Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062997
200 pages

p. 125 à 134
doi: en cours

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no 80 2002/3

2002 TOPIQUE

L’exil de Karl Landauer au reflet de sa correspondance avec Max Horkheimer

Hans-Joachim Rothe Holzhausenstr. 63 D - 60322 Frankfurt Allemagne
Karl Landauer (1887-1945), un élève personnel de Sigmund Freud, fut le premier psychanalyste qui excerça à Francfort sur le Main. Sa relation étroite avec Max Horkheimer (1885-1973) permit la fondation de l’Institut de psychanalyse de Francfort en tant qu’institut établi au sein de l’Institut de recherches sociales. Après la fermeture accompagnée de violences des deux instituts en mars 1933 Landauer et Horkheimer partirent tous les deux en exil. La correspondance entre Amsterdam et New York dans les années 1934 à 1941 donne un aperçu de la discussion théorique au cours de ces années, de la situation de la Société néerlandaise de psychanalyse, mais surtout de la situation personnelle de Landauer et des raisons pour ses hésitations aux conséquences tragiques à oser un nouvel exil.Mots-clés : Karl Landauer, Max Horkheimer, Correspondance, Psychanalyse et théorie critique, Institut de psychanalyse de Francfort, Institut de recherches sociales de Francfort sur le Main. Karl Landauer (1887-1945) was trained by Sigmund Freud and became the first psychoanalyst ever in Frankfurt am Main. His close connection to Max Horkheimer (1895-1973) led to the founding of the Frankfurt Psychoanalytical Institute in 1929 in affiliation with the Institute for Social Research. After the Institutes were forced to close in March 1933, both went into exile. Their correspondence between Amsterdam and New York from 1934 until 1941 provides insight into the contemporary theoretical discussion, the situation of the Dutch Psychoanalytical Society and above all the personal motives leading to Karl Landauer’s tragic hesitation to seek exile once more.Keywords : Karl Landauer, Max Horkheimer, Correspondence, Psychoanalysis and the Critical Theory, Frankfurt Psychoanalytical Institute, Institute for Social Research in Frankfurt am Main.
Heinrich Meng [1], un psychanalyste qui s’est particulièrement intéressé à l’hygiène psychique et à la psychosomatique et qui partagea avec Karl Landauer la direction du premier Institut psychanalytique de Francfort, écrit dans ses mémoires : « L’année 1933 décida de l’avenir de l’Allemagne. La barbarie d’Hitler triompha. Les deux instituts (de recherches sociales et de psychanalyse) furent officiellement fermés. Cette décision fut prise en raison de la psychanalyse, la sociologie, le marxisme, la soi-disant « judaïfication » et de l’antihitlérisme. Les salles et les bibliothèques furent saccagées, des livres brûlés sur la place publique. Nous, les cinq psychanalystes, décidèrent de quitter l’Allemagne. Landauer, les deux Fromm (Frieda Fromm-Reichmann et Erich Fromm) et (S.H.) Foulkes le firent immédiatement. En tant que juifs ils étaient plus menacés que moi... Les professeurs de l’Institut de recherches sociales partagèrent notre sort et quittèrent l’Allemagne. Après la visite des partisans d’Hitler l’Institut et les bibliothèques étaient la preuve vivante que des barbares y avaient séjournés... »
Quelles étaient les raisons de cette étroite relation entre les deux instituts qui est restée exceptionnelle jusqu’ici ? Karl Landauer a été l’initiateur de la création du premier Institut psychanalytique de Francfort. Il était issu d’une famille de banquiers de Munich et avait fait des études de médecine et de psychiatrie. Avant la première guerre mondiale il fit une formation psychanalytique avec Freud à Vienne et devint membre de la Société psychanalytique de Vienne en 1913. Freud se réclame de son ouvrage Guérison spontanée d’une catatonie de 1914 lorsque dans « Deuil et Mélancolie » il parle de l’identification avec l’objet perdu (Freud 1916-1917g, p. 270; Landauer, 1914).
