2002
TOPIQUE
L’avenir des terrorismes
Jean Sandretto
6 rue Bosio 75016 Paris
Nous sommes tous concernés, tant par l’évolution mondiale du terrorisme,
que par la théorie des psychoses. Dans tous ces questionnements qui émergent, est-il possible
de discerner les forces réflexives au travers desquelles se jouent le présent et notre avenir ?
Héritiers d’une société hautement technologique et médiatique, en même temps que des
religions monothéistes, quelles sont nos valeurs pour définir une civilisation dite « post-moderne » ?
Le principe d’altérité, nouvelle approche de la transcendance, permet-il d’élaborer une
autre voie sur le cheminement de nos questions ?Mots-clés :
Le Coran, Terrorismes, Islam, Théorie des psychoses, Monothéismes, Totalitarisme, Principe d’altérité, Transcendance.
As the emergence of terrorism on the world stage, the theory of psychosis
should be a genuine concern for us all. By investigating these issues, are we in a position
to identify the thought process which serves as a basis for the present and our future?
As products of a society based on intensive technology and media, as well as monotheistic
religions, which are the fundamentals that best serve as the foundation of the so-called
« post-modern » civilization ?
Is it possible that the principle of Other, which provides a new approach to transcendence, can provide alternative ways to adress the question we have ?Keywords :
The Koran, Terrorism, Islam, Theory of psychosis, Monotheism, Totalitarianism, Principle of Otherness, Transcendence.
« En quelque lieu que vous soyez, la mort vous atteindra;
elle vous atteindrait dans des tours élevées. »
Le Coran (sourate IV, verset 80)
L’idée de cet article a surgi de conversations avec Jean-Paul Valabrega,
après le choc qu’ont provoqué les attentats islamistes sur le sol des États-Unis
d’Amérique, le 11 septembre 2001.
Nous échangions nos propres réactions, l’intuition d’entrer avec le début de
ce millénaire, par ces actes de barbarie explosant en direct aux yeux de la
planète médiatique, dans une dangereuse phase de l’histoire de l’humanité.
Nous avons aussi évoqué la manière dont avaient réagi certains de nos analysants.
Je lui ai fait part de mon étonnement à constater que les enfants, que j’avais
en charge, de la maternelle au collège, ne s’étaient pas laissés prendre au piège
des images et de ce qu’ils auraient pu considérer comme du virtuel, alors que
tant d’adultes étaient restés stupéfaits.
Je ne crois pas que la psychanalyse ait une réflexion spécifique à apporter
pour la compréhension de ces phénomènes, mais elle n’a pas non plus à
s’interdire la recherche d’un regard sur le monde. Bien sûr reviennent de suite
en tête les pensées profondément pessimistes de Freud dans Malaise dans la
civilisation.
S’agit-il, ainsi qu’a pu l’écrire Samuel P. Hutington, du choc des cultures
et des civilisations ?
Le phénomène religieux en apparence se situe au premier plan et ne peut
pas être éludé. Depuis le début des années 1970, nous avons assisté à une
montée des intégrismes, et en particulier de l’islamisme. Nous ne sommes pas
en France les mieux placés pour avoir une vue sereine de ces problèmes. La
guerre coloniale en Algérie n’en finit pas d’étaler ses séquelles, plus de quarante
ans après les mentalités en sont encore marquées. Et l’actualité vient raviver
chez nous ces blessures. Nous avons vu ces derniers mois, le conflit israélo-palestinien produire des ondes de choc du Moyen-Orient jusque ici.
Une fréquentation continue du Moyen-Orient, sur plus de trente cinq ans
m’a permis d’être au contact de certaines de ces problématiques. Sans nier
l’existence de radicaux, d’extrémistes et d’intégristes, j’avais plutôt l’image
d’un Islam généreux et tolérant, au travers d’amitiés solides nouées là-bas.
Pour me faire une idée plus précise j’ai eu envie de faire une lecture plus
approfondie et systématique du Coran. Je n’en connaissais que certains extraits,
toujours d’ailleurs les mêmes citations qui revenaient dans la presse, et tous nos
médias, culture minimale d’un héritier de notre civilisation judéo-chrétienne.
Il n’est pas facile de lire le Coran.
Celui-ci a été recueilli et écrit une soixantaine d’années après la mort de
Muhammad et dans un ordre chronologique inversé, les premières sourates,
les plus longues, étant les dernières révélées au prophète, alors que les dernières,
très courtes sont celles du début de son chemin prophétique.
Très vite, j’ai compris que l’essentiel du message est transmis par la langue
elle-même, par ses assonances, ses sonorités, et que cela est malheureusement
totalement intraduisible. Le texte est un véritable langage poétique, et une
traduction ne peut en restituer au mieux que le rythme. D’ailleurs le nom
« Coran » peut se traduire par « récitation », c’est pourquoi il s’enseigne dans
toutes les écoles coraniques en arabe, même quand ce n’est pas la langue du
pays. Ainsi une partie profondément affective et émotionnelle est d’emblée
transmise. Le reste de la compréhension du message vient éventuellement après,
ou pas. Le christianisme a connu cela avec les messes en latin.
Au début de la révélation, l’archange Gabriel, Djibril, s’adresse à Muhammad en lui disant : « Récite ! »
Quand il réunira, parmi ses proches et ses amis, les premiers disciples, le
prophète leur enseignera la récitation de ses révélations.
L’autre difficulté importante est que le Coran, s’il est un livre sacré, venu
entièrement de Dieu, n’en suit pas moins les péripéties quotidiennes et strictement matérialistes dans lesquelles est né, s’est battu pour survivre, puis est devenu
conquérant l’Islam. Les références à cette trivialité des choses sont très souvent
implicites, qu’il s’agisse des démêlés avec une tribu voisine, ou d’une des femmes du prophète, qui serait soupçonnée d’adultère par certains de ses compagnons.
J’ai donc fait une lecture complète du Coran, de la sourate 1 à la sourate 114.
Ensuite, j’ai repris une lecture d’apparence aléatoire, en fonction des thèmes
recherchés ou de l’inspiration de l’instant.
Il n’est pas facile de lire le Coran.
Puis, l’écoute professionnelle aidant, je me suis retrouvé fasciné par certains
versets, alors que d’autres me révulsaient d’emblée. J’y ai reconnu ce qui se
passe pour moi à l’écoute de certains patients psychotiques et délirants, dans
leurs moments féconds, l’étrange ouverture sur un monde nouveau, poétique
et inattendu, où l’esprit se suspend dans l’attente étonnée et ravie de ce qui
peut advenir, avec des mouvements de rejet profond, lorsque le contre-transfert
réagit immédiatement au transfert.
Pour exemple, voici la sourate 101, dans sa première partie :
« Le coup. Qu’est-ce que le coup ?
Qui te fera entendre ce que c’est que le coup ?
Le jour où les hommes seront dispersés comme des papillons,
Où les montagnes voleront comme des flocons de laine teinte,»
Voilà qui sonne agréablement aux oreilles, une manière très poétique de
faire entendre, comme c’est souvent le cas dans la psychose débutante, la
brutalité, le choc du changement d’état, « le coup », puis cette sensation instantanée que tous les repères habituels basculent, et que l’improbable,
l’invraisemblable deviennent possibles : les hommes papillons et les montagnes,
qui volent.
La seconde partie de la sourate 101 me gêne beaucoup plus, le côté moralisateur provoque en moi une réaction de rejet, le texte de la sourate prenant du
coup, pourquoi ne pas le dire, un développement beaucoup plus lourd, et cela
n’est pas sans m’évoquer les rationalisations forcées par lesquelles le psycho-tique tente de ressaisir ce qui lui échappe :
« Celui dont les œuvres seront de poids dans la balance aura une vie pleine
de plaisirs.
Celui dont les œuvres seront légères dans la balance aura pour demeure le
fossé. »
La fin de la sourate 101 récupère à nouveau l’élan poétique :
« Qui te dira ce qu’est ce fossé ?
C’est le feu ardent. »
Voici encore la sourate 100, dont il n’est plus besoin de détailler autant
l’analyse, avec l’image à la fois légère et violente du début, comme une force,
qui va :
« Par les coursiers qui courent à perte d’haleine,
Par les coursiers qui, frappant la terre du pied, font jaillir des étincelles,
Par ceux qui attaquent les ennemis au matin,
Qui font voler la poussière sous leurs pas,
Qui se frayent le chemin à travers les cohortes ennemies;»
Que clôt une insupportable lourdeur, dans l’immobilisme de la mort, des
cadavres et des cercueils, loin de l’œil dans la tombe de Caïn, avec ce grand
jour, qui éventre les cœurs :
« En vérité, l’homme est ingrat envers son Seigneur.
Lui-même en est témoin.
La soif des biens de ce monde le dévore.
Ignore-t-il que lorsque les corps renfermés dans les sépulcres seront
renversés,
Lorsque les secrets du cœur paraîtront au grand jour,
Que Dieu sera instruit alors de leurs actions ?»
Ensuite, le premier choc passé, sur quoi va se structurer le jaillissement
psychotique ? C’est toujours sur la haine, et le plus souvent sur la haine des
parents, sur la haine de ceux qui l’ont précédé, ou mis au monde. Très vite, pour
Muhammad, va apparaître la haine violente pour les deux monothéismes
modernes qui l’ont précédé, et dont il s’est inspiré. Il va s’en prendre violemment
au judaïsme et au christianisme, religions issues toutes deux du Livre révélé,
la Bible, le Pentateuque et les Évangiles. Juifs qu’il va nommer infidèles, car,
peuple à la nuque raide, ainsi qu’ils le disent d’eux-mêmes dans la B ible,
souvent révoltés contre Dieu, ils ont beaucoup de mal à obéir, à se soumettre,
dirait Muhammad, pour établir un monothéisme exclusif. Chrétiens, que le
prophète va traiter d’idolâtres, en les accusant d’être polythéistes par leur reconnaissance d’un dieu triple, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Ce nouvel extrait, venu de la sourate 98, l’illustre parfaitement :
« Les infidèles, parmi ceux qui ont reçu les Écritures, et les idolâtres,
resteront éternellement dans le feu de la géhenne. Ils sont les plus pervers de
tous les êtres créés. »
Comment rendre enfin cette origine généalogique supportable ? E n
réécrivant l’histoire à travers un roman familial qui tentera de s’accaparer le
mythe de l’origine, pour en combler à jamais la béance, en même temps qu’il
tente de déloger de leur place les géniteurs réels.
Il suffit de faire d’Abraham, le père mythique commun à nos trois monothéismes, d’en faire le premier des musulmans, d’en faire l’initiateur du
pèlerinage de la Mecque, avec « la maison sainte », qui correspond à la Pierre
noire de la Ka’ba, d’abord lieu de culte originel et de pèlerinage annuel des tribus
arabes idolâtres, préislamiques.
Par l’intermédiaire de l’archange Djibril, Dieu va le révéler à Muhammad :
« Souviens-toi que nous avons assigné à Abraham l’emplacement de la
maison sainte, en lui disant : Ne nous associe aucun autre dieu dans ton adoration; conserve cette maison pure pour ceux qui viendront y faire des tours de
dévotion, qui s’y acquitteront des œuvres de piété debout, agenouillés ou
prosternés.
