Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062997
200 pages

p. 63 à 79
doi: en cours

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no 80 2002/3

2002 TOPIQUE

Histoire, migration et déracinement : le legs de Marie Langer

Graciela Graschinsky de Cohan Salguero 2484 10 « S ». (C 1425 FFJ) Buenos Aires Argentine
L’auteur prendra les concepts freudiens de situation traumatique et délaissement pour étudier les traces laissées par les effets de la migration forcée dans l’histoire de la psychanalyse européenne dans la deuxième moitié du xxe siècle. Ce travail montrera les conséquences de l’exil dans la biographie du Dr Marie Langer, analysant du Docteur Sterba, arrivée à Buenos Aires en 1937, et la façon dont cette situation traumatique a réussi à devenir une adaptation enrichissante et un legs important pour les psychanalystes argentins et mexicains. Dans le contexte de ce choc culturel vécu par l’immigré, tout son effort est au service d’une adaptation pour laquelle il ne peut pas être préparé internement. Il est soumis à des accommodements et adaptations qui le mènent à incorporer de nouvelles valeurs et habitudes, une autre langue, au détriment de ce qui lui est propre. Il s’affronte à un conflit de fidélité; s’il adapte complètement, il trahira ses racines, autrement, il sera marginalisé. À tout cela, il faut ajouter, dans la migration causée par l’exil, un sentiment très fort d’exclusion. Ceux qui sont obligés de quitter leur pays pour des raisons politiques ou religieuses, ont, en plus de la perte de leur monde familial, le sentiment troublant de se sentir coupables d’être survivants. La perte couvre tout de la sensation nostalgique qu’il sera impossible de s’adapter aux conditions du nouveau pays. Mais en même temps, les immigrés sont reconnaissants d’être sains et saufs alors que d’autres n’ont pas eu la même chance. Si nous acceptons que chaque sujet est une caisse de résonance des attachements traumatiques qui se produisent entre le pays d’origine et le pays d’adoption, nous ne pouvons pas ignorer les traces que les mouvements migratoires forcés laissent dans leur histoire. Une expérience migratoire peut avoir des connotations positives, comme une référence passée de héros et pionniers, ou négatives, comme un événement présent, sans connotations historiques, sans liens de cause et condamnée à la répétition. Le Docteur Marie Langer a pu redonner un sens à cette expérience quand elle a dû faire face à un deuxième exil de Buenos Aires à Mexico en 1974, encore pour des raisons politiques. La transmission de l’histoire des psychanalystes pionniers dans nos pays est une forme de remémoration, de retrouver le passé, de voir tous les anneaux de la chaîne générationnelle; le fait de savoir d’où nous venons en nous appropriant nos racines nous permet de construire le désir pour l’avenir de la psychanalyse. Bref, l’auteur trouve que pour comprendre les liens avec les générations pionnières de la psychanalyse qui ont subi l’exil, il est utile de considérer les différences entre le présent et le passé, entre le pays qui expulse et celui qui accueille.Mots-clés : Migration, Déracinement, Expérience traumatique, Marie Langer, Histoire psychanalyse latino-américains. The author of this article uses Freudian notions of the traumatic situation and abandonment to study the effects of forced migration on the development of European psychoanalysis in the second half of the twentieth century. The article will throw light on the effects of exile as reflected in the biography of an analysand of Dr Sterba, Dr Marie Langer, who came to Buenos Aires in 1937, and we will see how this initially traumatic situation became for her an enriching experience and left an important legacy for Argentinean and Mexican psychoanalysts. In the context of the cultural shock experienced by the immigrant, all the latter’s efforts are spent on adapting to a change that he/she is not mentally prepared for. The immigrant is subjected to changes and compromises that force him/her to take on board new values and customs, a new language, in ways that may often run contrary to what he/she is used to. The immigrant finds him or herself in a position of divided loyalty; adapting totally to the new environment means betraying one’s own roots, but not adapting means becoming ostracised. To this must be added, especially in cases of exile, a strong feeling of exclusion. Those who are forced to flee their country for political or religious reasons suffer not only from the loss of their family environment but also from the strange feeling of guilt at having survived. This sense of loss includes the feeling of nostalgia that makes it seem impossible to adapt to the new living conditions of another country. At the same time, immigrants of this kind are always grateful still to be alive, while others were not always quite so lucky. If we hold that each individual functions like a resonance chamber for the traumatising correspondences that are established between the home country and the land of adoption, it seems impossible to overlook the traces that forced migration leaves on the personal history of the migrant. Migrating can have positive effects, like references to past heroes and pioneers, or negative effects, seen as a purely present experience devoid of historical connotations, with no causal explanation and seemingly fated to be ever-repeating. Doctor Marie Langer was able to endow her experience with meaning when she was faced with exile for the second time, forced to flee from Buenos Aires to Mexico in 1974, again for political reasons. The transmission of the history of these pioneering psychoanalysts in our countries becomes a kind of commemorative act, a way of rediscovering the past and revisiting all the different links in the trans-generational chain; knowing where we come from by appropriating roots for ourselves allows us to build up our desire to see a future for psychoanalysis. In short, the author of this article believes that if we are to understand the links we have with the pioneering generations of psychoanalysis that were forced into exile, then we must also consider the differences between past and present, between the country that forced them into exile and that which offered them a new home.Keywords : Migration, Uprooting, Traumatising experience, Marie Langer, the History of Psychoanalysis in Latin-America.
En tant que psychanalystes, nous avons hérité de Sigmund Freud un intérêt très spécial pour l’histoire. Notre tâche, lente et minutieuse à la façon de l’archéologue, démolit et bâtit ces axes qui rangent les symptômes, les rêves, la vie.
Cet intérêt nous permet de travailler les concepts universels dans l’espace artisanal du processus analytique et finalement, transmettre une histoire singulière, résultat de la création que le sujet bâtit à partir de son propre paradoxe. Penser chaque sujet dans son individualité et traversé par sa propre histoire inter personnel, implique situer les coordonnées spécifiques de sa vie.
Dans ce cadre, l’un des événements qui établit un « avant » et un « après », c’est le changement migratoire.
Si nous tenons compte que le fait d’être étranger est le symbole de l’altérité qui nous constitue des sujets, assumer cet exil dans un autre pays, dans un autre cadre culturel et social est un défi qui laisse des traces non seulement chez les protagonistes mais aussi chez leurs héritiers.
En général, on considère deux types de migrations : la migration volontaire ou celle qui est forcée. Dans les deux situations, le fait de devenir immigré, devenir quelqu’un d’« étrange » ou un étranger quand on choisit de changer le lieu de naissance pour un autre, peut entraîner des résonances affectives importantes. La présence forte du sentiment de culpabilité du fait d’avoir osé défier la destinée tout en créant un propre endroit. Le soulagement et l’espoir de se placer dans un point de départ unique et original.
Paradoxalement, quand il s’agit d’une migration forcée par la persécution (politique religieuse, raciale, etc.), les frontières entre le monde familial et ce qui est étrange deviennent réelles, pas imaginaires.
Les conséquences de l’exil dans la vie de Marie Langer, médecin psychanalyste formée dans l’Institut de Psychanalyse de Vienne, qui est arrivée à Buenos Aires en 1939, son effort pour transformer ce traumatisme de transplantation en une adaptation enrichissante et en un legs important pour les psychanalystes argentins et mexicains sera l’axe de ce travail.
Quant à l’héritage freudien, j’essaie de démontrer ici un de ses aspects : cette position vitale d’étranger permet à l’analyste d’écouter tout en remettant en question ce qui est établi, de chercher la singularité de chaque sujet et même, d’oser réfléchir sur des sujets qui tout en étant liés à la clinique, puissent offrir une lecture psychanalytique des événements sociaux historiques et culturels.
 