Après la guerre Landauer s’installa comme psychanalyste à Francfort et publia des ouvrages sur la clinique et la technique psychanalytique du traitement des troubles narcissiques et psychosomatiques. En 1926 il avait fondé avec les psychanalystes nommés plus haut la Communauté psychanalytique du sudouest allemand. C’est à lui que s’adressa le philosophe et sociologue, Max Horkheimer, âgé de 30 ans et futur directeur de l’Institut de recherches sociales, qui portait un vif intérêt à une recherche interdisciplinaire et critique pour l’explication des phénomènes de société, en particulier grâce à l’aide de la nouvelle discipline qu’était la psychanalyse. Cependant il ne voulait pas apprendre à connaître cette méthode seulement du point de vue théorique comme le fit plus tard son illustre collaborateur Theodor W. Adorno, mais en faire lui-même l’expérience grâce à une analyse personnelle.
Cette analyse, au statut d’analyse didactique et de laquelle il existe un compte rendu extrêmement intéressant dans un interview radiodiffusé donné par Horkheimer à la fin de sa vie, dura environ un an (Horkheimer, 1985, p. 453f). L’essai le plus connu de Karl Landauer « Contribution à la genèse psychosexuelle de la bêtise » (1929) que l’on considère comme la base de la recherche ultérieure de l’École de Francfort (Frankfurter Schule) sur les préjugés doit sûrement beaucoup à ce travail.
Pour des raisons d’abstinence Karl L andauer lui-même ne devint pas membre de l’Institut de recherches sociales et c’est le jeune Erich Frommqui remplit cette fonction. Horkheimer invita Landauer à associer à l’Institut de recherches sociales l’Institut psychanalytique qu’il voulait créer ce qui du même coup le faisait appartenir indirectement à l’Université. Ce projet aboutit en 1929 et permit un travail fructueux pendant quatre ans jusqu’à la fermeture mentionnée plus haut. Officiellement cet institut ne s’occupait pas de la formation des psychanalystes mais de l’initiation à la psychanalyse des personnes ayant fait des études universitaires tels par exemple les médecins, les professeurs, les pédagogues et les juristes.
Grâce à la prudence et au talent d’organisateur de Max Horkheimer et tout spécialement de son ami Fritz Pollock l’Institut de recherches sociales put émigrer et trouver refuge au sein de la Columbia University à New York. La publication de la Zeitschrift für Sozialforschung (Revue pour les recherches sociales) continua même à y paraître en allemand jusqu’au début de la guerre. Le fameux ouvrage Studien über Autorität und Familie (Etudes sur l’autorité et la famille) parut à Paris en 1936.
Par contre l’arrivée de Landauer et d’autres émigrants à Amsterdam entraîna l’explosion d’un conflit latent dans la Société néerlandaise de psychanalyse et dirigé contre les décisions arbitraires du président van Ophuijsen au profit des réfugiés. Ophuijsen favorisait les contacts internationaux au sein de la psychanalyse alors que les autres membres de la société voyaient dans l’indépendance traditionnelle hollandaise la valeur suprême. Il est possible aussi que l’attitude de Landauer qui envisageait une émigration des instituts psychanalytiques de Francfort et de Berlin et leur union avec l’Institut d’Amsterdam ait été ressentie comme trop missionnaire et y ait contribué. Ce conflit provoqua une scission de la Société néerlandaise qu’au fond l’on ne pardonna peut-être jamais à Landauer. Cependant cette solution fut pour un temps la meilleure. Les deux sociétés restèrent membres de l’Association Internationale, continuèrent à travailler, se rapprochèrent et se réunifièrent quelques années plus tard. Ce ne fut que lorsque les Allemands envahirent et occupèrent les Pays-Bas et en réaction aux restrictions imposées par eux que la Société néerlandaise fut dissoute et entra dans la clandestinité car il n’était pas question pour elle de se séparer de ses membres juifs.
Landauer devint le maître le plus important des psychanalystes néerlandais dans les années 1930 car il enseignait la technique moderne orientée vers la théorie du moi et des mécanismes de défense alors que jusque-là régnait encore le premier modèle basé seulement sur l’analyse de l’inconscient (Brinkgreve, 1984; Spanjaard und Mekking, 1976, p. 638f).
Grâce à Max Horkheimer presque toute sa correspondance avec Karl Landauer pour cette période est passée à la postérité car il avait gardé des copies de ses lettres. Cette correspondance comprend environ 40 lettres de Landauer et 30 de Horkheimer qui sont conservées dans les archives Horkheimer de la Bibliothèque de la ville et de l’université de Francfort et qui ont paru dans les volumes de correspondance des œuvres de Horkheimer (Horkheimer, 1995, Bd. 15 et 16).
