Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062997
200 pages

p. 23 à 32
doi: en cours

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no 80 2002/3

2002 TOPIQUE

Freud, Jung, Rank, Ferenczi et l’Amérique

Mady Jeannet-Hasler Vy d’Etraz 5 CH - 2014 Bole Suisse
L’attitude de Freud face aux projets d’émigration de ses disciples a été des plus ambivalentes. Face à l’Amérique, elle est très vite devenue franchement négative. Pourquoi ? Dans les deux cas, il s’est agi d’une question de dépendance : celle de ses disciples face à lui; la sienne face à l’Amérique.Mots-clés : Années vingt, Développements de la psychanalyse, Emigration écono- mique, Filiation. Some of Freud’s disciples were attracted by emigration. Freud’s attitude regarding those plans was always ambivalent. When dealing with America, his attitude very soon became frankly negative. Why? In both cases, it was a matter of dependance: his disciple’s dependance upon him : his own dependance upon America, the ‘Dollarland’ essential to him.Keywords : Twenties, Developments of psychoanalysis, Economical emigration, Filiation.
Au cours de mon travail sur les années vingt et sur la relation Freud, Rank, Ferenczi durant cette période, j’ai été intriguée par l’écart entre le désir affiché de Freud de voir l’analyse diffusée de par le monde, et ses réticences face aux projets de ses deux disciples préférés. Deux cas révélateurs, que je présenterai à la lumière de ce qui s’était passé auparavant entre Freud, Jung et l’Amérique.
L’exil sous la pression de la montée du nazisme a posé de tels problèmes, a été si massif qu’il fait oublier la période précédente, celle de l’émigration économique, à laquelle je m’arrêterai; elle éclaire ce qui se passera dans les années trente.
L’enfant Freud était un émigré. D’où son besoin impérieux de se faire un nom, puis une situation dans ce qui n’était pas son pays natal, cette Vienne avec qui il a entretenu des rapports pleins d’ambivalence. Cette ville dont il n’a guère partagé l’effervescence artistique, moins intéressé par l’art nouveau qu’occupé à se constituer une collection d’antiquités. Hors de propos ? Pas tant que cela ! Il lui fallait imaginer des racines grandioses pour surmonter la peur d’être humilié, d’avoir, comme son père, à ramasser sa toque jetée à terre.
Une partie de sa famille s’était installée à Manchester. Freud avait un temps pensé poursuivre lui aussi la marche vers l’Ouest, et s’était mis à l’étude de l’anglais. Il s’en ouvre à Jung quand il est invité à donner des conférences à Worcester : « Je voulais en l’année 86, lorsque j’ai commencé ma pratique, faire un essai de deux mois seulement à Vienne; si celui-ci ne s’était pas révélé satisfaisant, je pensais partir pour l’Amérique et me créer là-bas une existence, que j’aurais ensuite invité ma fiancée de Hambourg à partager. » Il fait état de leur pauvreté; la sienne surtout. « Puis cela, hélas a si bien marché à Vienne que je me suis décidé à rester... et voici que vingt-trois ans après je dois quand même aller en Amérique, non pour de l’argent, il est vrai, mais à la suite d’une invitation qui m’honore ! Nous aurons beaucoup à parler de ce voyage et de ses conséquences pour notre cause. » (9.3.09)
Ce n’est pourtant pas une université prestigieuse qui l’invite. Mais il y voit non seulement une possibilité de faire connaître l’analyse plus largement outremer, mais encore une revanche face à l’Académie viennoise. Jung lui fait cependant remarquer que le bénéfice pécuniaire n’est pas à négliger, prenant pour exemple le cas de Janet qui a amorti les frais de ses voyages (1904 et 1906) par la clientèle américaine qu’il s’est faite.
