2002
TOPIQUE
Meurtre et névrose de l’humanité, de quelques circonstances interrogeant les choix freudiens
Patricia Cotti
52 rue Maurice Lachâtre 93700 Drancy
Les affaires de meurtres rituels et le climat antisémite ont pu favoriser chez
Freud la conception d’une scène de parricide à l’origine de la civilisation. Mais ces circonstances souligneront aussi que l’expérience traumatique qui est à l’origine de la névrose de
l’humanité est le parfait renversement de la scène de séduction à laquelle Freud attribua
d’abord la névrose.Mots-clés :
Meurtre rituel, Tabous et totems, Théorie du sacrifice, Talion, Mécanisme du retour à l’envoyeur (Retourkutch ).
Ritual murder affairs and anti-Semitic climate may have reinforce Freud’s
conception of a primal scene of parricide at the beginning of civilization. But these circumstances will also stress that the traumatic experience which caused the « Menschheitsneurose » is the perfect inversion of the scene that Freud first thought to be the cause
of neurosis.Keywords :
Ritual murder, Taboos and totems, Theory of sacrifice, Talion, “Retourkutch” mecanism.
1 – À LA RECHERCHE DE L’ORIGINE PULSIONNELLE
DE LA RELIGION
Le 4 août 1911, Freud écrit à Ferenczi : « Je lis l’histoire des religions et
j’ai commandé quelques livres qui ne veulent pas arriver »
[1]. L’intérêt pour
la religion, pour son histoire, n’est certes pas nouveau chez Freud. Mais, en cet
été 1911, celui-ci conflue avec des ambitions théoriques. En effet, le 20 juillet
1911, quelques quinze jours avant cette lettre de Klobenstein, Freud installé à
Karslbad, écrivait déjà à Ferenczi : « Par moments, je pouvais faire concurrence à ce malheureux Lazare. Maintenant je commence à aller mieux. Il m’est
même de nouveau venu une idée concernant l’origine pulsionnelle de la religion,
que je travaillerai peut-être à fond »
[2].
Cette idée sur l’origine pulsionnelle de la religion, Freud l’aurait-il trouvée
dans cette lecture qu’il nomme « l’histoire des religions » ? Et quelles peuvent
donc être, entre juillet et août 1911, les sources de Freud en matière d’histoire
des religions ? C’est alors que nous nous tournons vers le supplément au
Schreber écrit durant ce même été 1911. Dans ce texte, Freud parle, pour la
première fois de « totémisme », il souligne que les forces formatrices de mythes
et de religions sont encore vivantes dans la névrose, et il livre le nom d’un
auteur et d’un ouvrage : Salomon Reinach,
Cultes mythes et religions. Cette
première piste qui s’offre à nous se verra bientôt confirmée. En effet, dans le
petit texte
Sur La signification de l’ordre des voyelles
[3], qui a, lui aussi, été écrit
au beau milieu de cette même année 1911, Freud prend – une fois n’est pas
coutume ! – la défense de Stekel qui soutient que, dans les rêves comme dans
les idées, les noms qui se dérobent doivent être remplacés par d’autres. Or,
Freud ajoute alors : «... l’histoire des religions fournit sur ce point une analogie
frappante. Chez les anciens Hébreux, le nom de Dieu était
“Tabou”. Il ne devait
être ni prononcé ni transcrit – exemple nullement isolé de la signification particulière des noms dans les civilisations archaïques. Cet interdit fut si bien
maintenu que la vocalisation des quatre lettres du nom de Dieu... est aujourd’hui encore inconnue. Le nom est prononcé
Jéhovah, du fait qu’on lui attribue
les signes vocaliques du mot non interdit
Adonaï (Seigneur) » (S. Reinach,
Cultes, mythes et religions, t. I, p. 1,1908). Ces deux occurrences du nom de
S. Reinach et, qui plus est, accompagnées des premières mentions freudiennes
du totémisme et du tabou, ont de quoi nous intriguer. L’on se penche alors sur
l’auteur et l’œuvre en question.
Le Français Salomon Reinach serait-il donc celui qui, dès l’été 1911, a
permis à Freud d’établir cette « analogie frappante » entre « l’histoire des
religions » et la théorie psychanalytique ? On sait que Freud citera amplement Reinach dans
Totem et tabou
[4] et qu’il le reconnaîtra comme « un des
auteurs qui sur ce sujet [du totémisme] est d’un grand mérite »
[5]. En revanche,
Freud n’a jamais dit avoir cherché son inspiration dans Reinach, et pourtant,
disons le sans plus attendre : il semble bien que ce soit par l’intermédiaire
de Reinach que Freud ait découvert certaines idées et auteurs grâce auxquels
il pourra théoriser cette « origine pulsionnelle de la religion » dans
Totem
et Tabou. En un mot, nous pensons que Freud a découvert la théorie du sacrifice
de R. Smith, et aussi l’idée du lien entre totem et tabou, en lisant Reinach,
durant l’été 1911.
2 – L’ACCUSATION DE MEURTRE RITUEL ET LA PSYCHOLOGIE
DE L’INSTINCT
En dehors de Cultes mythes et religions, nous ne savons pas ce que Freud
connaissait exactement permettront de saisir la portée d’un engagement
théorique sur lequel Freud rejoindra Reinach.
Déjà, que S. Reinach, d’origine juive, prend la défense de Dreyfus en
1898 et publie, sous le pseudonyme de « l’archiviste », d’abord dans
le Siècle,
ensuite dans
les Cahiers naturalistes, une pièce inédite du dossier transmis à la cour de cassation. Reinach s’illustre ainsi par sa façon de manier,
en archéologue, les déclarations et documents
[6]. Mais c’est un autre élément
– passé, il me semble, tout à fait inaperçu – qui pourrait nous aider à apprécier la façon dont Reinach (et Freud après lui) ont envisagé la question religieuse autour du totem et du sacrifice rituel. En effet, au tournant du siècle,
Reinach s’est intéressé à ce qu’on nommait alors le « meurtre rituel » et il
publia une étude –
« L’accusation du meurtre rituel »
[7] – sur ce sujet. Ces accusations de meurtre étaient portées contre des Juifs qui, disait-on, sacrifiaient
des enfants chrétiens pour récupérer et utiliser leur sang. Elles furent réitérées depuis le Moyen Âge, tout particulièrement en Europe Centrale et au
Proche-Orient. À la fin du XIX
e siècle, quelques auteurs, dont Isidore Loeb
(en France) et Hermann L. Strack (à Berlin), tentèrent d’aborder la question
en scientifiques.
