit démissionner (1927).
Et vers 1938, la surveillance des analystes se renforce : aucune réunion ne
peut plus se tenir à la Policlinique sans la présence d’un policier... qui prend
des liasses de notes pour on ne sait quel usage. Balint, qui rapporte cette tragique
situation, ajoute l’anecdote suivante : parfois ce policier s’enhardit à demander
un conseil pour lui-même ou pour sa femme !
Mais ces conditions de travail s’avèrent vite dangereuses et Balint se résout
à fermer la Policlinique.
À Pâques 1938, une réunion se tient dans la villa des Roheim. Hóllos, alors
Président du groupe hongrois, appelle à l’aide J ohn Rickman, pour peu de
temps encore Président de l’Association de Psychanalyse Internationale, et qui
incite ses collègues à émigrer. Cette idée semble rencontrer d’abord une vive
résistance. Le Congrès international de psychanalyse, tenu à Paris cette même
année, en août 1938, ne porte pas sur ce « malaise dans la culture », ni sur
l’imminence de la guerre, et les analystes n’en parlent que pendant les pauses
des séances. Hóllos, optimiste, signale d’ailleurs « que les membres hongrois
sont décidés à rester dans leur pays dans des circonstances difficiles et continueraient à travailler là aussi longtemps que cela serait possible » (Steiner,
2001). Et les Hongrois rentrent chez eux, bien imprudemment... Mais comment
penser l’impensable ? Hóllos allait bientôt changer de position et demander de
l’aide jusqu’à la supplication.
B – Balint : deuxième exil
C’est la deuxième fois de sa vie que Balint prend la décision de s’exiler. La
première fois, la raison en est quelque peu différente et en sens inverse : il quitte
Budapest pour Berlin, en 1921, participant à ce mouvement qu’il a appelé, plus
tard, « la grande migration » : les jeunes médecins quittent leur pays pour aller
se former dans cette « Grande École » (Freud) : la « Policlinique » de Berlin,
ouverte en 1920 par Max Eitingon, sur sa fortune personnelle. (Moreau-Ricaud,
1988 & 1992 & 2002) Eitingon, engagé par fidélité à Freud dans l’armée austrohongroise pendant la première guerre mondiale, est venu assister aux réunions
de l’Association hongroise, et a pu reprendre et réaliser ailleurs l’idée de
Ferenczi : ouvrir une Policlinique. Cette idée, partagée avec Freud pendant la
guerre de 1914-1918 (Freud Ferenczi, 1996) Ferenczi n’a pu la réaliser, faute
de moyens financiers, malgré le triomphe de la psychanalyse au Congrès de
Budapest (1918) et la création de la première chaire universitaire de psychanalyse au monde (1919). En effet, la Réaction qui suit les trois mois du gouvernement bolchevique de Béla Kun, en 1919, va ruiner ce projet. Le régime de
l’Amiral Miklos Horthy instaure une politique de terreur blanche : les professeurs juifs sont licenciés, poursuivis, les étudiants battus. Puis un numerus
clausus officieux – car les lois antisémites ne seront publiées qu’en 1938 –
barre désormais aux Juifs la route de la recherche. Aussi ferai-je peser davantage
ce climat de haine et d’avenir scientifique empêché dans la détermination de
Balint de partir pour Berlin. Car sur le plan strictement analytique, il pouvait
fort bien se former auprès de Ferenczi – (dont il a suivi les cours pendant un
trimestre à la Faculté de Médecine), aucun cursus n’étant encore obligatoire.