C’est après que Freud lui a annoncé son voyage en Amérique qu’il lui écrit pour lui dire combien il est heureux, après une soirée passée ensemble à discuter, d’être « libéré du sentiment oppressant » de son autorité paternelle et qu’il « espère être désormais libre de toutes entraves inutiles ». (2.4.09) Et Freud de lui faire remarquer la coïncidence, et le paradoxe : Jung le « destitue de la dignité paternelle » précisément le soir où lui-même l’a « formellement adopté comme fils aîné l’a sacré successeur et prince héritier ». (16.4.09)
Freud, qui avait proposé à Ferenczi de l’accompagner, se montre très satisfait quand Jung lui annonce qu’il est lui aussi invité, et qu’il donnera trois conférences à Worcester. Il lui répond comme on parle à un collègue : « Bien entendu vous éprouvez maintenant les mêmes troubles de bonheur que moi, qui culminent dans la question : que dois-je raconter aux gens ? J’ai là une idée salvatrice, que je ne vous cacherai pas. Elle s’énonce : nous pourrons discuter de cela pendant les cent pas que nous ferons sur le pont... les gens sont maintenant entre nos mains et doivent louer ce que nous leur apportons. » Ajoutant, non sans condescendance à l’égard de celui qui après la défection de Jung deviendra son préféré : « Avec Ferenczi nous serons tous deux très gentils. » (18.6.09 Jung vient de quitter son poste au Burghölzli pour se consacrer entièrement à sa pratique privée et à ses recherches).
Freud rentre très satisfait de son voyage en Amérique et de l’accueil que ses cinq conférences y ont reçu. Il les publie, en regrettant qu’elles ne contiennent rien de nouveau – il s’est mis au niveau de son public – et de n’être au total qu’une machine à gagner de l’argent. (13.2.10 à Ferenczi)
Quand trois ans plus tard Jung lui annonce sa nouvelle série de conférences en Amérique, les choses ont changé. De terre à conquérir, de source de disciples, l’Amérique semble devenir menace. Freud s’inquiète. Jung veut le rassurer : «... je ne dépasserai pas mon père d’après la recette d’Adler, comme vous semblez le supposer ». Chicago, Baltimore, New York, Washington; et au retour, Amsterdam, pour « stimuler la fondation d’un groupe local ». (2.8.12) Worcester – où Jung avait d’ailleurs été fait docteur honoris causa en même temps que lui – ferait-elle piètre figure ? Jung ne cache pas qu’il présente aussi les innovations qu’il a apportées à la théorie psychanalytique, mais insiste : « Je n’éprouve pas le besoin de m’enfuir loin de vous... je regrette extraordinairement que vous pensiez que seules des résistances contre vous me déterminent à certaines modifications ». Et enfin : « Je ne vous identifie pas à un dogme ».
Remarquons que c’est précisément à ce moment qu’est fondé le Comité secret, « composé des meilleurs et plus fiables parmi nos hommes pour prendre soin du développement ultérieur de la psychanalyse et défendre la cause contre les gens et les accidents quand je ne serai plus ». Freud précise qu’« en des temps meilleurs » il espérait que « Jung rassemblerait un tel cercle autour de lui-même, composé des dirigeants (headmen) officiels des associations locales ». Il regrette que maintenant, cela se fasse en dehors de Jung et des présidents élus. (lettre du 1.8.12 à Jones, que celui-ci a caviardée quand il la cite dans sa biographie)
La rupture cependant ne tardera pas. Les succès américains de Jung en seront – entre autres – rendus responsables. C’est que les Américains se mettent à inviter les analystes européens (Freud, lui, n’aura fait le voyage qu’une fois). Ces derniers y sont perçus comme des émissaires du Maître, mais le Comité ne peut guère exercer son contrôle à distance. Il ne comporte d’ailleurs pas de membre américain.
Quand en 1924, Rank est à son tour invité en Amérique, il est reçu avec les honneurs dus au bras droit de Freud. Celui-ci l’a d’ailleurs chargé de représenter ses intérêts en Amérique. (Freud à Jones, 3.4.24) Abraham et Jones le mettent en garde. Ce qu’ils craignent : que Rank profite de son succès pour s’émanciper, comme Jung l’a déjà fait. Tout comme lui, il le ferait juste après avoir ouvert sa pratique privée.
