Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062954
200 pages

p. 37 à 53
doi: en cours

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no 81 2002/4

2002 TOPIQUE

Les victoires de « l’archaïque » ?

Marc Bonnet 69 rue Louis Becker 69100 Villeurbanne
Partant du constat selon lequel les phénomènes de terrorisme et de guerre, réactivent une attraction et un effroi qui semblent émerger d’un temps et d’un espace plus « archaïque », cet article traite de cette notion d’archaïque en essayant d’en comprendre la réalité et les effets tant du point de vue de la constitution de la psyché que de celle de l’espace social. Ce travail tend à mettre en évidence l’existence de fonctionnements pervers de type masochiste ou sadique s’organisant selon des modalités mélancolique ou paranoïaque, tant à un niveau individuel qu’au niveau social. Du traitement possible de ces composantes perverses dépend la victoire de l’archaïque en termes de solipsisme ou bien d’altérité qui en sont les deux composantes contradictoires.Mots-clés : Archaïque, État de détresse, Masochisme, Sadisme, Modalités mélan- colique et paranoïaque, Espace social, Conflits, Parole. If we take as our starting point the observation that phenomena such as terrorism and war reactivate both a coupled attraction-fright effect that seem to come surging back from some ‘archaic’time-space continuum, this article deals with the notion of the ‘archaic’by attempting to understand the reality and effects of this force from both the point of view of the constitution of the psyche and that of our social realm. This allows us to shed light on the existence of perverse functions like masochism or sadism, structured on a melancholic or paranoiac basis, at both the individual and the wider social level. The possibilities we can exploit for treating these perversities depend entirely on the archaic triumphing in the fields of solipsism and otherness, the two contradictory factors that are central to its composition.Keywords : Archaic, State of distress, Masochism, Sadism, Melancholic and paranoiac modalities, Social realm, Conflicts, Speech.
Pour J.B.
11 septembre 2001, l’après-midi : un analysant le plus souvent disert, se tait, j’écoute et me remémore des éléments de la dernière séance où il était une fois encore question de l’accident de la circulation qui a coûté la vie à son père et a fait de lui un orphelin alors qu’il n’avait que 10 ans. « Avec ce qui s’est passé tout à l’heure à New York, je suis atterré; j’ai vu ces tours prestigieuses s’effondrer l’une après l’autre, c’est fascinant et horrible quand on pense à ces morts ». C’est de cette façon que j’appris le drame... Plus tard, une patiente venue me voir pour la première fois, cette après-midi-là, devait me dire l’émotion qui était la sienne, puisque quelques minutes avant cette première rencontre, elle avait entendu à sa radio de bord l’annonce de la catastrophe qui venait d’endeuiller les États-Unis d’Amérique. Le récit qu’elle me fit ce jour-là de ces difficultés conjugales prenait une autre dimension, devait-elle me dire par la suite, du fait de leur relativisation par rapport aux événements qui venaient de se produire. Comme elle avait beaucoup pleuré lors de cette première rencontre, elle se demandait si ces pleurs n’étaient pas autant liés au drame international qu’à sa situation personnelle qui lui semblait, elle aussi, tragique.
Ainsi sont en dialogue les événements personnels de l’histoire du sujet et les événements contemporains accompagnés de leur charge d’horreur et de terreur. Dans ce cas précis du 11 septembre, j’ai donc pris connaissance des événements de New York, par l’audition du transfert qu’en faisaient mes patients ou mes analysants de cet après-midi. La terreur engendrée par l’acte terroriste lui-même était relayée dans la dimension subjective de celui ou de celle qui l’exprimait et par ma façon d’entendre ce qui venait de tel ou telle, infiltrée par la relation contre-transférentielle que j’entretenais alors avec chacun d’entre eux.
Il en fut tout autrement quand je fus confronté directement aux images de l’explosion de l’avion sur la première tour puis sur la deuxième, à celle de leur effondrement et de la réduction à leur plus simple expression. Je fus aussi d’une sensibilité extrême aux différents commentaires et je préférais ce soir-là écouter la radio plutôt que regarder la télévision.
 
SOUVENIRS
 
 
Ils datent de son enfance durant la période de la seconde guerre mondiale.
Une nuit, à l’annonce d’un bombardement sur la ville qu’il habitait avec ses parents, sa sœur, son frère, son grand-père, il était question, une fois encore de descendre à la cave qui servait alors d’abri.
Depuis longtemps, il avait l’envie de voir les « navions » dont tout le monde parlait dont on entendait le vrombissement éventuel, mais que personne ne voyait et, qui plus est, étaient pilotés par des aviateurs que son entourage considérait comme des amis qui allaient les débarrasser de l’occupant allemand et nazi.
Le grand-père maternel, « père de la préhistoire personnelle », qui vivait avec eux, refusait de descendre à l’abri qui lui rappelait la tranchée où il avait croupi avec ses camarades de 1915 à 1918. Il était revenu de cette guerre avec une insuffisance respiratoire grave et des sentiments de haine viscérale contre ceux qu’il appelait les « boches ». Durant les alertes, il restait à fumer sa pipe bourrée d’herbes séchées car le tabac venait à manquer.
Un père, qui, le plus souvent, n’était pas avec eux, occupé à diffuser les Cahiers (clandestins) de Témoignage Chrétien.
Un soir, au cours de la descente à « l’abri », il fausse compagnie à sa mère, sa sœur et son petit frère, et une fois la porte refermée, il remonte dans l’escalier pour jouir de ce qu’il croyait être un spectacle de bruits, de fureur, de feu et de sang... À part le bruit intense des avions survolant la ville à basse altitude, il ne vit pas autre chose qu’une lueur lointaine qui teintait le ciel. Tout à coup, il se sentit paradoxalement seul, inquiet, perdu... mais aussi bien, entier, complet, serrant son oreiller, « objet transitionnel » s’il en est...
Il avait retrouvé quelque chose de plus ancien, il ne savait pas dire quoi exactement, et pourtant, cela le lui rappelait, il y a longtemps, déjà, du haut de ses quatre ans...
Il aurait eu envie d’être pompier, puis prêtre, puis éducateur, il fut psycho-logue puis psychanalyste...
Il souffrira plus tard d’une phobie pour monter en avion... il en guérira.
 
