2002
TOPIQUE
L’exil dans la langue.
Éléments d’histoire de la psychanalyse en Grèce
[1]
Nicolas Gougoulis
31 rue Jean Dolent 75014 Paris
L’auteur examine l’impact sur la langue du régime dictatorial des colonels.
Deux axes de réflexion se dégagent: l’axe de la tentative d’étouffement de la pensée et
l’axe de la résistance à la perversité tyrannique.Mots-clés :
Psychanalyse, Grèce, Histoire, Régimes totalitaires, Exil, Langue.
The author examines the impact of the military dictatorship on language.
Two orientations are privileged : the destructiveness of an attempt to strangle free thought
and the creativity of the resistance to tyrannical perversity.Keywords :
Psychoanalysis, Greece, History, Totalitarian regimes, Exile, Language.
Dans ce travail je vais m’efforcer d’examiner l’impact dans la langue qu’à
présenté la dictature des colonels sur la génération qui s’est orientée vers la
psychanalyse en Grèce pendant la période de sept ans qu’a duré ce triste épisode
de l’histoire grecque. Effets d’abord attendus et très bien décrits en ce qui
concerne la souffrance imposée par un régime totalitaire (Beradt, 2002; Gomez
Mango, 1987,1992; Puget et Kaës, 1989; Vignar et Vignar, 1989) et effets
inattendus et méconnus dus à la résistance à la dictature que je retracerai.
Un bref rappel des faits. Le vendredi 21 avril 1967 ne fut pas un jour
ordinaire pour la Grèce. Je me souviens que j’avais attendu en vain ce jour-là
le bus pour aller à l’école. Revenant à la maison j’ai trouvé mes parents
angoissés devant le poste de radio qui émettait en continu une musique militaire,
interrompue par des messages, se voulant rassurants, que tout était en ordre.
C’est curieux comment les régimes totalitaires emploient de manière systématique la Novlangue d’Orwell. À l’écoute de cette voix non identifiée qui
ânonnait un message à tonalité monocorde, il fallait tout de suite traduire qu’il
fallait être inquiet car quelque chose d’exceptionnel venait de se produire.
Progressivement nous avons découvert qu’il s’agissait d’un coup d’état militaire
sans que l’on sache immédiatement qui en était l’organisateur. Il est vrai que
la gauche dénonçait depuis des mois un danger d’une dictature militaire devant
la quasi certitude d’une victoire du parti de centre aux élections législatives
prévues pour le mois de mai. En même temps ses dirigeants n’y croyaient pas
sérieusement. Tout se passait comme si on espérait exorciser le mal en le
dénonçant. Après tout la guerre civile (1946-1949) était loin derrière, la
perspective de rejoindre l’Union Européenne était imminente et une régression
politique de cette ampleur ne paraissait pas envisageable. C’était sans compter
que les décisions politiques, concernant un petit pays comme la Grèce, non
seulement pouvaient se prendre en dehors de ce cours de l’histoire mais aussi
que des éléments du système militaire pouvaient appliquer des plans conçus pour
d’autres circonstances de manière imprévue. Longtemps après le coup d’état
des colonels, il fut établi que deux équipes préparaient un renversement de la
République et ce sont les colonels qui ont gagné la course au putsch militaire.
Les modalités de la violence que cette dictature a exercé sur la Grèce ont
été les plus classiques, certes à un degré moins meurtrier qu’en Amérique
Latine. Exil et emprisonnement de tous les dirigeants politiques et syndicaux,
privation des droits civiques, torture, disparitions, fermeture des journaux,
couvre-feu, censure et mise entre parenthèse de toute forme de pensée libre
ou, comme disaient les colonels, subversive.
À l’école ceci fut immédiatement sensible. Au retour des vacances de Pâques
tout le monde n’était pas présent. Certains élèves et professeurs manquaient à
l’appel. Les programmes d’enseignement avaient été modifiés, avec interdiction
d’ouvrages déclarés « antinationaux ». Puis, la reforme linguistique, introduite
en 1964, fut abolie, avec obligation de retour à l’enseignement comme langue
officielle de la langue dite « pure » au détriment de la langue démotique. En effet,
le gouvernement du centre avait instauré une réforme qui donnait sa place à la
langue parlée afin de revigorer la pensée libre. Cette réforme venait appliquer
les idées d’un linguiste universitaire de Thessalonique, Manolis Triantafillidis,
qui avait codifier la grammaire de la langue parlée (dite démotique). Ce
grammairien, fondateur d’un cercle pédagogique au début du XXe siècle avait
introduit les idées psychanalytiques à l’Université et dans les milieux littéraires
bien avant une introduction dans les milieux médicaux conservateurs. En 1915
il publie un article « Le principe de la langue et la psychologie freudienne »
où il expose comment la théorie de l’inconscient pouvait contribuer à l’essor
d’une nouvelle pédagogie.
