2002
TOPIQUE
La mort n’est pas la conséquence du vieillissement.
Réflexion sur les effets du temps sur les processus psychiques.
François Villa
30 bd de Strasbourg 75010 Paris
La mort que viserait la pulsion qui porte son nom nous confronte à un
paradoxe : alors même qu’elle est le but immédiat de la pulsion de mort, elle ne saurait ni
advenir directement, ni pouvoir éviter que la vie ait, avant de lui céder la place, à passer
par les multiples détours qui caractérisent l’espèce. La pulsion de mort ne peut qu’attendre,
certes en œuvrant activement, son heure, l’organisme, pendant ce temps-là, déploie et subit
le processus du vieillissement qui témoigne de notre capacité à ne pas mourir tout de suite.
Notre relation à la mort comme aux exigences de la culture ne seraient que l’expression
psychique de notre rapport à la vie pulsionnelle et le signe de ce qui a pu en être élaboré.
Les formes du vieillir témoignent à la fois de notre aptitude et de notre inaptitude à faire
face aux exigences des revendications pulsionnelles.
Mon propos va essayer de cerner les effets, au cours du temps, de la tension inhérente
à la psyché entre une extraordinaire plasticité et une non moins remarquable fixité.
La dimension économique du processus sera au centre de cette réflexion.
Il se déploiera en six mouvements : 1) La mort retardée ou l’âge est-il un facteur étiologique ?; 2) Progrès de l’âge ou progrès de la pulsion; 3) L a mort, conséquence du
vieillissement ?; 4) Le poids de notre inachèvement; 5) Néoténie et appareil psychique;
6) L’appareil psychique, les formes et la déformation.Mots-clés :
Conflit psychique, Culture, Détresse, Forme/Formation/Déformation, Individuation, Libido, Mort, Néoténie, Pulsion de mort, Réalité, Versagung, Vieillissement.
Death, that the drive that carries that name targets, places us before a paradox – while death is the immediate target of the death drive, death cannot be reached directly, nor can death avoid the fact that life, before death can take its place, must wend its way
through all the different paths that characterise our species. The death drive is obliged to
wait, however active it may be while it does so, for its hour to come, while the living organisms that we are, are slowly subjected to the ageing process that is the very proof of our
capacity not to die immediately. Our relationship with death, as for that with the demands
of our culture, is only the psychic expression of our relationship with the drives of life and
the sign of everything that has been elaborated from it. The different forms that the ageing
process takes on reveals at once how apt or inapt we are at facing the demands of our drives.
In this article, the author attempts to show the effects, as time goes by, of the inherent
tension of the psyche situated between an extraordinary suppleness and an equally remarkable rigidity. The economical dimension of this process will also be examined from six
angles – 1) Is belated death or ageing an etiological factor ? 2) Progression of age or progression of the drive ? 3) Is death a consequence of ageing ? 4) The weight of incompletion;
5) Neoteny and the psychic apparatus; 6) Psychic apparatus, forms and deformation.Keywords :
Psychic conflict, Culture, Distress, Form/Formation/Deformation, Individuation, Libido, Death, Neoteny, Death drive, Reality, Versagung, Ageing.
La mort que viserait la pulsion qui porte son nom nous confronte à un
paradoxe : alors même qu’elle est le but immédiat de la pulsion de mort, elle
ne saurait ni advenir directement, ni pouvoir éviter que la vie ait, avant de lui
céder la place, à passer par les multiples détours qui caractérisent l’espèce. La
pulsion de mort ne peut qu’attendre, certes en œuvrant activement, son heure,
l’organisme, pendant ce temps-là, déploie et subit le processus du vieillissement
qui témoigne de notre capacité à ne pas mourir tout de suite. Notre relation à
la mort comme aux exigences de la culture ne seraient que l’expression
psychique de notre rapport à la vie pulsionnelle et le signe de ce qui a pu en
être élaboré. Les formes du vieillir témoignent à la fois de notre aptitude et de
notre inaptitude à faire face aux exigences des revendications pulsionnelles.
Mon propos va essayer de cerner les effets, au cours du temps, de la tension
inhérente à la psyché entre une extraordinaire plasticité et une non moins remarquable fixité. La dimension économique (que nous ne cessons de négliger) du
processus sera au centre de cette réflexion.
Il se déploiera en six mouvements : 1) La mort retardée ou l’âge est-il un
facteur étiologique ?; 2) Progrès de l’âge ou progrès de la pulsion; 3) La mort,
conséquence du vieillissement ?; 4) Le poids de notre inachèvement; 5) Néo-ténie et appareil psychique; 6) L’appareil psychique, les formes et la déformation.
PREMIER MOUVEMENT : LA MORT RETARDÉE OU L’ÂGE EST-IL
UN FACTEUR ÉTIOLOGIQUE ?
De la vieillesse, Montaigne écrit qu’« elle nous attache plus de rides à
l’esprit qu’au visage » et qu’« il ne se voit point d’âmes, ou fort rares, qui en
vieillissant ne sentent à l’aigre ou au moisi ». Il a sans doute raison, quant à
l’enjeu du vieillir, de faire porter l’accent sur l’esprit et sur l’âme plus que sur
le corps. Et, cela non pas parce que nous méconnaîtrions l’usure du corps, les
atteintes de la motricité, les diminutions de l’acuité des organes perceptifs et
les limitations de l’autonomie.
Ce sont là ce que nous avons coutume de nommer les injures du temps.
Elles nous seront infligées indéniablement mais à des âges certes plus que
variables et de manière fort diverses selon chacun. Mais nul ne saurait véritablement leur échapper à moins de mourir jeune et, même dans ce cas, nous ne
sommes pas sûrs que cela soit totalement exact.
Nous nierons d’autant moins la réalité des injures du temps que le nombre
de ceux qui les subissent s’est considérablement accru. Et cela, grâce à nos
progrès scientifiques, ceux-ci ont dans le même temps réduit les risques de
mortalité à la naissance et aux différents âges de la vie, accroissant du même
coup considérablement notre espérance de vie. Il est loin le temps, à peine
deux cents ans, où celle-ci ne dépassait pas les trente-cinq ans, elle a aujourd’hui doublé (et si être centenaire reste encore un événement rare, cela est de
moins en moins exceptionnel).
D’avoir « gagné » la possibilité de vivre encore plus longtemps, nous
pourrions nous réjouir et être fier. Mais, il nous faut hélas reconnaître que ce
progrès a son revers obscur et moins réjouissant. Car, en effet, avec cet allongement de la durée de vie, se sont multipliées les pathologies du vieillissement
ainsi que les fins de vie de plus en plus difficiles. Chacun de nous aura rencontré
ou rencontrera des hommes et des femmes d’âge plus que respectable, certes
encore vivants, mais réduits à un état tel que nous ne pourrons que nous
demander si cela vaut vraiment la peine de vivre aussi longtemps si c’est pour
en arriver là.
Mais, revenons à la citation de Montaigne, ces rides, cette aigreur et ce
moisi sont-ils, destin tragique de l’humain, pur effet inéluctable de la simple
prise d’âge ? N’avons-nous pas à interroger cette soi-disant équation évidente
où prendre de l’âge = processus inéluctable de dégénérescence totalement
irréversible ?
Le mouvement de la pensée de Montaigne est fort complexe dans le passage cité. La faille qu’introduit le « ou fort rares » dans l’affirmation radicale
«qu’il ne se voit point d’âmes qui en vieillissant... » empêche de donner à cette
proposition un caractère d’universel. Que ce qu’elle avance soit le plus fréquent,
au point même que l’exception soit rare, est une réalité dont nous devons
relativement convenir, mais cela ne nous permettra pas de nous en tirer par la
pirouette qui consisterait à dire que c’est là l’exception qui confirme la règle.
En tout cas, pour un psychanalyste, procéder ainsi serait malvenu, pour
ne pas dire tout simplement antinomique de l’esprit même de la démarche
freudienne. E xpliquons-nous sur ce point. Que ce soit dans son texte
préanalytique sur les aphasies, que ce soit dans son approche de l’hystérie ou plus
tard dans sa prise en considération de ce qui venait manifestement faire obstacle
à la guérison
[1] dans certaines cures, Freud, loin de rejeter les exceptions
à ce qui est alors la règle, leur accorde un statut
princeps dans la démarche et
en fait l’élément fondateur d’une nouvelle théorisation. L’exception, le cas
unique, n’est pas méconnu parce que trop singulier, il est au contraire pris
en considération parce que, désignant la limite de la précédente théorisation,
il indique ce dont elle ne rend pas compte et qui exige un autre effort de pensée
pour ne pas l’ignorer, il représente cette part d’inconnu que la connaissance ne
parvient pas, quelle que soit l’accumulation des savoirs, à supprimer. Si pour
certains, la conscience de ce fait peut les plonger dans le scepticisme absolu,
paralysés qu’ils seront par le sentiment de la vanité des efforts humains
quant à la connaissance absolue. Pour d’autres, c’est cela même qui les poussera au contraire dans la voie d’une recherche permanente et dont les succès
toujours partiels, loin de les décourager, seront les stimulants renouvelant la
démarche.
Je ne crois pas perdre le fil de mon propos et sa visée. Ce qui, à première
lecture, paraît comme une digression n’en est pas une. Qu’une démarche élaborative puisse être appréciée à partir de la place qu’elle fait ou non à ce qu’elle
ne parvient pas à intégrer dans la construction théorique qu’elle peut bâtir n’est
peut-être pas si éloigné de la question que nous tentons de saisir. Pour chacun,
l’enjeu central à l’œuvre dans son vieillissement ne tiendrait-il pas dans la part
faite dans l’élaboré d’une vie à ce qui ne l’a pas été : part d’inconnu en soi pour
soi-même et dans le rapport plus ou moins dynamique que l’on entretient avec
cette dimension de soi ? Nous y reviendrons.
