Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062954
200 pages

p. 201 à 215
doi: en cours

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no 81 2002/4

2002 TOPIQUE

Le simulacre ou l’image naturalisée du mort

Jean-Marie von Kaenel 22 rue Emeriau 75015 Paris
Il s’agirait d’explorer la notion de simulacre dont l’objet taxidermiste constituerait l’une des plus troublantes figures paradigmatiques pour tenter de mieux faire apparaître l’impensable agissant du mort « naturalisé » dans la demeure – heimlich – et dont le discours, le symptôme ou le transfert pourraient porter l’empreinte immobile mais au prix d’une nécessaire désafférentation, pulsionnelle autant que représentationnelle, avec l’objet. Il s’agirait donc d’éclairer dans une clinique du deuil pathologique cette forme de survivance qui refuserait à l’objet son statut d’image, à fortiori celui de fantôme – quand le discours naturalise l’objet, quand le symptôme n’agit plus comme un fossile vivant mais fait surtout marque d’une immobilité – et de faire apparaître ici la valeur de l’étrangèreté inquiétante comme vecteur d’inhumation.Mots-clés : Simulacre, Mort, Deuil, Inquiétante étrangeté. This article explores the notion of fake representation, the naturalised object of which is among the most troubling paradigmatic figures we can find. This aims at showing how unthinkably active ‘naturalised’death can be in the home – heimlich – the discourse, symptom or transference of which may bear the fixed stamp, but for which the price to pay is unavoidably that of disafferentation, be it drive-based or representational, with the object. The article aims at showing how in a clinical case of pathological bereavement, this form of afterlife that refuses the object its status as an image, a fortiori that of a ghost – when discourse naturalises the object, when the symptom does not act as a living fossil but primarily bears the marks of immobility – and to show here the value of ‘worrying strangeness’as a vector of inhumation.Keywords : Fake representation, Death, Bereavement, Worrying strangeness.
« La manière d’être là propre aux choses de l’usage, cette alliance, en elles, d’utilité et d’immobilité, ce qu’on nommerait volontiers leur sourde perduration, s’annonce par un rapport impossible au nom »
(Doumet Christian, Animale poésie in L’Inactuel, N° 5, 2000, p. 184)
Chez le potier de Sycion, la veillée réunit ce dernier, sa fille et l’amant de celle-ci qui part pour un long voyage, nous raconte Pline l’Ancien. Le feu dans l’âtre projette l’ombre du voyageur sur le mur. La femme se lève, prélève un charbon et trace le contour de l’ombre. Le lendemain, le potier prend l’argile et modèle sur le mur l’homme parti, ce qui sera, selon le mythe, le premier bas-relief.
Laure avait une trentaine d’année. Elle était venue dans le souvenir et la nostalgie de sa mère décédée d’un cancer. Une dizaine d’année venait de s’écouler depuis cet événement douloureux. Avant qu’elle ne vienne me parler de sa mère, ce souvenir tenait surtout lieu d’une attente, car elle se disait en effet placée depuis longtemps dans la recherche des ressemblances, d’un visage à l’autre, d’une manière à l’autre. Il eût même été possible que cette mère vienne un jour frapper à sa porte sous la figure d’une autre mais dont la ressemblance n’eût certainement pas manqué de lui faire signe. Un jour, pour lui être apparue trop singulière et trop présente, cette idée détermina sa démarche auprès de moi.
Laure était la troisième enfant de petits commerçants installés en Province, sœur d’un frère et d’une sœur beaucoup plus âgés qu’elle. Elle se disait surtout proche d’un troisième frère plus jeune décédé à l’âge d’une semaine. Bien qu’elle fut de deux ans plus âgée que ce dernier, son discours attestera toujours d’une inversion qui venait la placer elle-même après cette dernière naissance. La plaçant ainsi nouvellement naissante dans l’après-coup de cette disparition, cet anachronisme semblait déjà vouloir témoigner de sa nécessité à se voir apparaître vivante dans une pensée maternelle de la mort.
Durant de long mois, l’évocation de ce jeune frère fut très présente. Elle s’attachera tout particulièrement au souvenir d’un ange marmoréen fixé sur la tombe de ce petit frère ainsi qu’à celui d’une photographie de cet enfant mort exposée dans la chambre parentale. Une photographie qui fit d’ailleurs un jour l’objet par elle d’un collage lorsque s’imposa un jour l’idée d’y superposer sa propre photographie. Dans ce même temps, et dans cette même chambre, d’autres évocations m’avaient également tout particulièrement rendu présent un chien, ancien et proche compagnon de la mère, naturalisé (taxidermie) sur sa demande dans une pose familière à côté du lit parental, et « du côté » de la mère. La présence de ce chien – bien plutôt simulacre de chien – persista longtemps dans mon esprit.
C’est qu’un tel tableau venait sans doute faire échos à mes premières impressions en présence de Laure : une présence quasi statuaire et figée dans une parole qui m’était apparue si singulièrement atonale dans nos premiers entretiens. Conjointement, j’avais également observé chez elle comme une étrange précaution dans son contact avec moi – j’aurais pu dire qu’elle se voulait très proche mais dans un contact ne tolérant que difficilement le moindre mouvement psychique, perceptible chez elle autant que chez moi. Notre présence commune semblait alors vouloir se présenter comme un arrêt sur image.
