2002
TOPIQUE
« Allons enfants de l’apatride »
Hélène Trivouss-Widlöcher
248 bd Raspail 75014 Paris
Wladimir Granoff et Victor Smirnoff sont tous les deux issus d’une famille
d’exilés russes venus en France après la révolution bolchevique. Ils se retrouvent ensemble
successivement à la Société Française de Psychanalyse dans le cercle de Lacan, puis après
la rupture de celle-ci à l’Association Psychanalytique de France, que Granoff a contribué
à fonder. Les traces de l’exil se retrouvent différemment à l’œuvre dans leur vie et leurs
créations.Mots-clés :
Granoff, Smirnoff, Lacan, Société Française de Psychanalyse, Association Psychanalytique de France, Exil, Apatride, Intelligentsia, Russie, Filiations, Multi-linguisme, Traductions.
Wladimir Granoff and Victor Smirnoff both descended from exiled Russian
families that came to France after the Bolshevik revolution. They found themselves together
first at the Société Franÿaise de Psychanalyse around Lacan, and then after the quarrel with
the former group they gravitated around the Association Psychanalytique de France of
which Granoff was a founder member. Traces of their exiled state can be seen at play throughout their life and work.Keywords :
Granoff, Smirnoff, Lacan, Société Française de Psychanalyse, Association Psychanalytique de France, Exile, Nationless, Intelligentsia, Russia, Filiation, Multi-lingualism, Translations.
Wladimir A. Granoff - 1924-2000
Victor N. Smirnoff - 1919-1995
Granoff et Smirnoff sont devenus comme bien des étrangers venus d’Europe
de l’Est, des représentants notoires du mouvement psychanalytique français.
Membres de l’Association Psychanalytique de France depuis sa création ils y
ont laissé le souvenir de deux hommes d’exception.
Granoff nous raconte avec l’humour provoquant qu’on lui connaissait l’un
de ses souvenirs d’enfance. Né à Strasbourg en 1924, d’une brillante famille
de juifs russes originaires d’Odessa, venu en France après la révolution, « le petit
bolchevique », comme l’appelait l’un de ses professeurs chante avec conviction
et fraîcheur, le premier vers de la Marseillaise, comme il l’a entendu : « Allons
enfants de l’apatride ! » Bien que né en France, il s’est toujours senti exilé d’une
Russie de fiction.
Un peu plus tôt, Smirnoff né en 1919 à Petrograd, ville dont le nom a disparu
de la carte, de parents médecins socio-démocrates, réfugié à Berlin, dénommé
« le petit russe » chante avec conviction et sincérité l’hymne allemand
«Deutschland über alles. » Ainsi font et chantent les enfants de l’exil ne sachant
vers quel destin inconnu ils voyagent. Ils se rencontreront à Paris, au cours de
leurs études de psychiatrie et noueront une amitié à la vie à la mort qui abritera
leurs passions, leurs rivalités, leurs combats. Cette amitié fraternelle si caractéristique des liens de l’exil se poursuivra avec un même bonheur, celui de
parler ensemble leur langue maternelle, le russe, mais pas n’importe lequel,
celui d’avant la révolution.
Granoff
[1] et Smirnoff
[2] sont nés à un moment tragique et héroïque de l’histoire de la Russie et de leur famille d’origine, pour se retrouver en France et
commencer leur cursus analytique après la seconde guerre mondiale. Peut-on
suivre les traces de cette expérience singulière dans leur vie comme dans leur
œuvre ? Nous savons tous que l’exil est un destin privilégié pour s’interroger
sur la condition humaine et que « le site de l’étranger » selon l’expression de
P. Fédida
[3], dans l’ouvrage qu’il a consacré à ce sujet, se confond avec celui du
« site de la psychanalyse » à travers l’expérience du transfert. Il y a néanmoins
autant de figures de l’exil que de figures de compromis par rapport au complexe
de castration, et la destinée de chacun porte les fruits de la rencontre entre les
noms de leur terre d’origine, les noms de leur terre d’accueil et ceux de leur
histoire personnelle insérée dans l’histoire collective.