ALORS ?
 
 
Nous pourrions faire l’hypothèse qu’il existerait chez tout sujet psychique individuel un sentiment mêlé d’attirance et d’effroi vis-à-vis de la terreur qui serait actualisé par les phénomènes de guerre et de terrorisme qui adviennent dans la réalité sociale. Nous pourrions situer cet éprouvé ambivalent comme relevant d’un fonds psychique d’« archaïque » [1]. Nous pourrions aussi interroger les correspondances et différences éventuelles entre la notion d’« archaïque » située au niveau subjectif et la même notion telle qu’elle peut apparaître dans l’histoire sociale sous le vocable de sociétés «archaïques» différenciées des sociétés « historiques ». Nous pourrions enfin être conduits à envisager les victoires potentielles de ce fonds archaïque réactivé par les phénomènes de guerre et de terrorisme engendrant attraction/terreur, tant chez le sujet psychique que dans la société. Ces pistes constituent les enjeux du présent essai.
 
« L’ARCHAÏQUE » : DÉTRESSE ET OMNIPOTENCE FACE À L’INCOMPLÉTUDE
 
 
Pour tenter de situer «l’archaïque » dans la constitution de la psyché, continuons d’utiliser le modèle de la fiction en parlant des premiers temps de la vie de l’infans pour en proposer une version synthétique des faits qui émerge de l’expérience tant théoricienne que praticienne de la psychanalyse.
Tout se passe comme si l’infans (l’enfant avant l’acquisition du langage), en venant au monde, se trouvait confronté à une expérience fondamentale faite tout à la fois de détresse et de rencontre. Le malaise est facile à se représenter en prenant en considération le fait que le bébé, sorti du ventre maternel, se trouve propulsé dans un monde radicalement différent du monde antérieur qui l’a contenu et protégé durant les 9 mois précédant sa sortie dans le monde extérieur et dans lequel il avait trouvé une satisfaction assez parfaite et totale de ses besoins de développement.
Dans cette confrontation au monde extérieur, il ressent une situation de détresse, de « déréliction » [2], tant physiologique que psychologique liée au effets du manque. Ce manque fondamental est dû à une différence de contenance et de réponse aux besoins qui entraînent un ressenti d’insécurité maxima. Dans la plupart des cas, cette insécurité va se trouver, pour partie, comblée par les soins, en particulier maternels dont il va être l’objet, et qui lui sont indispensables pour pouvoir survivre. Il a besoin cet infans, loin de pouvoir s’exprimer dans le registre du langage, d’une mère qui va lui procurer la satisfaction de ces besoins premiers où l’apport de nourriture et les soins corporels vont jouer un rôle primordial. Il existe donc un appel lié d’une part à la détresse, d’autre part à la nécessaire satisfaction des besoins; l’appel à l’autre de la part de l’infans implique une réponse adaptée qui est, à proprement parler, strictement vitale. La détresse primordiale est une première expérience fondamentale, un socle, un point d’organisation et de structure qui sera certes frappé d’oubli, objet de refoulement qui pourra en tant que tel revenir ou être plus ou moins confusément rappelé lorsque, dans sa vie ultérieure, le sujet humain aura à traverser d’autres expériences réactivant l’état originaire de détresse. Nous pouvons faire l’hypothèse que cette détresse est empreinte d’un éprouvé de terreur face au manque vital qui, tout à la fois, pousse au repli sur soi et promeut une attraction foncière vers l’autre dans la mesure où cet état a pu être dépassé grâce à la présence d’une autre maternelle efficace et bienveillante. Le sujet pourra tenter de méconnaître ce recours originaire à l’altérité sous la forme d’un déni le conduisant à s’imaginer une capacité d’autosatisfaction narcissique qui ne viendrait que de lui seul [3]. La répulsion et l’attraction vis-à-vis de la terreur trouverait ses ressorts dans le rappel de l’expérience de violence originaire traversée par chacun d’entre nous selon des modalités particulières et individuelles qui sont spécifiques mais qui émergent de deux potentialités fondamentales : l’une est de repli sur soi, l’autre est de rencontre avec autrui. La position subjective vis-à-vis de la terreur, vis-à-vis de la mort, vis-à-vis de l’extermination, serait, comme le rappelle Winnicott [4], liée à une crainte d’un « effondrement » qui a déjà eu lieu antérieurement. Guerre et terrorisme cristallisant les expériences de terreur archaïque, réactualiseraient les ressentis éprouvés et les défenses mis en place par le sujet lorsqu’il fut confronté à l’expérience de l’origine : face à cette détresse réactivée, nous retiendrons que l’omnipotence narcissique et l’appel à l’autre peuvent être considérées comme des modalités de réponse à tout rappel de cette terreur originaire.
Poursuivons en remarquant que le désir mais aussi l’activité de représentation vont se greffer sur ces expériences liées à la satisfaction des besoins fondamentaux permettant le dépassement de l’état primordial de manque engendrant la détresse. Le désir va se constituer, dans un premier temps, comme rappel de l’état de plaisir rencontrée dans l’épreuve de satisfaction du besoin qui, rappelons-le, a impliqué la présence d’un autre humain qui, cependant, peut toujours faire l’objet de déni. Dans un second temps, le désir va s’exprimer soit comme tentative de retrouver cette rencontre avec l’autre, soit de la dénier selon la modalité mégalomaniaque d’omnipotence voire sous la forme d’une sorte de « désir de non-désir ». L’expérience de satisfaction et de plaisir implique, outre l’activité désirante, celle de représentation. Il existe une propension chez l’infans à se figurer puis à se représenter l’objet du besoin ainsi que l’autre qui en est le transfuge.
Cette représentation originaire implique la potentialité hallucinatoire de l’objet du besoin qui fait manque. C’est en effet en partie dans la capacité hallucinatoire de représentation de l’objet absent que l’infans peut vivre la non-satisfaction immédiate de son besoin. Nous constatons que la représentation s’appuie tant sur le facteur lié à la perception de la réalité extérieure que sur la construction hallucinatoire du fantasme, modalités à ne pas confondre. L’expérience de besoin qui structure de façon concomitante celle du désir s’organise selon les modalités de « Prendre en soi » et de « Rejeter hors soi », pour reprendre la définition de toute représentation selon la théorie de Piera Aulagnier [5] : prendre en soi consiste à conserver ce qui est considéré comme bon ou comme source de plaisir alors que rejeter hors soi c’est repousser ce qui est mauvais car source de déplaisir. Les catégories du bon, du mauvais, mais aussi celle de l’étranger à soi sont donc liées intrinsèquement aux expériences de plaisir et de déplaisir qui ont un sens spécifique du point de vue psychanalytique, dans la mesure même où ils sont les composants et les organisateurs du désir. Ce qu’il est plausible d’envisager, ce sont les positions du sujet humain réactionnelles à ces premiers temps de vie à l’extérieur du ventre maternel. La position psychique selon laquelle va s’organiser la vie psychique d’un sujet individuel donné se constitue dans une tentative de synthèse plus ou moins complexe des buts pulsionnels.