Pourquoi tant de méfiance ? Le projet de Rank s’inscrit en pleine crise. Il vient de publier avec Ferenczi un livre Objectifs de développement de la psychanalyse. Du rapport mutuel entre théorie et pratique qui soulève les foudres de leurs collègues du Comité secret. D’abord parce qu’ils ont enfreint la règle de ne pas publier de texte pouvant être en contradiction avec la théorie psychanalytique sans l’avoir auparavant soumis à lecture. Ce dont ils se défendent en arguant que le texte étant destiné à un concours, ils ne pouvaient le divulguer, et que Freud avait lu leur texte, l’avait approuvé, et qu’ils ont tenu compte de ses remarques. Ensuite, parce qu’ils mettent la psychanalyse en danger. Considérés comme les porte-parole de Freud, ils seraient suivis par les débutants, qu’ils allaient dévoyer. Ils proclament toutefois qu’ils ne s’écartent pas d’un cheveu de la doctrine psychanalytique.
Ouvrons une parenthèse. Pourquoi ce concours ? Freud demande aux psychanalystes de s’interroger sur la relation entre théorie et technique, et offre un prix substantiel pour le meilleur travail. Personne ne répond dans les délais, et Rank et Ferenczi ne publient leur essai qu’un an plus tard. S’inquiète-t-il, au moment où il remanie sa métapsychologie, de la place que prennent respectivement la théorie et la thérapie ? Il ne pratique lui-même plus guère que des analyses didactiques, donc des analyses limitées dans le temps par les disponibilités des candidats, en général des étrangers; analyses au cours desquelles la transmission de la théorie prend le pas sur les visées analytiques et thérapeutiques. Surtout, il est plus que jamais préoccupé par la question récurrente de sa succession : qui prendra sa suite à la tête du mouvement psychanalytique, qui se portera garant de la pureté de la doctrine ? Plus immédiatement : qui lui succédera à la présidence du groupe de Vienne que, fatigué, il envisage d’abandonner ? Il pressent Rank. Espérait-il que les travaux présentés au concours permettraient de désigner son successeur ? Lors de la controverse déclenchée par leur essai, Ferenczi lui rappelle qu’après en avoir lu le premier jet, il les avait assurés qu’ils gagneraient. C’est tout le contraire qui se produit.
Freud défend ses deux disciples préférés. Mais la publication quasi simultanée du « Traumatisme de la naissance », dédié à Freud par Rank, ne fait qu’attiser la polémique. Là encore, Freud prend sa défense, mais il lui faut bien composer avec Jones et Abraham, qui voient en ses thèses une atteinte mortelle à la psychanalyse. Il n’y a pas lieu ici de discuter du bien-fondé de ces reproches, mais il est évident que plus la psychanalyse se développe, plus il convient d’unifier son enseignement, et de le contrôler. Jones s’attribue un rôle de premier plan dans cette démarche, contre Freud s’il le faut. (Jones àAbraham, 8.4.24, citée par Lieberman)
Le thème du concours avorté doit être discuté au cours du Congrès de Salzbourg, en septembre 1924. Et c’est précisément à ce moment que Rank entreprend son premier voyage en Amérique, exactement quinze ans après celui de Freud, ne faisant qu’une brève apparition au congrès. Freud, malade, pour la première fois n’y assiste pas. Le départ de Rank est interprété, au mieux comme une fuite, au pire comme une trahison. En fait, il avait répondu à une invitation.
Il apparaît clairement que la jalousie entre les disciples – que Freud tantôt attise, tantôt cherche à calmer – constitue un moteur souvent plus puissant que la recherche de la vérité scientifique. Rank est, des membres du Comité, le premier à avoir fait la connaissance de Freud. Il a été adopté par lui... quitte à être le petit Rank ou le pauvre garçon qui offre de somptueux cadeaux à son Maître. Mais c’est aussi le secrétaire, le rédacteur, le réviseur de la « Traumdeutung », qui sait tout, qui apprend la maladie de Freud avant les autres. Beaucoup de fonctions, du pouvoir, et la proximité géographique.