Nous pensons donc que l’exception non seulement ne confirme pas la règle
mais qu’elle nous oblige surtout à en produire une autre. Les
âmes qui échappent
à ce que nous pourrions prendre pour le processus
naturellement dramatique
du vieillissement sont certes rares mais elles
sont, elles existent comme existent
des vieillissements précoces chez des personnes encore juvéniles. L’une et
l’autre exception ne nous obligent-elles pas à remettre en cause l’âge
[2] en tant
que
facteur ou condition étiologique spécifique
[3] des diverses formes que peut
prendre le vieillissement ? Cela ne reviendrait pas à enlever toute fonction à l’âge
dans cette étiologie, nous aurions tendance à penser que l’âge fait partie des
circonstances occasionnantes: au sens où, en atteignant un certain âge
[4],
s’offrirait l’occasion qui déclencherait ce que nous reconnaîtrons comme la
cause spécifique. Nous essayerons de montrer d’une part que le facteur étiologique réside dans la nature même de la constitution de ce que la psychanalyse
appelle
appareil psychique et d’autre part que la cause spécifique doit être
rapportée au développement de la libido de l’individu et au conflit entre ce
développement et celui du moi.
Que du point de vue psychanalytique qui est le nôtre, ce qui s’avère déterminant quant à la santé ou à la maladie soient toujours, et à quelque âge que ce
soit, les destins de la libido, ne signifie pas que les formes singulières que peut
prendre le vieillissement ne relèverait que du psychique et de lui seul, désincarné. Qu’il y ait un point de vue et une dimension biologique du phénomène,
nul ne saurait le contester. Mais, il nous faut reconnaître que du côté de la
recherche biologique sur le vieillissement, si les recherches sont nombreuses
et les pistes sérieuses, il ne semblerait pas que nous disposions d’une théorie
qui en rendrait définitivement compte. De la biologie, trois modèles théoriques
ont émergé à ce jour qui sont et ne sont pas incompatibles entre eux, mais qui
ne sont pas complémentaires l’un de l’autre : 1) celui du vieillissement
programmé ou du déterminisme génétique, 2) celui de l’accumulation catastrophique d’erreurs dues à la défaillance de l’ARN messager, 3) le troisième
est une théorie immunologique qui, à partir de la plus grande fréquence des
maladies auto-immunes, envisage un travail autodestructeur de l’organisme à
partir de la non-reconnaissance par l’organisme de certaines de ses cellules.
La théorie psychanalytique ne doit pas méconnaître ces données venues de
la biologie. Non pas que nous ayons à reprendre ces modèles tels quels, mais
à partir de la sollicitation à penser qu’ils représentent, par des processus de
transposition, il se pourrait que nous soyons amenés à de nouvelles figurations théoriques. Sans savoir quelle portée de vérité nous pouvons lui accorder,
nous nous permettrons l’analogie suivante : de même, que la psyché, de par sa
liaison au somatique, se voit soumise à une exigence sans cesse renouvelée, de
travail – exigence qui est la pulsion même – ne serait-il pas, à partir des recherches biologiques actuelles, exigé (et exigible) de la théorie psychanalytique,
un effort d’élaboration. Celui-ci ne viserait pas à intégrer les découvertes biologiques dans le champ de la psychanalyse ni, non plus, à soumettre celui-ci à
celles-là. Il s’agirait d’un effort pour essayer de saisir tant la conflictualité (que
les différences de point de vue produisent immanquablement) que les possibilités de transpositions transformatrices des champs théoriques qu’elles recèlent.
Et, poursuivant encore cette analogie, nous nous demanderons si nous n’avons
pas, du point de vue psychanalytique, en partant des destins de la libido, un
champ d’observation et de recherche, insuffisamment exploré. Ce champ nous
permettrait d’une part, de penser les modifications libidinales qui résultent des
exigences occasionnées par des processus biologiques, d’autre part de nous
demander comment la forme de l’organisation libidinale peut, à l’occasion du
surgissement de modifications biologiques, accélérer ou inhiber ces processus
biologiques.
Pour le psychanalyste, en tout cas, ce qui dans le travail avec un patient, à
tout âge, va s’avérer l’enjeu de la démarche est la saisie des destins des pulsions
au travers des formes qui en auront résulté dans une histoire singulière. C’est
cela qui est à l’œuvre tant dans la santé que dans les affections psychiques. Entre
ces deux états, il n’existe, à proprement parler, quant aux conditions initiales
aucune différence : les individus en « bonne santé » sont confrontés à ces mêmes
tâches de maîtrise de la libido. Freud nous a enseigné que la différence ne tient
pas dans les conditions initiales mais dans le résultat du combat : le « normal »
réussirait mieux dans cette entreprise de maîtrise de la pulsion que le névrosé,
le psychotique ou le pervers. Les chemins de cette réussite, avouons-le, restent
peu élucidés. L e succès de l’opération se nomme sublimation, mais les
mécanismes dont elle résulte, restent fort énigmatiques.
Ces mécanismes, s’ils sont énigmatiques, semblent aussi bien moins
fréquents que ne pourrait le souhaiter la prétention, si développée, de supériorité
de notre espèce. Fort rares sont les humains chez qui dominent durablement
les processus de sublimation. La rareté, et du succès des processus et de ceux
qui, en vieillissant, échappent vraiment à la dégradation psychique et physique
sont peut-être à mettre en rapport : la seconde rareté ne serait-elle pas plutôt un
effet de la première que de l’âge ?
En un sens, nous n’aurions que peu de scrupules à reprendre, ici, ce que
Freud vient à penser en se questionnant en 1915, dans « La désillusion causée
par la guerre », sur l’apparition si rapide, en temps de guerre, d’un «
comportement non civilisé »y compris chez les êtres que l’on en aurait cru les plus
incapables :
« en réalité ils ne sont pas tombés aussi bas que nous le redoutions,
parce qu’ils ne s’étaient absolument pas élevés aussi haut que nous l’avions
pensé d’eux. »
[5].
La raison de la rapidité de cette perte des acquis culturels chez l’homme dit
civilisé tient, pour Freud, dans le fait qu’il y a
« incomparablement plus d ’hypocrites de la culture
que d’hommes effectivement culturels »
[6]. Et il ne s’agit pas
ici d’un jugement moralisateur, Freud arrive à une telle pensée à partir d’une
réflexion métapsychologique sur la dynamique dont témoignent les productions psychiques que l’homme réalise, face aux inconciliables exigences de la
pulsion d’une part, et de la culture d’autre part. La société, au nom de la culture,
exige des hommes qu’ils agissent en méconnaissant le fondement pulsionnel
de leurs actions. Elle exige qu’il ne soit pas laissé libre cours au pulsionnel, qu’il
soit maîtrisé (idéalement éradiqué, au mieux ignoré). Cette pression va se
traduire par des manifestations réactionnelles qui s’expriment dans les déformations du caractère. Mais cette pression ne parvient pas complètement à son
but, car persiste
« une disposition permanente des pulsions inhibées à faire
irruption vers la satisfaction si l’occasion s’en présente »
[7] et cela est d’autant
plus vrai de la pulsion sexuelle.
Pour Freud, la guerre est une telle occasion. Du fait de l’abandon, par l’ensemble de la société et de l’État qui la représente, de certaines limitations morales
qui s’imposaient à chaque citoyen, la pression sociale se modifie, les interdits
et les valeurs se déplacent. Et à cette occasion, il apparaît que, en temps ordinaires, la plupart des hommes ne font que vivre, de manière obligée, au-dessus
de leurs véritables moyens psychiques. Ils ne font qu’user de moyens qu’ils sont
loin de s’être véritablement appropriés. Ils vivent les exigences de la culture
comme une contrainte extérieure à laquelle « ils se soumettent, non par nécessité,
mais par crainte des conséquences d’une rébellion souhaitée ». La guerre leur
offre donc, grâce à la levée partielle de l’interdit de tuer, l’occasion de ne plus
se montrer hypocrites quant à leur vérité psychologique.
Nous savons qu’au cours du vieillissement se produisent un certain nombre
de modifications internes et externes liées à des relâchements et/ou des renforcements des exigences sociales qui forment l’occasion dont se saisissent les
exigences pulsionnelles pour s’exprimer.
DEUXIÈME MOUVEMENT : PROGRÈS DE L’ÂGE OU PROGRÈS
DE LA PULSION
Que l’inconscient ignore le temps ne signifie pas que le temps n’ait pas
d’effet sur l’appareil psychique – effet d’usure (la polysémie du mot doit être
retenue) qui, tendant à nous réduire à notre plus simple appareil psychique fait
surgir l’indestructible fidélité à la fixation originaire.
Dans notre vieillissement, le déterminant est moins la
quantité des ans que
la quantité d’excitation restée sans
qualité psychique. Ce qui est en jeu dans
les progrès de l’âge, c’est le
progrès de la pulsion. C’est ce qui nous contraint
à ne pas négliger le point de vue économique
[8] de la métapsychologie freudienne.
Dans notre interrogation sur ce qui arrive, avec le temps, au psychique, nous
reconnaîtrons dans la dimension économique, une des limites de notre action
sur le psychique : notre capacité à transformer la quantité en qualité n’est pas
illimitée. Ceci n’est pas sans implications cliniques.
Deux dangers pèsent sur les processus psychiques : celui de l’inhibition
comme impossibilité d’aller de l’avant et celui de la régression comme tendance
de la pulsion à toujours tirer vers l’arrière. La vie de l’humain se déploie entre
deux menaces extrêmes : celle d’une rigidité cadavérique résultant d’un ordre
répétitif parfaitement symétrique ou celle d’une trop grande labilité (état du plus
grand désordre); l’homme ne serait qu’un être «entre le cristal et la fumée »
selon la belle expression de H. Atlan.
Dans ce parcours, nous aurons à penser les effets sur la clinique de trois
métaphores freudiennes. Dans les trois intervient la force constitutionnelle de
la pulsion, qui ne s’avère domptable que dans une certaine mesure et de manière
non durable : à plus d’une occasion, le dompteur se découvre asservi par ce qu’il
croyait dompter.
L a première de ces métaphores, nous l’appellerons la « hollandaise »,
représente le travail psychique sur le modèle de l’assèchement du Zuiderzee :
une conquête inlassable de terres « psychiques » sur les eaux du pulsionnel
par élévation de digues. Ici, l’accent est mis sur les capacités de déplacement – de transfert – liées à la plasticité, à la mobilité de la libido et de ses
investissements.