La référence au concept de pulsion qui exprime l’interface entre le biologique et le psychique nous paraît déterminante pour rendre compte de l’activité du sujet psychique. Le but de toute pulsion qu’elle soit d’auto-conservation, sexuelle ou de mort, consiste à ramener les excitations psychiques à une certaine constance voire à l’inertie. C’est ainsi que les Principes de constance et d’inertie tels qu’ils ont été mis en évidence et travaillés par Freud prennent ici toute leur importance [6]. Le « principe de constance » postule une modalité à maintenir l’excitation psychique à un niveau constant. Le sujet pour ce faire va toujours tenter de décharger ou d’éviter l’accroissement d’énergie psychique. Le niveau constant peut facilement être confondu avec un niveau bas, voire un niveau très bas, que relaie alors le « principe d’inertie » selon lequel fonctionnerait la pulsion de mort dont le but serait de ramener l’excitation mais aussi l’investissement à un point zéro qui pourrait s’apparenter à un point de désinvestissement, voire à un état psychique ou psychosomatique de néantisation. Ces principes de constance et d’inertie sont aux fondements du principe de plaisir/déplaisir, principe essentiel du fonctionnement de la psyché qui régit la décharge du trop plein d’excitations pour ramener l’ensemble à une certaine constance; il organise aussi le fonctionnement de l’inconscient refoulé sous la forme de refoulement des représentations excitantes soumises alors au « principe de réalité » qui implique la prise en compte de l’objet externe et le rapport à l’altérité. Nous pourrions différencier constance et plaisir dans la mesure où le « principe de constance » impliquerait l’apaisement de la tension intrapsychique alors que le « principe de plaisir » se traduirait dans l’expérience de satisfaction. La prise en compte de la réalité entre en contradiction avec la satisfaction hallucinatoire du désir conduisant à des mécanismes de refoulement de cette satisfaction dans l’inconscient mais aussi de déni de réalité ou de désaveu de réalité pouvant conduire au retour du refoulé sous formes de constructions délirantes. Ainsi le sujet humain se constitue dans un travail de construction psychique aux prises avec le manque, le besoin et le désir qui l’obligent à trouver des solutions pour maintenir constante la quantité d’excitation ou pour la ramener à un point d’inertie; mais dans ce travail psychique, il est impérativement conduit à être dépendant de l’objet extérieur et donc de l’autre. Ne serait-ce que pour répondre à ses besoins vitaux, il fait appel et demande à l’autre. Pour sa conception même, il dépendait du désir ou du non-désir de l’autre, voire même de deux autres, eux-mêmes appartenant ou se défendant d’appartenir à un ensemble humain social.
Ainsi, la terreur chez l’humain le précipite à réagir dès l’origine d’une double manière : par un appel irrésistible à l’autre et par la mégalomanie de pouvoir s’en passer du fait même que l’on peut postuler que la présence corporelle et psychique de l’autre est aussi excitante que l’éprouvé de détresse engendré par la terreur. Cette composante de la terreur originaire, liée à la dépendance de l’objet externe pourra pour partie être dépassée du fait des talents d’altérité dont fera preuve cet objet externe et primaire représentée par la mère, dans l’exercice de sa fonction pare-excitatrice. La mère par là même n’est pas simple objet de fusion ou de confusion : elle exerce une fonction d’apaisement en prodiguant les soins tout en ouvrant par sa parole à un espace [7] de représentations et de nominations des éprouvés. L’objet primaire demeurera toujours cet objet équivoque qu’il fut à l’origine : un objet désiré comme confondu. Cette confusion étant tout à la fois attractive et effrayante mais aussi un objet haï parce qu’étranger et vécu comme persécuteur. L’objet primaire se doit d’être lui-même relié au monde et en lien à d’autres objets, dont le père est l’espace social, ce qui traduit l’existence d’un espace où le tiers est présent et permet sa transmission à l’infans qui se trouve dès l’origine en lien non pas à un seul objet mais à au moins deux si ce n’est trois dans la mesure où mère et père appartiennent à un espace social donné. Plus simplement, nous pourrions dire que la mère ouvre la référence au père et à l’espace social selon les avatars qui la relie à eux, tant fantasmatiquement que symboliquement.
En prolongeant le processus de la construction de la psyché que nous venons d’évoquer, nous pouvons discerner dans la construction psychique deux types de réactions induites par la relation du moi vis-à-vis de l’objet extérieur qui constituent deux modalités psychiques fondamentales et originaires qui fonctionnent en quelque sorte comme des impasses psychopathologiques :
  • La modalité mélancolique est une réaction possible et donc potentielle à un éprouvé de manque ou à la réalité objective ou fantasmée d’une perte d’objet : elle se traduit par un repli du sujet sur son moi accompagné d’une perte de l’estime de soi par rapport aux autres [8]. Nous pouvons la comprendre comme une tentative plus ou moins désespérée de maintien de la confusion originaire entre le Moi et l’objet extérieur. Une des réactions et en même temps une issue possible de cette position mélancolique peut s’exprimer dans l’omnipotence mégalomaniaque qui signe le triomphalisme du narcissisme originaire qui peut s’exprimer aussi dans la mise en acte suicidaire. La propension mélancolique est une des expressions possibles du masochisme originaire sur lequel nous aurons à revenir.
  • La modalité paranoïaque s’organise dans la reconnaissance de l’objet extérieur qui fait l’objet d’une différenciation avec le Moi, mais qui, ressenti comme insupportable parce que étranger, cristallise la haine visant la destruction de l’objet. La propension paranoïaque s’organise sur la base d’un sadisme originaire qui, projeté sur l’objet, est lui-même réactionnel au masochisme originaire caractérisant la position mélancolique.
Ces deux modalités principales qui fonctionnent en impasse lorsque chacune d’entre elles est systématisée peuvent aussi s’allier de façons diverses pour un sujet individuel donné, comme elles peuvent être stimulées voire valorisées par l’ensemble social auquel appartient le sujet individuel.
Nous avons donc à prendre en considération ces deux modalités psychiques différentes lorsque nous tentons d’expliciter les phénomènes témoignant de violence comme la guerre, le terrorisme, ou la confrontation à la fois simple et complexe avec la question de la mort, la sienne propre ou celle d’autrui.
Ces deux modalités émergent du fonds pervers du fonctionnement psychique au sens où Freud parlait de « prédisposition perverse polymorphe » [9]. Nous sommes ainsi conduits à repérer les empreintes du masochisme et du sadisme à l’orée de la vie psychique liée à la constitution du sujet psychique.
 