Malgré moi, confusément, je percevais également que cette présence visait, pour ne pas dire qu’elle attaquait, l’étrangèreté de mon activité psychique comme analyste, en visant surtout ma capacité à entendre l’unheimlich d’une langue dont j’attends toujours qu’elle puisse me porter « en avant depuis le lointain [1] ». S’agissant du lien qui s’inaugurait, ces quelques singularités ne pouvaient être accueillies comme un refus de sa part – bien au contraire, l’existence du lien m’était remarquablement sensible – mais s’exposait finalement comme une modalité surtout fondée sur l’apparence de ma présence et de la sienne – apparence fondatrice d’une nécessaire morphologie.
À moins qu’il ne fut surtout s’agit d’une infirmité de mon écoute, j’avais donc peine alors à pouvoir affleurer seulement quelques représentations susceptibles de pouvoir m’éclairer sur les tribulations transférentielles de nos rencontres. Et c’est sans doute que son discours, tout particulièrement décidé à jouer sur le ressort archaïque d’une mimésis, se dévoilait un peu comme dans un effet de « publicité » qui fétichise toujours l’objet qu’il prétend vouloir démasquer. C’est aussi qu’un tel discours semblait surtout disposé à rassembler des objets : une photographie, la figure d’un ange en marbre blanc, une poussette, une lettre... qui s’accumulaient dans un espace dont je pourrais dire aujourd’hui qu’il m’apparaissait alors sans mémoire et surtout sans récit. Tout se passait comme si l’accumulation tentait de s’affirmer comme tenant lieu d’une mémoire. Et je trouvais alors à cette patiente la manière d’un brocanteur sans âme, guidée par l’unique souci d’une sédimentation privée de toute perspective historique.
Ce qui m’était rendu présent et ce par quoi je pouvais m’assurer de quelques certitudes ordinaires semblaient surtout devoir suivre la courbe de ces objets ou des images statuaires ou naturalisées qu’elle proposait à ma pensée. Et mon habitude à la dérivation ne parvint pour un temps qu’à s’épuiser et s’échouer le plus souvent contre l’éclat froid et marmoréen d’un ange funéraire...
Au terme de ces premiers mois succéda bientôt le temps où se révéla pour elle la puissance d’une inconsolabilité maternelle à la faveur notamment de l’exploration de la chambre parentale peuplée par de nombreux simulacres. Prendre la mesure d’une telle inconsolabilité revint pour elle à devoir également prendre la mesure d’une défaillance maternelle à son égard, l’invitant à devoir bientôt s’interroger sur la nature de l’alliance avec cette mère. Mais dans ce même temps, cette sorte d’exigence ou de nécessité dans le contact vint à s’engager bientôt vers un nouveau compromis.
L aure vint en effet me livrer l’étendue de son inquiétude autour d’une douleur physique. Elle me confia « qu’une douleur à la tête » se répétait régulièrement. Celle-ci fut d’abord évoquée pour dénoncer la fin de non-recevoir que lui opposait le champ médical. Elle fut bientôt décrite dans sa fréquence, sa localisation, ses qualités, son intensité, ses mouvements et sa régularité. Au fil de nos rencontres, elle fut régulièrement exposée autant qu’interrogée dans un contexte qui l’institua progressivement comme une figure centrale de nos séances. Elle vint à me la décrire avec régularité, à s’étonner de sa présence autant que de son absence. Elle en apercevait désormais toutes les variations temporelles. Elle en appréciait encore toutes les nuances intensives. Sur fond d’une entité corporelle incertaine, à la fois fixe et mobile, permanente et fugace, j’observais là toutes les modalités paradoxales d’un discours orienté vers une sensation. Et dans cette poussée à l’évoquer et à s’y tenir, je pressentais surtout qu’elle tentait d’y trouver là comme la fermeté d’une nouvelle figure – comme une pseudomorphose susceptible d’introduire désormais de l’étrangement inquiétant, et, ce faisant, sollicitant également comme un nouvel espace de médiation transférentielle.
Dans le même temps, il m’apparut également que cette douleur semblait progressivement vouloir agir et se hisser au rang de « relais » processuel : comme pour introduire du processus à l’intérieur d’un discours se donnant désormais pour tâche de laisser se dévoiler une sorte de (pseudo-) processualité pulsionnelle. Et dans le sens où Freud vint en effet qualifier la douleur physique de « pseudo-pulsion » : elle « acquiert », nous dit-il, une large ressemblance (« eine weitgehende Ähnlichkeit ») avec une pulsion [2]. À vouloir rendre ainsi compte du processus anonyme et aléatoire auquel la soumettait cet éprouvé, sa position d’observatrice la rendait encore singulièrement et nouvellement théoricienne. Ainsi, venait-elle par exemple apprécier ou débattre de l’impossible expulsion/projection de sa sensation douloureuse et l’impossibilité tout aussi radicale à pouvoir la laisser s’amplifier « à l’intérieur ». Entre soi et non-soi, entre l’objet et le moi, entre dehors et dedans... son discours hissait peu à peu cette sensation au rang d’unité intensive et périphérique qu’elle vint d’ailleurs bientôt qualifier de «membre» – « cette douleur est comme un membre» qu’elle disait ne pouvoir ni garder, ni expulser.
Comme prisonnière d’une impossible autotomie, elle hissait finalement cette douleur au rang d’organe progressivement investi par elle sur un mode auto-érotique. Et cet investissement – algogène – découvrait conjointement chez elle une nouvelle capacité d’embrayage associatif promue par une sorte « d’algo-vision » ou de « painsight ». Sans doute, à la faveur de cette figure et de cette expérience centrale de la douleur physique – figure processuelle par excellence – à la faveur également d’une charge affective s’opposant désormais aux effets de pétrification promus par les fétiches externes ou les simulacres en présence, une nouvelle capacité de récit semblait pouvoir enfin s’instaurer.