Annonce au peuple le pèlerinage de la maison sainte, qu’ils y arrivent à pied
ou montés sur des chameaux prompts à la course, venant des contrées
éloignées. »
(Sourate XXII – versets 27 et 28)
Tous les prophètes d’Israël vont être réintégrés au sein de l’Islam. Ils sont
eux de vrais croyants, soumis à Dieu, muslimine, musulmans. Tandis que le
peuple juif, lui, aura du mal à se ployer à la nouvelle religion monothéiste, il
se rebellera, l’épisode du Veau d’Or, juste après la révélation du Sinaï à Moïse,
en est une illustration bien connue. Pour Muhammad, le peuple juif sera donc
classé au sein des nations idolâtres, qu’il convient de détruire et d’éliminer de
la surface de la terre :
« S’ils t’accusent d’imposture, ô Muhammad ! songe donc qu’avant eux les
peuples de Noé, de ’Ad, de Thamoud, d’Abraham, de Loth, les Madianites, en
accusaient leurs prophètes.
Moïse aussi a été traité de menteur.
J’ai accordé un long délai aux incrédules, puis, je les ai visités de mon
châtiment. Qu’il a été terrible !»
« Combien de villes criminelles avons-nous renversées ! À l’heure qu’il est,
elles sont désertes et rasées; le puits comblé et le château fortifié n’existent
plus. »
(Sourate XXII – versets 43 et 44)
« Ceux qui s’efforcent de prévaloir contre les signes de notre puissance
habiteront l’enfer. »
(Sourate XXII – verset 50)
Jésus n’échappera pas au même traitement, et il devient un des grands
prophètes de la seule religion véritable, l’Islam !:
« Parle dans le Coran de Marie, comme elle se retira de sa famille et alla
du côté de l’est du temple.
Elle se couvrit d’un voile qui la déroba à leurs regards.
Nous envoyâmes vers elle notre esprit. Il prit devant elle la forme d’un
homme, d’une figure parfaite.
Elle lui dit : « Je cherche auprès du Miséricordieux un refuge pour toi.
Si tu le crains... »
Il lui répondit : « je suis l’envoyé de ton Seigneur, chargé de te donner un
fils saint. »
« Comment, répondit-elle, aurai-je un fils ?
Nul homme ne s‘est approché de moi, et je ne suis point une dissolue. »
Il lui répondit : « Il en sera ainsi : ton Seigneur a dit : Ceci est facile pour
moi. Il sera notre signe devant les hommes, et la preuve de notre miséricorde.
L’arrêt est fixé. »
Elle devint grosse de l’enfant, et se retira dans un endroit éloigné. »
(Sourate XIX – versets 16 à 22)
« Ce fût Jésus fils de Marie, pour parler la parole de la vérité, celui qui est
le sujet de doutes d’un grand nombre.
Dieu ne peut pas avoir d’enfants. Loin de sa gloire ce blasphème ! Quand
il décide d’une chose, il dit : Sois, et elle est. »
(Sourate XIX – versets 35 et 36)
En reprenant une lecture inversée du Coran, des dernières sourates vers les
premières, c’est-à-dire du début de la révélation jusqu’à la fin de la vie de
Muhammad, le rythme des versets va se faire plus ample, plus développé et le
côté haché et visionnaire va s’estomper progressivement. Sur le fond du texte,
sur son contenu même, les thèmes vont s’orienter de plus en plus nettement et
quasi exclusivement vers des règles morales, puis des prescriptions législatives
pour organiser un véritable ordre social, englobant tous les aspects de la vie
communautaire. L’aspect mystique, poétique et visionnaire reviendra de temps
en temps, tout au long des versets, sous formes de brèves résurgences, comme
le discours du psychotique, même stabilisé depuis longtemps, n’arrête jamais
de resurgir par brèves impulsions à travers les thèmes de la phase féconde et
hallucinatoire des débuts de la maladie.
Un des modes les plus habituels de la stabilisation du patient psychotique
se traduit par l’établissement d’une obsessionalisation qui va encadrer, structurer les thèmes délirants, jusqu’à rigidifier le quotidien et toute l’existence du
patient, si le thérapeute ne prend pas le soin de maintenir un peu de souplesse
et de liberté aléatoire au sein même des processus psychiques de l’organisation
transféro-contre-transférentielle.
Le Coran n’est pas construit comme une histoire, ni comme un discours.
Mais, pour le bonheur d’un psychanalyste, il semble obéir à la règle fondamentale des libres associations d’idées et d’images. Au cœur même de ce qui
apparaît comme le développement structuré d’une organisation sociale, par
exemple loi du mariage, sur l’usure, ou autre, survient le bref rappel d’un verset
enflammé des débuts de la révélation du prophète, puis, ou bien, des versets
qui vont marteler avec une très lourde insistance, aux limites de ce que peut
supporter l’obsessionnalité, deux thèmes majeurs, qu’il me semble avoir repérés,
car je les ai recherchés, mais il peut y en avoir d’autres.
En premier, j’ai relevé l’opposition entre la vie sur terre, riche et débauchée
ou intègre et soumise à Dieu, et la vie après la mort, enfer ou paradis.
En second, j’ai remarqué la lourde insistance avec laquelle revenaient les
versets qui appellent à l’impérieuse obligation de la guerre sainte, contre tout
ce qui pourrait menacer ou entraver le développement de l’Islam, le fameux DJIHAD !
Très souvent ces deux thèmes sont intriqués, entrelacés dans le même verset,
quand ils ne se répondent pas à distance.
Il serait extrêmement fastidieux de reprendre près d’une cinquantaine de
citations, mais en voici quelques versets parmi ceux que j’ai trouvé les plus interpellants :
« Que ceux qui sacrifient la vie d’ici bas à la vie future combattent dans la
voie de Dieu; qu’ils succombent ou qu’ils soient vainqueurs, nous leur
donnerons une récompense généreuse. »
(Sourate IV- verset 76)
« Lorsque vous rencontrez des infidèles, et bien ! tuez-les au point d’en faire
un grand carnage, et serrez fort les entraves des captifs.
Ensuite, vous les mettrez en liberté, ou les rendrez moyennant une rançon,
lorsque la guerre aura cessé. Si Dieu voulait, il triompherait d’eux lui-même;
il les exterminerait; mais il vous fait combattre pour vous éprouver les uns par
les autres. Ceux qui auraient succombé dans le chemin de Dieu, Dieu ne fera
point périr leurs œuvres. »
(Sourate XLVII- versets 4 et 5).
« Combattez-les jusqu’à ce que vous n’ayez point à craindre la tentation,
et que tout culte soit celui du Dieu unique. S’ils mettent un terme à leurs actions,
alors plus d’hostilités, si ce n’est contre les méchants. »
(Sourate II- verset 189)
« Tuez-les partout où vous les trouverez, et chassez-les d’où ils vous auront
chassés. La tentation de l’idolâtrie est pire que le carnage à la guerre. Ne leur
livrez point de combat auprès de l’oratoire sacré, à moins qu’ils ne vous y
attaquent. S’ils le font, tuez-les. Telle est la récompense des infidèles. »
(Sourate II- verset 187)
« Ô croyants ! qu’avez-vous donc, lorsqu’au moment où l’on vous a dit :
« Allez combattre dans le sentier de Dieu !», vous vous êtes montrés lourds et
attachés à la terre ? Vous avez préféré la vie de ce monde à la vie future; les
jouissances d’ici-bas sont bien peu de chose, comparées à la vie future. »
(Sourate IX- verset 38)
« Il en est parmi eux qui disent : « Exempte-nous de la guerre; ne nous
expose pas à la tentation. » N’y sont-ils pas déjà tombés ? Mais la géhenne
environnera les infidèles.
Si tu obtiens un succès, ce succès les met mal à l’aise; si un revers t’atteint,
ils disent : « Nous avons pris nos mesures d’avance. » Puis ils tournent le dos,
et se réjouissent.
Dis-leur : « Il ne nous arrivera que ce que Dieu nous a destiné; il est notre
maître, et c’est en Dieu que les croyants mettent leur confiance. »
Dis-leur : « Qu’attendez-vous ? Que sur deux belles destinées, il leur en
arrive une : la victoire ou le martyre,» Quant à nous, nous attendons que Dieu
vous inflige un châtiment par lui-même, ou par nos mains. Et bien ! Attendez;
nous attendrons aussi pour vous. »
(Sourate IX- verset 52).
Malgré tous les beaux discours de nos esprits tolérants occidentaux, il faut
être stupide pour ne pas entendre ce qui s’écrit dans ces versets, la nécessité
pour tout bon musulman d’entrer dans la voie du DJIHAD pour défendre sa
religion, la seule véritable, et la nécessité de tout faire pour en assurer la survie,
puis l’expansion. Il ne s’agit pas de figures de rhétorique comme le proclament
quelques-uns de nos intellectuels, ni d’une simple image symbolique pour
évoquer « l’effort à faire sur soi-même » afin d’être « muslim », soumis à Dieu,
ainsi que le proclament certains milieux soufis, par ailleurs infiltrés facilement
pour devenir à leur tour vecteurs sains, comme on dit porteurs sains en infectiologie, de l’intégrisme.
IL S’AGIT BIEN DE TUER, DE MEURTRE, DE CARNAGE.
Ceci ne me semble pas étonnant, si comme je le crois, le prophète a reçu
ses révélations dans un état mental proche de celui d’un psychotique en phase
aiguë.
Dans mon esprit, il ne s’agit pas d’une insulte, et les trente deux années de
ma vie que j’ai consacrées à une pratique et une confrontation, hors des sentiers
battus, chaque jour, avec les phénomènes psychotiques, sont là pour en
témoigner.
Je vais donc répéter ce que j’ai dit sous d’autres variantes dans certains de
mes précédents articles. Le mode de fonctionnement psychotique est une phase
normale et inévitable de l’évolution de la psyché par laquelle nous sommes
tous passés. Nous refusons simplement d’en garder des traces trop vivaces à la
surface de notre conscience. La première formulation, qui est aussi la plus
archaïque à laquelle on puisse remonter avec des mots, de la problématique
persécutive existentielle et essentielle du psychotique peut se dire ainsi :
« ÊTRE TUÉ, OU TUER ! »
Ce qui est en question, à ce moment précis, est le principe même de l’altérité.
Dit autrement, dans la psychose, il n’y a pas de place pour deux. Soit l’autre
me tue, soit je tue l’autre, avec ce qui d’emblée pourrait se comprendre comme
une exception majeure, la relation fusionnelle mère-enfant, qui va se révéler bien
vite n’être qu’une autre variante de la relation meurtrière. En effet, dans la
fusion, aucune existence individualisée n’est possible, les deux personnalités
du couple mère-enfant se réduisent à une unité mythique, qui prend sa source
dans le nirvana, unité mythique qui n’est pas viable dans la réalité, car elle ne
cherche à reproduire au mieux que le peu d’existence de l’enfant dans le ventre
de la mère. Évidence que veut refuser la mère qui feint de ne pas comprendre
cette réalité simple : la relation utérine ne laisse aucune autonomie au fœtus !
Englués dans cette relation mythique, tous les psychotiques tentent de survivre
au travers de cette relation fusionnelle totalement inadaptée à la réalité du
monde et de l’être. C’est cette relation fusionnelle qu’ils vont imposer d’emblée
dans la relation thérapeutique, où ils transféreront la relation tuer-être tué, qui
pour devenir supportable devra s’aménager en relation fusionnelle. C’est le
point de passage obligé de toute thérapie de psychotique, la source, la faille où
le psychotique toujours amène le psychothérapeute, qui devra s’y soumettre pour
permettre l’accrochage de la relation thérapeutique. Au thérapeute d’être patient,
et le jeu de mot a son sens plein et fait effet de symbole curatif, à lui d’être patient
pour conduire à travers des milliers de tentatives, d’erreurs, de retours en arrière
plus ou moins violents, presque toujours au bord du gouffre et de la rupture, le
psychotique vers un peu plus d’altérité. C’est-à-dire vers un petit surcroît de
potentialité d’être.