La seconde, la « troyenne », partant de la capacité de modification du moi,
souligne la propension de ce dernier à s’incorporer les symptômes comme
une partie du moi. Mais, en procédant ainsi, le moi ne cesse d’introduire en lui
des formations de l’inconscient, par lesquelles, avec le temps, les exigences
pulsionnelles se feront de plus en plus fortes. Car, avec le temps, le refoulé,
toujours, pénètre dans ce qui le refoule.
La troisième est celle d’un peuple en exil et des conditions de l’accomplissement de celui-ci. Ici, la tâche de l’appareil psychique est de permettre l’exil
du pulsionnel vers sa représentation. Le dégagement de l’emprise de la perception sensible est ce qui serait à accomplir inlassablement et qui serait toujours
à reprendre pour transformer les événements d’une vie en événementialité
psychique.
Dans les trois métaphores freudiennes, le travail du psychique est l’œuvre
d’une vie, il se fait à partir de ses heurs et malheurs, et le temps d’une vie le
laisse dans l’inachèvement, voués que nous sommes, comme l’écrit René Char,
à « n’être que des débuts de vérité ».
TROISIÈME MOUVEMENT : LA MORT, CONSÉQUENCE
DU VIEILLISSEMENT ?
Sous ma plume est venue la phrase : « pour poursuivre, pouvons-nous éviter
la mort », ce n’est bien évidemment pas ce que je voulais écrire mais deux
groupes de mots : « notre interrogation sur les effets du temps » et « de parler
de », ont disparu dans la course de ma plume. Je voulais écrire, « pour poursuivre
notre interrogation sur les effets du temps, pouvons-nous éviter de parler de la
mort ». Ne faut-il pas voir, là, l’œuvre de ce pulsionnel dont l’inlassable,
répétitive et insistante activité infiltre sans arrêt les processus secondaires
de pensée et qui se moque bien des savoirs acquis au prix de durs efforts.
Si l’humain se voit contraint, pour assurer sa survie, à des renoncements
pulsionnels, il est par ailleurs bien obligé aussi de convenir que la pulsion, elle,
ne renonce jamais (dans le monde où elle prend sa source et où elle vise
à accomplir son parcours, la notion de renoncement n’a pas cours, elle n’a pas
d’existence). La pulsion pousse, elle ne fait même que cela, visant compulsivement à atteindre le but qui la ferait disparaître. Elle n’y parvient toujours
qu’en partie et, du point où elle est revenue à la fin de son trajet, de nouveau
elle s’élance vers l’avant, dans le monde extérieur pour ramener vers sa source,
en arrière donc, les objets dont le prototype vient de la nuit du temps.
Dans cette omission de mots que ma plume a révélée se manifeste que
vraiment
« rien du pulsionnel en nous ne favorise la croyance à la mort »
[9].
Oh ! certes ! nous savons que nous mourrons un jour, mais ce jour est lointain,
et les progrès de la science nous permettent de croire que ce jour deviendra
encore un peu plus lointain. Ce qui est sûr, c’est que la mort, toujours, nous paraît
venir du dehors. À nous écouter, on meurt toujours à cause de quelque chose
dont on entend bien qu’on dit que cela aurait pu ne pas survenir et alors il ne
serait pas mort l’autre dont nous parlons; finalement, il n’a pas eu
notre chance.
En attribuant la cause de la mort à la maladie, l’âge ou l’accident, nous la
traitons comme le produit du hasard et non de notre condition.
Pour Freud, et nous partageons son point de vue, la mort ne survient pas en
raison de causes externes hasardeuses mais pour des causes internes :
« l’individu
meurt de ses conflits internes »
[10]. Il n’y a pas d’un côté la vie et de l’autre la
mort. Il y a la lutte, au sein du même organisme vivant, de la vie et de la mort.
L a vie, en tant qu’animation, ne s’oppose pas à l’inanimé. E lle en vient.
Comment ? Nous ne le savons pas de manière certaine
[11] : un jour, dans la matière
inanimée, la contingence de la rencontre fortuite de certains paramètres, se
traduisit
en une action qui donna l’animé. Mais
, en l’animé œuvre l’origine
inanimée vers laquelle il tend à revenir : cette tendance Freud la
nomme pulsion
de mort. En l’
animé, une autre force pousse qui vise à maintenir l’animé, à y
revenir dans sa reproduction, contre ou malgré la pulsion de mort :
pulsion
de vie, libido. Et la vie n’apparaît pas comme le fait de l’une ou de l’autre
pulsion mais, comme le résultat du conflit entre le but de l’une et celui de
l’autre. La vie persiste du fait même que ni l’une, ni l’autre ne triomphe définitivement. L’une assemble, lie, réunit. L’autre défait, délie, désunit. Chacune
de son côté poursuit sa propre visée mais, dans le même temps, elles œuvrent
aussi en mixte, côte à côte, dans des productions « communes ». Les assemblages
toujours plus grands d’Éros s’avèrent, du fait de leur grandeur, encore plus
fragiles que l’assemblage précédent, offrant en raison même de leur étendue
accrue encore plus de prises à la pulsion de mort. Vieillir témoigne de la capacité
de rester en vie en étant traversé, habité par cette tension originelle, par cette
lutte pulsionnelle : capacité de la conflictualiser psychiquement sans parvenir
à concilier complètement les exigences de l’une et de l’autre. Il n’y a nul espoir
de réconciliation ni entre ces deux forces, ni entre les logiques différentes
qu’elles engendrent. Il existe néanmoins, par l’élaboration psychique du conflit,
la possibilité que ne se produise pas un divorce tel entre l’action de l’une et la
poussée de l’autre que surviennent des processus d’
étrangement entre la psyché
et le soma, entre l’individu et le monde, entre le moi et le ça ou entre le moi et
le Surmoi. Ces processus auraient pour effet de rendre la vie insupportable et
l’existence trop improbable.
En un mot, mourir n’est pas la conséquence de vieillir. La mort résulte de
l’impossibilité de continuer à vieillir qui est la seule façon comme le dit le père
de Daniel Pennac que nous ayons trouvé de ne pas mourir jeune; elle est l’arrêt
du vieillissement non son produit. À suivre le chemin de « Au-delà du principe
de plaisir »
[12], la mort survient peut-être, pour nous, comme pour l’infusoire
[13]
quand nous nous avérons incapable d’éliminer les produits de notre métabolisme (tant somatique que psychique). Élimination que nous ne pouvons réaliser
qu’encore plus imparfaitement si nous restons limités à nous-mêmes et si nous
ne cherchons les moyens de l’élimination qu’en nous-mêmes, en ne comptant
que sur nous-mêmes pour le faire. Bien qu’organisme « supérieur » à l’infusoire,
il n’est pas sûr, que malgré tous nos ersatz et toutes les prothèses dont nous nous
dotons au cours d’une vie, nous ayons d’autres moyens que lui pour rester en
vie. Confiné dans un bouillon de culture, l’infusoire livré à ses seules productions, à ses seuls apports, immanquablement fini par dépérir en perdant la
capacité de se reproduire, empoisonné par lui-même : toxicité de la mêmeté,
inviabilité de l’autarcie absolue et de l’autocratie. Il suffit que, dans ce même
bouillon de culture, soient introduits, avant que la mort n’ait triomphé, des
apports nouveaux produits par d’autres métabolismes, produits étrangers, différents, pour que les infusoires qui commençaient à dépérir en manifestant des
signes de vieillissement, retrouvent une activité métabolique leur redonnant
vigueur, forces pour vivre et capacité de se reproduire.
Nous pouvons entrevoir les effets cliniques que peuvent avoir de telles
réflexions sur l’abord des pathologies que l’on a tendance à attribuer trop vite
au seul fait d’être âgé. Ce sont les notions d’épuisement, de retrait, d’usure,
d’enfermement, de pertes tant de capacité que de mémoire ou d’objet qui
peuvent prendre sens, avoir des fonctions précises et qui peuvent nous fournir
des indications techniques pour notre travail clinique.
Avant de clore ce troisième temps de ma démarche, un mot sur le
rêver par
opposition au mourir à la faveur d’une analogie qui s’est imposée à moi et à
cause de l’image de l’infusoire. Nous le savons pour la psychanalyse, le rêve
n’est pas le produit du sommeil lui-même, il n’en est ni la conséquence, ni un
effet, ni le prolongement. Nous voyons à quelle similitude de démarche nous
nous livrons : de la même manière, que nous pouvons dire que le rêve n’est pas
la conséquence du sommeil mais sa rupture, il nous faudrait penser que la mort
n’est pas la conséquence du vieillissement mais l’arrêt de ce processus. À la
faveur de la similitude de structure de ces deux propositions, ce n’est cependant
pas avec
rêve que nous associerons
mort mais, à la faveur d’une figure chiasmatique,
mort et
sommeil,
rêve et
vieillir. Et, nous nous rappellerons l’infusoire,
en pensant que, selon la théorie psychanalytique du rêve, celui-ci ne peut se
produire que de la conjonction du désir infantile et des restes diurnes contingents. Le désir inconscient de lui-même ne saurait produire le rêve, il lui faut
du
sang neuf, des apports étrangers issus de l’activité de veille du jour écoulé
[14].
En eux, il va trouver le matériau pour se figurer en tant que rêve parvenant à
la perception de la conscience. Ce désir infantile va ainsi acquérir une nouvelle
vigueur lui permettant, sous la nouvelle forme qu’il peut revêtir au travers des
restes diurnes, de tenter de lever le refoulement et de se faire accepter dans et
par la conscience.
Rêver, c’est supporter que, malgré notre désir de retour à un état inanimé,
l’animation puisse se produire en nous, nous laissant dans cet état mixte où,
l’envie de continuer à dormir coexiste avec l’envie de nous éveiller à ce qui nous
perturbe venu de l’actuel de la veille à la rencontre de ce qui, du plus lointain,
du plus infantile en nous s’avère d’une redoutable actualité. Rêver n’est plus
dormir mais est cette capacité d’être à la fois animé et inanimé, déjà mort et
encore vivant. Peut-être que nous ne mourons que le jour où, il s’avère que nous
ne pouvons plus supporter que le sommeil soit mis en échec par le rêve. Dormir
devient peut-être difficile quand ce qui pousse au rêve se fait d’une exigence
telle qu’il n’est plus question de lui opposer le moindre principe de réalité.