L’EXIL ET SES PÉRIPÉTIES
 
 
On peut considérer deux types de migration : la migration volontaire où le sujet assume le désir de partir et celle qu’on appelle forcée, celle du réfugié ou l’exilé, où le changement est obligé par les circonstances qui ne dépendent pas de lui. Chacune a sa spécificité. Pourtant, toutes les deux ont une caractéristique commune : on abandonne le quotidien, les points de repère, l’appartenance à un groupe, tout ce qu’on a construit dans l’endroit où il y a les racines. Cette expérience a été vécue par ces pionniers de la psychanalyse que le nazisme a condamnés à la diaspora.
Je voudrais présenter quelques moments de la vie d’une analyste viennoise qui, tout en affrontant sa destinée, a marqué la vie de ceux qui avons eu la possibilité de l’avoir connue.
Dans son histoire intense et très riche, j’ai relevé trois périodes qui, à mon avis, sont marquées par ses migrations. Celles-ci l’ont emmenée d’abord à Barcelone et quand la guerre est devenue une menace trop proche, elle s’est installée en Uruguay et plus tard, en Argentine.
Après une période de 35 ans d’enracinement enArgentine, consacrée à la pratique et à l’enseignement de la psychanalyse, elle a dû partir au Mexique, où elle est restée jusqu’en 1987. Elle est retournée à Buenos Aires; elle y est morte peu de temps après.
 