Extraordinaire paradoxe, contre lequel se révolte le psychisme de tout être
humain, de ne pouvoir accéder à un peu d’être que sous la sensation menaçante
du risque d’être détruit par l’autre, risque qu’il faut assumer en avançant au bord
du gouffre, vers l’autre, pari fou, pari de plus en plus fou, l’autre qui va toujours
s’échapper, comme toujours nous lui échappons, l’autre que nous ne pourrons
jamais nous approprier, comme il ne pourra jamais se saisir de nous, altérité
radicale, faille qui jamais ne se peut combler, béance difficilement tolérable.
Comment comprendre et faire comprendre que c’est elle qui nous fait vivre, et
parfois par fulgurance, un peu être ?
Qui est l’autre ?
Je ne suis que d’accepter de ne pas savoir qui est l’autre, que de le laisser
vivre dans sa radicale extériorité à moi, sans jamais vouloir le saisir, ni trop le
définir, accepter de simplement le laisser advenir, vers moi, pour moi, dit la
langue hébraïque, qui dans sa grande sagesse n’utilise jamais le verbe être, sauf
pour son Dieu transcendantal, dont on ne peut rien dire.
Moi, pour lui. Lui pour moi. Moi, vers lui. Lui vers moi.
Avec, implicite, non dit, le verbe être.
Traduction : Je (suis) vers lui. Il (est) vers moi.
De ce verbe (être), ni lui, ni moi ne devons jamais nous saisir, sous peine
de retomber immédiatement sous le joug du tuer-être tué.
Je (suis) ne peux pas exister seul.
Essayez de supprimer toutes les informations venues de nos sens, dans l’isolement le plus complet possible. À un moment le psychisme va basculer, vaciller.
Pris d’un coup comme hors du temps, d’une sensation terrible, inacceptable,
intolérable, envahissante de ne se sentir exister qu’à travers la certitude du non
être. Envie de hurler, de se secouer, de se réveiller. Que ça s’arrête !
C’est cela le vécu primordial, révulsant, du psychotique. C’est à ce même
point qu’a pris naissance le psychisme de chacun de nous. C’est contre le retour
de cela, que se construisent notre psychisme, notre personnalité, nos multiples
représentations que nous avons de nous-mêmes, intimes, familiales, professionnelles, sociales. Ce sont autant de mensonges, de pauvres vêtements pour
nous protéger du retour vers le point où notre psychisme a pris naissance. Nous
devons, pour penser, nous protéger avec nos vieux oripeaux contre ce vide
originel effroyable.
Emmanuel Levinas parle de « Es gibt », en allemand, « Il y a » en français,
pour décrire l’expérience fondatrice de tout psychisme humain. C’est
exactement ce que j’ai retrouvé au cours de chaque expérience thérapeutique
avec un psychotique, dans la relation entre lui et moi, en lui, au cœur de moi,
en miroir, cette expérience de l’existence intimement liée au non être.
Établir un pont au-dessus du gouffre près duquel notre psyché ne peut pas
vivre, c’est accepter l’étrangeté radicale, jamais totalement réalisable, de la
relation à l’autre, c’est accepter de garder ouvert ce pont étroit au-dessus de
l’abîme, qui nous maintient vivants, recevoir de l’autre ce bien troublant présent
de l’altérité, jamais fixé, tourné vers l’advenir, toujours en potentialité d’être.
C’est recevoir et donner ce vide que nous partageons. C’est maintenir ouvert
un pont que jamais nous ne traverserons.
Inévitablement, ce vécu ne peut que nous renvoyer sur le questionnement
de nos origines, nos parents, grands-parents, ancêtres, gaulois, Neandertal,
australopithèques, Cro-Magnon, Lucy, les singes, l’évolution, la vie, Adam et
Ève, les mythes, tous les mythes, toutes les légendes, les religions, Dieu qui
existe, Dieu qui n’existe pas. Au bout du compte, rien ! Même pour la science,
il y a une limite, un mur au-delà duquel on ne peut pas savoir, rien, un mur, la
constante de Planck, on ne peut pas remonter à quelques milliardièmes de
milliardièmes de la première seconde après le Big-Bang. On ne peut pas savoir,
on ne peut rien en dire scientifiquement.
Nouvelle altérité, étrange, encore plus absolue, celle de nos origines,
nouvelle béance, nouvelle faille, celle de l’origine.
Pourtant, nous vivons, c’est donc que nous devons faire avec, ou faire
semblant, comme si rien de tout cela ne nous concernait. Mais elle est tenace
l’altérité, elle va revenir, un peu plus tard, sous une autre forme, beaucoup plus
acceptable pour le psychisme humain, qui va s’y engouffrer, s’y structurer, s’y
investir complètement, autour de la question que va poser chaque petite fille,
chaque petit garçon :
« Dis papa, dis maman, pourquoi les petits garçons et les petites filles n’ont-ils pas le même zizi, ou la même zouquette ?»
Non, la réponse n’est pas dans la bouteille de lait Lactel ! encore que, si une
réponse peut en remplacer une autre pour répondre à côté de la question, il est
bien des questions qui viennent à la place de celles que l’on ne peut plus se poser,
notamment sur l’altérité.
La reconnaissance du principe d’altérité est l’enjeu majeur de toute psycho-thérapie, comme de toute psychanalyse. E lle doit se faire dans le cadre
transféro-contre-transférentiel, c’est dire qu’elle concerne autant le patient que
le psychothérapeute, qui doit être patient !
La reconnaissance du principe d’altérité est aussi l’un des enjeux majeurs
de notre civilisation. J’y reviendrai en conclusion.
La place qu’un être humain, qu’une société, qu’un groupe, qu’une civilisation, qu’une religion accordent à l’altérité, c’est-à-dire à l’autre sexe, notre
altérité du quotidien, et le plus souvent la place accordée au sexe le plus menacé,
dévalorisé; pour faire court, dans la majorité des cas, disons la place accordée
à la femme, est fondamentalement révélatrice du positionnement par rapport à
l’altérité, je dirai donc révélatrice de son degré d’évolution.
Déjà avec tous les clichés que nous avons en tête, ici, en occident, Freud et
« la femme continent noir de la sexualité humaine », nous savons que la femme,
dans le monde arabo-musulman a une situation encore moins enviable.
J ’ai donc repris ma recherche de la place que le Coran de Muhammad
accordait aux femmes.
Comme je m’y attendais, j’ai trouvé ce que je cherchais :
« Les hommes sont supérieurs aux femmes à cause des qualités par
lesquelles Dieu a élevé ceux-là au-dessus de celles-ci, et parce que les
hommes emploient leurs biens pour doter les femmes. Les femmes
vertueuses sont obéissantes et soumises : elles conservent soigneusement
pendant l’absence de leurs maris ce que Dieu a ordonné de conserver
intact. (c’est-à-dire : leurs corps et les biens du mari). Vous réprimanderez celles dont vous aurez à craindre la désobéissance; vous les
reléguerez dans des lits à part, vous les battrez; mais, dès qu’elles vous
obéissent, ne leur cherchez point querelle. Dieu est élevé et grand. »
(Sourate IV- verset 38).
Il y a même une conception plus bucolique de la femme, pour ne pas dire
agricole !
« Vos femmes sont votre champ. Allez à votre champ comme vous
voudrez, mais faites auparavant quelque chose en faveur de vos âmes.
Craignez Dieu, et sachez qu’un jour vous serez en sa présence. Et toi,
ô Muhammad ! annonce aux croyants d’heureuses nouvelles. »
(Sourate II – verset 223).
Voici la version : on ne badine pas avec l’adultère :
« Si vos femmes commettent l’action infâme, appelez quatre témoins. Si
leurs témoignages se réunissent contre elles, enfermez les dans des maisons
jusqu’à ce que la mort les enlève ou que Dieu leur procure quelque moyen de
salut. »
(Sourate IV – verset 19).
En général, Dieu n’intervient pas et les femmes, enfermées vives, meurent.
Les prescriptions concernant la vie quotidienne sont beaucoup plus acceptables :
« Commande aux femmes qui croient de baisser leurs yeux et d’observer la
continence, de ne laisser voir de leurs ornements que ce qui est à l’extérieur,
de couvrir leurs seins d’un voile, de ne faire voir leurs ornements qu’à leurs
maris ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, à leurs fils ou aux fils de
leurs maris, à leurs frères ou aux fils de leurs frères, aux fils de leurs sœurs,
ou aux femmes de ceux-ci, ou à leurs esclaves ou aux domestiques mâles qui
n’ont pas besoin de femmes, ou aux enfants qui ne distinguent pas encore les
parties sexuelles d’une femme. Que les femmes n’agitent point les pieds de
manière à faire voir leurs ornements cachés. Tournez vos cœurs vers Dieu afin
que vous soyez heureux. »
(Sourate XXIV – verset 31).
Finalement, ça se passe assez bien en famille !
L’harmonie finit même presque par régner dans le couple, si l’épouse fait
quelques concessions :
«... Les femmes à l’égard de leurs maris, et ceux-ci à l’égard de leurs
femmes, doivent se conduire honnêtement. Les maris ont le pas sur leurs femmes.
Dieu est puissant et sage. »
(Sourate II – verset 228).
Enfin, pertinente vient la bonne question, celle qui demande de penser au
principe de l’altérité :
« C’est un des signes de sa puissance (la puissance de Dieu) que de vous
avoir créés de poussière. Puis vous devîntes hommes disséminés de tous côtés.
C’en est un aussi que de vous avoir donné des épouses créées de vous-mêmes, pour que vous habitiez avec elles. Il a établi entre vous l’amour et la
tendresse. Il y a dans ceci des signes pour ceux qui réfléchissent. »
(Sourate XXX – versets 19 et 20).
Encore faut-il y réfléchir !
Enfin viennent des versets qui montrent que Muhammad a vraiment fait
œuvre de civilisateur. L’aversion des Arabes pour la naissance d’une fille est
encore très marquée de nos jours. Je me souviens de mes premiers dialogues,
au Moyen-Orient, après les questions rituelles de bienvenue :
« Tu as des enfants ?»
« Oui, trois. »
« Rendons grâce à Dieu... des garçons ?»
« Non, trois filles. »
« ô, le pauvre !»
Les Arabes n’aimaient pas plus les filles à l’époque du Prophète :
« Si l’on annonce à quelqu’un d’entre eux la naissance d’une fille, son
visage s’obscurcit, et il devient comme suffoqué par la douleur. »
(Sourate XVI – verset 60).
La pratique courante était alors de se débarrasser du nourrisson fille en
l’enterrant vivante, comme on noie toujours dans nos campagnes les chatons
d’une portée trop nombreuse ou indésirable :
« Il se cache des siens à cause de la désastreuse nouvelle. Doit-il la garder
(sa fille) et en subir la honte, ou l’ensevelir dans la poussière ? Que leurs
jugements sont déraisonnables !»
(Sourate XVI – verset 61).
Le prophète va s’élever vigoureusement contre cette pratique odieuse et
l’interdire :
« Ils (les Arabes) attribuent des filles à Dieu. Gloire à lui ! et ils n’en désirent
pas pour eux-mêmes. »
(Sourate XVI – verset 59).
Il invoque le Dieu, souverain unique de l’univers, pour rendre enfin justice
à ces petites filles massacrées et pour que tous les musulmans arrêtent de se mal
conduire.
« Lorsque le soleil sera ployé
Que les étoiles tomberont
Que les montagnes seront mises en mouvement »
(Sourate LXXXI- versets 1 à 3).
Que les mers bouillonneront »
(Sourate LXXXI- verset 6).