Alors, cet être de frontière qu’est le moi, s’avère en tant que censure de plus
en plus inefficace. C’est à ce moment, peut-être, que le sommeil sans rêve
devient presque inimaginable et c’est, pour pallier l’impossibilité de (re)trouver
le sommeil des temps originaires, pour éviter son anéantissement par ce à quoi
nulle limite ne semble plus pouvoir être fixée que le moi invente la mort et
paraît l’accepter. Croyant inventer une solution nouvelle, il ne sait pas qu’il
redécouvre ce qui existait pour d’autres espèces avant que, face à l’urgence de
la vie, notre espèce n’ait atteint une telle complexification-complexité que la
mort à laquelle le voue l’espèce ne lui soit plus facile individuellement. Il est
des temps immémoriaux, qui sont toujours actuels pour certaines espèces, où,
nous aimons le croire du moins, la mort était facile.
Ne pourrait-on pas penser que dans le maintien de la succession veillesommeilrêve est la condition du maintien du vivant, en tant que combinaison
de plasticité et de rigidité ? Le maintien de cette succession, les formes qu’il
revêt et les rapports qu’entretiennent entre eux chacun des moments de la série
doivent probablement déterminer les formes possibles que prend le vieillir et
permettre de rendre compte des différences qui existent entre ses formes.
QUATRIÈME MOUVEMENT : LE POIDS DE NOTRE INACHÈVEMENT
« [...] il y a une différence incalculable, un intervalle
indéterminé, entre l’embryon d’une idée et l’entité intellectuelle
qu’elle peut enfin devenir ».
P. Valéry, Analecta.
Oui, entre cet humain qui commence d’être sans être achevé, si loin de l’être
même (embryon), et cet humain (qui pourtant est le même) parvenu au terme
de sa vie, existe une incalculable différence. Celle-ci est le signe spécifique de
son existence, de sa capacité à durer au travers du temps en subissant les modifications successives qu’exigent les nécessités de la vie pour qu’il parvienne
à un état où, devenu capable de se reproduire, l’espèce verra, par son action,
sa perpétuation réalisée. Notre espèce produit des individus qui, en tant qu’organisme isolé, sont bien loin de disposer soit des capacités auto-conservatrices
nécessaires à leur survie soit de celles reproductrices nécessaires à la survie de
l’espèce. Individuellement, nous ne pouvons pas de nous-mêmes, par nous-mêmes répondre immédiatement aux besoins qui conditionnent notre survie.
L’espèce, malgré son immaturité foncière et son apparente inviabilité première,
n’a pu survivre qu’en raison du fait que chaque individu possédait en lui la
potentialité d’une stratégie, propre à l’espèce, qui le rendait susceptible de
différer la réponse immédiate au besoin et de produire des substituts d’attente
fournis par sa capacité à pallier à la fragilité originelle par l’association des
individus en société.
Nous pourrions dire qu’exister, c’est ne pas cesser de pouvoir supporter de
différer sans que cela signifie pour autant renoncement définitif ou paralysie
quant au but poursuivi. Cet art du différer est la source d’un processus de différenciation permanente et jamais vraiment achevé. Le processus se voit arrêté
par la mort non pas tant parce qu’il serait parvenu à son terme que du fait que
l’organisme s’avère incapable de le poursuivre.
En raison de cet étrange sentiment d’identité qui nous permet de croire
la plupart du temps à notre mêmeté en nous faisant nous sentir identique à
nous-mêmes par-delà toutes les modifications que nous subissons, nous sous-estimons, me semble-t-il, l’incessant processus de transformations auquel est
voué l’individu humain pour survivre. Que de formes différentes aura connu
notre corps au long d’une vie, que de formes différentes auront prises notre
pensée, nos représentations de nous et du monde, sans nous empêcher le plus
fréquemment de continuer de croire à notre identité, à notre immutabilité. Et
ce sentiment illusoire de continuité n’est sans doute pas qu’une illusion, il est
vraisemblablement rendu possible par le fait étrange que le changement de
forme ne signifie pas la disparition radicale des formes précédentes, celles-ci
persistent soit derrière ou sous la forme nouvelle, soit même à côté. Et ce
sentiment se verrait d’autant plus renforcé si l’on fait hypothèse qu’il n’est pas
impossible que la forme embryonnaire soit travaillée par une sorte de mémoire
des formes auxquelles doit ultérieurement advenir l’organisme (en quelque
sorte une mémoire du futur).
Toute forme présentement réalisée, actualisée serait soumise à deux puissants
attracteurs de forme : l’un serait constitué à la fois par la persistance effective
ou en mémoire des formes antérieures, l’autre par cette mémoire des formes
futures possibles. La forme dominante à tel ou tel moment ne serait pas véritablement stabilisée, elle ne posséderait d’ailleurs pas de stabilité propre, elle
serait soumise à un jeu permanent de déformation-reformation qui soit l’attire
vers l’émergence des formes encore non-advenues, soit la ramène vers les
formes antérieurement réalisées. À ma manière, je ne fais que reprendre l’extraordinaire métaphore que Freud utilise dans « Points de vue du développement
et de la régression. Étiologie. »
[15].
Voulant nous donner une représentation des deux dangers : l’arrêt et la
régression qui menacent le développement de l’humain, il recourt à trois
métaphores qu’il nous présente enchevêtrer l’une à l’autre dans le cours du
développement de sa pensée (réalisant dans son écriture même, le mouvement
qu’il essaye de saisir). Citer la totalité du passage prendrait trop de place, nous
isolerons donc la métaphore de l’exil des deux autres métaphores :
« Lorsque tout un peuple abandonne son habitat, pour en chercher un
nouveau, ce qui se produisait fréquemment aux époques primitives de l’histoire
humaine, il n’atteint certainement pas dans sa totalité le nouveau pays.
Abstraction faite d’autres causes de déchets, il a dû arriver fréquemment que
de petits groupes ou associations d’émigrants, arrivés à un endroit, s’y fixaient,
alors que le gros du peuple poursuivait son chemin. [...] Lorsqu’un peuple en
a laissé en cours de route de forts détachements, les fractions plus avancées
auront une tendance, lorsqu’elles seront battues ou qu’elles se seront heurtées
à un ennemi trop fort, à revenir sur leurs pas pour se réfugier auprès de ces
détachements. Mais ces fractions avancées auront aussi d’autant plus de chances d’être battues que les éléments restés en arrière seront plus nombreux. ».
Cette métaphore de l’exil qui fait suite à ma réflexion sur le statut des formes
dans le mouvement de transformation qui est la vie même, je l’avais évoquée
plus haut, au côté de deux autres métaphores nommées l’une, la hollandaise,
l’autre la troyenne. Notons que le mouvement de l’exil contient les mouvements de ces deux métaphores. D’une part, nous retrouvons le mouvement de
conquête inlassable de nouvelles terres, de nouvelles positions, de leur défense
et des combats renouvelés dont l’issue est toujours incertaine. D’autre part,
nous retrouvons la métaphore du cheval de Troie dans l’introduction, la conservation ou l’anticipation dans les formes présentes, des formes antérieures
et ultérieures qui, de l’intérieur de la forme actuelle, travaillent à la défaire en
la déformant.
Je ferais appel ici à des matériaux qui nous viennent de la biologie et dont
nous devons la connaissance principalement à A. Prochiantz
[16]. Nous y trouvons
une convergence quant à la façon de poser le problème.
Prochiantz note que la sélection naturelle semble n’avoir retenu que deux
stratégies évolutives. Ce qui les différencie entre elles est le statut de l’individu
dans son rapport à l’espèce et le procès de différenciation entre congénères.
La première stratégie est celle des organismes de petites tailles à temps de
développement court et à reproduction rapide où, sauf mutation, il y a un strict
déterminisme génétique de la forme. Chez de tels animaux, la forme physique
est superposable à la forme génétique. Tous les individus se ressemblent, l’individuation est réduite à sa plus simple expression. Dans cette stratégie de
développement, les individus ont peu de place, ce sont des clones. Du point de
vue des réseaux neuraux, ils sont pratiquement définis par le génome de l’animal
– quasi comme un circuit électrique dont chaque contact serait prédéfini, précablé (le nématode, petit invertébré, en est un exemple). Pour d’autres espèces,
il n’en va pas ainsi : une même structure génétique peut donner naissance à une
infinité de réseaux différents. Mais cela relève de la seconde stratégie évolutive :
celle d’organismes dont le temps de développement est long, de taille plus
grande, aux fonctions multiples et distinguées en différents appareils.
Pour eux, la forme physique reste certes contrainte dans l’enveloppe
constituée par le moule génétique (d’un œuf de poule ne naîtra qu’une poule
ou un coq), Prochiantz parle à ce propos d’une mémoire de l’espèce quant aux
formes qui lui sont propres. Mais cette forme physique va s’avérer influencée,
modifiée, travaillée par le temps du développement autrement dit par l’histoire
de l’individu et non pas seulement de l’espèce, ce qui fait appel à une mémoire
de l’individu, qui le fait être un « moi » et se sentir tel.
Dans aucune des stratégies, l’organisme vivant n’échappe à la mort. Mais
la seconde a permis à certains organismes vivants de considérablement allonger
la durée de l’animation vitale. Avec cet allongement apparaît un phénomène
paradoxal, connu sous le nom de néoténie, dont l’être humain est la manifestation la plus achevée à ce jour. Dire la plus achevée est une façon rapide de
parler car, en effet, tout le paradoxe de la néoténie réside dans les temps différés
et décalés de l’achèvement des organes d’un même organisme. L’humain se
caractérise précisément par le fait de naître largement inachevé – un certain
nombre de ses fonctions vitales n’existent qu’en puissance et ont à être réalisées
en acte. Ce sont des potentialités qui, virtuelles, demandent à devenir effectives
et qui ne se réalisent pas inéluctablement mais sous l’effet de l’intervention du
milieu (contingence, éducation...) : effet d’épigenèse.
La néoténie est donc un état où l’on est obligé de penser qu’au sein d’un
même individu cohabitent des organes dans différents états de développement.