DU MASOCHISME ET DU SADISME AUX FONDEMENTS DE L’ARCHAÏQUE
 
 
Il ressort de notre propos que les fondements des deux positions archaïques utilisées par le sujet que nous venons de distinguer, dérivent de la conception d’un masochisme originaire. Remarquons que notre développement antérieur comprend « l’archaïque » comme une dimension subjective selon laquelle le sujet psychique a réagi à l’éprouvé de détresse originaire et à ses premières rencontres avec l’autre. Une des réactions subjectives consiste à développer une tendance au solipsisme [10] qui l’engage à se croire à l’origine de ce qui lui arrive en méconnaissant, c’est-à-dire, en déniant toute existence de l’autre. Cette réponse solipsiste à l’état de détresse originaire va demeurer vivace et pourra redevenir opérationnelle tout au long de la vie de façon tant manifeste que latente. Effectivement, cette propension est fondée sur un déni de réalité d’autant que le sujet, comme nous l’enseigne l’épreuve des faits de réalité, n’a pu et ne peut se passer d’un autre pour survivre; et pourtant, il conserve de façon manifeste ou latente, cette propension à croire et à faire croire qu’il peut y arriver tout seul. Nous pouvons, chacun, trouver de multiples exemples de cette propension solipsiste, depuis le « Non, moi tout seul » de la revendication enfantine, jusqu’aux manifestations de la « réaction thérapeutique négative » et de « la fuite dans la guérison », organisées en défense de reconnaître devoir quelque chose à quelqu’un ou simplement d’avoir à lui parler... Il y aurait donc dès l’origine, un refus, un déni de réalité portant sur la nécessité de la présence de l’autre au profit d’une pratique et d’un discours composés de propos d’auto-suffisance, de complétude narcissique, d’élimination de l’autre.
Une première remarque suite à ce développement : que se passe-t-il si un sujet se trouve situé dans un ensemble social qui valorise une telle propension solipsiste ? La question est d’autant plus d’actualité lorsque certaines tendances idéologiques et politiques de la société peuvent tout à fait s’offrir ce luxe de diffuser et de renforcer cette propension subjective. Cette remarque nous conduira à resituer cette dimension sociale dans notre prochaine partie.
Dans le sens de notre développement immédiat, nous pourrions être tentés de comprendre la propension solipsiste comme simple émergence d’un fondement narcissique. Ce pourrait être seulement une question d’image comme l’implique l’eau limpide dans laquelle se mire Narcisse, teintée d’un auto-érotisme dans lequel se complaît le sujet. Cependant, il pourrait aussi s’agir d’une modalité de l’exercice d’un contrat autant imaginaire qu’implicite passé avec un autre soi-même qui devient par contrat chargé de distiller les conditions de souffrance physique et morale qui vont être conditions de l’accès au plaisir; c’est l’enseignement qui ressort de la modalité mélancolique, qui constitue le paradigme de la propension solipsiste. Cette notion de contrat interne au sujet peut s’illustrer dans la littérature par le type de contrat passé entre Masoch et sa Maîtresse [11], qui s’opére-rait dans la construction de la psyché entre deux parties dédoublées voire clivées du Moi que nous retrouvons d’ailleurs dans le mythe de Narcisse. Ne serait-ce pas sur cette base de dédoublement de soi-même que l’autre pourrait commencer à se loger ? L’autre ne pourrait être originellement compris comme partie émanante de soi ou mieux comme partie créée par soi; le passage du créé au trouvé-créé dont parle Winnicott signerait la capacité secondaire de prendre en compte l’altérité.
Dans l’ère comme dans l’aire des débuts, narcissisme et masochisme feraient à la fois bon marché et bon ménage confusionnels. L’image primaire de soi se constituerait sur la base d’une souffrance de déréliction convertie en source de plaisir et sur l’attaque de tout vivant sous lesquels une trace d’autre chercherait à se représenter, attaque en vue d’élimination, (c’est ce que nous indique la problématique paranoïaque).
Qui plus est, le Moi lui-même, en tant que représentant une trace du vivant, pourrait être l’objet d’attaque visant sa disparition ainsi que nous l’indique la problématique mélancolique, voire tout simplement l’attitude de Narcisse face à sa propre image qui consiste à se noyer en croyant s’y confondre. Ainsi, nous sommes amenés à constater une grande proximité structurelle dans la constitution de la psyché entre la dynamique narcissique et le point de vue économique compris dans le masochisme originaire et son contre-investissement dans les termes du sadisme; le masochisme en tant que manifestation originaire est du point de vue économique le constituant princeps de ce qu’il est convenu d’appeler « l’archaïque » qui se constitue comme étant à la fois une étape préœdipienne et pré-génitale de la constitution psychique, mais comme étant aussi un point d’appel permanent à un retour, voire un recours en arrière possible que le sujet a la possibilité d’utiliser pour se maintenir en vie psychique envers et contre tous. Si le masochisme est constitué sur la base d’un mélange des pulsions sexuelle et de mort, nous pouvons remarquer la fragilité de l’intrication dans la mesure où la pulsion de mort dans ses effets éradiquants s’avère prompte à ramener le fonctionnement psychique à un point d’inertie proche de l’état létal du moi ou de l’objet suivant la prédominance de l’impact masochiste ou de son contre-investissement sadique. En résumé, le sujet est confronté à l’origine à la prégnance d’un système archaïque, empreint de masochisme et de sadisme, dont l’objectif commun vise le triomphe du solipsisme sur toute objectalité et, qui plus est, sur toute prise en compte de l’altérité; cette visée solipsiste flirte dangereusement avec la destruction tant de soi que de l’autre. Ce socle archaïque de la constitution de la psyché qui induit un « égocentrisme » fondamental constitue un point d’appel permanent auquel le sujet socialisé, primarisé, voire même secondarisé pourra toujours avoir tendance ou tentation de faire recours pour s’y réfugier « solipsistement vôtre ! ». Mais, comme nous l’avons constaté, le sujet a dès l’origine besoin de l’autre pour survivre et ainsi dès « l’archaïque », il se trouve aussi pris dans le registre de l’altérité, il est donc constitué de deux tendances éminemment à la fois antagonistes tout en restant en dialogue plus ou moins ouvert. Entre la tendance au repli solipsiste et l’ouverture vers l’altérité, le sujet historique se trouvera en situations diverses d’avoir à opérer des choix.
Edgar Morin dans l’ouvrage de synthèse de son œuvre [12] écrit : « Le sujet est égocentrique; mais l’égocentrisme ne conduit pas forcément à l’égoïsme... il y a dans la situation de sujet une possibilité égoïste qui va jusqu’à tout sacrifier à soi, et une possibilité altruiste qui va jusqu’au sacrifice de soi. La première peut mener à l’antagonisme à l’égard du semblable et à la limite au meurtre de Caïn. La seconde peut susciter une fraternité qui incite à donner sa vie pour l’ami, le frère... La qualité de sujet porte en elle la mort de l’autre et l’amour de l’autre. ». (p. 66-67)
Retenons que l’archaïque ne constitue pas un socle monolithique et univoque de la psyché : il est formé de tendances antagonistes : l’une de solipsisme, l’autre d’altérité qui s’exprimeront et se conjugueront tout au long de la vie.
 