Dans sa diatribe de 1893, Reinach s’appuie sur l’étude de Strack
– La super-stition du sang dans l’humanité. Meurtre et rituel sanglant
[8] – et reprend la thèse
défendue par Loeb en 1889
[9] :
« Le problème n’est pas un problème d’histoire mais de psychologie. Le
préjugé vient d’un des instincts les plus profonds des peuples qui l’ont inventé.
C’est par milliers que les ethnographes comptent aujourd’hui les faits où se
manifeste et s’est manifestée, dans nos pays, la préoccupation du sang. Nous
rappelons seulement le repas de Thyeste, les sacrifices humains des Druides,
les contes sur les ogres, les vampires... Le symbole du vin qui est du sang, les
hosties qui suent du sang... les pactes avec le diable signés avec du sang...
Ceux qui accusent les Juifs s’accusent ou se trahissent eux-mêmes : le Juif n’est
ici que pour mettre en action le rêve qu’ils portent en eux; ils le chargent de
jouer à leur place, le drame qui, en même temps les attire et les épouvante » [10].
Soulignons le recours à la psychologie et à l’instinct, à quelque chose qui serait
partagé par tous les hommes.
Après la citation de Loeb, Reinach poursuit : « Or, le degré de civilisation
morale d’un peuple se mesure précisément à l’ancienneté de l’époque où sa
législation religieuse a supprimé les pratiques sanglantes et proclame le respect
de la vie humaine...
Mais, de tous les peuples, celui qui a repoussé le plus tôt ces aberrations est
incontestablement le peuple juif... La bible est pleine de malédictions contre
les sacrifices d’enfants que les Phéniciens offraient à Moloch, elle condamne
en même temps toutes les pratiques superstitieuses... L’histoire du sacrifice
d’Isaac... marque le passage de l’ancienne religion à la nouvelle, de la
conception du dieu sanguinaire au dieu juste. L es J uifs y sont arrivés les
premiers... »
[11].
Dans le parti des antisémites et de ceux qui mettaient en avant des arguments raciaux, on peut consulter le livre d’un certain D
r Corré intitulé
Le
meurtre et le cannibalisme rituel
[12]. Selon ce dernier, le meurtre rituel qui
réapparaît en Europe peut-être « en relation avec des troubles psychiques où
la suggestion de réminiscences sauvages joue sans doute un rôle latent ».
En outre, si Corré admet comme Reinach que « la plupart des races ont eu des
commencements identiques », il prétend que « Chez les Aryens, où les instincts
sont franchement altruistes... le meurtre rituel est inconnu ». De même, et toujours d’après le Dr Corré, si le culte mosaïque n’est pas directement responsable
de ces « aberrations », la race sémitique n’est guère altruiste et l’on trouve la
trace de sacrifices humains chez les anciens Juifs. D’ailleurs, précise encore
Corré, le Talmud et la Kabbale ne manquent pas d’incitation à « l’immonde
coutume »... etc.
Rappelons qu’au XIX
e siècle, certains des procès pour « meurtre rituel »,
dans lesquels les organisations chrétiennes se portaient partie civile, connurent
un retentissement énorme. En Allemagne et en Autriche, des psychiatres, et
non des moindres, furent convoqués devant les tribunaux à titre d’expert. Ce
fut, par exemple, le cas de Moll pour le « crime de Polna » qui défraya la
chronique en 1900
[13]. On entrevoit combien ces affaires – bien plus persistantes
du reste que l’affaire Dreyfus – devaient servir les griefs des antisémites et
pousser quelques érudits (Strack, Loeb, Reinach) dans un questionnement et
une défense argumentés pour expliquer l’étrange accusation. La théorie du
sacrifice de Robertson Smith (1886), très proche des idées développées par
Loeb en 1889, pouvait alors leur offrir un appui scientifique non négligeable.
Or, nous verrons comment, dans
Totem et tabou, les
Actuelles et
L’Homme
Moïse, l’argumentation de Freud vient aussi, d’une certaine façon, répondre à
ces accusations portées contre les Juifs.
3 – « TABOUS ET TOTEMS » CHEZ S. REINACH : UN HOMMAGE
À ROBERTSON SMITH
Si nous ouvrons à présent, comme Freud durant l’été 1911, le premier tome
de
Cultes mythes et religions
[14], notre attention est d’abord retenue par la
dédicace « À Robertson Smith... ». L’introduction dans laquelle Reinach associe
d’entrée « tabous et totems » ne démentira pas cette référence.
Suivons donc le fil de l’argumentation.
Reinach évoque l’animisme des enfants qu’il compare sans discontinuer au
sauvage ou au primitif, dont il souligne, d’autre part, la propension à la
« projection ». Reinach insiste sur le rapport de la psychologie à l’histoire, et
annonce qu’il compte aborder l’homme et la religion en évolutionniste
[15]. Ainsi,
notre historien des religions explique-t-il que la sélection a favorisé les espèces
dans lesquelles existait « un scrupule à verser le sang de l’espèce ou à se repaître
de sa chair ». Certes, chez l’humanité primitive le scrupule du sang parait moins
général que chez les animaux, cependant : « Le scrupule, ou du moins certain
scrupule est aussi naturel à l’homme que le sentiment religieux; il en constitue,
avec l’animisme, le point de départ. »
[16].
Pour Reinach, l’homme primitif est incontestablement plus cruel que
l’homme civilisé :
« Dans l’humanité primitive ou sauvage, le scrupule du sang parait moins
général que chez certains animaux :
homo homini lupus, disait Hobbes. En revanche, il se manifeste avec une intensité singulière dans certains groupes unis par
les liens du sang, c’est-à-dire dans les clans dont les individus croient descendre
d’une mère commune, seule forme de la filiation qui puisse être matériellement
constaté ». Selon Reinach, c’est donc sur le renoncement au meurtre que se
fonde la culture et les premiers systèmes religieux. Et, les premières croyances
reposent toutes entières ou presque sur le lien entre totems et tabous
[17].
Nous savons l’importance de ce même renoncement à l’agressivité originaire dans l’histoire de l’humanité que va concevoir Freud. Lui aussi saura
faire bon usage de la formule d’Hobbes dans
Le malaise dans la culture
[18].
Mais Freud, au contraire de Reinach, insistera sur la descendance du père et non
pas de la mère, et les « liens du sang » seront le plus trivialement ceux qui lient
les fils assassins au père dévoré et déifié sous la forme du totem.
Or, l’exégèse scientifique de la religion que propose Reinach est entièrement placée sous le signe
« des tabous et des totems ». Et, Freud va non
seulement reprendre à Reinach l’idée de ce lien entre totem, tabou et meurtre,
mais il va aussi appliquer, dans divers travaux, à partir de 1911, une méthode
de lecture des traditions et des mythes que l’on croit bien souvent strictement
« psychanalytique » mais que l’on trouve déjà chez Reinach
[19].
