2002
TOPIQUE
Adnan Houbballah : de l’exil d’un psychanalyste à une psychanalyse de l’exil
[*]
Thamy Ayouch
Assistant Moniteur NormalienÉcole Doctorale « Recherches en Psychanalyse » Université Paris 7 - Denis Diderot 20 rue St Sauveur 75002 Paris
Dans ses ouvrages Le Virus de la violence et Destin du traumatisme, le
Docteur Adnan Houbballah développe une lecture psychanalytique de la guerre civile et
des névroses traumatiques qu’elle provoque. Si c’est son expérience effective de l’exil à
Paris qui l’amène à se pencher sur ces thèmes, c’est en outre une attitude toute psychanalytique qui fait de son acte d’écriture le pendant de son exil. Remaniement structurel d’un
moment traumatique, l’écrit analytique se révèle ici tentative d’historisation secondaire
d’un Réel manqué refusant toute inscription symbolique.Mots-clés :
Exil, Traumatisme, Écriture analytique, Violence, Réel.
Doctor Adnan Houbballah develops a psychoanalytical reading of civil
war and traumatic neurosis in his books Le Virus de la violence and Destin du traumatisme.
His exile in Paris decisively determined his interest in these themes. Furthermore, in an
utterly psychoanalytical attitude, his writing and his exile make a pair. A structural reworking
of a traumatic moment, analytical writing appears as an attempt to rehistorize a missed
Real which cannot be submitted to any Symbolic inscription.Keywords :
Exile, Traumatism, Analytical writing, Violence, Real.
Durant plusieurs années, le docteur Adnan Houbballah s’exile en France.
Exil singulier, dans un pays qu’il connaissait déjà, et où il reste bien que ses
raisons ne soient plus d’actualité; immobilisation d’une libre circulation entre
Beyrouth et Paris. C’est en effet dans le cadre d’un constant échange culturel
entre le Liban et la France, que l’exil de Adnan Houbballah intervient comme
une fixation. Né et ayant vécu de nombreuses années à Beyrouth, Adnan
Houbballah vient effectuer son internat à l’Hôpital de Marseille, où il rencontre
la psychanalyse par la psychosomatique (sur laquelle porte sa thèse qui obtient
le prix des thèses à Marseille en 1969). Son analyse personnelle entamée en
français à Marseille est poursuivie en arabe à Paris pour, dit-il, accéder au signifiant arabe; puis il commence son contrôle avec Jacques Lacan. Ses études
achevées en France en 1973, il retourne au Liban, où il fonde avec Adel Akl et
Mounir Chamoun la Société Libanaise de Psychanalyse, en 1980. C’est l’époque
de constants allers-retours entre Beyrouth et Paris : neuropsychiatre et psychanalyste à Beyrouth, il continue son contrôle avec Lacan jusqu’à la mort de
celui-ci. L’exil intervient alors. Contraint de partir du Liban en 1987, il ne peut
y revenir qu’après la fin de la guerre, à partir de 1991. Son cabinet resté inoccupé
est alors rouvert. Résidant toujours à Paris, il recouvre sa libre circulation entre
Paris en Beyrouth, dans des allers-retours de plus en plus fréquents, lui
permettant de concilier ses fonctions de psychiatre psychanalyste dans les deux
villes, d’exercer comme Professeur en psychopathologie clinique à l’Université
libanaise, de restructurer la Société Libanaise de Psychanalyse, et de fonder un
Centre arabe de recherches psychanalytiques et psychopathologiques. Quatre
ans d’exil véritable, immobilisation forcée pendant laquelle les rapports entre
les deux cultures de Adnan Houbballah et sa position d’analyste sont minutieusement pensés. Plusieurs articles, un ouvrage en arabe (La psychanalyse de
Freud à Lacan) et deux ouvrages en français en résultent : Le Virus de la
Violence. La guerre civile est en chacun de nous (publié chez Albin Michel en
1996) et Destin du traumatisme. Comment faire son deuil (édité chez Hachette
en 1998), tribu d’une dette analytique qu’il ressent envers le Liban et la France.
