Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062954
200 pages

p. 55 à 92
doi: en cours

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no 81 2002/4

2002 TOPIQUE

L’avenir des terrorismes

Jean Sandretto 6 rue Bosio 75016 Paris
Nous sommes tous concernés, tant par l’évolution mondiale du terrorisme, que par la théorie des psychoses. Dans tous ces questionnements qui émergent, est-il possible de discerner les forces réflexives au travers desquelles se jouent le présent et notre avenir ? Héritiers d’une société hautement technologique et médiatique, en même temps que des religions monothéistes, quelles sont nos valeurs pour définir une civilisation dite « post-moderne » ? Le principe d’altérité, nouvelle approche de la transcendance, permet-il d’élaborer une autre voie sur le cheminement de nos questions ?Mots-clés : Le Coran, Terrorismes, Islam, Théorie des psychoses, Monothéismes, Totalitarisme, Principe d’altérité, Transcendance. As the emergence of terrorism on the world stage, the theory of psychosis should be a genuine concern for us all. By investigating these issues, are we in a position to identify the thought process which serves as a basis for the present and our future? As products of a society based on intensive technology and media, as well as monotheistic religions, which are the fundamentals that best serve as the foundation of the so-called « post-modern » civilization ? Is it possible that the principle of Other, which provides a new approach to transcendence, can provide alternative ways to adress the question we have ?Keywords : The Koran, Terrorism, Islam, Theory of psychosis, Monotheism, Totalitarianism, Principle of Otherness, Transcendence.
« En quelque lieu que vous soyez, la mort vous atteindra;
elle vous atteindrait dans des tours élevées. »
Le Coran (sourate IV, verset 80)
L’idée de cet article a surgi de conversations avec Jean-Paul Valabrega, après le choc qu’ont provoqué les attentats islamistes sur le sol des États-Unis d’Amérique, le 11 septembre 2001.
Nous échangions nos propres réactions, l’intuition d’entrer avec le début de ce millénaire, par ces actes de barbarie explosant en direct aux yeux de la planète médiatique, dans une dangereuse phase de l’histoire de l’humanité. Nous avons aussi évoqué la manière dont avaient réagi certains de nos analysants.
Je lui ai fait part de mon étonnement à constater que les enfants, que j’avais en charge, de la maternelle au collège, ne s’étaient pas laissés prendre au piège des images et de ce qu’ils auraient pu considérer comme du virtuel, alors que tant d’adultes étaient restés stupéfaits.
Je ne crois pas que la psychanalyse ait une réflexion spécifique à apporter pour la compréhension de ces phénomènes, mais elle n’a pas non plus à s’interdire la recherche d’un regard sur le monde. Bien sûr reviennent de suite en tête les pensées profondément pessimistes de Freud dans Malaise dans la civilisation.
S’agit-il, ainsi qu’a pu l’écrire Samuel P. Hutington, du choc des cultures et des civilisations ?
Le phénomène religieux en apparence se situe au premier plan et ne peut pas être éludé. Depuis le début des années 1970, nous avons assisté à une montée des intégrismes, et en particulier de l’islamisme. Nous ne sommes pas en France les mieux placés pour avoir une vue sereine de ces problèmes. La guerre coloniale en Algérie n’en finit pas d’étaler ses séquelles, plus de quarante ans après les mentalités en sont encore marquées. Et l’actualité vient raviver chez nous ces blessures. Nous avons vu ces derniers mois, le conflit israélo-palestinien produire des ondes de choc du Moyen-Orient jusque ici.
Une fréquentation continue du Moyen-Orient, sur plus de trente cinq ans m’a permis d’être au contact de certaines de ces problématiques. Sans nier l’existence de radicaux, d’extrémistes et d’intégristes, j’avais plutôt l’image d’un Islam généreux et tolérant, au travers d’amitiés solides nouées là-bas.
Pour me faire une idée plus précise j’ai eu envie de faire une lecture plus approfondie et systématique du Coran. Je n’en connaissais que certains extraits, toujours d’ailleurs les mêmes citations qui revenaient dans la presse, et tous nos médias, culture minimale d’un héritier de notre civilisation judéo-chrétienne. Il n’est pas facile de lire le Coran.
Celui-ci a été recueilli et écrit une soixantaine d’années après la mort de Muhammad et dans un ordre chronologique inversé, les premières sourates, les plus longues, étant les dernières révélées au prophète, alors que les dernières, très courtes sont celles du début de son chemin prophétique.
Très vite, j’ai compris que l’essentiel du message est transmis par la langue elle-même, par ses assonances, ses sonorités, et que cela est malheureusement totalement intraduisible. Le texte est un véritable langage poétique, et une traduction ne peut en restituer au mieux que le rythme. D’ailleurs le nom « Coran » peut se traduire par « récitation », c’est pourquoi il s’enseigne dans toutes les écoles coraniques en arabe, même quand ce n’est pas la langue du pays. Ainsi une partie profondément affective et émotionnelle est d’emblée transmise. Le reste de la compréhension du message vient éventuellement après, ou pas. Le christianisme a connu cela avec les messes en latin.
Au début de la révélation, l’archange Gabriel, Djibril, s’adresse à Muhammad en lui disant : « Récite ! »
Quand il réunira, parmi ses proches et ses amis, les premiers disciples, le prophète leur enseignera la récitation de ses révélations.
L’autre difficulté importante est que le Coran, s’il est un livre sacré, venu entièrement de Dieu, n’en suit pas moins les péripéties quotidiennes et strictement matérialistes dans lesquelles est né, s’est battu pour survivre, puis est devenu conquérant l’Islam. Les références à cette trivialité des choses sont très souvent implicites, qu’il s’agisse des démêlés avec une tribu voisine, ou d’une des femmes du prophète, qui serait soupçonnée d’adultère par certains de ses compagnons.
J’ai donc fait une lecture complète du Coran, de la sourate 1 à la sourate 114. Ensuite, j’ai repris une lecture d’apparence aléatoire, en fonction des thèmes recherchés ou de l’inspiration de l’instant.
Il n’est pas facile de lire le Coran.
Puis, l’écoute professionnelle aidant, je me suis retrouvé fasciné par certains versets, alors que d’autres me révulsaient d’emblée. J’y ai reconnu ce qui se passe pour moi à l’écoute de certains patients psychotiques et délirants, dans leurs moments féconds, l’étrange ouverture sur un monde nouveau, poétique et inattendu, où l’esprit se suspend dans l’attente étonnée et ravie de ce qui peut advenir, avec des mouvements de rejet profond, lorsque le contre-transfert réagit immédiatement au transfert.
Pour exemple, voici la sourate 101, dans sa première partie :
« Le coup. Qu’est-ce que le coup ?
Qui te fera entendre ce que c’est que le coup ?
Le jour où les hommes seront dispersés comme des papillons,
Où les montagnes voleront comme des flocons de laine teinte,»
Voilà qui sonne agréablement aux oreilles, une manière très poétique de faire entendre, comme c’est souvent le cas dans la psychose débutante, la brutalité, le choc du changement d’état, « le coup », puis cette sensation instantanée que tous les repères habituels basculent, et que l’improbable, l’invraisemblable deviennent possibles : les hommes papillons et les montagnes, qui volent.
La seconde partie de la sourate 101 me gêne beaucoup plus, le côté moralisateur provoque en moi une réaction de rejet, le texte de la sourate prenant du coup, pourquoi ne pas le dire, un développement beaucoup plus lourd, et cela n’est pas sans m’évoquer les rationalisations forcées par lesquelles le psycho-tique tente de ressaisir ce qui lui échappe :
« Celui dont les œuvres seront de poids dans la balance aura une vie pleine de plaisirs.
Celui dont les œuvres seront légères dans la balance aura pour demeure le fossé. »
La fin de la sourate 101 récupère à nouveau l’élan poétique :
« Qui te dira ce qu’est ce fossé ?
C’est le feu ardent. »
Voici encore la sourate 100, dont il n’est plus besoin de détailler autant l’analyse, avec l’image à la fois légère et violente du début, comme une force, qui va :
« Par les coursiers qui courent à perte d’haleine,
Par les coursiers qui, frappant la terre du pied, font jaillir des étincelles,
Par ceux qui attaquent les ennemis au matin,
Qui font voler la poussière sous leurs pas,
Qui se frayent le chemin à travers les cohortes ennemies;»
Que clôt une insupportable lourdeur, dans l’immobilisme de la mort, des cadavres et des cercueils, loin de l’œil dans la tombe de Caïn, avec ce grand jour, qui éventre les cœurs :
« En vérité, l’homme est ingrat envers son Seigneur.
Lui-même en est témoin.
La soif des biens de ce monde le dévore.
Ignore-t-il que lorsque les corps renfermés dans les sépulcres seront
renversés,
Lorsque les secrets du cœur paraîtront au grand jour,
Que Dieu sera instruit alors de leurs actions ?»
Ensuite, le premier choc passé, sur quoi va se structurer le jaillissement psychotique ? C’est toujours sur la haine, et le plus souvent sur la haine des parents, sur la haine de ceux qui l’ont précédé, ou mis au monde. Très vite, pour Muhammad, va apparaître la haine violente pour les deux monothéismes modernes qui l’ont précédé, et dont il s’est inspiré. Il va s’en prendre violemment au judaïsme et au christianisme, religions issues toutes deux du Livre révélé, la Bible, le Pentateuque et les Évangiles. Juifs qu’il va nommer infidèles, car, peuple à la nuque raide, ainsi qu’ils le disent d’eux-mêmes dans la B ible, souvent révoltés contre Dieu, ils ont beaucoup de mal à obéir, à se soumettre, dirait Muhammad, pour établir un monothéisme exclusif. Chrétiens, que le prophète va traiter d’idolâtres, en les accusant d’être polythéistes par leur reconnaissance d’un dieu triple, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Ce nouvel extrait, venu de la sourate 98, l’illustre parfaitement :
« Les infidèles, parmi ceux qui ont reçu les Écritures, et les idolâtres, resteront éternellement dans le feu de la géhenne. Ils sont les plus pervers de tous les êtres créés. »
Comment rendre enfin cette origine généalogique supportable ? E n réécrivant l’histoire à travers un roman familial qui tentera de s’accaparer le mythe de l’origine, pour en combler à jamais la béance, en même temps qu’il tente de déloger de leur place les géniteurs réels.
Il suffit de faire d’Abraham, le père mythique commun à nos trois monothéismes, d’en faire le premier des musulmans, d’en faire l’initiateur du pèlerinage de la Mecque, avec « la maison sainte », qui correspond à la Pierre noire de la Ka’ba, d’abord lieu de culte originel et de pèlerinage annuel des tribus arabes idolâtres, préislamiques.
