Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062997
200 pages

p. 51 à 61
doi: en cours

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no 80 2002/3

2002 TOPIQUE

Erik H. Erikson et Peter Blos : le rôle de l’immigration dans leur parcours

Florian Houssier  [23] 10 square Albin Cachot 75013 Paris
Peter Blos et Erik Erikson ont émigré aux États-Unis après avoir travaillé ensemble pendant l’essentiel de leur parcours à Vienne, lorsqu’ils ont exercé en tant que psychopédagogues dans l’Hietzing Schule créée par A. Freud en 1927. Notre propos vise à montrer comment, à partir d’une histoire personnelle différente mais d’éléments communs façonnant leur amitié, l’immigration va orienter leurs trajectoires respectives. Tandis que pour P. Blos, l’émigration entérine également une série de ruptures ponctuelles, notamment avec A. Freud et E. Erikson, pour ce dernier, l’émigration a fait partie de son destin dès le début de sa vie. Ils incarnent deux façons de vivre l’émigration et ses effets, Erikson ayant choisi de tenter d’élaborer son expérience, intimement liée à son histoire personnelle, tandis que Blos a adopté une position plus fermée sur ce sujet, refusant longtemps de se souvenir. Au-delà de leurs différences de positionnement, leur amitié a cependant survécu à toutes les épreuves pour subsister jusqu’à la fin de leur vie.Mots-clés : Émigration, Hietzing Schule, Adolescence, Histoire de la psychana- lyse, Amitié. Peter Blos and Erik Erikson emigrated to the United States after having worked together for the time they spent in Vienna employed as psychoanalysis teaching specialists at the Hietzing Schule established by A. Freud in 1927. In this article, the author aims at showing how, from totally different starting points in life, but with certain elements in common that nurtured their friendship, migration conditions their respective paths in life. While for P. Blos emigration is the confirmation of a series of punctual schisms, notably with A. Freud and E. Erikson; for the latter, emigration is an integral part of existence from its beginning to its end. These two men embody two different ways of experiencing emigration and its consequences, with Erikson choosing to try to work through his experience, so closely linked as it was to his personal life, while Blos adopted a more closed position on this subject, simply blocking out these memories for many years. Despite their two opposed stances, their friendship survived all these ordeals and they remained close friends until the end of their lives.Keywords : Emigration, Hietzing Schule, Adolescence, The History of Psychoanalysis, Friendship.
Notre propos [1] vise à montrer comment, à travers le parcours souvent intriqué de deux amis d’adolescence, P. Blos et E. Erikson, s’est construite la carrière de psychanalystes reconnus dans leur pays d’adoption, les États-Unis. Nous déroulons leurs trajectoires respectives, marquées par leur singularité mais également par quelques points essentiels qui relient ces deux hommes tout au long de leur vie : le lien d’amitié tissé pendant leur adolescence, prolongé à Vienne à travers l’expérience psychopédagogique de l’Hietzing Schule [2], le choix de devenir psychanalyste ou encore l’objet de leurs travaux, l’adolescence. L’immigration intervient pour eux comme un temps carrefour dans leur existence, ne serait-ce que parce qu’elle entérine la fin provisoire de leur amitié à l’origine de la distinction de leur parcours dans notre texte, à partir de leur installation aux États-Unis. Cette situation de rupture provisoire de leur relation impose cependant de poser le contexte préalable à l’émigration. Dans l’optique du récit historique que nous proposons, nous nous appuyons essentiellement sur les travaux d’historiens de la psychanalyse ou encore les traces que les deux protagonistes (ou leur descendance) nous ont laissées.
 