Au centre de l’une des scènes désormais évoquées, sa mère très affaiblie est entourée par ses trois enfants aux côtés de son mari. Sa mort prochaine venait d’être annoncée par le médecin. Laure se tient tout à côté de sa mère. Celle-ci s’adresse et nomme ici chaque membre de la famille à l’exception de cette patiente. Ce qui voulait dire pour elle que sa mère ne l’aurait pas vue : et elle seulement, et seulement en ce lieu qu’elle occupait seule dans l’espace, contre la reconnaissance et la nomination des autres membres de la famille regroupés autour du lit. Cette scène vint confirmer à ses yeux l’inaperçu de sa propre présence qui l’installait à la fois dans l’absence trop longue pour la mère du jeune frère décédé autant que dans l’absence annoncée et à venir de sa mère. Une mère, confiera-t-elle, qui lui aurait cependant témoigné ici d’une bien singulière alliance en l’ayant ainsi placée « si près d’elle » dans une anticipation de mort – mais la plaçant aussi dans la position d’un simulacre apophantique de sa propre mort anticipée. Comme un simulacre, elle était en effet destinée « à faire voir » mais sans « se » faire voir.
Plusieurs années sont passées. Il me revint de temps en temps le souvenir des dernières nouvelles que m’adressa Laure : par un courrier, elle avait souhaité m’informer de son mariage ainsi que de son installation en province. Deux ans venaient de s’écouler depuis la fin de nos rencontres. Et dans ces brefs instants, je m’étonnais toujours de ce qui surgissait spontanément dans mon esprit – comme un reste « accommodé » sous la figure d’une scène et témoignant sans doute de mon propre inachèvement élaboratif autour de la présence du « simulacre » dans cette cure. Cette scène restitue la présence de sa mère au côté de son chien, comme pour venir représenter le rapport dont semble s’être garantie cette mère dans le commerce entretenu par elle avec la « pseudo-présence » de ce chien naturalisé. J’imaginais même alors un geste, par exemple une caresse amorcée par la mère en direction du chien. Profondément anaclitique, tout proche d’un « pathos de proximité [3] » et du palpable, ce geste semblait vouloir venir me signifier ce qui m’était apparu de cette mère dans son lien avec Laure, toujours à la limite d’une intention commémorative bien que délivrée de toute mémoration.
La scène semblait vouloir également rendre compte de ce qui m’était apparu chez Laure, l’identifiant alors à une image réelle aux yeux de sa mère, non point donc comme une image renvoyant à une autre image (un trait de Laure renvoyant par exemple au souvenir du jeune frère) mais bien plutôt comme la forme quasi-physicienne et exhaustive de l’autre absent et se faisant garante également de ses bords fluctuants et de ses superficies. À la manière en effet d’un simulacre épicurien, pellicule, tunique, empreinte et dont le destin topologique se réduit à faire voir plutôt que de se faire voir. À mes yeux, ce geste témoignait également de la singulière croyance ( pseudo-croyance) qui le soutient, pour être ainsi forgée et consolidée dans l’éprouvé perçu d’une co-présence actualisée – fonctionnant comme un démenti contre « l’unheimlich » et dans l’instant même où s’atténue également, et presque nécessairement, la connaissance tout proche de l’artifice – et sur le modèle du rapport entretenu avec le masque, à savoir un rapport vivant mais «... à mi-chemin entre la lucidité et l’aveuglement [4] ». Tout proche en effet, et l’écart apparaît fragile entre un commerce entretenu sans angoisse avec le chien-simulacre et la révélation toujours menaçante du vide qui le constitue. Et pour mesurer l’étroitesse de cette conjonction, il suffirait d’imaginer la frayeur que susciterait en effet – contre toute attente réaliste – le plus infime mouvement de ce chien à l’instant même de cette caresse.
Cette scène vient sans doute figurer la vertu d’effacement promue par le simulacre en direction de « l’unheimlich ». Car c’est au centre du rapport heimlich/unheimlich qu’un mouvement semble s’être en effet opéré pour Laure, ainsi que dans un passage de « l’an-aesthesis » à « l’aesthésis ». Dans mon souvenir, c’est bien la figure d’un retour à « l’unheimlich » qui reste en effet déterminante. Lentement, cette analyse semble avoir en effet soutenu, autorisé peut-être, comme un retour vers « l’étrangement familier » à la faveur d’un mouvement favorisé par une sensation. Cette dernière semble avoir agi comme un démenti contre la puissance d’immobilisation du simulacre, comme un démenti contre la platitude de l’évidence et comme une expérience d’inquiétante étrangeté et de brouillage des limites – finalement, comme une condition de ressourcement narcissique et pulsionnel, agissant donc comme une réponse, pour ne pas dire un sauvetage, contre ce qui s’était anciennement imposée pour L aure comme une obligation d’occuper la place d’un simulacre vide. L a sensation douloureuse semble avoir ainsi permis que la parole se dégagea progressivement de la seule visibilité en autorisant conjointement la lente érosion du visage du mort – une fonction qui fut bientôt relayée par un travail de rêves dont l’un des points de gravité fut constitué par l’apparition – fantomatisée – du mort, mais un mort qui hantait désormais « étrangèrement » la demeure.