Lou Andreas Salomé, qui elle se tient au-dessus des rivalités, porte ce jugement dans une lettre qu’elle écrit à Freud : « L’on prendra toujours Rank pour celui qui doit vraiment « savoir », l’inconditionnel, l’absolu, émanant de l’enseignement le plus personnel, le plus constant. » (21.9.1924) C’est pourquoi il est déjà surveillé de Berlin quand il ouvre sa pratique à Vienne, puis surveillé en Amérique plus qu’aucun autre. Ses patients sont interrogés sur sa façon de pratiquer.
Il se met à écrire sans se soucier du contrôle de ses pairs. Freud, qui méprise les suiveurs, admire les découvreurs, lui garde sa confiance... avec toutefois une nuance d’inquiétude : « avec une telle découverte, un autre se serait mis à son compte », lui confie-t-il à propos du « Traumatisme ». L’indépendance est-elle pour lui synonyme d’abandon ? Accepte-t-il vraiment que ses disciples le précèdent parfois dans leurs découvertes ? Il lui est arrivé de leur demander de retenir la publication de certains de leurs articles (« Le petit homme coq » de Ferenczi par exemple) ou d’y renoncer... tout en leur demandant d’innover.
Par ailleurs, c’est grâce à l’intérêt des Américains que se constitue une clientèle pour les psychanalystes toujours plus nombreux en Europe. Une Europe plongée dans la misère de l’après-guerre. Clientèle qui s’adresse en priorité à Freud, mais que lui-même redistribue généreusement à ses favoris. On en vient à une situation bien décrite dans la correspondance Freud/Ferenczi, où les patients-candidats suivent leur analyste sur leur lieu de villégiature pour payer les frais. Cependant, dès lors qu’eux-mêmes font le voyage d’Amérique, ses disciples recrutent directement leur clientèle.
Ferenczi y est lui aussi invité durant cette période cruciale, avec le projet d’y rester deux ou trois ans pour fonder une polyclinique psychanalytique. Sollicité en même temps pour prendre la direction de la polyclinique de Vienne – perspective à laquelle il donne la préférence – il demande son avis à Freud, tout en attendant des renseignements de Rank sur la situation à New York. Le groupe de Budapest est suffisamment organisé pour ne pas avoir à craindre que son départ ne provoque sa dissolution; enfin, il avoue qu’il aurait beaucoup de mal à faire face à l’augmentation constante des prix sans deux étrangers qui lui « ont tenu la tête hors de l’eau. » (25.5.24)
Freud lui répond immédiatement pour l’encourager à venir à Vienne, convaincu que l’Association l’accepterait à l’unanimité comme nouveau directeur de la polyclinique. Il pourrait alors aussi être choisi pour le remplacer à la tête du groupe de Vienne, plutôt que Rank, qui n’est pas médecin et n’a ni son autorité personnelle, ni ses capacités d’enseignant. Sur le projet américain, pas un mot. (28.5.24)
Comme le problème de Vienne n’est selon lui pas tellement actuel, Ferenczi s’intéresse à la proposition de Rank : venir le rejoindre en Amérique parce qu’il ne vient pas à bout de son travail là-bas. Il partirait à l’automne et y passerait quelques mois. Il précise que le projet américain est pour lui « une affaire purement financière. » (15.6.24) Mais deux semaines plus tard, il y renonce : Rank n’est plus certain de pouvoir fournir du travail à son ami. Freud, par contre, toujours sans un commentaire sur le voyage enAmérique, donne des nouvelles de la polyclinique : une maison serait aménagée, avec un appartement pour le directeur.
L’un et l’autre s’inquiètent cependant du comportement de Rank. « On lui en voudra certainement chez nous de répandre là-bas, en Amérique, sa nouvelle trouvaille, alors qu’elle n’est pas du tout prouvée. » (Freud, 6.8.24) Mais Rank de son côté, dénigre de plus en plus l’institution psychanalytique : « le mouvement psychanalytique comme tel est une fiction » ce à quoi Freud répond le jour même, en concluant : « si ma maladie avait progressé, cela vous aurait épargné une décision certainement pas facile. » (27.8.24) Il fera ce même genre de remarques culpabilisantes à Ferenczi. Mais Rank continue de penser qu’il doit mettre de l’ordre dans les affaires new-yorkaises. L’Amérique lui serait-elle montée à la tête ? Il rentre à Vienne, avec l’intention de retourner ensuite en Amérique. Il ne peut dès lors pas continuer à assumer ses différentes fonctions, en particulier éditoriales, et il n’est plus question de lui confier le groupe de Vienne.
