2002
TOPIQUE
L’exil de Karl Landauer au reflet de sa correspondance avec Max Horkheimer
Hans-Joachim Rothe
Holzhausenstr. 63 D - 60322 Frankfurt Allemagne
Karl Landauer (1887-1945), un élève personnel de Sigmund Freud, fut le
premier psychanalyste qui excerça à Francfort sur le Main. Sa relation étroite avec Max
Horkheimer (1885-1973) permit la fondation de l’Institut de psychanalyse de Francfort en
tant qu’institut établi au sein de l’Institut de recherches sociales. Après la fermeture accompagnée de violences des deux instituts en mars 1933 Landauer et Horkheimer partirent
tous les deux en exil. La correspondance entre Amsterdam et New York dans les années
1934 à 1941 donne un aperçu de la discussion théorique au cours de ces années, de la
situation de la Société néerlandaise de psychanalyse, mais surtout de la situation personnelle de Landauer et des raisons pour ses hésitations aux conséquences tragiques à oser un
nouvel exil.Mots-clés :
Karl Landauer, Max Horkheimer, Correspondance, Psychanalyse et théorie critique, Institut de psychanalyse de Francfort, Institut de recherches sociales de Francfort sur le Main.
Karl Landauer (1887-1945) was trained by Sigmund Freud and became the
first psychoanalyst ever in Frankfurt am Main. His close connection to Max Horkheimer
(1895-1973) led to the founding of the Frankfurt Psychoanalytical Institute in 1929 in
affiliation with the Institute for Social Research. After the Institutes were forced to close
in March 1933, both went into exile. Their correspondence between Amsterdam and New
York from 1934 until 1941 provides insight into the contemporary theoretical discussion,
the situation of the Dutch Psychoanalytical Society and above all the personal motives
leading to Karl Landauer’s tragic hesitation to seek exile once more.Keywords :
Karl Landauer, Max Horkheimer, Correspondence, Psychoanalysis and the Critical Theory, Frankfurt Psychoanalytical Institute, Institute for Social Research in Frankfurt am Main.
Heinrich Meng
[1], un psychanalyste qui s’est particulièrement intéressé à
l’hygiène psychique et à la psychosomatique et qui partagea avec Karl Landauer
la direction du premier Institut psychanalytique de Francfort, écrit dans ses
mémoires : « L’année 1933 décida de l’avenir de l’Allemagne. La barbarie d’Hitler
triompha. Les deux instituts (
de recherches sociales et de psychanalyse) furent
officiellement fermés. Cette décision fut prise en raison de la psychanalyse, la
sociologie, le marxisme, la soi-disant « judaïfication » et de l’antihitlérisme.
Les salles et les bibliothèques furent saccagées, des livres brûlés sur la place
publique. Nous, les cinq psychanalystes, décidèrent de quitter l’Allemagne.
Landauer, les deux Fromm (Frieda Fromm-Reichmann et Erich Fromm) et (S.H.)
Foulkes le firent immédiatement. En tant que juifs ils étaient plus menacés que
moi... Les professeurs de l’Institut de recherches sociales partagèrent notre sort
et quittèrent l’Allemagne. Après la visite des partisans d’Hitler l’Institut et les
bibliothèques étaient la preuve vivante que des barbares y avaient séjournés... »
Quelles étaient les raisons de cette étroite relation entre les deux instituts
qui est restée exceptionnelle jusqu’ici ? Karl Landauer a été l’initiateur de la
création du premier Institut psychanalytique de Francfort. Il était issu d’une
famille de banquiers de Munich et avait fait des études de médecine et de
psychiatrie. Avant la première guerre mondiale il fit une formation psychanalytique avec Freud à Vienne et devint membre de la Société psychanalytique
de Vienne en 1913. Freud se réclame de son ouvrage Guérison spontanée d’une
catatonie de 1914 lorsque dans « Deuil et Mélancolie » il parle de l’identification
avec l’objet perdu (Freud 1916-1917g, p. 270; Landauer, 1914).