Ainsi, Granoff né en France, portera néanmoins superbement tous les traits
de sa généalogie dont il cherche à rendre l’éclat, suivant inexorablement son
fil russe. Smirnoff, réservera ses origines russes et son passé germanique à ce
qu’il nommait « le privatissime » et cherchera davantage à s’intégrer aux structures françaises.
Pour suivre les méandres du parcours de Granoff, prenons un itinéraire
buissonnier, et faisons ainsi le détour par l’un de ses contemporains, diplomate
et écrivain français, également juif russe, Romain Gary
alias Emile Ajar. Né à
Moscou en 1914, de son vrai nom Roman Kacew, prend seul avec sa mère le
chemin de Vilno à Varsovie pour arriver en France à l’âge de 14 ans. Il nous
décrit son périple dans un roman autobiographique,
La promesse de l’aube
[4].
Fait extraordinaire il a réussi deux fois à obtenir le Prix Goncourt, en se renouvelant sous un pseudonyme Ajar, auquel il invente une identité autre que
lui-même, ce qu’il ne révélera qu’après s’être donné la mort en 1980. Avec
l’invention de cette fiction et l’écriture de
La vie devant soi, Gary-Ajar
[5] fait sortir
et donne un nouveau souffle de vie à l’enfant en soi, ce dont atteste la provocation ludique et secrète des conditions de sa création, et la transformation
radicale de son style à travers ce jeu identitaire.
Où situer les points de rencontre entre Gary et Granoff ? Rien de manifeste,
mais curieusement une lecture associative rassemble des éléments communs.
Et parmi eux, on trouve une affirmation des liens indissociables entre l’homme
et l’œuvre, le désir de créer leur vie sur le modèle d’un personnage de roman, la
place donnée à la fiction, aux mythes, le goût du paradoxe, le déchirement du moi,
et pour finir le recours à l’humour pour parer au tragique de la condition humaine.
Le moi n’a pas d’autre choix que de se diviser pour penser, et l’humour cherche
son chemin entre la division du moi, l’opération psychique du meurtre du père
et le masochisme originaire. La ruse préférée de l’exilé, c’est l’humour, celui qui
comme Ulysse cherche à triompher d’une souffrance en recourant au clivage qui
dissimule et contient à la fois la perte. C’est la fameuse ruse de « C’est moi, c’est
personne », pour tenir en échec le Cyclope. Gary, dont l’humour décapant traverse toute l’œuvre, se disait nomade et cosmopolite par goût et par ethnie et
soulignait qu’à force d’extraterritorialité, le risque était de devenir extra-terrestre !
Granoff, quant à lui prend le risque de se montrer dans son auto-présentation
intitulée « Propos sur Jacques Lacan, le fil russe » (1997)
[6]. On sait que l’autoprésentation «
Die Selbstdarstellung» est un genre littéraire majeur inauguré
par Freud. À travers sa construction subjective en apparence, étayée sur une
mythologie de soi, elle place la fiction au cœur de la vérité et se différencie
radicalement tant de l’illusion que de l’erreur.
Il s’y montre à la fois artisan et témoin de l’histoire de la psychanalyse, laissant entrevoir des passerelles entre sa vie et son œuvre, et se présente comme
un conteur de la Saga freudienne, de sa genèse, de son exode, des noms propres
et des noms de lieux qui la jalonnent. Depuis la mort de Granoff survenue en
février 2000, sa femme Martine Bacherich Granoff membre de la Société Psychanalytique Freudienne, s’occupe très activement de la réédition, de la publication, et de la traduction de ses écrits
[7]. Dans la postface, du recueil de textes de
Granoff, intitulé
Lacan, Freud, Ferenczi
[8] et paru en 2001, J.-C. Lavie évoquant
son amitié avec Granoff, et leur « désaccord parfait », rappelle que pour ce dernier,
promouvoir ses origines glorieuses était une façon de ne pas démentir ses attaches.
C’est le souvenir de son grand-père Wladimir Granoff, qu’il n’a jamais
connu mais dont il porte le nom, avocat anobli par le Tsar en 1911, qui le fait
se diriger vers Lacan, dont la séduction n’échappait à personne. C’est aussi le
souvenir de son père Alexandre Granoff, membre du gouvernement provisoire
de février 1917, qui sera déterminant dans ses choix ultérieurs. Très épris de la
France (comme l’était également la mère de R. Gary) il fréquentait essentiellement les milieux culturels russes.