PREMIÈRE PÉRIODE : 1910 - 1937
 
 
Marie-Elizabeth Langer (née Glass) est née à Vienne en 1910 dans une famille de la haute bourgeoisie.
La première migration familiale qui paraît dans son autobiographie est celle de son grand-père maternel qui est né dans un char dans lequel la famille parcourait l’Empire Austro-Hongrois puisque la loi empêchait les Juifs de posséder des propriétés. À partir de 1848, un changement dans les lois permet à la famille Glass de s’installer à Vienne et un peu plus tard, elle réussit à avoir une situation économique aisée et atteindre un bon niveau social et culturel.
Sa famille, comme tant d’autres, a pu raccourcir en une génération, le grand écart qu’il y a entre le char du grand-père et l’aisance économique dont Marie a pu jouir. Ce grand changement a énormément influencé Marie.
D’après un code implicite de la culture bourgeoise selon lequel, et dans la mesure du possible, l’enfant devait dépasser la situation du père, Marie a reçu la meilleure éducation de son époque, qui comprenait en plus, des idées libérales et féministes.
Elle vit son adolescence sous l’influence d’un mouvement culturel innovateur dans le domaine politique, social et sexuel qui durant les années 20 a transformé Vienne en un centre de réunion de scientifiques, philosophes et artistes jusqu’à ce que l’arrivée du nazisme a obligé Marie et sa famille à partir. Je mentionnerai seulement quelques immigrés : Popper, Mahler, Einstein, Freud.
Parallèlement à cette ambiance bouillonnante et novatrice, l’Autriche devait faire face à une forte crise économique qui a eu des conséquences très graves pour la famille de Marie. Ses parents ont dû émigrer en Tchécoslovaquie et ainsi, à 17 ans, elle reste seule dans l’appartement de ses parents :
« Je pouvais signer mes autorisations pour manquer à l’école et j’étais libre de faire tout ce dont j’avais envie même si cela n’était pas tout à fait vrai parce que, après tout, dans mon for intérieur je continuais à obéir à mes parents. » [1]
Voilà sa première séparation du groupe familial, point de départ de ce qui deviendra une vie marquée par des migrations forcées. Pourtant, dans chacune d’elles, elle démontre posséder une grande variété de stratégies et une énorme créativité, qui évoque, peut-être, le modèle d’identité avec son grand-père maternel, nomade et plein d’énergie, qui a réussi à enraciner la famille à Vienne.
Dans ces années d’après-guerre et étant donné le type d’éducation qu’elle a reçu, ses préférences politiques s’orientent vers le socialisme. Cependant, choquée après avoir entendu Hitler à l’occasion d’un meeting, elle décide d’adhérer au parti communiste.
« Être entrée dans le parti représentait la possibilité de trouver une nouvelle ambiance, de nouvelles valeurs, de la solidarité conçue comme une pratique quotidienne, cela signifiait que ma vie avait du sens au-delà de l’aspect personnel ». [2]
Et elle cite sa maîtresse qui lui disait :
« Les gens disent que tu ne dois pas te mêler de la politique, qu’elle est sale. Pourtant, si tu ne participes pas activement à la politique, on se servira politiquement de toi. » [3]
Plus tard elle affirmera que le fait d’appartenir au Parti Communiste Autrichien et de militer dans la clandestinité lui ont appris, bien avant la guerre et l’exil, à percevoir le danger. Je me demande si ce permanent état d’éveil face aux situations d’exclusion ou de marginalité ne lui a pas transmis cette modalité particulière de s’intégrer aux groupes auxquels elle a participé ou de traiter les sujets qui l’ont intéressée. D’ailleurs, le fait de tenir à garder sa place d’étrangère, l’a poussée plusieurs fois dans sa vie à partir ou à s’exiler.
Il paraît que sa relation avec le parti communiste l’a obligée à avoir une cachette, comme nous verrons plus tard, ce qui l’a fait sentir endettée avec ce qu’elle-même a appelé son passé « frivole » de petite dame bourgeoise.
En plus, elle a vécu des situations à risque quand, par exemple, elle a organisé le dernier Congrès du Parti Communiste Autrichien chez son père (auquel participent plus de 60 délégués) ou quand elle est restée en prison deux jours pour avoir participé à une rencontre de médecins pacifistes. Deux fois, au moins, elle risque sa vie traversant des frontières pour conduire d’importants dirigeants de son parti.
Parallèlement à la militance, elle obtient son diplôme de médecin à l’âge de 24 ans. Elle fait ses premières pratiques dans la salle de femmes de la Chaire de Psychiatrie dirigée par Heinz Hartmann. Est-ce la possibilité d’aider gratuitement les femmes les plus pauvres l’une des raisons qui l’ont rapprochée de la psychanalyse ? Ce qui est certain, c’est que, en 1934, la thérapie analytique atteint les secteurs le plus défavorisés de Vienne.
En partant de l’expérience développée d’abord par Ferenczi et après, à Berlin, par la Polyclinique Psychanalytique dans les années 20, on avait créé la Polyclinique Psychanalytique de Vienne.
Cette institution, appuyée et dirigée par Paul Federn et Hélène Deutch entre autres, répondait à la tendance généralisée à cette époque-là d’aider les secteurs le plus pauvres en leur donnant un meilleur service médical qui comprendrait les aspects psychologiques. À partir de son inauguration, il a éveillé des résistances au milieu psychiatrique à cause de la psychanalyse pratiquée par des gens qui n’étaient pas médecins. Cependant, peu de temps après, l’institution a gagné beaucoup de prestige et elle a commencé à former et contrôler les jeunes candidats. Les conséquences ont été la diffusion de la psychanalyse et une riche production de la pratique clinique.