Il fera d’ailleurs plus tard, en 1924, avec lui une seconde analyse. Donc, sa
thèse de médecine en poche (1920), marié avec Alice Szekely-Kovacs (son
initiatrice sur le plan amoureux et psychanalytique), Balint, qui, selon mon
hypothèse, ambitionne de devenir professeur et chercheur se précipite alors
vers Berlin en 1921, où il s’inscrit comme doctorant en sciences. Il travaille pour
gagner sa vie, comme biochimiste à l’I.G. Farben. Et ses tout premiers travaux
scientifiques seront bientôt publiés. Il devient également élève – « cobaye »
dira-t-il avec humour – à l’Institut Psychanalytique. (Alice Balint aussi
d’ailleurs). Puis, ayant terminé sa formation analytique, docteur en sciences et
bientôt père d’un fils, Janos, il rentre alors à Budapest, où il va mener une vie
personnelle et professionnelle active et agréable jusqu’à cet autre moment
tragique de l’Histoire (Moreau-Ricaud, 2000).
En 1939, il s’agit, cette fois, pour Balint, sa famille, ses collègues hongrois,
de fuir le danger mortel nazi né à Berlin et qui se rapproche...
II – LE PROJET D’ÉMIGRATION. PREMIÈRES DIFFICULTÉS.
POLITIQUE DE LA SOCIÉTÉ BRITANNIQUE DE PSYCHANALYSE
Les événements de Munich (septembre 1938) et le « dépeçage de la
Slovaquie » (P. Gradvolh) dont une partie est d’ailleurs donnée à la Hongrie (!)
devraient, me semble-t-il, ôter aux analystes tout espoir sur la politique suivie
par leur pays... Les plus jeunes analystes, une quinzaine (dont Robert Bak,
Alice et Michael Balint, Schonberger, Gyomroï, Roheim, Kata Levy, etc.) vont
alors se résoudre à l’exil.
C’est le « Comité d’urgence », créé à Londres, qui va désormais centraliser
toutes les demandes, s’occuper de la constitution des dossiers : curriculum vitae,
affidavits, visas, etc. Il y aurait des possibilités d’installation aux USA, en
Afrique du Sud, à Ceylan, enAustralie. Les Balint souhaitent eux émigrer en
Angleterre et Rickman les invite, amicalement, à y venir. Cette solution ne
plaira pas à Jones, qui s’esclaffe dans une lettre à Anna Freud du 25 avril 1938 :
« L a première chose que j’ai entendue, c’est qu’il avait invité les Balint en
Angleterre ! » (Jones, 1938). Mais, soudain, les difficultés surgissent du côté
de l’Australie et une quinzaine de hongrois se retrouvent dans l’impasse.
La demande de visa s’avère longue et parfois désespérante. Une lettre de Roheim,
poignante, demande une « invitation » même fictive « pour des conférences, au
cas où il devrait demander un visa dans l’urgence » (Steiner, 2001,114).
Certes le gouvernement britannique a des quotas d’émigration assez stricts
pour les réfugiés Hongrois; mais l’urgence de la situation ne peut-elle faire
sauter ce blocage administratif ? En fait, quelle est la stratégie politique de
J ones, maintenant à la fois Président de la Société Britannique et de
l’Association Internationale de la Psychanalyse ? Fait-il tout ce qui est en son
pouvoir pour aider les analystes d’Europe Centrale ? Anna Freud n’a de cesse
de le pousser à sauver tous ces « enfants du chagrin »; mais en 1938, elle
demande que personne ne sache qu’elle prend part au choix (Anna Freud, 1938).
Sandor Lorand avait déjà émigré dès 1925 après le découpage de la frontière
hongroise (Moreau-Ricaud, 1988,2002) et Sandor R ado avait quitté la
Policlinique de Berlin en 1935. Installés aux États-Unis, ils seront rejoints en
1938 par Robert Bak, accepté à New York, ainsi que Géza Roheim. Quant à
Endre Petö, dont la femme, Elisabeth Kardos, avait été assassinée par les Croix
Fléchées, il viendra, lui, en 1949. Edit Gyomroï (Ludowyk) s’exile d’abord à
Ceylan en 1938, et regagnera Londres en 1950. Hóllos échappera de justesse
à la fusillade sur les bords du Danube par une action franc-tireuse du diplomate
suédois Raoul Wallenberg. Lipot Szondi est envoyé en camp de travail en 1941;
il sera échangé avec d’autres prisonniers, puis se sauvera en Suisse. Mais
d’autres mourront précocement (peut-être de douleur), comme Vilma Kovacs,
d’autres se feront discrets (I. Hermann, Schonberger). D’autres encore auront
une fin tragique – comme Geza Dukes, Joseph Eisler, Zsigmond Pfeiffer, Làszlo
Révész et quelques élèves – et périront dans des camps de concentration, à
Buchenwald et ailleurs. (Nemes, 1985) (Dupont, Brabant, Moreau-Ricaud,
1992).