Ainsi, à propos du « précepte positif » : « honore ton père et ta mère, afin que
tes jours se prolongent sur la terre, que l’Éternel ton dieu t’accordera », Reinach
explique : « Cette promesse a fort ému les commentateurs d’autrefois et embarrasse encore ceux d’aujourd’hui... toute difficulté disparaît si l’on transforme
le précepte en
tabou, de manière à le ramener à sa forme négative, et s’il l’on
élimine l’addition parasite de la prophétie. Dès lors, le
tabou s’énoncera à peu
près ainsi : “N’insulte pas (ne frappe pas, etc.) ton père ou ta mère
ou tu mourras”. C’est ce qu’on lit dans le Lévitique (XX, 9) et c’est le pendant exact du
premier tabou de la Genèse : “ne mange pas le fruit défendu ou tu mourras”.
Par un processus dont le détail nous échappe, mais où le développement des
idées religieuses et morales a eu sa part, le tabou original est devenu un précepte
éthique. Nos deux textes différents du Décalogue, C et D, impliquent l’existence d’un texte A, aujourd’hui perdu, qui ne contenait que des interdictions
très simples... »
[20]
Pour Reinach la morale et la religion sont nées avec le tabou (et en particulier le tabou du sang) et ne sont pas directement issues de préceptes positifs. Cette
causalité, la conception freudienne ne va pas la démentir : pour Freud aussi,
l’interdit est à la base de toute communauté humaine. Cette méthode, qui consiste
à repérer les déformations des récits légendaires pour en restituer le sens
originaire, Reinach en fait particulièrement l’illustration dans son article sur « La
mort d’Orphée »
. Dans cette légende, il perçoit « l’écho lointain d’une phase de
la civilisation », va reconstituer la vérité historique d’un sacrifice rituel, tel qu’il
aurait existé dans certaines contrées. Reinach insiste ici encore sur l’origine de
son inspiration : « le mot de l’énigme, est-il besoin de le rappeler ?, a été deviné
en 1889 par Robertson Smith; malgré quelques résistances, où l’ignorance des
questions religieuses a sa part, sa doctrine a pénétré de plus en plus... et promet
de devenir bientôt classique. Rappelons en deux mots ce que Smith a démontré.
En dévorant tout cru le jeune taureau ou le chevreau, l’ancêtre des Grecs croyait
dévorer la divinité elle-même, se sanctifier et se fortifier en s’assimilant cette
vie intérieure »
[21]. Une idée qui va retenir, elle aussi, toute l’attention de Freud.
Mais, à l’inverse de ce que dira Freud, Reinach estime que le mythe grec
d’Orphée – dans lequel sévit une scène de cannibalisme – renvoie, finalement,
au sacrifice rituel d’un animal sacré. La version cannibalique de la fable ne
serait qu’une transformation secondaire de cette cérémonie ancestrale
[22].
4 – L’IMPORTANCE DU TOTÉMISME POUR UNE HISTOIRE
ORIGINAIRE DE L’HUMANITÉ
Nous venons donc de voir comment Salomon Reinach, qui fut très probablement le premier auteur consulté par Freud lors de la préparation de
Totem
et tabou, attribuait au sacrifice sanglant une place primordiale à l’origine du
sentiment religieux. Mais, au tournant des XIX
e et XX
e siècles, toute exégèse de
la religion n’avait pas pour présupposé l’hypothèse du sacrifice et du lien entre
totem et tabou. Cette analyse apparaissait, au contraire, comme relativement
neuve et c’est encore Reinach qui semble apte à nous éclairer sur la fortune
d’une telle théorie. Il explique en effet que la théorie du totémisme a remis en
cause les travaux de « l’école comparatiste allemande » basés sur l’étude de la
littérature aryenne et dont les représentants – Creuzer, Max Müller et Adalbert
Kuhn – ont été détrônés par la nouvelle perspective qui donne une clef pour
l’étude des religions : « Ce travail de construction et de destruction, de doctrine
et de critique, s’est poursuivi
crescendo de 1865 à 1885. Il a été presque entièrement l’œuvre de savants anglais... »
[23] Pourquoi l’Angleterre, demande alors
Reinach ? : « Un Allemand pouvait borner son horizon aux religions “aryennes”,
au folklore et aux paysans “aryens” ou européens; un Anglais ne le pouvait pas;
il entendait parler de trop de races différentes, de trop de sauvages non aryens...
En troisième lieu, j’attribuerais quelque influence à l’habitude de lire la Bible.
La société que la Bible décrit est sémitique, non aryenne, et elle était généralement plus familière vers 1860 – je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui –
au clerc d’une paroisse en Angleterre qu’à un professeur d’université en
Allemagne ou en France »
[24]. La conférence dont sont extraites ces lignes fut
prononcée en anglais par Reinach, le 3 août 1911 à Cambridge. Transcrite dans
la
Quaterly Review d’octobre 1911, elle fut enfin traduite et intégrée au
quatrième volume de
Cultes Mythes et religions qui parut en décembre 1912
[25].
S’il est fort peu probable que Freud a pris connaissance de ce texte dans la
Quaterly Review d’octobre 1911, on peut supposer que Freud a du éprouver cette
valeur d’emblème que recouvraient les hypothèses de R. Smith et l’opposition
entre deux écoles de pensée. En effet, dès l’été 1911, on sent chez Freud la
volonté d’occuper un champ qui, jusque-là, était propre à son dauphin Suisse
C.G. J ung. Ainsi, Freud révèle-t-il à Ferenczi
[26] qu’il lit « l’histoire des
religions », tandis qu’il se contente de préciser à Jung : « Depuis que mes forces
mentales se sont à nouveau éveillées, je travaille sur un domaine où vous serrez
surpris de me rencontrer. J’ai remué d’étranges choses assez effrayantes et je
vais presque être obligé de ne pas en parler avec vous. »
[27]. En guise de remerciement pour le dévouement dont Jung a soi-disant fait preuve en affrontant avec
témérité les adversaires de la psychanalyse, Freud lui annonce royalement le
1
er septembre : « Je vous délivre volontiers de l’obscurité... en vous disant que
mon travail de ses semaines s’est rapporté au même thème que le vôtre, à savoir
l’origine de la religion... »
[28]. C’est au congrès de Weimar, deux semaines plus
tard, que Freud donnera lecture du supplément au
Schreber, et parlera, pour la
première fois, de totémisme en s’en référant uniquement à Reinach.