L a question du simulacre semble indissociablement liée à celle d’un e insertion du mort dans l’univers des vivants et de sa récapitulation tangible dans l’ordre du familier – sous condition cependant d’une immobilisation réciproque, celle du simulacre et de son spectateur.
Elle mérite d’être différenciée de la thématique du fantôme, de celle du mortvivant autant que de celle de l’enseveli-vivant. L’objet-simulacre – que figure en effet si clairement l’objet taxidermiste – fait l’économie des craintes animistes. Sa fabrication ne semble pas relever des stratégies anales ou prégénitales inhérentes au stratagème de « l’enterrement vivant ». Il se distingue enfin du « cryptophore » d’Abraham et Torok que ces auteurs localisent au service d’un refoulement conservateur. Le simulacre semble plus précisément s’instaurer dans une limite placée entre l’hallucination et la non-représentation, assurément hors du champ de l’image, et dans un espace privilégiant le rapport perception/ conscience – une mémoire qui ferait en quelque sorte l’économie du souvenir.
Notre propos voudrait suivre ici la figure du simulacre pour mieux faire apparaître dans le discours, le symptôme ou le transfert, l’impensable agissant du mort qui chercherait refuge dans cette sorte de mimétique de la mort elle-même, immobile, et sous l’effet privilégié d’une naturalisation. Et naturalisation voudrait dire une mise en situation « naturelle » du mort dans la demeure – heimlich – forgée sous la contrainte d’une (ré)-incarnation [5] qui chercherait à faire l’économie d’un authentique travail de figuration (Darstellbarkeit) et ce faisant, d’un travail de deuil. Car le simulacre n’aurait pour seule prétention que celle d’assurer la « présence » apparente de l’objet mort qui ne peut être toléré « in abstentia » ou « in effigie » – mais sous condition essentielle et nécessaire que cette présence se désafférente également de toute motion pulsionnelle. Et dans notre contexte, c’est donc dire déjà combien l’action du simulacre peut jouer du « transfert ».
Il s’agirait d’éclairer dans la clinique cette forme de survivance qui refuserait à l’objet son statut d’image, à fortiori celui de fantôme – quand le discours naturalise l’objet, quand le symptôme n’agit plus comme un fossile vivant mais fait surtout marque d’un arrêt et d’une immobilité, quand le transfert se réduit aux agirs et ne s’adresse qu’à l’analyste « en personne » – peut-être, toutes les figures d’immobilisation, moins crées que fabriquées dans l’urgence perceptive d’un objet « survivant » totalement désinquiétant, peut-être aussi toutes les figures de fixation pressentie comme prototype de défense régressive visant à protéger la psyché d’un vide mélancolique – mais sans que puisse être pourtant convoqués dans ce mouvement l’image fossile ou l’autisme de l’image du rêve.
Dans ce contexte, il s’agirait par exemple d’interroger ces moments d’analyses, désenchantés de toute image et singulièrement peuplées d’objets collectés par un naturaliste sans âme – moments d’immobilisation dont l’œuvre processuelle resterait surtout conforme à celle d’un taxidermiste. Pour exemple, son action peut tout banalement s’étayer sur un objet inanimé du cadre – ce qui fait référence à ces objets occasionnellement surinvestis par certains patients et à propos desquels on pressent qu’ils sont aussi les héritiers de l’agrippement perceptif aux choses mais dont l’investissement excessif présente également le risque de geler une part importante du processus analytique lui-même. Et l’on devrait dire enfin que sa mise en œuvre, hors du champ de l’image, expose l’analyste lui-même à l’abrasement possible de sa propre capacité d’affectation dans la langue. Autant dire, dans ce cas, que c’est la psyché de l’analyste elle-même qui peut être sollicitée sur la voie d’une naturalisation – au risque d’une ultime disqualification : celle de sa propre capacité d’éloquence poétique.
L’objet taxidermique en constituerait donc l’une des plus troublantes figures paradigmatiques – pour autant qu’on vienne à l’interroger comme une figure autorisant le passage de l’intouchable de la mort à l’illusion haptique d’une présence – et sous condition d’y reconnaître aussi comme une manière de survivance fonctionnant comme une négation de la ressemblance, de l’image et de la répétition. Car l’objet « naturalisé » ne ressemble pas à... il « est » l’objet sans en être l’image ou la répétition, ni vraiment mort ni vraiment vivant. Somme toute, il réunirait à la fois la constitution figée du fétiche et l’apparence expressive du symptôme. Il serait l’exacte forme aspectuelle du mort assumant sa fonction de figurant sur une scène vivante cependant réduite à son immobile visibilité, diversement figé dans l’apparente morphologie d’un discours, d’un symptôme ou d’un transfert. Il a pour lui la force d’une visibilité familière et semble surtout pouvoir substituer l’inaltérabilité de l’objet à l’inaltérabilité possiblement inquiétante ou dangereuse de la mémoire.
Le simulacre dit simplement que la mort de l’objet n’est pas imaginable – que le mort ne peut donc être enseveli ou qu’il ne peut être incorporé, qu’il n’a donc pas de sépulture et priverait aussi le transfert de toute exhumation. Sur fond d’une immobilisation généralisée, le simulacre nous dit que le moi chercherait à se prémunir ici d’une déréliction menaçante, peut-être à la faveur d’une sorte d’identification hystérique dans laquelle il viendrait puiser l’apaisement silencieux d’une illusion encore « partagée ».
Accessoirement, notre propos témoigne sans doute également du renforcement majeur de la résistance à l’analyse telle que notre pratique peut la rencontrer aujourd’hui – renforcement dont on pressent bien qu’il puiserait une partie de ses ressources dans la valorisation commune d’un « faire » sans image ou d’un usage généralisé de l’image dévoyée vers un statut d’image « réelle ».