À Francfort déjà, des relations amicales et privées s’étaient établies entre les deux hommes après la fin de l’analyse. C’est ainsi que la première lettre de Horkheimer décrit la nostalgie des anciens amis qui est accompagnée de réactions psychosomatiques de séparation dont seule une compréhension super-ficielle peut rendre responsable l’air conditionné inconnu en Europe. Ce motif de la séparation et de la nostalgie revient sans cesse de part et d’autre dans les lettres échangées. Cette amitié s’approfondira au cours des visites de Horkheimer à Amsterdam.
C’est seulement après que Horkheimer aura reçu la troisième lettre de L andauer qu’une correspondance régulière s’établira. Landauer y parle des expériences qu’il fait avec les particularités psychosociales de son pays d’adoption telles qu’elles lui sont transmises par ses analysés. Aussi Horkheimer lui demande-t-il de mettre au point les communications d’une lettre pour la publication citée plus haut de « Studien zu Autorität und Familie ». Ils discutent leurs projets scientifiques, Horkheimer pose des questions spécifiques sur la théorie psychanalytique et Landauer donne son opinion sur l’état de la discussion théorique des années 30. Landauer se réjouit de la prise de position de plus en plus déterminée dans les publications de Horkheimer. Horkheimer lui confit : « Je ne vous apprends certainement rien de nouveau si je vous dis que vous faites partie du tout petit groupe de personnes auxquelles je m’adresse en pensée lorsque je travaille... » (2 juillet 1935, Bd 15, p. 366).
Vraisemblablement dans la foulée du programme d’échanges scientifiques entre les instituts de Londres et de Vienne, Landauer donne à l’occasion des 80 ans de Freud une conférence sur « Die Affekte und ihre E ntwicklung » (Les affects et leur développement), qu’il développe à Marienbad (Landauer, 1936,1938). Il renoue avec la première théorie des affects de Freud. Étant donné qu’il n’y a pas d’affect sans objet il échappe au danger de réduire la psychanalyse à une psychologie de l’un. La description de la fuite irréaliste vers le poursuivant dont il voit l’origine dans l’antagonisme inhérent à tout affect est particulièrement intéressante. Il faudrait certainement prendre cette dynamique en compte au cas où l’on considérerait qu’une interprétation psychanalytique des causes pour lesquelles Landauer n’a pas quitté les Pays-Bas pour un pays plus sûr pourrait avoir un sens.
Martin Jay écrit laconiquement dans son livre L’imagination dialectique (p. 127), une histoire de l’É cole de Francfort et de la Théorie critique : « Landauer émigra à Amsterdam et y resta, malgré toutes les prières et tous les conseils pressants de ses anciens collègues de quitter l’Europe, jusqu’à ce qu’il soit trop tard » (Jay, 1973, p. 115).
Cela resta longtemps le fin mot de l’affaire et l’on considéra L andauer soit comme buté soit comme un éternel indécis qui portait une part de responsabilité pour son sort. Je voudrais maintenant examiner la correspondance entre Landauer et Horkheimer afin de voir s’il est possible de relativiser ce jugement.
Il faut d’abord que nous prenions conscience que Landauer était un homme très actif et qu’en 1933 il fit partie des premiers émigrants venant d’Allemagne. Malgré le conflit décrit plus haut les conditions de son admission dans la Société néerlandaise de psychanalyse furent particulièrement favorables. C’est en Suède, où il s’était tout d’abord enfui, qu’il reçut l’invitation du président de la Société néerlandaise de participer à l’organisation de la société. Aux Pays-Bas il régnait une grande confusion quant à la situation politique et il n’y avait encore aucune directive concernant les immigrés qu’on avait raison de considérer comme des réfugiés. Les artistes et les intellectuels n’avaient aucune difficulté à entrer dans le pays s’ils avaient « une adresse ». C’est seulement lorsque dans les années suivantes le nombre des réfugiés augmenta considérablement que des restrictions de plus en plus contraignantes limitèrent leur admission.
Dans la correspondance nous trouvons une discussion animée au sujet d’une nouvelle émigration. Dans la lettre de Landauer du 26 décembre 1936 nous lisons déjà : « Je peux vous révéler que l’un des sujets de conflit les plus importants dans la famille Landauer est l’Amérique. Mais alors qu’auparavant c’était ma femme qui souffrait de la phobie hitlérienne et que je restais plus calme, je vois maintenant l’Amérique prise dans une guerre civile clandestine et l’effroi me submerge alors que ma femme se moque de moi. Lorsque nous discutons pour savoir s’il sera nécessaire que nous émigrions encore une fois, ma femme pense aux États-Unis et moi à l’Afrique du Sud. Vous comprendrez que j’ai très envie d’en apprendre beaucoup sur le sujet » (Bd. 15, p. 285f).