Quant à Jung, la contribution à la symbolique qu’il présenta lors du Congrès
avait pour but de montrer « comment un fantasme récent peut être étayé et
rendu intelligible par du matériel historique »
[29]. Mais, il semble que, dans cette
communication, l’approche « historique » de Jung, qu’il qualifie encore de
« détour utile par l’histoire »
[30], ait essentiellement consisté à comparer des
fantasmes avec certaines données de l’ethnologie et de la mythologie
[31]. Or, quels
étaient les auteurs de référence du Suisse en matière de mythologie et d’histoire des religions ? On en acquiert une idée en remontant un peu le cours du
temps. En effet, dès 1909, Jung avait annoncé à Freud qu’il relisait Creuzer
et songeait à « fonder phylogénétiquement la pathologie des névroses »
[32].
Le livre de Creuzer dont il fut alors question –
Symbolique et mythologie
des anciens peuples
[33] – est un classique qui se trouve aussi dans la bibliothèque de Freud
[34]. Mais, surtout, Creuzer est un des chefs de file de cette école
comparatiste allemande vilipendée par Reinach et c’est donc sur ce dernier
que compte s’appuyer Jung pour ancrer la causalité des névroses dans les vicissitudes de “l’histoire de l’espèce”. La “rivalité” scientifique entre Freud et
J ung se doublerait-elle d’une rivalité religieuse et nationale, qui prendrait
appui sur deux écoles de pensée anthropologiques ? Et, cette rivalité entre la
théorie du sacrifice d’origine anglaise et l’école comparatiste allemande, entre
sémitologues et aryennologues a-t-elle joué un rôle dans la conception freudienne de « l’histoire originaire de l’humanité » ? En fait, on ne saurait prétendre
que le choix de Freud pour la théorie du meurtre du père s’est effectué sur de
tels critères. Une époque est porteuse de schémas, de questions et d’enjeux qui
peuvent s’immiscer dans la théorisation, mais, et c’est sans doute là l’essentiel,
dans le cas de Freud ces incitations semblent l’avoir confirmé, mais non point
engagé, dans cette voie théorique
[35]. Notre ambition ici est donc de restituer ces
sollicitations du milieu, ces enjeux politico-religieux que portent les théories
mais sans en grossir la valeur. D’autre part nous allons tenter, à présent,
d’esquisser les raisons plus profondes du ralliement de Freud à la théorie du
sacrifice et du meurtre du père.
5 – LA CONCLUSION PAR RÉCURRENCE : LE RECOURS DE FREUD
À LA LOI DU TALION CHEZ FREUD
Laissant donc de côté la recherche des influences et à la restitution des
circonstances, nous allons en revenir aux textes de Freud qui soulignent le lien
entre meurtre et religion des origines.
Dans Totem et tabou, remarquons d’abord que si Freud s’inspire largement
de l’étude de Reinach sur Orphée, s’il reconnaît que « la doctrine du péché
héréditaire est d’origine orphique », il n’en mentionne cependant pas la
conclusion qui remet en cause l’anthropomorphisme du mythe et l’anthropophagie des populations. Freud propose une autre solution – celle du meurtre du
père – conforme aux propositions de Atkinson – et entérine, une ultime fois,
cette hypothèse en prenant l’exemple du christianisme :
« Dans le mythe chrétien, le péché héréditaire est indubitablement un péché
commis contre Dieu le Père. Si donc le Christ redime les hommes du poids du
péché héréditaire en sacrifiant sa propre vie, il nous contraint alors à cette
conclusion que ce péché fut un acte meurtrier. D’après la loi du talion, profondément enracinée dans la sensibilité humaine (
menschlischen Fühlen), un
meurtre ne peut être expié que si on sacrifie une autre vie; l’autosacrifice
renvoie à une coulpe de sang. Et si le sacrifice qu’on fait de sa propre vie amène
à une réconciliation avec Dieu le Père, le crime à expier n’a pu être autre que
le meurtre perpétré sur le père. »
[36] Nous serons attentif à l’articulation du raisonnement freudien qui tient ici tout entier à « l’application » de la loi du talion,
qui est mise à contribution, de la même manière, dans deux autres textes.
En effet, dans les
Actuelles, Freud estime que « l’homme originaire » était
un être « très passionné, plus cruel et plus mauvais que d’autres animaux. Il pratiquait le meurtre volontiers et comme allant de soi. L’instinct qui retient d’autres
animaux de tuer et consommer des êtres de la même espèce, nous n’avons pas
besoin de lui attribuer »
[37], dit Freud à l’unisson avec Reinach. L’
Urmensch est
donc, par nature ?, dépourvu du frein instinctuel que possèdent « d’autres
animaux », et non pas “les” autres animaux. Cette nuance permet de ne pas
rompre avec la pensée zoologique et évolutionniste. D’ailleurs Freud en revient
immédiatement à Darwin et à l’hypothèse de la horde, et conclut en toute
logique : « Ainsi l’histoire originaire de l’humanité est-elle remplie par le
meurtre. Aujourd’hui encore ce que nos enfants apprennent à l’école sous le nom
d’histoire mondiale est pour l’essentiel une suite de meurtres entre les peuples.
L’obscur sentiment de culpabilité qui pèse sur l’humanité depuis les temps
originaires et qui, dans maintes religions s’est condensé en l’hypothèse d’une
coulpe originaire, d’un péché héréditaire est vraisemblablement l’expression
d’une coulpe de sang dont s’est chargée l’humanité des temps originaires ».
Or, ajoute Freud, « je pense que la doctrine chrétienne actuelle nous permet
encore de la retrouver par conclusion récurrente ». Car : « Si le fils de Dieu a
été forcé de sacrifier sa vie pour redimer l’humanité du péché héréditaire, il faut
selon la règle du talion – rétribution par la pareille – que ce péché ait consisté
en une mise à mort, en un meurtre. Cela seul pouvait exiger pour son expiation
le sacrifice d’une vie. Et si le péché héréditaire rendit coupable envers Dieu-Père, il faut que le plus ancien crime de l’humanité ait été un meurtre du père,
la mise à mort du père originaire de la horde humaine primitive, père dont
l’image mnésique a été plus tard transfigurée en divinité. »
[38] Cette dite
conclusion par récurrence (
Rückschluss) s’appuie, dans les
Actuelles comme
dans
Totem et tabou, sur la loi juive du talion qui est, dans les deux textes,
considérée comme une loi universelle et originaire. La loi du talion fonctionne
ici tel un axiome, indémontré et non questionné. Elle reste simplement « profondément enracinée dans la sensibilité humaine », comme l’a dit Freud dans
Totem
et Tabou
[39]. Le talion, son effectivité, permet donc à Freud de démontrer le
caractère illusoire de la croyance en un amour universel – et en particulier de
la croyance en l’amour du Christ, mort pour racheter l’humanité.