« Lorsque l’on demandera à la fille enterrée vivante
Pour quel crime on l’a fait mourir
Lorsque la feuille du Livre sera déroulée »
(Sourate LXXXI- versets 8 à 10).
« Par l’aurore quand elle s’épanouit »
(Sourate LXXXI- verset 18).
« Le Coran est un avertissement pour l’univers
Pour ceux d’entre vous qui recherchent la voie droite
Mais vous ne pouvez vouloir que ce que veut Dieu, le souverain de l’univers. »
(Sourate LXXXI- versets 27 à 29).
Cette clémence envers les femmes ne peut pas uniquement s’expliquer parce
que le Prophète, aucun de ses fils n’ayant survécu aux maladies infantiles, n’a
eu que trois filles. Connaître cela eût été un argument fort pour moi à l’époque
de mes premiers voyages au Moyen-Orient !
Sur l’ensemble des versets consacrés à la femme, plus des trois quarts sont
positifs pour elle, et en particulier de très nombreuses prescriptions législatives
pour préserver ses droits de mère, d’épouse ou simplement de femme.
La sourate IV, intitulée « Les femmes », mériterait d’être lue dans l’intégralité de ses cent soixante quinze versets.
Dans le contexte de l’époque, Muhammad a fait œuvre véritablement révolutionnaire, prenant le contre-pied de ses compatriotes et de leurs mœurs, us et
coutumes, pour apporter un peu plus de considération à la femme.
Après ces versets d’espoir, je suis parti à la recherche de ce qui pourrait se
rapprocher d’un esprit d’ouverture dans l’organisation sociale, vers plus de
tolérance.
Au hasard de mes recherches, cela s’annonçait plutôt bien :
« Le prophète croit en ce que le Seigneur lui a envoyé. Les fidèles croient
en Dieu, à ses anges, à ses livres et à ses envoyés (il s’agit aussi bien des
prophètes et des rois d’Israël, que de Jésus). Ils disent : « Nous ne faisons pas
de différences entre les envoyés de Dieu. Nous avons entendu et nous obéissons.
Pardonne nous nos péchés, ô Seigneur ! nous reviendrons tous à toi. »
(Sourate II – verset 285)
Pour m’apercevoir que quelques versets auparavant, il y avait eu plus qu’une
restriction :
« Nous élevâmes les prophètes les uns au-dessus des autres. Les plus élevés
sont ceux à qui Dieu a parlé. Nous avons envoyé Jésus, fils de Marie, accompagné de signes évidents, et nous l’avons fortifié par l’esprit de la sainteté. Si
Dieu avait voulu, ceux qui sont venus après eux et après l’apparition des
miracles ne se seraient point entre-tués. Mais ils se mirent à disputer; les uns
crurent, d’autres furent incrédules. Si Dieu l’avait voulu, ils ne se seraient
point entre-tués; mais Dieu fait ce qu’il veut. »
(Sourate II – verset 254)
Double constatation, d’abord valoriser un peu Jésus peut être de bonne
tactique pour semer un ferment d’embrouilles et de division entre les tribus
juives et chrétiennes, ensuite ce n’est que répondre à la volonté de Dieu, dont
il est dit dans plusieurs versets, « qu’il fait ce qu’il veut !», n’a donc de comptes
à rendre à personne, ce qui tombe bien d’ailleurs, dans le meilleur des mondes
possibles, car les musulmans, en ce qui les concernent ne sont que les humbles
instruments, entièrement soumis à la volonté divine, pour exécuter par meurtres,
carnages, si c’est nécessaire, ce qui est déjà inscrit dans les plans divins !
Pour compléter la mesure, Muhammad va accuser les juifs et les chrétiens
d’avoir supprimé de la Bible des passages qui annonçaient sa venue sur terre,
comme ultime prophète de Dieu. Ainsi la forfaiture est totale et les juifs sont à
jamais des êtres pervers.
J’ai un patient qui crie au complot politique contre lui car il n’apparaît
jamais aux journaux télévisés. Ce qui est bien sûr la preuve absolue qu’il a
raison, et que le monde entier lui en veut.
« ô enfants d’Israël ! Souvenez-vous des bienfaits dont je vous ai comblés,
soyez fidèles à mon alliance, et je serai fidèle à la votre,...
Ne revêtez point la vérité de la robe du mensonge; ne cachez point la vérité
quand vous la connaissez. »
(Sourate II – versets 38 et 39)
«... ma miséricorde, je la destine à ceux qui craignent... à ceux qui suivent
l’envoyé, le prophète illettré qu’ils trouveront indiqué dans leurs livres : dans
le Pentateuque et dans l’Évangile... »
(Sourate VII – versets 154 et 155)
« Mais les méchants parmi eux, (les juifs), ont substitué d’autres paroles à
celles qui leur furent dites. Alors nous envoyâmes contre eux un châtiment du
ciel pour prix de leur méchanceté. »
(Sourate VII – verset 161)
Muhammad a eu ses premières révélations vers quarante deux ans. Il en a
d’abord été perturbé. Il s’en est confié à Khadîdja sa première épouse, qui avait
autorité sur lui, elle était plus âgée d’une vingtaine d’années, elle était son
employeur, elle l’avait fait travailler dans son commerce pour accompagner
les caravanes à travers le désert. Khadîdja lui avait dit que c’était un phénomène
naturel, puisque manifestation du divin.
Seulement on n’impose pas aussi facilement une nouvelle religion, et le
nouveau prophète se trouva bientôt en butte au rejet et à l’exclusion de ses
compatriotes. Le sentiment de persécution peut naître tout naturellement à ce
moment, avec l’obligation de préserver les nouveaux adeptes et la nouvelle
foi. D’où les nombreux versets du Coran qui seront relatifs à la guerre sainte,
à la violence et au meurtre des ennemis pour faire respecter les valeurs de ce
Dieu unique et quelque peu vindicatif. Six siècles après le message d’amour et
de paix du Christ, on peut effectivement s’étonner sur la justification de tels
débordements de haine. Le contexte et la civilisation ambiante n’étaient pas les
mêmes, et la personnalité des envoyés de Dieu non plus, sans aucun doute. De
plus, pour Jésus, il ne s’agissait pas de promouvoir une nouvelle religion, mais
simplement d’approfondir et d’interpréter les principes religieux de ses compatriotes, juifs comme lui.
Muhammad, qui passait pour un homme doux et affable dans la vie quotidienne, mettait à jour une autre face de sa personnalité lorsqu’il était en proie
à ses révélations mystiques et divines. Mais rien ne pouvait lui en être reproché,
puisqu’il ne faisait, à travers l’archange Djibril, que rapporter la parole divine.
Qu’est-ce donc que ce Dieu unique, qui s’accommode si naturellement de
tueries et de massacres ?
N’est-ce pas le monothéisme qu’il convient de mettre en cause, dans sa
pratique d’exterminations de peuples, d’incroyants et d’hérétiques tout au long
des siècles de notre civilisation occidentale ?
L e Dieu unique n’est-il pas le plus grand justificateur de meurtres, de
carnages et de génocides commis en son nom ?
Avant d’examiner ce questionnement, il convient de voir comment est
survenu le monothéisme dans l’histoire de l’évolution de l’humanité, du moins
telle que nous la connaissons à ce jour. Ce qui ne sera sans doute plus vrai
demain, ou fortement remis en cause, tant les découvertes archéologiques,
comme celles de la science et de la technologie, vont bon train depuis le
XXe siècle.
Nous avons coutume de limiter le monothéisme à l’étude des religions
juives, chrétiennes et musulmanes. Chacun y va de sa théorie. Pourquoi ne pas
y ajouter une petite touche personnelle ?
Il est sûr que le monothéisme n’a pas surgi du jour au lendemain, ex nihilo.
C’est un travail qui s’est effectué avec beaucoup de péripéties, d’avancées, de
reculs, et dont je pense qu’il est toujours en cours.
Précisons qu’il ne s’agit pas de débattre si Dieu existe ou s’il n’existe pas;
Dieu a été et est toujours dans la tête de beaucoup d’humains, et, du simple fait
de sa présence dans toutes ces têtes, il provoque beaucoup d’effets, même pour
ceux qui ne croient pas.
Le polythéisme semble avoir été la représentation originelle du divin, dés
les premières organisations sociales humaines.
Sans doute parce qu’il s’accommodait mieux de la multiplicité des forces
contre lesquelles il fallait se battre pour survivre, orages, volcans, tremblements de terre, inondations, et de celles qui étaient propices aux humains,
rythme des saisons, germinations, récoltes, chasses, pêches, ainsi que des
nombreux questionnements, qui se sont fait jour, d’ailleurs encore sans réponse
pour l’homme moderne, pourquoi la mort ? Quel est le sens de la vie ? Dans
quel monde, quel univers vivons-nous et quelle y est notre place ?
Attribuer une divinité particulière à chacun de ces éléments était la réponse
la plus simple, et, naturellement, chaque tribu, chaque cité, chaque royaume,
chaque civilisation a créé les siennes propres, en un mouvement identificatoire
en miroir. « Ces dieux sont nos dieux, et nous sommes leur peuple. » Ainsi, plus
un peuple était fort et conquérant, plus ses dieux l’étaient, et réciproquement,
pensaient-ils. Mais les dieux faisaient aussi partie des marchandises échangeables, dans les butins de guerre, comme les esclaves, les femmes, les biens matériels. Il n’était pas rare qu’un peuple vainqueur adoptât les dieux de ceux qu’ils
avaient vaincus, pour les ajouter et les intégrer à son propre panthéon. Dans ces
conditions, il était peu probable de voir se déclencher une guerre de religion.
Dans la complexité des théogonies, un dieu pouvait être le géniteur des
autres, ou prendre le pas sur eux, mais il n’était pas unique.
Les premiers éléments esquissant la voie vers le monothéisme me semblent
se lire dans la structure même du temple érigé à Deir El Bahari, par Hatshepsout,
régente, puis femme pharaon de la XVIIIe dynastie du Moyen Empire, vers
1500 avant notre ère. De l’entrée vers le sanctuaire du temple, le polythéisme
se résout à un dualisme divin, puis à une seule divinité représentée par la déesse
Hathor, mère d’Horus. L’hypothèse serait que le monothéisme était la doctrine
secrète des grands prêtres et des pharaons d’Égypte. Cette doctrine se serait
trouvée révélée aux yeux de tous, dans ce temple, et c’est une des raisons pour
lesquelles ses successeurs et les grands prêtres, qui pouvaient se sentir menacés,
auraient essayé d’effacer toute trace d’Hatshepsout. Plus connu, l’épisode
d’Aménophis IV, devenu Akhenaton, tente d’entraîner la Haute et la Basse
Égypte, avec Néfertiti, son épouse dans la voie du monothéisme amarnien.
Vingt-cinq années après Hatshepsout, son aventure subira le même sort.
Le pharaon, symbole de l’unité du pays, coiffé de la double couronne, faite
de la coiffe de Haute et de celle de la B asse É gypte, devait pouvoir plus
facilement maintenir l’ordre dans l’ensemble du pays, s’il laissait subsister et
coexister les polythéismes propres à chaque grande cité d’Égypte.
Il est possible d’imaginer, comme l’a fait Freud, que Moïse, légende ou
vérité historique, prince ou grand prêtre d’Égypte, (son nom semble d’origine
égyptienne), ait eu connaissance de la doctrine secrète du monothéisme, et l’ait
développée avec des tribus de nomades dans le désert.