Dans sa lettre du 30 janvier 1935 Horkheimer se penche spécialement sur le problème de l’Amérique : « Certes il y a des coins d’ombre partout. Et il est difficile de dire dans quel endroit de la terre le firmament s’obscurcira en premier. C’est pourquoi je ne peux pas prendre parti dans le conflit de la famille Landauer dont vous parlez. À la richesse de ce pays qui semble offrir des possibilités immenses s’opposent effectivement l’aggravation continuelle des oppositions et la confusion due à un territoire gigantesque. En Europe il semble que l’année prochaine et la suivante vont nous apporter un certain apaisement. L es facteurs qui conduisent à la guerre et qui certainement font foison et pourraient être la cause de surprises sont dépassés de loin par les tendances qui promettent la stabilité. Au fond il est facile d’imaginer dans quel sens l’histoire va évoluer, mais quant aux nuances qui seront si importantes pour nous, elles restent des énigmes. Quoi qu’il en soit je vous prie de me dire si je peux vous procurer ici quoi que ce soit. Je m’en occuperai avec toute la solidarité et le soin possibles. » (Bd. 15, p. 310).
Par la suite l’établissement de Landauer put s’établir de mieux en mieux aux Pays-Bas, continua à se consolider malgré quelques revers. C’est ainsi qu’il écrit le 20 octobre 1935 : « J’ai été pris d’un profond sentiment d’isolement car en ce moment je me sens de nouveau extrêmement menacé. Grâce à l’aide complaisante de mes collègues la situation s’aggrave de plus en plus si bien que c’est presque un miracle si cette fois l’orage m’épargne. E t pourtant où serait-ce mieux ? Je n’ai pas donné signe de vie depuis si longtemps car je suis loin de vouloir vous importuner par mes plaintes, vous qui avez aussi tant de choses en tête. Aussi ai-je eu recours à mon vieux remède et je me suis plongé dans le travail comme un fou, plus que jamais auparavant » (Bd. 15, p. 416). Landauer vit de plus en plus retiré. Dans sa lettre du 9 février 1936 il écrit : « Je mène la vie d’un ermite... Mais les quelques personnes que je rencontre ne m’intéressent pas. Ce qui manque sont de véritables intérêts communs. » (Bd. 15, p. 453).
Il se réjouit à l’avance du bien que lui fera la compagnie de Horkheimer lors de la visite de celui-ci. Mais peu après il écrit qu’il a enfin trouvé dans son entourage quelqu’un qui partage ses idées et qu’il ne se sent plus aussi isolé. Une communication de Le Coultre sur la dépersonnalisation dans laquelle celui-ci présentait la provocation de situations désagréables comme un moyen d’empêcher une perte de l’identité correspond à sa conception psychanalytique (27 octobre 1936, Bd. 15, p. 705 f). Sa situation continue à se stabiliser. En 1937, pour la première fois depuis des années, il peut aller en vacances dans les Alpes suisses.
Dans une lettre du 21 avril 1937 il donne, il est vrai, une analyse détaillée de la situation en Europe et dans les Pays-Bas, réfléchit au sujet du piège dans lequel il peut tomber. Il sait pertinemment qu’il lui reste juste le temps de se réfugier en Amérique avant que la guerre n’éclate. Il a refusé une invitation du président de la Société sud-africaine : « J’ai le sentiment que là-bas non plus on ne pourra pas sortir du chaos... Tant que la situation reste ce qu’elle est ma situation restera favorable. Je gagne ma vie convenablement même si à cause de la mauvaise situation économique les honoraires payés sont à peine décents. De plus je dois faire un nombre important d’analyses didactiques avec de jeunes assistants et des analyses dans les familles de jeunes collègues. D’un autre côté c’est cela justement qui justifie ma présence ici. Quoiqu’il en soit le produit financier de mon travail est tel qu’il n’est pas facile de l’abandonner tout bonnement. Je crois que cela pourrait durer plusieurs années jusqu’à ce qu’en Amérique je puisse gagner assez pour atteindre le même pouvoir d’achat. Je ne doute pas qu’il me serait possible pour la troisième fois de me rebâtir des moyens d’existence si j’avais seulement assez de temps à ma disposition. J’ai l’esprit assez délié pour cela. Ce qui se passera quand je serai sénile ou malade, mieux vaut ne pas y penser. Fritz Pollock est de l’avis que pour moi l’Amérique n’est plus l’endroit propice ». Landauer évoque la possibilité de travailler comme psychanalyste non médecin en Californie et réfléchit longuement sur la manière dont pourrait avoir lieu son émigration aux États-Unis, c’est-à-dire s’il devrait y partir le premier et faire suivre sa famille la situation une fois régularisée ainsi qu’il l’avait fait lors de l’émigration de Francfort. Mais survient alors l’argumentation contraire : « J e me suis constitué ici un cercle fort agréable dont je peux dire que je ne travaille pas seulement dedans mais aussi avec. Et ce cercle de travail promet de continuer à s’agrandir. Ce n’est pas facile d’y renoncer pour recommencer une troisième fois dans une certaine isolation » (Bd. 16, p. 207f).