Par l’intermédiaire de l’archange Djibril, Dieu va le révéler à Muhammad :
« Souviens-toi que nous avons assigné à Abraham l’emplacement de la maison sainte, en lui disant : Ne nous associe aucun autre dieu dans ton adoration; conserve cette maison pure pour ceux qui viendront y faire des tours de dévotion, qui s’y acquitteront des œuvres de piété debout, agenouillés ou prosternés.
Annonce au peuple le pèlerinage de la maison sainte, qu’ils y arrivent à pied ou montés sur des chameaux prompts à la course, venant des contrées éloignées. »
(Sourate XXII – versets 27 et 28)
Tous les prophètes d’Israël vont être réintégrés au sein de l’Islam. Ils sont eux de vrais croyants, soumis à Dieu, muslimine, musulmans. Tandis que le peuple juif, lui, aura du mal à se ployer à la nouvelle religion monothéiste, il se rebellera, l’épisode du Veau d’Or, juste après la révélation du Sinaï à Moïse, en est une illustration bien connue. Pour Muhammad, le peuple juif sera donc classé au sein des nations idolâtres, qu’il convient de détruire et d’éliminer de la surface de la terre :
« S’ils t’accusent d’imposture, ô Muhammad ! songe donc qu’avant eux les peuples de Noé, de ’Ad, de Thamoud, d’Abraham, de Loth, les Madianites, en accusaient leurs prophètes.
Moïse aussi a été traité de menteur.
J’ai accordé un long délai aux incrédules, puis, je les ai visités de mon châtiment. Qu’il a été terrible !»
« Combien de villes criminelles avons-nous renversées ! À l’heure qu’il est, elles sont désertes et rasées; le puits comblé et le château fortifié n’existent plus. »
(Sourate XXII – versets 43 et 44)
« Ceux qui s’efforcent de prévaloir contre les signes de notre puissance habiteront l’enfer. »
(Sourate XXII – verset 50)
Jésus n’échappera pas au même traitement, et il devient un des grands prophètes de la seule religion véritable, l’Islam !:
« Parle dans le Coran de Marie, comme elle se retira de sa famille et alla du côté de l’est du temple.
Elle se couvrit d’un voile qui la déroba à leurs regards.
Nous envoyâmes vers elle notre esprit. Il prit devant elle la forme d’un homme, d’une figure parfaite.
Elle lui dit : « Je cherche auprès du Miséricordieux un refuge pour toi. Si tu le crains... »
Il lui répondit : « je suis l’envoyé de ton Seigneur, chargé de te donner un fils saint. »
« Comment, répondit-elle, aurai-je un fils ?
Nul homme ne s‘est approché de moi, et je ne suis point une dissolue. »
Il lui répondit : « Il en sera ainsi : ton Seigneur a dit : Ceci est facile pour moi. Il sera notre signe devant les hommes, et la preuve de notre miséricorde. L’arrêt est fixé. »
Elle devint grosse de l’enfant, et se retira dans un endroit éloigné. »
(Sourate XIX – versets 16 à 22)
« Ce fût Jésus fils de Marie, pour parler la parole de la vérité, celui qui est le sujet de doutes d’un grand nombre.
Dieu ne peut pas avoir d’enfants. Loin de sa gloire ce blasphème ! Quand il décide d’une chose, il dit : Sois, et elle est. »
(Sourate XIX – versets 35 et 36)
En reprenant une lecture inversée du Coran, des dernières sourates vers les premières, c’est-à-dire du début de la révélation jusqu’à la fin de la vie de Muhammad, le rythme des versets va se faire plus ample, plus développé et le côté haché et visionnaire va s’estomper progressivement. Sur le fond du texte, sur son contenu même, les thèmes vont s’orienter de plus en plus nettement et quasi exclusivement vers des règles morales, puis des prescriptions législatives pour organiser un véritable ordre social, englobant tous les aspects de la vie communautaire. L’aspect mystique, poétique et visionnaire reviendra de temps en temps, tout au long des versets, sous formes de brèves résurgences, comme le discours du psychotique, même stabilisé depuis longtemps, n’arrête jamais de resurgir par brèves impulsions à travers les thèmes de la phase féconde et hallucinatoire des débuts de la maladie.
Un des modes les plus habituels de la stabilisation du patient psychotique se traduit par l’établissement d’une obsessionalisation qui va encadrer, structurer les thèmes délirants, jusqu’à rigidifier le quotidien et toute l’existence du patient, si le thérapeute ne prend pas le soin de maintenir un peu de souplesse et de liberté aléatoire au sein même des processus psychiques de l’organisation transféro-contre-transférentielle.
Le Coran n’est pas construit comme une histoire, ni comme un discours. Mais, pour le bonheur d’un psychanalyste, il semble obéir à la règle fondamentale des libres associations d’idées et d’images. Au cœur même de ce qui apparaît comme le développement structuré d’une organisation sociale, par exemple loi du mariage, sur l’usure, ou autre, survient le bref rappel d’un verset enflammé des débuts de la révélation du prophète, puis, ou bien, des versets qui vont marteler avec une très lourde insistance, aux limites de ce que peut supporter l’obsessionnalité, deux thèmes majeurs, qu’il me semble avoir repérés, car je les ai recherchés, mais il peut y en avoir d’autres.
En premier, j’ai relevé l’opposition entre la vie sur terre, riche et débauchée ou intègre et soumise à Dieu, et la vie après la mort, enfer ou paradis.
En second, j’ai remarqué la lourde insistance avec laquelle revenaient les versets qui appellent à l’impérieuse obligation de la guerre sainte, contre tout ce qui pourrait menacer ou entraver le développement de l’Islam, le fameux DJIHAD !
Très souvent ces deux thèmes sont intriqués, entrelacés dans le même verset, quand ils ne se répondent pas à distance.
Il serait extrêmement fastidieux de reprendre près d’une cinquantaine de citations, mais en voici quelques versets parmi ceux que j’ai trouvé les plus interpellants :
« Que ceux qui sacrifient la vie d’ici bas à la vie future combattent dans la voie de Dieu; qu’ils succombent ou qu’ils soient vainqueurs, nous leur donnerons une récompense généreuse. »
(Sourate IV- verset 76)
« Lorsque vous rencontrez des infidèles, et bien ! tuez-les au point d’en faire un grand carnage, et serrez fort les entraves des captifs.
Ensuite, vous les mettrez en liberté, ou les rendrez moyennant une rançon, lorsque la guerre aura cessé. Si Dieu voulait, il triompherait d’eux lui-même; il les exterminerait; mais il vous fait combattre pour vous éprouver les uns par les autres. Ceux qui auraient succombé dans le chemin de Dieu, Dieu ne fera point périr leurs œuvres. »
(Sourate XLVII- versets 4 et 5).
« Combattez-les jusqu’à ce que vous n’ayez point à craindre la tentation, et que tout culte soit celui du Dieu unique. S’ils mettent un terme à leurs actions, alors plus d’hostilités, si ce n’est contre les méchants. »
(Sourate II- verset 189)
« Tuez-les partout où vous les trouverez, et chassez-les d’où ils vous auront chassés. La tentation de l’idolâtrie est pire que le carnage à la guerre. Ne leur livrez point de combat auprès de l’oratoire sacré, à moins qu’ils ne vous y attaquent. S’ils le font, tuez-les. Telle est la récompense des infidèles. »
(Sourate II- verset 187)
« Ô croyants ! qu’avez-vous donc, lorsqu’au moment où l’on vous a dit : « Allez combattre dans le sentier de Dieu !», vous vous êtes montrés lourds et attachés à la terre ? Vous avez préféré la vie de ce monde à la vie future; les jouissances d’ici-bas sont bien peu de chose, comparées à la vie future. »
(Sourate IX- verset 38)
« Il en est parmi eux qui disent : « Exempte-nous de la guerre; ne nous expose pas à la tentation. » N’y sont-ils pas déjà tombés ? Mais la géhenne environnera les infidèles.
Si tu obtiens un succès, ce succès les met mal à l’aise; si un revers t’atteint, ils disent : « Nous avons pris nos mesures d’avance. » Puis ils tournent le dos, et se réjouissent.
Dis-leur : « Il ne nous arrivera que ce que Dieu nous a destiné; il est notre maître, et c’est en Dieu que les croyants mettent leur confiance. »
Dis-leur : « Qu’attendez-vous ? Que sur deux belles destinées, il leur en arrive une : la victoire ou le martyre,» Quant à nous, nous attendons que Dieu vous inflige un châtiment par lui-même, ou par nos mains. Et bien ! Attendez; nous attendrons aussi pour vous. »
(Sourate IX- verset 52).
Malgré tous les beaux discours de nos esprits tolérants occidentaux, il faut être stupide pour ne pas entendre ce qui s’écrit dans ces versets, la nécessité pour tout bon musulman d’entrer dans la voie du DJIHAD pour défendre sa religion, la seule véritable, et la nécessité de tout faire pour en assurer la survie, puis l’expansion. Il ne s’agit pas de figures de rhétorique comme le proclament quelques-uns de nos intellectuels, ni d’une simple image symbolique pour évoquer « l’effort à faire sur soi-même » afin d’être « muslim », soumis à Dieu, ainsi que le proclament certains milieux soufis, par ailleurs infiltrés facilement pour devenir à leur tour vecteurs sains, comme on dit porteurs sains en infectiologie, de l’intégrisme.
 
IL S’AGIT BIEN DE TUER, DE MEURTRE, DE CARNAGE.
 
 
Ceci ne me semble pas étonnant, si comme je le crois, le prophète a reçu ses révélations dans un état mental proche de celui d’un psychotique en phase aiguë.
Dans mon esprit, il ne s’agit pas d’une insulte, et les trente deux années de ma vie que j’ai consacrées à une pratique et une confrontation, hors des sentiers battus, chaque jour, avec les phénomènes psychotiques, sont là pour en témoigner.
