Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062954
200 pages

p. 27 à 35
doi: en cours

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no 81 2002/4

2002 TOPIQUE

La guerre, c’est la vie

Simon-Daniel Kipman 7 rue du Montparnasse 74006 Paris
À propos de la guerre, et de son apparence inéluctable, c’est une réflexion sur l’expression collective des conflits internes, et le risque de mort – mort de la pensée.Mots-clés : Conflit interne, Individuel/collectif, Mort, Pensée. The apparently unavoidable nature of war leads us to reflect on the collective expression of internal conflicts and the risk of death that this brings with it in its wake – the risk of the death of free thought.Keywords : Internal conflict, Individual/collective, Death, Free thought.
« Le nombre infini de maladies qui nous tuent est assez grand, et notre vie assez courte pour qu’on puisse se passer du fléau de la guerre. »
Voltaire (Lettre à Madame Du Deffand, 1775)
La vie est courte; et il est évidemment bien inutile de la raccourcir encore par des actes délibérés – faut il faire remarquer que « dé-libéré » pourrait être le contraire de « libérés » – qui visent ou risquent d’y attenter.
C’est bien pourquoi nous sommes tous contre la guerre, même si tout le monde n’est pas toujours pour la paix. Si l’on veut aboutir absolument à un consensus mou, il n’est pas nécessaire de chercher un slogan trop compliqué : à bas la guerre. Pourtant la remarque voltairienne est trop brève, trop simple; Voltaire se trompe : malgré les maladies sans cesse renouvelées, malgré l’allongement de la durée moyenne de vie, au moins dans les pays riches (progrès toujours insuffisant, comme la richesse acquise est elle-même toujours insuffisante aux yeux des actionnaires) la guerre est toujours là. Elle n’en finit jamais de renaître et de se renouveler comme si on, comme si nous ne pouvions nous en passer; comme si elle était indissolublement liée à la vie en société, à la vie collective. Et c’est pourtant à chaque fois la plus absurde, la plus ignoble, la plus rétrograde des guerres. « Plus jamais ça » répétons-nous à n’en plus finir.
Quand bien même elle serait « fraîche et joyeuse », « en dentelles », à frappes « chirurgicales » et à « dommages collatéraux », « éclair », « froide », « drôle de guerre » (comment une guerre peut-elle être drôle ?), voire « humanitaire », toutes les guerres, mondiales ou locales, picrocholines ou clochemerlesques, de 100 ans ou de 6 jours, ont en commun d’être analysables, étudiables comme un phénomène unique.
Les trois questions qui se posent à propos de cette hydre sans cesse renaissante sont qu’est-ce qu’une guerre; puis « warum krieg », pourquoi la guerre; enfin comment lutter contre la guerre, ou en limiter les effets dévastateurs. La guerre, qui serait donc à éviter sinon à éradiquer, serait une sorte de pathologie comportementale collective réclamant des mesures de prévention, qu’elle soit primaire, secondaire ou tertiaire.
Qu’est-ce donc qu’une guerre ? : « la voie des armes... pour vider un différend » collectif (Littré). Tous les mots comptent, et peut être surtout les premiers, par le biais d’un jeu de mots : La voie et non la voix. Les armes comme objets, instruments réels et réifiés. Vider avec sa connotation radicale, et un différend qui ressemble à un différent. Reprenons.
A/ La voie des armes. Les conflits entre mafias, les terrorismes divers et maintenant les communautés des ghettos et des banlieues utilisent des armes qui sont, d’après les média de plus en plus sophistiquées; à la place des mots ils se servent de violences, d’« incivilités » pour régler des différends sociaux. Tous les croisés de toutes les bonnes et mauvaises causes, tous les envahisseurs ont utilisé ce biais pour échapper à des difficultés intérieures : paupérisation dont l’équivalent psychique pourrait être l’assèchement de la pensée, rivalités de pouvoirs collectifs rapprochés des conflits internes, montée de l’insatisfaction et de l’angoisse. Quand les jeux et le cirque ne suffisent plus à calmer la soif et la faim du peuple – faim de liberté et faim tout court – le malaise et l’angoisse montent, et seul un passage à l’acte extériorisé peut apaiser le malaise : la guerre des Malouines par exemple. La guerre n’est pas, et ne peut être un crime de proximité : avant de se retrouver en guerre contre l’Allemagne il a fallu construire une ligne Maginot, et l’Angleterre reste séparée de nous par le Channel. Une guerre civile ou une répression féroce sont d’une autre nature. La guerre s’adresse toujours à l’Autre, à l’étranger sous l’espèce des autres.