Il n’est pas dans mon intention dans le propos d’aujourd’hui d’entrer dans
le débat linguistique qui a animé la Grèce pendant plus d’un siècle. Cependant
ce n’est pas un hasard si ce gouvernement réactionnaire a favorisé conjointement une régression sur le plan formel et une censure quant au contenu des
études de lettres.
Censure ! Au retour des classes il n’y avait pas que les personnes qui
manquaient. Il manquaient aussi des textes. Aussi, Antigone de Sophocle
interdite d’enseignement ou de représentation – il ne fallait pas venir à l’idée
de résister à la raison de l’état. Œdipe exilé – car chercher la vérité était une
entreprise dangereuse. Thucidyde estropié – car dans le propos funéraire de
Périclès il était dit que le citoyen qui n’avait pas d’action politique était indigne
de la cité. Hippocrate exclu – l’introduction du raisonnement était considéré
subversif. En bref, toute pensée était censurée dans son contenu est restreinte
sur le plan formel dans une expression plate, sans possibilité associative. Car
le fait est que la langue imposée par les colonels n’avait rien de commun avec
la langue ancienne, le grec classique auquel ils faisaient une référence
obséquieuse. Elle était une sorte de langue de bois administrative, on pourrait
dire la « langue de la gendarmerie » des rapports administratifs.
Tout cela dans une atmosphère de mensonge en continu où il était interdit
de connaître l’histoire récente. L’enseignement de l’histoire à l’école s’arrêtait
en 1912. Régression formelle, censure littéraire, censure historique. La liberté
en berne, la pensée emprisonnée. La Grèce était dans le plâtre se plaisait à dire
le dictateur Papadopoulos, qui se donnait des aires d’un grand médecin au
chevet d’une patrie malade. La vérité était celle que le dictateur définissait
comme vérité, en même temps semant le doute sur la perception exacte de la
réalité. Voilà ce que je définis comme les conditions de l’exil dans la langue.
Nous sommes tout près de l’analyse que Piera Aulagnier (1984) nous a
proposé de la double pensée d’Orwell. La dictature excluait tout rapport
pensable à l’histoire en dehors de la version du tout puissant dictateur. La
censure de la réalité et la régression linguistique formelle, coupure dans l’associativité naturelle de la langue vivante empêchaient toute signification et concept
nécessaires à la mise en parole. Enfin le fonctionnement pervers de l’injonction
paradoxale que comporte l’étrange alchimie entre le doute sur la perception et
la certitude que la vérité imposée de la dictature était la seule possible conduisait,
si on acceptait ce système, à ne jamais savoir comment se comporter. Car même
si on faisait sienne la vérité du dictateur on n’était pas à l’abri de l’erreur ou
d’une condamnation. La source de la vérité était, en effet, unique et arbitraire.
Il devenait urgent de résister à cette condition de vie qui pour la plupart des
jeunes intellectuels devenait une atmosphère étouffante, une véritable ambiance
d’aliénation. D’ailleurs, on sait que la seule manière de résister à l’emprise
perverse du pouvoir totalitaire c’est de refuser le système et surtout refuser la
place de la victime consentante à laquelle il essaie de nous assigner. Résister
devenait, donc, un acte vital. Penser, lire, écrire et encore plus s’exprimer dans
la langue démotique signifiait un acte de résistance. Pour plus d’un cela devenait
nécessaire d’abord sur le plan personnel, individuel. En effet, toute organisation politique était interdite. D’ailleurs, les mouvements politiques avaient
été décapités. Tous les leaders politiques se sont trouvés emprisonnés, en exil
sur les îles où à l’étranger, et quelques uns tués. Le petit nombre qui a pu
échappé aux arrestations de la première heure passe en clandestinité formant
des groupes de résistance mais très vite tous ces réseaux, formés par des militants
fichés et recherchés, privés de logistique, sont démantelés. De sorte qu’en 1969
toute la vielle garde et les jeunes leaders connus sont hors circuit.
La junte militaire triomphe lors du procès de début 1970 de l’organisation
estudiantine « Rigas Féréos ». Ils avaient fini avec tous ceux qu’ils connaissaient comme éléments dangereux pour l’ordre publique. Les leaders historiques
et la jeune garde de la résistance étaient embastillés, exilés, coupés du monde.