Après la guerre Landauer s’installa comme psychanalyste à Francfort et
publia des ouvrages sur la clinique et la technique psychanalytique du traitement
des troubles narcissiques et psychosomatiques. En 1926 il avait fondé avec les
psychanalystes nommés plus haut la Communauté psychanalytique du sudouest allemand. C’est à lui que s’adressa le philosophe et sociologue, Max
Horkheimer, âgé de 30 ans et futur directeur de l’Institut de recherches sociales,
qui portait un vif intérêt à une recherche interdisciplinaire et critique pour
l’explication des phénomènes de société, en particulier grâce à l’aide de la
nouvelle discipline qu’était la psychanalyse. Cependant il ne voulait pas
apprendre à connaître cette méthode seulement du point de vue théorique comme
le fit plus tard son illustre collaborateur Theodor W. Adorno, mais en faire lui-même l’expérience grâce à une analyse personnelle.
Cette analyse, au statut d’analyse didactique et de laquelle il existe un
compte rendu extrêmement intéressant dans un interview radiodiffusé donné
par Horkheimer à la fin de sa vie, dura environ un an (Horkheimer, 1985,
p. 453f). L’essai le plus connu de Karl Landauer « Contribution à la genèse
psychosexuelle de la bêtise » (1929) que l’on considère comme la base de la
recherche ultérieure de l’École de Francfort (Frankfurter Schule) sur les préjugés
doit sûrement beaucoup à ce travail.
Pour des raisons d’abstinence Karl L andauer lui-même ne devint pas
membre de l’Institut de recherches sociales et c’est le jeune Erich Frommqui
remplit cette fonction. Horkheimer invita Landauer à associer à l’Institut de
recherches sociales l’Institut psychanalytique qu’il voulait créer ce qui du même
coup le faisait appartenir indirectement à l’Université. Ce projet aboutit en
1929 et permit un travail fructueux pendant quatre ans jusqu’à la fermeture
mentionnée plus haut. Officiellement cet institut ne s’occupait pas de la
formation des psychanalystes mais de l’initiation à la psychanalyse des
personnes ayant fait des études universitaires tels par exemple les médecins,
les professeurs, les pédagogues et les juristes.
Grâce à la prudence et au talent d’organisateur de Max Horkheimer et tout
spécialement de son ami Fritz Pollock l’Institut de recherches sociales put
émigrer et trouver refuge au sein de la Columbia University à New York. La
publication de la Zeitschrift für Sozialforschung (Revue pour les recherches
sociales) continua même à y paraître en allemand jusqu’au début de la guerre.
Le fameux ouvrage Studien über Autorität und Familie (Etudes sur l’autorité
et la famille) parut à Paris en 1936.
Par contre l’arrivée de Landauer et d’autres émigrants à Amsterdam entraîna
l’explosion d’un conflit latent dans la Société néerlandaise de psychanalyse et
dirigé contre les décisions arbitraires du président van Ophuijsen au profit des
réfugiés. Ophuijsen favorisait les contacts internationaux au sein de la psychanalyse alors que les autres membres de la société voyaient dans l’indépendance
traditionnelle hollandaise la valeur suprême. Il est possible aussi que l’attitude
de Landauer qui envisageait une émigration des instituts psychanalytiques de
Francfort et de Berlin et leur union avec l’Institut d’Amsterdam ait été ressentie
comme trop missionnaire et y ait contribué. Ce conflit provoqua une scission
de la Société néerlandaise qu’au fond l’on ne pardonna peut-être jamais à
Landauer. Cependant cette solution fut pour un temps la meilleure. Les deux
sociétés restèrent membres de l’Association Internationale, continuèrent à
travailler, se rapprochèrent et se réunifièrent quelques années plus tard. Ce ne
fut que lorsque les Allemands envahirent et occupèrent les Pays-Bas et en
réaction aux restrictions imposées par eux que la Société néerlandaise fut
dissoute et entra dans la clandestinité car il n’était pas question pour elle de se
séparer de ses membres juifs.