La même année, Marie Langer commence son analyse didactique avec Richard Sterba qui provient de l’Ambulatoire Psychanalytique de Berlin, où à côté de W. Reich et O. Fenichel constituent le centre d’activité marxiste de la psychanalyse allemande. Marie est interviewée par Anna Freud et elle est admise à l’Institut de la Société Psychanalytique de Vienne avec d’autres, 35 candidats, dont 21 femmes. Elle assiste aux cours donnés par Helen Deutch et elle s’intéresse spécialement à ses études sur la nature féminine. En plus, elle fait des contrôles cliniques avec Jeanne Groot (née Lampl) et Ernest Krist, entre autres.
L’expérience des Cliniques Psychanalytiques Communautaires gratuites a été interdite par le nazisme et elle est tombée dans l’oubli dans l’histoire de la psychanalyse. Quant à la relation entre la politique et la pratique analytique, Marie nous dit :
« C’était en 1935. EnAutriche on avait un gouvernement fasciste de type corporatif qui avait interdit tous les partis de l’opposition. Plus de la moitié de la population appartenait à cette opposition. On vivait un moment historique important dans le cadre de la militance. Beaucoup de gens ont essayé, par le biais de la lutte illégale, d’empêcher l’annexion de l’Autriche à l’Allemagne. Hitler était au pouvoir. On pouvait encore exercer la psychanalyse enAllemagne, mais une analyste, je crois que c’était Edith Jacobson, a été arrêtée parce qu’un analysant qui collaborait avec l’opposition, a été arrêté à l’entrée de son cabinet. En raison de cet épisode, Freud, ou comme nous l’appelions là-bas Der Herr Profesor, a rejoint les autorités de la Société Psychanalytique et il a pris une décision très importante; pour préserver la psychanalyse, la société et ses intégrants, on interdisait aux analystes d’exercer toute activité politique illégale et d’analyser des gens qui se trouveraient dans une situation analogue. Cette mesure, myope du point de vue politique, a mis les intégrants de la société dans un état d’anomie, dans un grave conflit de fidélité vis-à-vis non seulement de leur idéologie politique – s’ils en avaient une – mais aussi de leur éthique professionnelle. Il est resté dans la pratique trois impasses face à l’analysant qui militait illégalement : interrompre le traitement, lui interdire de continuer à exercer sa militance politique ou accepter, dans une alliance non explicite, de poursuivre son activité mais sans en parler. Ainsi, pour sauver les valeurs de la psychanalyse on attaquait ces mêmes valeurs dans leur essence. » [4]
Pour cette raison, elle n’a pas participé à la célébration de l’anniversaire de Freud, en 1936, et même si elle a continué la formation, elle a été presque complètement absorbée par sa militance politique jusqu’à son départ pour l’Espagne.
Étant donné qu’elle prend la décision de quitter Vienne pendant une période d’effondrement social et politique, on pourrait penser que pour une jeune fille de 26 ans habituée à agir dans une ambiance qu’elle connaissait bien, le fait de partir ait été une expérience traumatique, c’est-à-dire cette circonstance inattendue trouble la vie psychique et l’individu ne sait pas comment s’y prendre. Freud utilise le mot « hilflosigkeit » pour définir la sensation d’être au bord d’un gouffre, sans aucune aide externe, ce qui associe le délaissement à une situation de danger.
La fonction de base du système psychique est celle de rétablir l’équilibre troublé par un stimulus externe. L’intensité du choc ressenti par l’individu dépend de la façon dont sont conjugués son passé et son présent. Il y a des gens qui ont une plus grande tendance à être écrasés du point de vue traumatique par les stimulus externes, mais en général, chaque individu a son propre seuil de rupture.
C’est plus tard que le sujet associe à l’événement son caractère traumatique et cette lecture dépendra de son histoire.
D’ailleurs, si on prend le modèle du « fort-da », le sujet est « façonné » tout en ayant le soutien de relation avec un autre qui, loin d’être une aide permanente, s’éloigne mais revient. Pour que la dimension symbolique puisse être constituée, il faut l’éloignement de l’autre mais s’il ne revient pas il reste une brèche, une fissure. « Tout se passe, finalement, entre deux nostalgies (nostalgie vient de retour; venir et retourner). Freud affirme que le retour est fondamental en ce qui concerne l’objet. L’objet, souligne Freud, ne devient le développement du sujet que sous la forme de l’objet retrouvé. » (Lacan, 1971).
Dans les processus migratoires qui ont les caractéristiques de l’exil, il manque le deuxième moment, il n’y a pas de retour. Les fantasmes du retour, présents dans les émigrations, ne peuvent pas être concrétisés dans l’exil et la situation d’étranger acquiert plus de force. Le fait d’avoir émigré sain et sauf n’est justifié que si la douleur de l’exil « a valu la peine ». L’exilé a l’énorme poids de légitimer et justifier sa permanence dans le pays qui l’a reçu. En conséquence, la possibilité de donner un sens et surmonter l’éloignement de l’exil est un chaînon important dans la propre histoire.
 
