Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062997
200 pages

p. 15 à 22
doi: en cours

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no 80 2002/3

2002 TOPIQUE

Freud exilé

Lya Tourn 149 rue Oberkampf 75011 Paris
Nul n’oserait contester que l’exil de Freud et de beaucoup de ses élèves sous le IIIe Reich ait été le résultat néfaste de la persécution des Juifs par le régime nazi. Mais depuis, l’insistance des régimes totalitaires de toute sorte à continuer de pousser des psychanalystes à l’exil empêche de tenir la condition juive pour seule cause et rappelle que la pratique psychanalytique ne peut être dissociée de la trame sociale qui la garantit. La nécessité d’étouffer la capacité de penser doublée de la volonté d’abolir la mémoire justifient la profonde hostilité de ces régimes pour le « travail de culture» dont la psychanalyse fait éminemment partie. Mais si les nombreux exils qui marquent son histoire n’ont pas été sans effets sur sa pensée et sur sa pratique, la psychanalyse elle-même est placée sous le signe de l’exil. L’exil de Freud à Londres s’inscrit dans une histoire signifiante où l’œuvre de l’auteur et son destin personnel s’avèrent inséparables : son assomption par Freud ouvre sur le « trait unique » d’exilé qui, au-delà de ce qui fait identité entre lui, Moïse et le peuple juif, le lie aussi à l’éternel Œdipe, l’autre grande figure mythique de la psychanalyse.Mots-clés : Exil, Roman familial, Identification, Identité, Trait unique, Héritage archaïque, Avancée spirituelle, Exigence d’arrachement, Position exilée. No one would dare to question the fact that the exile of Freud and many of his disciples during the Third Reich was due to the persecution of Jews by the Nazi regime. Yet the same behaviour, this desire to force psychoanalysts into exile, exemplified by so many other totalitarian regimes, makes it impossible for us to say that it is only because they were Jews that they were persecuted. This in turn reminds us that psychoanalysis cannot be dissociated from the social structure on which it feeds. The necessity for stifling free thought, along with the will to abolish all traces of memory, explains the profound hostility of these regimes to the ‘cultural basis’of which psychoanalysis is such a great part. Despite the effects the periods of exile punctuating the course of the development of psychoanalysis have had on the thinking behind psychoanalysis and its practical application, the notion of exile is indeed itself inherent to that of psychoanalysis. Freud’s exile in London is part and parcel of a very meaningful moment in which the writer’s work and his personal destiny appear inextricably entwined – Freud’s own identity as being ‘in exile’ links him inseparably to other exiled figures that share this rare characteristic, Moses and the Jewish people, but also Oedipus, that other great mythical figurehead of psychoanalysis.Keywords : Exile, Family history, Identification- Identity, Unique Trait, Archaic inheritance, Spiritual progression, Demand to be torn away, Position in exile.
Nul n’oserait contester que l’exil de Freud et de beaucoup de ses élèves sous le IIIe Reich ait été le résultat néfaste de la persécution des Juifs par le régime nazi. Pourtant, l’insistance remarquable montrée depuis par des régimes totalitaires de toute sorte à pousser des psychanalystes à l’exil – « extérieur » ou « intérieur » – empêche de tenir la condition juive pour seule cause de ce phénomène répété et rappelle qu’il existe, entre psychanalyse et totalitarisme, une incompatibilité fondamentale. La pratique psychanalytique peut difficilement être dissociée de la trame sociale qui la porte et la garantit. La nécessité d’étouffer la capacité de penser librement, doublée de la volonté d’abolir la mémoire, justifient largement la profonde hostilité marquée depuis toujours par ces régimes à l’égard du travail de culture (Kulturarbeit) dont la psychanalyse fait éminemment partie.