LA RENCONTRE
 
 
L’histoire européenne d’E. Erikson est précocement marquée par l’immigration. De père inconnu mais danois et de mère juive danoise résidant à Copenhague, il naît en 1902 à Francfort, afin que la respectabilité de la famille bourgeoise de sa mère ne soit pas entachée. Il porte, jusqu’à son adoption par son beau-père, le nom du premier mari de sa mère, Homburger. Il vit en Allemagne à Kalsruhe, où est né P. Blos en 1904. À l’adolescence, Erik Homburger est plongé dans une crise importante, marquée par une interrogation lancinante sur sa filiation. Au lycée, à seize ans, P. Blos et E. Homburger se rencontrent; ils forment un trio d’amis avec Oscar Stonorov (qui deviendra sculpteur). Leur amitié se déroule sur fond de crise identitaire aiguë chez Erik, qui trouve auprès d’Edwin Blos, le père de Peter, un réconfort et une figure spirituelle déterminante. Ce médecin attiré par la spiritualité leur parle régulièrement de Gandhi ou Luther, futurs objets d’études d’E. Erikson. Le trio d’amis part également en Europe (Paris, Florence, Munich) et chacun rêve de devenir artiste : P. Blos écrit des poésies, tandis qu’Erikson souhaite devenir peintre. À la suite de ce voyage, chacun connaît un sort différent; tandis que P. Blos, guidé par son projet de devenir enseignant en sciences, s’inscrit à l’université d’Heidelberg en sciences de l’éducation, E. Homburger tente de devenir artistepeintre à Karlsruhe. P. Blos, après l’obtention de son diplôme d’enseignant, vient en 1925 à Vienne pour s’inscrire à l’université de médecine et commencer une thèse de biologie. Il vient sans projet particulier. Peu de temps après son arrivée, la même année que Dorothy Burlingham et ses quatre enfants, il est introduit auprès d’Anna Freud par E. Rosenfeld qui connaissait la famille Blos. Il est alors peu informé de la psychanalyse et de son créateur. Il devient le précepteur de Bob Burlingham, l’aîné des quatre enfants de Dorothy, qui était en psychothérapie avec Anna Freud.
Pendant ce temps, E. Homburger connaît une longue période d’errance, entremêlée d’études artistiques. S’il manifeste des dons dans les croquis et la gravure, il éprouve une grande inhibition dans le maniement de la couleur [3]. Devant cette butée, il pense qu’il doit renoncer à une carrière artistique. À ce moment-là, A. Freud propose à P. Blos la direction de l’Hietzing Schule, école expérimentale appliquant une nouvelle pédagogie influencée par les préceptes de la psychanalyse pour des enfants âgés de sept à quinze ans. Au printemps 1927, P. Blos, inquiet pour son ami alors en pleine détresse, invite Erik Homburger pour le seconder en tant qu’enseignant [4]. Des liens se nouent, notamment avec A. Aichhorn. Celui-ci devient leur mentor à Vienne, après le père de P. Blos pendant leur adolescence. C’est par l’enseignement et la psychopédagogie que les deux hommes s’ouvrent progressivement à la psychanalyse [5].
 
LA PÉRIODE VIENNOISE
 
 
En plus d’A. Aichhorn, les plus influents activistes de la réforme sociale appliquée dans « Vienne la rouge » sont notamment les psychologues K. et C. Bülher ainsi que les psychanalystes P. Federn et S. Bernfeld. P. Blos et E. Erikson sont profondément impressionnés par leur apport, s’appuyant sur leurs pensées pour construire les enseignements psychopédagogiques dispensés à l’Hietzing Schule.
Un jour, Anna Freud fait savoir à Eva Rosenfeld qu’elle est disposée à proposer une « analyse pédagogique », peu onéreuse et à visée de formation, à l’un des deux enseignants de l’école. Selon P. Blos [6], il aurait décliné l’invitation d’Anna Freud en disant à Erikson : « Fais le, tu es beaucoup plus névrosé que moi ». En fait, P. Blos était réticent par rapport à l’engagement dans un travail analytique, en même temps qu’il était fasciné par le milieu de la psychanalyse. Une autre raison intervient dans ce choix : sa réserve vis-à-vis d’Anna Freud, qui l’attirait mais avec laquelle il conservait une certaine distance. Au-delà de certains reproches qu’il a pu lui adresser concernant la confusion entre l’analyste d’enfants et la meilleure amie de la mère, confusion troublante pour les enfants de D. Burlingham, il ne se sentait pas en confiance avec elle. En revanche, il entretient avec A. Aichhorn une relation de maître à élève, appréciant la qualité de l’homme comme du formateur. C’est avec lui qu’il apprend la clinique des consultations avec les enfants et leurs parents dans les cliniques de Vienne; c’est également A. Aichhorn qui le pousse, en 1930, à entreprendre une psychanalyse et ainsi à dépasser ses résistances. E. Homburger, lui, s’est saisi de l’offre d’A. Freud et s’engage dans une psychanalyse avec elle; c’est sur son conseil qu’il fait l’école Montessori de Vienne. Au début de 1933, il devient membre de la Société Psychanalytique de Vienne.
À Vienne, ils rencontrent leur épouse. Peu de temps avant l’immigration, la relation entre les deux amis se distend. Devenu analyste, E. Homburger a dépassé P. Blos et il ressent une intense culpabilité, alors que celui-ci l’a aidé au moment où il se trouvait en difficulté, de sa position de supériorité par rapport à P. Blos quant à leur niveau différent d’intégration et de reconnaissance dans le milieu psychanalytique viennois. Joan Erikson fait également de sorte à éloigner son mari de l’influence de P. Blos, reprochant à celui-ci de provoquer une modification de l’attitude de son mari et trouvant son ami trop arrogant.
 