Je vais donc répéter ce que j’ai dit sous d’autres variantes dans certains de mes précédents articles. Le mode de fonctionnement psychotique est une phase normale et inévitable de l’évolution de la psyché par laquelle nous sommes tous passés. Nous refusons simplement d’en garder des traces trop vivaces à la surface de notre conscience. La première formulation, qui est aussi la plus archaïque à laquelle on puisse remonter avec des mots, de la problématique persécutive existentielle et essentielle du psychotique peut se dire ainsi : « ÊTRE TUÉ, OU TUER ! »
Ce qui est en question, à ce moment précis, est le principe même de l’altérité. Dit autrement, dans la psychose, il n’y a pas de place pour deux. Soit l’autre me tue, soit je tue l’autre, avec ce qui d’emblée pourrait se comprendre comme une exception majeure, la relation fusionnelle mère-enfant, qui va se révéler bien vite n’être qu’une autre variante de la relation meurtrière. En effet, dans la fusion, aucune existence individualisée n’est possible, les deux personnalités du couple mère-enfant se réduisent à une unité mythique, qui prend sa source dans le nirvana, unité mythique qui n’est pas viable dans la réalité, car elle ne cherche à reproduire au mieux que le peu d’existence de l’enfant dans le ventre de la mère. Évidence que veut refuser la mère qui feint de ne pas comprendre cette réalité simple : la relation utérine ne laisse aucune autonomie au fœtus ! Englués dans cette relation mythique, tous les psychotiques tentent de survivre au travers de cette relation fusionnelle totalement inadaptée à la réalité du monde et de l’être. C’est cette relation fusionnelle qu’ils vont imposer d’emblée dans la relation thérapeutique, où ils transféreront la relation tuer-être tué, qui pour devenir supportable devra s’aménager en relation fusionnelle. C’est le point de passage obligé de toute thérapie de psychotique, la source, la faille où le psychotique toujours amène le psychothérapeute, qui devra s’y soumettre pour permettre l’accrochage de la relation thérapeutique. Au thérapeute d’être patient, et le jeu de mot a son sens plein et fait effet de symbole curatif, à lui d’être patient pour conduire à travers des milliers de tentatives, d’erreurs, de retours en arrière plus ou moins violents, presque toujours au bord du gouffre et de la rupture, le psychotique vers un peu plus d’altérité. C’est-à-dire vers un petit surcroît de potentialité d’être.
Extraordinaire paradoxe, contre lequel se révolte le psychisme de tout être humain, de ne pouvoir accéder à un peu d’être que sous la sensation menaçante du risque d’être détruit par l’autre, risque qu’il faut assumer en avançant au bord du gouffre, vers l’autre, pari fou, pari de plus en plus fou, l’autre qui va toujours s’échapper, comme toujours nous lui échappons, l’autre que nous ne pourrons jamais nous approprier, comme il ne pourra jamais se saisir de nous, altérité radicale, faille qui jamais ne se peut combler, béance difficilement tolérable. Comment comprendre et faire comprendre que c’est elle qui nous fait vivre, et parfois par fulgurance, un peu être ?
Qui est l’autre ?
Je ne suis que d’accepter de ne pas savoir qui est l’autre, que de le laisser vivre dans sa radicale extériorité à moi, sans jamais vouloir le saisir, ni trop le définir, accepter de simplement le laisser advenir, vers moi, pour moi, dit la langue hébraïque, qui dans sa grande sagesse n’utilise jamais le verbe être, sauf pour son Dieu transcendantal, dont on ne peut rien dire.
Moi, pour lui. Lui pour moi. Moi, vers lui. Lui vers moi.
Avec, implicite, non dit, le verbe être.
Traduction : Je (suis) vers lui. Il (est) vers moi.
De ce verbe (être), ni lui, ni moi ne devons jamais nous saisir, sous peine de retomber immédiatement sous le joug du tuer-être tué.
Je (suis) ne peux pas exister seul.
Essayez de supprimer toutes les informations venues de nos sens, dans l’isolement le plus complet possible. À un moment le psychisme va basculer, vaciller. Pris d’un coup comme hors du temps, d’une sensation terrible, inacceptable, intolérable, envahissante de ne se sentir exister qu’à travers la certitude du non être. Envie de hurler, de se secouer, de se réveiller. Que ça s’arrête !
C’est cela le vécu primordial, révulsant, du psychotique. C’est à ce même point qu’a pris naissance le psychisme de chacun de nous. C’est contre le retour de cela, que se construisent notre psychisme, notre personnalité, nos multiples représentations que nous avons de nous-mêmes, intimes, familiales, professionnelles, sociales. Ce sont autant de mensonges, de pauvres vêtements pour nous protéger du retour vers le point où notre psychisme a pris naissance. Nous devons, pour penser, nous protéger avec nos vieux oripeaux contre ce vide originel effroyable.
Emmanuel Levinas parle de « Es gibt », en allemand, « Il y a » en français, pour décrire l’expérience fondatrice de tout psychisme humain. C’est exactement ce que j’ai retrouvé au cours de chaque expérience thérapeutique avec un psychotique, dans la relation entre lui et moi, en lui, au cœur de moi, en miroir, cette expérience de l’existence intimement liée au non être.
Établir un pont au-dessus du gouffre près duquel notre psyché ne peut pas vivre, c’est accepter l’étrangeté radicale, jamais totalement réalisable, de la relation à l’autre, c’est accepter de garder ouvert ce pont étroit au-dessus de l’abîme, qui nous maintient vivants, recevoir de l’autre ce bien troublant présent de l’altérité, jamais fixé, tourné vers l’advenir, toujours en potentialité d’être. C’est recevoir et donner ce vide que nous partageons. C’est maintenir ouvert un pont que jamais nous ne traverserons.
Inévitablement, ce vécu ne peut que nous renvoyer sur le questionnement de nos origines, nos parents, grands-parents, ancêtres, gaulois, Neandertal, australopithèques, Cro-Magnon, Lucy, les singes, l’évolution, la vie, Adam et Ève, les mythes, tous les mythes, toutes les légendes, les religions, Dieu qui existe, Dieu qui n’existe pas. Au bout du compte, rien ! Même pour la science, il y a une limite, un mur au-delà duquel on ne peut pas savoir, rien, un mur, la constante de Planck, on ne peut pas remonter à quelques milliardièmes de milliardièmes de la première seconde après le Big-Bang. On ne peut pas savoir, on ne peut rien en dire scientifiquement.
Nouvelle altérité, étrange, encore plus absolue, celle de nos origines, nouvelle béance, nouvelle faille, celle de l’origine.
Pourtant, nous vivons, c’est donc que nous devons faire avec, ou faire semblant, comme si rien de tout cela ne nous concernait. Mais elle est tenace l’altérité, elle va revenir, un peu plus tard, sous une autre forme, beaucoup plus acceptable pour le psychisme humain, qui va s’y engouffrer, s’y structurer, s’y investir complètement, autour de la question que va poser chaque petite fille, chaque petit garçon :
« Dis papa, dis maman, pourquoi les petits garçons et les petites filles n’ont-ils pas le même zizi, ou la même zouquette ?»
Non, la réponse n’est pas dans la bouteille de lait Lactel ! encore que, si une réponse peut en remplacer une autre pour répondre à côté de la question, il est bien des questions qui viennent à la place de celles que l’on ne peut plus se poser, notamment sur l’altérité.
La reconnaissance du principe d’altérité est l’enjeu majeur de toute psycho-thérapie, comme de toute psychanalyse. E lle doit se faire dans le cadre transféro-contre-transférentiel, c’est dire qu’elle concerne autant le patient que le psychothérapeute, qui doit être patient !
La reconnaissance du principe d’altérité est aussi l’un des enjeux majeurs de notre civilisation. J’y reviendrai en conclusion.
La place qu’un être humain, qu’une société, qu’un groupe, qu’une civilisation, qu’une religion accordent à l’altérité, c’est-à-dire à l’autre sexe, notre altérité du quotidien, et le plus souvent la place accordée au sexe le plus menacé, dévalorisé; pour faire court, dans la majorité des cas, disons la place accordée à la femme, est fondamentalement révélatrice du positionnement par rapport à l’altérité, je dirai donc révélatrice de son degré d’évolution.
Déjà avec tous les clichés que nous avons en tête, ici, en occident, Freud et « la femme continent noir de la sexualité humaine », nous savons que la femme, dans le monde arabo-musulman a une situation encore moins enviable.
J ’ai donc repris ma recherche de la place que le Coran de Muhammad accordait aux femmes.
Comme je m’y attendais, j’ai trouvé ce que je cherchais :
« Les hommes sont supérieurs aux femmes à cause des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-là au-dessus de celles-ci, et parce que les hommes emploient leurs biens pour doter les femmes. Les femmes vertueuses sont obéissantes et soumises : elles conservent soigneusement pendant l’absence de leurs maris ce que Dieu a ordonné de conserver intact. (c’est-à-dire : leurs corps et les biens du mari). Vous réprimanderez celles dont vous aurez à craindre la désobéissance; vous les reléguerez dans des lits à part, vous les battrez; mais, dès qu’elles vous obéissent, ne leur cherchez point querelle. Dieu est élevé et grand. »
(Sourate IV- verset 38).
Il y a même une conception plus bucolique de la femme, pour ne pas dire agricole !
« Vos femmes sont votre champ. Allez à votre champ comme vous voudrez, mais faites auparavant quelque chose en faveur de vos âmes.
Craignez Dieu, et sachez qu’un jour vous serez en sa présence. Et toi, ô Muhammad ! annonce aux croyants d’heureuses nouvelles. »
(Sourate II – verset 223).
Voici la version : on ne badine pas avec l’adultère :
« Si vos femmes commettent l’action infâme, appelez quatre témoins. Si leurs témoignages se réunissent contre elles, enfermez les dans des maisons jusqu’à ce que la mort les enlève ou que Dieu leur procure quelque moyen de salut. »
(Sourate IV – verset 19).
En général, Dieu n’intervient pas et les femmes, enfermées vives, meurent.
Les prescriptions concernant la vie quotidienne sont beaucoup plus acceptables :
« Commande aux femmes qui croient de baisser leurs yeux et d’observer la continence, de ne laisser voir de leurs ornements que ce qui est à l’extérieur, de couvrir leurs seins d’un voile, de ne faire voir leurs ornements qu’à leurs maris ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, à leurs fils ou aux fils de leurs maris, à leurs frères ou aux fils de leurs frères, aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes de ceux-ci, ou à leurs esclaves ou aux domestiques mâles qui n’ont pas besoin de femmes, ou aux enfants qui ne distinguent pas encore les parties sexuelles d’une femme. Que les femmes n’agitent point les pieds de manière à faire voir leurs ornements cachés. Tournez vos cœurs vers Dieu afin que vous soyez heureux. »
(Sourate XXIV – verset 31).
Finalement, ça se passe assez bien en famille !
L’harmonie finit même presque par régner dans le couple, si l’épouse fait quelques concessions :
«... Les femmes à l’égard de leurs maris, et ceux-ci à l’égard de leurs femmes, doivent se conduire honnêtement. Les maris ont le pas sur leurs femmes. Dieu est puissant et sage. »
(Sourate II – verset 228).