Lorsqu’une discipline fonde en partie sa pratique sur une sémiologie de l’apparence accueillie comme signe d’une invisibilité, celle-ci semble nécessairement devoir s’interroger sur la question du simulacre, de l’artifice et du leurre. Que le « proton pseudos » hystérique ou « premier mensonge » ait été saisi par Freud comme point de départ renforce ici la pertinence d’un tel projet. Plus que toute autre, la question du simulacre reste d’ailleurs sans doute l’une des plus cruciales puisqu’elle emporte, dans la condition même de sa constitution, tout l’édifice représentationnel comme simulacre – alors que la représentation absorberait au contraire le simulacre comme « fausse » représentation. Et cette disposition lui confère un pouvoir quasi « absolu » qui nous annonce déjà sa capacité à pouvoir faire obstacle au libre mouvement narratif et historique.
Plus modestement, dans notre propos, il s’agirait surtout d’interroger l’objetsimulacre et d’en suivre certains enjeux psychiques à la lumière de ce qui fait fonction de paradigme dans notre évocation clinique : l’objet taxidermique.
Quelques conclusions inspirées de notre évocation clinique méritent d’être regroupées.
Le simulacre fonctionnerait d’abord comme une image réelle, en fonctionnant aussi comme un voilage annulant toute frontière entre l’animé et l’inanimé – en quelque sorte comme un fantôme « en chair et en os » et rejoindrait peut-être ici ce grand phantasme d’Artaud qu’il nommait lui-même un « corps sans organe ». Il affirme toujours la similitude exacte – c’est sur ce point que repose sans doute sa fonction scientifique pour les naturalistes – en transgressant la frontière entre le réel et l’irréel, entre tragique et prosaïque. Il n’est donc pas une image virtuelle, c’est une image toujours réelle [6]. Tout se passant un peu comme s’il autorisait finalement le passage d’une fiction vers une autre modalité fictionnelle, passage d’une « certaine façon de parler » – celle d’une existence proverbiale (redensart ) – vers une fiction conférant une véritable existence à l’objet ou au personnage – à l’image de ce qui, dans l’expérience de Nathanaël, distingue fondamentalement la version proposée par la mère aux informations tangibles fournies par la bonne d’enfant.
Ce faisant, il se placerait donc au point le plus mutique de l’image. En somme, tout se passerait comme s’il portait une forme de savoir sur l’incomplétude de l’image, et pour surenchérir alors dans la restitution familière, fidèle et formelle de l’objet, et ceci, sans affecter jamais la perception du monde extérieur, et sans tromper ni l’œil ni le doigt. De ce fait, il est toujours le fruit d’une technique, au même titre que l’automate ou les images de synthèse. Relevant d’un « faire sans image [7] », faux, idéal, mais palpable et compréhensible, il semble avoir une existence antérieure à ce qui est vrai et de ce fait précéderait donc l’image.
La question du simulacre trouverait d’ailleurs sans doute place dans une pensée phylogénétique freudienne, du moins en certains lieux de sa disposition épistémique. Dans ce cas, le simulacre ne viendrait-il pas se placer en effet avant l’apparition du premier geste en quête de représentation pour figurer le lieu même d’une fixation – le lieu même d’une immobilité régressive – au point le plus mutique de l’image, pré-animique, pré-nommant, tout proche encore d’une certitude « mimique » et de son nécessaire appui morphologique? Fort de cet arrimage, il semble en effet pouvoir garantir la permanence d’une fulgurance perceptive [8] – à l’image de l’offre taxidermiste [9].
C’est donc une image réelle disqualifiant l’image du mort. Il n’exposerait donc jamais l’image « du mort » – bien au contraire, il participerait à la disqualification de toutes figures de mort dans le langage. Il constituerait plutôt un refuge et comme un évitement de la question que noue la relation de l’image et de la mort qui suivrait ici le destin d’un reste réduit au déchet viscéral. Il ne contiendrait que la puissante idée d’une vie et d’une familiarité. Le simulacre est le produit d’une réalité trafiquée. – Partant de l’exemple du chien, il relèverait plutôt d’une fabrication schématique: celle d’une portion de réalité trafiquée, érigée en vue de dérober le réel à l’insoutenable contingence de la mort qui l’associe au cadavre [10]. Stratégie de la rétention, de la préhension et de la captation, le simulacre ainsi conçu constituerait une sorte de réponse à la réalité par la réalité : au lieu psychique, il opposerait en effet la concrétude d’un autre lieu, à la pensée de l’image – quand la peinture pense – il opposerait la présence possiblement tactile d’une chair, à l’indice ou le détail figural qui fait appel de sens, il opposerait l’exhaustivité d’un contact silencieux.
Il n’est donc pas cadavérisable. Ce défaut de représentation face à l’absence et l’importance accordée dans ce contexte au registre sensoriel rejoint ce que Freud mit en lumière dans son article de 1927 (Le Fétichisme). L’investissement massif d’un élément de réalité sur fond de sauvetage narcissique et de faillite des processus de symbolisation qui s’y trouve repérés semble ici du moins faire écho à la situation qui nous intéresse. La méthode ne relèverait donc pas de l’invention – mais de l’inventaire exclusivement – à l’image des galeries de nos musées d’histoire « naturelle ». C’est à ce titre que le simulacre semble pouvoir également fonctionner comme une « réalité-écran ». Cette singularité fait bien sûr obstacle au langage de l’histoire, empêchant aussi tout « transfert d’âme » dans la cure.