DE QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR L’ESPACE SOCIAL
 
 
Nous sommes conduits maintenant à décentrer notre propos du développement du sujet psychique pour nous intéresser à l’historicité de l’espace social, dans la mesure même où les phénomènes de guerre et de terrorisme se constituent et s’expriment comme faits de société, et non simplement comme des faits individuels. Remarquons cependant, au passage, l’engagement individuel que présuppose le comportement du kamikaze, engagement baigné dans la cause qu’il sert et détermination de sa rencontre avec la mort, la sienne et celle d’autrui soutenu par la certitude d’être au plus près de Dieu dans l’au-delà.
Remarquons aussi que la société, qu’elle soit archaïque ou développée, va à certains points nommés et discernables privilégier ce recours archaïque en privilégiant voire en systématisant selon les cas, la solution mélancolique ou la solution paranoïaque [13] chez tout ou partie des sujets qui la composent, tout en leur conférant une part d’Idéalité à chacune de ces impasses.
Prenons tout d’abord en considération des constats aussi alarmants qu’actuels concernant les phénomènes de société qui interfèrent sur le processus de civilisation : le changement climatique dû à « l’effet de serre » renforcé par les émissions de gaz dans l’atmosphère liés aux conséquences de la Révolution industrielle (les usines, les raffineries dégagent dans l’atmosphère des masses de gaz carbonique); les moyens de transport contribuent aussi à son augmentation; la croissance numérique du bétail entraîne une propagation du méthane dans l’air; la déforestation a comme conséquence une diminution de l’absorption du gaz carbonique. Cette modification de l’atmosphère n’est pas sans conséquences : fonte de la banquise et des glaciers, élévation du niveau des océans, augmentation probable du nombre des cyclones et modification de leurs itinéraires, pluies plus fournies entraînant des inondations, extension de la zone d’action des virus tropicaux, fragilisation accentuée de la faune et de la flore. Ces modifications catastrophiques ont des conséquences sur la vie humaine en accroissant les différences en termes d’inégalité et de pauvreté entre les pays du Nord et du Sud. Si la pollution est plus ou moins maîtrisable dans les pays riches, elle devient catastrophique dans les pays pauvres en développement. La désertification réduit les zones cultivables dans des pays en pleine explosion démographique, ce qui augmente la famine. Les épidémies du SIDA continuent à ravager de façon exponentielle l’Afrique noire et l’Asie qui sont des contrées où le paludisme et la tuberculose produisent aussi des effets meurtriers... Tels sont quelques-uns des constats récents relevés dans les médias au moment de l’ouverture du récent Sommet de Johannesburg d’août 2002.
Le progrès entraînerait-il la perte de l’humanité, c’est-à-dire la destruction radicale de l’humain ? Cette question nous la trouvions déjà à l’orée de ce travail, lorsque nous faisions référence à ce qu’il est convenu d’appeler depuis, « Les événements du 11 septembre », ou encore lorsque nous évoquions les souvenirs de la dernière Guerre mondiale ou de la Première qu’il était convenu d’appeler « la der des der ». Nous avons été nombreux à penser qu’après la Shoah il n’y aurait plus de « crimes contre l’humanité », du fait même que l’horreur la plus impensable impliquée par la destruction systématique d’une partie de l’humanité avait été mise en actes. Et pourtant, d’autres destructions massives d’humains ont eu lieu, accompagnées d’un cynisme comparable si ce n’est identique de la part des bourreaux, de soumission passive (en apparence du moins) de la part des victimes et enfin, d’ignorance ou de méconnaissance affectées de la part des spectateurs plus ou moins éloignés des lieux des drames. Acteurs, collaborateurs, victimes, adeptes de la survie, résistants, comment s’opère le choix ? S’agit-il d’un choix individuel et subjectif, ou (et) de choix de classes d’une société donnée ? Peut-on parler de régression individuelle et collective vers des modalités archaïques de vie sociale ou plus exactement qui auraient eu lieu à l’origine de la vie sociale et se réactualiseraient à temps donné ? Faudrait-il admettre que ces différentes positions des acteurs sociaux existeraient de façon latente et cachée chez tout un chacun ?
Rappelons-nous que Freud a proposé une représentation mythique de l’organisation sociale sous la forme du «meurtre du père de la horde primitive», comme s’il exprimait un besoin impérieux du point de vue épistémologique d’élaborer une histoire de la société primitive. Cette construction qu’il a élaborée dans « Totem et Tabou » et publiée en 1912 [14], peut se résumer de la façon suivante : il s’agit d’une lutte organisée par les frères contre le père archaïque qui dispose du pouvoir discrétionnaire sur les femmes, cette lutte trouve son point d’acmé dans le meurtre du Père ouvrant à une nouvelle répartition des femmes. L’appropriation symbolique sera celle de la puissance imaginaire du Père qui sera assurée du fait de l’introduction de la LOI interdictrice du Meurtre et de l’Inceste dont le respect permettra d’assumer différence des sexes et différence des générations tout en organisant la société. La transgression de ces interdits réactive la violence et la terreur originaire en balayant l’ordre symbolique pour rétablir un désordre imaginaire sur la base confusionnelle des sexes et des générations. Mais la régression vers l’état antérieur, celle du meurtre en particulier, demeure cependant une potentialité.
Nous sommes donc confrontés à la nécessité du mythe des origines pour tenter d’expliciter certains modes régressifs qui apparaissent dans le fonctionnement de l’espace social.
Nous pouvons formuler l’hypothèse selon laquelle la tendance à la destruction présente dans le monde humain pourrait avoir pour but caché de réactualiser un mode ancien de vie sociale faite de barbarie et de cruauté. Nous pouvons aussi envisager, derrière certains discours et pratiques sociales un désir de retrouver d’anciennes modalités de vie sociale constituantes d’un pays mythique où couleraient le lait et le miel, et où il n’y aurait qu’à se baisser pour en recueillir les fruits : qui plus est, la vie y serait douce sans conflits et sans domination sexuelle. Ainsi, nous aurions à considérer deux conceptions de la société archaïque : la première pourrait consister à situer en son sein et dans son fonctionnement l’origine de la cruauté et de la barbarie qui s’exerceraient vis-à-vis de toute structure étrangère considérée comme intrinsèquement mauvaise et dangereuse; l’autre conception antagoniste consisterait à envisager la société archaïque comme une société structurellement a-conflictuelle. Nous pouvons imaginer que la société archaïque serait un mélange de ces deux composantes.
E dgar Morin [15] différencie avec précision et plus scientifiquement les «sociétés archaïques» des « sociétés historiques ». Nous sommes conduits à faire référence à certains éléments de son travail de synthèse qui nous éclaire sur l’espace social qui n’est pas de la compétence directe du psychanalyste : La Société archaïque serait le prototype des premières sociétés d’homo sapiens humaine qui préexistaient aux sociétés historiques dotées d’un État, et qui vivaient de chasse, de ramassage et de cueillette. Dans ce type de sociétés, il n’existe pas d’État et c’est « la magie, le mythe et le rite qui sacralisent les règles d’organisation de la société » (op. cité, p. 150). Morin note qu’il demeure « un noyau archaïque plus ou moins intégré dans toutes les sociétés ultérieures : le rôle générateur – régénérateur de la culture, le maintien voire la résurgence de la division en bio-classes (hommes-femmes) et classes d’âge, les règles, normes et interdits du sexe, le mythe fraternitaire soudant la communauté. » (idem, p. 151). Il paraît aussi essentiel de prendre en compte au sein de toute société, le fait que chaque individu soit « à la fois un sujet égocentrique et un moment/élément d’un tout sociocentrique » (idem, p. 153). L a relation individu/société est complémentaire et antagoniste, elle est donc « dialogique », pour reprendre le concept élaboré par E. Morin. Le « noyau archaïque » est bien présent et donc actualisable et actualisé dans toute société historique; ainsi, le conflit et la fraternité, l’égocentrisme et l’altérité qu’impliquent le sociocentrisme, la barbarie et la culture, sont autant d’antagonismes que nous retrouvons présents chez l’individu et dans l’espace social.
Ce que montre E. Morin dans ses travaux, c’est pourrait-on dire la réalité selon laquelle l’Homo sapiens n’est pas qu’empreint de sagesse mais qu’il l’est aussi de folie et de démesure : il est aussi homo demens : composite, c’est-à-dire tout à la fois sage et démesuré, hésitant entre ces deux positions, trouvant des compromis entre elles, tel serait l’individu psychique, ainsi que tout espace social dans la mesure où il est composé d’un ensemble d’individus. La cure analytique permet cette mise en évidence des compromis passés entre sagesse et folie par un sujet donné pour survivre à la fois psychiquement et socialement. Il semble aussi que « le passage à la démesure constitue un moment caractéristique de destruction des sociétés archaïques autorégulées » (op. cité, p. 117).
L’État caractérisant les Sociétés Historiques est lui-même composite, à la fois libérateur et assujettissant, promoteur de civilisation et de culture mais aussi de barbarie et de despotisme.
 