L’IMMIGRATION : UN VOYAGE
 
 
L’immigration n’a pas été liée directement pour P. Blos au pressentiment concernant la seconde guerre mondiale; il n’avait pas prévu l’évolution de la situation politique, même si sa femme était inquiète par rapport à la montée du nazisme. C’est le retour des enfants juifs fréquentant l’école dans leur pays qui remet en cause le fonctionnement de l’Hietzing Schule. Désœuvré lorsqu’E. Rosenfeld prend la décision de fermer l’école et d’aller à Berlin, son départ de Vienne est davantage rattaché au manque de travail et d’argent, sans idée précise de son avenir.
Il ne reçoit pas l’aide de Jones ni d’Anna Freud qui s’étaient impliqués dans la prise en charge des émigrés, en contact avec les associations psychanalytiques étrangères et préparant même des postes à pourvoir pour ces analystes. Étaitce là une conséquence des conflits [7] portant sur l’orientation psychopédagogique qui avaient opposé les créatrices de l’école aux deux principaux enseignants en 1929 et qui ne semblaient pas apaisés au moment où l’école ferme ses portes ? Signalons qu’à ce moment-là, P. Blos n’a pas encore pris la décision de devenir psychanalyste, ce qui souligne une des différences significatives entre sa période viennoise, marquée par la psychopédagogie et ses relations amicales avec A. Aichhorn ou F. Redl, et sa période américaine, où il devient psychanalyste au début des années quarante.
Installé chez ses beaux-parents en Suède en 1933, il cherche alors fortune. Il répond à une annonce parue dans la revue intellectuelle Atlantic Monthledge et il devient professeur de sciences dans un lycée privé à la Nouvelle Orléans, aux États-Unis. C’est par l’enseignement et sa bonne connaissance de l’anglais qu’il peut s’intégrer dans la société américaine.
E. Homburger s’inquiète après la destruction des livres des intellectuels en Allemagne par le IIIe Reich en mai 1933, et pense que l’Autriche n’échappera pas au pouvoir nazi. Il prend donc la décision d’émigrer avec sa famille au Danemark, pour retrouver ses origines.
Le voyage compliqué qu’il entreprend pour éviter de traverser l’Allemagne atteste de sa conscience du danger que sa judéité faisait courir à lui et à ses enfants. Déçu de l’accueil tiède de la part du milieu psychanalytique concernant ses premiers travaux sur l’enfant, il projette de s’installer comme analyste à Copenhague, mais aussi de manière en partie utopique de renouer des liens avec sa famille maternelle afin de retrouver son père. S’il est accueilli et aidé, il se heurte à un décalage, en plus des difficultés administratives : sa famille n’est plus celle de la jeunesse de sa mère et les analystes étrangers les bienvenus, d’autant que le passage de W. Reich a suscité beaucoup de réticences.
Sur un plan personnel, il n’est pas très adapté aux coutumes danoises et sa femme ne connaît pas la langue. Les tribulations administratives viennent trancher : après un permis temporaire de 6 mois, il n’obtient pas un permis de séjour de longue durée. H. Sachs lui promet de l’introduire à Boston s’il part aux États-Unis. Il accédera aux vœux de sa femme d’aller s’établir aux USA qui est son pays d’origine.
Dans la fin de l’année 1933, Erik Homburger, accompagné de sa femme et de ses deux jeunes enfants, quitte Copenhague, à bord du S.S Scanmail pour un voyage de treize jours jusqu’à New York.
Si sa femme est anglophone, lui ne connaît qu’une centaine de mots en anglais. Pour élaborer son angoisse et ses inquiétudes sur l’Europe qu’il quitte, il reprend un essai qu’il avait commencé à Vienne sur Hitler. Un américain, G. Kennan, qui voyage dans la cabine voisine, s’intéresse à son texte et l’aide à le traduire en anglais au rythme du roulis important du bateau. Cet article [8], débuté à Vienne et achevé pendant son voyage, le confronte à qui sera sa nouvelle langue.
Dans un premier temps, c’est à New York qu’il arrive. Il est accueilli par Peter Blos qui l’a précédé de peu. Ce dernier, remarqué par la qualité de son intervention lors d’un colloque à la Nouvelle Orléans où il s’est installé temporairement, s’intègre dans l’équipe de C. Zachry, psychiatre dont les recherches financées par la Fondation Rockfeller se centrent sur l’enfant et l’adolescent.
Après avoir fréquenté les mêmes cercles d’études viennois, P. Blos et E. Erikson seront tous deux enseignants à l’école de médecine de Harvard aux États-Unis et continueront à s’écrire épisodiquement. Ce n’est qu’au milieu des années soixante-dix, alors que Erikson est malade (cancer de la prostate), que les deux hommes se rapprochent. Le destin des deux hommes a cependant pris des directions différentes, malgré leurs retrouvailles ponctuelles à New York.
 