B/ Ces derniers siècles ont privilégié l’image de conflits entre nations. L’identité nationale, de la Renaissance au dernier siècle, ayant servi de ciment à prise plus ou moins rapide aux rassemblements communautaires. Mais cette identité communautaire a pu être religieuse (papistes contre réformés, fidèles contre incroyants), ethnique, locale. Le XXe siècle a retrouvé ces replis communautaires. Ce peut être en faisant « éclater » des nations récentes, de l’Union soviétique à la Yougoslavie, comme on a fait « éclater » les empires austro-hongrois ou ottoman. Ce peut être tout aussi bien en tentant de les universaliser : empire du profit contre axe du mal; droite contre gauche; religion contre gentils. Bien au-delà de ce nationalisme, on voit bien que c’est d’un Autre que la guerre a besoin pour se développer. Chasser cet autre hors de son territoire ou ce qu’on veut considérer comme tel, « vider » le territoire de cet Autre, en utilisant « l’épuration ethnique » ou « la solution finale »; remplacer l’identité nationale par une identité plus vaste, plus large et plus fallacieuse encore, par une identité à visée universelle comme l’identité religieuse (en tous cas celle que prône plus ou moins clairement les grandes religions monothéistes) ne change rien à l’affaire.
C/ La guerre, y compris la guerre de conquête est toujours défensive, qu’il s’agisse de défendre son territoire, son identité nationale ou autre, ou qu’il s’agisse de défendre des valeurs. Le choix est vaste, et l’imagination et la créativité des politiques le rend variable à l’infini; valeurs chrétiennes, républicaines, humanistes, libérales, romaines, américaines, de l’empire, etc.
C’est au nom des valeurs, et pour l’or, que Pizzaro a conquis l’Amérique devenue latine, c’est au nom des valeurs que nous avons conquis l’Algérie et mis à sac l’Afrique, c’est au nom des valeurs que le président Bush comme Saint Louis prêche une croisade mondiale. « Valeurs » dites-vous ? En ce moment, valeurs a un sens très précis, celui d’espèces – virtuelles – sonnantes et trébuchantes. Et s’il n’y a plus de valeurs que boursières (guerre économique), on sait et on voit que les guerres ont comme fonction économique essentielle, à la place, ou davantage encore que leur fonction politique, de relancer l’industrie. Les industries « nouvelles », les start up, qui sont censées créer des liens entre les gens ayant montré leur limites et leur fragilité, les industries de service ayant du montrer leurs difficultés (systèmes de santé, fonds de pension, scandales financiers), on en revient sagement, ce qui équivaut en politique à conservateur, aux industries lourdes, pétrolières et sidérurgiques, agrémentées d’un vernis informatique. La « guerre froide » a été et reste un excellent support, mais il faut pour cela un ennemi large et flou, lointain et omniprésent, subversif plus qu’offensif, et relativement peu agressif. Après le communisme, l’axe du mal va faire monter les valeurs boursières sûres et baisser le chômage « structurel ».
Cependant, quel que soit l’intérêt et le plaisir que l’on peut trouver à ces larges perspectives socioculturelles, elles ne nous servent ici que de cadre, limité, limitant mais indispensable à une réflexion plus intimiste.
La guerre n’est pas un problème, c’est une solution. Comme toutes les solutions défensives, comme tous les mécanismes de défense, elle s’avère après coup peu économique que ce soit sur le plan social ou intrapsychique, et si peu efficace qu’elle doit en permanence être réutilisée, réinventée. C’est une solution insatisfaisante et provisoire, mais dont les groupes se servent sans doute faute de mieux.
Manifestation collective engageant deux peuples, deux groupes, deux communautés au moins, elle esquive la complexité des conflits en les dualisant. Le duel remplace le conflit. Il n’y a pas de réflexion, il n’y a plus que des réflexes à la pointe de l’épée.
Dans un premier temps, il n’est question que de réduire et de limiter le conflit à la défense et illustration d’un collectif forcément bon, forcément meilleur, mais aussi plus vaste, plus grand, plus fort; plus juste que l’autre, l’ennemi. Si dans le groupe ennemi tous les individus qui en font partie ou qui l’approchent sont confondus (et c’est bien ce qui justifie les massacres de civils et les dommages collatéraux), dans le bon groupe tout autant les individus disparaissent.