Traumatisme et violence au centre de son œuvre analytique posent la question
de l’influence de l’exil sur celle-ci. Il semble alors judicieux de montrer dans
cette communication l’articulation entre son expérience personnelle de l’exil
et les conséquences de celle-ci sur sa théorisation et sa pratique de l’analyse.
C’est véritablement comme psychanalyste et seulement après de nombreuses
années d’exercice en pleine guerre civile au Liban, que Adnan Houbballah
s’exile. Cet exil psychanalytique est évoqué dans la partie « L’exil n’est pas un
choix », au sixième chapitre (« Rupture, exil et traumatisme ») de son ouvrage
Le Virus de la violence. L’exil semble s’être imposé lors d’un point de non-retour, moment de bascule entre une période où il travaille sans craindre le
danger ni se sentir menacé, où il ressent l’utilité de sa présence et l’aide qu’il
peut apporter à des patients en détresse, d’une part, et l’impossibilité de travailler
dans la crainte d’être attaqué à tout moment d’autre part. Adnan Houbballah
avait en effet déjà décliné le départ en 1982, lors de l’intensification de la guerre
civile libanaise marquée par l’invasion des troupes israéliennes. Evoquant la
menace de mort de l’inscription trouvée en 1987 dans son ascenseur « Si le
docteur Houbballah ne me soigne pas, je le tue », il en fait l’instant d’assomption
d’une réalité qui finit par l’effrayer, et en déduit l’impossibilité du travail d’analyste en l’absence d’un Etat de droit. Arrive un moment où la violence ambiante
compromet toute distinction entre « la peur d’un danger extérieur et l’angoisse
subjective », comme il l’écrit à la page 196 de son ouvrage Le Virus de la
violence, ou l’affirme lors d’un des entretien qu’il nous accorde, en soulignant
qu’il a personnellement eu affaire aux miliciens. C’est un constat douloureux :
la terreur provoque chez l’analyste une « perte totale de sa liberté de pensée »,
entrave les associations libres indispensables à son travail, et ouvre la voie à la
réticence inconsciente. Si un tiers de la population libanaise à été confiné à
l’exil pour des raisons multiples, c’est pour Adnan Houbballah en tant qu’analyste que la décision est prise. « Céder sur sa liberté, c’est céder sur son désir,
ce qui ne peut engendrer que culpabilité et inhibition » (ibid.), écrit-il, et il
s’agit véritablement ici du désir d’analyser, désir de répéter avec les autres
l’acte inaugural de réécriture de son histoire dans une continuité.
Résumant la situation qu’il vit dans une alternative à trois membres
« accepter le risque, développer une névrose de guerre, ou partir », il accepte
toutefois le risque durant douze ans et ne décide de l’exil que dans la foudroyante
lucidité d’un kairos, ou moment opportun. Ce déchirement ontologique que
constitue l’exil serait alors assimilable à une formation de substitution, véritable
rupture avec un comportement habituel devenu impossible. C’est en effet la
dimension insupportable d’un exil tout d’abord interne, qui précipite la décision
de l’exil géographique. Comme il l’écrit dans son ouvrage Destin du traumatisme, un citoyen en situation de guerre civile est doublement exilé : de son
pays, en ce qu’il ne se reconnaît plus comme conforme à l’image du combattant,
mais aussi de lui-même, dépossédé qu’il est de toutes les valeurs auxquelles il
croyait auparavant. Le désordre social et la déliaison externe se répercutent
dans sa structure subjective : le Socius, et partant, le grand Autre le condamnent
à une discontinuité dans laquelle il ne peut plus s’insérer. Et c’est encore une
fois en tant qu’analyste que Adnan Houbballah ressent cet exil interne provoquant l’exil géographique. Dans ce contexte d’effondrement total de la Loi du
Nom du Père, il n’existe plus aucune instance de l’autorité pour appuyer le
champ de sa pratique. Effroyable solitude du seul analyste de Beyrouth Ouest,
qui n’est plus chez lui, ne trouve plus ses repères symboliques, n’a plus de
pairs. Lorsque le discours social est devenu complètement étranger au discours
analytique, Adnan Houbballah n’a eu d’autre choix que de retrouver ses
références analytiques à Paris.