DEUXIÈME PÉRIODE : 1937-1967
 
 
En 1937, quand la Guerre Civile espagnole éclate, on organise des équipes médicales (elles deviendraient après les brigades internationales) pour aider les républicains. Max Langer, le futur mari de Marie, décide de s’engager et lui propose de voyager avec lui en Espagne. Elle accepte la proposition qui devient un départ définitif puisqu’elle ne reviendra à Vienne que pour un bref séjour longtemps après la fin de la guerre. Il est possible que cette spéciale sensibilité pour percevoir le danger les ait permis de prévoir que Vienne ne tarderait pas à être dominée par le nazisme. Ne pouvant partager avec personne cette décision, elle en parle à sa mère qui désapprouve l’idée et la menace de ne plus l’aider économiquement. Sa mère n’imaginait peut-être pas que l’émigration serait peu de temps après l’unique issue pour beaucoup de familles.
De cette époque de sa vie, Marie se souvient d’un rêve récurrent qui permet d’illustrer clairement comment alternent, dans un processus migratoire, la peur de l’inconnu et le soulagement de se sentir sain et sauf :
« Je rêvais tout le temps que je traversais les Pyrénées à mule, aller-retour, aller-retour. » [5]
L’expérience de l’euphorie politique, de l’égalité entre hommes et femmes et le fait de ne pas avoir à se cacher pour exprimer ses idées politiques et sociales, lui permettent de vivre cette période espagnole comme « la plus heureuse et tranquille » parmi tous ses exils.
« Nous avons atterri en Espagne sans comprendre très bien ce qui se passait. Je n’ai jamais vu une ville aussi gaie, si pleine de musique et d’enthousiasme. » [6]
Plus tard, c’est la réussite du nazisme en Europe et à la fin de l’année 1939, Marie est en Uruguay. Heureusement, cette migration a inclus ses parents et sa sœur. Mais, ils subissent le premier impact dans leur condition d’étrangers à peine arrivés : on avait promis à Marie que son mari, aussi bien qu’elle, pourraient exercer la médecine en Uruguay. Pourtant, quand ils s’installent dans ce pays, ils constatent qu’ils ne peuvent pas travailler sans valider leur diplôme, ce qui implique des années de préparation et d’étude.
Ainsi, cette jeune femme de 28 ans, qui arrivait à son lycée viennois enveloppée dans un manteau de fourrure et emmenée par son chauffeur en voiture est obligée, pour survivre dans ce pays lointain et subvenir aux besoins de sa famille, à cuisiner pour d’autres exilés qui, de même qu’eux, subissent l’énorme douleur d’une migration forcée.
Quand on vit une expérience traumatique semblable à celle de Marie Langer, il faut élaborer de nouveau nos propres points de repère. Dans plusieurs cas, la sortie du pays d’origine et le voyage étaient déjà des situations absolument nouvelles qui défiaient l’équilibre psychique. En plus, la coupure des supports d’identité avec le groupe familial et social du pays d’origine faisait perdre un cadre d’appui significatif. À cela, il fallait ajouter la méconnaissance de la langue. Heureusement, Marie et son mari avaient eu la chance d’apprendre l’espagnol. Pourtant, le reste de la famille n’a pas eu la même chance, ce qui limitait l’adaptation initiale. Sa mère a installé une pension à Montevideo et sa sœur a réussi à transformer son passe-temps viennois en une profession, devenant la première femme chauffeur d’Uruguay.
Ces quelques renseignements servent à illustrer comment l’immigré fait de son mieux pour s’adapter à une situation à laquelle il n’est pas toujours préparé.
Il est soumis à des conciliations et à des accommodements qui le mènent à incorporer des habitudes et des valeurs nouvelles, une autre langue, une autre façon d’élever ses enfants au détriment de tout ce qu’il apporte de son pays d’origine. Il est presque obligé à faire face, consciemment ou inconsciemment à un conflit de fidélités. S’il s’adapte complètement, il trahira ses racines, il perdra les liens généalogiques qui soutiennent sa filiation à une famille et à une culture déterminée. S’il garde les paramètres de sa propre culture tout en refusant ce qui est nouveau, il risque d’être marginalisé dans le pays où il s’est installé.
Un événement fortuit met Marie de nouveau en contact avec la psychanalyse : elle est invitée à faire une conférence à Montevideo sur la psychanalyse et le marxisme. Elle reprend ainsi une activité qu’elle croyait oubliée.
Marie, accompagnant son mari qui trouve de meilleures chances de travail à Buenos Aires [7] se met en contact avec un groupe d’intellectuels et de médecins qui sont profondément intéressés à la psychanalyse.
Son arrivée et son accréditation postérieure a permis au groupe de constituer l’Association Psychanalytique Argentine, reconnue par l’Association Internationale. Dans le groupe fondateur, 5 étaient étrangers ou enfants d’étrangers. Marie était l’unique femme, la plus jeune, 32 ans, et la seule exilée de guerre sans possibilités de valider de nouveau son diplôme de médecin.
« Un autre aspect qui ne me favorise pas est celui qui concerne mon exil. Je suis arrivée en Argentine avec une formation précaire [8] et pratiquement sans le sou. Tant que je n’ai pas pu faire valider de nouveau mon diplôme, ce qui est arrivé bien plus tard mon arrivée à Buenos Aires, j’ai dû me taire plusieurs fois. Mais je ne me suis pas toujours tue et nous avons eu beaucoup de conflits au cours desquels le fantôme de la clandestinité de mon cabinet était toujours présent. J’ai acquis la nationalité argentine après la guerre, et même si pour des raisons politiques on peut annuler cette nationalité à un étranger, je me sentais déjà une citoyenne argentine. Quand en 1959 (à l’âge de 49 ans) j’ai réussi à faire valider de nouveau mon diplôme de médecin à Mendoza, j’ai acquis la pleine légalité avec la possibilité d’être la présidente de l’Association... J’aimerais une fois parler de ce que sont les conséquences de l’exil, j’étais une citoyenne de deuxième classe ». [9]
Quelques années s’écoulent où les intérêts sociaux et politiques semblent endormis.
À cette époque-là, les responsabilités inhérentes au développement de la famille, la menace de se sentir marginalisée dans sa condition d’étrangère sans le diplôme qui l’habilite pour exercer la médecine, le fait d’être femme et en plus, de gauche, rendaient plus grave la sensation d’exclusion, si fréquente dans ce type de migrations. Pour pouvoir surmonter cette situation, elle a fait appel à une double exigence : d’un côté, elle a été le plus réservée possible par rapport à la manifestation de ses idées marxistes; de l’autre, elle s’est consacrée entièrement au travail clinique, didactique et institutionnel.
« Mais la guerre terminée, il y a eu une coupure : effectivement, pendant plusieurs décennies, j’ai centré mon dévouement et ma fidélité non sur la politique mais sur une « militance » institutionnelle-analytique, sans pour autant rompre complètement les liens avec la gauche. » [10]
C’est pendant cette période-là, de 1944 à 1971, qu’elle accumule une nombreuse production écrite. J’ai compté presque 40 ouvrages parmi lesquels je tiens à mentionner son texte plus connu : « Maternité et Sexe ».
Avec G. Grimberg et E. Rodrigué elle écrit Psicoterapia de Grupo et avec R. Sterba, elle publie Teoría Psicoanalítica de la Libido et son Aporte Kleiniano, (Éd. Horme, 1966).
Pourtant, pendant cette période, elle a été accusée de moraliste, rigide et égocentrique parce qu’elle ne partageait pas une certaine manie élitiste qui régnait dans la communauté psychanalytique de Buenos Aires, qui avait gagné un prestige solide. Il suffit de mentionner, pour illustrer cela, qu’il y avait des listes « d’attente » de 5 ou 6 ans pour accéder à une analyse didactique. En plus, l’Association Psychanalytique Argentine était devenue un centre important qui recevait des candidats de Mexique, Brésil et Uruguay désireux de recevoir la formation analytique.
Il faut mentionner de façon spéciale les contes de science-fiction de Marie Langer; la création littéraire sera une espèce de voie ouverte à travers laquelle elle pourra exprimer ses idées et sentiments les plus intimes par rapport à la problématique de la discrimination :
« Je crois que tous les psychiatres et psychanalystes sommes d’accord que la souffrance moderne de l’« homme civilisé », riche de sensibilité n’est pas associée au domaine sexuel même si celui-ci est souvent atteint après, mais au domaine des sentiments; la réalité impose un barrage affectif... Pouvez-vous imaginer un parachutiste abandonné dans le territoire ennemi, un Juif dans un camp de concentration, un cosmonaute dans l’immense solitude de l’espace qui gardent intacte leur sensibilité sans subir les effets de la psychose ? Ce qui peut aider l’homme à garder sa lucidité, c’est un barrage absolu de ses sentiments ou bien une profonde foi en l’humanité et sa cause, mais cette capacité n’est pas trop fréquente. Et même ainsi, il devra acquérir une bonne capacité d’indifférence pour se défendre au niveau psychologique et pouvoir trouver ou maintenir l’activité que sa cause lui exige ». [11]
Heureusement pour nous, Marie a pu s’appuyer sur sa profonde conviction et foi en l’humanité.
 