Les nombreux exils qui ont jalonné l’histoire de la psychanalyse depuis sa création n’ont pas été sans effets sur sa théorie et sa pratique. Mais ne peut-on pas considérer que la pensée psychanalytique elle-même est placée sous le signe de l’exil ? L’exil de Freud à Londres s’inscrit dans une histoire signifiante où l’œuvre de l’auteur et son destin personnel s’avèrent inséparables : il ajoute le dernier trait à son identification héroïque au grand exilé mythique, Moïse, personnage qui, selon ses propres mots, l’avait « poursuivi la vie durant ». « Je suis né le 6 mai 1856 à Freiberg, petite bourgade de l’actuelle Tchécoslovaquie. [...] De ma famille paternelle, je crois savoir qu’elle a longtemps vécu au bord du Rhin (à Cologne), qu’elle a fui vers l’est au XIVe ou au XVe siècle par suite d’une persécution des juifs et s’est, au cours du XIXe siècle, partant de la Lituanie, via la Galicie, remise en route vers la partie allemande de l’Autriche. » Par ces quelques mots, Freud résume dans son « Autoprésentation » [1], en 1924, ce qu’il croit connaître de la généalogie paternelle. Faits historiques indiscutables ? Ascendance simplement plausible ? Roman familial ? D’après des notes de Marie Bonaparte, ces informations auraient été transmises à Freud par son père, qui les tenait du secrétaire de la communauté juive à Cologne, rencontré par hasard.
Pour répondre à la question des origines – « d’où vient Freud ? » –, nous disposons aujourd’hui de très nombreuses sources biographiques. Mais plus que dans les documents d’archives, c’est dans les écrits freudiens – la correspondance, les souvenirs et les rêves de son auto-analyse, bien sûr, mais également certains de ses textes les plus théoriques, tels que Totem et tabou ou L’homme Moïse et la religion monothéiste – que les psychanalystes continuent de trouver la matière la plus précieuse.
Freud est donc né à Freiberg, en Moravie, province de l’empire austrohongrois, où son père, Jakob Freud, s’était installé vers 1844. À l’époque de la naissance de Freud, la ville comptait plus de quatre mille cinq cents habitants dont seulement environ cent trente Juifs. « Dans ma petite enfance, dit Freud dans L’interprétation des rêves, je dois avoir compris la langue tchèque. » En effet, la population de Freiberg, qui était d’origine slave, comptait une forte majorité tchèque. Et surtout, la célèbre Nannie de Freud, personnage dont on connaît l’importance dans sa petite enfance, était tchèque et catholique fervente...
Nous savons peu de choses sur Amalia Nathansohn, la mère de Freud, sinon qu’elle était originaire de Brody, ville située au nord-est de la Galicie, à proximité de la frontière russe, et qu’elle avait passé une partie de son enfance à Odessa, la ville de l’Homme aux loups... Les biographes de Freud disent que, toute sa vie durant, elle a parlé un allemand des plus incertains, très imprégné de yiddish. Nous connaissons, en revanche, grâce aux écrits freudiens, les émotions précoces et intenses que cette mère, jeune, belle et aimante, a suscitées chez Freud enfant. La mère de la petite enfance, « nourricière et première séductrice », occupe, nous le savons, tout au long de la théorie freudienne, la place de premier objet d’amour pour les deux sexes. Mais c’est au père que Freud assigne, par contre, la place de premier modèle identificatoire, que ce soit dans l’identification au père de la préhistoire personnelle, forme primordiale et fondatrice de l’identification à l’humain pour les deux sexes, ou dans l’identification secondaire, pour le petit garçon, au moment du déclin du complexe d’Œdipe. Il semble dès lors logique que, dans l’auto-analyse de Freud, l’attention se concentre davantage sur la figure du père.
Dans L’interprétation des rêves, Freud raconte un souvenir d’enfance qui est devenu célèbre : « J e devais avoir dix ou douze ans lorsque mon père commença à m’emmener dans ses promenades et à avoir avec moi des conversations sur ses opinions et sur les choses en général. Un jour, pour me montrer combien mon temps était meilleur que le sien, il me raconta le fait suivant : « Une fois, quand j’étais jeune, dans la ville où tu es né [2], je suis sorti dans la rue un samedi, bien habillé et avec un bonnet de fourrure tout neuf. Un chrétien survint, d’un coup il envoya mon bonnet dans la boue en criant : « Juif, descends du trottoir ! » Et qu’as-tu fait ? – Je suis descendu sur la chaussée et j’ai ramassé mon bonnet », fut la réponse tranquille. » [3]. Freud ajoute dans le même passage que, la réponse du père ne lui ayant pas semblé très héroïque, il s’était consolé en s’identifiant à Hannibal, le courageux héros sémite qui avait juré de venger son père des romains.