III – ÉMIGRATION DES BALINT
Est-ce parce que la Société de Berlin a apporté avec elle, en 1933, ses
querelles intestines, personnelles aux États-Unis (Jones 1934 à Anna, le 2 juillet)
que J ones, dans cette tragique conjoncture se montre si prudent ? Il se dit
soucieux que les émigrants puissent « travailler harmonieusement avec notre
Société et aient le projet de s’assimiler au mode de vie anglais (the “English
way of life”) ». Ce sont ses deux critères qui lui font accepter ou rejeter une
demande de visa; en homme de pouvoir, il se livre, dit-il à « une soigneuse
sélection ». Par exemple, il refuse les Walder de Vienne; et n’aurait pas souhaité
Balint (King, 1996). Certes Londres est déjà saturée d’analystes. Pas de garantie
d’y gagner sa vie. Mais le transfert négatif de Jones pour Ferenczi s’étend-il à
toute l’École de Budapest (M. Klein exceptée) ? ou juste à Balint ? À Anna
Freud, Jones confie, en 1936, qu’il « appréciait l’ouverture d’esprit de Balint »,
mais le trouvait « encore trop sous l’influence des théories de Ferenczi » (Steiner,
2001, p. 143) – ce qui est assez piquant chez cet ex-analysant de Ferenczi – et
il souhaitait qu’il aille... en Australie ! Heureusement Rickman s’était engagé
dès 1938, à leur trouver refuge en Angleterre. Balint ne partageait pas l’utopie
sioniste, même s’il a essayé de procurer des visas pour la Palestine pour ses
parents. Et ce « faux pas » de Rickman (Steiner), dont on ne peut que se réjouir,
permettra à Balint de mener à bien le projet qu’il lui avait fait choisir
l’Angleterre.
A – L’attente
Elle est source d’angoisse, les visas n’arrivant pas. Comment occuper ce
temps ? Balint termine les cures didactiques et thérapeutiques entreprises, et se
prépare à s’installer en Grande-Bretagne. Son projet date de 1938. Mihaly a
appris plusieurs langues (l’allemand, l’anglais, le français) et dans l’attente de
l’émigration il potasse l’anglais, qu’il parle correctement, mais, dit-il, « avec
un accent épouvantable » (ce que nous confirme un collègue reçu à Londres par
un : « Vat do yu vant ? ». Mais si « l’exil est d’abord l’exil de la langue »
[1] (Kafka),
est-ce la même chose lorsqu’on a plusieurs langues à son arc ? Mais c’est
pourtant à contre-cœur que Balint s’arrache à son pays...
B – Le départ
On le répète après le poète : « Partir c’est mourir un peu... » Et on oublie la
suite : « C’est mourir à ce que l’on aime / On laisse un peu de soi-même / En
toute heure et en tout lieu ». C’est justement le premier vers de ce
Rondel de
l’adieu
[2] que cite, en français, Mihaly Balint (1896-1970) en quittant son pays
en janvier 1939. Il s’exile en Grande-Bretagne, d’abord à Manchester, puis à
Londres, de 1947 à sa mort, survenue le 31 décembre 1970. (Moreau-Ricaud,
2000). Il part avec sa femme Alice. Leur fils John (15 ans) est déjà pensionnaire dans un collège anglais, indiqué par Jones, depuis fin 1938. Ils quittent
donc le fameux immeuble du 12 de la rue Meszaros (où nous avons, avec la
Fédération Internationale Balint posé une plaque en 1986), maison construite
par son beau-père l’architecte Frigyes Kovacs, où les Balint avaient leur appartement et bureaux, et qui abritait également la Policlinique, créée de longue et
haute lutte, et que Balint dirigea seul après la mort de Ferenczi. Il laisse derrière
lui ses parents (qui se suicideront au cyanure en 1944 pour échapper au fascisme
des Croix-Fléchées), ses beaux-parents, (qui mourront bientôt), ses amis
écrivains, musiciens, peintres, ses patients, ses collègues, sa bonne ville, son
pays, sa culture. Il a quarante-trois ans.