Les dictateurs pensaient être tranquilles et pouvoir gouverner pendant mille
ans. Tout comme le pensaient leurs maîtres à penser, sous les ordres desquels
ils avaient collaboré pendant l’occupation nazie de la Grèce.
Alors va entrer en jeu la génération des écoliers de 1967. Inconnus de la
junte. Inconnus entre eux aussi. Souvent venus au mouvement de résistance par
ce processus de résistance personnelle que j’ai évoqué. Le signal va être le
rassemblement pour les obsèques du grand poète Georges Séféris, premier
nobéliste grec en 1963. Séféris, diplomate de métier, politiquement conservateur avait déclaré que la junte était un désastre pour le pays
[2]. Il considérait
que la langue comme le pays entier, était bâillonné, aussi, écrivait-il, il avait
cessé de publier. Ses propos ont fonctionné comme un appel et un signal. Ses
obsèques en octobre 1970 ont été l’occasion d’un rassemblement spontané.
Des milliers de jeunes se sont reconnus dans cet appel poétique et politique,
d’un des plus grands écrivains du siècle, grand connaisseur de la langue et
vivement intéressé par la psychanalyse
[3].
L’année suivante un autre poète, Andréas Empiricos, prononce une conférence sur la poésie moderne inscrivant la poésie grecque dans les courants
européens
[4]. Quelle constatation triviale, m’objectera-t-on ! Mais c’est méconnaître le contexte de l’époque de l’isolement du pays, de l’exclusion du conseil
de l’Europe et de cette idéologie fascisante des colonels d’une pureté de leur
pensée, qu’ils déclaraient eux grecque, authentiquement descendante des valeurs
militaires de la race spartiate, face à la décadence libertaire européenne.
Empiricos contredit cette stupidité évidente et propose deux niveaux d’associativité littéraire. Le grec dans la diachronie et le grec dans les courants de
poésie européenne. De plus, André Empiricos avait été le premier psychanalyste grec. Membre du premier groupe d’études psychanalytiques grecques des
années 1950 et membre de la SPP (Empiricos, 1950). Ceci n’était pas connu à
l’époque mais la reconstitution, après coup, de l’histoire de la psychanalyse en
Grèce a permis de faire des liens qui au moment de la conférence demeuraient
en latence (Kourias et Kourias, 1984).
Ces liens en latence poussaient la nouvelle génération de la résistance,
orpheline de leadership, à forger une idéologie de gauche sensiblement différente de celle de la génération précédente. En effet, le marxisme stalinien avait
échoué à servir d’outil efficace pour résister à la montée des colonels. Il fallait
repenser le marxisme. Et les outils se trouvaient dans les courants de pensée
qui se formaient en Europe occidentale notamment en France. On se mettait à
étudier Marx dans la lecture proposée par Althusser et à travers lui, à notre
surprise, on découvrait Freud et Lacan. Et à travers Freud et Lacan tout le
continent de la psychanalyse et de la linguistique s’offrait pour une ouverture
d’horizon. C’est dans cette atmosphère de pensée que les premiers séminaires
privés et souvent clandestins ont fonctionné. Des séminaires d’épistémologie
ou de biologie moléculaire pour faire face à l’enseignement universitaire officiel
où la parole libre n’était pas possible mais où certains jeunes professeurs ou
maîtres de conférences encourageaient la formation de groupes. C’est dans les
laboratoires de Physiologie et de Biochimie que nous avons appris qu’un
psychanalyste récemment rentré de Paris offrait la possibilité de faire des
psychanalyses et de diriger un séminaire sur l’interprétation des rêves
[5].
C’est de cette manière que la résistance des idées se mêlait à la résistance
politique. Une nouvelle résistance s’est formée à partir de 1970, « le mouvement
des étudiants » avec le point culminant de la révolte de l’École Polytechnique
qui a fini dans un bain de sang en 1973.
Je ne vais pas tracer les trajectoires personnelles mais je vois dans la rétrospective historique que je me suis permis d’esquisser quelques explications pour
l’engagement statistiquement très élevé des membres de cette génération dans
la psychanalyse soit à titre professionnel, soit au titre d’une pensée sensibilisée
analytiquement dans d’autres domaines de la science et courants de la pensée.