6 – L’EXEMPLE DU CHRISTIANISME... ET LA CHOSE MÊME
Ouvrons à présent
L’homme Moïse
[40]. Si nous tentons de décomposer la
démonstration conduite par Freud dans le troisième et dernier essai de cet
ouvrage, nous mettons en évidence le cheminement suivant : 1) La religion
fonctionne comme une névrose traumatique : la tradition constitue le retour du
refoulé dans l’histoire
[41]. 2) La loi de récapitulation permet de combler les
lacunes de l’histoire
[42]. 3) Ces deux axiomes autorisent l’interprétation d’un
rite qui a « maintes fois frappé un auteur » : la communion chrétienne
[43].
Or, l’ensemble de ce mouvement démonstratif est récurrent. Freud le légitime en le répétant quasi à l’identique dans la suite de son texte. Ainsi :
-
bis) Freud rappelle que c’est l’étude analytique de la « vie psychique
enfantine » qui a permis de « combler les lacunes de notre connaissance des
temps primitifs ». Nous retrouvons donc une allusion à la récapitulation.
-
bis) La « représentation de l’histoire » envisagée par Freud reconnaît deux
sortes d’éléments : « d’une part des fixations à l’ancienne histoire familiale et
des vestiges de celles-ci, d’autre part des restaurations du passé, des retours de
l’oublié, après de longs intervalles »
[44]. Ces retours de l’oublié sont identiques
à ce que Freud a décrit sous le nom de tradition au début de l’essai et leur
analyse est justifiée par la loi de récapitulation.
-
bis) Or, ajoute immédiatement Freud à propos de ces retours de l’oublié :
« Ce dernier élément jusqu’ici passé inaperçu et pour cela resté incompris nous
allons l’attester par au moins un exemple frappant ». Cet « exemple » est frappant
– disons plutôt : tout à fait “impressionnant” (eindruckvollen ). Et, Freud revient
à nouveau à l’analyse de la tradition chrétienne, qu’il considère, cette fois
encore, comme un vestige du repas totémique
[45] : Paul, dit Freud, a ramené le
sentiment de culpabilité à sa « source historique primitive » et le péché originel
n’est autre que le « crime contre dieu ». Cependant, il s’est maintenu, dans la
tradition religieuse chrétienne, « une déformation tendancieuse qui préparait des
difficultés pour l’entendement logique ». En effet, demande Freud, comment
dans la « réalité historique » est-il possible qu’un innocent prenne sur lui la
faute du meurtrier ? E n réalité, le meurtrier n’était autre que « le principal
coupable, le chef de la bande des frères, qui avait terrassé le père ». Voilà donc
en quoi consiste l’eindruckvollen Beispiel annoncé !
Pour retrouver le sens originel du récit biblique Freud en appelle donc
à la « réalité historique »
(historischen Wircklichkeit) ou, plus littéralement,
à « l’efficience historique », c’est-à-dire à la manière dont l’histoire peut
agir (
Wirken). Ainsi, Freud juge que cette efficience ne peut fonctionner
que selon la loi du talion qui sert bel et bien d’axiome dans cette démonstration.
C’est la loi du talion qui permet de rétablir ce noyau de vérité des religions, « une
vérité que nous devons nommer
historique » (
an historisch
zu nennender
Warheit )
[46].
Freud ne se lasse d’ailleurs vraiment pas de revenir à cette analogie entre
la Cène chrétienne et le repas totémique : « Nous avons déjà dit que la cérémonie
chrétienne de la communion dans laquelle le croyant s’incorpore la chair et le
sang du Sauveur répète dans son contenu l’antique repas totémique... »
[47] Puis,
il reprend une ultime fois son schéma démonstratif :
-
ter) « Les processus que nous étudions ici dans la vie des peuples sont très
semblables à ceux qui nous sont connus par la psychopathologie. Nous nous
décidons en fin de compte à faire l’hypothèse que les précipités psychiques de
ces temps primitifs étaient devenus un patrimoine héréditaire... »
[48].
-
ter) « Le retour du refoulé s’accomplit lentement,... Le père redevient le
chef de la famille... L’animal totémique cède la place au dieu. »
[49].
-
ter) E nfin toujours retenu par la similitude entre repas totémique et
communion, Freud rappelle une fois de plus les paroles de Paul : « Nous sommes
si malheureux parce que nous avons tué Dieu le Père »
[50].
Quel statut attribuer à cet exemple, à cette analogie récurrente, ultime
argument d’une démonstration qui se répète, identique à elle-même, par trois
fois, telle une pensée de contrainte qui vient rythmer les quelques cent pages
du dernier écrit de Freud ?
La Cène – et la loi du talion qui sert à la décrypter – cet exemple de Freud,
maintes fois répété et sur lequel se termine L’homme Moïse, serait-il donc
l’exemple qui touche à la chose-même ? Ou, pour le dire autrement : en quoi
cette analogie entre la Cène et le repas totémique pourrait-elle être considérée
comme la chose, l’affaire (Sache) de cet ultime cheminement que Freud revendique comme « historique » ? Si donc les accusations antisémites ont pu
contribuer à entériner la solution freudienne du meurtre du père, nous allons à
présent essayer de comprendre comment fut pensée cette question du meurtre
originaire et du meurtre rituel dans le cercle des premiers psychanalystes.