Les individus fondus, confondus, tous identiques, sont pris dans un modèle de groupe de style attaque/fuite (B ion) et de dépendance au chef ( B ion); autrement dit dans une modélisation ou un formatage de groupe de type militaire (« je ne veux voir qu’une seule tête » « ici on ne pense pas, on obéit »).
Jamais le bon collectif ne prend l’initiative de l’agression. Le mauvais initiateur est toujours l’autre : les japonais, comme Al Quaïda ont agressé les États-Unis. Même quand on est amené à déclencher une offensive, ce n’est que pour anticiper l’attaque fantasmée de l’Autre, des autres. C’est une attaque préventive, comme purent en user Hitler ou Napoléon. Voilà qui commence à donner quelques indications sur la nature des défenses intimes ainsi sollicitées.
Une guerre est un passage à l’acte qui se passe des mots. Mais, le paradoxe n’est qu’apparent, elle doit toujours être déclarée; cela fait partie des règles de la guerre. Même les guerres les plus discrètes, les plus secrètes, les guerres de l’ombre, n’existent qu’à partir d’une déclaration publique, parfois une revendication rapide après un attentat, qui ne peut prendre sa valeur d’acte de guerre qu’une fois la mise en mots faite.
On a voulu décrire la déclaration de guerre comme un défi lancé à l’adversaire, une injure inaugurale parfois suffisante, chez les indiens d’Amérique ou les tribus zoulous avant leur conversion à la violence par les anglais. La déclaration de guerre serait un peu l’annonce d’un tournoi peu courtois.
C’est à la fois sûrement vrai et beaucoup trop simple; la déclaration est aussi à usage interne, afin de mobiliser ses propres troupes.
Quoiqu’il en soit, il faut que la séquence suivante soit respectée : la guerre est faite pour échapper aux mots, pour dépasser ou repousser la diplomatie, mais ce qui compte c’est que les mots soient et restent posés. J’insiste sur ce point : même les guerres de l’ombre ont non seulement besoin de se faire connaître bien indépendamment de la dérive médiatique actuelle, mais encore de se nommer (appel du 18 juin).
L a guerre est toujours bonne, toujours juste. E lle se fait pour le bien « le bien de tous et le bonheur de chacun » dont l’autre, l’étranger, le différent serait bien entendu exclu. Le bien se trouve en général incarné en un dieu; le « Gott mit uns » du Reich nazi répond au « si dieu le veut » des islamistes, et à « dieu est à nos côtés » des américains. Inutile de remonter aux croisades et aux descendants du prophète pour cela. Les soldats, au nom du dieu chrétien en Amérique du Sud, au nom de l’ingérence humanitaire ailleurs deviennent des missionnaires chargés de détruire un système (état, clan) pour mieux sauver les corps et les âmes. Et d’abord, les leurs : on ne va pas à la guerre pour mourir, mais pour tuer et se sauver. C’est, en termes contemporains, la doctrine de la « perte zéro ».
La guerre, ainsi parée des plumes de la religion, est toujours bonne, juste, dans son bon droit – ce sont les lois de la guerre – et ne saurait être éradiquée puisqu’il y a toujours des injustices infligées ou subies. Cette proximité étrange, paradoxale de guerres qui n’existent que dans ou par rapport à la morale, et, puisqu’il s’agit de phénomènes collectifs, à la religion quelle qu’elle soit. Il y a, dans la guerre, un souci de toute puissance matérielle et physique qui est posé, visiblement, sur un socle plus ou moins matérialisé de souci idéologique d’universalité : seules les grandes religions monothéistes, communisme post-marxiste inclus, ont cette « volonté » socioculturelle. On peut se demander si, comme Malraux le prédisait, le XXe siècle n’a pas été un siècle religieux dans la mesure ou le libéralisme capitaliste ressemble davantage à une religion qu’à une approche scientifique des mécanismes économiques. Voilà qui nous rapproche encore de notre « sujet » « J’ai perdu mon dieu il y a longtemps – au moment » (c’est moi qui souligne) « ou je me suis aperçu qu’il était en moi, ce moi que j’ai toujours méprisé. Il était mon recul devant toute chose, pour la saisir sans en être saisi » (Paul Valéry, Cahiers 1894-1914, pp. 358). le conflit collectif serait-il la prise en masse, sous des pressions diverses, d’un conflit intime, intérieur, intra-psychique ainsi réactivé, relancé, expulsé et agi.