ARCHAÏQUE : OÙ EST TA VICTOIRE ?
 
 
Telle est la question que nous aimerions poser en conclusion provisoire de notre propos. Il ressort de notre élaboration que la victoire ou du moins l’issue de « l’archaïque » demeure incertaine tant du point de vue du sujet psychique que du point de vue du sujet social, tant les forces en présence sont aussi nombreuses que contraires. Nous pouvons nous demander cependant si ces divers antagonismes ne sont pas d’une certaine façon à comprendre comme les résultats et composantes de deux forces aussi essentielles qu’antagonistes qui sont à l’œuvre dans le développement du sujet psychique comme dans le fonctionnement social. Chacun aura reconnu qu’il s’agit d’Éros et de Thanatos, des pulsions de vie et des pulsions de mort, telles que Freud les a spécifiées. L eur destin est à la fois d’opposition foncière et d’union de circonstance, compris en terme d’« intrication » et de « désintrication » pulsionnelles. La prégnance d’Éros pousse au lien et à l’investissement d’objet alors que celle de Thanatos pousse à la déliaison, au désinvestissement voire au non-investis-sement mais aussi à la défusion à l’introduction d’une séparation. Ces deux forces pulsionnelles sont à l’œuvre dès l’origine tant dans l’espace psychique que dans l’espace social et leur lutte est continue et incessante, ce qui ne va pas non plus sans compromis afin que la vie psychique et la vie sociale puissent se poursuivre et cette poursuite, on l’aura compris, ne saurait être linéaire, mais bien imprégnée de continuité/discontinuité. La confrontation à la mort, à la guerre et au terrorisme produit des effets de discontinuité dans la linéarité de l’histoire du sujet psychique comme dans celle de l’espace social. Nous avons mis en évidence le caractère composite de l’archaïque constitué tout à la fois de repli sur soi, de tendance à la destruction de l’autre étranger, de composantes perverses en terme de masochisme et de sadisme mais aussi des formes antagonistes d’appel à l’autre, de fraternité voire de sacrifice de soi. Au niveau social, nous avons vu que le noyau archaïque comprenait aussi bien terreur et barbarie que culture et développement de la civilisation. Qui l’emportera dans les mouvements régressifs qui conduisent à la résurgence de l’archaïque ? L’issue de ce retour ou de ce recours permanent est aussi incertain... Il me semble que ce qui permet le dépassement de la perversion comme de la barbarie tient à la référence à la Loi.
Pour préciser ce référentiel fondamental, nous citerons B. Sigg [16] dans un travail récent : « Le Sujet est en outre advenu par l’action d’une force séparatrice, la pulsion de mort, qui est venue l’extraire de la dyade mère-enfant grâce à l’intervention du tiers paternel interdicteur. En quoi se manifeste l’importance déterminante de la loi; laquelle se présente comme un énoncé puis un écrit découlant de l’acceptation socialisante des interdits primordiaux, celui de l’inceste et celui du meurtre. Ici prend sa source le processus de sublimation, seul susceptible de dériver ou maîtriser le cours des pulsions » (art. cité, p. 190). Nous pouvons remarquer l’aspect séparateur que confère l’auteur à la pulsion de mort qui n’aurait pas que des effets éradiquants et qui pourrait être comprise comme introduisant une modalité de séparation. À l’instar de la pulsion sexuelle, la sublimation pourrait être aussi un de ses destins. Cela ne doit pas pour autant nous faire oublier cependant que, par ses effets d’éradication, la pulsion de mort non liée viserait la destruction sous forme de barbarie. Nous avons donc à considérer cette tendance à la destructivité et à imaginer ou à développer les modalités de son traitement. Il pourrait alors être question de prendre en compte la perversion qui se trouve aussi aux fondements de l’individuel comme du collectif. Prendre en compte la perversion, ce n’est pas la dénier comme le fait le pervers, c’est l’accueillir pour permettre au sujet d’en opérer le dépassement en la liant par la parole au registre de l’altérité. Dans la cure analytique, il est bien question d’entendre la part ou totalité des aspects pervers compris dans le discours qui ouvre à d’autres issues que la mise en acte. Dans l’espace social, il pourrait être aussi question de comprendre les composantes masochistes et sadiques des comportements sociaux, de pouvoir en parler dans des collectifs, d’en permettre le dépassement par la transmission de la Loi qui suppose son apprentissage et son appropriation par les nouvelles générations mais aussi une réactualisation voire une réappropriation par les plus anciennes. Parler la perversion et la perversité, à tous les niveaux de l’espace social, c’est peut-être dans cette pratique pour le moins paradoxale, dans la mesure où, de la perversion agie, émerge une Loi du silence, que réside l’une des issues à la montée des comportements hors Loi. La perversion concerne aussi les modèles identificatoires proposés par une société donnée. Que se passe-t-il dans la transmission