C – L’accueil
Je ne vais pas reprendre ici le chapitre que j’ai consacré à son installation
à Manchester (Moreau-Ricaud, 2000), mais survoler ce que j’ai pu reconstruire
en utilisant en partie sa correspondance privée, amicalement traduite par Judith
Dupont (Balint 1939-1970). Avec Alice, ils vivent dans la précarité, la pénurie
d’argent, la tristesse : point n’est besoin de broder sur ce qui est la galère de tout
réfugié. Puis, assez vite, l’espoir renaît : une invitation à un club, un premier
patient, puis un autre, une « minuscule pratique » (M. Balint) qui reprend, une
réunion, des perspectives d’analyses didactiques qui s’ouvrent avec E dna
Oakschott et Esther Bick, cette dernière exilée de Vienne. Un « nouvel élan »
est retrouvé, dès l’été 1939 !
Soudain, en août, il doit traverser l’épreuve la plus dure : Alice meurt brutalement. E lle a été son premier amour, mais également celle qui l’a initié
aux travaux de Freud (Totem et Tabou, Les Trois Essais sur la Sexualité).
Il perd une femme aimée et une compagne de travail, de recherche. « C’est
avec elle, dit-il, que j’avais l’habitude d’élaborer toutes les petites idées vagues »
(12 nov. 1940). Désespoir. Déréliction.
Début novembre, le deuil est davantage supportable et il accepte de faire une
conférence à la Société Britannique de Psychanalyse à Londres. Il choisit de parler du transfert, utilisant un article fait en commun avec Alice. Sa conférence est
bien accueillie, avec « beaucoup d’excitation » dans cette soirée de Décembre qui
se continue au café, « comme jadis à Budapest » (Balint, Corresp.)...
Bientôt, je l’ai dit, d’autres deuils viennent s’ajouter à son malheur : sa
belle-mère, ses parents meurent. La recherche est désinvestie. Rickman qui
s’est engagé depuis 1937 dans les Emergency Medical Services lui conseille
de travailler aux urgences médicales; en même temps il prépare ses examens
d’équivalence pour être reconnu comme médecin et obtient son premier titre
britannique en 1944 à Edinbourg. Mais cette ville de Manchester, où il vit seul
ne lui procure aucune stimulation : c’est un « trou » comparé à la capitale quittée,
sans théâtre, ni opéra, ni concert, etc. Il va bientôt la détester. Et, bien qu’il ait
des difficultés pour se rendre aux réunions de la SBP à Londres – car il doit
chaque fois demander à la police l’autorisation de voyager pendant les heures
du couvre-feu, d’autant qu’il est « enemy alien », étranger ennemi, et il perd dix
heures (!) dans le tortillard Manchester Londres – il s’arrange néanmoins pour
participer, dès 1941, aux « Controverses scientifiques ». Il y noue des relations
et reprend goût aux échanges entre collègues et aux débats théoriques. Il se
situe, avec Glover, Rickman, Winnicot, etc., dans le « middle group », en dehors
des deux « partis » d’Anna Freud et de Mélanie Klein, qu’il connaît et avec
lesquelles il garde des relations cordiales.
Bientôt, il se lance dans une recherche étonnante, en psychologie expérimentale, sur la tétée, intitulée « Différences individuelles de comportement
dans la petite enfance et méthode objective pour les enregistrer » (1945).
