2002
TOPIQUE
Freud exilé
Lya Tourn
149 rue Oberkampf 75011 Paris
Nul n’oserait contester que l’exil de Freud et de beaucoup de ses élèves
sous le IIIe Reich ait été le résultat néfaste de la persécution des Juifs par le régime nazi.
Mais depuis, l’insistance des régimes totalitaires de toute sorte à continuer de pousser des
psychanalystes à l’exil empêche de tenir la condition juive pour seule cause et rappelle
que la pratique psychanalytique ne peut être dissociée de la trame sociale qui la garantit.
La nécessité d’étouffer la capacité de penser doublée de la volonté d’abolir la mémoire
justifient la profonde hostilité de ces régimes pour le « travail de culture» dont la psychanalyse fait éminemment partie.
Mais si les nombreux exils qui marquent son histoire n’ont pas été sans effets sur sa
pensée et sur sa pratique, la psychanalyse elle-même est placée sous le signe de l’exil.
L’exil de Freud à Londres s’inscrit dans une histoire signifiante où l’œuvre de l’auteur et
son destin personnel s’avèrent inséparables : son assomption par Freud ouvre sur le « trait
unique » d’exilé qui, au-delà de ce qui fait identité entre lui, Moïse et le peuple juif, le lie
aussi à l’éternel Œdipe, l’autre grande figure mythique de la psychanalyse.Mots-clés :
Exil, Roman familial, Identification, Identité, Trait unique, Héritage archaïque, Avancée spirituelle, Exigence d’arrachement, Position exilée.
No one would dare to question the fact that the exile of Freud and many
of his disciples during the Third Reich was due to the persecution of Jews by the Nazi
regime. Yet the same behaviour, this desire to force psychoanalysts into exile, exemplified
by so many other totalitarian regimes, makes it impossible for us to say that it is only
because they were Jews that they were persecuted. This in turn reminds us that psychoanalysis cannot be dissociated from the social structure on which it feeds. The necessity for
stifling free thought, along with the will to abolish all traces of memory, explains the
profound hostility of these regimes to the ‘cultural basis’of which psychoanalysis is such
a great part.
Despite the effects the periods of exile punctuating the course of the development of
psychoanalysis have had on the thinking behind psychoanalysis and its practical application, the notion of exile is indeed itself inherent to that of psychoanalysis. Freud’s exile
in London is part and parcel of a very meaningful moment in which the writer’s work and
his personal destiny appear inextricably entwined – Freud’s own identity as being ‘in exile’
links him inseparably to other exiled figures that share this rare characteristic, Moses and
the Jewish people, but also Oedipus, that other great mythical figurehead of psychoanalysis.Keywords :
Exile, Family history, Identification- Identity, Unique Trait, Archaic inheritance, Spiritual progression, Demand to be torn away, Position in exile.
Nul n’oserait contester que l’exil de Freud et de beaucoup de ses élèves
sous le IIIe Reich ait été le résultat néfaste de la persécution des Juifs par le
régime nazi. Pourtant, l’insistance remarquable montrée depuis par des régimes
totalitaires de toute sorte à pousser des psychanalystes à l’exil – « extérieur »
ou « intérieur » – empêche de tenir la condition juive pour seule cause de ce
phénomène répété et rappelle qu’il existe, entre psychanalyse et totalitarisme,
une incompatibilité fondamentale. La pratique psychanalytique peut difficilement être dissociée de la trame sociale qui la porte et la garantit. La nécessité
d’étouffer la capacité de penser librement, doublée de la volonté d’abolir la
mémoire, justifient largement la profonde hostilité marquée depuis toujours
par ces régimes à l’égard du travail de culture (Kulturarbeit) dont la psychanalyse fait éminemment partie.
Les nombreux exils qui ont jalonné l’histoire de la psychanalyse depuis sa
création n’ont pas été sans effets sur sa théorie et sa pratique. Mais ne peut-on
pas considérer que la
pensée psychanalytique elle-même est placée sous le
signe de l’exil ? L’exil de Freud à Londres s’inscrit dans une histoire signifiante où l’œuvre de l’auteur et son destin personnel s’avèrent inséparables : il
ajoute le dernier trait à son identification héroïque au grand exilé mythique,
Moïse, personnage qui, selon ses propres mots, l’avait « poursuivi la vie durant ».
