Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062997
200 pages

p. 89 à 93
doi: en cours

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no 80 2002/3

2002 TOPIQUE

Psychanalyste en exil, les éléments d’une histoire

Giancarlo Gramaglia Via Cardinal Massaia, 59 I-10147 Torino Italie
L’enquête sur Sigmund Freud et la Société psychanalytique de Vienne par la police fasciste italienne OVRA et les ministères italiens est un dossier de vingt-sept documents recueillis en quatre années. Les renseignements recueillis par les fonctionnaires sont faux et absurdes, mais en même temps fonctionnels à l’idéologie fasciste. Pourquoi Edoardo Weiss et Emilio Servadio ont fait demande à l’état totalitaire? Quand il manque les conditions mêmes de la pensée, il faut choisir. Et à 82 ans Freud choit la liberté.Mots-clés : Origines de la psychanalyse en Italie, Weiss Edoardo, Servadio Emilio, Enquêtes sur la psychanalyse, Faussetés sur la psychanalyse, Dictature, Fascisme, Mussolini Benito, Régime totalitaire, Régime démocratique, OVRA (Organisation Vigilance Répression Antifascisme), Autorisation, Interdiction, Exil de la pensée, Liberté de la pensée. The investigations of the Italian Fascist police forces OVRA and Italian Ministers into Sigmund Freud and the Vienna Society of Psychoanalysis take the form of a twenty-seven page dossier that was built up over four years. The information gathered by the police services and Ministers is false and totally absurd in what it alleges, but was nonetheless of use to the functioning of fascist ideology. Why did Edoardo Weiss and Emilio Servadio submit their request to the totalitarian regime ? When the conditions necessary for the survival of free thought have been annihilated, then the free-thinker is faced with a dilemma. Freud, at the age of 82, chose freedom.Keywords : Origins of Psychoanalysis in Italy, Weiss Edoardo, Servadio Emilio, Investigations into Psychoanalysis, Allegations concerning Psychoanalysis, Dictatorship, Fascism, Mussolini Benito, Totalitarian Regime, OVRA, Authorisation, Interdiction, Exile of free-thought, Free thought.
L’enquête sur « Sigmund Freud et sur la Wiener Psychoanalytische Vereinigung » effectuée par la police investigatrice fasciste italienne OVRA est constituée de vingt-sept documents.
Un document de cette enquête et le contexte général dans lequel elle se situe ont déjà été publiés dans la Revue Internationale d’Histoire de la Psychanalyse. [1] À l’époque je connaissais un seul document, maintenant les documents sont au nombre de vingt-sept.
Ce document, et toute l’enquête, ont été rédigés par la Police investigatrice italienne OVRA [2]. Il s’agissait d’une relation d’un fonctionnaire, Carmine Senise, sur l’activité de S. Freud et sur la Société Psychanalytique de Vienne. Le document recueille une série de préjugés et de faussetés vraiment ignobles; à la première lecture il semble tout à fait raisonnable ne lui attribuer aucune valeur : enfin il ne vaudrait même pas la peine d’en parler ! Il a été bouleversant de vérifier aussi que le rédacteur du document, quelques années plus tard, est devenu chef de la police. [3]
Ce document déjà publié – disais-je – est un des vingt-sept, chronologiquement le sixième, qui se retrouve dans un dossier réservé des archives d’État, – je présume actuellement à Rome – et il a comme en-tête : « Società Psicanalitica Internazionale ». Les documents recueillis datent de 1934 à 1938, mais ils font référence aussi aux documents précédents introuvables. [4]
Le dossier contient aussi le célèbre livre envoyé par Freud à Mussolini Why War ? dont l’histoire est rapportée par Edoardo Weiss dans son livre Sigmund Freud comme consultant. [5]
En reprenant chronologiquement le dossier on déduit de manière évidente que ce qui a permis de procéder – problème nodal sur l’idée de s’autoriser en psychanalyse, et seulement en psychanalyse – c’est que ce dossier fut institué par la Préfecture Royale de Rome en novembre 1934 à cause de la demande formulée par Emilio Servadio au ministère de l’Intérieur, demande d’appartenir à la Société Psychanalytique de Vienne et à la Société Psychanalytique Internationale en qualité de « membre à part entière ». Dans l’instance Servadio lui-même déclare avoir récemment été désigné en qualité de membre par les Sociétés mêmes.
Il faut rappeler que les premiers mois de 1934 l’autorité fasciste ne renouvela plus les permissions nécessaires pour faire paraître la Rivista Italiana di Psicoanalisi, qui publia 24 numéros les deux années précédentes, et qui en 34 cessa son activité après les deux premiers.
Il faut se demander s’il était vraiment nécessaire qu’Emilio Servadio présente une demande d’autorisation au Ministère de l’Intérieur pour s’associer à une Société Internationale. Existait-il une règle législative nationale qui prévoie l’autorisation pour avoir des échanges culturels avec l’étranger ?