Il ne saurait donc être confondu à l’objet fantomatique – Contre le sentiment d’une présence fantomatique, contre l’unheimlich, le sacré, le « tout autre », le mysterium fascinum ou tremendum, contre la perspective d’expérimenter de l’intériorité extérieure ou de l’extériorité intérieure, le simulacre affirmerait toujours la puissance du « heimlich ». En quelque sorte, on pourrait dire de l’objet-simulacre qu’il est indirectement la preuve de l’indétachabilité du regard sur un objet intègre et concret. C’est à tort également qu’on le confondrait à la simulation – car le simulacre fait apparence dans une remarquable capacité à s’opposer à toute idée et tout mouvement de duplication ou de réversibilité, tout comme on le découvre ignorant d’une dimension répétitive ou traductive. Le simulacre se veut autarcique en effet quand la simulation semble jouer avec l’image, fut-ce pour tromper la mort et assourdir le poids du réel. Il ne se livre pas comme l’ombre de l’objet – puisqu’il se dit être l’objet – et sur ce point l’intuition du philosophe nous paraît pertinente lorsqu’il prévient en effet que le simulacre fonctionne sur soi-même « en passant et repassant par les centres décentrés de l’éternel retour » [11].
Il mérite enfin d’être encore distingué de la relique. Il n’est pas sacralisable. Il ne suscite aucune dévotion commémorative car il dépasse également la relique en outrepassant le statut de reste généralement hissé comme rempart contre l’intolérable vision du corps décomposé. Comme nous l’indiquions déjà, il tire bien plutôt son efficace d’une immobilisation généralisée; la sienne, par nature, mais celle aussi d’une psyché spectatrice et suspendue à cette même immobilisation – car bouger, vivre psychiquement, reviendrait alors à dénoncer sans doute le simulacre comme simulation. Il est enfin pressenti qu’il conviendrait de le distinguer du compromis fétichiste : sa formation ne le révèle pas comme substitut, ni même complément ou mise en perspective de l’objet – il est l’objet livré dans son apparence exhaustive. C’est que le simulacre ne se vit assurément pas comme un point de fuite vers l’objet, ni même comme le voile qui le masquerait. Son rapport à l’objet ne se veut ni symbolique ou métonymique. Sa prétention à l’apparence d’exhaustivité le distingue du fétiche, fut-il externe et fonctionnant comme un leurre. Tout au plus, il semble pouvoir s’exposer à la relation fétichique au sens où nous l’a proposé E. Kestemberg – et surtout lorsque dans cette modalité l’objet (l’analyste par exemple) n’est pas investi comme substitut du premier objet d’amour mais qu’il devient la chose même.
Que « la chose même » soit là, dans son intégralité prise à la lettre : que le mort soit là, que son absence nous soit rendue méconnaissable, telle est bien sûr l’ultime finalité que supporte le simulacre pour que l’évidence l’emporte toujours sur l’étrangeté. Ce qui lui confère le statut d’un objet quasi-mathé-matique [12] dans son expression la plus réduite et la plus naïve : ce qui est vrai est évident, sans que rien ne vacille.
Pour tenter de préciser encore la spécificité du simulacre, je me propose d’en évoquer très brièvement le modèle épicurien que son auteur nous expose dans la Lettre d’Épicure à Hérodote – et que prolonge également la spéculation lucrétienne.
Rappelons que cette théorie a pour préalable une solide confiance dans le message transmis par les données sensibles et par les sensations du « sensus communis » et de la « prima fides » [13]
« Car non seulement ta raison s’écroulerait mais ta vie périrait dès lors que tu n’oserais plus te fier aux sens qui te gardent des précipices » [14]
Il convient de lui associer également, pour paysage de fond, comme une disposition de dénégation sur le négatif lui-même : cette théorie ignore en effet le néant. Ainsi contre la chute de l’atome dans le vide, elle oppose l’infime déviation comme moyen d’échapper à cette perspective pour s’arrimer finalement à l’idée des similitudes concrètes : le groupe, l’agrégat, les amas... et pour mieux servir alors ce que Bachelard qualifiera de Métaphysique de la poussière. Rappelons tout aussi brièvement que cette théorie « physicienne » suppose d’incessantes combinaisons atomistes qui forment les corps. Ceux-ci sont donnés à notre perception par le moyen de simulacres qui émanent d’eux constamment et qui ont leur forme. Les « simulacres » ne sont pas perçus en eux-mêmes, mais grâce à eux, les corps extérieurs deviennent visibles.
L e point de vue épicurien insiste également sur un point : le simulacre détaché du corps est toujours vrai et se sépare de toute imitation. Nous ajouterons qu’il répond également au critère d’exhaustivité. Comme s’il bénéficiait d’une sorte d’ontologie génétique, celle de la multiplication, Épicure insiste enfin sur sa contemporanéité d’avec l’objet dont il ne saurait donc être une mimésis ni même une déviation. En outre, il ne se différencie pas qualitativement de son objet – il n’en constitue pas une dégradation, encore moins une partie : sa fonction se réduit à la saisie instantanée et exhaustive de l’objet dont il émane et dont il assure la permanence perceptive. Autrement dit, entre l’objet et le simulacre, il n’y a place pour aucun écart, qu’il soit temporel autant que représentationnel. Comme processus postulé par Épicure, le simulacre obéit aux lois physiques de l’émanation, de la perception et de la réparation – et force est de trouver là l’expression physicaliste de ce qui semble avoir opéré sur notre scène clinique.