Le père de Freud était né à Tysmenica, en Galicie orientale. Dans cette petite communauté rurale de 6 000 habitants, centre de l’une des dynasties de rabbins hassidiques, il y avait une forte proportion de Juifs « pratiquants » dont Jakob Freud faisait partie : « Vous apprendrez sans doute avec intérêt que mon père venait effectivement d’un milieu hassidique », écrit Freud dans une lettre à Roback, en 1930. Les Juifs, à cette époque, portaient le plus souvent le caftan traditionnel, apprenaient l’hébreu et parlaient entre eux le yiddish, même si, pour la plupart, ils maîtrisaient également l’allemand. « Mon père, dit Freud, parlait la langue sainte aussi bien que l’allemand, ou mieux». C’est grâce à lui que le jeune Sigmund développera une véritable passion pour les récits bibliques dont l’influence, écrit-il dans son « Autoprésentation », sera décisive dans son orientation future.
L’épisode du « bonnet ramassé dans la boue » laisse entendre que Jakob Freud avait conservé à Freiberg l’aspect caractéristique d’un Juif d’Europe orientale, permettant à un inconnu de l’identifier du premier regard. Pourtant, lors de son installation à Freiberg, et bien que, d’après le témoignage de Freud lui-même, il continuât de lire la Bible en hébreu à la maison, Jakob Freud s’était peu à peu détaché de la tradition hassidique : il en vint à négliger toutes les cérémonies religieuses qui, à la naissance de Freud, se limitaient à la célébration en famille de quelques fêtes juives comme Pâques et Pourim. Tout en assumant l’héritage juif sans aucune hésitation – « Mes parents étaient juifs, je suis moi-même resté juif. » [4] – Freud fait souvent référence à son éducation comme étant, selon ses propres mots, « si peu juive »... « Ma langue est l’allemand; ma culture, mon œuvre sont allemandes. Je me suis considéré comme un intellectuel de culture allemande, jusqu’à ce que j’aie remarqué la croissance d’un préjugé antisémite en Allemagne et en Autriche allemande. Depuis, je préfère me dire Juif. », déclare-t-il, en 1926, au journaliste Sylvester Viereck.
Né dans une période où la nouvelle législation semblait enfin ouvrir pour les Juifs des perspectives d’avenir acceptables, Freud avait été élevé, comme la plupart des juifs allemands de sa génération, dans l’espoir d’appartenir à la « grande culture allemande ». À l’opposé de la génération précédente – celle de Jakob Freud –, le droit avait été ouvert à celle de Sigmund Freud d’avoir libre accès à l’Université « comme les autres ». Quitter la condition juive, parler, écrire et donc, vivre en allemand ne pouvait qu’apparaître au père comme le meilleur destin possible pour le fils. « Peut-être avez-vous omis ce point si douloureux pour l’émigrant... C’est – comment dire ! – la perte de la langue en laquelle on a vécu et pensé, et qu’on ne pourra jamais remplacer par une autre, quelques efforts affectifs que l’on fasse... », lit-on dans une lettre de Freud à Raymond de Saussure, écrite en exil, à Londres.