Granoff, (l’analyste) était un homme très beau, doué d’une personnalité
fascinante, cherchant toujours à atteindre la perfection dans les domaines qui
l’intéressaient, psychanalyse, histoire, jardinage, collection de voitures
anciennes... Il avait commencé son analyse à la Société de Paris (SPP), avec
un didacticien : M. Schlumberger. Étranger à ce milieu trop conventionnel pour
lui, il se sentait attiré par l’internationalisme intellectuel de Lacan, notamment
par sa fréquentation d’intellectuels russes comme le linguiste R. Jakobson
ou le philosophe A. Kojève (de son vrai nom Kojevski). Son trajet va l’amener
à vivre dans les institutions psychanalytiques deux ruptures. En 1953 il se
détache de la SPP, participant activement à la révolte des élèves concernant
l’Institut de formation. Il suit Lacan et s’engage dans la très brillante Société
Française de Psychanalyse (la SFP). Il participe à la grande époque de leur
revue
La Psychanalyse où il introduit en France pour la première fois Ferenczi,
auteur qui sera une rencontre capitale dans son trajet. Il écrit avec F. Perrier « Le
problème de la perversion chez la femme et les idéaux féminins
[9] », devenu un
article de référence sur ce sujet.
Pendant dix ans Granoff, associé à S. Leclaire, va mettre ses talents de
diplomate et de polyglotte au service de la SFP. Il devient l’un des principaux
acteurs d’échanges avec l’Association Internationale de Psychanalyse (IPA), en
vue de l’affiliation de leur nouvelle société (la SFP). Mais ces pourparlers
aboutissent à un échec, et c’est ainsi qu’il décide de devenir l’artisan direct de
la rupture avec Lacan. C’est le fameux « coup de poignard » dont il parle dans
son auto-présentation, prix à payer pour l’affiliation à l’IPA. Ceci avait été
favorisé par le lien personnel entre Granoff et M. Gitelson (Président de l’IPA
et juif russe d’origine). Deux sociétés françaises sont sorties de cette seconde
rupture : l’École Freudienne de Paris (EFP) et l’Association Psychanalytique
de France (reconnue société composante de l’IPA à Amsterdam en 1965) dont
Granoff a été membre titulaire dès l’origine.
Or paradoxalement cette victoire prend aussitôt pour lui un goût amer, en
raison d’un double sentiment d’échec. Il s’agit d’une part de l’échec de son lien
avec Lacan, associé à celui de faire passer en frontalier, les grandes idées du
lacanisme à l’IPA; il s’éloignera de Lacan, sans jamais néanmoins se compter
parmi ses ennemis. D’autre part, il s’agit de l’échec de son lien avec ses
collègues de l’APF, la plupart analysés de Lacan, qui ne montrent pas à Granoff
la reconnaissance qu’on aurait pu attendre, vis-à-vis de l’homme qui venait de
les mener à la victoire. C’est l’échec de son désir d’internationalisme, celui
dont il rêvait depuis toujours, espérant ainsi retrouver le passeport international
Nansen des apatrides de son enfance. À la place de ce rêve, il ne trouve à l’IPA
que des petits nationalismes mis bouts à bouts, écrit-il encore.
Il ne va pas tarder à prendre volontairement de la distance par rapport à l’APF
et l’IPA, tout en restant membre de ces deux associations. À l’APF, il occupe
une place majeure mais « à part », plus de frontalier que d’exilé, loyal et marginal
à la fois. C’est surtout par rapport aux instances institutionnelles et aux colloques
internationaux qu’il adopte une position de retrait. Il participe par contre
activement à tous les grands débats de l’APF, notamment ceux qui ont concerné
la réforme de la formation en 1972, soutenant la place prépondérante qu’il
accorde à l’analyse personnelle dans le cursus des candidats par rapport aux
supervisions. À l’APF, nul n’oubliera la fougue qui l’animait lorsqu’il s’agissait
de polémiquer ou d’interroger le destin d’une psychanalyse qui après avoir
« réduit les pères au silence » chercherait à « quitter Freud ».