« Je suis né le 6 mai 1856 à Freiberg, petite bourgade de l’actuelle
Tchécoslovaquie. [...] De ma famille paternelle, je crois savoir qu’elle a
longtemps vécu au bord du Rhin (à Cologne), qu’elle a fui vers l’est au XIV
e ou
au XV
e siècle par suite d’une persécution des juifs et s’est, au cours du XIX
e
siècle, partant de la Lituanie, via la Galicie, remise en route vers la partie
allemande de l’Autriche. » Par ces quelques mots, Freud résume dans son
« Autoprésentation »
[1], en 1924, ce qu’il croit connaître de la généalogie paternelle. Faits historiques indiscutables ? Ascendance simplement plausible ?
Roman familial ? D’après des notes de Marie Bonaparte, ces informations
auraient été transmises à Freud par son père, qui les tenait du secrétaire de la
communauté juive à Cologne, rencontré par hasard.
Pour répondre à la question des origines – « d’où vient Freud ? » –, nous
disposons aujourd’hui de très nombreuses sources biographiques. Mais plus que
dans les documents d’archives, c’est dans les écrits freudiens – la correspondance, les souvenirs et les rêves de son auto-analyse, bien sûr, mais également
certains de ses textes les plus théoriques, tels que Totem et tabou ou L’homme
Moïse et la religion monothéiste – que les psychanalystes continuent de trouver
la matière la plus précieuse.
Freud est donc né à Freiberg, en Moravie, province de l’empire austrohongrois, où son père, Jakob Freud, s’était installé vers 1844. À l’époque de la naissance de Freud, la ville comptait plus de quatre mille cinq cents habitants dont
seulement environ cent trente Juifs. « Dans ma petite enfance, dit Freud dans
L’interprétation des rêves, je dois avoir compris la langue tchèque. » En effet,
la population de Freiberg, qui était d’origine slave, comptait une forte majorité
tchèque. Et surtout, la célèbre Nannie de Freud, personnage dont on connaît
l’importance dans sa petite enfance, était tchèque et catholique fervente...
Nous savons peu de choses sur Amalia Nathansohn, la mère de Freud, sinon
qu’elle était originaire de Brody, ville située au nord-est de la Galicie, à proximité de la frontière russe, et qu’elle avait passé une partie de son enfance à
Odessa, la ville de l’Homme aux loups... Les biographes de Freud disent que,
toute sa vie durant, elle a parlé un allemand des plus incertains, très imprégné
de yiddish. Nous connaissons, en revanche, grâce aux écrits freudiens, les
émotions précoces et intenses que cette mère, jeune, belle et aimante, a suscitées
chez Freud enfant. La mère de la petite enfance, « nourricière et première séductrice », occupe, nous le savons, tout au long de la théorie freudienne, la place
de premier objet d’amour pour les deux sexes. Mais c’est au père que Freud
assigne, par contre, la place de premier modèle identificatoire, que ce soit dans
l’identification au père de la préhistoire personnelle, forme primordiale et fondatrice de l’identification à l’humain pour les deux sexes, ou dans l’identification
secondaire, pour le petit garçon, au moment du déclin du complexe d’Œdipe.
Il semble dès lors logique que, dans l’auto-analyse de Freud, l’attention se
concentre davantage sur la figure du père.