Landauer devint le maître le plus important des psychanalystes néerlandais
dans les années 1930 car il enseignait la technique moderne orientée vers la
théorie du moi et des mécanismes de défense alors que jusque-là régnait encore
le premier modèle basé seulement sur l’analyse de l’inconscient (Brinkgreve,
1984; Spanjaard und Mekking, 1976, p. 638f).
Grâce à Max Horkheimer presque toute sa correspondance avec Karl
Landauer pour cette période est passée à la postérité car il avait gardé des copies
de ses lettres. Cette correspondance comprend environ 40 lettres de Landauer
et 30 de Horkheimer qui sont conservées dans les archives Horkheimer de la
Bibliothèque de la ville et de l’université de Francfort et qui ont paru dans les
volumes de correspondance des œuvres de Horkheimer (Horkheimer, 1995,
Bd. 15 et 16).
À Francfort déjà, des relations amicales et privées s’étaient établies entre
les deux hommes après la fin de l’analyse. C’est ainsi que la première lettre de
Horkheimer décrit la nostalgie des anciens amis qui est accompagnée de
réactions psychosomatiques de séparation dont seule une compréhension super-ficielle peut rendre responsable l’air conditionné inconnu en Europe. Ce motif
de la séparation et de la nostalgie revient sans cesse de part et d’autre dans
les lettres échangées. Cette amitié s’approfondira au cours des visites de
Horkheimer à Amsterdam.
C’est seulement après que Horkheimer aura reçu la troisième lettre de
L andauer qu’une correspondance régulière s’établira. Landauer y parle des
expériences qu’il fait avec les particularités psychosociales de son pays
d’adoption telles qu’elles lui sont transmises par ses analysés. Aussi Horkheimer
lui demande-t-il de mettre au point les communications d’une lettre pour la
publication citée plus haut de « Studien zu Autorität und Familie ». Ils discutent
leurs projets scientifiques, Horkheimer pose des questions spécifiques sur la
théorie psychanalytique et Landauer donne son opinion sur l’état de la discussion
théorique des années 30. Landauer se réjouit de la prise de position de plus en
plus déterminée dans les publications de Horkheimer. Horkheimer lui confit :
« Je ne vous apprends certainement rien de nouveau si je vous dis que vous faites
partie du tout petit groupe de personnes auxquelles je m’adresse en pensée
lorsque je travaille... » (2 juillet 1935, Bd 15, p. 366).
Vraisemblablement dans la foulée du programme d’échanges scientifiques
entre les instituts de Londres et de Vienne, Landauer donne à l’occasion des
80 ans de Freud une conférence sur « Die Affekte und ihre E ntwicklung »
(Les affects et leur développement), qu’il développe à Marienbad (Landauer,
1936,1938). Il renoue avec la première théorie des affects de Freud. Étant
donné qu’il n’y a pas d’affect sans objet il échappe au danger de réduire la
psychanalyse à une psychologie de l’un. La description de la fuite irréaliste
vers le poursuivant dont il voit l’origine dans l’antagonisme inhérent à tout
affect est particulièrement intéressante. Il faudrait certainement prendre cette
dynamique en compte au cas où l’on considérerait qu’une interprétation psychanalytique des causes pour lesquelles Landauer n’a pas quitté les Pays-Bas pour
un pays plus sûr pourrait avoir un sens.
Martin Jay écrit laconiquement dans son livre L’imagination dialectique
(p. 127), une histoire de l’É cole de Francfort et de la Théorie critique :
« Landauer émigra à Amsterdam et y resta, malgré toutes les prières et tous les
conseils pressants de ses anciens collègues de quitter l’Europe, jusqu’à ce qu’il
soit trop tard » (Jay, 1973, p. 115).