de la Loi lorsqu’elle se trouve bafouée par ceux qui ont fonction de la transmettre ? Nul n’est assuré à tout jamais de ne pas se situer peu ou prou dans la transgression de la Loi ou de ses applications concrètes. C’est pour ces raisons qu’il est indispensable qu’il existe des instances de régulation pour parler tant les perversions que la Loi, afin d’envisager leurs interactions, leurs effets et leurs applications. La démocratie constitue le paradigme de la régulation possible. Un fonctionnement démocratique se doit de prendre en compte pour les éviter les impasses des systèmes politiques de type totalitaire. Au-delà de ses aspects formels, le fonctionnement démocratique se doit de demeurer vivant, c’est-à-dire émergeant d’espaces de paroles. Il paraît essentiel de dégager et de renforcer de tels espaces de paroles où les conflits, qui sont des mélanges complexes et contradictoires de désir de vie comme de désir de meurtre et de mort, puissent se dire afin de se réguler dans le registre de la parole et donc de l’échange interindividuel et intersubjectif. Si la parole est bafouée, les conflits risquent toujours de se réaliser sur le mode du passage à l’acte terroriste et du meurtre barbare. Il est bien ici question de faire une place à l’expression de la haine dans le fil même de la verbalisation. À ce propos, nous pouvons remarquer que la verbalisation avec son expression possible de terrorisme verbal est hautement préférable à l’action terroriste tant que cela s’avère possible et il s’agit bien toujours et partout de tendre à repousser plus loin les limites du possible. Cette remarque pourrait s’appliquer à tout groupe, y compris les Groupes ou Sociétés de Psychanalystes. Pour restaurer et maintenir la primauté de la Loi, encore faut-il que la parole du sujet psychique comme du sujet social soit à priori respectée pour pouvoir s’exprimer et être entendue. Le registre de la castration symbolique se trouve impliqué par toute parole, pour celui qui la prononce comme pour celui qui l’entend, et plus généralement dans toute rencontre avec l’autre; si la castration symbolique ne se prescrit pas, du moins se conjugue-t-elle au quotidien des rencontres intersubjectives et des prises de parole et d’écoute. Encore faut-il toujours trouver-créer ces espaces de rencontre qui limitent de facto les tendances narcissiques au repli solipsiste comme les risques totalitaires et qui permettent la confrontation des idées qui, ramenons-nous à l’évidence, ne va jamais sans expression de conflits afin de pouvoir les élaborer. Cela ne nous empêchera pas pour autant de nous souvenir d’espaces de paroles rêvés où les échanges se situaient dans le registre du plaisir de l’amour !
Ainsi au-delà de la terreur qui remplit le monde de ses effets pervers, tout en les prenant en considération, pourrait-on voir les lueurs d’une « Société Monde », pour reprendre le terme utilisé par E. Morin. Il pourrait être question pour ce faire d’envisager une forme nouvelle de mondialisation, et une forme de fonctionnement démocratique qui tiendrait compte des conflits de désirs et d’intérêts individuels et collectifs, ce qui implique que puissent être débattues les impasses tant imaginaires que réelles. Une nouvelle conception de la mondialisation suppose le dépassement des impasses tant imaginaires que réelles dans un registre empreint de mentalisation et de symbolisation qui ouvrent au registre symbolique. Ceci n’est pas un des moindres paradoxes d’affirmer ce but à un moment où l’incivilité devient la règle courante et commune, où s’affiche le mépris de l’autre dans la vie quotidienne et où la solution préconisée, à grands efforts d’imprécations, réside dans la mise en place de la répression exercée vis-à-vis des membres des catégories sociales défavorisées.
Préconiser une telle « Société Monde », cela relève-t-il d’une pure utopie, ou cela traduit-il une urgence de la vie ? À chacun et à tous de préférer devenir citoyens d’un monde qui développerait préférentiellement les modalités d’ouverture à l’altérité à celles du repli solipsiste impliquant l’éviction de l’autre; avoir à choisir entre ces deux modalités déjà influentes dans l’archaïque tant individuel que social, tel pourrait être l’enjeu du sujet au niveau individuel comme au niveau social. Les « archaïques », comme Edgar Morin appelle les individus composant les Sociétés Archaïques, étaient des hommes libres, mais limités du fait de leur outillage par exemple, limités aussi par les rites religieux. Nous, hommes historiques, citoyens disposant d’un É tat mais aussi de techniques développées savons-nous redéfinir des espaces de liberté pour retrouver quelque chose de cette liberté originaire, dans le but de promouvoir un nouveau Monde. Cet enjeu est de taille. Si la victoire de telle ou telle force archaïque est incertaine, elle n’est pas pour autant déterminée de façon définitive. Prendre en compte l’archaïque, c’est ne pas l’oublier dans le but de pouvoir s’y ressourcer. À nous, individu et collectif, d’en jouer !
 