À partir de cette prise de distance, revenu à « ses chères études », il décide
de faire deux séminaires successifs devant un large public indépendant de toute
appartenance d’école, à la Maison des Sciences de l’Homme. Il en résultera deux
splendides ouvrages,
Filiations. L’avenir du complexe d’Œdipe (1975)
[10], et
La pensée et le féminin (1976)
[11], fruits du choc de son freudisme et de son
lacanisme. Ces deux ouvrages ont fait de lui l’un des grands analystes de la
filiation freudienne tel qu’E. Roudinesco a su nous le montrer.
Il y est question de l’avenir du complexe d’Œdipe, dans cette aventure
pleine de bruit et de fureur qu’a été l’histoire de la psychanalyse. Présenté dix
ans après sa rupture avec Lacan, Filiations témoigne de la réflexion dans l’aprèscoup d’un homme qui cherche à comprendre sa trajectoire, les causes et les effets
produits par ce qui s’apparente dans son histoire, à ce que j’appellerais un
meurtre symbolique, faisant de Lacan « un excommunié » et de lui-même à
nouveau « un exilé ». L’internationalisme de Granoff est entrecoupé de ruptures
dont il dira, « De ces échecs, dans l’ensemble, je suis plus fier que de mes
succès ». Sa démarche paradoxale, caractéristique de l’héroïsme de l’exilé,
osant se montrer tel qu’il voulait être vu, ne laissait personne indifférent, et ne
lui amena pas que des amis.
Tout autre est l’internationalisme de son compagnon de route, Smirnoff,
chez qui l’exil a laissé des traces totalement différentes. Citoyen du monde des
livres qu’il aimait avec passion, il évoluait dans un intérieur raffiné, accueillant
ses visiteurs avec une élégance discrète, un sourire malicieux à peine perceptible. Granoff, dans l’hommage qu’il rendit à la mort de Smirnoff (1995)
[12], faisait
un rapprochement saisissant entre le style personnel de Smirnoff et le style de
cette génération d’intellectuels russes dont Berlin fut la capitale après la
révolution bolchevique. Il y rappelait le contraste entre la précarité financière
et le bouillonnement culturel inouï que connut cette génération dont Wladimir
Nabokov fut le porte voix et qui donna à la figure de l’exilé sa dimension ontologique. Ce milieu avait un nom « l’
Intelligentsia», qu’il allait laisser à l’histoire
de notre civilisation. C’est à l’appartenance à ce monde-là, dont les germes
étaient présents dès les origines, qu’il attribuait à Smirnoff une place extrêmement privilégiée : celle « d’avoir su être l’homme psychanalyste au sens le
plus achevé de ce que Freud pouvait souhaiter et espérer du profil, selon lui idéal
du psychanalyste ».
Smirnoff qui également nous a laissé une autobiographie écrite en langue
allemande, se présentait lui-même comme un voyageur, un promeneur analytique «
Ein analytischer Wandersmann» conformément à la tradition germanique
de son enfance. Rigoureux sans rigidité, curieux, éclectique, homme d’ouverture
et d’éveil il savait faire passer avec talent la dimension de l’étranger, et la faire
partager par ses élèves et collègues. Il refusait tout clivage de l’analyste en lui-même et par rapport au monde extérieur. Son polyglottisme lui permettait de
faire voyager les idées par-dessus les frontières, tout en critiquant avec une
assurance tranquille et malicieuse ce qu’il nommait « une psychanalyse à la
française
[13] », plombée à l’origine par l’idéologie chauvine, antisémite et antigermanique de certains de ses pionniers. H. Normand
[14] membre de l’APF,
considérait qu’il avait su illustrer également un certain style caractéristique de
l’APF, sans perdre pour autant son originalité, c’est-à-dire un style refusant
tout dogmatisme théorique comme tout excès d’objectivation interprétative
dans la pratique. Smirnoff commence son cursus psychanalytique en 1954 à la
SFP. Sur le conseil de Granoff il entreprend une analyse avec Lacan. Très
impliqué dans les débats de la SFP il fera partie du groupe des « motionnaires »
(1963) composé d’élèves de Lacan qui se désolidarisaient de sa pratique tout
en reconnaissant la valeur de son enseignement. Très actif dans la création et
le développement de l’APF, tant à Paris qu’en province, il sera deux fois
Président en 1975 et 1984. Il participe régulièrement à de nombreux colloques
tant à l’APF qu’au Quatrième Groupe, lieu d’appartenance de sa compagne
M.-C. Fusco, avec laquelle il passera de nombreuses années.