Cependant il est peu probable que le monothéisme se soit instauré de manière
exclusive à l’époque où Moïse est censé avoir vécu. L e dieu qu’il aurait
rencontré, YHVH, cohabite avec le culte de nombreuses idoles, même sous la
royauté installée deux siècles plus tard, à Jérusalem, par David, puis Salomon.
De nombreux textes de la Bible s’en plaignent.
Il ne devait pas être évident de faire comprendre le concept d’un dieu unique,
à une période où chaque peuplade s’identifiait à ses dieux divers et particuliers.
Pour beaucoup des juifs, leur dieu était simplement leur dieu national, coexistant
avec les dieux d’autres peuplades, tout en étant plus fort qu’eux. La transition
s’effectuait progressivement du culte des idoles à une monolâtrie, vers le
monothéisme.
À la mort de Salomon, que la Bible accuse explicitement d’être un idolâtre,
son royaume va se scinder en deux, Israël au Nord, la Judée au sud. Il est écrit
dans la Bible que Dieu se venge ainsi de ce que Salomon n’a pas fait respecter
un monothéisme strict. Pour chacune de ses nouvelles maîtresses étrangères,
il faisait établir à Jérusalem le culte de nouvelles divinités.
« C’est qu’il m’a abandonné et s’est prosterné devant Ashtoret, la déesse
des sidoniens, devant Kémosh, l’Élohim de Moab et devant Milkom, l’Élohim
des fils d’Ammon, il n’a pas marché dans mes voies... »
(Premier livre des Rois – chapitre 11 – verset 33)
Le roi de Judée Josias, vers 609 avant notre ère, veut tenter la réunification
des douze tribus. Il fait diligenter des travaux de restauration dans le temple de
Salomon, et des prêtres y découvrent un livre, soi-disant datant de Moïse, qui
explicite l’impérieuse obligation de ne suivre qu’un seul dieu, sous peine de
subir le courroux et la vengeance terrible du Dieu d’Israël. Le roi Josias ordonne,
en signe de réconciliation et d’alliance de fidélité renouvelée à Dieu, de lire
devant tout le peuple juif assemblé dans le temple le texte de Moïse retrouvé.
L’origine du livre peut certes être mise en question.
Mais, quel miracle de retrouver juste au moment propice, le livre qui devrait
permettre de refonder le peuple juif ! et une nouvelle alliance entre YHVH-Elohim et son peuple.
Ce qui fût moins miraculeux, c’est la mort, peu après, du roi Josias dans une
bataille. Le pays va être totalement livré aux envahisseurs.
En 587 avant notre ère, les Babyloniens vont conquérir Jérusalem, détruire
le temple des rois David et Salomon, et exiler en captivité la partie riche et
intellectuelle de la population juive. En 539 avant notre ère, les Perses, conduits
par Cyrus II, s’emparent de l’empire assyrien.
En Babylonie, sous le roi perse Darius, cinq siècles avant notre ère, une
stèle parle de : « Ahura Mazda, le grand dieu, qui a créé la terre, le ciel et
l’homme. » Ce qui ressemble aussi à du monothéisme.
Je parle de Darius, car c’est lui qui a tenu la promesse de son prédécesseur
Cyrus II, de faire rentrer les juifs à Jérusalem, et d’y faire reconstruire leur
temple. C’est à cette époque que la Bible a commencé à être écrite. Auparavant,
elle n’était surtout qu’une tradition orale, avec très peu de textes écrits.
De retour à Jérusalem, Esdras, un scribe prêtre, qui est aussi un guide du
peuple juif, avec Néhémie, va annoncer qu’il convient de refonder l’alliance
avec Dieu. Il réédite l’initiative de Josias et fait lecture au peuple de textes qui
ont été écrits par Moïse, et qui renferment l’essence profonde du monothéisme
transcendantal. C’est la plus grosse partie de la Bible, telle qu’elle s’est transmise
jusqu’à nous. Ces livres ont très certainement été élaborés par les élites juives
en captivité à Babylone et ramenés par Esdras.
Une lecture approfondie de la Bible montre quatre axes de réflexion :
- C’est le livre, qui retrace l’histoire du peuple juif, et qui lui a servi de
support pour résister, jusqu’à nos jours à plus de trois millénaires d’histoire, de
tentatives d’extermination et de toutes sortes de vicissitudes possibles, sans
trop y perdre son âme.
- C’est un livre, qui instaure parfois très violemment, lui aussi, le monothéisme moderne, tel que nous le connaissons encore aujourd’hui.
- C’est un livre, tout au long duquel se lit constamment l’obsession d’une
lutte impitoyable contre toute forme d’idolâtrie, poly ou monothéiste.
- C’est le livre où se lit la véritable invention des juifs, plus que le monothéisme, qui a existé avant eux, l’invention de la transcendance. Cette notion
de transcendance continue à évoluer dans notre monde actuel, et c’est autour
d’elle que s’articulera l’évolution de notre monde moderne.
Je vais reprendre les deux derniers axes. Ils sont liés l’un à l’autre. La lutte
contre l’idolâtrie vise à établir le monothéisme, mais sous forme transcendantale. Nous savons tous de quoi il retourne, c’est un Dieu, qu’il est interdit
de se représenter. Ce qui peut sembler anodin va se révéler lourd de conséquences. Nous allons y revenir.
C’est un Dieu, dont il est même interdit de prononcer le nom.
Il est possible qu’il s’agisse là de la reprise d’une croyance égyptienne, où
connaître le nom de quelqu’un était s’assurer pouvoir et domination sur lui. Ainsi
certains dieux et les pharaons avaient-ils aussi des noms cachés, dont le secret
n’était su que de quelques initiés. Ce mystère maintenait intacte leur puissance.
Ce nom imprononçable s’écrit, transcrit de l’hébreu, YHVH, quatre consonnes, iod, hé, vav, hé, sans voyelle. De ce nom les chrétiens feront Iahvé ou
Jéhovah.
Seul le Grand Prêtre, le jour de Kippour, pouvait le prononcer dans le Saint
des Saints.
Ce nom se dit en hébreu Shem haMephorash, et peut se traduire de deux
façons, soit le nom ineffable, c’est ce que nous venons de voir, soit le nom
explicite, celui qui permet de comprendre. Et effectivement, en jouant sur les
lettres, on peut lire dans ce nom une globalisation qui dirait en même temps :
« Il a été il est il sera »
Le passé, le présent et le futur du verbe être, en un seul mot. Notons qu’en
dehors de cette occurrence, le verbe être n’existe pas en hébreu, et n’est donc
réservé qu’au Dieu de la Transcendance.
Dieu est, hors du temps, ou bien il est le temps, ou bien...
L’interdiction de prononcer son nom, l’interdiction de le représenter de
quelque façon que ce soit, a pour conséquence l’interdiction de le conceptualiser. Il est radicalement, totalement coupé de l’humanité et inconnaissable.
Comme l’ont dit certains mystiques juifs, on ne peut même pas dire s’il existe
ou s’il n’existe pas.
C’est cela la transcendance, un principe qui nous dépasse, dont on ne peut
rien dire, et qu’il est rigoureusement impossible de s’approprier. Un principe
qui maintient toujours en échec le narcissisme humain. C’est le contraire absolu
de l’idole, ce dieu que l’on peut fabriquer, voir, toucher, adorer, posséder narcissiquement.
Inventer un tel dieu relève du masochisme, et n’est pas facile à transmettre
au reste des nations. Les juifs refuseront presque toujours le prosélytisme.
Quelque part, l’accès à l’origine n’est plus possible. Une béance terrible se
situe à cet endroit, d’où aucune réponse ne pourra plus jamais émerger, mais,
à l’inverse sans cesse en surgiront des questions. C’est ce que Daniel Sibony
appelle la faille originaire, celle à laquelle tout humain doit sans cesse se
confronter, celle au bord de laquelle inlassablement ramène la psychose. Ce
questionnement qu’aucune psychanalyse ne pourra jamais combler, mais près
duquel elle doit conduire, au bord du gouffre.
Faute de pouvoir approcher Dieu, le judaïsme va se consacrer à la Bible,
qu’il va étudier, triturer en tous sens, interpréter, pour en faire jaillir à l’infini
de nouvelles questions, toujours plus loin vers ce qu’il ne connaîtra jamais.
Cette radicalité du monothéisme transcendantal, viscéralement insupportable
à la plupart des êtres humains, sera modifiée et totalement altérée par le christianisme. Un homme, qui se dit le fils de Dieu, prend sur lui toutes les fautes
de l’humanité et meurt en victime expiatoire pour que chacun soit sauvé. Il
suffit de croire en lui, de l’imiter et de vivre selon ses principes pour obtenir
son salut. Il devient un intermédiaire entre l’humain et la transcendance.
Pour la vérité historique, il est plus que probable que Jésus est né juif, a vécu
juif, maître prêchant le judaïsme de son époque, vraisemblablement rabbin
pharisien, à en juger par son style et ses éléments de doctrine, et qu’il est mort
juif, sans jamais n’avoir rien su du christianisme. C’est Paul de Tarse, l’apôtre
Saint Paul, qui parti du petit groupe constitué autour de rabbi Iéshouha, environ
une quinzaine d’années après la mort de Jésus, qu’il n’a pas connu, fondera le
second monothéisme moderne en le calquant sur le support temporel de l’empire
romain que les chrétiens finiront par conquérir de l’intérieur au IVe siècle avec
l’empereur Constantin (285-337). Ce qui aidera à la formidable expansion de
la nouvelle religion, le christianisme.
La radicalité de la transcendance n’existe plus. Elle est remplacée par la
médiation et l’imitation d’un homme remarquable.
Muhammad, notre prophète illettré, comme il se nomme lui-même, a longtemps fait partie des caravanes nomades, de la Mecque à Damas, à travers le
désert. Le soir, on s’arrête, on bivouaque, on se raconte des histoires. Ainsi il
fréquente des tribus chrétiennes, d’autres juives, et il s’émerveille devant ce qu’il
entend. Il en rêve, il en parle, il y réfléchit beaucoup, il aime à se retirer seul
dans le désert, dans une caverne, avec le seul bruissement du vent, les craquements du sable, sous le vacillement des étoiles, il écoute, il écoute. Comment
se fait-il que Dieu n’ait pas envoyé de livre sacré aux Arabes ? Son pays est
d’ailleurs toujours en pleine idolâtrie. À la Mecque on vénère une mystérieuse
pierre noire, météorite tombée du ciel depuis la nuit des temps, autour de laquelle
les différentes tribus arabes entassent la multitude des idoles auxquelles elles
rendent un culte.
Soit Dieu n’est pas juste d’avoir ainsi oublié les Arabes, soit le temps n’était
pas encore venu.
La solution finit par arriver. Muhammad écoute, écoute, écoute dans le
silence bruissant du désert, et, il entend.
Il est prêt à se dévouer à ce Dieu qu’il connaissait déjà du temps des
caravanes. Mais, ce qu’il faut faire, c’est retourner à l’origine et réécouter
l’histoire, puis la réécrire. Ces chrétiens, mais surtout ces juifs, qui l’ont précédé
voici six siècles, ou un millénaire et demi n’ont rien compris, ou plutôt ont
très bien compris, mais ils ont trahi la religion qui leur avait été révélée. Mais
avec lui qui sera le dernier prophète, cela est bien terminé. L’histoire peut
repartir définitivement, sur le bon pied, avec quelqu’un qui obéira et se
soumettra au Dieu unique, quelqu’un qui sera un muslim et qui saura faire des
arabes la nouvelle nation choisie, celle qui remplacera les chrétiens et surtout
les juifs.