Dans
L’interprétation des rêves, Freud raconte un souvenir d’enfance qui
est devenu célèbre : « J e devais avoir dix ou douze ans lorsque mon père
commença à m’emmener dans ses promenades et à avoir avec moi des conversations sur ses opinions et sur les choses en général. Un jour,
pour me montrer
combien mon temps était meilleur que le sien, il me raconta le fait suivant :
« Une fois, quand j’étais jeune, dans la ville où tu es né
[2], je suis sorti dans la
rue un samedi, bien habillé et avec un bonnet de fourrure tout neuf. Un chrétien
survint, d’un coup il envoya mon bonnet dans la boue en criant : « Juif, descends
du trottoir ! » Et qu’as-tu fait ? – Je suis descendu sur la chaussée et j’ai ramassé
mon bonnet », fut la réponse tranquille. »
[3]. Freud ajoute dans le même passage
que, la réponse du père ne lui ayant pas semblé très héroïque, il s’était consolé
en s’identifiant à Hannibal, le courageux héros sémite qui avait juré de venger
son père des romains.
Le père de Freud était né à Tysmenica, en Galicie orientale. Dans cette petite
communauté rurale de 6 000 habitants, centre de l’une des dynasties de rabbins
hassidiques, il y avait une forte proportion de Juifs « pratiquants » dont Jakob
Freud faisait partie : « Vous apprendrez sans doute avec intérêt que mon père
venait effectivement d’un milieu hassidique », écrit Freud dans une lettre à
Roback, en 1930. Les Juifs, à cette époque, portaient le plus souvent le caftan
traditionnel, apprenaient l’hébreu et parlaient entre eux le yiddish, même si, pour
la plupart, ils maîtrisaient également l’allemand. « Mon père, dit Freud, parlait
la langue sainte aussi bien que l’allemand, ou mieux». C’est grâce à lui que le
jeune Sigmund développera une véritable passion pour les récits bibliques dont
l’influence, écrit-il dans son « Autoprésentation », sera décisive dans son orientation future.
L’épisode du « bonnet ramassé dans la boue » laisse entendre que Jakob
Freud avait conservé à Freiberg l’aspect caractéristique d’un Juif d’Europe
orientale, permettant à un inconnu de l’identifier du premier regard. Pourtant,
lors de son installation à Freiberg, et bien que, d’après le témoignage de Freud
lui-même, il continuât de lire la Bible en hébreu à la maison, Jakob Freud s’était
peu à peu détaché de la tradition hassidique : il en vint à négliger toutes les
cérémonies religieuses qui, à la naissance de Freud, se limitaient à la célébration
en famille de quelques fêtes juives comme Pâques et Pourim. Tout en assumant
l’héritage juif sans aucune hésitation – « Mes parents étaient juifs, je suis moi-même resté juif. »
[4] – Freud fait souvent référence à son éducation comme étant,
selon ses propres mots, « si peu juive »... « Ma langue est l’allemand; ma culture,
mon œuvre sont allemandes. Je me suis considéré comme un intellectuel de
culture allemande, jusqu’à ce que j’aie remarqué la croissance d’un préjugé
antisémite en Allemagne et en Autriche allemande. Depuis, je préfère me dire
Juif. », déclare-t-il, en 1926, au journaliste Sylvester Viereck.
Né dans une période où la nouvelle législation semblait enfin ouvrir pour
les Juifs des perspectives d’avenir acceptables, Freud avait été élevé, comme
la plupart des juifs allemands de sa génération, dans l’espoir d’appartenir à la
« grande culture allemande ». À l’opposé de la génération précédente – celle de
Jakob Freud –, le droit avait été ouvert à celle de Sigmund Freud d’avoir libre
accès à l’Université « comme les autres ». Quitter la condition juive, parler,
écrire et donc, vivre en allemand ne pouvait qu’apparaître au père comme le
meilleur destin possible pour le fils. « Peut-être avez-vous omis ce point si
douloureux pour l’émigrant... C’est – comment dire ! – la perte de la langue en
laquelle on a vécu et pensé, et qu’on ne pourra jamais remplacer par une autre,
quelques efforts affectifs que l’on fasse... », lit-on dans une lettre de Freud à
Raymond de Saussure, écrite en exil, à Londres.