À l’étranger, à la Fédération Européenne de Psychanalyse (FEP) et à l’IPA,
il noue de nombreuses relations, favorisées par sa connaissance des langues,
son extrême savoir-vivre, sa sociabilité, et son souci de sortir de l’hexagone
purement français. Il devient par lui-même représentatif de l’extraterritorialité
qu’il défendait comme modèle de la formation psychanalytique (1972). En
effet, comme le rappelle E. Sechaud
[15], il contribue avec le terme d’extraterritorialité à la réforme de la formation à l’APF, dont Laplanche deviendra le porteparole : abolition de la didactique, et accent mis sur l’analyse personnelle devant
rester à l’écart de toute ingérence institutionnelle. La conséquence sera une
abolition des frontières précédentes n’interdisant pas au Comité de formation
de prendre en considération des analyses faites en dehors de l’APF. Le thème
de l’extraterritorialité de la psychanalyse a été repris et développé récemment
à propos de la formation à l’APF par M. Gribinski
[16]. Il fait travailler ce terme
en fonction d’un « ailleurs » de l’analyse du candidat par rapport à l’Institut de
formation, mais aussi entre d’autres instances révoquant l’idée qu’on est « chez
soi » quant il s’agit d’inconscient. Ce refus de mainmise sur l’inconscient
s’entend en écho aux remarques de Smirnoff sur le contre-transfert
[17] : « Aucun
récurage de l’inconscient n’aboutira à transformer l’exubérance de la nature en
un jardin à la française... Peut-être que le contre-transfert nous aidera-t-il à ne
pas devenir à la longue les énarques de l’inconscient ».
Concernant le rapport à leur langue maternelle et les langues étrangères, on
rencontre également un trajet totalement différent entre Granoff et Smirnoff.
Smirnoff a été à l’école primaire à Berlin, où il a appris l’allemand et s’est
profondément imprégné des valeurs culturelles du milieu germanique d’accueil.
La crise économique de 1929 l’amène en France où il poursuit ses études en
français. Il obtient une bourse de la fondation Rockfeller, fréquente à New York
les milieux de l’avant-garde littéraire et artistique, tout en s’initiant aux possibilités qui s’offraient en pédopsychiatrie. Ce passage, par les centres de guidance
infantile aux États-Unis, associé à sa parfaite connaissance de l’anglais, a
favorisé un vif intérêt pour la psychanalyse de l’enfant avec la création du
Centre Psychothérapique dit « La rue Tiphaine ». À l’appui de son expérience
clinique et de son excellente connaissance de la littérature psychanalytique
anglophone, il fait paraître en 1966
La psychanalyse de l’enfant
[18] devenu un
ouvrage de référence dans ce domaine, traduit dans de nombreuses langues, qui
n’a cessé d’être réédité et entièrement remanié en 1992. L’intérêt majeur de ce
travail est de présenter la psychanalyse de l’enfant sans la limiter à un domaine
autonome, mais en l’intégrant à l’ensemble de la théorie psychanalytique.
Parallèlement il traduit l’ouvrage de M. Klein
Envie et gratitude
[19] en 1971, et
écrit plusieurs articles consacrés à l’histoire de la psychanalyse : « De Vienne
à Paris », « Une ténébreuse affaire », « Le squelette dans le placard », que l’on
peut lire dans un recueil paru après sa mort
Le promeneur analytique
[20], ouvrage
témoignant de l’étendue de sa curiosité intellectuelle et de son éclectisme.