L’accomplissement de ce destin n’était pourtant pas aussi évident que cela pouvait paraître... Elevé, sans en avoir eu tout à fait conscience, entre deux cultures, Freud était confronté à une situation identitaire difficile. Si, très tôt, la « mise au ban de la majorité compacte » [5], l’hostilité et le mépris des autres lui avaient interdit d’oublier que, quoiqu’il fît, il ne serait jamais un Allemand – « On m’a tant répété que je n’étais pas un Allemand », écrit-il en exil, toujours à Raymond de Saussure – les points d’ancrage de son identité juive n’étaient pas pour autant moins incertains. Freud avait dû affronter précocement l’hostilité du plus grand nombre : son éducation faisant de lui un Allemand, pour les Tchèques majoritaires de la petite ville de Freiberg, il ne pouvait qu’être identifié à l’ennemi étranger. Son père n’avait jamais renié sa judéité mais, selon les mots de Freud, il n’avait pas moins laissé grandir ses enfants « dans l’ignorance complète de tout ce qui concernait le judaïsme ». Quel support identitaire offrait à Sigmund ce père, vingt ans plus âgé que son épouse, qui, tout en soutenant le désir d’assimilation du fils, restait lui-même assez peu germanisé ? Ce père qui, en somme, risquait d’apparaître aux yeux du fils comme étant encore « trop » juif ou déjà « pas assez » ?
Faut-il pour autant penser avec F. Kafka, tchèque, contemporain de Freud et, comme lui, Juif de langue allemande, que la psychanalyse doive son inspiration au désespoir engendré chez les fils de cette génération par « le judaïsme assimilé » des pères ? Dans ce terrible réquisitoire qu’est la Lettre au père [6], nous lisons : « Tu avais effectivement rapporté un peu de judaïsme de cette sorte de ghetto rural dont tu étais issu; c’était bien peu et ce peu a encore diminué sous l’influence de la ville et de l’armée, [...] tes impressions et tes souvenirs de jeunesse étaient tout juste suffisants pour te permettre une espèce de vie juive [...] mais vis-à-vis de l’enfant, c’était trop peu pour être transmis, ton judaïsme s’épuisait complètement tandis que tu le remettais entre mes mains. [...] Il était impossible de faire comprendre à un enfant [...] que les quelques balivernes que tu accomplissais au nom du judaïsme, avec une indifférence proportionnée à leur futilité, pouvaient avoir un sens plus élevé. » [7]
La situation décrite par Kafka ne constituait pas un phénomène isolé : elle correspondait, comme il le dit lui-même, à une grande partie de cette génération juive « en transition » à laquelle appartenait Jakob Freud. Pendant les premières années de sa vie, moment dont la psychanalyse a démontré l’importance capitale dans la construction psychique, Sigmund Freud a grandi entre quatre langues : le tchèque, langue natale, le yiddish, langue de la mère, l’hébreu, « langue sainte » du père, et l’allemand, langue du modèle idéal d’identification culturelle. Il a aussi vécu entre deux cultures, deux histoires, deux manières de penser le monde : les fondements de sa construction identitaire n’ont pu manquer d’en porter la marque profonde.
C’est là-dessus que vient s’inscrire, à l’âge de trois ans, le premier « exil » de Freud lorsque, pour des raisons surtout économiques – même si Jones semble penser que l’antisémitisme y était aussi pour quelque chose –, la famille Freud quitte Freiberg et va s’installer définitivement à Vienne. Freud ne reviendra à Freiberg qu’à l’âge de seize ans, pour de courtes vacances. Ce départ laisse chez lui, comme en témoignent de nombreux passages de sa correspondance et de ses écrits, un regret (Sehnsucht) jamais surmonté pour la nature, les prairies aux fleurs jaunes et les belles forêts proches de sa ville natale. Mais il est possible de lire entre les lignes une rupture plus radicale : « Vinrent alors, écrit Freud, de longues et dures années; je crois qu’elles ne valaient pas la peine qu’on en tire quelque chose de notable » [8]. Avec le départ qui aura entraîné la perte d’une part de sa famille proche et, surtout, de ses inséparables compagnons de jeux, John et Pauline, « l’enfant heureux de Freiberg » aura perdu un monde.