L’installation à Paris est alors difficile, en 1987, et, confronté au traumatisme
il en effectue une lecture toute psychanalytique, allant du particulier de son
traumatisme de la perte d’objet – perte de la patrie – à un universel analytique.
Inversion propre à l’accomplissement d’un travail d’élaboration, la terre d’exil
devient terre de désir, et le sujet n’ayant plus rien à perdre, le désir émerge
dans sa nudité, trouve un lieu où se faire entendre là où, dans le pays d’origine,
il était refusé. Dans son entretien, Adnan Houbballah évoque Freud exilé en
Angleterre qui, malgré l’aggravation de son cancer et les nombreuses pressions
dont il fait l’objet, publie le Moïse dont il fait son testament. C’est pour le
docteur Houbballah aussi l’exil comme exil de psychanalyste, qui détermine
son écriture analytique et sa pratique clinique.
Si l’exil n’est pas le sujet central des ouvrages de Adnan Houbballah, il
semble en revanche se dresser derrière les autres, tel un signifiant auquel ils renvoient tous. Adnan Houbballah s’emploie à produire toute une étude de la guerre
civile, de la violence déchaînée hors refoulement, et du traumatisme. Il situe
la théorisation analytique dans une double position : si d’une part il définit le
discours analytique lui-même comme discours exilé, et a fortiori dans la cas
des psychanalystes arabes, il souligne par ailleurs que la violence n’y est pas
un concept central, traité pour lui-même et dans un sens non figuré. La psychanalyse, affirme Adnan Houbballah, est essentiellement en exil : c’est un discours
déplacé de son milieu d’émergence, cadre scientifique thermodynamique du
XIXe siècle, une énonciation transversale qui ne s’insère dans aucun discours
dominant. C’est à partir de cette situation d’exil de la psychanalyse que le
docteur Houbballah pense son implication encore moindre dans la culture arabe.
Dans son article « Liban : une expérience rare dans le monde arabe » (paru dans
le numéro 47 de la revue Cultures en mouvement, consacré à la psychanalyse
dans le monde, mai 2002), il évoque l’interrogation que lui adresse Lacan lors
d’un contrôle en 1978 : « Je me demande si la psychanalyse est possible au
Liban ». Par-delà la situation propre au Liban d’une guerre civile où la psychanalyse ne peut s’appuyer dans sa mise en acte sur le fondement de la loi, c’est
le retard de l’implantation de la psychanalyse dans le monde arabe qui est ici
pointé. Malgré l’expérience égyptienne des années cinquante, d’illustres psychanalystes comme M. Ziaor, M. Safouan, S. Ali, I. Ramzi furent contraints
d’émigrer dans les pays occidentaux pour continuer à exercer. C’est ici, comme
dans bien des pays, l’instauration d’un régime dictatorial qui compromet
l’exercice de la psychanalyse dans son droit au secret professionnel et sa liberté
de penser. En outre, le discours religieux, devenu totalitaire, ne permet le
développement d’aucune pensée qui échappe à sa maîtrise, il exige une
soumission totale à sa propre référence, et n’accepte aucun discours hétérogène.
Hormis ces raisons politiques, intervient également la dimension culturelle
d’une pensée arabo-islamique non préparée à accueillir la pensée analytique à
l’époque fondée sur la théorie de l’ego. Dans le monde arabo-musulman, comme
il le précise dans Le Virus de la violence (p. 215), ce n’est pas le Je, mais le Nous
communautaire qui détermine l’énonciation. Le monde psychologique arabomusulman n’est pas centré sur l’ego, mais sur le concept communautaire
d’Oummah, probablement étymologiquement rattaché à Oum (mère). Certains
concepts lacaniens (le rapport au grandAutre par exemple) apparaissent ainsi
plus propres à saisir dans un seul mouvement le lien du sujet à la communauté
sociale.