7 – AU COMMENCEMENT ÉTAIT LE MEURTRE
(« IM ANFANG WAR DER MORD »)
Comment donc a été introduit en psychanalyse l’idée d’un meurtre à
l’origine de la culture et de la loi ? Il semble que ce soit Fritz Wittels qui ait, le
premier, essayé de penser l’importance du meurtre comme fondement de la
culture et de la loi, en psychanalyse. Sans revenir ici sur la relation houleuse
de Freud et de Wittels, il faut tout de même signaler comment s’effectua leur
rencontre. En 1907, Wittels avait écrit un pamphlet contre la prohibition de
l’avortement. Un soir, à l’issue de sa conférence hebdomadaire, Freud se serait
dirigé vers lui en disant : « C’est vous qui avez écrit ça ? C’est comme un réquisitoire et je souscris à chacun de ses mots ». Freud convia alors Wittels à
rejoindre son petit groupe de disciples. C’est dans l’ouvrage
Die sexuelle Not
[51]
que Wittels devait développer les idées qu’il avait esquissées dans l’article du
Fackel. E t, au milieu de l’été 1909, il se déplaça tout exprès jusqu’à
Berchtesgaden pour lire à Freud la préface de cette
Misère sexuelle qu’il voulait
lui dédicacer
[52] :
« La misère sexuelle, commence Wittels, provient de la disproportion entre
ce que veut notre envie d’amour et ce qu’elle est autorisée à obtenir. L es
obstacles à la satisfaction amoureuse tiennent, pour une part, au poids du monde
extérieur – maladies sexuelles et naissances – et résultent, pour une autre part,
d’une antique tradition, d’une religion primitive et d’une croyance héritée
encombrante. »
[53] Wittels va alors centrer toute son argumentation sur un des
obstacles précédents, à savoir : le problème des naissances, qu’il désigne comme
la source des autres limites à la satisfaction sexuelle. Contrainte par l’interdiction de l’avortement, la mère, explique Wittels, ne peut s’attacher à son
enfant et en vient soit à le supprimer soit à éviter les naissances par des conduites
sexuelles perverses
[54]. Pour conduire sa démonstration, Wittels a recours à la
variation de but de la pulsion sexuelle qu’il considère, en dernier ressort, comme
la résultante du risque de naissance. Wittels va, de plus, chercher les raisons de
l’interdiction de l’avortement qui entretient la misère sexuelle : « L es très
anciennes législations, la masturbation, le coït
interruptus, l’avortement ont
tous à voir avec la mort. Ils protègent l’homme potentiel, comme le vivant, de
l’anéantissement... »
[55]. Mais alors qu’il existe une régulation naturelle des
naissances chez toutes les autres espèces animales, les hommes, eux, veulent
y circonvenir en interdisant l’avortement. La religion prétend ainsi protéger la
vie de la mère autant que celle de l’embryon. Pourtant, selon Wittels, la signification véritable de l’avortement, comme des lois qui s’y rapportent, apparaît
nettement dans les textes anciens
[56]. Se référant donc aux coutumes et au droit
des sociétés antiques, Wittels va affirmer la pérennité d’une limitation des
naissances : « Au commencement était le meurtre et il était encore un devoir
inscrit dans la loi des Lygures et des Spartiates »
[57]. Alors, demande Wittels,
devons-nous penser différemment d’Aristote qui estimait que le nombre des
enfants devait être fixé par la loi ? Les peuples sauvages, explique Wittels, ne
furent pas obligés de pratiquer une restriction de naissances car la mort frappait
chaque enfant en trop, mais, dans les états modernes, le sens social est si élevé
que la mort y apparaît comme la plus terrible des injustices, alors même que
l’avortement devrait y être fêté comme une libération
[58]. En effet, dans nos pays
civilisés, le nombre des avortements est inversement proportionnel à la mortalité
infantile, précise encore Wittels avant de répéter : « Au commencement était le
meurtre, puis vint l’avortement et comme il fut aussi interdit, le crime frappa
de nouveau à la porte. Car il n’y a rien de plus simple que d’assassiner un
enfant... »
[59]. Ces meurtres d’enfants auxquels se trouvent réduites les mères
miséreuses contribuent donc à abaisser le respect général et la valeur accordés
à toute vie.
La suite du texte ne manque pas d’accents politiques. En effet, si l’État
souhaite une augmentation de la population, il doit, selon Wittels, résoudre le
problème de la misère
(Not) et permettre l’avortement. Mais, derrière cette
interdiction de l’avortement se trouvent bien sûr les pouvoirs de l’Armée, de
l’Église, et du Capital...
[60].
« Au commencement était le meurtre » dit et répète Wittels en 1909, une idée
que Freud n’a pas manquée de reprendre et de transformer : « Au commencement était l’acte » répondra-t-il en 1913
[61]. Mais si Freud va conserver
l’importance du lien entre meurtre, sexualité et loi que Wittels avait cherché à
mettre en évidence dès 1907, il saura aussi déplacer la question du meurtre de
celui de l’enfant à celui du père.
8 – FREUD ET L’HYPOTHÈSE DU MEURTRE D’ENFANT
Pourquoi Freud n’a-t-il pas conservé l’hypothèse de ce meurtre d’enfant
dans
Totem et tabou ?
[62] Revenons à l’année 1911. Au cours du premier semestre,
les propos antisémites qui se sont insinués au cœur de la querelle théorique
avec les Suisses
[63] doivent faire un curieux écho à l’antisémitisme que Freud a
rencontré dans le délire paranoïaque de Schreber
[64]. Comme nous l’avons vu,
durant l’été 1911, Freud s’intéresse à l’histoire des religions et lit Reinach. Le
supplément au
Schreber, écrit au mois d’août
, introduit alors, pour la première
fois, une perspective phylogénétique qui sert à éclairer certains éléments du
délire du Président.
Entre septembre et novembre, Freud semble d’abord heureux de constater
que, pour Jung aussi, le complexe d’Œdipe est à la base du sentiment religieux,
mais il a néanmoins « l’impression que le christianisme limite trop l’horizon »
et prétend creuser plus profond que le Zurichois pour comprendre l’origine du
sentiment religieux
[65]. Ainsi, voit-on, au plan le plus manifeste, s’entremêler
les questions théoriques et les appartenances religieuses.
L orsqu’un an plus tard, en 1912, J ung s’attaque à la compréhension
freudienne du souhait incestueux, Freud sait déjà l’importance qu’il accordera
à un meurtre du père
[66]. Il a fait son choix entre différentes perspectives anthropologiques qui lui permettront de reporter aux origines de l’espèce une
préhistoire “œdipienne” (amour pour les femmes et haine pour le père interdicteur et castrateur).
Pourquoi Freud n’a-t-il pas conservé l’hypothèse du meurtre d’enfant ? Si,
à présent, nous contemplons cette scène hypostasiée du meurtre du père originaire que Freud considère finalement comme le traumatisme à l’origine de la
névrose de l’humanité (
Menschheitsneurose)
[67], nous remarquons qu’elle relève
d’un acte des fils qui entraîne le remords. Et, à y regarder de plus près, on
constate que le fils – fut-il caché derrière la multitude – est le héros victorieux
de cette histoire. La scène du meurtre du père fonctionne, en tout point, comme
le renversement des premières découvertes freudiennes où l’enfant était apparu
en position d’être attaqué sexuellement par l’adulte
[68]. Ainsi, quoiqu’il en soit
du remords, le meurtre exclut l’effroi, l’angoisse de la passivité et de la féminité
du petit garçon. Aussi, peut-on se demander si l’
Urszene ne tient pas aussi lieu
de revanche. Elle apparaît en tout cas comme le résultat d’un refoulement de
la première théorie des névroses, des premières découvertes sur la préhistoire
(
Vorgeschichte) de l’enfance. On pourrait même voir dans l’
Urgeschichte
freudienne l’apothéose du reniement de la
Vaterätiologie (étiologie paternelle)
dont B. Vichyn a reconstitué les vicissitudes
[69] : le refoulement de la théorie du
père séducteur au profit de celle du père castrateur. En renonçant à la théorie
de la séduction, Freud, pourrait-on dire, a renoncé à accuser le père.