Enfin, pertinente vient la bonne question, celle qui demande de penser au principe de l’altérité :
« C’est un des signes de sa puissance (la puissance de Dieu) que de vous avoir créés de poussière. Puis vous devîntes hommes disséminés de tous côtés.
C’en est un aussi que de vous avoir donné des épouses créées de vous-mêmes, pour que vous habitiez avec elles. Il a établi entre vous l’amour et la tendresse. Il y a dans ceci des signes pour ceux qui réfléchissent. »
(Sourate XXX – versets 19 et 20).
Encore faut-il y réfléchir !
Enfin viennent des versets qui montrent que Muhammad a vraiment fait œuvre de civilisateur. L’aversion des Arabes pour la naissance d’une fille est encore très marquée de nos jours. Je me souviens de mes premiers dialogues, au Moyen-Orient, après les questions rituelles de bienvenue :
« Tu as des enfants ?»
« Oui, trois. »
« Rendons grâce à Dieu... des garçons ?»
« Non, trois filles. »
« ô, le pauvre !»
Les Arabes n’aimaient pas plus les filles à l’époque du Prophète :
« Si l’on annonce à quelqu’un d’entre eux la naissance d’une fille, son visage s’obscurcit, et il devient comme suffoqué par la douleur. »
(Sourate XVI – verset 60).
La pratique courante était alors de se débarrasser du nourrisson fille en l’enterrant vivante, comme on noie toujours dans nos campagnes les chatons d’une portée trop nombreuse ou indésirable :
« Il se cache des siens à cause de la désastreuse nouvelle. Doit-il la garder (sa fille) et en subir la honte, ou l’ensevelir dans la poussière ? Que leurs jugements sont déraisonnables !»
(Sourate XVI – verset 61).
Le prophète va s’élever vigoureusement contre cette pratique odieuse et l’interdire :
« Ils (les Arabes) attribuent des filles à Dieu. Gloire à lui ! et ils n’en désirent pas pour eux-mêmes. »
(Sourate XVI – verset 59).
Il invoque le Dieu, souverain unique de l’univers, pour rendre enfin justice à ces petites filles massacrées et pour que tous les musulmans arrêtent de se mal conduire.
« Lorsque le soleil sera ployé
Que les étoiles tomberont
Que les montagnes seront mises en mouvement »
(Sourate LXXXI- versets 1 à 3).
Que les mers bouillonneront »
(Sourate LXXXI- verset 6).
« Lorsque l’on demandera à la fille enterrée vivante
Pour quel crime on l’a fait mourir
Lorsque la feuille du Livre sera déroulée »
(Sourate LXXXI- versets 8 à 10).
« Par l’aurore quand elle s’épanouit »
(Sourate LXXXI- verset 18).
« Le Coran est un avertissement pour l’univers
Pour ceux d’entre vous qui recherchent la voie droite
Mais vous ne pouvez vouloir que ce que veut Dieu, le souverain de l’univers. »
(Sourate LXXXI- versets 27 à 29).
Cette clémence envers les femmes ne peut pas uniquement s’expliquer parce que le Prophète, aucun de ses fils n’ayant survécu aux maladies infantiles, n’a eu que trois filles. Connaître cela eût été un argument fort pour moi à l’époque de mes premiers voyages au Moyen-Orient !
Sur l’ensemble des versets consacrés à la femme, plus des trois quarts sont positifs pour elle, et en particulier de très nombreuses prescriptions législatives pour préserver ses droits de mère, d’épouse ou simplement de femme.
La sourate IV, intitulée « Les femmes », mériterait d’être lue dans l’intégralité de ses cent soixante quinze versets.
Dans le contexte de l’époque, Muhammad a fait œuvre véritablement révolutionnaire, prenant le contre-pied de ses compatriotes et de leurs mœurs, us et coutumes, pour apporter un peu plus de considération à la femme.
Après ces versets d’espoir, je suis parti à la recherche de ce qui pourrait se rapprocher d’un esprit d’ouverture dans l’organisation sociale, vers plus de tolérance.
Au hasard de mes recherches, cela s’annonçait plutôt bien :
« Le prophète croit en ce que le Seigneur lui a envoyé. Les fidèles croient en Dieu, à ses anges, à ses livres et à ses envoyés (il s’agit aussi bien des prophètes et des rois d’Israël, que de Jésus). Ils disent : « Nous ne faisons pas de différences entre les envoyés de Dieu. Nous avons entendu et nous obéissons. Pardonne nous nos péchés, ô Seigneur ! nous reviendrons tous à toi. »
(Sourate II – verset 285)
Pour m’apercevoir que quelques versets auparavant, il y avait eu plus qu’une restriction :
« Nous élevâmes les prophètes les uns au-dessus des autres. Les plus élevés sont ceux à qui Dieu a parlé. Nous avons envoyé Jésus, fils de Marie, accompagné de signes évidents, et nous l’avons fortifié par l’esprit de la sainteté. Si Dieu avait voulu, ceux qui sont venus après eux et après l’apparition des miracles ne se seraient point entre-tués. Mais ils se mirent à disputer; les uns crurent, d’autres furent incrédules. Si Dieu l’avait voulu, ils ne se seraient point entre-tués; mais Dieu fait ce qu’il veut. »
(Sourate II – verset 254)
Double constatation, d’abord valoriser un peu Jésus peut être de bonne tactique pour semer un ferment d’embrouilles et de division entre les tribus juives et chrétiennes, ensuite ce n’est que répondre à la volonté de Dieu, dont il est dit dans plusieurs versets, « qu’il fait ce qu’il veut !», n’a donc de comptes à rendre à personne, ce qui tombe bien d’ailleurs, dans le meilleur des mondes possibles, car les musulmans, en ce qui les concernent ne sont que les humbles instruments, entièrement soumis à la volonté divine, pour exécuter par meurtres, carnages, si c’est nécessaire, ce qui est déjà inscrit dans les plans divins !
Pour compléter la mesure, Muhammad va accuser les juifs et les chrétiens d’avoir supprimé de la Bible des passages qui annonçaient sa venue sur terre, comme ultime prophète de Dieu. Ainsi la forfaiture est totale et les juifs sont à jamais des êtres pervers.
J’ai un patient qui crie au complot politique contre lui car il n’apparaît jamais aux journaux télévisés. Ce qui est bien sûr la preuve absolue qu’il a raison, et que le monde entier lui en veut.
« ô enfants d’Israël ! Souvenez-vous des bienfaits dont je vous ai comblés, soyez fidèles à mon alliance, et je serai fidèle à la votre,...
Ne revêtez point la vérité de la robe du mensonge; ne cachez point la vérité quand vous la connaissez. »
(Sourate II – versets 38 et 39)
«... ma miséricorde, je la destine à ceux qui craignent... à ceux qui suivent l’envoyé, le prophète illettré qu’ils trouveront indiqué dans leurs livres : dans le Pentateuque et dans l’Évangile... »
(Sourate VII – versets 154 et 155)
« Mais les méchants parmi eux, (les juifs), ont substitué d’autres paroles à celles qui leur furent dites. Alors nous envoyâmes contre eux un châtiment du ciel pour prix de leur méchanceté. »
(Sourate VII – verset 161)
Muhammad a eu ses premières révélations vers quarante deux ans. Il en a d’abord été perturbé. Il s’en est confié à Khadîdja sa première épouse, qui avait autorité sur lui, elle était plus âgée d’une vingtaine d’années, elle était son employeur, elle l’avait fait travailler dans son commerce pour accompagner les caravanes à travers le désert. Khadîdja lui avait dit que c’était un phénomène naturel, puisque manifestation du divin.
Seulement on n’impose pas aussi facilement une nouvelle religion, et le nouveau prophète se trouva bientôt en butte au rejet et à l’exclusion de ses compatriotes. Le sentiment de persécution peut naître tout naturellement à ce moment, avec l’obligation de préserver les nouveaux adeptes et la nouvelle foi. D’où les nombreux versets du Coran qui seront relatifs à la guerre sainte, à la violence et au meurtre des ennemis pour faire respecter les valeurs de ce Dieu unique et quelque peu vindicatif. Six siècles après le message d’amour et de paix du Christ, on peut effectivement s’étonner sur la justification de tels débordements de haine. Le contexte et la civilisation ambiante n’étaient pas les mêmes, et la personnalité des envoyés de Dieu non plus, sans aucun doute. De plus, pour Jésus, il ne s’agissait pas de promouvoir une nouvelle religion, mais simplement d’approfondir et d’interpréter les principes religieux de ses compatriotes, juifs comme lui.
Muhammad, qui passait pour un homme doux et affable dans la vie quotidienne, mettait à jour une autre face de sa personnalité lorsqu’il était en proie à ses révélations mystiques et divines. Mais rien ne pouvait lui en être reproché, puisqu’il ne faisait, à travers l’archange Djibril, que rapporter la parole divine.
Qu’est-ce donc que ce Dieu unique, qui s’accommode si naturellement de tueries et de massacres ?
N’est-ce pas le monothéisme qu’il convient de mettre en cause, dans sa pratique d’exterminations de peuples, d’incroyants et d’hérétiques tout au long des siècles de notre civilisation occidentale ?
L e Dieu unique n’est-il pas le plus grand justificateur de meurtres, de carnages et de génocides commis en son nom ?
Avant d’examiner ce questionnement, il convient de voir comment est survenu le monothéisme dans l’histoire de l’évolution de l’humanité, du moins telle que nous la connaissons à ce jour. Ce qui ne sera sans doute plus vrai demain, ou fortement remis en cause, tant les découvertes archéologiques, comme celles de la science et de la technologie, vont bon train depuis le XXe siècle.
Nous avons coutume de limiter le monothéisme à l’étude des religions juives, chrétiennes et musulmanes. Chacun y va de sa théorie. Pourquoi ne pas y ajouter une petite touche personnelle ?
Il est sûr que le monothéisme n’a pas surgi du jour au lendemain, ex nihilo. C’est un travail qui s’est effectué avec beaucoup de péripéties, d’avancées, de reculs, et dont je pense qu’il est toujours en cours.
Précisons qu’il ne s’agit pas de débattre si Dieu existe ou s’il n’existe pas; Dieu a été et est toujours dans la tête de beaucoup d’humains, et, du simple fait de sa présence dans toutes ces têtes, il provoque beaucoup d’effets, même pour ceux qui ne croient pas.
Le polythéisme semble avoir été la représentation originelle du divin, dés les premières organisations sociales humaines.