Une des définitions de la néoténie est la possibilité que survienne un stade
achevé de la maturité sexuelle dans un organisme totalement ou partiellement
embryonnaire ou même arrêté dans son développement pour certaines de ses
parties. On peut ainsi dire que l’homme adulte est un singe néoténique dont les
organes sexuels sont aptes à la reproduction malgré de nombreux traits morphologiques partagés avec le singe embryonnaire
[17].
Dans cette stratégie évolutive, l’adaptation ne se fait pas par sélection de
mutant, mais par la sélection des gênes qui permettent d’échapper partiellement
à la contrainte génétique. L’adaptation ne se fait plus au niveau de l’espèce
mais pour l’essentiel au niveau de l’individuation. L’espèce se voyant alors
libérée de la nécessité de produire à chaque génération un nombre important
de descendants.
Ce qu’il nous faut ici préciser, c’est que l’organe néoténique par excellence
chez l’homme est l’organe cérébral. C’est un organe dont le développement n’est
pratiquement jamais achevé. Il émet l’hypothèse que, dans le cerveau, existent
des homunculus qui ne sont pas de nature génétique mais physiologique. La
forme de ces homunculus est certes enfermée dans le cadre général qui définit
l’espèce, mais elle est surtout en perpétuelle formation/déformation du fait non
seulement des afférences sensorielles de toutes modalités (visuelles, auditives,
affectives, sociales) mais également de l’activité propre des homunculus
cérébraux eux-mêmes. L’adaptation ne relève plus alors uniquement de la
mémoire génétique de l’espèce à laquelle précédemment se limitait la mémoire
de chaque « individu » (comme chez le nématode), mais elle est aussi affaire
de chaque individu de cette espèce et de la réussite de la stratégie individuelle
d’adaptation qui se combine à la mémoire de l’espèce.
Dans cette seconde stratégie, le développement du cerveau apparaît comme
la condition d’un processus possible d’individuation. Il est l’organe qui a pour
charge de fabriquer des réponses épigénétiques là où n’existe pas d’emblée
une réponse complète et achevée du point de vue ni génétique, ni phylogénétique. Dans cette stratégie évolutive, l’apparition de la pensée semble le
contrepoids nécessaire par lequel l’état néoténique – a priori peu viable – a pu
le devenir. En effet, plus la néoténie est marquée, moins les réseaux neuraux
ont une forme prédéterminée génétiquement. Et Prochiantz précise que, du
coup, il est de moins en moins possible de penser que la pensée ne relève que
du purement génétique et que l’on devrait admettre qu’elle constitue au contraire
un phénomène historique, culturel et social qui, à l’intérieur de limites génétiquement déterminées et différentes pour chaque espèce, prend sa source dans
les modifications épigénétiques qui ne cessent qu’avec la vie. L a pensée
n’apparaît comme « rien d’autre que de la forme et de la déformation ».
La différence entre les conditions initiales de notre venue au monde et celles
qu’il faut faire advenir pour rester en vie et exister constitue un écart qui ne peut
être réduit que par un procès inachevable de différenciation qui rend la vie de
chaque individu singulière, dissemblable de celle de son semblable. Toutes les
vies se ressemblent et, pourtant, aucune n’est à nulle autre pareille.
L’émergence de l’appareil psychique, comme caractéristique probablement de notre seule espèce, est vraisemblablement un effet de cette
essentielle différence entre la forme initiale de notre paraître au monde et la
forme terminale qui est signée par notre disparition. Il est, pour l’organisme,
le lieu même de cette différence dont parle Valéry; lieu qui faisant la différence entre l’improbabilité de notre vie et son accomplissement effectif en
tant qu’existence, détermine les formes possibles que peut prendre l’indéterminé intervalle où, tout au long d’une vie, vacille l’âme. Par cet appareil est,
plus ou moins, singulièrement réalisée la capacité d’évolution dont dépend
et la survie de l’individu et celle de l’espèce. Il nous faut cependant ajouter
que les moyens déployés par un individu pour sa survie peuvent aller à
l’encontre de la survie de l’espèce, alors que ceux répondant à la perpétuation
de celle-ci n’impliquent nullement la survie de l’individu au-delà de sa fonction
reproductrice.
Tout ce qui précède éclaire le fait que la psychanalyse puisse soutenir que
l’essence de la maladie de l’esprit consiste soit dans le retour à des états
antérieurs de la vie d’affect et de la fonction pour fuir ou les exigences nouvelles
de la vie ou l’adversité que rencontre la vie pulsionnelle, soit dans l’incapacité
de poursuivre le développement par une trop grande fixation à un ou des
moments antérieurs de celui-ci.
La prédisposition à la maladie de l’esprit réside dans l’écart entre l’immaturité initiale de l’être humain et les exigences internes et externes auxquelles,
il doit répondre pour survivre; et il doit y répondre immédiatement sans le
pouvoir ou en ne le pouvant que partiellement et inégalement selon les domaines
(d’une part celui de l’auto-conservation, d’autre part celui de la sexualité). Car,
en plus d’être contraint à un développement permanent, il est confronté au fait
que ce développement n’est ni purement linéaire, ni strictement ascendant (du
moins vers le plus développé), ni égal dans sa temporalité pour la totalité des
parties qui forme l’organisme. L’individu connaît, comme totalité et en ses
parties, un développement inégal et combiné qui est source de tension, de
conflictualité, de paradoxalité. La capacité d’individuation apparaît comme
résultant de l’aptitude de l’individu à supporter au sein de l’organisme les
tensions, les écarts, les défaillances découlant des rythmes de maturation différents et différenciées des parties.
CINQUIÈME MOUVEMENT : NÉOTÉNIE ET APPAREIL PSYCHIQUE
Vieillir, nous n’avons cessé d’y insister, est la solution de compromis par
laquelle se signe le conflit entre notre incapacité de maintenir durablement un
état somato-psychique atteint dans le cours du développement, notre impossibilité tant à revenir vers l’état initial pour le conserver qu’à renoncer à ce retour,
et la contrainte dans laquelle se trouve chaque individu de l’espèce de parcourir
tout un cycle de transformation pour parvenir à la maturité de l’organisme sans
que celle-ci ne puisse jamais être atteinte en totalité de manière synchrone entre
les parties et le tout. Dans le vieillir, s’exprime la nécessité dans laquelle nous
sommes de perdre répétitivement les formes successives dans lesquelles se
manifeste notre être au monde, dans le monde, et cela conformément au cycle
de vie propre à notre espèce auquel nous ne pouvons individuellement nous
soustraire, sauf court-circuit (mort juvénile, accident ou suicide).
Avec la prise d’âge, ce qui, par la manifestation, chaque fois plus nette et
plus insistante, des effets de la compulsion de répétition est mise à mal, c’est
la croyance juvénile en une pulsion de perfectionnement.
Dans ce qui précède, ce sera manifesté notre accord avec Freud (et sur ce
point nul démenti ne semble venir d’autres champs de recherche) sur le fait que
« l’être vivant élémentaire n’aurait dès son origine pas voulu changer et, si les
conditions étaient restées les mêmes, le cours de sa vie n’aurait fait que se
répéter toujours le même »
[18]. Le vivant n’aime pas le changement. En tout cas,
il ne le souhaite pas de lui-même et il ne semble pas que l’évolution des espèces
soit due à une quelconque tendance au progrès :
« il nous faut mettre les résultats
effectifs du développement organique au compte d’influences extérieures qui
le perturbent et le détournent de son but ». Faut-il rappeler que le but est la
réduction des tensions au point zéro ou, à défaut de cela, à un niveau tel qu’il
puisse en tenir lieu momentanément d’équivalent.
Les influences extérieures se manifestent pour toutes les formes de vivant
fondamentalement de la même manière, un organisme tel qui se présente au
monde qui se présente à lui n’est pas en mesure d’y trouver une satisfaction
directe, immédiate, donnée d’emblée par le monde (il n’y a pas d’adéquation
stricte et établie une fois pour toute entre le vivant et le monde où il survient).
Toute augmentation de tension due à l’émergence d’un besoin impose un certain
travail à l’organisme pour y répondre. Il s’avère plus ou moins doté instinctuellement (c’est-à-dire de manière prédéterminée) d’appareils et de fonctions
lui permettant de répondre de manière plus ou moins autonome, plus ou moins
réflexe. Ne survivent que les espèces dotées soit d’emblée des appareils et
fonctions nécessaires à leur satisfaction (entendue toujours comme réduction
de l’excitation au seuil du supportable pour cet organisme-là), soit ceux capables
de pallier épigénétiquement au manque de ces appareils et fonctions.
Chaque fois qu’un organisme est confronté à une trop grande inadéquation
entre lui et, ce que j’appellerai, son bouillon de culture, sa survie ne tient qu’en
deux possibilités : ou il parvient à modifier le monde pour obtenir de celui-ci
satisfaction (modification allo-plastique) ou il parvient à se modifier pour, par
son propre déplacement, parvenir à tirer de ce que le monde offre, ce dont il a
besoin (modification auto-plastique). Réussir dans l’une ou l’autre voie est,
semble-t-il, la seule chance de survie; en cas d’échec, l’espèce disparaît avec la
mort des individus qui n’ont pu ni survivre, ni se reproduire en produisant des
individus plus viables, dans ces circonstances, qu’ils ne l’étaient eux-mêmes.
Tous les organismes vivants pour survivre répondent de l’une ou de l’autre de
ces stratégies. Les réponses spécifiques couvrent cependant un large nuancier
et revêtent des formes plus ou moins complexes, plus ou moins élémentaires.