Car, l’idée du meurtre d’enfant était bien trop proche, dans la pensée de Freud,
de la théorie de la séduction, à laquelle, du reste, il l’avait autrefois associée.
En effet, nous trouvons en 1897, sous la plume de Freud lui-même, une première
tentative pour penser la préhistoire de l’humanité en relation avec la préhistoire
infantile et la névrose. Freud, encore convaincu pour quelques mois de la validité
de sa
neurotica, envisage néanmoins qu’un culte primitif où sévissait le meurtre
d’enfant pourrait être à l’origine (héréditaire ?) des perversions : « Je suis tout
près de croire qu’il faudrait considérer les perversions dont le négatif est l’hystérie comme les traces d’un culte sexuel primitif qui fut peut-être même, dans
l’Orient sémitique, une religion (Moloch, Astarté)... »
[70] Moloch et Astarté, divinité pré-judaïques étaient-elles seules à devoir être accusées de meurtre d’enfant ?
Mais, pour comprendre comment les sollicitations immédiates (antisémitisme) ont pu se lier au sexuel refoulé, je me tournerai vers un article de Sophie
de Mijolla-Mellor qui souligne comment les théories sexuelles infantiles
reprennent à leur compte le questionnement sur la mort et transforment la mort
naturelle en meurtre
[71]. Comment certains éléments de la vie de Freud ont-ils
pu être traduits dans les termes d’une théorie sexuelle homicide – on pense à
la mort du petit frère Julius, à ce que put dire au petit Freud sa
nania catholique ?
On peut remarquer que la théorie sexuelle infantile d’un meurtre d’enfant
pourrait sans doute facilement se lier avec un commentaire du type : « les Juifs
ont tué le fils de Dieu ». Une idée que Freud a sans aucun doute entendu très
jeune et qui servait à justifier un antisémitisme dont son père avait souffert.
À cela,
Sisigmund (bouche victorieuse) se défendra par un retour à l’envoyeur :
“Nous avons tué le père, mais vous aussi !”. En effet, si Freud ne s’est jamais
posé la question de l’origine de la loi du talion, par contre, il avait soulevé dans
son
Schreber
[72], à l’époque même où il se mit à réfléchir sur l’origine pulsionnelle de la religion, le problème d’un « mécanisme » un peu particulier – que
je qualifierai de défense – dans lequel l’enfant renvoie à l’adulte le reproche
que lui fait ce dernier
[73]. Souvenir personnel de l’enfant Freud ? Le
Retourkutch
ne sera plus jamais évoqué par la suite. Cependant, en renvoyant l’accusation
de meurtre, que le climat antisémite ne se lassait jamais de lui rappeler, Freud
a éconduit l’accusation de séduction qu’il avait lui-même portée jadis contre
son propre père
[74].
[1]
Sigmund Freud, Sandor Ferenczi,
Correspondance, tome I (1908-1914), Paris, Calmann-Lévy, 1992, pp. 315-316.
[2]
S. Freud, S. Ferenczi,
Correspondance, op. cit., pp. 312-313.
[3]
Sigmund Freud, « La signification de l’ordre des voyelles »,
in Résultats, idées, problèmes,
tome I, 4
e édition, Paris, P.U.F., 1991, p. 169.
[4]
Sigmund Freud,
Totem et tabou, Œuvres complètes t. XI, Paris, P.U.F., pp. 312-313 et
GW
XI, pp. 123-124. Freud possédait
Cultes mythes et religions. Voir H. Trosman, R.D. Simmons,
« The Freud library », in
Journal of the American Psychoanalytic Association, 1973,21,646-687.
[5]
Freud,
Totem et tabou,
op. cit., p. 320 et
GW XI, p. 131.
[6]
Voir la préface d’Hervé Duchêne à la réédition de Salomon Reinach,
Cultes mythes et
religions, Paris, Laffont Bouquins, 1996, XXXVII.
[7]
Salomon Reinach,
L’accusation du meurtre rituel, Paris, L. Cerf, 1893,29 pages.
[8]
Hermann Leberecht Strack,
Der Blutaberglaube in der Menschheit, Blumorde und Blutritus,
zugleich eine Antwort auf die Herausforderung des « Osservatore cattolico », 4ste Auflage,
Schriften des « InstitutumJudaicum » in Berlin. Nr. 14, Münschen, Beck, 1892.
[9]
Reinach,
L’accusation de meurtre rituel, op. cit., cite Isidore Loeb d’après un article paru
dans la
Revue des études juives, 1889, I, pp. 180-185.
[10]
Reinach,
Meurtre rituel,
op. cit., pp. 18-19.
[11]
Reinach,
Meurtre rituel,
op. cit., pp. 20-21.
[12]
D
r Armand Corré,
Le meurtre et le cannibalisme rituels, Éditions de la société nouvelle,
1893,44 p.
[13]
Un compte rendu de l’affaire de Polna est introduit par Moll dans sa révision de
La Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing qui parut en 1923 en Allemagne. Voir : R. v. Krafft-Ebing,
Psychopathia sexualis, édition refondue par le Dr Albert Moll, traduit de l’allemand par
René Lobstein, Paris, éditions Climats & Thierry Garnier, 1990, pp. 158-159.
[14]
Salomon Reinach,
Cultes, mythes et religions, Paris, Ernest Leroux, t. I (1905), t. II
(1906), t. III (1908), t. IV (1912). Le tome V paraîtra en 1923.
[15]
Salomon Reinach,
Cultes, mythes et religions, t. I (1905),
op. cit., I – II.
[18]
Sigmund Freud,
Le malaise dans la culture, Paris, P.U.F., Quadrige, 1995, p. 54.
[19]
Et avant lui chez celui dont il s’inspire : Otfried Müller et ses
Prolégomènes à une mythologie scientifique, ouvrage paru en 1825. Voir : S. Reinach,
op. cit, rééd. 1996, pp. 23-24.
[20]
Cultes, mythes, religions, t. I (1905), pp. 5-6.
[21]
Cultes, mythes, religions, t. II (1906), pp. 85-122.