Lorsque, âgé de 66 ans, Freud éprouve lourdement la fatigue des combats intérieurs qui l’ont « tenu debout contre le mépris des hommes et le dégoût du monde », il écrit à Ferenczi : « D’étranges nostalgies secrètes montent en moi, peut-être l’héritage de mes aïeux, pour l’Orient et la Méditerranée, et pour une vie d’une toute autre sorte [...]» [9]. Et dix ans plus tard, à A. Zweig, qui vient de s’installer en Palestine : « et nous sortons de là [...] nos ancêtres ont habité làbas un demi-millénaire entier [...] et il est impossible de dire ce que nous avons emmené en héritage, dans le sang et dans les nerfs (comme on le dit par erreur), de notre séjour dans ce pays ». [10]
Nous connaissons l’importance de « l’héritage archaïque » dans la théorie de Freud. Aucune génération, affirme-t-il avec force dans Totem et tabou, n’est en mesure d’occulter aux générations suivantes des processus psychiques (seelicher) de quelque significativité. Même s’ils demeurent étrangers à la connaissance consciente, pour les nouvelles générations, leur efficience reste intacte au-delà des interruptions provoquées par la disparition des individus. Cette transmission garantit pour l’humain la continuité psychique qui, seule, permet d’expliquer la possibilité de progrès spirituel, der Fortschritt in der Geistigkeit. À une seule condition : que pour chaque homme, l’histoire originaire se rejoue dans le drame œdipien individuel. « Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le pour le posséder. »
À la suite de Totem et tabou, L’homme Moïse et la religion monothéiste peut être considéré comme l’expression la plus achevée chez Freud de sa propre « tentative héroïque de questionner le destin ». Ce texte à valeur testamentaire, écrit pendant la sombre période de 1934-1938 et qui porte le nom de « roman historique », peut être interprété comme une dernière élaboration du « roman familial » freudien, comme l’aboutissement d’une quête identificatoire qui traverse toute l’œuvre et qui viendrait répondre à l’exil de Freud, confronté dès ses premières années dans le regard des autres à la question de ce qu’il n’était pas.
L’homme Moïse et la religion monothéiste ne verra le jour dans sa version intégrale que grâce à l’exil de Freud à Londres, confirmant ainsi le sort qui lie l’exil et la psychanalyse. Le 12 mai 1938, presque la veille de son départ, dans la dernière lettre de Vienne adressée à son fils Ernst, Freud écrit : « Je me compare quelquefois au vieux Jacob qui fut emmené en Egypte par ses enfants alors qu’il était très âgé [...]. Espérons qu’un Exode d’Egypte ne s’ensuivra pas comme jadis. Il est temps qu’Ahasvérus trouve quelque part le repos. » Par la référence à Jacob, à l’Exode et au « Juif errant », Freud inscrit un départ qui aurait pu apparaître uniquement comme un accident absurde dans une histoire pleine de sens qui le transcende en tant que sujet. Mais si l’événement de l’exil à Londres semble confirmer de manière tragique à la fin de sa vie son identification au personnage de Moïse, l’assomption de l’exil ouvre, au-delà de ce qui fait identité entre lui, Moïse et le peuple juif, sur un « trait unaire » (einzigen Zug), celui d’exilé, réunissant Freud et Moïse avec la figure éternelle d’Œdipe.
Nous connaissons, grâce à la correspondance avec Fliess, « l’effet saisissant » chez Freud de l’identification « immédiate » à Œdipe qui le conduit, suite à la mort du père, à donner au complexe d’Œdipe la place nodale qu’il occupe dans la théorie psychanalytique. D’avoir cru aux paroles d’un Corinthien ivre, prises dans la vérité mensongère de son roman familial, Œdipe sera entraîné – comme Moïse et comme Freud – dans un questionnement du destin lourd de conséquences. Il sera forcé d’interroger son identité jusqu’à sa mort. « C’est donc quand je ne suis plus rien, que je deviens vraiment un homme », dira-t-il à Colone, au bout de son exil et de sa vie.