Après la chute de la dictature un vaste exode a suivi pour aller vers la
rencontre de la source de cette pensée psychanalytique française connue de
manière fantasmatique pendant la période noire. Un grand nombre d’analystes
grecques a fait sa formation en langue étrangère. Pas si étrangère que ça comme
je viens de l’expliquer. Curieusement l’étranger devenait accueillant alors que
la « patrie » avait fonctionné longtemps comme une prison. Ce sont les cures
individuelles qui ont donné des solutions à ce paradoxe.
La pensée psychanalytique était pour cette génération le moyen le plus riche
pour résister à la Novlangue perverse de la dictature sur le plan personnel et de
manière inattendue la même pensée a contribué à enrichir la pensée politique
et scientifique de toute une génération. C’est probablement l’incompatibilité
éthique de la liberté de pensée que la psychanalyse favorise avec la pensée
contrainte des régimes totalitaires qui permet sous certaines conditions la
formation des générations de pensée.
Dans la mesure où notre sujet était l’exil dans la langue, je vais me permettre
de citer quelques vers de Séféris qui nous a permis de retrouver le chemin du
retour vers la langue vivante. Ces vers datent de décembre 1945 et l’on sent
comment le poète saisit l’imminence de l’éclatement de la guerre civile.
« Le sommeil est lourd aux matins de décembre
noir comme les eaux de l’Achéron, sans rêves
sans mémoire et sans même une petite feuille de laurier.
Le réveil érafle l’oubli comme une peau flagellée
et l’âme déroutée émerge en tenant
des débris d’images souterraines,
danseuses aux castagnettes inutiles, les pieds titubants
le talon meurtri par le lourd piétinement
dans le rassemblement englouti là-bas.
Le sommeil est lourd aux matins de décembre.
Chaque décembre pire que le précédent.
Une année Parga une autre Syracuse –
ossements des ancêtres déterrés, carrières
pleines de gens épuisés, estropiés, à bout de souffle
et le sang acheté et le sang vendu
et le sang divisé comme les enfants d’Œdipe
et les enfants d’Œdipe exterminés.
Rues vides, maisons aux visages marquées par la vérole.
Et les iconolâtres et les iconoclastes
s’égorgeaient toute la nuit.
Volets barricadés. Dans la chambre
la rare lumière se perd dans les coins
comme une colombe aveugle.
Et lui
marchant à tâtons
dans la prairie profonde
voyait l’ombre
derrière la lumière.
·
AULAGNIER P. (1984) L’Apprenti historien et le maître-sorcier. Paris, P.U.F.
·
BERADT C. (2002) Rêver sous le IIIe Reich. Paris, Payot.
·
DALLAS G. (1987) Études sur Cavafy (en grec). Athènes, Hermès.
·
EMPIRICOS A. (1950) Un cas de névrose obsessionnelle avec éjaculations précoces. Revue
Française de Psychanalyse, XIV (3), 331-366.
·
EMPIRICOS A. (1971) Conférence sur la poésie moderne (en grec). Nea Estia, 151 (1744),
2002,561-572.
·
GOMEZ MANGO E. (1987) La parole menacée. In E. Gomez Mango, La place des mères.
Paris, Gallimard 1999,31-57.
·
GOMEZ MANGO E. (1992) L’arrêt des mots. De la psychanalyse et de la tyrannie. Revue
Internationale d’Histoire de la Psychanalyse, 5,509-518.
·
KOURIAS G. & KOURIAS E. (1984) Un cas de pratique psychanalytique avec des pérégri-nations surréalistes. In A. Tzavaras Psychanalyse et Grèce (en grec). Athènes, Ed.
Moraïtis, 107-130.
·
SEFERIS G. (1974) Essais (en grec). Vol. II. Athènes, Ikaros.
·
SEFERIS G. (1992) Essais (en grec). Vol. III. Athènes, Ikaros.
·
PUGET J. & KAËS R. (1989) Violence d’État et Psychanalyse. Paris, Denoël.
·
VIGNAR M. & VIGNAR M. (1989) Torture et exil. Paris, Denoël.
[1]
Communication à la IX
e Rencontre Internationale de l’AIHP : Psychanalystes en exil,
éléments d’une histoire, Barcelone, 24-27 Juillet 2002.
[2]
Déclaration du 28 mars 1969 (Séferis, 1992).
[3]
Commentant en 1970 sa lecture du « Livre des songes » d’Artémidore de Dalde il évoque
l’interprétation moderne des rêves du savant viennois (Seferis, 1974).
[4]
Conférence au Collège Américain du 26 janvier 1971.
[5]
Il s’agit de P. Sakellaropoulos qui a présenté son exposé en séance plénière à cette rencontre.