Sans doute parce qu’il s’accommodait mieux de la multiplicité des forces contre lesquelles il fallait se battre pour survivre, orages, volcans, tremblements de terre, inondations, et de celles qui étaient propices aux humains, rythme des saisons, germinations, récoltes, chasses, pêches, ainsi que des nombreux questionnements, qui se sont fait jour, d’ailleurs encore sans réponse pour l’homme moderne, pourquoi la mort ? Quel est le sens de la vie ? Dans quel monde, quel univers vivons-nous et quelle y est notre place ?
Attribuer une divinité particulière à chacun de ces éléments était la réponse la plus simple, et, naturellement, chaque tribu, chaque cité, chaque royaume, chaque civilisation a créé les siennes propres, en un mouvement identificatoire en miroir. « Ces dieux sont nos dieux, et nous sommes leur peuple. » Ainsi, plus un peuple était fort et conquérant, plus ses dieux l’étaient, et réciproquement, pensaient-ils. Mais les dieux faisaient aussi partie des marchandises échangeables, dans les butins de guerre, comme les esclaves, les femmes, les biens matériels. Il n’était pas rare qu’un peuple vainqueur adoptât les dieux de ceux qu’ils avaient vaincus, pour les ajouter et les intégrer à son propre panthéon. Dans ces conditions, il était peu probable de voir se déclencher une guerre de religion.
Dans la complexité des théogonies, un dieu pouvait être le géniteur des autres, ou prendre le pas sur eux, mais il n’était pas unique.
Les premiers éléments esquissant la voie vers le monothéisme me semblent se lire dans la structure même du temple érigé à Deir El Bahari, par Hatshepsout, régente, puis femme pharaon de la XVIIIe dynastie du Moyen Empire, vers 1500 avant notre ère. De l’entrée vers le sanctuaire du temple, le polythéisme se résout à un dualisme divin, puis à une seule divinité représentée par la déesse Hathor, mère d’Horus. L’hypothèse serait que le monothéisme était la doctrine secrète des grands prêtres et des pharaons d’Égypte. Cette doctrine se serait trouvée révélée aux yeux de tous, dans ce temple, et c’est une des raisons pour lesquelles ses successeurs et les grands prêtres, qui pouvaient se sentir menacés, auraient essayé d’effacer toute trace d’Hatshepsout. Plus connu, l’épisode d’Aménophis IV, devenu Akhenaton, tente d’entraîner la Haute et la Basse Égypte, avec Néfertiti, son épouse dans la voie du monothéisme amarnien. Vingt-cinq années après Hatshepsout, son aventure subira le même sort.
Le pharaon, symbole de l’unité du pays, coiffé de la double couronne, faite de la coiffe de Haute et de celle de la B asse É gypte, devait pouvoir plus facilement maintenir l’ordre dans l’ensemble du pays, s’il laissait subsister et coexister les polythéismes propres à chaque grande cité d’Égypte.
Il est possible d’imaginer, comme l’a fait Freud, que Moïse, légende ou vérité historique, prince ou grand prêtre d’Égypte, (son nom semble d’origine égyptienne), ait eu connaissance de la doctrine secrète du monothéisme, et l’ait développée avec des tribus de nomades dans le désert.
Cependant il est peu probable que le monothéisme se soit instauré de manière exclusive à l’époque où Moïse est censé avoir vécu. L e dieu qu’il aurait rencontré, YHVH, cohabite avec le culte de nombreuses idoles, même sous la royauté installée deux siècles plus tard, à Jérusalem, par David, puis Salomon. De nombreux textes de la Bible s’en plaignent.
Il ne devait pas être évident de faire comprendre le concept d’un dieu unique, à une période où chaque peuplade s’identifiait à ses dieux divers et particuliers. Pour beaucoup des juifs, leur dieu était simplement leur dieu national, coexistant avec les dieux d’autres peuplades, tout en étant plus fort qu’eux. La transition s’effectuait progressivement du culte des idoles à une monolâtrie, vers le monothéisme.
À la mort de Salomon, que la Bible accuse explicitement d’être un idolâtre, son royaume va se scinder en deux, Israël au Nord, la Judée au sud. Il est écrit dans la Bible que Dieu se venge ainsi de ce que Salomon n’a pas fait respecter un monothéisme strict. Pour chacune de ses nouvelles maîtresses étrangères, il faisait établir à Jérusalem le culte de nouvelles divinités.
« C’est qu’il m’a abandonné et s’est prosterné devant Ashtoret, la déesse des sidoniens, devant Kémosh, l’Élohim de Moab et devant Milkom, l’Élohim des fils d’Ammon, il n’a pas marché dans mes voies... »
(Premier livre des Rois – chapitre 11 – verset 33)
Le roi de Judée Josias, vers 609 avant notre ère, veut tenter la réunification des douze tribus. Il fait diligenter des travaux de restauration dans le temple de Salomon, et des prêtres y découvrent un livre, soi-disant datant de Moïse, qui explicite l’impérieuse obligation de ne suivre qu’un seul dieu, sous peine de subir le courroux et la vengeance terrible du Dieu d’Israël. Le roi Josias ordonne, en signe de réconciliation et d’alliance de fidélité renouvelée à Dieu, de lire devant tout le peuple juif assemblé dans le temple le texte de Moïse retrouvé. L’origine du livre peut certes être mise en question.
Mais, quel miracle de retrouver juste au moment propice, le livre qui devrait permettre de refonder le peuple juif ! et une nouvelle alliance entre YHVH-Elohim et son peuple.
Ce qui fût moins miraculeux, c’est la mort, peu après, du roi Josias dans une bataille. Le pays va être totalement livré aux envahisseurs.
En 587 avant notre ère, les Babyloniens vont conquérir Jérusalem, détruire le temple des rois David et Salomon, et exiler en captivité la partie riche et intellectuelle de la population juive. En 539 avant notre ère, les Perses, conduits par Cyrus II, s’emparent de l’empire assyrien.
En Babylonie, sous le roi perse Darius, cinq siècles avant notre ère, une stèle parle de : « Ahura Mazda, le grand dieu, qui a créé la terre, le ciel et l’homme. » Ce qui ressemble aussi à du monothéisme.
Je parle de Darius, car c’est lui qui a tenu la promesse de son prédécesseur Cyrus II, de faire rentrer les juifs à Jérusalem, et d’y faire reconstruire leur temple. C’est à cette époque que la Bible a commencé à être écrite. Auparavant, elle n’était surtout qu’une tradition orale, avec très peu de textes écrits.
De retour à Jérusalem, Esdras, un scribe prêtre, qui est aussi un guide du peuple juif, avec Néhémie, va annoncer qu’il convient de refonder l’alliance avec Dieu. Il réédite l’initiative de Josias et fait lecture au peuple de textes qui ont été écrits par Moïse, et qui renferment l’essence profonde du monothéisme transcendantal. C’est la plus grosse partie de la Bible, telle qu’elle s’est transmise jusqu’à nous. Ces livres ont très certainement été élaborés par les élites juives en captivité à Babylone et ramenés par Esdras.
Une lecture approfondie de la Bible montre quatre axes de réflexion :
  • C’est le livre, qui retrace l’histoire du peuple juif, et qui lui a servi de support pour résister, jusqu’à nos jours à plus de trois millénaires d’histoire, de tentatives d’extermination et de toutes sortes de vicissitudes possibles, sans trop y perdre son âme.
  • C’est un livre, qui instaure parfois très violemment, lui aussi, le monothéisme moderne, tel que nous le connaissons encore aujourd’hui.
  • C’est un livre, tout au long duquel se lit constamment l’obsession d’une lutte impitoyable contre toute forme d’idolâtrie, poly ou monothéiste.
  • C’est le livre où se lit la véritable invention des juifs, plus que le monothéisme, qui a existé avant eux, l’invention de la transcendance. Cette notion de transcendance continue à évoluer dans notre monde actuel, et c’est autour d’elle que s’articulera l’évolution de notre monde moderne.
Je vais reprendre les deux derniers axes. Ils sont liés l’un à l’autre. La lutte contre l’idolâtrie vise à établir le monothéisme, mais sous forme transcendantale. Nous savons tous de quoi il retourne, c’est un Dieu, qu’il est interdit de se représenter. Ce qui peut sembler anodin va se révéler lourd de conséquences. Nous allons y revenir.
C’est un Dieu, dont il est même interdit de prononcer le nom.
Il est possible qu’il s’agisse là de la reprise d’une croyance égyptienne, où connaître le nom de quelqu’un était s’assurer pouvoir et domination sur lui. Ainsi certains dieux et les pharaons avaient-ils aussi des noms cachés, dont le secret n’était su que de quelques initiés. Ce mystère maintenait intacte leur puissance.
Ce nom imprononçable s’écrit, transcrit de l’hébreu, YHVH, quatre consonnes, iod, hé, vav, hé, sans voyelle. De ce nom les chrétiens feront Iahvé ou Jéhovah.
Seul le Grand Prêtre, le jour de Kippour, pouvait le prononcer dans le Saint des Saints.
Ce nom se dit en hébreu Shem haMephorash, et peut se traduire de deux façons, soit le nom ineffable, c’est ce que nous venons de voir, soit le nom explicite, celui qui permet de comprendre. Et effectivement, en jouant sur les lettres, on peut lire dans ce nom une globalisation qui dirait en même temps :
« Il a été il est il sera »
Le passé, le présent et le futur du verbe être, en un seul mot. Notons qu’en dehors de cette occurrence, le verbe être n’existe pas en hébreu, et n’est donc réservé qu’au Dieu de la Transcendance.
Dieu est, hors du temps, ou bien il est le temps, ou bien...
L’interdiction de prononcer son nom, l’interdiction de le représenter de quelque façon que ce soit, a pour conséquence l’interdiction de le conceptualiser. Il est radicalement, totalement coupé de l’humanité et inconnaissable. Comme l’ont dit certains mystiques juifs, on ne peut même pas dire s’il existe ou s’il n’existe pas.
C’est cela la transcendance, un principe qui nous dépasse, dont on ne peut rien dire, et qu’il est rigoureusement impossible de s’approprier. Un principe qui maintient toujours en échec le narcissisme humain. C’est le contraire absolu de l’idole, ce dieu que l’on peut fabriquer, voir, toucher, adorer, posséder narcissiquement.
Inventer un tel dieu relève du masochisme, et n’est pas facile à transmettre au reste des nations. Les juifs refuseront presque toujours le prosélytisme.