Mais ce discours analytique exilé de droit ne finit par produire, chez Adnan
Houbballah, une réflexion précise sur la violence que lorsqu’il se retrouve exilé
de fait. Son ouvrage Le Virus de la violence allègue, dans son étude de la guerre
civile libanaise, un refus des discours politique, militaire, historique ou religieux
d’explication de la guerre, pour leur substituer un discours analytique auquel
soumettre ce Réel. Effectuant une lecture psychanalytique de la guerre civile,
il montre comment la violence humaine résulte d’un dérèglement du
Symbolique, provoquant alors un retour du refoulé originaire. Reprenant le
modèle freudien de la horde primitive, il met au fondement de la guerre civile
(harb ahlieh en arabe, i.e. guerre familiale) le meurtre du père mythique symbolique et la lutte fratricide des frères, la place du père demeurant impossible à
remplir. La « frérocité » est alors sanglante, et cette haine à l’état pur provient
d’une régression au premier stade de morcellement archaïque, stade du miroir
où l’autre est avant tout rival dans une captation imaginaire. Il n’y a plus de
place symbolisable pour la moindre intervention, tout l’ordre symbolique destiné
à régler les rapports entre les hommes s’effondre, laissant échapper un Réel qui
devient ravageur. C’est cette intervention brutale du Réel à travers la guerre qui
produit une désintégration pulsionnelle. La névrose traumatique est rattachée
par A. Houbballah dans ses deux ouvrages à l’effet de surprise de l’événement
qui s’impose au Moi : effraction, cassure, trou dans le Réel, et effraction des
forces pulsionnelles dans le Moi sans médiation symbolique. À côté du concept
freudien de traumatisme amnésique, A. Houbballah propose celui de traumatisme hypermnésique, où le facteur traumatogène demeure présent dans le
conscient, et ne cesse de se répéter au point d’entraver l’activité du sujet. Dans
le traumatisme, l’acte, resté non-sens, ne peut s’inscrire nulle part, la chaîne
signifiante est suspendue, et le statut du sujet parlant évacué. L’effet du choc
et l’état du sujet demeurent insaisissables, hors temps, et le Réel, résistant à toute
symbolisation, ne cesse de se répéter, faute de pouvoir réintégrer la chaîne
signifiante. C’est là la théorisation freudienne de la compulsion de répétition
(telle qu’elle apparaît dans « Au-delà du principe de plaisir »), et sa relecture
par Lacan dans le deuxième livre du Séminaire où sont dégagés les concepts
de Tuché et Automaton, que A. Houbballah applique ici au traumatisme de la
guerre civile. L’idéologie de la psychanalyse, affirme-t-il dans Destin du traumatisme, repose sur le concept de traumatisme : le Réel se révèle toujours plus tard,
et le fantasme, à l’origine de la répétition, a pour fonction d’amener le sujet au
bord de cette béance où le Réel est à chaque fois raté.
C’est l’exil, comme culmination d’un long traumatisme vécu pendant la
guerre civile, qui pousse A. Houbballah à chercher à comprendre analytiquement
ces phénomènes. Il n’hésite pas à mettre son expérience de la terre d’exil au
fondement d’une quête de sens. La cause de son exil – la guerre civile, entraînant
la menace de sa personne et l’impossibilité de son travail comme analyste – est
également cause d’un travail théorique sur ces concepts. « L’analyse s’arrête
là où commence la violence », écrit-il dans le dernier chapitre du Virus de la
violence; dans le déchaînement de la haine et le dévoilement de la pulsion
destructrice, l’inconscient est à ciel ouvert, il n’a plus besoin du transfert pour
sa mise en acte, et le sujet devient agissant au lieu d’être parlant. L’exil apparaît
alors comme moyen de répondre aux conséquences subjectives du traumatisme, et de rétablir une continuité là où la rupture a éclaté. Par delà l’imminence
du danger physique et l’impossibilité du travail analytique à Beyrouth, l’exil
prend la forme, chez A. Houbballah d’une attitude toute psychanalytique. Il
s’agit de fuir la captation de l’Imaginaire qu’induit la violence fratricide de la
guerre civile, et de tenter, à travers la distanciation du départ, d’inclure le Réel
dans un Symbolique reconstruit, pour en pallier la rencontre manquée. Dans une