Le Ministre de l’Intérieur ouvre une instruction et charge la Direction Générale de Police, en janvier 35, de se procurer le statut des sociétés (statut qu’on peut consulter). Outre à intéresser les Préfectures, le Ministère de l’Intérieur implique tout de suite le Ministère des Affaires Étrangers pour qu’il vérifie les deux associations concernées et il en donne son avis. Après deux mois l’avis est le suivant : « il ne serait pas opportun d’accorder au Dr Emilio Servadio l’autorisation demandée ». Tout de suite après Carmine Senise rédigera le document que j’ai publié en 92.
Je rapporte quelques passages : « ici, à Vienne, la Psychanalyse est considérée surtout du point de vue publicitaire et des affaires [...] science combattue par le prof. Wagner Jauregg [...] Freud n’est pas une célébrité comme le prof. susdit. [...]. Du côté socialiste et communiste on a fait des efforts pour ouvrir d’autres horizons au mouvement du Dr Freud, une fois effondrée la mairie rouge, on ne parle pas plus du mouvement psychanalytique [...] Le prix Gœthe 1930 fut donné à Freud parce que sa direction appartenait, à ce moment-là, à des Juifs de gauche [...] La Société Psychanalytique de Vienne est constituée d’une direction de médecins juifs, certains d’entre eux révolutionnaires et communistes comme Ernesto Feder, (sic), [...] Heinrich et Heinz sont sans foi religieuse. [...] en février 1934, se trouvant dans une situation désagréable, Freud est parti en Amérique. [...] Le Gouvernement Autrichien actuel, en masquant, travaille pour éliminer le plus habilement possible les intellectuels israélites ».
Sans commentaire !
Dans un autre document du 29 mai 1935 de la Préfecture Royale de police de Rome il y a une lettre « riservatissima » dans laquelle on dit : « [...] le dott. Sigismondo Freud, Professeur à l’université de Vienne fut déjà signalé à ce Bureau comme élément suspect à retrouver et arrêter, par la Préfecture Royale avec note n.01259 du 1er février 1930. Signé : Le Préfet de police de Rome ». Sans commentaire !
Un an après, en 1936, tout de suite après le Congrès International de Psychanalyse de Marienbad, Edoardo Weiss communique au Préfet de Rome que la Société Psychanalytique Italienne (SPI) a été reconnue par la Société Psychanalytique Internationale, et il demande l’autorisation pour que la SPI puisse adhérer à la Société Psychanalytique Internationale.
Est-ce qu’il était vraiment nécessaire de faire cette demande ?
Le Ministère de l’Intérieur fait mener de nouveau une enquête au Ministère des Affaires Étrangères à Londres; il cherche des informations sur les membres du SPI; et nous apprenons que tous étaient inscrits au parti national-fasciste; et grâce au Consulat Général à Londres, nous apprenons aussi, mais pas en forme officielle (par les lettres d’Ernest Jones et du Consul), que la SPI est associée à l’IPA. Les enquêtes se déplacent à Teramo aussi et le Préfet conclut, après avoir mené une enquête sur huit membres, que depuis 1931 la Société Psychanalytique Italienne s’est établie à Rome.
Brièvement, mais d’une façon prévisible le dossier est fermé en 1938 par une déclaration du Préfet de Rome qui décide de communiquer au Dr Weiss son impossibilité d’adhérer à la Société Psychanalytique Internationale.
Vingt-sept documents qui témoignent de l’imperméabilité absolue d’un régime qui peut seulement interdire et contrôler la pensée, contre laquelle il ne peut pas se défendre sans annuler la pensée différente, pour des raisons qu’il n’est absolument pas capable de comprendre ni d’accepter.
Quand il n’y a plus les présupposés de la vie et les conditions au dialogue (ce qui ne peut qu’arriver avec un autre différent de soi), il manque les conditions mêmes de la pensée qui sont fondées sur l’échange et les rencontres, et aussi sur la comparaison et l’élaboration. Alors il faut choisir : penser c’est comme respirer, penser est un travail, c’est une activité fondant et constituant l’être humain. Quand il n’est plus possible d’avoir des rapports d’échange et de comparaison, comment est-il possible de bien penser ?
Je soutiens que, du point de vue de la pensée saine, l’exil pour Freud aurait été de rester à Vienne !
Quand Freud à 82 ans décide d’aller enAngleterre et il remercie de l’hospitalité, il écrit :
« je suis reconnaissant à l’Angleterre, chère et libre, pour découvrir qu’ici je peux de nouveau parler et écrire – j’étais en train de dire... penser » [6].
Freud n’a jamais utilisé au hasard les mots; il sait bien que son univers de la pensée dépend d’abord du développement pulsionnel qui règle sa propre santé psychique, et que cette santé doit être sauvegardée avec le soin et l’attention dans les rapports. Et il sait aussi bien qu’un état libéral et démocratique est la condition, de tout temps, pour que le travail de la pensée puisse s’alimenter et s’échanger, travail que nous appelons élaboration.
Pour Freud le vrai exil aurait été de rester à Vienne.
Quand Freud fut interrogé par le directeur du journal Time and Tide sur l’antisémitisme et sur la persécution nazie, il répondit avec un vieux proverbe français :
Le bruit est pour le fat
La plainte est pour le sot;
L’honnête homme trompé
S’en va et ne dit mot.
Le 6 juin 1938 il écrit de Londres à Max Eitingon : « Et maintenant Vous pourrez m’écrire de nouveau, et tout ce que Vous voudrez. Les lettres ne viennent pas ouvertes. » [7]
 