Pour Freud, nous l’avons dit plus haut, deux groupes de pulsions travaillent
la matière vivante. L’une, dite de mort, vise à revenir à l’état d’avant toute animation, elle vise à défaire le complexe pour rétablir l’élémentaire. Et, cela, parce
qu’il y aurait, dans la matière animée
, la mémoire ancestrale du « jour » où
« les
propriétés de la vie furent suscitées dans la matière inanimée par l’action d’une
force qu’on ne peut absolument pas se représenter »
[19], on ne peut que l’imaginer, la construire par nécessité de pensée. Mais la voie rétrograde directe (ce
que Freud appelle la
pleine satisfaction) est barrée par les résistances des effets
de l’autre pulsion. La voie du retour à l’antérieur étant impossible à la pulsion,
il ne lui reste plus d’autres solutions que de « progresser » dans la direction
libre, c’est-à-dire vers l’avant, pour y retrouver au futur le retour de l’état
inanimé visé. Si la voie rétrograde est barrée par les pulsions sexuelles
[20], c’est
qu’il s’avère que tout détour (développement) ayant émergé sous la contrainte
des nécessités de la vie, une fois que, par la survie, a été faite la preuve de sa
viabilité, tend à être conservé et reproduit. Les formes de développement et la
succession de ces formes dans le temps, avant de devenir après coup les caractéristiques d’une espèce, ont d’abord été les propriétés par lesquelles cette
espèce a pu survivre. Une fois sélectionnées par leur persistance et leur insistance à survivre, tant les formes que leur succession agissent de manière
contraignante, avec des degrés plus ou moins variés de liberté, sur le cours
qu’est susceptible de prendre la vie de chacun des individus dans lequel
s’incarne l’espèce (mémoire de l’espèce dans l’individu). Cette pulsion dite
sexuelle tend non seulement à reproduire l’individu comme le plus ressemblant possible à l’ancêtre, mais à le conduire à reproduire l’espèce au travers
de ses descendants. La reproduction ne recherche pas les mutations, celles-ci
adviennent de manière contingente, elles ne semblent pas pouvoir être complètement exclues du champ des possibles; la nouveauté n’est pas recherchée, elle
peut incidemment surgir à partir de ce qui était là et se répétait avant qu’elle
n’advienne et cesse d’être nouvelle par sa propre reproduction; le nouveau est
par nature toujours éphémère.
Cependant, en chaque individu de l’espèce, le passage d’un temps de
développement à celui qui devrait lui succéder ne va pas de soi et malgré sa
fréquence, il n’a rien d’évident en soi. Pour lui, comme jadis pour les premiers
individus de l’espèce, ce sont les nécessités de la vie
[21] qui vont lui imposer
individuellement le changement. En chacun de ces moments de perturbations,
la difficulté au changement, la nature conservatrice des pulsions vont se
manifester et, cela, aussi bien quand l’origine des exigences de la vie répond
à des impératifs endogènes qu’exogènes. Et, cela parce que, tout état atteint par
l’individu tente d’être conservé et cela, dans le temps même où s’exerce la
double contrainte du retour à l’antérieur et de la nécessité pour l’espèce que
l’individu soit conforme au génie qui lui est propre. L’individu ne renonce à
l’état d’avant la perturbation que contraint. Il peut s’opposer à ce mouvement
en tentant de se maintenir coûte que coûte à la position acquise précédemment,
mais le prix à payer n’en est pas négligeable. Il peut aussi sans que cela corresponde à un véritable processus de sa part, sans l’accepter, s’en voir délogé
brutalement par les circonstances, ce qui n’est pas non plus sans conséquences
morbides.
Si ce qui précède a quelques pertinences, si nous le retenons comme le cadre
où il nous semble que la réflexion psychanalytique prend tout son sens, il nous
semble que cela donne toute sa portée à notre réflexion sur le vieillir et sur le
mourir, que nous touchons là, au tragique de notre condition qui ne saurait être
réduite aux vicissitudes de l’âge et cela même si, indéniablement, vicissitudes,
il y a aussi.
La dimension tragique qui semble être la marque de notre espèce réside
fondamentalement dans cet intervalle qu’évoquait Valéry. De toutes les espèces
vivantes, nous sommes celle qui à la naissance est le plus marquée par la
néoténie, celle qui présente les signes les plus nombreux d’immaturité; celle
chez qui, ils perdureront le plus longtemps, nous laissant et cela jusqu’à fort
tard
[22], dans un état d’extrême dépendance envers les congénères (les parents
en premier lieu et de manière déterminante quant à la suite). De notre inaptitude
à fonctionner de manière indépendante et autonome rapidement, de notre retard
de développement initial, nous avons fait la force de notre espèce qui est aussi
sa fragilité essentielle. Non sans ironie, nous pourrions dire que ce que nous
appelons notre
supérieur développement n’est que l’effet des substitutions que
nous étions voués à produire pour nous rendre viables et par lesquelles nous
sommes parvenus à survivre en palliant le maintien de tant de formes rétrogrades, archaïques en notre espèce.
Notre espèce ne produit pas d’emblée et de manière complètement prédéterminée et achevée des individus ayant les moyens de survivre par eux-mêmes,
de manière autonome et autarcique. Pourtant, chaque membre porte en lui
virtuellement la capacité de constituer et construire un appareil psychique
capable de se substituer au manque originel d’un certain nombre d’appareils
et de fonctions indispensables à la survie. La principale fonction de cet appareil
est la fonction sexuelle dont le développement précoce et intense dès les
débuts de la vie se heurte à l’absence d’un appareil génital mature pour
l’accomplir. La maturité de l’appareil reproducteur surviendra bien longtemps
après que nous aient saisi, en nous laissant bien désemparés, les premiers émois
sexuels. Elle surviendra si longtemps après que nous sommes la seule espèce
(hormis peut-être quelques cousins primates dont les bonobos) chez qui le
développement de la sexualité s’est fait en l’absence du primat initial de la
reproduction. À un point tel que la sexualité ne saurait se réduire ni se soumettre
jamais purement et simplement à la reproduction
[23] (si ce n’est du point de vue
de la logique de l’espèce) et qu’elle s’est développée comme une activité singulière, individuelle, ayant ses buts propres – autres que ceux de la reproduction.
Dans l’écart entre l’immaturité initiale de l’être humain et les exigences
internes et externes auxquelles il doit répondre pour survivre, où nous avons
reconnu la prédisposition à la maladie de l’esprit, réside la prédisposition à
l’émergence d’un appareil psychique dont la visée principale est et restera de
combler l’écart. À cette tâche, l’appareil psychique ne parvient que partiellement et que très momentanément, en tout cas jamais une fois pour toute car
tel Sisyphe, il est condamné à s’apercevoir qu’au moment même où sa tâche
semble accomplie, il s’avère qu’il doit la recommencer. L’exemple de Sysiphe
est sans doute plus qu’approprié si on se souvient que, par deux fois, il crut
pouvoir échapper à la mort : la première en la ligotant, la seconde en imaginant
pouvoir la tromper, le châtiment qui porte son nom fut le prix de cet orgueil.
SIXIÈME MOUVEMENT : L’APPAREIL PSYCHIQUE, LES FORMES
ET LA DÉFORMATION
La pulsion pousse et sa poussée met en danger l’existence de l’organisme.
L’action de celle-là le réduit, dans un premier temps, à un état de détresse
(
Hilflosigkeit) où, il s’éprouve démuni face à elle, inadéquat à répondre par
lui-même à ses besoins. Et poussée, par elle, hors de lui, il découvre à cette
occasion une réalité autre que lui, qui lui est extérieure et, où manque immédiatement ce qui répondrait à sa nécessité. De cette rencontre avec le monde, si
l’organisme ne parvient pas la pleine satisfaction, il se trouve, grâce à l’action
de l’autre (qui est découvert dans son intervention), en mesure alors de procéder
de lui-même, à l’intérieur de lui, peut-être pas à la suppression totale de l’excitation, mais tout du moins à sa réduction en dessous du seuil qui la rend
supportable pour lui. Des différents moments et éléments de cette expérience
qui va de l’expérience de la croissance de l’excitation à la satisfaction en passant
par l’extrême douleur, restent dans l’organisme des traces de perception. Celles-ci, loin de refléter fidèlement le perçu, se constituent comme autant de points
différents de la perception; elles s’inscrivent dans plusieurs systèmes de traces
où elles s’organisent selon divers modes : simultanéité de présentation, contiguïté spatiale, ressemblance. Leurs associations entre elles et par les différents
systèmes les font fonctionner comme des traces mnésiques qui permettent, lors
de leur réinvestissement dans des situations de danger qui annoncent l’état de
détresse (état d’angoisse, état de
désirance), qu’émergent des représentations
des expériences tant de douleur que de plaisir ou de déplaisir. Ces représentations sont les
représentants de la pulsion dans, pour l’appareil psychique dont
elles sont le noyau à partir duquel il se complexifiera. À partir de ce premier
groupe psychique, s’organiseront non seulement la perception de nos besoins,
du monde, mais aussi les représentations que nous aurons de ce qui a été vécu
et du sens que cela a pris pour nous et, enfin, nos modes d’action, de relation,
de satisfaction. Ainsi se constitue un monde interne, lieu de la vie psychique,
de la vie fantasmatique de l’âme, différent du monde des pulsions et du monde
extérieur; c’est un monde intermédiaire entre ces deux mondes où les exigences
de la pulsion peuvent défier sans risque celles de la réalité extérieure et où, à
la réalité extérieure, est substituée une néo-réalité
[24] plus conciliante avec les
revendications pulsionnelles. Cette néo-réalité tente de donner corps à la réalité
qui aurait dû exister pour qu’il s’ensuive une pleine satisfaction. Par elle est
permise une certaine autocratie du psychisme et le déploiement des fantasmes
de toute-puissance de la pensée.