Horkheimer répond : « Mon avis sur l’avenir en l’Amérique n’est pas entièrement pessimiste mais pas tout à fait aussi optimiste que celle de Fritz Pollock. Il me semble qu’on peut avoir des doutes sur la manière dont la prochaine dépression se déroulera. En tout cas je n’ai pas une opinion assez précise sur ce pays pour pouvoir affirmer quoique ce soit de sûr pour l’avenir ». Il parle de manière détaillée des conditions de travail pour les psychanalystes. La situation économique continuera à leur être propice pendant quelques années encore. Mais entre-temps les psychanalystes doivent passer un examen de médecine dans l’État de New York (5 mai 1927, Bd. 16, p. 140f).
Quelques mois après, le 1er août 1937, Landauer écrit : « Et nous voilà revenus au thème de l’Amérique. Lorsque sous l’impression laissée par la visite de Pollock ma femme laissa entendre vis-à-vis d’un collègue d’ici très estimé qu’il n’était pas encore sûr que nous restions ici, ce collègue répliqua aussitôt qu’il ferait tout son possible pour que nous puissions toujours rester et que nous devenions hollandais. (à cause de son émigration Landauer était devenu apatride). Au cours des semaines suivantes un nombre important de collègues me demanda avec émotion s’il était vrai que je pensais à partir. Et même un certain nombre d’entre eux m’en voulait presque que je puisse – comme ils le disaient – penser à les laisser tomber. Et franchement je dois avouer que j’aurais beaucoup de mal à partir d’ici. En vérité il s’agit pour moi moins d’Amsterdam ou de la Hollande que d’un certain cercle de personnes très amicales et très sensées avec lesquelles c’est un véritable plaisir de travailler. Car, chose curieuse, il m’a été plus facile de me constituer un cercle depuis 4 ans que je vis ici, que pendant les 15 ans d’opprobre (il s’agit de Francfort). Il semble donc que pendant la République de Weimar en Allemagne il y ait eu moins de place pour le “Freudschen Kulturboeschewismus” (‘bolchevisme culturel’de Freud) que dans la si bourgeoise Hollande. C’est ainsi qu’en l’espace d’un an j’ai eu plus d’analyses didactiques et sous contrôle que pendant 10 ans à Francfort. D’un autre côté il est clair que la sage raison interdit d’écarter complètement l’option américaine. Et c’est pourquoi je prends au moins la peine d’acquérir tant soit peu de connaissances en anglais... (Bd. 16, p. 207f). Les difficultés linguistiques ont joué un grand rôle dans les hésitations de Landauer car aux Pays-Bas il pouvait faire les analyses en allemand.
La réunification des deux sociétés psychanalytiques eut définitivement lieu à cette date. De son côté le gouvernement néerlandais poursuivait à cette époque en politique étrangère une « politique d’indépendance » qui correspondait à une sorte de neutralité. Les tendances expansionnistes de la politique allemande visaient la France et l’Est. On discute aujourd’hui de manière controverse l’attitude du gouvernement néerlandais car elle donnait crédit à Hitler qui dans son discours du 30 janvier 1937 avait dit : « Le gouvernement allemand a en outre assuré la Belgique et la Hollande qu’il est prêt à reconnaître leur neutralité territoriale et à la garantir » (Lademacher 1983, p. 401). La lettre du 14 février 1938 montre combien il était encore difficile à cette date de juger la situation et combien Horkheimer pressait Landauer avec prudence et diplomatie : « Tu me manques souvent, et même si je suis toujours d’avis que tu ne devrais pas renoncer à ta situation en Hollande sans nécessité, ce serait bien agréable si tu n’étais pas si loin » (Bd. 16, p. 390).