attitude toute psychanalytique, l’acte d’écriture analytique est alors le pendant
quasi obligé de l’exil. L’écrit théorique advient comme inscription symbolique
de cet impossible du Réel, tentative de maîtrise symbolique d’une expérience
de dérobement du sens. Les ouvrages de Adnan Houbballah, loin de se cantonner
à parler (même indirectement) de sa propre expérience, visent le remaniement
structurel d’un moment traumatique, et proposent, dans une attitude tout analytique, la réécriture de l’histoire par une historisation secondaire. Ils sont alors
une sorte de forme-sens : écrivant sur le fait qu’il faille, pour guérir le traumatisme, la réécriture symbolique d’un Réel refusant toute inscription, il joint, pour
ainsi dire, l’acte à la parole, en produisant ces ouvrages. Force est d’admettre
alors une grande adhérence entre la théorisation qu’il fait de la violence et du
traumatisme, et son acte même d’écriture psychanalytique. S’il n’y a pas de
métalangage, comme l’affirme Lacan, c’est toutefois ici une mise en abyme,
renvoyant au même Symbolique le contenu de sa théorisation et l’acte même
de production de cette théorisation. Son œuvre autorise alors une relecture de
son exil, intervenant seulement après douze années de guerre civile. De même
que le trauma agit après coup, dans la réactivation, par le réel, d’un réel antérieur
non symbolisé, c’est Nachträglich, et semble-t-il, tout d’un coup, qu’apparaît
pour le docteur Houbballah l’impossibilité de continuer à exercer comme
analyste, lorsqu’il est personnellement menacé de mort.
L’exil s’avère également déterminant quant à la pratique clinique du
docteur Houbballah. En contact avec une population d’exilés (bien qu’il se
refuse à limiter son exercice analytique à eux seuls), il développe une véritable
psychopathologie de l’exil. Espace et temporalité troublés que ceux de l’exilé :
situé, ou plutôt insitué dans le non-lieu de l’Etranger, entre familier et inconnu,
réel et imaginaire, expulsion et intégration. Envahi par un présent dont il ne
prend pas le rythme, il hésite entre passé et futur. La rupture temporelle qu’il
vit est similaire à celle du mélancolique : dans les termes d’un Binswanger
reprenant Husserl, ses protentions temporelles sont infiltrées de rétentions,
ses rétentions de protentions, et il n’a plus de présentation, condamné à la
sempiternelle répétition extra-temporelle. Son corps souffrant n’a d’autre
recours que de s’adresser à l’espace médical pour se faire reconnaître, dans
un statut de malade. Tout un champ psychopathologique s’ouvre devant l’exilé
et menace son équilibre précaire. Dans son ouvrage Le Virus de la violence,
Adnan Houbballah aborde les structures classiques de l’hystérie, la phobie,
l’obsession et la perversion pour dégager l’idée que la souffrance due à un
symptôme ne résulte pas seulement de la structure, mais, pour les exilés, de
la façon dont celle-ci se conforme aux exigences du Socius. La perte principale que connaît le sujet hystérique exilé n’est pas tant sa patrie que la scène
imaginaire où peut s’inscrire son corps. Étranger au concept que l’Autre du
pays d’accueil se fait de son corps, il ne cesse de répéter, d’un médecin à l’autre,
l’impossible identification à cette image. L’obsessionnel, lui, installé dans le
discours religieux de son pays d’origine, est confronté dans le pays d’accueil
à un système laïque le forçant à abandonner son système de défense religieux,
à opérer un choix délibéré dans tous ses actes, et à assumer un désir auquel
il n’a pas été préparé. Le phobique est confronté à un aménagement de
l’espace différent de celui de la communauté orientale où communiquent
constamment intérieur et extérieur. Il supporte alors mal la solitude auquel le
confine la société occidentale et développe toute une pathologie phobique
propre à sa structure, où il peut inverser sa claustrophobie et son agoraphobie,
ou passer à d’autres formes cliniques. Le pervers, enfin, libéré à l’étranger des
contraintes familiales, sociales et religieuses, s’autorise ce qu’il s’interdisait dans
son pays. Si pour des raisons sociales ou judiciaires il est alors mis en échec,
tout son édifice s’écroule et il se retrouve sans médiation entre la castration et
la mort.