Quelque part, l’accès à l’origine n’est plus possible. Une béance terrible se situe à cet endroit, d’où aucune réponse ne pourra plus jamais émerger, mais, à l’inverse sans cesse en surgiront des questions. C’est ce que Daniel Sibony appelle la faille originaire, celle à laquelle tout humain doit sans cesse se confronter, celle au bord de laquelle inlassablement ramène la psychose. Ce questionnement qu’aucune psychanalyse ne pourra jamais combler, mais près duquel elle doit conduire, au bord du gouffre.
Faute de pouvoir approcher Dieu, le judaïsme va se consacrer à la Bible, qu’il va étudier, triturer en tous sens, interpréter, pour en faire jaillir à l’infini de nouvelles questions, toujours plus loin vers ce qu’il ne connaîtra jamais.
Cette radicalité du monothéisme transcendantal, viscéralement insupportable à la plupart des êtres humains, sera modifiée et totalement altérée par le christianisme. Un homme, qui se dit le fils de Dieu, prend sur lui toutes les fautes de l’humanité et meurt en victime expiatoire pour que chacun soit sauvé. Il suffit de croire en lui, de l’imiter et de vivre selon ses principes pour obtenir son salut. Il devient un intermédiaire entre l’humain et la transcendance.
Pour la vérité historique, il est plus que probable que Jésus est né juif, a vécu juif, maître prêchant le judaïsme de son époque, vraisemblablement rabbin pharisien, à en juger par son style et ses éléments de doctrine, et qu’il est mort juif, sans jamais n’avoir rien su du christianisme. C’est Paul de Tarse, l’apôtre Saint Paul, qui parti du petit groupe constitué autour de rabbi Iéshouha, environ une quinzaine d’années après la mort de Jésus, qu’il n’a pas connu, fondera le second monothéisme moderne en le calquant sur le support temporel de l’empire romain que les chrétiens finiront par conquérir de l’intérieur au IVe siècle avec l’empereur Constantin (285-337). Ce qui aidera à la formidable expansion de la nouvelle religion, le christianisme.
La radicalité de la transcendance n’existe plus. Elle est remplacée par la médiation et l’imitation d’un homme remarquable.
Muhammad, notre prophète illettré, comme il se nomme lui-même, a longtemps fait partie des caravanes nomades, de la Mecque à Damas, à travers le désert. Le soir, on s’arrête, on bivouaque, on se raconte des histoires. Ainsi il fréquente des tribus chrétiennes, d’autres juives, et il s’émerveille devant ce qu’il entend. Il en rêve, il en parle, il y réfléchit beaucoup, il aime à se retirer seul dans le désert, dans une caverne, avec le seul bruissement du vent, les craquements du sable, sous le vacillement des étoiles, il écoute, il écoute. Comment se fait-il que Dieu n’ait pas envoyé de livre sacré aux Arabes ? Son pays est d’ailleurs toujours en pleine idolâtrie. À la Mecque on vénère une mystérieuse pierre noire, météorite tombée du ciel depuis la nuit des temps, autour de laquelle les différentes tribus arabes entassent la multitude des idoles auxquelles elles rendent un culte.
Soit Dieu n’est pas juste d’avoir ainsi oublié les Arabes, soit le temps n’était pas encore venu.
La solution finit par arriver. Muhammad écoute, écoute, écoute dans le silence bruissant du désert, et, il entend.
Il est prêt à se dévouer à ce Dieu qu’il connaissait déjà du temps des caravanes. Mais, ce qu’il faut faire, c’est retourner à l’origine et réécouter l’histoire, puis la réécrire. Ces chrétiens, mais surtout ces juifs, qui l’ont précédé voici six siècles, ou un millénaire et demi n’ont rien compris, ou plutôt ont très bien compris, mais ils ont trahi la religion qui leur avait été révélée. Mais avec lui qui sera le dernier prophète, cela est bien terminé. L’histoire peut repartir définitivement, sur le bon pied, avec quelqu’un qui obéira et se soumettra au Dieu unique, quelqu’un qui sera un muslim et qui saura faire des arabes la nouvelle nation choisie, celle qui remplacera les chrétiens et surtout les juifs.
La tentation de revenir aux sources, ou plutôt à la source, à la faille originaire, peut être grande et justifiée, ne serait-ce que pour tenter de corriger toutes les déviations qui ont été commises au fil des siècles. Infini aussi est le piège du narcissisme, qui va consister à se mettre à la place de la faille originaire, à la combler de sa présence et de la certitude absolue, radicale, d’être seul dans la vérité et de voir tous les autres dans l’erreur. Dès le départ, l’Islam a voulu n’apporter que des réponses, gommer toutes les questions. Il a ainsi éliminé la transcendance, alors qu’il se prétend seule véritable religion monothéiste.
Lourde erreur, que l’Islam continue à faire payer à l’humanité. Quand les musulmans sincères, ceux qui réfléchissent, ceux dont on dit qu’ils sont tolérants vont-ils se réveiller ?
Quand vont-ils enfin dire qu’ils reconnaissent et admettent l’altérité, qui est au fondement de toute transcendance, et certainement d’une compréhension éthique du monothéisme ?
Tous les islamistes, dans leurs déclarations de guerre à l’occident, n’inventent rien. Ils ne font que reprendre les versets les plus virulents du Coran, versets dont on ne peut pas dire qu’ils n’existent pas. De là vient l’extrême difficulté qu’éprouvent les musulmans modérés à prendre position, et l’extrême lenteur avec laquelle les plus lucides et les plus courageux d’entre eux ont réagi contre les formes barbares du terrorisme islamiste.
Pourtant, dans son communiqué à l’A.F.P., dès le 12 septembre 2001, le grand recteur de la Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, semble condamner immédiatement en des termes qui peuvent sembler convaincants les attentats de la veille : « La communauté musulmane de France condamne avec force la folie meurtrière qui a provoqué les massacres de milliers de victimes en Amérique et frappé durement les symboles de cette nation. » Son appel au calme demande en même temps au gouvernement français d’assurer la protection des musulmans de France : «... nous remercions les autorités françaises de veiller au calme et à la sécurité de tous. » Il tente de suite de séparer l’islamisme de l’islam : « L’islam condamne la violence aveugle d’où qu’elle vienne et condamne le terrorisme qu’il ne considère jamais comme une arme légitime. » Et il poursuit : « La communauté musulmane souhaite qu’aucun amalgame ne soit fait entre l’islam et l’intégrisme ou le terrorisme ». Cela veut-il dire qu’il remet en cause les sourates du Coran, qui, prises à la lettre et dans leur sens premier, appellent au meurtre et au carnage ? Il n’en souffle pas mot, et c’est bien là que le bât blesse. Sous prétexte de tolérance, les fondements mêmes du problème sont escamotés, à la fois par nos intellectuels et par les musulmans modérés. Pourtant leur inquiétude est bien réelle, je cite toujours le même communiqué de Dalil Boubakeur : « Il serait dommageable que, lors des prières du vendredi, des appels au Djihad, (guerre sainte), se fassent entendre. Nous refuserons toujours de suivre les sirènes intégristes qui attendent ces périodes de trouble pour recruter dans nos mosquées ». Ne serait-il pas plus simple d’abolir dans le Coran les sourates incriminées ?Allant dans ce sens, une première réaction sans ambiguïté est venue d’une Mosquée du Caire, au bout de deux mois, et, depuis, plus rien. Plus d’un an après la situation est en train de se clarifier un peu, mais il y a encore beaucoup à faire. Il faut bien comprendre qu’il est douloureux pour un musulman de critiquer ou de condamner un de ses coreligionnaires, face à un monde matérialiste d’incroyants de traîtres, ou d’idolâtres. Il ne peut le faire qu’avec une extrême réticence, et s’il se sent menacé. De plus, certains de nos intellectuels bêlants, au nom d’un principe de tolérance, se sont faits les défenseurs d’un Coran soit disant modéré dans ses textes, qu’ou bien ils ignoraient, ou bien, dont ils ont fait des citations tronquées. Les musulmans modérés ont renchéri dans cette voie, et la tonalité de leur émission religieuse du dimanche matin s’est considérablement infléchie pour s’engouffrer dans cette image d’un islam modéré, qui s’occupe des arts, des sciences, de la pauvreté, des enfants, des femmes et des vieillards. C’est bien, c’est très bien, mais cela leur permet d’éviter de poser la question qui gêne et qu’à dessein je répète : que faites vous des versets du Coran très violents sur lesquels s’appuient les islamistes que vous acceptez de condamner, et que faites vous de la partie « doctrinaire » et archaïque de votre religion, qui peut aboutir à un nouveau totalitarisme ?
Enfin, c’est à nous de nous poser la question de notre société, de notre république laïque dans ses principes fondateurs, et de ce que nous sommes prêts à engager pour la défense de nos propres valeurs. Les affaires du voile islamique et de l’éducation nationale ont révélé notre faiblesse et notre laxisme. Tout signe distinctif religieux doit être proscrit dans l’enceinte de nos établissements publics. Nous n’avons pas été capables de le faire respecter. C’était donc un message clair envoyé aux extrémistes religieux : la république peut être vérolée de l’intérieur.
Si certains veulent montrer les signes de leur appartenance religieuse, les écoles confessionnelles ont un statut reconnu dans notre république. Ils peuvent en créer à leur convenance dans le cadre légal de notre pays.
J’ai le souvenir, c’était dans une république qui portait un autre chiffre, c’était une autre époque, d’un gamin de douze ans, qui venait de perdre sa mère. En cours de latin, qu’il fallait prononcer « à la française » et pas comme à l’église, le professeur remarque sous la chemise de l’élève une petite croix remise par la mourante à l’enfant. Il s’approche, l’arrache violemment, la confisque et punit l’enfant d’un week-end de colle. Averti par le proviseur de la situation de l’enfant, le professeur le fait venir en particulier, lui rend le souvenir, et fait comprendre à l’élève pourquoi il lui maintient la punition, et ce que cela veut dire par rapport aux lois de la république.
Dura lex, sed lex !
La religion musulmane, dans ses écrits fondateurs eux-mêmes, a toujours cherché à s’incarner dans la réalité, et à créer une nouvelle société, soumise aux lois de la « chariat », avec un état, où tout serait entièrement musulman, soumis aux préceptes du Coran et à Dieu.
Mais l’Islam, et c’est la tendance des deux derniers monothéismes, alors que le premier n’a jamais fait montre de prosélytisme, bien au contraire, l’Islam veut aussi conquérir le monde. À travers le Coran de Muhammad, les Arabes ont été choisis pour cette grande tâche et cette mission eschatologique d’établir sur terre une humanité toute entière soumise au Dieu puissant, clément et miséricordieux, (pour les musulmans !).