Lors de ce deuxième voyage, Rank, qui a eu avec Freud des entretiens analytiques, veut réparer le mal qu’il y a fait – il le reconnaît maintenant – clarifier, en la révisant, sa position théorique. Il répète l’interprétation donnée par Freud à son comportement : c’était une réaction à la maladie de Freud qui devait lui éviter le chagrin de la perte. Un rapport sur les activités de Rank en Amérique a nonobstant été demandé à Brill, et des renseignements sont recueillis chez les personnes qu’il a analysées à New York.
Il ouvre par ailleurs un cabinet à Paris, vit dit-on dans le luxe, et fait la navette entre Vienne, Paris et New York.
Ceci pour dire combien Freud ressentait le besoin de garder sous son contrôle l’activité de ses disciples. Leur éloignement géographique ne pouvait dès lors que susciter son inquiétude. Plus : sa tristesse.
Freud ne va pas bien, il souffre de troubles cardiaques, et Ferenczi lui propose de se mettre à sa disposition comme analyste; il prendrait ses patients américains avec lui à Vienne. Au lieu de quoi Freud entre pour plusieurs semaines dans une maison de repos, où il lui est permis d’emmener avec lui ses trois patients les plus difficiles, ce qui le protège, dit-il, de l’ennui et couvre les frais du séjour. (3.3.26)
Il va mieux et Ferenczi lui annonce, comme en s’excusant, qu’il reprend son projet américain, puisque « heureusement, il n’est donc pas question que je doive d’urgence reprendre votre pratique, etc. » Etc. : s’agit-il de l’analyse de Freud ? Lui aussi a maintenant des problèmes cardiaques. « La question : Budapest ? Vienne ? ou l’Amérique ? – à l’origine purement objective – est devenue en partie une affaire personnelle difficile. » Il demande à Freud son assentiment pour son voyage. Le livre que Rank vient de publier de Paris, Technik der Psychoanalyse, lui « fait la plus fâcheuse impression », et si Freud tenait « le combat à mener contre Rank comme tellement plus sérieux qu’il soit absolument nécessaire » qu’il reste, alors il ne partira pas. Quoi qu’il en soit, rien ne l’empêche de « prendre part dans ce combat même depuis l’Amérique. » (30.5.26)
La façon dont Freud donne à Ferenczi son assentiment mérite d’être relevée : « Que vous ne puissiez pas vous décider si facilement que cela à déménager à Vienne n’est pas une surprise pour moi. Il n’y a pas non plus de nécessité qui oblige à se mobiliser au service de la cause; vous restez maître de vos décisions. Si celle-ci devait vous conduire enAmérique, je peux seulement espérer que ce voyage ne représentera pas la déception que certains prédisent. Je crois qu’il ne doit pas nécessairement en être ainsi. Quoi qu’il en soit, ce sera plus facile là-bas de s’arranger avec les particularités de caractère de Rank. » Et de charger Ferenczi d’écrire la critique de Technik der Psychoanalyse. Freud précise qu’il s’agira de faire état du témoignage de Pankejeff, qu’il a requis par lettre, pour réfuter l’interprétation que dans son livre, Rank donne du rêve des loups. (6.6.26) Ferenczi réduira le nombre de ses séances pour pouvoir s’acquitter de sa tâche avant son départ. Sa critique peine à être impartiale, toute occupée à suivre les consignes de Freud, qui « la trouve suffisamment décidée, mais un peu plus terne que je ne l’aurais faite en ce qui concerne le rêve des loups. » (19.9.26) Remarquons que Rank s’intéresse tout particulièrement à la question de l’arbre généalogique, et qu’il insiste sur la fixation d’un terme à l’analyse. Freud lui reproche d’adapter sa technique au rythme de l’Amérique.