A-t-il été indirectement inspiré par une analysante, Esther Bick ? Elle n’est pas
encore l’analyste connue, mais dirige une crèche et a appris de Charlotte Bühler,
à Vienne, une certaine observation des bébés, qu’elle développera plus tard
avec sa fameuse méthode d’observation mère-enfant. Cette recherche donnera
à Balint un « Master en psychologie » qui lui permettrait d’enseigner, confie-t-il dans une lettre à sa famille de Paris... Ce travail a non seulement le mérite
de le raccrocher à la recherche, à l’écriture, mais il découvre des rythmes singuliers chez les nourrissons, embryons précocissimes de leurs personnalités
(Balint, 1945 & 1948). Esther Bick cite d’ailleurs cette recherche de Balint
dans son « membership paper » (Bick, 1953).
Bientôt un nouvel amour avec Edna, enseignante en pédagogie et autre exanalysante. Ce sera un échec, et son idée fixe est maintenant de rejoindre
Londres (Moreau-Ricaud, 2000). Il s’y installe en 1947, devient bientôt citoyen
britannique, ce qui lui permet de partir l’an d’après en mission en Hongrie
auprès des analystes restés au pays, et dont l’association qui a survécu dans une
semi-clandestinité est désormais interdite.
C’est à Londres que Balint fera son œuvre, à la fois dans la filiation de
Freud et de Ferenczi, comme continuateur, mais aussi comme chercheur
original. Si Freud s’est identifié au rabbin Yohanan ben Rakkai, quittant
Jérusalem mais créant ailleurs un centre d’études de la Thora (Kijak, 1996) je
me représente Balint, fuyant Budapest pour échapper à l’alternative de la mort
mais « faisant le mort » lui aussi, en n’affrontant pas Jones publiquement pour
défendre vigoureusement Ferenczi contre les accusations portées par Jones –
ce que lui reprochera O. Fenichel – mais réussissant néanmoins à transmettre
patiemment, discrètement, l’héritage spirituel et scientifique de l’École de
Budapest. Et à continuer son enseignement.
L’exil, malgré son cortège de douleurs, peut donc être également bénéfique
dans la diffusion, la « diaspora » des idées. Voyons-le maintenant également :
A – Côté médecine d’abord
Balint pose sa candidature à la Clinique Tavistock, chose connue, et suit,
ce que j’ai découvert dans une de ses lettres personnelles, le séminaire de John
Rickman et de Wilfrid Bion sur la dynamique de groupe et la thérapie de groupe.
L’influence de ces deux chercheurs – bien qu’il ne parle jamais de Bion – me
paraît fondamentale pour l’application, l’extension de la règle analytique au
groupe. Cette influence se combinera avec l’expérience de séminaire de
casework qu’il mènera, à la demande d’Enid Albu (qui deviendra sa troisième
femme) et dont il modifiera la méthode, en faisant travailler les assistants
sociaux sans dossier et sans note, mais par la méthode freudienne d’associations libres. Il reprend le mode de travail du séminaire de contrôle analytique
de Budapest. (Moreau-Ricaud, 2001)
Cette expérience sera sa propédeutique pour une nouvelle formation des
médecins généralistes, qui n’a plus rien à voir avec ce qu’il a jadis essayé à
Budapest (conférences et séminaires). Notons qu’il réalise là le vœu de Freud et
de Ferenczi surtout, de faire quelque chose pour ceux (médecins, enseignants) qui
sentent qu’ils pourraient tirer de l’aide de cette connaissance de l’inconscient,
sans vouloir pour autant devenir psychanalystes (Ferenczi, 1930). D’abord appelée méthode Tavistock, puis « training cum research » (la visée est plus claire)
sa méthode devait devenir célèbre (et critiquée) sous le nom de « groupe Balint »,
donné tout simplement par les Français formés auprès de lui.