TROISIÈME PÉRIODE : 1967 - 1985
 
 
Tout ce qui, pendant sa jeunesse, a poussé Marie vers la militance politique, est réapparu avec la force d’un événement survenu par hasard et qui changerait la direction de sa vie.
En 1966, sa fille l’invite à participer à un hommage aux survivants qui avaient collaboré avec les Brigades Internationales pendant la Guerre Civile Espagnole.
« J’ai pensé que c’était le retour, j’ai pensé que je retournais à l’endroit que j’avais quitté. J’y ai pensé toute la nuit. Le lendemain, j’ai accepté... « Cette décision a marqué le début de mon retour à la politique ». [12]
À cette époque-là, de 1964 à 1974, Buenos Aires, comme la Vienne des années 20, était un centre d’activité politique intense. Un groupe de jeunes analystes a créé un mouvement qui a donné naissance à « Plataforma » et « Documento », précipitant la rupture avec l’institutionnalisation de la psychanalyse, telle qu’elle était structurée par l’Association PsychanalytiqueArgentine.
Marie Langer s’identifie à ces psychiatres et psychologues qui essayaient de modifier les structures de la pratique de la santé mentale, sensibilisés au contexte social et politique et qui lui faisaient rappeler sa propre posture face à la structure institutionnelle viennoise.
Probablement, elle s’est reconnue elle-même quand elle dirigeait Sterba, entre autres, se trouvant dans la même impasse qu’en 1936 : la psychanalyse ou la politique.
Ainsi, comme avant, la même opposition se répétait : d’un côté, le groupe des vieux analystes dont elle faisait partie et de l’autre, les jeunes, enthousiastes et voulant organiser quelque chose qui ressemble aux Polycliniques ou les Ambulatoires Psychanalytiques de Berlin et Vienne.
Dans ce sens, elle oriente son travail de recherche vers l’activité groupale, tâche qu’elle concrétise lors de la création, avec d’autres collègues, de l’Association Argentine de Psychothérapie de Groupe, ayant le but de récupérer l’esprit des premiers instituts psychanalytiques et les Polycliniques.
Au-delà de la présence silencieuse de l’expérience traumatisante, j’imagine l’effort qu’elle a dû faire pour prêter toute sa capacité de symbolisation au besoin de récupérer les traces de la perte lors de son exil. C’était, je crois, l’unique chance de changer son histoire.
Elle a pris le défi lié à son passé et, cohérente avec son intégrité éthique, elle a choisi, à partir de ce moment-là, l’option d’une psychanalyse qui ne s’oppose pas à ses idéaux politiques. [13] Pour cela, elle décide de démissionner à son poste de Membre Enseignant de l’Association Psychanalytique.
Voilà comment, entourée des jeunes membres de « Plataforma » et « Document », travaillant à la Fédération Argentine de Psychiatres, elle se permet pour la première fois dans son exil argentin de déployer avec intensité toute l’énergie de ses intérêts politiques et sociaux qu’elle avait retenue les dernières années.
Dans cette période, je m’arrête un moment pour analyser une circonstance particulièrement significative. En 1971, on organise le Congrès International à Vienne, pour la première fois après la guerre. Pour Marie, comme d’ailleurs pour tant d’autres analystes viennois (Anna Freud, par exemple), le fait de retourner à la ville qui les avait expulsés 33 ans avant, avait une connotation spéciale. À cette occasion, elle décide de présenter un travail appelé « Psychanalyse et/ou révolution sociale ». Avait-elle besoin, peut-être, de fermer dans sa ville la brèche entre ses deux passions, la psychanalyse et le marxisme trouvant l’approbation tardive de ses maîtres analystes ?
Dans ce travail, elle fait un parallélisme entre la Vienne des années 30 et la situation argentine des années 70. Elle se rappelle son virage à gauche au cours d’énorme meeting où elle écoute Hitler et elle dit :
« J’ai trouvé absurde me rendre sans me battre. [14]
« Puisque je parle de mon expérience, je devrai parler de la longue période pendant laquelle j’ai choisi l’analyse. En analysant à présent ma décision, je trouve des raisons très personnelles et d’autres probablement communes à beaucoup de gens parmi nous, ceux qui avions émigré. Nous avons dû refaire notre position, pendant un certain moment nous avons manqué de diplôme national qui nous permette de travailler légalement, nous n’étions pas sûrs et nous nous sentions étranges dans ce nouveau pays. Nous ne connaissions pas assez son histoire ni sa structure politique, notre accent révélait que nous étions étrangers. Nous en avions assez de lutter et nous avions très peur ». [15]
« Mais j’ai choisi la solution la plus facile : accepter, en échange de mon idéologie, une Weltensdaung psychanalytique, même si celle-ci, selon Freud, n’existe pas en tant que telle. On ne peut pas nier que Freud avait raison ».
Elle termine ainsi :
« Pour que notre science puisse survivre dans la nouvelle société qui approche et pour qu’elle puisse contribuer à aider dans ce qui arrive dans un autre domaine, cette fois-ci nous ne renoncerons ni au marxisme ni à la psychanalyse ».
« J’ai arrêté de lire. D’abord le silence... J ’ai appris qu’on ne perd pas seulement dans une rupture, on y gagne aussi. » [16]
Dans son autobiographie elle dit :
« Nous sommes psychanalystes et nous trouvons importante la psychanalyse. Nous avons constaté qu’elle sert pour que l’homme se connaisse lui-même mieux et qu’il connaisse mieux l’autre, pour qu’il se mente moins ».
Ce sont des années intenses où l’on peut surmonter la rupture dans la transmission entre la génération des années 30 en Europe et la génération des 70 en Amérique; Marie rompt le silence et se permet la continuité d’une lutte vitale pour elle; mais elle est à nouveau obligée de partir.
En 1974 éclate la persécution politique plus dramatique de l’histoire argentine du XXe siècle. Le danger de « disparaître » (euphémisme avec lequel on faisait allusion à la torture et à l’assassinat des militants et opposants au régime), l’oblige, plus en raison d’une décision familiale que par sa propre volonté, à reprendre le chemin de l’exil.
Cette migration n’est pas facile non plus et avec ses mots elle nous rappelle la douleur et la culpabilité de ceux qui sauvent leur vie en s’exilant.
«... j’ai appris que j’étais dans la liste de la triple « A ». Je suis partie, mais pendant longtemps je me suis sentie coupable et j’avais honte de ne pas être restée pour terminer ma mission. » [17]
Elle choisit le Mexique où habite sa fille aînée. Depuis ce moment-là jusqu’à sa mort, elle développe une intense activité et elle réussit à lier ses grands intérêts, la psychanalyse et le marxisme. Il est vraiment émouvant qu’elle ait pu concrétiser son rêve précisément au Mexique puisque c’est le premier pays qu’elle a choisi quand ils quittaient l’Europe en 1939 :
« Quand nous avons appris que Lázaro Cárdenas avait ouvert le Mexique à tous les réfugiés politiques et raciaux, je me suis réveillée de ma dépression. On va partir à zéro, j’ai dit à Max...
Quand nous avons débarqué en Uruguay, il nous a suffi de présenter le visa mexicain que nous avions demandé dès l’Europe. » [18]
 