La tentation de revenir aux sources, ou plutôt à la source, à la faille originaire, peut être grande et justifiée, ne serait-ce que pour tenter de corriger toutes
les déviations qui ont été commises au fil des siècles. Infini aussi est le piège
du narcissisme, qui va consister à se mettre à la place de la faille originaire,
à la combler de sa présence et de la certitude absolue, radicale, d’être seul dans
la vérité et de voir tous les autres dans l’erreur. Dès le départ, l’Islam a voulu
n’apporter que des réponses, gommer toutes les questions. Il a ainsi éliminé la
transcendance, alors qu’il se prétend seule véritable religion monothéiste.
Lourde erreur, que l’Islam continue à faire payer à l’humanité. Quand les
musulmans sincères, ceux qui réfléchissent, ceux dont on dit qu’ils sont tolérants
vont-ils se réveiller ?
Quand vont-ils enfin dire qu’ils reconnaissent et admettent l’altérité, qui
est au fondement de toute transcendance, et certainement d’une compréhension
éthique du monothéisme ?
Tous les islamistes, dans leurs déclarations de guerre à l’occident, n’inventent
rien. Ils ne font que reprendre les versets les plus virulents du Coran, versets
dont on ne peut pas dire qu’ils n’existent pas. De là vient l’extrême difficulté
qu’éprouvent les musulmans modérés à prendre position, et l’extrême lenteur
avec laquelle les plus lucides et les plus courageux d’entre eux ont réagi contre
les formes barbares du terrorisme islamiste.
Pourtant, dans son communiqué à l’A.F.P., dès le 12 septembre 2001, le grand
recteur de la Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, semble condamner immédiatement en des termes qui peuvent sembler convaincants les attentats de la veille :
« La communauté musulmane de France condamne avec force la folie meurtrière qui a provoqué les massacres de milliers de victimes en Amérique et frappé
durement les symboles de cette nation. » Son appel au calme demande en même
temps au gouvernement français d’assurer la protection des musulmans de
France : «... nous remercions les autorités françaises de veiller au calme et à
la sécurité de tous. » Il tente de suite de séparer l’islamisme de l’islam : « L’islam
condamne la violence aveugle d’où qu’elle vienne et condamne le terrorisme
qu’il ne considère jamais comme une arme légitime. » Et il poursuit : « La communauté musulmane souhaite qu’aucun amalgame ne soit fait entre l’islam et
l’intégrisme ou le terrorisme ». Cela veut-il dire qu’il remet en cause les sourates
du Coran, qui, prises à la lettre et dans leur sens premier, appellent au meurtre
et au carnage ? Il n’en souffle pas mot, et c’est bien là que le bât blesse. Sous
prétexte de tolérance, les fondements mêmes du problème sont escamotés, à la
fois par nos intellectuels et par les musulmans modérés. Pourtant leur inquiétude
est bien réelle, je cite toujours le même communiqué de Dalil Boubakeur : « Il
serait dommageable que, lors des prières du vendredi, des appels au Djihad,
(guerre sainte), se fassent entendre. Nous refuserons toujours de suivre les
sirènes intégristes qui attendent ces périodes de trouble pour recruter dans
nos mosquées ». Ne serait-il pas plus simple d’abolir dans le Coran les sourates
incriminées ?Allant dans ce sens, une première réaction sans ambiguïté est
venue d’une Mosquée du Caire, au bout de deux mois, et, depuis, plus rien. Plus
d’un an après la situation est en train de se clarifier un peu, mais il y a encore
beaucoup à faire. Il faut bien comprendre qu’il est douloureux pour un
musulman de critiquer ou de condamner un de ses coreligionnaires, face à un
monde matérialiste d’incroyants de traîtres, ou d’idolâtres. Il ne peut le faire
qu’avec une extrême réticence, et s’il se sent menacé. De plus, certains de nos
intellectuels bêlants, au nom d’un principe de tolérance, se sont faits les défenseurs d’un Coran soit disant modéré dans ses textes, qu’ou bien ils ignoraient,
ou bien, dont ils ont fait des citations tronquées. Les musulmans modérés ont
renchéri dans cette voie, et la tonalité de leur émission religieuse du dimanche
matin s’est considérablement infléchie pour s’engouffrer dans cette image d’un
islam modéré, qui s’occupe des arts, des sciences, de la pauvreté, des enfants,
des femmes et des vieillards. C’est bien, c’est très bien, mais cela leur permet
d’éviter de poser la question qui gêne et qu’à dessein je répète : que faites vous
des versets du Coran très violents sur lesquels s’appuient les islamistes que
vous acceptez de condamner, et que faites vous de la partie « doctrinaire » et
archaïque de votre religion, qui peut aboutir à un nouveau totalitarisme ?
Enfin, c’est à nous de nous poser la question de notre société, de notre république laïque dans ses principes fondateurs, et de ce que nous sommes prêts
à engager pour la défense de nos propres valeurs. Les affaires du voile islamique
et de l’éducation nationale ont révélé notre faiblesse et notre laxisme. Tout
signe distinctif religieux doit être proscrit dans l’enceinte de nos établissements
publics. Nous n’avons pas été capables de le faire respecter. C’était donc un
message clair envoyé aux extrémistes religieux : la république peut être vérolée
de l’intérieur.
Si certains veulent montrer les signes de leur appartenance religieuse, les
écoles confessionnelles ont un statut reconnu dans notre république. Ils peuvent
en créer à leur convenance dans le cadre légal de notre pays.
J’ai le souvenir, c’était dans une république qui portait un autre chiffre,
c’était une autre époque, d’un gamin de douze ans, qui venait de perdre sa
mère. En cours de latin, qu’il fallait prononcer « à la française » et pas comme
à l’église, le professeur remarque sous la chemise de l’élève une petite croix
remise par la mourante à l’enfant. Il s’approche, l’arrache violemment, la
confisque et punit l’enfant d’un week-end de colle. Averti par le proviseur de
la situation de l’enfant, le professeur le fait venir en particulier, lui rend le
souvenir, et fait comprendre à l’élève pourquoi il lui maintient la punition, et
ce que cela veut dire par rapport aux lois de la république.
Dura lex, sed lex !
La religion musulmane, dans ses écrits fondateurs eux-mêmes, a toujours
cherché à s’incarner dans la réalité, et à créer une nouvelle société, soumise aux
lois de la « chariat », avec un état, où tout serait entièrement musulman, soumis
aux préceptes du Coran et à Dieu.
Mais l’Islam, et c’est la tendance des deux derniers monothéismes, alors que
le premier n’a jamais fait montre de prosélytisme, bien au contraire, l’Islam veut
aussi conquérir le monde. À travers le Coran de Muhammad, les Arabes ont été
choisis pour cette grande tâche et cette mission eschatologique d’établir sur
terre une humanité toute entière soumise au Dieu puissant, clément et miséricordieux, (pour les musulmans !).
Visiblement aucun musulman, terroriste ou modéré, n’y a renoncé. Sinon
leur conception religieuse s’en trouverait amoindrie et perdrait sens. C’est ce
que les intégristes rappellent aux plus conciliants des pratiquants de l’Islam en
les accusant de trahir le Prophète et en les menaçant eux aussi d’extermination.
Il ne faut pas nous cacher les yeux, ni nous boucher les oreilles, nous sommes
en présence d’une nouvelle menace totalitaire. En moins d’un siècle, nous
avons connu la barbarie communiste, la barbarie nazie, et maintenant la barbarie
islamiste frappe à nos portes.
Chaque musulman défend avec véhémence la vérité absolue du Coran, plus
il la crie, plus il s’en exalte, plus la vérité devient vraie ! C’est aussi une litanie
qui court tout au long des versets et des sourates. L e rythme emphatique
contribue à cet effet.
Le caractère spontané du jaillissement des mots au début de la Révélation
donne une impression de vécu, de ressenti, qui embrase l’individu de l’intérieur.
Je l’ai déjà dit, le psychotique en proie à des hallucinations n’a pas le moindre
doute sur la réalité et la véracité de ce qu’il subit. Si en plus cela vient de Dieu,
Dieu pourrait-il mentir ? C’est Lui le responsable de la Révélation. Impossible
donc de dialoguer à ce niveau. Le Coran est donc vrai par définition en ce sens
qu’il ramène aussi au mythe d’un Temps Primordial de la création, et c’est en
ce sens qu’il a une efficacité religieuse. Il abolit la temporalité, telle que la
définissent nos scientifiques avec la flèche du temps, puisque le progrès
coranique va consister à tenter de revenir à un Temps Inaugural. On se soumet
ou on disparaît... Là est le germe du totalitarisme religieux coranique.
Second signe de totalitarisme, pour être la première des trois religions
monothéistes, il faut éliminer les deux autres, et cela était en marche dès
Muhammad, même si cela ne se traduisait au début que par des conflits locaux
avec les tribus juives et chrétiennes.
Comme il n’y a pas de guerre sans maîtrise de la communication, le Prophète
a réécrit l’histoire dans son Coran, en dénonçant les pratiques du peuple juif,
pour en faire le peuple traître et pervers, à travers les textes bibliques juifs,
dont il avait une connaissance très approximative, mais qu’il a réécrit, en
inventant ce qui pouvait l’arranger, et en ignorant ce qui eût pu se révéler
contraire à ses objectifs. Œuvre de propagande et de désinformation, qui, à
l’époque, arrangeait bien aussi les intérêts de la chrétienté. Il est même allé
jusqu’à réécrire les fondements de l’origine, dans un tout autre sens. Abraham
est devenu le premier des musulmans, etc. etc. Ensuite Jésus est devenu un
prophète, qui n’avait d’importance que d’annoncer la venue du dernier
Prophète ! Pour faire bonne mesure, il n’est pas mort sur la croix, ce qui eût été
indigne d’un homme de Dieu, qui ne pouvait pas ainsi être bafoué, et Dieu lui
a substitué un second mauvais larron pour expirer à sa place sur l’engin de
torture romain, et ainsi de suite.
Cette réécriture de l’histoire et des textes sacrés des autres ne manque pas
de culot et s’apparente bien à ce qui se faisait sous Staline, ou sous Hitler, où
toute l’histoire de l’humanité était réécrite pour montrer qu’elle allait bien vers
la cité radieuse prévue par Lénine, ou vers la suprématie absolue de la race
aryenne.
Ce qui mène directement au troisième signe de totalitarisme, la vision ultime
de l’établissement sur la terre entière de la loi coranique, véritable âge d’or à
venir, et auquel on peut, comme dans la barbarie totalitaire communiste ou
nazie, tout sacrifier du présent, les opposants, mais aussi le bon peuple, qui
n’en finit pas d’attendre.
Une ère nouvelle va venir, au fur et à mesure que va s’étendre sur terre la
« oumma », qui est la communauté des vrais croyants de la seule véritable
religion, qui suit le dernier des envoyés de Dieu vers l’humanité, Muhammad,
le Prophète du Coran. Cette oumma a vocation à l’universalité, puisque quand
il aura rempli sa mission, le dernier peuple élu, la nation arabe, n’aura laissé
subsister sur terre que les soumis à Dieu, les musulmans. Le reste aura été
converti ou passé au fil des explosifs. C’est pour cela que sont morts plus de
trois mille êtres humains dans l’attentat des tours jumelles, au sud de Manhattan,
attentat perpétré par de véritables croyants, soumis à Dieu, musulmans, au nom
d’Allah, le Clément et le Miséricordieux !
Comment ne pas voir dans cette oumma, un nouvel avatar d’une société
matriarcale dévorante et destructrice dans sa dynamique et son emprise fusionnelles. Oumma, qui a une autre étymologie, et veut dire assemblée, n’en a pas
moins pour les oreilles arabes une assonance avec oum, la mère.