NOTES
 
[1]G. Gramaglia, « Enquête sur Sigmund Freud et sur la “Wiener Psychoanalytische Vereinigung” effectuée par la diplomatie fasciste italienne en 1935 », in Revue Internationale d’Histoire de la Psychanalyse n° 5, Paris, P.U.F., 1992, pp. 143-150. On voit aussi : M. David, La psicoanalisi nella cultura italiana, Turin, Bollati Boringhieri 1990; A. Cavaglion, Otto Weininger in Italia, Florence, Carucci, 1982; E. Weiss, Elementi di psicoanalisi, Pordenone, Studio Tesi, 1985.
[2]OVRA (Organizzazione Vigilanza Repressione Antifascismo) fut un service de police dans le but de défendre l’ordre national de l’état. Elle était sous la dépendance du Ministère de l’Intérieur et fut instituée en 1927 dans le but de combattre contre l’activité communiste. Dès 1936 elle collabora avec la police allemande.
[3]Il a même écrit un livre, Carmine Senise, Quando ero capo della polizia 1940-1943, Roma, Ruffolo editore, 1946.
[4]Les documents ont été rassemblés par Piero et Anna Bellanova dans un petit livre, Le due Gradive, Rome 1982. Les éditeurs remercient le Dr Enzo Scotto Lavina pour sa découverte.
[5]Le livre Sigmund Freud come consulente, (Sigmund Freud as a consultant, New York 1970), traduct. it. Roma Ubaldini-Astrolabio, 1971, comprend environ soixante lettres de Freud à Weiss.
[6]S. Freud, Avvertenza II, giugno 1938, Terzo saggio Mosè, il suopopolo e la religione monoteistica, Opere Sigmund Freud, Torino, 1979, Bollati Boringhieri vol. 11°, p. 381.
[7]S. Freud, Briefe 1873-1939, S. Fischer Verlag, Frankfurt a. Main, 1960.
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