L’accomplissement de ce destin n’était pourtant pas aussi évident que cela
pouvait paraître... Elevé, sans en avoir eu tout à fait conscience,
entre deux
cultures, Freud était confronté à une situation identitaire difficile. Si, très tôt,
la « mise au ban de la majorité compacte »
[5], l’hostilité et le mépris des autres
lui avaient interdit d’oublier que, quoiqu’il fît, il ne serait jamais un Allemand
– « On m’a tant répété que je n’étais pas un Allemand », écrit-il en exil, toujours
à Raymond de Saussure – les points d’ancrage de son identité juive n’étaient
pas pour autant moins incertains. Freud avait dû affronter précocement l’hostilité du plus grand nombre : son éducation faisant de lui un Allemand, pour les
Tchèques majoritaires de la petite ville de Freiberg, il ne pouvait qu’être identifié
à l’ennemi étranger. Son père n’avait jamais renié sa judéité mais, selon les mots
de Freud, il n’avait pas moins laissé grandir ses enfants « dans l’ignorance
complète de tout ce qui concernait le judaïsme ». Quel support identitaire offrait
à Sigmund ce père, vingt ans plus âgé que son épouse, qui, tout en soutenant
le désir d’assimilation du fils, restait lui-même assez peu germanisé ? Ce père
qui, en somme, risquait d’apparaître aux yeux du fils comme étant encore
« trop » juif ou déjà « pas assez » ?
Faut-il pour autant penser avec F. Kafka, tchèque, contemporain de Freud
et, comme lui, Juif de langue allemande, que la psychanalyse doive son inspiration au désespoir engendré chez les fils de cette génération par « le judaïsme
assimilé » des pères ? Dans ce terrible réquisitoire qu’est la
Lettre au père
[6], nous
lisons : « Tu avais effectivement rapporté un peu de judaïsme de cette sorte de
ghetto rural dont tu étais issu; c’était bien peu et ce peu a encore diminué sous
l’influence de la ville et de l’armée, [...] tes impressions et tes souvenirs de
jeunesse étaient tout juste suffisants pour te permettre une espèce de vie juive
[...] mais vis-à-vis de l’enfant, c’était trop peu pour être transmis, ton judaïsme
s’épuisait complètement tandis que tu le remettais entre mes mains. [...] Il était
impossible de faire comprendre à un enfant [...] que les quelques balivernes que
tu accomplissais au nom du judaïsme, avec une indifférence proportionnée à
leur futilité, pouvaient avoir un sens plus élevé. »
[7]
La situation décrite par Kafka ne constituait pas un phénomène isolé : elle
correspondait, comme il le dit lui-même, à une grande partie de cette génération
juive « en transition » à laquelle appartenait Jakob Freud. Pendant les premières
années de sa vie, moment dont la psychanalyse a démontré l’importance capitale
dans la construction psychique, Sigmund Freud a grandi entre quatre langues :
le tchèque, langue natale, le yiddish, langue de la mère, l’hébreu, « langue
sainte » du père, et l’allemand, langue du modèle idéal d’identification culturelle. Il a aussi vécu entre deux cultures, deux histoires, deux manières de penser
le monde : les fondements de sa construction identitaire n’ont pu manquer d’en
porter la marque profonde.
C’est là-dessus que vient s’inscrire, à l’âge de trois ans, le premier « exil »
de Freud lorsque, pour des raisons surtout économiques – même si Jones semble
penser que l’antisémitisme y était aussi pour quelque chose –, la famille Freud
quitte Freiberg et va s’installer définitivement à Vienne. Freud ne reviendra à
Freiberg qu’à l’âge de seize ans, pour de courtes vacances. Ce départ laisse
chez lui, comme en témoignent de nombreux passages de sa correspondance
et de ses écrits, un regret (
Sehnsucht) jamais surmonté pour la nature, les prairies
aux fleurs jaunes et les belles forêts proches de sa ville natale. Mais il est
possible de lire entre les lignes une rupture plus radicale : « Vinrent alors, écrit
Freud, de longues et dures années; je crois qu’elles ne valaient pas la peine
qu’on en tire quelque chose de notable »
[8]. Avec le départ qui aura entraîné la
perte d’une part de sa famille proche et, surtout, de ses inséparables compagnons
de jeux, John et Pauline, « l’enfant heureux de Freiberg » aura perdu un monde.