Le refus de l’altérité de la femme, la difficulté psychologique et sexuelle
pour l’homme arabe et musulman à se confronter et à établir un partenariat
avec l’autre sexe font resurgir du fond des temps de l’inconscient cette image
archaïque d’une mère dévorante castratrice et primitive. L es petits anges
islamistes qui vont se faire exploser, prennent bien tous le soin de se protéger
le pénis de plusieurs couches de vêtements et de coton, au cas où... Folie
meurtrière du refus de l’altérité.
Il existe une confirmation de la dynamique sexuelle inconsciente des
candidats au martyre terroriste, qu’il est facile de retrouver dans la promesse
qui leur est faite d’accéder directement au paradis, dont Muhammad a dit qu’il
sera sans comparaison possible avec ce dont on peut jouir sur terre, et où, entre
autres bienfaits, leur sont promises des femmes qui les feraient enfin accéder
à un peu d’altérité !
Il leur faut mourir, se sacrifier, en tuant le plus d’humains possible, pour, à
travers cette mort dédiée à la oumma, leur mère mortifère archaïque, devenir
les hommes qu’ils n’ont pas pu être dans leur vie terrestre.
Dans quel engrenage terrible sommes-nous pris ?
J’ai choisi le titre de cet article en référence à celui de Freud, « L’avenir d’une
illusion », qui concernait le phénomène religieux. Il est évident pour tous que
la religion est encore très présente dans tous les événements, auxquels nous
venons d’assister, et le sera encore pour tous ceux qui vont se bousculer dans
les prochains mois, car la machine folle, la bête humaine, est lancée à pleine
vapeur sur les rails.
Le terrorisme a encore beaucoup d’avenir devant lui, même s’il paraît pour
l’instant, ces dernières semaines, se limiter au territoire d’Israël. J’ai écrit
« avenir des terrorismes », au pluriel et je voudrais justifier cet emploi. Qui sont
les terroristes ?
Pour ceux d’Al Qaïda, qui ont frappé sur le territoire des É tats-Unis
d’Amérique, il s’est agi de jeunes gens, d’origine musulmane, formés dans
notre société occidentale, avec un très haut niveau de connaissances et de
compétences, et qui ont toujours parus parfaitement intégrés au monde technologique dans lequel nous vivons. D’où la stupéfaction de beaucoup de
leurs anciens voisins, allemands par exemple : « des garçons si gentils ! ».
Il ne nous est pas immédiatement concevable, qu’un être humain si proche de
nous, qui est venu chercher et apprendre parmi nous le meilleur des connaissances de notre civilisation virtuelle, médiatique, technologique et globalisante,
puisse se comporter comme un sauvage empreint du plus violent fanatisme
religieux.
Même s’il ne s’est pas agi au départ, d’un intégriste religieux, ce jeune
musulman est venu se former dans une société, qui, vue de son pays d’origine,
a pour la jeunesse des allures de paradis sur terre, où tout semble facilement
accessible dans une très grande permissivité. Après avoir été ainsi immergé
plusieurs années dans notre société globalisante avec une culture de mondialisation, il ne peut ressentir, comme nos propres enfants, qu’un très grand vide
sur le plan spirituel alors qu’il est de plus en plus coupé de ses propres racines.
Il est arrivé au bout de ce qu’il était venu cherché et se trouve dans une impasse.
Le retour à ses racines religieuses n’en sera que plus violent, car, d’un coup la
notion de oumma idéale qui comporte aussi pour lui une vision d’avenir
religieux avec un sens, vient faire contrepoids au monstre froid et vide de sens
de la mondialisation, initiée et contrôlée par la machine économique américaine. Il retrouve à la fois ses racines, un sens à sa vie et une personnalité. Les
fanatiques religieux, qui tirent les ficelles en coulisse, n’auront pas beaucoup
à faire pour le convaincre qu’il est investi d’une mission divine. L’attrait
mortifère du suicide vient résoudre les tiraillements internes et profonds
auxquels il avait été soumis.
Cette facette pauvre et sans horizon de la culture et d’une civilisation de la
mondialisation encore en devenir qui nous a saisis et façonnés à notre insu ces
dernières décennies, semble devenue notre mode de vie consciente. Il ne faut
pas nous étonner, et ce sera peut-être salutaire de voir resurgir partout des mini
cultures particularistes, qui refont surface tels des surgeons de nos inconscients,
brefs appels existentiels, aussitôt broyés ou intégrés dans la machine économique identitaire américano-occidentale. Nous savons bien que nos valeurs
éthiques, telle la Défense des Droits de l’Homme, sont parties négligeables face
aux exigences économiques. L’Otan n’a-t-il pas froidement, en toute connaissance de cause, laissé anéantir l’enclave musulmane de Srebrenica dans le
conflit de l’ancienne Yougoslavie ? N’avons-nous pas volé au secours des Droits
de l’Homme et du Koweït, contre l’Irak, parce que les intérêts pétroliers étaient
menacés ? Les États-Unis ne viennent-ils pas d’arrêter la lutte contre les réseaux
terroristes islamistes d’Abou Sayaf, aux Philippines, dès que leurs intérêts
économiques n’étaient plus en cause, alors que des citoyens américains avaient
été assassinés ?
Les actualités de chaque jour ne font qu’accroître une très longue liste, et
nous ne pouvons plus rester dupes, les Droits de l’Homme ne sont plus qu’un
prétexte que l’occident agite au gré de ses intérêts et de ses ambitions.
Dès lors, nous ne pourrons plus échapper à la question qui nous est posée
au travers de tous ces faits : tout cela n’est-il pas aussi une forme de terrorisme ?
Bien qu’il ait existé souvent auparavant, la première appellation contrôlée
et revendiquée comme telle du terrorisme vient de la Révolution Française et
de la politique dite de la Terreur, que Robespierre et Saint-Just ont voulu imposer
au peuple de France.
Et le Petit Robert en précise bien les termes :
« Emploi systématique de mesures d’exception, de la violence pour atteindre
un but politique (prise, conservation et exercice du pouvoir); Ensemble des
actes de violence (attentats individuels ou collectifs, destructions) qu’une
organisation politique exécute pour impressionner la population et créer un
climat d’insécurité. »
Nous sommes encore confrontés à cela en Corse et il me semble que la
démocratie ne devrait pas s’accommoder de telles pratiques, ni négocier avec
elles et encore moins pactiser.
Lorsque le président Georges W. Bush part en guerre mondiale contre le
terrorisme en déclarant qu’il s’agit de la guerre du Bien contre le Mal, outre la
référence biblique qu’il fait à la guerre de Gog et Magog, il ne fait que s’autointrôniser Grand Ayatollah du monde occidental. Il ne s’agit pas de prendre
partie dans le faux débat pro ou antiaméricain, qui agite actuellement l’intelligentsia française, manière bien facile et peu convaincante d’éluder les problèmes
qui se posent à nous.
Il est quand même possible de dire que la réponse que semble vouloir
apporter le président Bush aux problèmes du terrorisme international, est la
pire des réponses possibles, qui nous identifie à ceux que nous voulons
combattre, en resituant le conflit au niveau d’une conception guerrière du
monothéisme de Muhammad, et en plus, ce type manichéen de réponse met au
grand jour les positions en miroir, quasi-terroristes conduites par cette partie
réactionnaire de la démocratie américaine. Positions, qui se retrouvent aussi par
exemple dans le refus américain de signer les accords de K yoto contre la
pollution de la planète, car ils seraient trop coûteux pour les États-Unis, bloqueraient leur machine économique et ne leur rapporteraient rien au début, alors
que les États-Unis d’Amérique sont les plus grands pollueurs sur terre.
Ce caractère borné d’un pragmatisme économique, sans valeur éthique
ni spirituelle, fait l’exact contre poids au fanatisme religieux d’Oussama Ben
Laden, et il sera difficile de venir à bout de l’un sans combattre aussi l’autre.
L’espoir peut venir un jour du réveil des musulmans modérés, d’une réaction
de la grande démocratie américaine, et des rappels et propositions que nous
saurons leur faire de notre place européenne.
Il est évident que les terrorismes, liés à la partie pulsionnelle meurtrière de
l’homme, ont encore un très grand avenir devant eux, que ce soit terrorisme d’un
individu, terrorisme d’un groupement nationaliste, terrorisme d’une fraction
extrémiste qui se réclame d’une grande religion monothéiste, ou terrorisme de
la plus grande des nations occidentales, dont il faut rappeler qu’elle est la seule
à ce jour à avoir employé l’arme nucléaire contre des êtres humains, sans la
moindre once d’hésitation, ni de culpabilité. N’y a-t-il pas là l’esquisse d’un
crime contre l’humanité ?
Tout cela reste inscrit dans la mémoire collective, et une pulsion terroriste
est tapie au fond de chacun de nous, dans cette zone archaïque du tuer-être tué,
là où il est difficile de faire advenir le principe d’altérité.
Qu’avons-nous à proposer pour faire face ?
À l’évidence, rien ou peu de chose, si ce n’est une nouvelle utopie. Avons-nous encore besoin d’utopie, alors que l’humanité a payé en millions de victimes
les grands mouvements utopistes du passé, religieux, politiques ?
Il faudrait une utopie, qui garde sa place d’utopie, sans jamais accéder au
pouvoir !
Je repense à la psychanalyse. Plus précisément, je repense à la psychanalyse
des psychotiques. Je ne sais s’il faut dire psychanalyse de psychotiques, ou
bien psychothérapie d’inspiration psychanalytique, pour ne pas choquer les
puristes de la doctrine psychanalytique, qui, il y a plus d’une dizaine d’années
me faisaient savoir qu’il était impossible de choisir un cas de patient psycho-tique pour faire valider un trajet de psychanalyste, car, « avec un psychotique,
il ne peut en aucun cas s’agir de cure psychanalytique ». Certains d’entre eux
ont opéré depuis une conversion à en juger par quelques écrits qu’ils ont produits
sur le sujet ! Ce qui n’est après tout que la répétition de ce qui s’était déjà passé
pour la psychanalyse d’enfants quelques dizaines d’années auparavant.
Je dirai quand même psychanalyse de psychotiques, psychanalyse du bord
des gouffres. Une relation, d’où il faut exclure, tant que faire se peut, toute
référence normative, une relation qui ne peut que s’enclencher sur un transfert
fusionnel et qui devra déboucher sur une altérité à naître, à advenir, totalement
et radicalement inaccessible, ligne d’horizon sans cesse en fuite, alors qu’elle
reste à portée de vue, altérité, dont les effets de présence et d’absence vont
progressivement structurer le psychisme.
C’est à cette altérité, qu’il faut d’abord donner un visage, puis, de multiples
visages...
Je repense à Emmanuel Levinas, que j’évoquais déjà à propos « d’il y a »,
expérience douloureuse, intolérable, du ressenti de l’être. Philosophe d’origine
juive, formé à la phénoménologie, il passera sa vie à élaborer un humanisme,
qui renonce à la « philosophie de l’être » de son maître, Heidegger, encarté au
parti nazi, pour chercher une transcendance dans le visage d’autrui, de l’autre,
pas de l’Autre !
Cette pensée ardue, rigoureuse, éloignée de tout sentimentalisme, est, je
crois, le dernier avatar de la notion de transcendance. Elle n’est donc pas sans
rapport avec la notion de monothéisme. Mais elle en change toute la perspective.
La transcendance ne se conçoit plus sur un axe vertical du Dieu inaccessible
vers l’humanité et retour, mais sur un axe horizontal, de l’autre, inconnaissable, vers moi et sans aucun esprit de réciprocité. Il s’agit de faire d’autrui un
absolu.