Visiblement aucun musulman, terroriste ou modéré, n’y a renoncé. Sinon leur conception religieuse s’en trouverait amoindrie et perdrait sens. C’est ce que les intégristes rappellent aux plus conciliants des pratiquants de l’Islam en les accusant de trahir le Prophète et en les menaçant eux aussi d’extermination.
Il ne faut pas nous cacher les yeux, ni nous boucher les oreilles, nous sommes en présence d’une nouvelle menace totalitaire. En moins d’un siècle, nous avons connu la barbarie communiste, la barbarie nazie, et maintenant la barbarie islamiste frappe à nos portes.
Chaque musulman défend avec véhémence la vérité absolue du Coran, plus il la crie, plus il s’en exalte, plus la vérité devient vraie ! C’est aussi une litanie qui court tout au long des versets et des sourates. L e rythme emphatique contribue à cet effet.
Le caractère spontané du jaillissement des mots au début de la Révélation donne une impression de vécu, de ressenti, qui embrase l’individu de l’intérieur. Je l’ai déjà dit, le psychotique en proie à des hallucinations n’a pas le moindre doute sur la réalité et la véracité de ce qu’il subit. Si en plus cela vient de Dieu, Dieu pourrait-il mentir ? C’est Lui le responsable de la Révélation. Impossible donc de dialoguer à ce niveau. Le Coran est donc vrai par définition en ce sens qu’il ramène aussi au mythe d’un Temps Primordial de la création, et c’est en ce sens qu’il a une efficacité religieuse. Il abolit la temporalité, telle que la définissent nos scientifiques avec la flèche du temps, puisque le progrès coranique va consister à tenter de revenir à un Temps Inaugural. On se soumet ou on disparaît... Là est le germe du totalitarisme religieux coranique.
Second signe de totalitarisme, pour être la première des trois religions monothéistes, il faut éliminer les deux autres, et cela était en marche dès Muhammad, même si cela ne se traduisait au début que par des conflits locaux avec les tribus juives et chrétiennes.
Comme il n’y a pas de guerre sans maîtrise de la communication, le Prophète a réécrit l’histoire dans son Coran, en dénonçant les pratiques du peuple juif, pour en faire le peuple traître et pervers, à travers les textes bibliques juifs, dont il avait une connaissance très approximative, mais qu’il a réécrit, en inventant ce qui pouvait l’arranger, et en ignorant ce qui eût pu se révéler contraire à ses objectifs. Œuvre de propagande et de désinformation, qui, à l’époque, arrangeait bien aussi les intérêts de la chrétienté. Il est même allé jusqu’à réécrire les fondements de l’origine, dans un tout autre sens. Abraham est devenu le premier des musulmans, etc. etc. Ensuite Jésus est devenu un prophète, qui n’avait d’importance que d’annoncer la venue du dernier Prophète ! Pour faire bonne mesure, il n’est pas mort sur la croix, ce qui eût été indigne d’un homme de Dieu, qui ne pouvait pas ainsi être bafoué, et Dieu lui a substitué un second mauvais larron pour expirer à sa place sur l’engin de torture romain, et ainsi de suite.
Cette réécriture de l’histoire et des textes sacrés des autres ne manque pas de culot et s’apparente bien à ce qui se faisait sous Staline, ou sous Hitler, où toute l’histoire de l’humanité était réécrite pour montrer qu’elle allait bien vers la cité radieuse prévue par Lénine, ou vers la suprématie absolue de la race aryenne.
Ce qui mène directement au troisième signe de totalitarisme, la vision ultime de l’établissement sur la terre entière de la loi coranique, véritable âge d’or à venir, et auquel on peut, comme dans la barbarie totalitaire communiste ou nazie, tout sacrifier du présent, les opposants, mais aussi le bon peuple, qui n’en finit pas d’attendre.
Une ère nouvelle va venir, au fur et à mesure que va s’étendre sur terre la « oumma », qui est la communauté des vrais croyants de la seule véritable religion, qui suit le dernier des envoyés de Dieu vers l’humanité, Muhammad, le Prophète du Coran. Cette oumma a vocation à l’universalité, puisque quand il aura rempli sa mission, le dernier peuple élu, la nation arabe, n’aura laissé subsister sur terre que les soumis à Dieu, les musulmans. Le reste aura été converti ou passé au fil des explosifs. C’est pour cela que sont morts plus de trois mille êtres humains dans l’attentat des tours jumelles, au sud de Manhattan, attentat perpétré par de véritables croyants, soumis à Dieu, musulmans, au nom d’Allah, le Clément et le Miséricordieux !
Comment ne pas voir dans cette oumma, un nouvel avatar d’une société matriarcale dévorante et destructrice dans sa dynamique et son emprise fusionnelles. Oumma, qui a une autre étymologie, et veut dire assemblée, n’en a pas moins pour les oreilles arabes une assonance avec oum, la mère.
Le refus de l’altérité de la femme, la difficulté psychologique et sexuelle pour l’homme arabe et musulman à se confronter et à établir un partenariat avec l’autre sexe font resurgir du fond des temps de l’inconscient cette image archaïque d’une mère dévorante castratrice et primitive. L es petits anges islamistes qui vont se faire exploser, prennent bien tous le soin de se protéger le pénis de plusieurs couches de vêtements et de coton, au cas où... Folie meurtrière du refus de l’altérité.
Il existe une confirmation de la dynamique sexuelle inconsciente des candidats au martyre terroriste, qu’il est facile de retrouver dans la promesse qui leur est faite d’accéder directement au paradis, dont Muhammad a dit qu’il sera sans comparaison possible avec ce dont on peut jouir sur terre, et où, entre autres bienfaits, leur sont promises des femmes qui les feraient enfin accéder à un peu d’altérité !
Il leur faut mourir, se sacrifier, en tuant le plus d’humains possible, pour, à travers cette mort dédiée à la oumma, leur mère mortifère archaïque, devenir les hommes qu’ils n’ont pas pu être dans leur vie terrestre.
Dans quel engrenage terrible sommes-nous pris ?
J’ai choisi le titre de cet article en référence à celui de Freud, « L’avenir d’une illusion », qui concernait le phénomène religieux. Il est évident pour tous que la religion est encore très présente dans tous les événements, auxquels nous venons d’assister, et le sera encore pour tous ceux qui vont se bousculer dans les prochains mois, car la machine folle, la bête humaine, est lancée à pleine vapeur sur les rails.
Le terrorisme a encore beaucoup d’avenir devant lui, même s’il paraît pour l’instant, ces dernières semaines, se limiter au territoire d’Israël. J’ai écrit « avenir des terrorismes », au pluriel et je voudrais justifier cet emploi. Qui sont les terroristes ?
Pour ceux d’Al Qaïda, qui ont frappé sur le territoire des É tats-Unis d’Amérique, il s’est agi de jeunes gens, d’origine musulmane, formés dans notre société occidentale, avec un très haut niveau de connaissances et de compétences, et qui ont toujours parus parfaitement intégrés au monde technologique dans lequel nous vivons. D’où la stupéfaction de beaucoup de leurs anciens voisins, allemands par exemple : « des garçons si gentils ! ». Il ne nous est pas immédiatement concevable, qu’un être humain si proche de nous, qui est venu chercher et apprendre parmi nous le meilleur des connaissances de notre civilisation virtuelle, médiatique, technologique et globalisante, puisse se comporter comme un sauvage empreint du plus violent fanatisme religieux.
Même s’il ne s’est pas agi au départ, d’un intégriste religieux, ce jeune musulman est venu se former dans une société, qui, vue de son pays d’origine, a pour la jeunesse des allures de paradis sur terre, où tout semble facilement accessible dans une très grande permissivité. Après avoir été ainsi immergé plusieurs années dans notre société globalisante avec une culture de mondialisation, il ne peut ressentir, comme nos propres enfants, qu’un très grand vide sur le plan spirituel alors qu’il est de plus en plus coupé de ses propres racines. Il est arrivé au bout de ce qu’il était venu cherché et se trouve dans une impasse. Le retour à ses racines religieuses n’en sera que plus violent, car, d’un coup la notion de oumma idéale qui comporte aussi pour lui une vision d’avenir religieux avec un sens, vient faire contrepoids au monstre froid et vide de sens de la mondialisation, initiée et contrôlée par la machine économique américaine. Il retrouve à la fois ses racines, un sens à sa vie et une personnalité. Les fanatiques religieux, qui tirent les ficelles en coulisse, n’auront pas beaucoup à faire pour le convaincre qu’il est investi d’une mission divine. L’attrait mortifère du suicide vient résoudre les tiraillements internes et profonds auxquels il avait été soumis.
Cette facette pauvre et sans horizon de la culture et d’une civilisation de la mondialisation encore en devenir qui nous a saisis et façonnés à notre insu ces dernières décennies, semble devenue notre mode de vie consciente. Il ne faut pas nous étonner, et ce sera peut-être salutaire de voir resurgir partout des mini cultures particularistes, qui refont surface tels des surgeons de nos inconscients, brefs appels existentiels, aussitôt broyés ou intégrés dans la machine économique identitaire américano-occidentale. Nous savons bien que nos valeurs éthiques, telle la Défense des Droits de l’Homme, sont parties négligeables face aux exigences économiques. L’Otan n’a-t-il pas froidement, en toute connaissance de cause, laissé anéantir l’enclave musulmane de Srebrenica dans le conflit de l’ancienne Yougoslavie ? N’avons-nous pas volé au secours des Droits de l’Homme et du Koweït, contre l’Irak, parce que les intérêts pétroliers étaient menacés ? Les États-Unis ne viennent-ils pas d’arrêter la lutte contre les réseaux terroristes islamistes d’Abou Sayaf, aux Philippines, dès que leurs intérêts économiques n’étaient plus en cause, alors que des citoyens américains avaient été assassinés ?
Les actualités de chaque jour ne font qu’accroître une très longue liste, et nous ne pouvons plus rester dupes, les Droits de l’Homme ne sont plus qu’un prétexte que l’occident agite au gré de ses intérêts et de ses ambitions.
Dès lors, nous ne pourrons plus échapper à la question qui nous est posée au travers de tous ces faits : tout cela n’est-il pas aussi une forme de terrorisme ?
Bien qu’il ait existé souvent auparavant, la première appellation contrôlée et revendiquée comme telle du terrorisme vient de la Révolution Française et de la politique dite de la Terreur, que Robespierre et Saint-Just ont voulu imposer au peuple de France.