Le colmatage défensif auquel le simulacre semble associé, les interrogations qu’il suscite en direction du fétiche ou de la construction délirante, sa fonction que l’on devine proche également de l’hallucination négative, ainsi que la proximité qu’il entretient avec le souvenir-écran, son effet d’attraction et d’immobilisation sont... parmi d’autres, les quelques motifs cliniques qui soutiennent ici notre investigation. Autant de spécificités qui lui confèrent une valeur paradigmatique au regard d’une interrogation clinique tournée vers cette singulière relation que quelques patients semblent entretenir avec un type d’objet, que l’on pressent issu d’une fabrication, diversement et possiblement évocateur d’un objet dépressif, du fétiche interne, de la relique, voire même du fantôme cryptique. Sans doute proche également d’une processualité repérée par A. Green autour du complexe de la « mère morte »: lorsqu’il écrit « En fait, il n’y a pas de réparation véritable, mais mimétisme, dans le but, ne pouvant plus avoir l’objet, de continuer à le posséder en devenant non pas comme lui, mais lui-même » [15]
Autant de notions toute proches en effet, mais qui ne se confondent jamais au simulacre au motif essentiel d’une conjonction associant à la fois l’intensification perceptive d’une présence exhaustive, permanente et intacte de l’objet « nostalgique » et la réduction sinon l’effacement de son contenu, à l’image de la présence d’un objet « taxidermique ».
On le pressent, la fabrication simulacrale manque donc nécessairement le rendez-vous du mot et de la chose en disqualifiant toute mimésis, et se détournant ainsi de l’expérience adamique du langage. Il propose en sa surface l’immobile temporalité d’un objet à l‘intérieur d’une relation sans images. En son lieu n’agit donc aucune restauration, aucun sentiment d’inachèvement – a fortiori aucune répétition, aucun retour à l’identique. De fait, le simulacre n’inspire donc pas la frayeur du spectre ou de l’étranger. A fortiori, il obture tout travail de deuil et vide généralement le transfert de son essence mélancolique. Autant de singularités qui le placerait également aux confins des intérêts de la psychanalyse autant que de sa tâche pratique. Ici, la seule idée du simulacre fait d’ailleurs généralement l’objet d’un reniement et d’une dévalorisation. E t s’il nous reste de surcroît si particulièrement suspect [16] c’est surtout qu’à l’inverse du spectre qui marque toujours un retour, celui du refoulé, celui du généalogique... le simulacre jamais ne remémore, ni ne répète ni n’élabore.
Il peut être observé pourtant que le motif du simulacre n’en semble pas moins discrètement posté au carrefour de notre pratique et de notre instrumentation conceptuelle. L’imitation, la semblance, l’identique, le pareil, le répété... foisonnent dans une proximité toujours possible au simulacre. Comme il faudrait encore évoquer la dimension simulacrale qui traverse certaines formulations freudiennes : citons pour seuls exemples les pratiques de magie imitative centrée sur la similitude (Totem et Tabou [17] ), le proton pseudos, le Moi comme surface corporelle, sans compter la mise en lumière d’une disposition quasi mimétique (équivalence perception/hallucination par exemple) dans le champ de l’activité psychique elle-même.
C’est peut-être au carrefour d’un indécidable que l’on pourrait se représenter sous la figure d’une immobilisation entre une solution fétichiste et mélancolique que notre propre observation clinique semble pouvoir deviner le simulacre. Au point où l’on apercevrait le sujet – jamais loin du renoncement narcissique et de la note abandonnique – placé dans une sorte de volonté triste, déterminé à se maintenir existant dans l’investissement d’une relation objectale bien que connaissant la vacuité de l’objet qu’il conviendrait donc de maintenir dans une certaine distance. Ce que J. Gillibert [18] reconnaissait dans un type de fonctionnement psychique au centre duquel il repère l’action d’une « identification à ce qui est séparé ».
Contrairement au choix d’Antigone, le sujet ne s’emmure donc pas vivant avec le mort mais cherche à le maintenir dans sa propre familiarité temporelle et spatiale. Mais l’insertion doit alors se faire oublieuse de la nostalgie et de la dévotion. Tout se passant comme si le démantèlement de l’objet mort n’avait pu suivre ici la voie d’un travail de deuil mais n’avait cherché qu’à se fixer dans un projet de survivance forgé hors du champ de l’image et de la psyché. Et l’efficace d’un tel mensonge reste surtout conditionnée par une nécessaire désafférentation généralisée, pulsionnelle autant que représentationnelle avec l’objet.
Métapsychologiquement, sa formation relèverait en effet d’une hypothèse selon laquelle la limite entre Prcs et Cs viendrait à se déplacer, et, par ce glissement et l’effet de falsification qui lui est conjoint, révélerait alors le simulacre dans le champ d’une nécessité, celle d’une marge supplémentaire visant à se prémunir contre le risque d’être piégé en bloc par ses propres investissements sur l’objet. Cette marge supplémentaire se doublerait d’une fonction de filtrage au service d’une désafférentation pulsionnelle. Il s’agirait toujours de vider l’image de toute charge pulsionnelle pour l’autoriser à se réinsérer dans l’ordre d’une réalité familière.
Le simulacre relèverait donc toujours, fondamentalement, d’une économie défensive. On peut le reconnaître à l’œuvre dans la recherche d’un soulagement ou d’une défense orientés vers la perception – s’agripper au familier pourrait-on dire, naturaliser sa pensée, naturaliser l’image, traduire ou transporter les traits de l’image fantastique vers un monde prosaïque.