Cela resta longtemps le fin mot de l’affaire et l’on considéra L andauer
soit comme buté soit comme un éternel indécis qui portait une part de responsabilité pour son sort. Je voudrais maintenant examiner la correspondance
entre Landauer et Horkheimer afin de voir s’il est possible de relativiser ce
jugement.
Il faut d’abord que nous prenions conscience que Landauer était un homme
très actif et qu’en 1933 il fit partie des premiers émigrants venant d’Allemagne.
Malgré le conflit décrit plus haut les conditions de son admission dans la Société
néerlandaise de psychanalyse furent particulièrement favorables. C’est en Suède,
où il s’était tout d’abord enfui, qu’il reçut l’invitation du président de la Société
néerlandaise de participer à l’organisation de la société. Aux Pays-Bas il régnait
une grande confusion quant à la situation politique et il n’y avait encore aucune
directive concernant les immigrés qu’on avait raison de considérer comme des
réfugiés. Les artistes et les intellectuels n’avaient aucune difficulté à entrer
dans le pays s’ils avaient « une adresse ». C’est seulement lorsque dans les
années suivantes le nombre des réfugiés augmenta considérablement que des
restrictions de plus en plus contraignantes limitèrent leur admission.
Dans la correspondance nous trouvons une discussion animée au sujet d’une
nouvelle émigration. Dans la lettre de Landauer du 26 décembre 1936 nous
lisons déjà : « Je peux vous révéler que l’un des sujets de conflit les plus importants dans la famille Landauer est l’Amérique. Mais alors qu’auparavant c’était
ma femme qui souffrait de la phobie hitlérienne et que je restais plus calme, je
vois maintenant l’Amérique prise dans une guerre civile clandestine et l’effroi
me submerge alors que ma femme se moque de moi. Lorsque nous discutons
pour savoir s’il sera nécessaire que nous émigrions encore une fois, ma femme
pense aux États-Unis et moi à l’Afrique du Sud. Vous comprendrez que j’ai très
envie d’en apprendre beaucoup sur le sujet » (Bd. 15, p. 285f).
Dans sa lettre du 30 janvier 1935 Horkheimer se penche spécialement sur
le problème de l’Amérique : « Certes il y a des coins d’ombre partout. Et il est
difficile de dire dans quel endroit de la terre le firmament s’obscurcira en
premier. C’est pourquoi je ne peux pas prendre parti dans le conflit de la famille
Landauer dont vous parlez. À la richesse de ce pays qui semble offrir des possibilités immenses s’opposent effectivement l’aggravation continuelle des
oppositions et la confusion due à un territoire gigantesque. En Europe il semble
que l’année prochaine et la suivante vont nous apporter un certain apaisement.
L es facteurs qui conduisent à la guerre et qui certainement font foison et
pourraient être la cause de surprises sont dépassés de loin par les tendances qui
promettent la stabilité. Au fond il est facile d’imaginer dans quel sens l’histoire
va évoluer, mais quant aux nuances qui seront si importantes pour nous, elles
restent des énigmes. Quoi qu’il en soit je vous prie de me dire si je peux vous
procurer ici quoi que ce soit. Je m’en occuperai avec toute la solidarité et le soin
possibles. » (Bd. 15, p. 310).
Par la suite l’établissement de Landauer put s’établir de mieux en mieux aux
Pays-Bas, continua à se consolider malgré quelques revers. C’est ainsi qu’il écrit
le 20 octobre 1935 : « J’ai été pris d’un profond sentiment d’isolement car en
ce moment je me sens de nouveau extrêmement menacé. Grâce à l’aide complaisante de mes collègues la situation s’aggrave de plus en plus si bien que c’est
presque un miracle si cette fois l’orage m’épargne. E t pourtant où serait-ce
mieux ? Je n’ai pas donné signe de vie depuis si longtemps car je suis loin de
vouloir vous importuner par mes plaintes, vous qui avez aussi tant de choses
en tête. Aussi ai-je eu recours à mon vieux remède et je me suis plongé dans le
travail comme un fou, plus que jamais auparavant » (Bd. 15, p. 416). Landauer
vit de plus en plus retiré. Dans sa lettre du 9 février 1936 il écrit : « Je mène la
vie d’un ermite... Mais les quelques personnes que je rencontre ne m’intéressent
pas. Ce qui manque sont de véritables intérêts communs. » (Bd. 15, p. 453).