[22]
Voir « La mort d’Orphée »
in Cultes, mythes, religions, t. II (1906), pp. 85-122 et la
réédition de 1996, pp. 532-535 et pp. 540-546.
[23]
Voir : « Esquisse d’une histoire de l’exégèse mythologique » in S. Reinach,
op. cit., t. IV
(1912), pp. 1-28. Article repris dans
Cultes, mythes et religions, rééd. 1996, pp. 13-32, et pp. 25-26 pour la citation.
[25]
Freud était vraisemblablement en possession des deux premiers tomes de
Cultes, mythes
et religions dès 1911(Voir
supra, note 4). On peut penser qu’il a acquis les autres volumes au fur
et à mesure de leur parution.
[26]
Lettre du 4-8-11, in S. Freud, S. Ferenczi,
op. cit., pp. 316-117.
[27]
L ettre du 20-8-11 in S. Freud, C.G. J ung,
Correspondance 1906-1914, traduit de
l’allemand et de l’anglais par Ruth Fivaz-Silbermann, Paris, Gallimard, 1992, p. 553.
[28]
Lettre du 1-9-11 in S. Freud, C.G. Jung,
Correspondance, op. cit., p. 556.
[29]
Cette citation fait partie du compte rendu de Rank dans le
Zentralblatt, vol. II, n° 2,
pp. 100-105. Elle est reprise dans S. Freud, C.G. Jung,
op. cit., p. 559.
[30]
Lettre du 26-7-11 S. Freud, C.G. Jung,
op. cit., p. 552.
[31]
Ibid., p. 559. Selon Rank, Jung aurait notamment émis l’idée que les fantasmes de deux
de ses patients (une femme et un petit garçon de neuf ans) devaient être rapprochés du « sacrifice
du dieu du printemps par pendaison ou par écorchement, ou, dans les cultes anciens, le sacrifice
du phallus à la Grande Mère. » Le choix de ces mythes et leur interprétation – en particulier la
place qui est réservée à la divinité-mère castratrice – vont à l’encontre des données mythologiques
que retiendra Freud pour construire son histoire originaire où c’est le père qui est castrateur.
[32]
Lettre du 8-11-09,
Ibid., pp 339-340.
[33]
G. Friedrich Creuzer,
Symbolik und Mythologie der alten Völker, Leipzig, 1810-1823.
[34]
H. Trosman, R.D. Simmons, « The Freud Library »,
op. cit. Dans la classification de cet
article, l’ouvrage de Creuzer porte le n° 156.
[35]
Voir
infra le paragraphe : Freud et l’hypothèse du meurtre d’enfant.
[36]
S. Freud,
Totem et tabou, op. cit., p. 374 et
GW IX, p. 185.
[37]
S. Freud
., Actuelles sur la guerre et la mort,
Œuvres complètes, t. XIII, Paris, P.U.F., 1988,
p. 146.
[39]
Ibid., p. 147
et GW X, p. 346.
[40]
S. Freud,
L’homme Moïse et la religion monothéiste. Trois essais, traduit de l’allemand
par Cornélius Heim, Paris, Gallimard, 1986.
[41]
op. cit., pp. 150-158.
[42]
Ibid., pp. 158-169.
[45]
Ibid., pp. 177-178.
[46]
Ibid., p. 176. C’est Freud qui souligne.
[48]
Ibid., pp. 237-238.
[50]
L’homme Moïse,
op. cit., p. 241.
[51]
Fritz Wittels,.
Die sexuelle Not, Wien, Hollinek, 1909.
[52]
F. Wittels,
Freud et la femme-enfant.
Les mémoires de Fritz Wittels, traduit de l’américain
par Andrée May, suivi de
Sigmund Freud. L’homme, la doctrine, l’école, réédition de la traduction
de 1929, Paris, P.U.F., 1999, p. 101.
[53]
F. Wittels,
Die sexuelle Not,
op. cit., p. IX.
[55]
F. Wittels,
Die sexuelle Not,
op. cit., p. 5.
[56]
Ibid., pp. 7-10.
[61]
«
Im Anfang war die Tat»
(Totem und tabu,
GW IX, p. 194).
[62]
Je tente ici de répondre à une question du Professeur Sophie de Mijolla-Mellor lors d’une
réunion du séminaire « Intéractions de la Psychanalyse » où fut présenté ce travail – U.F.R de
Sciences Humaines Cliniques, Université Paris VII, 101 rue du Faubourg St Denis, 75010 Paris.
[63]
Cf. notamment la critique de Forel dans la sixième édition de son Hypnotisme, qu’il
envoie à Freud en mai 1911. Sur ce point voir mon travail de doctorat : P. Cotti,
Le mot « histoire »
dans l’œuvre de Freud. 1905-1939, thèse en Psychopathologie et Psychanalyse, Université Paris
VII, juin 2001, chapitre 9.
[64]
S. Freud,
Le Président Schreber, Paris, P.U.F. Quadrige, 1995, et Daniel Paul Schreber,
Mémoires d’un névropathe, traduit de l’allemand par Paul Duquenne, Paris, Éditions du Seuil, 1975.
[65]
Voir : Freud, C.G. Jung,
op. cit., p. 577, lettre du 12-11-1911.
[66]
Ibid., pp. 633-634, lettre du 14-5-1912.
[67]
L’homme Moïse, op. cit., pp. 131-123 et
GW XVI, 156-157.
[68]
Voir : J. Laplanche, « La position originaire du masochisme dans le champ de la pulsion
sexuelle », in
La révolution copernicienne inachevée, op. cit., pp. 37-58.
[69]
Bertrand Vichyn, « Pour une clinique de l’“étiologie paternelle” »,
Revue française de
Psychanalyse, 1993,2,411-427.
[70]
S. Freud,
La naissance de la psychanalyse, Paris, P.U.F., p. 167 et S. Freud,
Briefe an
Wilhelm Fliess 1887-1904, Ungekürzte Aufgabe, Herausgegeben von Jeffrey Moussaieff Masson,
Frankfurt am Main, S. Fischer, 1986., p. 240.
[71]
S. de Mijolla-Mellor, « Le meurtre comme théorie sexuelle infantile »,
Topique, n° 59,
1996, pp. 14-29.
[72]
S. Freud,
Le Président Schreber,
op. cit., et
GW VIII, pp. 240-316.
[73]
S. Freud,
op. cit., p. 51 et
GW VIII, p. 288.
[74]
S. Freud,
Briefe an Wilhelm Fliess 1887-1904, Ungekürzte Aufgabe, Herausgegeben
von Jeffrey Moussaieff Masson, Frankfurt am Main, S Fischer, 1986, p. 283.