Et le Petit Robert en précise bien les termes :
« Emploi systématique de mesures d’exception, de la violence pour atteindre un but politique (prise, conservation et exercice du pouvoir); Ensemble des actes de violence (attentats individuels ou collectifs, destructions) qu’une organisation politique exécute pour impressionner la population et créer un climat d’insécurité. »
Nous sommes encore confrontés à cela en Corse et il me semble que la démocratie ne devrait pas s’accommoder de telles pratiques, ni négocier avec elles et encore moins pactiser.
Lorsque le président Georges W. Bush part en guerre mondiale contre le terrorisme en déclarant qu’il s’agit de la guerre du Bien contre le Mal, outre la référence biblique qu’il fait à la guerre de Gog et Magog, il ne fait que s’autointrôniser Grand Ayatollah du monde occidental. Il ne s’agit pas de prendre partie dans le faux débat pro ou antiaméricain, qui agite actuellement l’intelligentsia française, manière bien facile et peu convaincante d’éluder les problèmes qui se posent à nous.
Il est quand même possible de dire que la réponse que semble vouloir apporter le président Bush aux problèmes du terrorisme international, est la pire des réponses possibles, qui nous identifie à ceux que nous voulons combattre, en resituant le conflit au niveau d’une conception guerrière du monothéisme de Muhammad, et en plus, ce type manichéen de réponse met au grand jour les positions en miroir, quasi-terroristes conduites par cette partie réactionnaire de la démocratie américaine. Positions, qui se retrouvent aussi par exemple dans le refus américain de signer les accords de K yoto contre la pollution de la planète, car ils seraient trop coûteux pour les États-Unis, bloqueraient leur machine économique et ne leur rapporteraient rien au début, alors que les États-Unis d’Amérique sont les plus grands pollueurs sur terre.
Ce caractère borné d’un pragmatisme économique, sans valeur éthique ni spirituelle, fait l’exact contre poids au fanatisme religieux d’Oussama Ben Laden, et il sera difficile de venir à bout de l’un sans combattre aussi l’autre.
L’espoir peut venir un jour du réveil des musulmans modérés, d’une réaction de la grande démocratie américaine, et des rappels et propositions que nous saurons leur faire de notre place européenne.
Il est évident que les terrorismes, liés à la partie pulsionnelle meurtrière de l’homme, ont encore un très grand avenir devant eux, que ce soit terrorisme d’un individu, terrorisme d’un groupement nationaliste, terrorisme d’une fraction extrémiste qui se réclame d’une grande religion monothéiste, ou terrorisme de la plus grande des nations occidentales, dont il faut rappeler qu’elle est la seule à ce jour à avoir employé l’arme nucléaire contre des êtres humains, sans la moindre once d’hésitation, ni de culpabilité. N’y a-t-il pas là l’esquisse d’un crime contre l’humanité ?
Tout cela reste inscrit dans la mémoire collective, et une pulsion terroriste est tapie au fond de chacun de nous, dans cette zone archaïque du tuer-être tué, là où il est difficile de faire advenir le principe d’altérité.
Qu’avons-nous à proposer pour faire face ?
À l’évidence, rien ou peu de chose, si ce n’est une nouvelle utopie. Avons-nous encore besoin d’utopie, alors que l’humanité a payé en millions de victimes les grands mouvements utopistes du passé, religieux, politiques ?
Il faudrait une utopie, qui garde sa place d’utopie, sans jamais accéder au pouvoir !
Je repense à la psychanalyse. Plus précisément, je repense à la psychanalyse des psychotiques. Je ne sais s’il faut dire psychanalyse de psychotiques, ou bien psychothérapie d’inspiration psychanalytique, pour ne pas choquer les puristes de la doctrine psychanalytique, qui, il y a plus d’une dizaine d’années me faisaient savoir qu’il était impossible de choisir un cas de patient psycho-tique pour faire valider un trajet de psychanalyste, car, « avec un psychotique, il ne peut en aucun cas s’agir de cure psychanalytique ». Certains d’entre eux ont opéré depuis une conversion à en juger par quelques écrits qu’ils ont produits sur le sujet ! Ce qui n’est après tout que la répétition de ce qui s’était déjà passé pour la psychanalyse d’enfants quelques dizaines d’années auparavant.
Je dirai quand même psychanalyse de psychotiques, psychanalyse du bord des gouffres. Une relation, d’où il faut exclure, tant que faire se peut, toute référence normative, une relation qui ne peut que s’enclencher sur un transfert fusionnel et qui devra déboucher sur une altérité à naître, à advenir, totalement et radicalement inaccessible, ligne d’horizon sans cesse en fuite, alors qu’elle reste à portée de vue, altérité, dont les effets de présence et d’absence vont progressivement structurer le psychisme.
C’est à cette altérité, qu’il faut d’abord donner un visage, puis, de multiples visages...
Je repense à Emmanuel Levinas, que j’évoquais déjà à propos « d’il y a », expérience douloureuse, intolérable, du ressenti de l’être. Philosophe d’origine juive, formé à la phénoménologie, il passera sa vie à élaborer un humanisme, qui renonce à la « philosophie de l’être » de son maître, Heidegger, encarté au parti nazi, pour chercher une transcendance dans le visage d’autrui, de l’autre, pas de l’Autre !
Cette pensée ardue, rigoureuse, éloignée de tout sentimentalisme, est, je crois, le dernier avatar de la notion de transcendance. Elle n’est donc pas sans rapport avec la notion de monothéisme. Mais elle en change toute la perspective. La transcendance ne se conçoit plus sur un axe vertical du Dieu inaccessible vers l’humanité et retour, mais sur un axe horizontal, de l’autre, inconnaissable, vers moi et sans aucun esprit de réciprocité. Il s’agit de faire d’autrui un absolu.
C’est une utopie totale, radicale, comme le monothéisme, comme la transcendance, comme les Droits de l’Homme, comme la démocratie.
C’est la mise en utopie du principe d’altérité.
Contrairement à Daniel Sibony, qui me paraît juger assez sommairement Levinas, je pense qu’il s’agit d’une œuvre fondatrice, et que nous avons encore besoin de telles utopies, à condition qu’elles restent dans leur rôle d’utopies, créatrices de sens, de mythes, adaptées à notre époque, pour mobiliser et mettre en mouvement notre pensée, à condition de ne pas en faire de banales recettes de vie, mode d’emploi.
La transcendance ne peut ni se vivre, ni s’incarner.
Pas plus que les navigateurs d’autrefois ne pouvaient voyager les mers sans cartes et sans phares, nos véhicules modernes ne peuvent se diriger sans radars et autres balises satellites, pas plus nos sociétés modernes ne pourront se passer de notions transcendantales et utopiques.
L’œuvre d’Emmanuel Levinas m’apparaît être un de ces fanaux modernes.
Par l’appel que fait à ma conscience le visage de l’autre, je me sens, sans limite, ni restriction, responsable de lui, au sens où, d’abord, je réponds de sa vie.
C’est l’expérience première et le sens ultime de la vie, et c’est ce qui répond à « l’être voué à la mort » si profondément pessimiste de Heidegger.
Levinas propose une lecture renouvelée de la Bible, du monothéisme et de la transcendance. Trois exemples succincts, de mémoire :
Le texte de la Loi, les Dix Commandements, est gravé sur deux tables de pierre, cinq commandements face à cinq, comme les dix doigts des deux mains. Face au premier commandement :
« Je suis l’Éternel, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, d’une maison d’esclavage... » se trouve le sixième commandement, « Tu ne tueras point. »
(Exode XX – versets 2 et 13)
Ce face à face définit le principe d’altérité, d’un côté Dieu inaccessible, inconnaissable, de l’autre la vie de tout humain, qui doit être respectée, comme un absolu.
Ce qui sera encore plus net avec un autre verset de la Torah juive, l’ancien testament pour les chrétiens, en Lévitique XIX-18 :
« Tu aimeras ton prochain, comme toi-même. Je suis ton Dieu. »
C’est cet enseignement de l’ancienne Loi qui sera développé par Jésus le Nazaréen, qui ne faisait que reprendre ce qui avait été développé juste avant lui, par son prédécesseur, Hillel, grand maître du Talmud, (-70 à plus 10 de notre ère), à qui l’on demandait quel était le commandement le plus important de toute la Torah, et qui l’énonçait ainsi :
« Ne fais pas à ton prochain ce que tu détesterais qu’il te fît. C’est ici la loi tout entière; le reste est commentaire » (Talmud de Babylone, Shabbat).
À notre époque, Levinas va en faire une lecture à la fois herméneutique et en retour à la littéralité du texte :
« Tu aimeras ton prochain : c’est toi-même. Je suis ton Dieu. »
Et, ensuite, judicieusement, pour nous permettre de mieux comprendre toute la force du texte, il en inverse les propositions, et, donc, le principe de causalité :
« C’est parce que tu aimeras ton prochain, que tu seras toi-même.
Je suis ton Dieu. »
Sous une forme d’impératif transcendantal cela devient :
« Ce n’est qu’en aimant ton prochain, que tu pourras parvenir à être toimême.
Je suis ton Dieu. »
Enfin, il nous donne à comprendre que la phrase finale : « Je suis ton Dieu. » ne peut exister que lorsque est respecté et réalisé le commandement qui précède. Dieu n’a pas d’existence, si l’amour entre humain n’est pas réalisé.
Le meurtre entre humains tue Dieu.
Une fois encore, la transcendance passe par la reconnaissance du visage de l’autre.
Et effectivement, pour Emmanuel Levinas, la description du visage de l’autre, dans sa fragilité, son extrême vulnérabilité prend le caractère d’une exigence absolue de responsabilité pour l’autre, comme un processus infini, littéralement sans limite, absolu, où résonne le sixième commandement : « Tu ne tueras pas !»
En plus, il donne à cet appel du visage de l’autre une exigence de non réciprocité.
Ce qu’il appelle l’asymétrie éthique, ou la dissymétrie de la relation interpersonnelle, qu’il énonce ainsi : « Toujours autrui passe avant moi. »
Ce n’est pas parce que nous pourrions en attendre quelque chose en retour que nous devons nous sentir appelés par le visage de l’autre.
C’est l’amour absolu, gratuit, sans retour, ni concession.
Il parle même de la responsabilité du déporté juif pour son tortionnaire nazi !
Il explique comment toute l’organisation des camps de concentration permettait aux Waffen S.S. de ne jamais croiser le regard, ni de voir le visage de ceux qu’ils torturaient, avant de les détruire.
Des descriptions similaires se retrouvent chez Primo Levi.
Reprenant cette lecture herméneutique du texte, Levinas nous fait ainsi comprendre que pour l’humain, il n’est pas d’autre liberté, même si elle se révèle parfois difficile, que d’obéir à l’exigence éthique inter humaine, pour pouvoir nous acc