MOTS EN GUISE DE CONCLUSION
 
 
La migration est donc un événement subjectif à plusieurs sens. La synchronie entre le dehors et le dedans propre au pays d’origine se transforme. Pour celui qui arrive au nouveau pays, la condition d’étranger l’accompagnera pour longtemps jusqu’à ce qu’il puisse récupérer l’harmonie.
Entre le pays d’origine et le pays d’adoption on tisse des liens. Si ces liens sont transmis par des voies historiques des héros et des pionniers, ils rendent possible la continuité générationnelle.
Dans ce sens, la transmission de l’histoire des psychanalystes pionniers dans nos pays est une façon de garder ce souvenir, de retrouver le passé tout en voyant les éléments qui constituent la chaîne générationnelle.
Je me demande si savoir d’où nous venons tout en créant des liens avec les générations pionnières qui ont subi l’exil, analyser les circonstances du passé et du présent, entre le pays qui expulse et celui qui accueille, s’approprier nos racines, nous permettra, peut-être, de construire un avenir de la psychanalyse qui limite les répétitions institutionnelles.
En ce qui concerne le nazisme, pour l’histoire de la psychanalyse, ce mouvement a signifié une coupure dont nous considérons ses effets dans cette rencontre et les péripéties de l’exil des analystes viennois comme Marie Langer nous permettent de reconstruire notre propre histoire comme analystes latinoaméricains.
Quand Marie Langer est arrivée à Buenos Aires, l’Amérique était le refuge pour les Européens qui s’échappaient du nazisme. Aujourd’hui, par contre, nos pays voient en Europe la possibilité de l’épanouissement personnel.
Il y a une migration de retour après un idéal difficile à atteindre. Dans plusieurs cas, elle devient une répétition non élaborée des antérieures et, très probablement, une expérience traumatique qui s’ajoute au déracinement et au sentiment d’« expatriés » qui accompagne les immigrés.
Même si quand – selon Julia Kristeva – nous provenons tous d’une terre inconnue et nous continuons à être attachés par mille liens énigmatiques à notre patrie inconsciente. « Inquiétant, l’étranger est en nous-mêmes, nous sommes nos propres étrangers, nous sommes des êtres divisés ». [19]
 