L’INTÉGRATION DE P. BLOS AU CONTEXTE AMÉRICAIN; UN PASSÉ EN CLAIR-OBSCUR
 
 
Un mouvement d’alliance se développe depuis la fin de la guerre aux États-Unis entre la psychiatrie et le champ éducatif pour préparer les étudiants à l’entrée dans la vie active, pour une meilleure adaptation à la société [9]. P. Blos débute sa recherche personnelle sur l’adolescence en 1938 en tant que chercheur associé, à partir de laquelle il rédige son premier ouvrage [10]. Grâce à ce livre, il commence à se faire connaître à un moment où les travaux sur l’adolescence aux États-Unis sont encore très peu avancés. Cela lui permet d’ouvrir son cabinet et de recevoir des adolescents en psychothérapie. Il obtient à ce moment-là une licence pour être autorisé à continuer son travail car il avait pratiqué avant la loi concernant l’exercice de profession dans le champ de la santé mentale. C’est à partir de ce moment que dans son esprit, il devient psychanalyste. Son analyse personnelle, engagée à Vienne avec Salomea Isakower entre 1931 et 1934, est reprise à New York, de 1947 à 1951 [11]. Salomea Isakower est devenue membre de l’institut new-yorkais.
Pour lui, l’immigration entérine une série de ruptures relationnelles, notamment avec les membres de l’Hietzing Schule, excepté A. Aichhorn avec qui il continue de correspondre. En 1963, il rend visite à Anna Freud et à E. Rosenfeld à Londres. Le parcours de Blos est marqué par une inscription en filigrane dans le mouvement annafreudien de l’après-guerre, son indépendance et son ouverture de pensée se mariant peu avec la rigueur théorique développée par A. Freud.
Sur le plan théorique, il intègre dans ses travaux l’influence de la psycho-logie du Moi d’H. Hartmann et d’E. Kris. Attaché aux auteurs de la génération qu’il a connue, tels que S. Bernfeld et A. Freud, son travail est traversé par les influences américaines qui pré-existaient dans son esprit avant même l’immigration, notamment sur le plan psychopédagogique avec John Dewey.
P. Blos présente sa candidature pour entrer dans la société psychanalytique de N.Y. en 1964 dont il devient un an plus tard membre spécial et superviseur : il y enseigne sur l’analyse de cas d’adolescents ainsi que sur le développement de l’enfant.
Des cinq livres qu’il publie, c’est On adolescence, achevé pendant l’été 1961, qui le fait connaître sur le plan national et international, considéré comme une référence dans la compréhension de l’adolescence. Le travail de synthèse sur les différentes étapes jalonnant l’adolescence s’inscrit dans la lignée des écrits de S. Freud en reprenant une des pistes que ce dernier laisse en suspens en 1905 [12].
Ce mélange des influences européennes et américaines s’accompagne d’une réflexion sur l’environnement à l’adolescence et sur le rôle joué par la culture. Ainsi, il émet l’hypothèse qu’alors que l’adolescent européen est plus porté à l’intellectualisation, l’adolescent américain est davantage sollicité sur le versant de l’uniformisme, négation de sa singularité par une identification au groupe. Ce n’est qu’à travers ce type d’occurrence que l’on trouve une trace de son parcours initial.
Sur le plan personnel, les propos tenus par son fils laissent entendre que, pour son père, il fallait laisser le passé derrière soi pour pouvoir mieux s’intégrer dans le lieu de vie présent [13]. De ce rideau tiré sur le passé, on trouve un exemple frappant : alors que son fils et lui rencontraient la même psychanalyste pour leur supervision [14], Berta Bornstein, ils n’échangèrent jamais sur le fait que P. Blos l’avait rencontrée et connue à Vienne. Lorsque le fils demanda au père s’il avait un livre dédicacé de S. Freud ou quelque chose de cet ordre, la réponse fut négative. Au-delà d’une position qui excluait l’évocation d’un passé d’immigrant et de son effet de coupure dans son parcours, une autre hypothèse peut émerger concernant ce silence. P. Blos disait à la fin de sa vie que s’il devait se présenter à une société psychanalytique, on lui en refuserait l’accès de par sa formation peu orthodoxe. L’absence de diplôme universitaire dans le champ de la psychologie ou de la psychiatrie, sa formation « sur le tas » pourrait également rendre compte d’une certaine discrétion quant à son passé. Dans ce sens, il semble que P. Blos ait repris à son compte la phrase de J. Dewey, psychopédagogue américain qui a inspiré la méthode pédagogique de l’Hietzing Schule : « Le présent n’est pas juste ce qui vient après le passé... Il est aussi ce que devient la vie quand on laisse son passé derrière soi » [15].
C’est en partant d’une toute autre position qu’E. Erikson traite la question de l’émigration dans son parcours.
 