Il se réjouit à l’avance du bien que lui fera la compagnie de Horkheimer lors
de la visite de celui-ci. Mais peu après il écrit qu’il a enfin trouvé dans son
entourage quelqu’un qui partage ses idées et qu’il ne se sent plus aussi isolé.
Une communication de Le Coultre sur la dépersonnalisation dans laquelle celui-ci présentait la provocation de situations désagréables comme un moyen
d’empêcher une perte de l’identité correspond à sa conception psychanalytique
(27 octobre 1936, Bd. 15, p. 705 f). Sa situation continue à se stabiliser. En 1937,
pour la première fois depuis des années, il peut aller en vacances dans les Alpes
suisses.
Dans une lettre du 21 avril 1937 il donne, il est vrai, une analyse détaillée
de la situation en Europe et dans les Pays-Bas, réfléchit au sujet du piège dans
lequel il peut tomber. Il sait pertinemment qu’il lui reste juste le temps de se
réfugier en Amérique avant que la guerre n’éclate. Il a refusé une invitation du
président de la Société sud-africaine : « J’ai le sentiment que là-bas non plus on
ne pourra pas sortir du chaos... Tant que la situation reste ce qu’elle est ma
situation restera favorable. Je gagne ma vie convenablement même si à cause
de la mauvaise situation économique les honoraires payés sont à peine décents.
De plus je dois faire un nombre important d’analyses didactiques avec de jeunes
assistants et des analyses dans les familles de jeunes collègues. D’un autre côté
c’est cela justement qui justifie ma présence ici. Quoiqu’il en soit le produit
financier de mon travail est tel qu’il n’est pas facile de l’abandonner tout
bonnement. Je crois que cela pourrait durer plusieurs années jusqu’à ce qu’en
Amérique je puisse gagner assez pour atteindre le même pouvoir d’achat. Je
ne doute pas qu’il me serait possible pour la troisième fois de me rebâtir des
moyens d’existence si j’avais seulement assez de temps à ma disposition. J’ai
l’esprit assez délié pour cela. Ce qui se passera quand je serai sénile ou malade,
mieux vaut ne pas y penser. Fritz Pollock est de l’avis que pour moi l’Amérique
n’est plus l’endroit propice ». Landauer évoque la possibilité de travailler comme
psychanalyste non médecin en Californie et réfléchit longuement sur la manière
dont pourrait avoir lieu son émigration aux États-Unis, c’est-à-dire s’il devrait
y partir le premier et faire suivre sa famille la situation une fois régularisée
ainsi qu’il l’avait fait lors de l’émigration de Francfort. Mais survient alors
l’argumentation contraire : « J e me suis constitué ici un cercle fort agréable
dont je peux dire que je ne travaille pas seulement dedans mais aussi avec.
Et ce cercle de travail promet de continuer à s’agrandir. Ce n’est pas facile d’y
renoncer pour recommencer une troisième fois dans une certaine isolation »
(Bd. 16, p. 207f).
Horkheimer répond : « Mon avis sur l’avenir en l’Amérique n’est pas entièrement pessimiste mais pas tout à fait aussi optimiste que celle de Fritz Pollock.
Il me semble qu’on peut avoir des doutes sur la manière dont la prochaine
dépression se déroulera. En tout cas je n’ai pas une opinion assez précise sur
ce pays pour pouvoir affirmer quoique ce soit de sûr pour l’avenir ». Il parle de
manière détaillée des conditions de travail pour les psychanalystes. La situation
économique continuera à leur être propice pendant quelques années encore.