Le National Health Service met à profit cette méthode quand il s’agit, dans
la débâcle sociale de l’après-guerre, de former les médecins pour soigner des
patients dont les troubles divers (névrotiques, psycho-somatiques, fonctionnels ou traumatiques) ne sont pas pris en compte par la médecine classique.
En 1957 Le Médecin, son malade et la maladie témoignera de cette expérience
pionnière et de nouvelles découvertes en terre médicale, son premier « pays »
professionnel.
B – Côté psychanalyse
Balint va reprendre des embryons de théorie commencés à Budapest et
les développer. Il reprend la théorisation du trauma, dans la filiation de Freud
et de Ferenczi, la théorie de la régression Les Voies de la régression (1959);
dans la filiation de l’École de Budapest (Ferenczi, I. Hermann, Alice Balint) la
théorie de l’amour primaire Amour primaire et technique de la psychanalyse
(1965); les troubles au-delà de la névrose et la nouvelle métapsychologie des
trois zones psychiques, application de la théorie de Rickman sur la psycho-logie à une, deux, trois ou multiples personnes, dans Le Défaut Fondamental
(1968).
Une question : « l’amour primaire » comme théorisation dans la filiation
de Ferenczi, de Herman (« l’accrochage ») et d’Alice (« Amour de la mère et
amour pour la mère ») contre la spéculation du narcissisme primaire de Freud
a-t-il à voir aussi avec la personne du chercheur et sa propre expérience ?
Si la langue du père est l’allemand – ce n’est qu’au lycée que Ignac Bergsman
apprend le hongrois – la langue maternelle de Balint est le hongrois et
peut-être le yiddish. On peut imaginer avec le portrait qu’il donne de sa
mère, cette femme « douce, simple », « qui aimait la vie », quel bain de langue,
de lait et d’amour elle a dû lui donner... lui faisant vivre cet amour primaire,
ce « mélange harmonieux » où les deux partenaires mère et enfant prennent
plaisir à leurs échanges et où, un temps, « ce qui est bon pour l’un est bon pour
l’autre »...
De même, peut-on penser que ces concepts un peu « barbares » malgré leur
fabrication grecque – l’« ocnophilie » et le « philobatisme » par lesquels Balint
essaie de discerner des relations d’objet primitives d’accrochage ou de lâchage
par rapport à l’objet, pourraient-ils trouver un lien avec la problématique de
l’exil, au fait, au « choix » de rester au pays ou au désir d’exil ? Est-ce à cela
qu’Imre Hermann fait allusion lorsqu’il parle de la « façon active » de Balint
de mener sa vie (Hermann, 1971) ? Ces notions auraient-elles pu être théorisées
pour rendre compte de ces deux mouvements ? Autrement dit, la théorie est-elle bien une langue paternelle, de l’exil de la mère ?
C – Côté interaction Londres-Paris : Balint en France
Cet analyste fougueux, peu anglais, un peu trop franc, trop direct, mettant
parfois « les pieds dans le plat », parlant de sujets qui fâchent pour cette société
anglaise si policée, n’est pas tout a fait assimilé à cet « English way of life »
idéalisé par Jones.
Homme de recherche, de débats, il est peut-être plus proche des Français
qui n’ont pas toujours leur « self control » dans les débats scientifiques et qui
se passionnent pour les idées. Mais son influence en France ne tient pas qu’à
son style, bien que celui-ci soit marquant. Très tôt, au début des années
cinquante, aussitôt élu comme secrétaire scientifique, il prend contact avec la
Société Psychanalytique de Paris (SPP) – alors, est-il besoin de le rappeler ? –
la seule Société en France, et propose un échange de conférenciers.
Et au moment où se fomente une révolte des élèves contre le nouvel Institut
dont Nacht sera le directeur, c’est son texte critique sur la formation analytique
« On analytical training » qui circule sous le manteau – peut-être d’ailleurs à
partir de chez Lacan, alors Président de la SPP ? Car J.A. Miller en a retrouvé
quantités de photocopies dans les papiers de Lacan... Les élèves y trouvent un
ferment de réflexion qui alimente leur opposition. Après la scission de 1953,
la première des trois qui devaient se produire jusqu’en 1981, les analystes qui
ont fondé l’A.F.P. (Lagache, etc.) gardent des relations avec Balint : il sera leur
premier invité étranger.