C’est dans un tout autre chemin que Granoff engagera son rapport à la
langue. À la question, dans quelle langue pensez-vous ou rêvez-vous ? il
répondait « Lorsque je tiens dans ma tête des propos offensants ou lorsque je
compte je les tiens en anglais; lorsque je me plains et que je m’apitoie sur moi,
je me le dis en russe; lorsque je parle à un auditoire je le fais en français. Mais
lorsque je me chante des chansons de l’enfance, elles sont allemandes, etc.
[21] »
Chez Granoff, la place de la traversée des langues, la fréquence des jeux avec
les mots de l’enfance et le lien privilégié avec la langue maternelle permettaient
d’établir une passerelle entre son travail clinique et théorique. Il a créé le Centre
Médico-Psychologique de Nanterre, qui eut l’honneur de recevoir en juin 1966
D.W. Winnicott venu faire un séminaire de week-end. En raison de la forte
population maghrébine de ce centre, Granoff avait exigé, ce qui était totalement
novateur à l’époque, la participation de psychothérapeutes parlant l’arabe, la
langue familière du dedans, en écho au français la langue de l’école, du dehors.
L’échec scolaire put être ainsi appréhendé comme un conflit entre les modèles
inconscients proposés par la famille et l’école.
On doit à Granoff et à J.-M. Rey
[22], la première traduction en français du
texte de Freud de 1921 « Psychanalyse et télépathie » suivie d’une « lecture »,
qui paraît sous le titre « L’occulte objet de la pensée freudienne ». Ce travail
commenté, dans une présentation bilingue, prend en compte l’énonciation en
rendant la sonorité du récit. Il s’inscrit dans le cadre de l’intérêt très vif de
Granoff concernant la traduction à laquelle il a consacré de nombreux articles.
Ceux-ci ont été publiés, pour la plupart, dans
L’écrit du temps puis dans
L’
inactuel, revues co-dirigées successivement par M. Moscovici, amie de longue
date de Granoff et Smirnoff, également membre de l’APF.
S’intéressant aux questions soulevées par la traduction de Stratchey dans
la
Standard Edition, et au
Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et
Pontalis, il « marque sa distance » vis-à-vis du souci de clarification conceptuelle
de ces auteurs, les amenant à laisser des termes-clés dans les marges. Le moyen
de mettre l’accent sur ces mots, consiste à tendre l’oreille à l’écoute de la littéralité de la langue soit au son des mots. Il élabore ainsi un « lexique de
l’inconscient freudien
[23] » très largement exposé dans son ouvrage
Filiations
(1975), donnant ainsi au traducteur en psychanalyse une fonction de chercheur
en quête de trouvailles langagières. Par la traduction, une langue résonne dans
l’autre, faisant entendre la trace de l’étranger dans la (langue) traduisante. Son
retour au texte freudien propose une lecture transgressive anti-pédagogique
associative qui ne tiendrait pas uniquement compte de la signification, mais
également de la chaîne de représentations dans la langue d’origine. Il ne s’agit
nullement ici de traquer l’inanalysé de Freud, mais de surprendre l’œuvre en
train de s’écrire, en faisant par exemple voyager des mots comme
Blumen (les
fleurs),
Berg (la montagne),
Frei (libre)... et ceci à travers une confrontation entre
le texte allemand et la traduction anglaise. Dans la
Pensée et le féminin (1976),
il suit ainsi les représentations du clivage, de la fente (
die Spaltung) dans l’œuvre
freudienne, montrant comment la fente dans l’activité de pensée en devient la
condition même. La création du complexe de castration se révèle être ainsi un
souvenir-couvercle posé sur la fente impensable de la mère.
Granoff s’est intéressé durant toute sa vie d’analyste à Ferenczi sur lequel
il n’a cessé de publier. Qu’a-t-il cherché à travers le parcours de l’œuvre et de
l’homme ? Plusieurs pistes conduisent vers le chemin de l’exil. D’abord un
« souffle latéral » pour s’opposer à la suite de Lacan, au courant dominant
d’alors de l’Ego Psychology, puis un souffle latéral témoignant de son écart
par rapport à Lacan concernant sa pratique, mettant en avant la plainte de
l’enfant. Sa trajectoire a entraîné Granoff à se poser la question des limites de
toute cure, des variantes de la pratique, voire des écarts entre pratique et théorie.