E.H. ERIKSON ET L’ÉLABORATION DE L’ÉMIGRATION
 
 
À l’époque où il arrive Erik Homburger considère qu’il peut encore être un émigré qui a quitté volontairement l’Europe pour les États-Unis malgré son détour par le Danemark. Il appréciera de ne pas être dans ce pays seulement comme dans un refuge pour échapper à l’holocauste. Ce choix qu’il considère comme en partie actif constitue pour lui un élément qui permet d’intégrer psychiquement l’émigration. Il ressent néanmoins des appréhensions à rompre avec son passé européen. Il a une grande inquiétude pour ses parents jusqu’à ce qu’ils quittent Karlsruhe pour la Palestine en 1935 [16].
À cela s’ajoutent la difficulté de la langue, le congédiement d’A. Brill à son encontre et la promesse non tenue de H. Sachs qui avait omis d’informer ses collègues de Boston de sa venue. C’est lors d’un dîner chez H. Sachs qu’il sort de cette situation délicate; il y rencontre W. Healy, le directeur d’une clinique accueillant des jeunes en difficultés; celui-ci lui propose d’y participer, ce qui l’amène assez rapidement à avoir une clientèle ainsi que d’autres engagements institutionnels en relativement peu de temps. Grâce à sa grande intuition vis-à-vis des jeunes, pédiatres, psychologues, travailleurs sociaux font appel à lui pour avoir son avis sur des cas difficiles d’enfants ou d’adolescents.
Malgré sa réussite, Erik Homburger est affecté par la médicalisation de la psychanalyse américaine; ceci va accentuer sa tendance à explorer d’autres disciplines. À cette époque, sa terre d’accueil est peut-être plus ouverte que l’Europe aux échanges pluridisciplinaires. Son intérêt pour la dimension culturelle et historique s’affirme au fur et à mesure de la construction de son œuvre.
Sur le plan institutionnel, il collabore à différents niveaux à des séminaires, devient superviseur dans plusieurs instituts de psychanalyse; il sera même un moment président de la Société Psychanalytique de San Francisco. Il manifeste cependant peu d’attirance pour le milieu analytique. Le lien qu’il conserve avec A. Freud est complexe et souvent réservé de part et d’autre. Sa dette toujours réaffirmée vis-à-vis de S. Freud ne l’empêche pas de prendre quelques distances avec la théorie freudienne dans ses travaux.
En 1938, lorsqu’il demande la nationalité américaine, il demande à changer de patronyme comme la loi l’y autorise. Il veut s’inscrire et inscrire ses enfants dans son origine danoise et se compose un nom selon cette tradition; ce sera donc Erik (Homburger) Erikson. Cette décision a été prise avec sa femme, ses parents et ses enfants, ceux-ci appréciant surtout de ne plus être exposés aux quolibets liés au nom de Homburger. C’est dans les années soixante-dix, alors qu’il a une grande notoriété comme intellectuel, qu’il sera amené à s’expliquer publiquement sur ce changement de nom, au moment où des journalistes découvrent son premier nom et lui reprochent d’avoir masqué voire renié sa judéité.
Lorsqu’il réfléchit à sa situation de migrant, E. Erikson se vit comme un « im-migré » et non comme un réfugié ou exilé dans la mesure où pour lui, la terre d’immigration évoque à la fois la promesse que le pays accueille le nouveau-venu et que la décision de celui-ci est un choix actif et non uniquement contraint.
Dans son désir d’intégration et de reconnaissance professionnelle le changement de langue a été une difficulté, qu’il a en définitive surmontée avec l’aide de sa femme. Reconnu à Vienne pour sa grande intuition et ses dons artistiques, il reprochait à la psychanalyse d’accorder une importance trop exclusive au langage verbal [17]. Dans son pays d’adoption il acquiert non seulement la langue mais la capacité d’écrire dans cette langue avec un style tout à fait personnel dans certains ouvrages. Si l’on met en regard ses premiers articles théorisant son approche clinique des enfants et des adolescents et son écriture à partir du moment où il s’installe aux États-Unis, une analogie apparaît : son approche du sujet qu’il aborde se fait dans une construction en aller et retour, évoquant le travail du peintre.
Dans plusieurs écrits, il se penche sur la question de l’immigration pour réfléchir sur l’identité américaine [18] et sur le sentiment de déracinement [19].Aux États-Unis, il fait partie d’un peuple d’immigrés et cette caractéristique trouve d’emblée un écho en lui. N’aurait-il pas immigré même si les événements ne l’y avaient conduit ? De plus, on peut remarquer qu’à l’intérieur des États-Unis, il restait peu de temps au même endroit, retrouvant par ses déplacements réguliers le mouvement des pionniers toujours à la recherche de la frontière. Dans ses écrits, il envisage la condition d’immigré en la rattachant à la construction progressive de la civilisation américaine, jusqu’à traiter la question des derniers émigrés ou réfugiés. Il évoque également l’horreur de la Shoah : dans ce contexte, l’immigration représente une fuite qui en dernier recours offre la vie. Plutôt que d’abonder dans le sens de certains de ses contemporains et d’insister sur la désespérance liée à cette catastrophe humaine, il tente de proposer un modèle explicatif, dans un mouvement d’élaboration du traumatisme.
 