NOTES
 
[1]Le terme « archaïque » vient du mot grec arkhè qui signifie l’origine, le commencement mais aussi le principe, le fondement.
[2]Traduction admise du terme allemand : « Hilflosigkeit », traduit aussi en terme de « désaide ».
[3]Bonnet M. « On prend en charge un enfant. Prélude fantasmatique de la cure analytique. », Topique N° 77, L’esprit du Temps, 2001.
[4]Winnicott D.W., « La crainte de l’effondrement », Nouvelle Revue de Psychanalyse, N° 11, Gallimard, 1975.
[5]Castoriadis-Aulagnier P., La violence de l’interprétation, Paris, P.U.F., 1975.
[6]Pour plus d’explicitations consulter : Bonnet M., « Respectez les grands principes !? », Topique N° 66, L’esprit du temps, 1998.
[7]À propos de cette notion d’espace, on pourra consulter : O’Ddwyer de Macedo H., De l’amour à la pensée, L’Harmattan, 1994.
[8]Nous renvoyons le lecteur à notre précédent travail : Bonnet M, « Prototypes identificatoires dans le travail de mélancolie », Topique, Dunod, N° 56,1995.
[9]Freud S., Trois essais sur la vie sexuelle, 1905, Gallimard, Paris, 1987.
[10]Le « solipsisme » est une théorie selon laquelle il n’y aurait pas pour le sujet pensant d’autre réalité que lui-même.
[11]Consulter à ce sujet le travail éclairant de Deleuze G. : Présentation de Sacher Masoch, Éditions de Minuit, Paris, 1967.
[12]Morin E., L’identité humaine, Seuil, Paris, 2001.
[13]Zagdoun R., Hitler et Freud. Un transfert paranoïaque ou La genèse incestueuse d’un génocide et les persécutions d’aujourd’hui. L’Harmattan, 2002.
[14]Freud S, Totem et tabou, 1912, Paris, Gallimard, 1993 et OC, TXI, P.U.F., 1998.
[15]Morin E., L’identité humaine, (op. cité), voir plus précisément : Le noyau archaïque, p. 150-151.
[16]Sigg B.W., Le temps de la barbarie, Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, N° 37, Erès, 2002.
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