Son discours résolument freudien n’a pas été « contre » mais « à côté » du
discours lacanien, frontalier voire même contrebandier, utilisant Ferenczi pour
rappeler le souvenir de l’enfant, cet étranger qui est notre irréductible
compagnon de voyage. Ajar sortant de Gary, cherchant le chemin de La vie
devant soi, ne poursuivait-il pas le même rêve ?
Ainsi va l’exil, au fil des mots, des représentations, celui des enfants de
l’intelligentsia russe dont j’ai essayé de montrer les traces dans le milieu psychanalytique français du siècle qui vient de se terminer. Chacun d’eux, par des
voies très différentes nous a permis de pénétrer dans « Le site de l’étranger »,
qui nous ramène à l’entrecroisement de la question des origines et de la création.
[1]
On peut se reporter à deux articles concernant leur vie et leurs travaux : H. Trivouss-Widlöcher : « L’odyssée de Wladimir Granoff : le voyage des noms »,
En lisant Wladimir Granoff,
L’inactuel, Nouvelle série, n° 6. printemps 2001.
[2]
H. Trivouss-Widlöcher : « Un psychanalyste occupé de sa lecture »,
Topique, n° 68,1999.
[3]
P. Fédida :
Le site de l’étranger, Paris, P.U.F, 1995.
[4]
R. Gary :
La promesse de l’aube, Paris, Gallimard-Folio, 1960, nouvelle édition 1980.
[5]
E. Ajar :
La vie devant soi, Folio, n° 1362.
[6]
W. Granoff : « Propos sur Jacques Lacan, le fil russe »,
L’infini, n° 58, et
Lacan, Ferenczi,
Freud, Tracés, NRF, Gallimard, 2001.
[7]
Filiations vient d’être traduit en russe avec la collaboration active de N. Zaltzman (2001).
[8]
W. Granoff :
Lacan, Ferenczi, Freud, Tracés, NRF, Gallimard, 2001.
[9]
W. Granoff et F. Perrier : « L e problème de la perversion chez la femme et les idéaux
féminins »,
La Psychanalyse, n° 7,1964, réédité sous le titre
Le désir et le féminin, Champs,
Flammarion, 2002.
[10]
W. Granoff :
Filiations. L’avenir du complexe d’Œdipe, Minuit. 1975, et Tel (Gallimard),
2001.
[11]
W. Granoff :
La pensée et le féminin, Minuit, 1976.
[12]
W. Granoff :
Documents & Débats, Hommage à Victor Smirnoff, n° 43, mai 1995.
[13]
V. Smirnoff : « De Vienne à Paris, sur les origines d’une psychanalyse à la française »,
Un promeneur analytique, Calmann-Lévy, 1998. Préface de M. Moscovici.
[14]
H. Normand : « Un homme de passion »,
Hommage à Victor Smirnoff, Documents &
Débats, déjà cité.
[15]
E. Sechaud : réunion du COMPSED. Santiago du Chili,
Documents & Débats, n° 5,
juillet 2000.
[16]
M. Gribinski : « En faveur de l’analyse personnelle »,
Documents & Débats, n° 48, juin
1997.
[17]
V. Smirnoff : « Le contre-transfert, maladie infantile de l’analyste »,
Un promeneur analytique, déjà cité, p.191-215.
[18]
V. Smirnoff :
La psychanalyse de l’enfant, P.U.F, 1992.
[19]
M. Klein :
Envie et gratitude et autres essais, Gallimard, 1971.
[20]
V. Smirnoff :
Le promeneur analytique, op. cit.
[21]
W. Granoff :
Propos sur Jacques Lacan, op. cit., p. 100-101.
[22]
W. Granoff, J.-M. Rey :
L’occulte objet de la pensée freudienne, P.U.F, 1983.
[23]
Collectif, G. Goldschmidt, W. Granoff, P. Lacoste, M. Moscovici, « Éléments... »,
Revue
Internationale de Psychopathologie, n° 7, P.U.F, 1992.