CONCLUSION
 
 
À distance, P. Blos et E. Erikson vivent une nouvelle expérience comparable; comme souvent dans leurs parcours respectifs, E. Erikson a obtenu en premier la reconnaissance de ses pairs; il est ainsi sollicité pour intervenir oralement sur S. Freud à Francfort en 1956 pour célébrer le 100e anniversaire de sa naissance. P. Blos retourne à Vienne trente ans plus tard pour donner une conférence sur le thème « Freud et le complexe du père », en référence à ses travaux sur la relation père-fils qui a occupé les vingt dernières années de sa carrière [20].
Les deux amis se sont retrouvés à l’occasion de la maladie d’E. Erikson, après une longue période de distanciation où chacun a construit sa vie et suivi avec intérêt mais sans jamais l’évoquer le travail de l’autre. Pour E. Erikson, si les liens noués à Vienne se sont distendus, s’il n’y a pas de trace de nostalgie dans ses écrits, son travail est traversé par une élaboration de sa culture d’origine, pendant que P. Blos, à partir de l’émigration, refermait derrière lui la période viennoise pour ne l’évoquer qu’en des circonstances particulières [21]. Les deux hommes, qui achèvent leur adolescence au moment de l’Hietzing Schule, y ont découvert leur intérêt commun pour l’enfance et l’adolescence. Autant ils se sont tous les deux démarqués d’A. Freud, dont la position était trop écrasante et laissait peu de jeu dans les rapports de rivalité intellectuelle, autant tous deux reconnaissent l’influence d’A. Aichhorn; celui-ci a représenté une figure paternelle qu’ils ont partagée et qui les a guidés. A. Aichhorn a pris la place qu’a occupée Edwin Blos, le père de P. Blos, auprès de E. Erikson et de son fils au moment de leurs adolescences respectives à Karlsruhe. Ils incarnent deux façons de vivre l’émigration et ses effets, E. Erikson ayant choisi de se remémorer et de tenter d’élaborer son expérience, tandis que P. Blos a adopté une position de fermeture sur ce sujet, même auprès de ses proches. Au-delà de leurs différences cependant, leur amitié a survécu à toutes les épreuves pour subsister jusqu’à la fin de leur vie [22].
 