Dès que les circonstances rendent la poussée de la pulsion telle qu’il y a péril
en la demeure, il sera fait appel à ces représentants soit pour anticiper le danger
et y parer sur le mode de l’action hallucinatoire, soit pour obtenir satisfaction
par des activités auto-érotiques ou soit encore pour modifier le monde par des
actions visant à y rétablir les conditions de la satisfaction conformément à la
représentation qui s’est faite de celle-ci. Les circonstances qui favorisent le
renforcement de la poussée et la manifestation de la pulsion, loin d’être rares,
sont fort variées et de natures diverses. L’une d’entre elles, la première, et la
plus essentielle est que la pulsion ne parvient pas à être représentée psychiquement dans sa totalité, elle ne l’est que partiellement. L’activité de liaison par
laquelle l’appareil psychique tente d’endiguer la pulsion en lui donnant des
représentants psychiques n’est pas sans laisser un reste de ces opérations de
substitution. Une part non négligeable de la pulsion restera inliée, déliée, immaîtrisée, elle est ce reste par lequel la pulsion sexuelle se révèle essentiellement
indomptable, inéducable, ayant un appétit de se réaliser qui ne saurait se
soumettre aux raisons de la réalité extérieure. Cette part de la pulsion s’empresse
dès que les circonstances s’y prêtent de faire entendre sa revendication à la
satisfaction. L’appareil psychique porte en lui constitutivement la trace de
l’absence de traces mnésiques de la totalité des expériences vécues originaires;
celles-ci ne sont pas totalement représentées en lui à l’état lié et elles sont donc
inaptes au procès psychique, non soumises au principe de plaisir dont elles
constituent l’au-delà, se plaçant en dehors et au-dessus de sa logique sous la
forme de la compulsion de répétition qui leur permet de re-présenter inlassablement leur revendication pulsionnelle. À défaut de trouver une voie directe
et immédiate de décharge, la part non liée de la pulsion s’empressera d’emprunter toutes les voies collatérales que les circonstances lui offriront immanquablement dans le temps d’une vie. Ainsi seront sexualisées des voies (zones
érogènes) qui, à l’origine, n’étaient pas destinées à servir de voies de décharge
à la pulsion sexuelle. Ces voies sont celles de l’auto-conservation qui ont été
ouvertes et découvertes par l’intervention de l’autre, elles tendent à fonctionner
comme substitut de l’appareil génital qui est inapte par immaturité à être d’entrée
de jeu l’appareil du sexuel : elles forment le noyau du moi qui est avant tout un
moi-corps. Les circonstances où une telle opération de substitution s’avère
possible sont d’autant plus nombreuses qu’il nous faut noter que, comme son
appellation d’appareil l’indique, le psychique se compose de différents éléments
qui certes visent chacun au même but : la satisfaction par réduction des tensions,
mais par des voies qui lui sont propre et avec des exigences temporelles différentes quant à la satisfaction. Le monde de la pulsion de connaît ni le différé,
ni l’interdit; l’inconscient et le ça, non plus; la conscience et le moi ainsi que
le Surmoi non seulement les connaissent mais savent la nécessité vitale du
différer qu’ils parviennent à imposer plus ou moins draconiennement et sous
des formes multiples (le « attendre », nous le savons, ne prend ni la même
ampleur, ni la même place dans l’hystérie ou dans la névrose obsessionnelle
ou dans la sublimation). Les différentes parties de cet appareil que nous venons
de nommer résultent du fait que toutes les représentations qu’il peut former ne
sont pas acceptables comme mode de satisfaction. Le moi ainsi se différencie
du ça sous la pression des exigences de la réalité extérieure, comme cette partie
de l’appareil qui tente de concilier les exigences inconciliables des deux maîtres
que sont pour lui la pulsion et la réalité extérieure. Il se constitue dans le rejet,
grâce aux différentes formes du refoulement, hors du moi et de la conscience,
des modes de satisfaction incompatibles avec les exigences de la réalité
extérieure et les interdits de la culture. Ce sont là ce qu’on nomme les refoulements secondaires qui, subissant l’attraction du refoulement originaire de
l’excitation derrière les premiers représentants de l’excitation, sont autant
d’occasions de voir se renforcer l’inlié de la pulsion qui subsiste toujours sous,
derrière le lié ou à son côté.
Dès la première expérience de l’inadéquation tant de l’organisme à ses besoins
que du monde à l’organisme (Freud la nomme Versagung), l’excès d’excitation
se voit d’abord projeté hors de l’organisme vers le monde extérieur. La rencontre
d’un objet extérieur qui va apporter aide fera que cette projection n’aboutira pas
à une expulsion désappropriante de la pulsion, elle ne sera qu’une dérivation de
l’excitation plus ou moins bien réussie selon les contingences de l’existence. En
effet, ce détour par le dehors, pour y trouver recours et secours, permettra de ramener l’excitation à un niveau supportable, traitable par l’organisme. De cette projection, il résultera un détour par l’autre qui permet d’effectuer le retour sur soi
où se constitue l’appareil psychique freudien autour d’objets internes construits
à partir de l’objet externe et de son action. Parmi ces objets, le moi n’est pas le
plus négligeable. On ne mesure pas à quel point Freud le désigne à juste titre
comme un être-frontière. Il représente à la fois l’organisme pour le monde
extérieur et les effets du monde extérieur sur/dans l’organisme. Il est cette partie
du ça (informe, indifférencié, impersonnel) qui, du fait de la rencontre de la
réalité, subit une différenciation, connaît une personnalisation, prend des formes.
En tant qu’appareil ayant pour tâche de réduire l’excitation et d’anticiper
le retour brutal et de manière imprévue de la situation de défaillance (Versagung)
et de la situation de détresse (Hilflosigkeit), l’appareil psychique va user du
moi comme d’un objet qu’il investira de libido à partir de l’expérience de
projection de l’excitation que lui a rendu possible l’objet externe. Il traitera le
moi comme il a « appris » à le faire à partir de l’objet externe. Il le fera d’autant
plus aisément qu’en procédant ainsi il fait appel, plutôt qu’à un objet étranger,
à une partie de son propre corps qui est donc d’un accès plus commode et il se
rend alors ainsi indépendant du monde extérieur. À l’objet externe, il ne recourra
à nouveau qu’en cas d’excessive excitation ou quand les objets internes ne
s’avéreront plus suffisamment satisfaisants.
L’être humain est soumis sans cesse tout au long de sa vie à la répétition
des
Versagung de la réalité dont il aura toujours tendance à se protéger, dans
un premier mouvement, par un retour vers les solutions auto-érotiques
antérieures. Face à de telles situations, le danger est que la libido régresse à
l’auto-érotisme; ne trouvant pas l’objet dans le monde, elle le cherchera sur le
corps propre ou dans la psyché elle-même. Il s’agit d’un retour vers la vie
fantasmatique qui est aussi (re)création de la vie fantasmatique. Ce mouvement
peut ranimer les traces des formations de désir les plus anciennes à partir des
restes de l’expérience actuelle de
Versagung : les traces de l’infantile se
manifestent alors dans le matériau actuel auquel elles donnent sens à partir de
l’ancien (sens antérograde). Il peut aussi se créer de nouvelles formations de
désir en rapport avec la réalité actuelle – dans un effet d’après-coup sur les
formations anciennes qui prennent sens à la lumière de l’événement présent :
c’est le nouveau qui donne sens à l’ancien (mouvement postérograde). En
réactualisant des positions infantiles et en retrouvant les buts de satisfaction
correspondants, l’individu entre alors en conflit avec les exigences de la réalité
présente ce qui se traduit par la formation de symptômes et par l’entrée dans
les maladies de l’esprit
[25].
Pour éviter cela, il est nécessaire qu’à chaque nouvelle
Versagung, cette
perturbation par où se manifeste les exigences renouvelées de la vie, l’appareil
psychique soit à même de produire une nouvelle organisation qui réponde aux
impératifs de la situation actuelle. Cela ne peut s’obtenir que par une modification du moi qui permettrait d’échapper au réveil des conflits latents, toujours
présents, entre le moi, le ça, le surmoi et la réalité extérieure. Si cette modification du moi est possible et qu’elle se réalise de manière satisfaisante pour
toutes les parties (on voit ici l’aporie) peut être évitée la rupture (l’
étrangement)
du moi avec le ça, avec le Surmoi, avec la réalité extérieure ou avec le soma.
Mais cela implique qu’il n’y ait pas une trop grande fixation à la forme réalisée
du moi et que celui-ci puisse supporter d’être déformé, en acceptant de faire le
deuil de son unité, éventuellement même en se crevassant ou se morcelant
[26],
avant d’atteindre une nouvelle forme.
Entreprise d’autant plus difficile (et au résultat fort précaire) que toute
modification précédemment imposée par les forces extérieures tend à être
maintenue parce que, ne serait-ce que sous la forme des bénéfices secondaires,
elle a pu devenir une source interne de plaisir. Nous retrouvons ici ce que nous
avions appelé le conflit entre le développement du moi et de la libido : le moi
tend à maintenir les formes de satisfaction libidinales partielles déjà obtenues,
par contre, à chaque nouvelle poussée de la libido, celle-ci recherche une forme
plus achevée et plus complète de satisfaction; le moi s’en tient aux objets déjà
trouvés, la pulsion cherche à retrouver, au-delà des objets déjà trouvés, un objet
préhistorique de pleine satisfaction.
Chaque moment réalisé du développement n’est que l’expression du rapport
entre le développement du moi et celui de la libido et de l’issue momentanée,
plus ou moins heureuse, qui aura pu être donnée à leur irréductible conflit.
Que tout moment antérieur du développement se maintienne à côté du
moment ultérieur, qu’il puisse, alors qu’il ne s’est pas manifesté au premier plan
depuis des années, redevenir la forme dominante de manifestation des processus
animiques – voire la forme unique, comme si tous les développements ultérieurs
avaient été annulés, défaits; que soit possible l’émergence sous certaines conditions de formes développementales jusque-là inédites, ce sont là les signes de
l’extraordinaire plasticité qui est l’une des propriétés des mouvements de l’âme.
Mais, cette plasticité n’est pas illimitée ni quant à sa direction, ni quant à son
maintien. Elle s’exprime bien plus facilement comme une particulière capacité
à la rétrogradation – régression (effet de la compulsion de répétition). Il lui est
cliniquement indéniablement plus facile de revenir à un moment antérieur que
de réatteindre le moment ultérieur abandonné dans la régression ou de procéder
à l’action nécessaire pour atteindre un moment encore inédit.