C’est aussi une thérapeutique différente que A. Houbballah se voit contraint
de mettre en place au beau milieu de la guerre civile. Face au traumatisme et
à la violence, il a à se démarquer d’une pratique analytique orthodoxe. Le traumatisme est celui des faits accidentels (bombes, attentats, etc.), mais aussi de
l’ambiance de guerre, fantasme collectif qui défie la loi plaçant le sujet à la merci
de toute chose. Les patients qui s’adressent à lui au Liban viennent rarement
dans une demande d’analyse classique; ils ne peuvent supporter la passivité
d’une position couchée les livrant à la violence de leurs fantasmes. Il s’agit
alors, dans chaque cas, de chercher le point par où aborder le patient, d’éviter
l’approche directe de l’événement et des associations libres, de porter de l’intérêt
aux activités du sujet, de répondre à ses préoccupations, et de participer à son
travail d’élaboration. Adnan Houbballah suggère de partir du Réel, et de
« reconstruire non seulement l’événement, mais aussi la nouvelle conception
du sujet, de lui-même et du monde qui l’entoure » (Le Virus de la violence,
p. 73).
Cette variation thérapeutique joue un rôle dans sa pratique en France.
Exerçant à l’Hôpital de Jour Paul Simadon, au centre l’« Élan retrouvé », il
travaille avec des cas de pathologie urbaine présentant une perte d’objet. Il est
souvent sollicité pour traiter des patients ayant souffert de violence urbaine, ou
pour seconder des organismes humanitaires dans leur aide aux populations
victimes de guerre. Confronté à des patients ne demandant pas une analyse ou
l’ayant interrompue, en rupture quant à leurs objets de valeur, il les aide à
recouvrer une continuité, et rétablit parfois le cours d’une analyse.
Adnan Houbballah subordonne cette innovation thérapeutique à un rapport
tout particulier à l’orthodoxie qui se révèle en situation de guerre. Si, comme
il l’affirme lors d’un des entretiens qu’il nous accorde, le Surmoi analytique dont
héritent les psychanalystes fait de la pratique de leur analyste un modèle indépassable, voire un dogme, il est, lui, obligé de se démarquer de l’acquis de ses
douze ans de contrôle avec Lacan, placé devant le fait accompli de la violence
de la guerre qui ne permet plus d’orthodoxie analytique. C’est probablement
cette pratique autre, issue de son expérience de l’exil, qui lui fait dresser, au
dernier chapitre de son ouvrage Le Virus de la violence, un parallèle entre le
meurtre du père par la horde primitive conduisant à la guerre fratricide, et les
querelles entre écoles lacaniennes, une fois laissée vide la place du maître. Son
statut de psychanalyste en exil constituerait alors cette petite différence, lui
permettant d’inscrire la psychanalyse « non dans une filiation mais dans un
rapport au discours » (Le Virus de la violence, p. 263).
C’est déjà au Liban et pendant la guerre civile, que A. Houbballah se vit
comme psychanalyste en exil. La psychanalyse elle-même apparaît en exil
devant une situation qu’elle a peu traitée : son exercice dans un pays en état de
guerre. En résulte la tentative d’effectuer, plus qu’une psychanalyse du Symbolique, une paradoxale psychanalyse du Réel. « Le psychanalyste ne peut ignorer
le Réel en situation de guerre, affirme-t-il, celui-ci entre toujours brusquement
par la fenêtre », d’où la règle de laisser la porte de son cabinet ouverte au tout
venant... Son discours devenant isolé, A. Houbballah s’est vu contraint
d’inventer des moyens d’inspiration analytique pour continuer à exercer. En
outre, il revisite conceptuellement le trauma de guerre qu’unAbraham ou un
Ferenczi concevaient dans l’ombre de Freud, en le liant à son expérience de la
terre d’exil.
Double dette du psychanalyste exilé : envers le discours culturel qui l’a
constitué, et envers sa formation analytique, le désir de travail et de transmission qui s’ensuit. La situation de A. Houbballah confirme que l’exil, par la
confrontation entre deux univers du grand Autre, est susceptible d’éclairer
la psychanalyse à bien des égards, mais aussi qu’il n’y a probablement pas
d’exil de psychanalyste sans écriture analytique.
[*]
Communication prononcée en espagnol au IX
e Congrès de l’AIHP à Barcelone le 27 juillet
2002.