Ginette et Emile Raimbault vont se former auprès de lui à Londres. Puis ils
initient leurs collègues parisiens et introduisent des groupes Balint à l’hôpital,
dans les services de cancérologie. Balint devient la « coqueluche » des Parisiens,
ce qui l’amuse et le ravit. On le traduit : V. Smirnoff, V. Granoff, J.P. Valabrega
(dès 1960), etc. Lacan consacre des séminaires à ses travaux, non sans égratigner
au passage son cher « ami M. Balint ». Il est invité par Gendrot (de la SPP), à
Paris et en Bretagne. Chertok le fait venir dans son service de psychosomatique,
des médecins internistes de Bordeaux le reçoivent, etc. Puis il semble « oublié ».
La publication, la diffusion de l’œuvre de Ferenczi, sa réhabilitation et la préparation de la Correspondance avec Freud, donneront de nouveau à Balint une
place de chercheur authentique dans la transmission de la psychanalyse.
La peinture de Marc Chagall
Self-portrait
[3] – où le personnage emporte sa
maison sur sa tête me paraît être une
métaphore de l’exil, pour tous les Juifs
d’Europe centrale y compris les analystes. L es constructions théoriques, le
langage, la culture, c’est ce que le
sans patrie emporte dans sa tête. Ce qu’a
fait Balint.
Il a néanmoins emporté quelques malles « en vrai », comme on le sait, qui
contenaient une partie inédite de « l’héritage » de Ferenczi. Des notes éparses
également qu’il transcrira, publiera : c’est le J ournal Clinique, ainsi que la
moitié de la future Correspondance Freud-Ferenczi, qu’il va rassembler avec
l’autre moitié, convaincant à la fois Gizella Pallos et surtout Anna Freud de
l’importance scientifique de ces échanges. Les responsables de cette correspondance trouveront également dans une valise un manuscrit dont ils
reconnaîtront l’écriture si caractéristisque : le fameux texte perdu de Freud Vue
d’ensemble des névroses de transfert. Un Essai métapsychologique (édité par
Ilse Grubich-Simitis).
Emporter le foyer paternel dans la tête. Garder la braise sous la cendre.
Puis, rallumer la flamme dans un autre pays moins hostile : la théorie à
reprendre, retisser, repriser, continuer, transmettre.
Si l’on peut « mourir un peu » en quittant sa mère, cette « mort » n’est-elle
pas nécessaire et le fondement de toute initiation, comme nous le rappelle le
hongrois Dobo, alias G. Devereux ? Mais quitter sa terre, sa langue, est une autre
épreuve. Arrive-t-on toujours à faire le deuil de la patrie qui vous a « lâché » ?
Balint signale dans une lettre personnelle à sa famille, combien il a hâte, après
sa mission d’enquête sur le destin des analystes restés au pays (1948), de rentrer
à Londres, son pays désormais.
Il semble que certains réussissent et peuvent être heureux et créatifs dans
la terre d’accueil. Et on peut quitter sa mère pour l’Alma Mater, cette « mère
de l’âme », l’Université, on pourrait dire aussi la sublimation, la recherche, le
travail théorique, l’abstraction, l’écriture, etc., avec, dans la tête, la maison
paternelle. Mais il y a un abîme à traverser : le travail de l’exil. Il doit se faire
pour que soit possible un « renouveau », un « recommencement » – traduction
que Daniel Lagache proposait à Balint pour son « new beginning » – dans sa
vie ou son œuvre.
·
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·
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[1]
« L’exil est d’abord dans la langue » dit Kafka à Max Brod (1921).
[2]
Haraucourt (Edmond) : « Rondel de l’adieu ».
[3]
Tableau en première de couverture de l’ouvrage de Steiner R. (2001) op. cit.