Revenons au projet de Ferenczi. Le Maître donne son accord. Mais dans quelle ambivalence ! « Maudite Amérique ! » lui écrit-il avant son départ, tout en lui transmettant néanmoins l’adresse de l’une de ses patientes américaines qui pourrait lui être utile. Ferenczi lui fait la liste des douze conférences qu’il compte prononcer; programme que Freud trouve bien lourd. « Ne vous laissez pas épuiser. Vous connaissez l’exploitation à l’américaine, le système Taylor. » (6.7.26) De son côté, il est en pleine rédaction de « La question de l’analyse profane », sujet qui oppose de plus en plus violemment les analystes, grosso modo les Américains contre les Européens. Il souffre de le voir partir pour « le pays des barbares à dollars » et lui souhaite un « vigoureux « bonne chance » pour le voyage et pour le retour. »
Ferenczi a en outre promis des analyses didactiques à quelques collègues et pédagogues, et il emmène avec lui deux patients américains. Mais Rank, qu’il rencontre au bureau de la navigation, se montre moins optimiste qu’il ne l’avait été quand il lui avait proposé de le rejoindre. Ferenczi le soupçonne d’ailleurs de vouloir donner des conférences à la Old School for Social Research pour se protéger de la concurrence (lui donnera ses conférences à la New School). Rank lui demande de « marcher ensemble » au moins pour la question de l’analyse profane et de « ne pas attaquer son livre » devant le groupe newyorkais. « Pour que nous n’offrions pas auxAméricains le spectacle d’un combat de fauves. » Ferenczi ne promet rien. (27.9.26, Ferenczi à Freud) Par contre, avant son départ, il a avec Freud mis au courant le Dr Williams « New-Yorkais influent analysé par Rank et l’un de ses espoirs – de la dénaturation de l’analyse par Rank. » (Freud à Jones, 30.8.26) Freud ne manque par ailleurs pas d’être irrité par le succès qu’à la même époque Adler rencontre dans ses premières prises de contact avec l’Amérique, et il relève combien « dans le pragmatisme et le behaviorisme, toute la misère de la mentalité américaine est devenue manifeste. » (26.1.27)
Ferenczi, également invité à Boston, Washington, Philadelphie, Baltimore, Chicago séjournera neuf mois en Amérique. Il s’active à faire connaître la psychanalyse, tout en regrettant que cela ne profite pas financièrement aux institutions psychanalytiques en Europe, mais d’abord aux américaines, et il envie les sionistes qui parviennent à collecter en Amérique le budget de l’année suivante en Palestine. Il donne enfin à Freud des nouvelles des renégats Jung, Adler, Rank, et bientôt Trigant Burrow. (26.2.27)
Freud s’étonne et admire la réussite de Ferenczi, regrettant qu’elle ne lui rapporte que le double des économies qu’il aurait pu faire à Budapest. (Ce sera finalement le triple...) Regrettant aussi que ce soit « seulement pour des Américains qui ne savent rien apprécier et qui n’en gardent aucune impression. » (25.3.27)
Il est évident que Freud, abandonné par Jung, puis par Rank – pour ne parler que de ceux qu’il aimait profondément – souhaite le retour de Ferenczi. Car Jones, enAngleterre, aspire à une domination exclusive comme celle de Brill en Amérique. Tous deux se sentent menacés par Berlin, Vienne et Budapest. Ferenczi rencontre tantôt des analystes blessés d’avoir à être formés par des Européens, tantôt d’autres, qui regrettent qu’il ne soit pas venu dix ans plus tôt.
Au retour de Ferenczi, Freud le trouve plus réservé qu’avant l’Amérique. « Maudit pays ! » (2.8.27) Ferenczi s’en étonne, juge la remarque imméritée. Ses expériences américaines ont, si possible, augmenté encore son intérêt pour la cause de la psychanalyse, qu’il tient « dans son essence pour une affaire purement européenne. » (5.8.27) Par retour du courrier, Freud se plaint de ne pas encore l’avoir revu depuis son retour de la Dollarie. (8.8.27) Puis, de ce qu’il ne lui a pas rendu compte de ses traitements.