L’exclusion de l’Autre ne peut se réaliser au mieux que par sa disparition, son annihilation, sa mort. La guerre est faite pour tuer.
Elle implique un système de pensée totalitaire, qui tue l’autre, le méchant; qui tue l’alternative, le choix; qui tue le conflit. On peut dire que l’objectif de ceux qui font la guerre, est la fin de la guerre, si possible faute de combattants, de guerre lasse (H. Arendt; M. Revault d’Allonnes). Cet effort pour détruire l’autre, extérieur ou en soi, s’avère impossible, illusoire quand il s’agit de guerres populaires, car celles-ci sont faites par des « gens », et non par des guerriers comme le conflit entre Israël et Palestine aux débuts.
Les guerriers seraient-ils forcément pauvres en esprit (H. Arendt), pour des raisons tout autant névrotiques que d’organisation militaire : les unes renforçant les autres et les modelant, dans une sorte de causalité circulaire. Les groupes guerriers sont des groupes hiérarchisés, de dépendance au sens donné par W.R. Bion, groupes régressifs dont s’inspire, hélas, encore aujourd’hui, et par parenthèse, l’organisation hospitalière : l’organisation de ces groupes, comme les groupes fidéistes, a pour mission d’empêcher ses membres de réfléchir. La petite phrase biblique « laissez venir à moi les pauvres en esprit » prend ici un tour tragique où la religion, « opium du peuple », haschich des « haschichin », est la fourrière de la guerre et de la mort.
Car la guerre, c’est la mort. Mais sous le dehors de la mort des autres, des ennemis réels ou supposés, c’est de sa propre mort, comme individu ou comme groupe qu’il s’agit. Plus précisément la guerre est une figure de projection de sa propre mort. La mort est difficilement représentable, et à plus forte raison sa propre mort. On y parvient guère que par un biais, un déplacement, une projection; la mort sous le masque de la perte et de ses rituels deuil, l’absence (« il est parti... au ciel »), et la dégradation de l’autre... sans pensée, en un mot ou une image : le cadavre.
Collectivement la mort des autres, du mauvais qui de nous est projeté sur le groupe des autres, est un des ressorts de la guerre. La guerre peut ainsi être considérée comme une quintessence darwinienne du combat pour la vie, « struggle for life », mais d’un combat pour sa vie et sa survie intérieure.
Si on peut s’étonner de voir l’Organisation Mondiale de la santé évaluer les systèmes de santé en nombre de morts – la mort serait ainsi un « produit » des systèmes de santé –, le bilan des guerres est essentiellement fait de morts directs, collatéraux ou par raccroc. (plus de huit millions, je crois, pendant la dernière guerre; des centaines de mille en Algérie; quatre cent mille pendant la guerre de Sécession, et combien pendant la grande boucherie de 14/18). Même si ces chiffres sont très approximatifs, ils n’en sont pas moins impressionnants et effrayants.
Il faut bien noter que les millions de morts du SIDA, ceux de la variole, que ceux qui meurent de famine ou dans des catastrophes écologiques « aidées » par la carence des protections dues par les pouvoirs publics, ces morts pèsent moins que les quelques milliers de morts au Proche-Orient, abcès (anthrax) de fixation entretenu pour qui ou pour quoi : le prix du pétrole, de la police régionale ou notre conscience d’avoir été bons (et bien vivants, survivants en quelque sorte) avec les victimes de la Shoah, puis avec celles de l’occupation israélienne. À plusieurs reprises, j’ai rapproché la médecine de la guerre, induit sans doute par la remarque de Voltaire. Ce rapprochement est d’autant plus clair que la maladie et le handicap sont des images de mort partielle et parfois provisoire, et que la santé est souvent décrite et vécue comme un combat contre la maladie.
Faire la guerre, c’est donc tuer; le paranoïaque le sait bien qui voudrait effacer jusqu’aux traces y compris dans la descendance de son ennemi, comme le pharaon héritier effaçait jusqu’au nom de son prédécesseur sur les cartouches des temples et des statues; et le paranoïaque y échoue sans cesse. Mais, projection et haine (de soi) sont à l’évidence à l’œuvre dans les mécanismes de la guerre.