Mais entre-temps les psychanalystes doivent passer un examen de médecine
dans l’État de New York (5 mai 1927, Bd. 16, p. 140f).
Quelques mois après, le 1er août 1937, Landauer écrit : « Et nous voilà
revenus au thème de l’Amérique. Lorsque sous l’impression laissée par la visite
de Pollock ma femme laissa entendre vis-à-vis d’un collègue d’ici très estimé
qu’il n’était pas encore sûr que nous restions ici, ce collègue répliqua aussitôt
qu’il ferait tout son possible pour que nous puissions toujours rester et que
nous devenions hollandais. (à cause de son émigration Landauer était devenu
apatride). Au cours des semaines suivantes un nombre important de collègues
me demanda avec émotion s’il était vrai que je pensais à partir. Et même un
certain nombre d’entre eux m’en voulait presque que je puisse – comme ils le
disaient – penser à les laisser tomber. Et franchement je dois avouer que j’aurais
beaucoup de mal à partir d’ici. En vérité il s’agit pour moi moins d’Amsterdam
ou de la Hollande que d’un certain cercle de personnes très amicales et très
sensées avec lesquelles c’est un véritable plaisir de travailler. Car, chose
curieuse, il m’a été plus facile de me constituer un cercle depuis 4 ans que je vis
ici, que pendant les 15 ans d’opprobre (il s’agit de Francfort). Il semble donc
que pendant la République de Weimar en Allemagne il y ait eu moins de place
pour le “Freudschen Kulturboeschewismus” (‘bolchevisme culturel’de Freud)
que dans la si bourgeoise Hollande. C’est ainsi qu’en l’espace d’un an j’ai eu
plus d’analyses didactiques et sous contrôle que pendant 10 ans à Francfort.
D’un autre côté il est clair que la sage raison interdit d’écarter complètement
l’option américaine. Et c’est pourquoi je prends au moins la peine d’acquérir
tant soit peu de connaissances en anglais... (Bd. 16, p. 207f). Les difficultés
linguistiques ont joué un grand rôle dans les hésitations de Landauer car aux
Pays-Bas il pouvait faire les analyses en allemand.
La réunification des deux sociétés psychanalytiques eut définitivement lieu
à cette date. De son côté le gouvernement néerlandais poursuivait à cette époque
en politique étrangère une « politique d’indépendance » qui correspondait à une
sorte de neutralité. Les tendances expansionnistes de la politique allemande
visaient la France et l’Est. On discute aujourd’hui de manière controverse
l’attitude du gouvernement néerlandais car elle donnait crédit à Hitler qui dans
son discours du 30 janvier 1937 avait dit : « Le gouvernement allemand a en
outre assuré la Belgique et la Hollande qu’il est prêt à reconnaître leur neutralité
territoriale et à la garantir » (Lademacher 1983, p. 401). La lettre du 14 février
1938 montre combien il était encore difficile à cette date de juger la situation
et combien Horkheimer pressait Landauer avec prudence et diplomatie : « Tu me
manques souvent, et même si je suis toujours d’avis que tu ne devrais pas
renoncer à ta situation en Hollande sans nécessité, ce serait bien agréable si tu
n’étais pas si loin » (Bd. 16, p. 390).
Landauer montre un certain scepticisme envers lui-même lorsqu’après
l’occupation de l’Autriche le 30 mars 1938 il écrit : « La sempiternelle question
est de plus en plus brûlante. Je ne sais pas si ce sont mes vœux qui troublent
mon regard mais je ne crois pas à l’approche prochaine d’une guerre. Pourquoi
d’ailleurs ? L es glorieux plans des impérialistes bourgeois, la Mitropa de
Naumann (lors de la première guerre mondiale), ont été réalisés par Hitler sans
coup férir... Hoover a raison de dire que la Hollande est une oasis dans les
tempêtes inextricables de l’Europe. Quant à moi je vais bien, très bien même.
Mais, combien de temps encore ? » (Bd. 16, p. 418).