Lorsque, âgé de 66 ans, Freud éprouve lourdement la fatigue des combats
intérieurs qui l’ont « tenu debout contre le mépris des hommes et le dégoût du
monde », il écrit à Ferenczi : « D’étranges nostalgies secrètes montent en moi,
peut-être l’héritage de mes aïeux, pour l’Orient et la Méditerranée, et pour une
vie d’une toute autre sorte [...]»
[9]. Et dix ans plus tard, à A. Zweig, qui vient de
s’installer en Palestine : « et nous sortons de là [...] nos ancêtres ont habité làbas un demi-millénaire entier [...] et il est impossible de dire ce que nous avons
emmené en héritage, dans le sang et dans les nerfs (comme on le dit par erreur),
de notre séjour dans ce pays ».
[10]
Nous connaissons l’importance de « l’héritage archaïque » dans la théorie
de Freud. Aucune génération, affirme-t-il avec force dans Totem et tabou, n’est
en mesure d’occulter aux générations suivantes des processus psychiques
(seelicher) de quelque significativité. Même s’ils demeurent étrangers à la
connaissance consciente, pour les nouvelles générations, leur efficience reste
intacte au-delà des interruptions provoquées par la disparition des individus.
Cette transmission garantit pour l’humain la continuité psychique qui, seule,
permet d’expliquer la possibilité de progrès spirituel, der Fortschritt in der
Geistigkeit. À une seule condition : que pour chaque homme, l’histoire originaire se rejoue dans le drame œdipien individuel. « Ce que tu as hérité de tes
pères, acquiers-le pour le posséder. »
À la suite de Totem et tabou, L’homme Moïse et la religion monothéiste
peut être considéré comme l’expression la plus achevée chez Freud de sa propre
« tentative héroïque de questionner le destin ». Ce texte à valeur testamentaire,
écrit pendant la sombre période de 1934-1938 et qui porte le nom de « roman
historique », peut être interprété comme une dernière élaboration du « roman
familial » freudien, comme l’aboutissement d’une quête identificatoire qui
traverse toute l’œuvre et qui viendrait répondre à l’exil de Freud, confronté
dès ses premières années dans le regard des autres à la question de ce qu’il
n’était pas.
L’homme Moïse et la religion monothéiste ne verra le jour dans sa version
intégrale que grâce à l’exil de Freud à Londres, confirmant ainsi le sort qui lie
l’exil et la psychanalyse. Le 12 mai 1938, presque la veille de son départ, dans
la dernière lettre de Vienne adressée à son fils Ernst, Freud écrit : « Je me
compare quelquefois au vieux Jacob qui fut emmené en Egypte par ses enfants
alors qu’il était très âgé [...]. Espérons qu’un Exode d’Egypte ne s’ensuivra
pas comme jadis. Il est temps qu’Ahasvérus trouve quelque part le repos. » Par
la référence à Jacob, à l’Exode et au « Juif errant », Freud inscrit un départ qui
aurait pu apparaître uniquement comme un accident absurde dans une histoire
pleine de sens qui le transcende en tant que sujet. Mais si l’événement de l’exil
à Londres semble confirmer de manière tragique à la fin de sa vie son identification au personnage de Moïse, l’assomption de l’exil ouvre, au-delà de ce
qui fait identité entre lui, Moïse et le peuple juif, sur un « trait unaire » (einzigen
Zug), celui d’exilé, réunissant Freud et Moïse avec la figure éternelle d’Œdipe.
Nous connaissons, grâce à la correspondance avec Fliess, « l’effet saisissant »
chez Freud de l’identification « immédiate » à Œdipe qui le conduit, suite à la
mort du père, à donner au complexe d’Œdipe la place nodale qu’il occupe dans
la théorie psychanalytique. D’avoir cru aux paroles d’un Corinthien ivre, prises
dans la vérité mensongère de son roman familial, Œdipe sera entraîné – comme
Moïse et comme Freud – dans un questionnement du destin lourd de conséquences. Il sera forcé d’interroger son identité jusqu’à sa mort. « C’est donc
quand je ne suis plus rien, que je deviens vraiment un homme », dira-t-il à
Colone, au bout de son exil et de sa vie.