Cette analogie est cependant trop rapide, et trop lourde pour qu’elle puisse rendre compte du fait que tant de personnes soient impliquées et s’impliquent affectivement dans les guerres.
Il y aurait aussi du « névrotique » dans la guerre : passage à l’acte, rationalisations, procédures stratégiques et tactiques, fournissent des analogies plus obsessionnelles, et plus proches d’une dynamique intrapsychique qui permet davantage l’insertion dans une collectivité.
Toujours attaché à la perte de celui qui est supposé le contraindre, voire le persécuter, l’obsessionnel ne peut cependant pas se résoudre à cette perte sous peine de dépression sévère; la conquête du monde se poursuit jusqu’à la Berezina. La guerre une fois démarrée ne peut plus s’arrêter sans contrainte – (sic) extérieure.
Pour en revenir à mon commencement, la guerre est une solution collective, réifiant et dualisant les choses pour éviter de penser l’impensable : sa propre disparition. Plutôt la mort et l’effacement, l’exclusion de l’autre que devenir soi-même perméable et transparent. La guerre est une question de survie et de renforcement des frontières, zones tampons, peau, territoire, aura. On a déjà remarqué combien médecins et malades usent et abusent de métaphores guerrières dans leur lutte contre des maladies dont on souhaite l’éradication... plutôt que de métaphores « pacifistes » ou positives de l’union pour un mieux être; ce qui pourrait être une définition acceptable du réseau soignant.
Devant une menace de mort, physique, personnelle, collective économique, symbolique, le plus sûr, le plus fort, le plus massif – mais sans doute pas le plus simple – est de faire taire les pensées pour (ré) agir contre toute forme de vie adverse. Cette forme de retournement en son contraire fonctionne même s’il existe une possibilité d’identification partielle à la menace : je suis du côté des menacés (brigades internationales, « nous sommes tous américains »).
Le lien de haine a été décrit par W.R. Bion comme un des liens possibles pour le psychisme humain, avec les liens d’amour et de connaissance. Comme pour les forces atomiques qui assurent la cohésion de l’Univers, il y en a peut être, sans doute davantage que celles (les forces) ou ceux (les liens) que nous connaissons, malgré notre goût et notre penchant commun pour l’unique et l’universel. Ceci est un autre débat, mais il nous faut concevoir que plus les lois scientifiques sont simples et claires, plus notre univers se complexifie. La guerre est bien évidemment du côté de la simplification, et de la réduction. De tous les liens connus, le lien de haine est probablement le plus passionnel et le plus mobilisateur. En tous cas il implique un élan vers l’objet, vers un ennemi que l’on respecte autant qu’on en a peur. Une guerre n’est pas, même si on a parfois voulu le faire croire en Algérie, en Yougoslavie, en Afghanistan, une opération de police, ou une remise en ordre. La guerre du Golfe a échoué parce que Sadam Hussein est toujours vivant, comme – au moment où j’écris – sans doute le mollah Omar ou Ben Laden.
Les belligérants – gérants de guerre – sont des hommes et des femmes à part entière. En deçà ou au-delà de leurs motivations sociales, politiques, leurs propres conflits avec violence, avec leur violence, les meut. Sabre et goupillon ne sont jamais loin de l’autre, bourreaux et victimes non plus; peur et envie de même.
Il y va sans cesse de la survie de chacun « ceux qui veulent vivre doivent se battre et ceux qui ne veulent pas se battre ne méritent pas de vivre » écrivait de manière caricaturale A. Hitler (mein kampf ), qui a fini par le geste individuel de se suicider par mégalomanie ou par dépression ?
Il a été souligné bien des fois, et avec plus de netteté me semble-t-il, qu’une des questions fondamentales posées à et par la psychanalyse est celle des articulations entre individuel et collectif. La mode, il y a quelques dizaines d’années, poussait à dire sinon à croire que les phénomènes collectifs étaient l’équivalent des phénomènes intrapsychiques individuels à une autre échelle. La société ne serait que la somme des parties.
Actuellement me semble-t-il deux voies sont explorées.
Celle que l’on pourrait appeler des interactions permanentes. Tous les schémas de causalité linéaires sont bousculés par une sorte de causalité circulaire ou quelque chose serait à l’œuvre dans la création de ce qui le produit ou le déclenche. La haine générerait la guerre qui l’alimenterait et la modifierait. La guerre générerait la guerre. L’individuel influence le collectif qui lui donne forme. Cette approche complexe, difficile, permet de mieux rendre compte de la spirale infernale de la haine qui mobilise, émotionnellement, de plus en plus de personnes.