À ce titre, la scène familiale évoquée par notre patiente – où sa place fut hallucinatoirement et négativement qualifiée par la mère – nous indique aussi combien la fabrication simulacrale pourrait également se saisir d’un sujet dans l’ordre des aléas transgénérationnels. Et dans ce cas, c’est moins le fantôme qui s’apercevrait de sa place que l’existence exhaustive d’un enfant vivant aperçu et investi comme l’enjeu d’un simulacre – et non point comme un double ou une duplication, mais comme l’objet autre lui-même, en personne, bien que vide mais reconnu « tactilement » sur ses bords et son enveloppe. Comme si le rapport à l’enfant vivant empruntait alors ici la voie d’une modalité tactile généralisée et tangible – voie voluptueuse et voie d’une séduction dont la dimension énigmatique sera donc nécessairement – mais silencieusement – nourrie d’un entretien avec la mort.
 
NOTES
 
[1]Formulation heideggerienne (Acheminement vers la parole, tr. Beaufret, Brockmeier et Fédier, Paris, Gallimard, 1976).
[2]Freud fait valoir qu’elle est d’origine externe mais agit à l’intérieur. Elle est à la fois une perception de l’extérieur et de l’intérieur. Il note enfin qu’elle correspond à une augmentation de tension, qu’elle n’autorise aucune fuite et se constitue comme une source d’excitations constantes. Outre l’analogie qu’elle sollicite entre pseudo-pulsion et pulsion sexuelle, une telle proposition ouvre un champ spéculatif à l’intérieur duquel il semble permis de considérer que régime algique et régime pulsionnel puissent donc se nouer « processuellement » sur un mode analogique.
[3]La formule est empruntée à W. Benjamin (Passagen-Werk).
[4]Gaudin Claude, Lucrèce, la lecture des choses, Encre Marine, 1999, p. 241.
[5]Notion que Freud traite à la fin de sa vie GW, XVII, p. 100 et VIII, p. 366-370, X, p. 206.
[6]Il eut été tout aussi pertinent d’évoquer d’autres images réelles, telle que celle d’une jeune pompéienne, ensevelie sous une pluie de cendres et figée dans une pose familière, entre le royaume des vivants et des morts.
[7]L’expression revient à J.P. Milet, « Des fictions calculées : Heidegger et Rilke », in Res Publica, n° 18, juin 1998.
[8]Rappelons que dans la Rome tardive, « simulacra » désignait ces statues de divinités balisant la ville. Un intérêt de ces statuts était de déterminer sexuellement les divinités qu’elles représentaient. « À l’indétermination de leur essence, écrit Klossowki, elles substituaient une matérialisation qui était celle d’une sexualisation» (P. K lossowski, Origines culturelles et mythiques d’un certain comportement des dames romaines, Paris, 1986, Fata Morgana, p. 78.)
[9]Cette même rêverie phylogénétique nous conduirait peut-être à devoir comprendre l’invention et la fabrication du trophée de chasse – l’animal naturalisé – sous l’effet d’un compromis pré-représentatif autorisant conjointement la neutralisation de l’acte criminel, la non sacralisation du gibier, la permanence et la consommation de l’animal. En conséquence, ce compromis aurait donc valeur d’absence de fantôme et de cadavre en déjouant peut-être ainsi les contraintes animiques.
[10]À l’image de ces multiples objets, châsses de toute forme, statues inertes s’étant progressivement substitués au cadavre du saint dans le Moyen Âge et que Francastel qualifie d’ailleurs de « simulacres » (in Francastel P., La réalité figurative, Notes sur les origines du char : les « simulacres » de la Renaissance. t. 2, Paris, Denoël, 1965, p. 227).
[11]Deleuze G., Différence et répétition, Epiméthée, P.U.F., 1968, p. 168. « Le simulacre est précisément une image démoniaque, dénué de ressemblance; ou plutôt contrairement à l’icône, il a mis la ressemblance à l’extérieur ».
[12]Comme le dit si justement Baudelaire : « Ne confondez jamais les fantômes de la raison avec les fantômes de l’imagination : ceux-là sont des équations et ceux-ci des êtres et des souvenirs» in Compte rendu du Prométhée délivré de M. de Seneville, in O.C. II, Paris, La Pléiade, 1976, p. 11.
[13]Lucrèce, De Rerum Natura, I, vers 422-423 – Ed. Budé, GF., Paris, 1997.
[14]Lucrèce, Ibid, IV, vers 507-509.
[15]GreenAndré, Narcissisme de vie, Narcissisme de mort, Ed. de Minuit, 1983, p. 232.
[16]D’un point de vue généalogique, rappelons d’ailleurs que la problématique du simulacre qu’inaugure en partie le platonisme y fut précisément localisée dans le théâtre inférieur : autosuffisant, inaltérable, le simulacre était déjà fondamentalement distingué du metaxu, de l’être intermédiaire et ce faisant plus noble.
[17]Dans ce contexte, Freud fait référence à la notion de fabrication d’effigie (Ebenbild machen) qui se rapproche très sensiblement de celle de simulacre et qu’il distingue très clairement du procédé par la substitution de la partie au tout. (Totem und Tabu, III, 2., p. 368, Ed. Fischer, Band IX, p. 368).
[18]Gillibert J., Fantasme et simulacre, RFP, 1974,38, n° 4, pp. 609-637.
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