Pour la psychanalyse, l’exil n’est pas seulement un événement d’intérêt secondaire, un avatar lié au contexte historique qui a entouré son créateur. Commencé bien avant le départ de Freud vers l’Angleterre, il a marqué de manière indélébile la structuration de son identité en même temps que la construction de sa pensée. Le lien profond qui lie l’exil à la psychanalyse s’affirme donc, au-delà de l’événement historique et des identifications héroïques de Freud, comme étant au cœur même de sa théorie. L’homme Moïse et la religion monothéiste apparaît ainsi comme une ultime « tentative héroïque » de rétablir la vérité d’une filiation mythique et symbolique qui déplace les enjeux de l’appartenance identitaire hors des liens de sang et de sol. L’avancée spirituelle dont la psychanalyse est l’héritière suppose la décision de renoncer à la certitude qui émane de la perception sensorielle en faveur des processus intellectuels supérieurs. Dans le Moïse, elle est clairement placée sous le signe de l’exil, « infortune politique » lié à la dépossession de la patrie, certes, mais surtout, arrachement nécessaire du sujet au pouvoir hypnotique de l’image et à la prise en masse qu’il entretient. La nécessité d’exil – affirmée avec insistance dans la littérature mythique et biblique – se pose ainsi en garantie de la transmission du message psychanalytique à travers une parole dite et écoutée.
Il a souvent été souligné que l’extraterritorialité de la psychanalyse mérite d’être pensée à partir de la condition d’étranger. Tout au long de son œuvre, Freud a donné à l’étranger (Fremde) et au processus à travers lequel quelqu’un ou quelque chose le devient (Entfremdung) une véritable portée métapsychologique. Et il n’a pas manqué de signaler que, dans l’idéal, c’est bien à la position inaugurale d’étranger que l’analyste doit s’efforcer de revenir à la fin de la cure. [11] Selon les mots de Maurice Blanchot, l’idée d’exil comme « mouvement juste » permet à l’expérience de l’étrangeté « de s’affirmer auprès de nous dans un rapport irréductible ». Entraînant le dessaisissement des appartenances de sol et de sang qui préside l’ouverture identitaire, cette « exigence d’arrachement » a pour fonction de rappeler « qu’il faut, en tout temps, être prêt à se mettre en route » [12]... En tant que paradigme de l’étranger, la position exilée – ni errante, ni nomade – invite aussi à penser plus avant, à la suite de Freud, la place du psychanalyste.
 
NOTES
 
[1]S. Freud, « Autoprésentation », OCF.P, vol. XVII.
[2]C’est-à-dire, Freiberg.
[3]S. Freud, L’interprétation des rêves, GW, vol. II/III, p. 203. C’est moi qui souligne.
[4]S. Freud, « Autoprésentation » (1925), OCF.P, vol. XVII.
[5]S. Freud, « Autoprésentation », op. cit.
[6]La Lettre au père est un écrit central dans l’œuvre de Kafka. Il y écrit à son père : « Dans mes livres, il s’agissait de toi, je ne faisais que m’y plaindre de ce dont je ne pouvais me plaindre sur ta poitrine. »
[7]F. Kafka, Lettre au père, Paris, Gallimard, 1957, p. 63-64.
[8]S. Freud, « Des souvenirs-couverture », OCF.P, vol. III, p. 265-266.
[9]Lettre à Ferenczi du 30 mars 1922.
[10]Lettre à A. Zweig du 8 mai 1932.
[11]« Der Artzt ist ein Fremder gewesen und muss trachten nach der Heilung wieder ein Fremder zu werden », écrit Freud dans le texte sur la « Gradiva » de Jensen. GW, vol. VII, p. 119.
[12]M. Blanchot, L’entretien infini, Paris, Gallimard, 1969, p. 183.
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[2]
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[3]
S. Freud, L’interprétation des rêves, GW, vol. II/III, p. 2...
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[4]
S. Freud, « Autoprésentation » (1925), OCF.P, vol. XVII. Suite de la note...
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S. Freud, « Autoprésentation », op. cit. Suite de la note...
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[7]
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[11]
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[12]
M. Blanchot, L’entretien infini, Paris, Gallimard, 1969, p....
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