Dans le même ordre d’idées d’une causalité complexe mais non éparpillée (car trop souvent le multifactoriel ou les causes polymorphes ne sont que le masque de nos méconnaissances ou de nos dénis), on peut aborder les choses par le biais de la représentation.
Si les théories scientifiques sont des métaphores projetées de nos représentations internes, autrement dit si on retrouve les traces d’un anthropo-centrisme et d’un anthropomorphisme dans les théories scientifiques du moment, on peut tenir le même raisonnement pour les grandioses mises en scène socioculturelles et idéologiques. La guerre serait un psychodrame dramatique de fantasmes inconscients individuels, pris en masse et rationalisés politiquement.
Toute représentation même partielle du monde est une création individuelle qui prend, qui a du succès, qui parle à beaucoup d’autres individus. Alors les représentations collectives sont des métaphores du fonctionnement individuel, mises en forme, mises en ensembles, au sens mathématique, par les circonstances. Dans ces conditions, la guerre serait une mise en scène, et donc une des mises en scène possibles de fantasmes inconscients concernant sa propre extinction. S’il y a d’autres mises en scènes ou mises en forme possibles, on peut attendre beaucoup tant des traitements psychanalytiques des conduites violentes que de leur déplacement collectif sous forme de données psychanalytiques au service des politiques dites pacifistes.
Dans ce texte, j’ai systématiquement utilisé des métaphores collectives pour illustrer des phénomènes intrapsychiques connus ou reconnus à partir de la clinique individuelle. Si les notes ci-dessus esquissent des réponses possibles à la question « comment la guerre ? » reste la fameuse question posée par Einstein à Freud « Warum Krieg ? » « pourquoi la guerre ? ». À quoi Freud pouvait répondre : il n’y a pas de pourquoi !
En effet les causes linéaires économiques, sociales, sont bien impuissantes à fournir une réponse : guerre pour sortir d’un déséquilibre économique ? Certes, mais pourquoi là, à ce moment-là ? Mais pourquoi cette passion destructrice, là où il pourrait y avoir jacqueries, révolte, ou guerre civile ?
Il n’y a pas de pourquoi apparent. Et ne se référer qu’à une pulsion destructrice interne – ce qui rendrait la guerre inévitable – ne permet pas de savoir, d’avoir même une idée de ce qui fait que, à un moment donné, cette pulsion destructrice prendrait le dessus chez un individu, et, plus compliqué encore, dans un groupe.
Faut-il de la désespérance pour cela ? Je ne le crois pas; le désespoir peut mener au suicide, pas à la rage de vaincre. S’il ne s’agit pas de désespérance, quel est le mobile, le sentiment, la passion, l’affect qui peut pousser un individu et un groupe à ainsi extérioriser des conflits internes graves, angoissants, terribles ?
À plusieurs reprises j’ai insisté sur l’abolition de la pensée qu’implicitement permettait l’acte de guerre. Il n’y a rien de bien révolutionnaire à penser cela. Mais si la guerre est ainsi un suspens de la pensée, alors on peut deviner quelques façons d’en sortir, et des moyens de ne pas y entrer : on peut se battre sinon autrement avec des pensées mises en mots (indiens ou zoulous déjà cités; Horace et Curiaces, diplomatie en termes plus européens).
J’ai cité ailleurs Jacob/Israël devenu père d’un peuple pour s’être battu depuis son enfance, en respectant les équilibres instables, en faisant que, même en face d’un ange, il n’y ait ni vainqueur, ni vaincu, seulement un blessé, blessé dans son corps, blessé dans ses affects car il a eu peur. Mais il s’est battu avec les seules ressources de son intelligence, et de sa capacité à distordre, utiliser les mots, sa capacité à interpréter les règles, lois, habitudes, déguisements, marchandages, ruses ne sont en fin de compte que façon de s’approprier les conflits, d’assumer les hésitations et les choix de, en un mot, PENSER.
Ainsi, entre Mars et Vénus, il y aurait Jacob, astre ou dieu de l’ombre (des moutons de Laban à son combat nocturne avec l’ange), entre l’amour et la guerre, il y aurait un troisième terme; l’homme, conflictuel.
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