Horkheimer lui-même, dans sa réponse du 21 avril 1938, ne croit pas à une
guerre générale en Europe mais à de petits foyers de combats (Bd. 16, p. 440f).
Entre-temps les conditions d’asile aux Pays-Bas se durcissent. Landauer se
prépare en définitive à émigrer. L’un de ses anciens candidats, Albrecht Meyer,
qu’il a traité gratuitement à Amsterdam et qui travaille à Chicago, verse régulièrement de l’argent sur un compte à son intention. La situation se dégrade de
plus en plus. Le 2 septembre 1938 il écrit qu’il a été insulté grièvement par un
collègue important. Cependant la nécessité de sa présence lui a été confirmée
en juin. L’année suivante Landauer fait des démarches mais apprend que pour
obtenir un visa ordinaire il devrait attendre 2 ans. Après le début de la guerre
en septembre 1939 Horkheimer le presse, lui recommande Topeka comme lieu
de travail et s’emploie auprès de Menninger pour Landauer (lettre non publiée
du 30 septembre 1939). Alors commence une course contre la montre. Landauer
essaie d’obtenir un visa non-quota par le biais de son appartenance à l’Institut
de recherches sociales. Avec un tel visa Eva, sa fille aînée, majeure, n’aurait
pas pu faire le voyage avec lui. Le témoignage de Max Horkheimer et de Paul
Tillichs n’étant pas confirmé par l’université de Francfort, la demande de visa
est rejetée. Pourtant L andauer reçoit de la Clinique Menninger l’offre d’un
poste d’enseignant pour 3 ans avec un salaire minimum annuel de 3000 dollars.
Landauer devient alors d’une défiance sans rapport avec sa situation. Selon les
informations de son ancien analysé il a peur d’être exploité (28 janvier 1940,
Bd. 16, p. 697). D’une manière tout à fait illusoire il pense à une collaboration
directe à l’institut de recherches sociales comme successeur de Fromm.
Le 10 mai 1940 l’Allemagne nazie envahit les Pays-Bas et les occupe. Les
lettres restantes témoignent désormais des nombreux efforts de Horkheimer.
Mais il est trop tard. La dernière lettre du classeur documente le remboursement
du prix du voyage envoyé par Horkheimer au profit d’une organisation humanitaire juive.
Plusieurs facteurs ont conduit à empêcher Landauer de réussir à temps son
second saut vers la liberté. Il est vraisemblable que ce soient justement les
succès remportés dans son travail et dans l’organisation de sa nouvelle existence
professionnelle ainsi que ses obligations envers ses hôtes comme professeur et
envers sa mère et de sa sœur, enfuies d’Allemagne pour rejoindre la famille,
qui l’ont freiné.
Son chemin de croix sous l’occupation allemande commence maintenant
avec des restrictions et des discriminations toujours plus importantes et le
conduit via le camp de Westerbork dans l’enfer du camp de concentration de
Bergen-Belzen où il meurt de faim à la fin du mois de janvier 1945. Mais ceci
est une autre histoire.
Traduction : Claude Legueltel, Francfort sur le Main
·
BRINKGREVE Ch. (1984) Psychoanalyse in Nederland. Amsterdam : de Arbeiderpers.
·
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mit Gerhard Rein 1972/1976). Gesammelte Schriften 7. Frankfurt a. M. : S. Fischer
und Fischer TB.
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HORKHEIMER M. (1995a) Gesammelte Schriften 15 : Briefwechsel 1913-1936. Frankfurt
a. M. : S. Fischer und Fischer TB.
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HORKHEIMER M. (1995b) : Gesammelte Schriften 16. Briefwechsel 1937-1940. Frankfurt
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[1]
À la fin des années 1920 une édition espagnole de l‘ouvrage commun de Paul Federn et
Heinrich Meng « Das Psychoanalytische Volksbuch » parut à B arcelone sous le titre
El
Psicoanálisis y la vida moderna chez Lui Miracle.