ÉPILOGUE
 
 
On m’a dit : on se voit chez Mimi mercredi à 6 heures du soir. J’ai demandé, incrédule : quelle Mimi, Marie Langer ? Oui.
En juin 1977, j’étais au Mexique avec beaucoup d’Argentins, Chiliens et Uruguayens. J’essayais d’affronter une migration forcée à cause des conditions politiques en Amérique du Sud.
En raison de la répression organisée par le gouvernement militaire de mon pays, l’Argentine, le manque d’information sur le sort de beaucoup d’intellectuels, scientifiques et psychanalystes était total. De là, mon étonnement quand j’ai appris que Marie Langer était à Mexico, comme tant d’autres dont quelques-uns partagent cette rencontre.
Installée depuis quelques années dans une belle maison qui traduisait l’esprit chaleureux de sa propriétaire, Mimi avait transformé ce coin de la ville en un refuge solidaire pour tous ceux qui venaient de Buenos Aires, Córdoba, Montevideo, Santiago de Chile.
Un jour par semaine, elle réunissait tous les analystes pour faire ce qu’elle appelait le Contrôle. Ils travaillaient sur le matériel des analysants qui se rendaient à un service qui dépendait de l’Université Nationale Autonome de Mexico. Mais en plus, cela nous permettait de rétablir les liens professionnels et sociaux momentanément perdus après le changement de pays. On redevenait psychanalystes. Nous établissions des liens de soutien, on reprenait les amitiés perdues, on pouvait connaître les caractéristiques particulières du milieu et de la culture mexicains, les tournures du langage, la pratique clinique.
De ces réunions, j’ai gardé un souvenir qui est resté pendant ces 23 ans écoulés : celui qui évoque le bruit des sirènes provenant de la rue. Cela faisait peur au groupe, qui restait silencieux après avoir interrompu la discussion. Mimi nous rassurait gentiment : « c’est une ambulance. Ne vous inquiétez pas. Ici, la sirène de la police est différente. »
Ainsi, elle imposait le critère de la réalité : elle rappelait ceux qui avaient échappé de la répression policière qu’ils étaient sains et saufs. Mais en même temps, elle soulignait que c’était un autre pays, mettant en contexte l’expérience migratoire. La gentillesse affectueuse de son style simple et naturel réussissait son objectif et on retournait au travail.
Marie reste mon modèle; il est possible d’offrir des mots à la muette présence de l’expérience traumatique, tout en liant le présent au passé, en le transformant en souvenir qui peut dissoudre la douleur de la perte.
Ce que j’ai écrit est le témoin de ma dette envers Marie lors de ces rencontres : donner un sens plein à l’éthique de l’analyste jusqu’au point où chacun puisse la défendre.
 
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NOTES
 
[1]Langer M., del Palacio J., Grimberg E., Memoria, Historia y Diálogo Psicoanalítico, Folios Ed., México, 1981, p. 36.
[2]Id., ibid, p. 43.
[3]Id., ibid, p. 44.
[4]Langer M., El analizando del 2000. Rev. Arg. de Psicoanalítico. Tomo XXV, n° 3/4,1968, p. 629.
[5]Langer, id., ibid., p. 60.
[6]Langer, id., ibid., p. 60.
[7]Cette migration n’est pas approfondie dans ce travail.
[8]N. B. : Elle a été critiquée parce qu’elle n’avait pas terminé sa formation à l’Institut Psychanalytique Autrichien, ce qui met en évidence qu’on ignorait la réalité qu’on vivait entre 1937 et 1939. Freud a dû émigrer à Londres en 1938 et en 1939 beaucoup d’analystes qui sont restés à Vienne sont morts dans des camps de concentration. Si elle y était restée terminer ses études, elle aurait eu le même sort.
[9]Langer, Id., ibid., p. 82.
[10]Langer, Id., ibid., p. 79.
[11]Goligorsky et Langer, Ciencia ficción. Ed. Paidós, 1969. Buenos Aires. P. 147.
[12]Langer, Id., ibid., p. 87.
[13]De nos jours, cette position dans la vie est appelée utopie.
[14]Langer, Id., ibid., p. 130.
[15]Langer M., Psicoanalisis y/o Revolución Social. Cuestionamos I Ed. Granica. Buenos Aires, 1972, p. 133.
[16]Langer M., Id., ibid., p. 105.
[17]Langer M., Id., ibid., p. 122.
[18]Langer M., Id., ibid., p. 69.
[19]Kristeva J., Étrangers à Nous-Mêmes. Paris. Fayard, p. 268.
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[1]
Langer M., del Palacio J., Grimberg E., Memoria, Historia y...
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[2]
Id., ibid, p. 43. Suite de la note...
[3]
Id., ibid, p. 44. Suite de la note...
[4]
Langer M., El analizando del 2000. Rev. Arg. de Psicoanalít...
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[5]
Langer, id., ibid., p. 60. Suite de la note...
[6]
Langer, id., ibid., p. 60. Suite de la note...
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Cette migration n’est pas approfondie dans ce travail. Suite de la note...
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N. B. : Elle a été critiquée parce qu’elle n’avait pas term...
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Langer, Id., ibid., p. 82. Suite de la note...
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Langer, Id., ibid., p. 79. Suite de la note...
[11]
Goligorsky et Langer, Ciencia ficción. Ed. Paidós, 1969. Bu...
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Langer, Id., ibid., p. 87. Suite de la note...
[13]
De nos jours, cette position dans la vie est appelée utopie...
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Langer, Id., ibid., p. 130. Suite de la note...
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Langer M., Psicoanalisis y/o Revolución Social. Cuestionamo...
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Langer M., Id., ibid., p. 105. Suite de la note...
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Langer M., Id., ibid., p. 122. Suite de la note...
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Langer M., Id., ibid., p. 69. Suite de la note...
[19]
Kristeva J., Étrangers à Nous-Mêmes. Paris. Fayard, p. 268. Suite de la note...