NOTES
 
[1]Remerciements chaleureux à Monique Avant pour sa contribution à ce travail en ce qui concerne E. Erikson.
[2]Houssier F., L’Hietzing Schule dans les débuts de la psychanalyse pour enfants, in Psychiatrie de l’enfant, 2002,45,2 (À paraître).
[3]Friedman L.J., Identity’s architect, A biography of Erik H. Erikson, Harvard University Press, 2000.
[4]Motto L. R., An appreciation : Peter Blos, The Reiss-Davis Clinic Bulletin, 9,2,1972, pp. 66-68.
[5]Houssier F., L’Hietzing School de Vienne (1927-1932) : son incidence dans la genèse d’une théorisation psychanalytique de l’adolescence, in Adolescence, 20,2,2002, pp. 405-416.
[6]Blos P., Intimate History of the School in the Wattmanngasse, Vienna (1974), in Collected Papers, Library of Congress, Washington, 2000, Inédit, pp. 1-21.
[7]Heller P., Trois lettres d’Anna Freud à Eva Rosenfeld, in Revue Internationale d’Histoire de la Psychanalyse, 6,1993, pp. 483-494.
[8]Erikson E.H., La légende de l’enfance d’Hitler, in Enfance et société (1950), Delachaux & Niestlé, Neuchâtel, 1982.
[9]Ekstein R., Motto R.L., Psychoanalysis and education. An historical account, in From learning to love to love of learning, New York, Baunner-Mazel, 1969, pp. 3-26.
[10]Blos P., The adolescent personality, New York, Appleton-Century, 1941.
[11]Informations délivrées par Nelly L. Thomson, Institut Psychanalytique de New York, Département des archives.
[12]Freud S., « Les transformations de la puberté », in Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905), Paris, Gallimard, 1962.
[13]Selon Peter Blos Jr, Entretien enregistré réalisé à Nice en juillet 2001.
[14]Blos P., Berna Bornstein. 1899-1971, Psychoanalytic Study of the Child, 29,1974, pp. 35-38.
[15]Blos P., Adolescence et second processus d’individuation, In Adolescence et psychanalyse : une histoire, Perret-Catipovic M., L adame F. (sous la dir.), Delachaux & Niestlé, Lausanne, 1997, p. 148.
[16]Friedman L.J., Identity’s architect, op. cit.
[17]Erikson E., Triebschicksale im Schulaufsatz, in Zeischrift für psychoanalytische Pädagogik, 11/12,1931, pp. 417-445.
[18]Erikson E.H., Enfance et société (1950), Delachaux & Niestlé, Neuchâtel, 1982.
[19]Erikson E.H., Éthique et psychanalyse (1964), Flammarion, Paris, 1971.
[20]Blos P., Son and father, New York, Free Press, 1985.
[21]Nous pensons notamment à cet article inédit (voir dans ce texte la note en page 53) qu’il semble avoir écrit essentiellement pour contredire la version proposée par E. Erikson quant à l’orientation psychanalytique de l’Hietzing Schule, qu’il présente avant tout comme une expérience psychopédagogique.
[22]Selon le point de vue de P. Blos Jr, Entretien enregistré à Nice, juillet 2001.
[23]Psychologue clinicien, Psychothérapeute, Enseignant rattaché à l’Équipe de Recherche sur l’Adolescence, Université Paris 7-Denis Diderot.
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Blos P., Intimate History of the School in the Wattmanngass...
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[7]
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Friedman L.J., Identity’s architect, op. cit. Suite de la note...
[17]
Erikson E., Triebschicksale im Schulaufsatz, in Zeischrift ...
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[18]
Erikson E.H., Enfance et société (1950), Delachaux & Niestl...
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[19]
Erikson E.H., Éthique et psychanalyse (1964), Flammarion, P...
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[20]
Blos P., Son and father, New York, Free Press, 1985. Suite de la note...
[21]
Nous pensons notamment à cet article inédit (voir dans ce t...
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[22]
Selon le point de vue de P. Blos Jr, Entretien enregistré à...
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Psychologue clinicien, Psychothérapeute, Enseignant rattach...
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