La primauté de la voie rétrograde ne fait que s’accentuer au fil du temps,
mais non pas comme un simple effet automatique du temps. À chaque moment
du développement, la forme d’organisation à laquelle parvient l’appareil
psychique porte la marque et la trace de ce qui a pu, ou non, cette fois-là être
lié, représenté, élaboré psychiquement tant du passé à la faveur des éléments
nouveaux de la situation présente, que du présent à partir de ce qui déjà avait
été élaboré, ou non, du passé. De la nouvelle situation de Versagung, tout ne
sera bien sûr pas assumé psychiquement ? Comme lors de l’expérience originaire, il y aura des restes non traités, des parties refoulées, rejetées, clivées,
déniées. Tous ces mécanismes ne sont pas en eux-mêmes pathologiques, ils
sont même inévitables dans une certaine mesure et ils sont présents, pour Freud,
tant dans la santé que dans la maladie psychique. Mais la part du non-élaboré,
du non-maîtrisée psychiquement dans chaque situation de défaillance, vient, par
accumulation successive, renforcer à chaque fois la force de la poussée, en lui
donnant plus d’occasions de se manifester de manière encore plus indomptable. C’est à l’occasion de ces nouvelles poussées que se produisent les retours
du refoulé. C’est du mode de réaction du moi que dépend l’entrée dans la
maladie, le moi, essayant de tenir compte des exigences de la réalité extérieure,
de celles du Surmoi, va produire des formes visant à dédommager la part inconsciente lésée, non prise en considération.
Ce n’est donc pas le temps en lui-même qui est producteur de pathologies,
mais avec le temps croît considérablement le poids de l’accumulé, du non traité,
du non pris en considération, de la revendication pulsionnelle lésée. Moins
l’appareil psychique aura été à même de répondre aux exigences qu’il rencontrait, moins il lui restera de force pour faire face à de nouvelles poussées de la
pulsion, car il sera d’autant plus fragilisé que presque toute sa force sera utilisée
dans les contre-investissements nécessaires au maintien de son précaire
équilibre. Disposant dès lors de peu d’énergie propre à des tâches nouvelles,
la plus petite augmentation de la libido le menacera de désorganisation radicale
où, la régression pour être efficace ne pourra qu’essayer de rétablir des phases
de plus en plus précoces de l’organisation libidinale. En effet, plus l’entrée
dans la maladie est tardive, plus il en est ainsi. La régression peut ramener ainsi
de l’investissement libidinal de l’objet (réalité extérieure) à l’auto-érotisme en
passant par le choix d’objet narcissique (libido du moi) et l’identification narcissique. C’est là un parcours qui ne sera pas sans suggérer un certain nombre des
pathologies du vieillissement.
Notons enfin que, dans certain cas, pour maintenir le contre-investissement
qui maintient au mieux la forme d’organisation actuelle ou à défaut les formes
antérieures, la libido est retirée du monde extérieur et totalement ramenée vers
le moi qui devient son seul objet. Elle peut perdre toute la plasticité qui lui
permettait à partir des objets internes d’essayer de les retrouver à l’extérieur
ou, en leur défaut, d’en trouver de suffisamment proches dont la valorisation
tiendra à une retombée sur eux de la valeur de l’objet recherché à qui leurs
existences redonnent toute sa vigueur. En ce point, nous nous demanderons si,
quand le va et vient entre monde pulsionnel et réalité extérieure n’est plus
possible dans la vie fantasmatique pour la réalité psychique, il ne s’en suit pas
une menace d’épuisement des objets internes qui, à ne pas être renouvelés de
par le contact avec des objets certes différents mais possiblement ressemblants,
seraient menacés de destruction, de disparition (comme un nourrisson peut
perdre le visage de sa mère qui lui redevient étranger si celui-ci tarde par trop
à lui être re-présenté).
- L’appareil psychique peut s’avérer incapable de l’élaboration de la
situation de Versagung qui lui éviterait non seulement d’abord la régression mais
ensuite l’attraction des formes antérieures (fixation).
- Le poids des fixations du moi à des modes infantiles de satisfaction
peut empêcher celui-ci de se saisir des modifications de la réalité : la sienne
propre (à l’occasion des développements auxquels il ne saurait complètement
échapper) ou la réalité extérieure. Il refuse la modification qui lui permettrait
de parvenir au plus de satisfaction pulsionnelle que rendent possible les circonstances nouvelles.
- Régressions, fixations, inhibitions du développement sont autant de
points dont la fragilité s’accroît avec le temps. Tout ce qui des exigences de la
vie aurait dû être accompli en des temps ultérieurs et qui ne l’a pas été en temps
et heure propices, prend avec le temps un relief particulièrement accru. Des
perturbations peuvent alors surgir du simple fait des processus biologiques de
vieillissement.
- Dans les trois points qui précèdent, ce qui se manifeste par des voies
différentes c’est les résultats de l’élévation de la poussée libidinale. Il nous faut
noter qu’à l’occasion de tel ou tel processus biologique (puberté, grossesse,
ménopause, maladies organiques...), la libido peut connaître une élévation
résultant de ces modifications endogènes. L’équilibre existant peut se voir
menacer et s’instaurent ainsi les conditions de la maladie de l’esprit.
- De ce qui précède, il ne faudrait pas conclure que n’existe pas un état
que l’on pourrait appeler bonne santé. Y parvenir et y rester n’est certes pas une
tâche ni évidente, ni pouvant se réaliser définitivement : c’est le travail de la
sublimation. Ce que l’on peut dire de plus précis à propos de la sublimation est
que la libido endiguée (le chemin vers le monde extérieur par sa conversion en
énergie active est fermé), loin de connaître une stase, se voit utilisée à d’autres
fins que les buts érotiques directs. Au lieu de la modification allo-plastique
immédiate, survient comme substitut une modification auto-plastique qui permet
d’échapper aux effets du refusement de la satisfaction directe. Cette modification
rend apte à produire dès que l’occasion s’en présentera, de manière certes
différée, la modification allo-plastique. Freud dans « Perte de la réalité dans la
névrose et la psychose » (1924) dira : « Nous appelons normal ou « sain » un
comportement [...] qui, comme la névrose, ne dénie pas la réalité, mais s’efforce
ensuite, comme la psychose, de la modifier. Ce comportement conforme au but,
normal, conduit évidemment à effectuer un travail sur le monde extérieur et ne
se contente pas comme la psychose de produire des modifications intérieures;
il n’est plus autoplastique, mais alloplastique »
[28].
[1]
J’utilise le mot
guérison en n’ignorant pas la subversion de cette notion par l’expérience
et la théorisation psychanalytique. Ce sont les résistances à ce qui apparaissait comme la guérison
possible des symptômes dont souffrait le patient qui ont amené Freud à se demander de quoi donc
le patient ne voulait pas guérir et pourquoi il y tenait tant. C’est dans ce cheminement que se
découvre que ce dont l’humain ne peut ni ne veut guérir c’est de son désir infantile, indestructible et inatteignable en tant que tel. En sachant que cela demanderait plus de développement,
nous poserons que si l’humain pouvait être guéri du désir, il serait privé de la raison même qui
le pousse à rester en vie. Il serait bon de ne pas oublier cela à une époque où l’on se demande
pourquoi on assimile si facilement vieillissement et maladie et où tant d’énergie est déployée pour
prévenir
cette maladie dans l’espoir de nous en guérir définitivement.
[2]
Nous nous permettons de renvoyer à notre précédent travail : « L’âge : une contre-indication ? », in
Psychanalystes,
Le temps de l’âge, revue du Collège de psychanalystes, n° 42.
Dans le même numéro, je recommande la lecture de J. Rousseau-Dujardin, « Je réalise... » et de
M.-C. Lambotte, « Le but de toute vie est la mort ».
[3]
Nous utilisons les notions de
facteur ou condition étiologiques,
cause spécifique,
cause
concurrente et
circonstance occasionnante dans le sens que S. Freud leur donne tant dans
« Du bien-fondé à séparer de la neurasthénie un complexe de symptômes déterminé, en tant
que “névrose d’angoisse” » [1894 (1895b)], (p. 52-53) que dans « Sur la critique de la « névrose
d’angoisse » [1895(1895f)], p. 74-75. Les deux textes in
Œuvres Complètes – Psychanalyse,
t. III, Paris, P.U.F., 1989.
[4]
Étrange âge que celui où l’on nous dit âgés, comme si, aux âges le précédant, nous n’étions
pas âgés. Y aurait-il donc un âge où nous pourrions être dit
personne âgée et avant serions-nous
une
personne sans âge ?
[5]
In
Essais de psychanalyse, nouvelle traduction, Paris, p.b. Payot, 1981, p. 20-21.
[8]
Je me permets de renvoyer à nouveau à mon article cité plus haut que j’ai consacré au
développement de cette question.
[9]
S. Freud, « Notre rapport à la mort » in
Œuvres Complètes – Psychanalyse, t. XIII, Paris,
P.U.F., 1988, (p. 151).
[10]
S. Freud. Abrégé de psychanalyse. [1938]. Paris, P.U.F., 1975, p. 10.
[11]
Nous disposons ici, néanmoins, de travaux tels que ceux de Danchin pour éclairer notre
route.
[12]
In
Essais de psychanalyse, nouvelle traduction, Paris, p.b. Payot, 1981, p. 94-95.
[13]
Animal unicellulaire, microscopique, vivant dans des liquides.
[14]
J’ai eu l’occasion d’amorcer une réflexion sur cette question dans « Les étrangers du jour
dans l’intimité de la nuit », paru in
Nouvelle Revue de Psychanalyse,
L’intime et l’étranger,
n° 40, automne 1989, Paris, Gallimard.
[15]
Nous invitons le lecteur à se reporter au chapitre 22 : « Points de vue du développement et de la régression. Étiologie » in
Introduction à la Psychanalyse, Paris, p.b. Payot, 1978,
p. 319-336.
[16]
Je renvoie le lecteur à trois de ses livres qui nous ont particulièrement intéressé :
Les
stratégies de l’embryon, Paris, P.U.F., 1988;
La construction du cerveau, Paris, Hachette, 1989
et particulièrement
La biologie dans le boudoir, Paris, Éd. O. Jacob, 1995.
[17]
Les exemples donnés sont le pouce du pied non opposable aux autres doigts, la pilosité
imparfaite avec la peau glabre et chez la femelle la position du vagin qui permet la copulation
dans la position dite du missionnaire.
[18]
« Au-delà du principe de plaisir », in
Essais de psychanalyse, op. cit., p. 82.
[19]
Ibid. Cf. aussi mon article : « La personne du psychanalyste : obstacle à la remémoration... », in
Cliniques Méditerranéennes, 67,2003, p. 172-190.