Landauer montre un certain scepticisme envers lui-même lorsqu’après l’occupation de l’Autriche le 30 mars 1938 il écrit : « La sempiternelle question est de plus en plus brûlante. Je ne sais pas si ce sont mes vœux qui troublent mon regard mais je ne crois pas à l’approche prochaine d’une guerre. Pourquoi d’ailleurs ? L es glorieux plans des impérialistes bourgeois, la Mitropa de Naumann (lors de la première guerre mondiale), ont été réalisés par Hitler sans coup férir... Hoover a raison de dire que la Hollande est une oasis dans les tempêtes inextricables de l’Europe. Quant à moi je vais bien, très bien même. Mais, combien de temps encore ? » (Bd. 16, p. 418).
Horkheimer lui-même, dans sa réponse du 21 avril 1938, ne croit pas à une guerre générale en Europe mais à de petits foyers de combats (Bd. 16, p. 440f).
Entre-temps les conditions d’asile aux Pays-Bas se durcissent. Landauer se prépare en définitive à émigrer. L’un de ses anciens candidats, Albrecht Meyer, qu’il a traité gratuitement à Amsterdam et qui travaille à Chicago, verse régulièrement de l’argent sur un compte à son intention. La situation se dégrade de plus en plus. Le 2 septembre 1938 il écrit qu’il a été insulté grièvement par un collègue important. Cependant la nécessité de sa présence lui a été confirmée en juin. L’année suivante Landauer fait des démarches mais apprend que pour obtenir un visa ordinaire il devrait attendre 2 ans. Après le début de la guerre en septembre 1939 Horkheimer le presse, lui recommande Topeka comme lieu de travail et s’emploie auprès de Menninger pour Landauer (lettre non publiée du 30 septembre 1939). Alors commence une course contre la montre. Landauer essaie d’obtenir un visa non-quota par le biais de son appartenance à l’Institut de recherches sociales. Avec un tel visa Eva, sa fille aînée, majeure, n’aurait pas pu faire le voyage avec lui. Le témoignage de Max Horkheimer et de Paul Tillichs n’étant pas confirmé par l’université de Francfort, la demande de visa est rejetée. Pourtant L andauer reçoit de la Clinique Menninger l’offre d’un poste d’enseignant pour 3 ans avec un salaire minimum annuel de 3000 dollars. Landauer devient alors d’une défiance sans rapport avec sa situation. Selon les informations de son ancien analysé il a peur d’être exploité (28 janvier 1940, Bd. 16, p. 697). D’une manière tout à fait illusoire il pense à une collaboration directe à l’institut de recherches sociales comme successeur de Fromm.
Le 10 mai 1940 l’Allemagne nazie envahit les Pays-Bas et les occupe. Les lettres restantes témoignent désormais des nombreux efforts de Horkheimer. Mais il est trop tard. La dernière lettre du classeur documente le remboursement du prix du voyage envoyé par Horkheimer au profit d’une organisation humanitaire juive.
Plusieurs facteurs ont conduit à empêcher Landauer de réussir à temps son second saut vers la liberté. Il est vraisemblable que ce soient justement les succès remportés dans son travail et dans l’organisation de sa nouvelle existence professionnelle ainsi que ses obligations envers ses hôtes comme professeur et envers sa mère et de sa sœur, enfuies d’Allemagne pour rejoindre la famille, qui l’ont freiné.
Son chemin de croix sous l’occupation allemande commence maintenant avec des restrictions et des discriminations toujours plus importantes et le conduit via le camp de Westerbork dans l’enfer du camp de concentration de Bergen-Belzen où il meurt de faim à la fin du mois de janvier 1945. Mais ceci est une autre histoire.
Traduction : Claude Legueltel, Francfort sur le Main
 
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NOTES
 
[1]À la fin des années 1920 une édition espagnole de l‘ouvrage commun de Paul Federn et Heinrich Meng « Das Psychoanalytische Volksbuch » parut à B arcelone sous le titre El Psicoanálisis y la vida moderna chez Lui Miracle.
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