Depuis la publication du Journal clinique de Ferenczi, on sait combien fut difficile l’émancipation de celui qui en 1911 écrivait à Freud : « Je reste « fils ». J’ai de la religion ! » Rank, lui, écrivait en 1922, dans Le mythe de la naissance du héros: « le héros s’efforce non seulement de naître en dépit des obstacles érigés par le père hostile, mais spécifiquement de naître de la mère comme son propre fils », car si Freud était pour lui un père, il avait aussi été une mère nourricière. Son émigration l’a aidé à prendre plus vite la liberté « d’être lui-même », comme il le théorisera pour le névrosé. On peut penser que le surinvestissement de la fonction paternelle chez Freud, mais aussi son investissement maternel non reconnu, ne pouvaient que l’amener à se cabrer contre les avancées de Rank : importance donnée au traumatisme de la naissance, interprétation nouvelle de l’histoire de Hamlet et du mythe d’Œdipe, alors que lui-même avait sauté l’épisode où Laios voulait tuer son fils... et celui où il avait séduit le jeune Chrysippe.
Emma Jung, évoquant le besoin de Freud de traiter ses disciples (pourquoi ne sont-ils jamais appelés collaborateurs ?) comme des fils (son mari ajoutait : des fils-esclaves) voyait juste en concluant : « Ne donne-t-on pas souvent beaucoup parce que l’on veut garder beaucoup ? ». (lettre à Freud du 6.11.11) Jusque tard dans sa vie, Freud a peiné à laisser ceux qu’il aimait (y compris Anna) se distancer de lui, que ce soit affectivement, intellectuellement, ou géographiquement. Il en voulait même à Rado, émigré aux États-Unis en 1931, d’avoir aidé des psychanalystes à quitter le continent pour les U.S.A. (Roazen, in Dictionnaire international de la Psychanalyse). Il en voulait à l’Amérique d’être le Dollarland dont il avait un tel besoin. Comme il avait pu en vouloir à Vienne d’avoir été la terre d’accueil de ses parents. Il l’a bien dit à Jung : hélas cela a si bien marché à Vienne et je n’ai pas pu partir pour l’Amérique. Tout en ajoutant : heureusement, cette fois, ce ne sera pas pour de l’argent. Mais la grande guerre a changé la donne, et le rend dépendant des pourvoyeurs de dollars. Il s’est mis à mépriser les Américains au moment où ils le mettaient en position de leur devoir de la reconnaissance. Mais aussi au moment où ils donnaient à ses élèves l’occasion de s’y faire un nom. Je pense ici à cette remarque étrange rapportée par Pankejeff : Freud pensait qu’à la fin de la cure un cadeau du patient au médecin pourrait contribuer quelque peu, en tant qu’acte symbolique, à la diminution de ses sentiments de gratitude et de sa dépendance. Pourquoi la gratitude maintiendrait-elle dans la dépendance ? Pourquoi la dépendance serait-elle humiliante, comme la nécessité d’émigrer ? Et encore cette remarque à la mort de sa mère : il se sentait enfin libre de mourir. Pas étonnant qu’il se soit montré si peu réceptif aux théories rankiennes et ferencziennes, mettant l’accent sur l’importance de la relation à la mère... et celle de la séparation. Et pas étonnant qu’il ait souvent confondu indépendance et trahison. D’où ses réticences face à ses élèves partant en mission, en dépit de son désir de convertir le monde à sa doctrine. Réticences qui ne pouvaient qu’augmenter dès lors qu’il s’agissait d’émigrer.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  FREUD S., ABRAHAM K., (1965) Correspondance 1907-1926, Calmann-Lévy, 1969.
·  FREUD S., FERENCZI S., Correspondance I, II et III, Calmann-Lévy 1992,1996 et 2000.
·  FREUD S., JONES E., (1993) The complete correspondance, Harvard University Press, 1995.
·  FREUD S., JUNG C.G., Correspondance, Gallimard, 1992.
·  JEANNET-HASLER M., Thérapie contre théorie ? Les enjeux d’un concours, PUF, 2002.
·  MIJOLLA et alter, Dictionnaire international de psychanalyse, Calmann-Lévy, 2002.
·  Voir la bibliographie complète in Jeannet-Hasler 2002.
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