Pour la psychanalyse, l’exil n’est pas seulement un événement d’intérêt
secondaire, un avatar lié au contexte historique qui a entouré son créateur.
Commencé bien avant le départ de Freud vers l’Angleterre, il a marqué de
manière indélébile la structuration de son identité en même temps que la
construction de sa pensée. Le lien profond qui lie l’exil à la psychanalyse
s’affirme donc, au-delà de l’événement historique et des identifications
héroïques de Freud, comme étant au cœur même de sa théorie. L’homme Moïse
et la religion monothéiste apparaît ainsi comme une ultime « tentative héroïque »
de rétablir la vérité d’une filiation mythique et symbolique qui déplace les
enjeux de l’appartenance identitaire hors des liens de sang et de sol. L’avancée
spirituelle dont la psychanalyse est l’héritière suppose la décision de renoncer
à la certitude qui émane de la perception sensorielle en faveur des processus
intellectuels supérieurs. Dans le Moïse, elle est clairement placée sous le signe
de l’exil, « infortune politique » lié à la dépossession de la patrie, certes, mais
surtout, arrachement nécessaire du sujet au pouvoir hypnotique de l’image et
à la prise en masse qu’il entretient. La nécessité d’exil – affirmée avec insistance dans la littérature mythique et biblique – se pose ainsi en garantie de la
transmission du message psychanalytique à travers une parole dite et écoutée.
Il a souvent été souligné que l’extraterritorialité de la psychanalyse mérite
d’être pensée à partir de la condition d’
étranger. Tout au long de son œuvre,
Freud a donné à l’étranger (
Fremde) et au processus à travers lequel quelqu’un
ou quelque chose le devient (
Entfremdung) une véritable portée métapsychologique. Et il n’a pas manqué de signaler que, dans l’idéal, c’est bien à la
position inaugurale d’étranger que l’analyste doit s’efforcer de revenir à la fin
de la cure.
[11] Selon les mots de Maurice Blanchot, l’idée d’exil comme
« mouvement juste » permet à l’expérience de l’étrangeté « de s’affirmer auprès
de nous dans un rapport irréductible ». Entraînant le dessaisissement des appartenances de sol et de sang qui préside l’ouverture identitaire, cette « exigence
d’arrachement » a pour fonction de rappeler « qu’il faut, en tout temps, être
prêt à se mettre en route »
[12]... En tant que
paradigme de l’étranger, la position
exilée – ni errante, ni nomade – invite aussi à penser plus avant, à la suite de
Freud, la place du psychanalyste.
[1]
S. Freud, « Autoprésentation », OCF.P, vol. XVII.
[2]
C’est-à-dire, Freiberg.
[3]
S. Freud,
L’interprétation des rêves, GW, vol. II/III, p. 203. C’est moi qui souligne.
[4]
S. Freud, « Autoprésentation » (1925), OCF.P, vol. XVII.
[5]
S. Freud, « Autoprésentation »,
op. cit.
[6]
La Lettre au père est un écrit central dans l’œuvre de Kafka. Il y écrit à son père : « Dans
mes livres, il s’agissait de toi, je ne faisais que m’y plaindre de ce dont je ne pouvais me plaindre
sur ta poitrine. »
[7]
F. Kafka,
Lettre au père, Paris, Gallimard, 1957, p. 63-64.
[8]
S. Freud, « Des souvenirs-couverture », OCF.P, vol. III, p. 265-266.
[9]
Lettre à Ferenczi du 30 mars 1922.
[10]
Lettre à A. Zweig du 8 mai 1932.
[11]
« Der Artzt ist ein Fremder gewesen und muss trachten nach der Heilung wieder ein
Fremder zu werden », écrit Freud dans le texte sur la « Gradiva » de Jensen. GW, vol. VII, p. 119.
[12]
M. Blanchot,
L’entretien infini, Paris, Gallimard, 1969, p. 183.