C’est une utopie totale, radicale, comme le monothéisme, comme la transcendance, comme les Droits de l’Homme, comme la démocratie.
C’est la mise en utopie du principe d’altérité.
Contrairement à Daniel Sibony, qui me paraît juger assez sommairement
Levinas, je pense qu’il s’agit d’une œuvre fondatrice, et que nous avons encore
besoin de telles utopies, à condition qu’elles restent dans leur rôle d’utopies,
créatrices de sens, de mythes, adaptées à notre époque, pour mobiliser et mettre
en mouvement notre pensée, à condition de ne pas en faire de banales recettes
de vie, mode d’emploi.
La transcendance ne peut ni se vivre, ni s’incarner.
Pas plus que les navigateurs d’autrefois ne pouvaient voyager les mers sans
cartes et sans phares, nos véhicules modernes ne peuvent se diriger sans radars
et autres balises satellites, pas plus nos sociétés modernes ne pourront se passer
de notions transcendantales et utopiques.
L’œuvre d’Emmanuel Levinas m’apparaît être un de ces fanaux modernes.
Par l’appel que fait à ma conscience le visage de l’autre, je me sens, sans
limite, ni restriction, responsable de lui, au sens où, d’abord, je réponds de sa
vie.
C’est l’expérience première et le sens ultime de la vie, et c’est ce qui répond
à « l’être voué à la mort » si profondément pessimiste de Heidegger.
Levinas propose une lecture renouvelée de la Bible, du monothéisme et de
la transcendance. Trois exemples succincts, de mémoire :
Le texte de la Loi, les Dix Commandements, est gravé sur deux tables de
pierre, cinq commandements face à cinq, comme les dix doigts des deux mains.
Face au premier commandement :
« Je suis l’Éternel, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, d’une
maison d’esclavage... » se trouve le sixième commandement, « Tu ne tueras
point. »
(Exode XX – versets 2 et 13)
Ce face à face définit le principe d’altérité, d’un côté Dieu inaccessible,
inconnaissable, de l’autre la vie de tout humain, qui doit être respectée, comme
un absolu.
Ce qui sera encore plus net avec un autre verset de la Torah juive, l’ancien
testament pour les chrétiens, en Lévitique XIX-18 :
« Tu aimeras ton prochain, comme toi-même. Je suis ton Dieu. »
C’est cet enseignement de l’ancienne Loi qui sera développé par Jésus le
Nazaréen, qui ne faisait que reprendre ce qui avait été développé juste avant
lui, par son prédécesseur, Hillel, grand maître du Talmud, (-70 à plus 10 de
notre ère), à qui l’on demandait quel était le commandement le plus important
de toute la Torah, et qui l’énonçait ainsi :
« Ne fais pas à ton prochain ce que tu détesterais qu’il te fît. C’est ici la loi
tout entière; le reste est commentaire » (Talmud de Babylone, Shabbat).
À notre époque, Levinas va en faire une lecture à la fois herméneutique et
en retour à la littéralité du texte :
« Tu aimeras ton prochain : c’est toi-même. Je suis ton Dieu. »
Et, ensuite, judicieusement, pour nous permettre de mieux comprendre toute
la force du texte, il en inverse les propositions, et, donc, le principe de causalité :
« C’est parce que tu aimeras ton prochain, que tu seras toi-même.
Je suis ton Dieu. »
Sous une forme d’impératif transcendantal cela devient :
« Ce n’est qu’en aimant ton prochain, que tu pourras parvenir à être toimême.
Je suis ton Dieu. »
Enfin, il nous donne à comprendre que la phrase finale : « Je suis ton Dieu. »
ne peut exister que lorsque est respecté et réalisé le commandement qui précède.
Dieu n’a pas d’existence, si l’amour entre humain n’est pas réalisé.
Le meurtre entre humains tue Dieu.
Une fois encore, la transcendance passe par la reconnaissance du visage de
l’autre.
Et effectivement, pour Emmanuel Levinas, la description du visage de l’autre,
dans sa fragilité, son extrême vulnérabilité prend le caractère d’une exigence
absolue de responsabilité pour l’autre, comme un processus infini, littéralement
sans limite, absolu, où résonne le sixième commandement : « Tu ne tueras pas !»
En plus, il donne à cet appel du visage de l’autre une exigence de non
réciprocité.
Ce qu’il appelle l’asymétrie éthique, ou la dissymétrie de la relation interpersonnelle, qu’il énonce ainsi : « Toujours autrui passe avant moi. »
Ce n’est pas parce que nous pourrions en attendre quelque chose en retour
que nous devons nous sentir appelés par le visage de l’autre.
C’est l’amour absolu, gratuit, sans retour, ni concession.
Il parle même de la responsabilité du déporté juif pour son tortionnaire
nazi !
Il explique comment toute l’organisation des camps de concentration
permettait aux Waffen S.S. de ne jamais croiser le regard, ni de voir le visage
de ceux qu’ils torturaient, avant de les détruire.
Des descriptions similaires se retrouvent chez Primo Levi.
Reprenant cette lecture herméneutique du texte, Levinas nous fait ainsi
comprendre que pour l’humain, il n’est pas d’autre liberté, même si elle se
révèle parfois difficile, que d’obéir à l’exigence éthique inter humaine, pour
pouvoir nous accomplir. Ce qu’il résume ainsi, dans « Humanisme de l’autre
homme » :
« L’homme libre est voué au prochain. »
Nous devons accepter de faire partie de l’univers, donc de la création, c’est-à-dire d’avoir été créés, d’être des créatures, et d’avoir à travailler sans cesse
sur nos imperfections, en les confrontant à l’exigence éthique infinie du visage
de l’autre.
Dans « Totalité et infini », Levinas précise :
« La merveille de la création est d’aboutir à un être capable de recevoir une
révélation, d’apprendre qu’il est créé et à se mettre en question. Le miracle de
la création consiste à créer un être moral. » reprenant ainsi, implicitement, la
vieille tradition kabbaliste d’une co-responsabilité de Dieu et des humains dans
la gestion et l’évolution du monde.
Levinas ajoute :
« Dieu ne règne que par l’entremise d’un ordre éthique, là où, précisément,
un être répond d’un autre être. »
« L’élection », le fait d’être « élu » à cette exigence éthique, se caractérise par
le fait de ne jamais pouvoir échapper à cette responsabilité infinie pour l’autre.
Cette question de la responsabilité d’un être humain pour un autre être
humain me ramène une fois encore, en troisième exemple, au Livre de la Genèse
Caïn vient de tuer Abel, et Dieu lui demande des comptes :
« Où est ton frère Abel ?»
Caïn ment et répond :
« Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ?»
Caïn ne veut pas être responsable de son frère Abel, et pour cause, il vient
de le tuer ! Là encore, la réponse de Caïn m’apparaît plus subtile.
Le texte exact, mot à mot est :
« Le gardien de mon frère, est-ce moi ?»
Réponse violente, mais juste du meurtrier, car il ne faut pas beaucoup d’imagination pour entendre :
« Le gardien de mon frère, est-ce moi, ou n’est-ce pas plutôt toi ?»
D’autant plus qu’il est aussi possible de lire le texte ainsi, puisque l’interrogatif ne s’écrit pas en hébreu, où tout est virtuellement interrogation :
« Le gardien de mon frère, c’est Je !»
Et « Je » est aussi une dénomination courante du Dieu d’Israël.
Le problème est clairement posé, Abel et Caïn, même sans le vouloir explicitement, sont en concurrence par rapport à ce Dieu de la transcendance, qui
en acceptant le sacrifice offert par Abel, et cela se comprend, c’est le berger, le
nomade, celui qui vit simplement plutôt que de chercher à posséder, ce Dieu
de la transcendance, va transformer Caïn en fou jaloux et meurtrier, et Abel sera
le sacrifié.
Étrange prémonition, cependant, dans ce texte, si l’on songe aux siècles à
venir et aux guerres de religions, où c’est toujours au nom de la transcendance
que des milliers et des millions d’innocents seront sacrifiés.
Décidément cet axe vertical de la transcendance est bien meurtrier !
La leçon suit, non seulement Dieu ne se venge pas pour le meurtre d’Abel,
il laisse vivre Caïn, en exil, à l’Est d’Éden, vers l’avenir, à la recherche d’un
vide en lui, pour lui permettre d’accueillir, un jour peut-être, face à lui, l’amour
d’un autre visage humain.
Ensuite, ce Dieu de la transcendance va interdire à quiconque de venger Abel
et de tuer Caïn. Il menace un meurtrier potentiel de représailles terribles et met
sur le front de Caïn une marque pour le protéger. Ce signe entre les deux yeux,
j’ai de bonnes raisons de croire qu’il s’agit d’un iod, la lettre initiale du nom
de Dieu, plus petite lettre de l’alphabet hébraïque, puisqu’elle se réduit à un
simple point, mais lettre symbole d’une transcendance, qui ne serait plus
uniquement au ciel, mais aussi dans le face à face entre humains, sur l’axe de
l’horizontalité.
Et, ici, nous rejoignons évidemment Emmanuel Levinas.
« Difficile liberté » effectivement que celle qui nous condamne à être, soit
le meurtrier d’autrui, soit responsable pour lui.
Au penchant meurtrier des pulsions terroristes, tuer-être tué, fait face l’exigence d’une transcendance issue certes des monothéismes, mais enfin ramenée
sur l’horizontalité interhumaine.
Même si le Dieu des religions est mort, depuis que Nietzche l’a proclamé,
après le siècle terrible des déconstructions, annoncées et mises en actes par
Marx, Freud, Nietzsche et Derrida, la transcendance n’en subsiste pas moins,
comme seul support du principe d’altérité et espoir de l’évolution humaine. La
phase dite post-moderne de la civilisation dans laquelle nous vivons, privilégie
l’interprétation, les interprétations, comme système de compréhension du monde
et de l’humain. Un équilibre paraît s’établir puisque toute interprétation peut
avoir droit de cité, au même titre qu’une autre. Les totalitarismes semblent
ainsi s’éloigner pour laisser place à un pluralisme démocratique tolérant. Mais
point n’est besoin d’attendre longtemps pour voir resurgir l’inconscient
meurtrier refoulé, au travers de l’interprétation elle-même. Ce que la psychanalyse a mis en œuvre elle-même ces dernières années, lorsqu’elle était une des
idéologies triomphantes de notre occident moderne. Quoi de plus meurtrier en
effet, au sens schrebérien du terme, « le meurtre d’âme », que de dire à quelqu’un
qui n’en peut mais, avec tout le poids de l’autorité reconnue :
« Vous êtes ceci, vous êtes cela. Votre rêve veut dire telle chose. » ?
N’est-ce pas définir l’autre, le limiter, l’emprisonner dans une volonté
d’emprise omnisciente pour le réduire et le chosifier en objet de pseudo connaissance ? L es moins obtus des psychanalystes ont vite compris, telle Piera
Aulagnier, qu’au système violent des interprétations, il fallait substituer l’interrogation et le maintien de l’ouverture, par des propositions questionnantes
pour laisser place à la liberté et à l’advenir de l’analysant. La psychanalyse
des psychotiques a vite révélé que le système interprétatif classique, freudien
ou lacanien, était en échec total, aussi opérant qu’un cautère sur une jambe
de bois !
On ne peut pas tricher avec la psychose. L’interprétation, si elle y conserve
encore une place importante, n’est utile qu’au psychanalyste lui-même, la
communiquer est parfois dangereux, mais le plus souvent totalement insignifiant. L’interprétation sert de guide au psychanalyste, s’il se livre à l’herméneutique de son propre contre-transfert, ce qui implique le recours permanent à un
autre psychanalyste, tant le point aveugle central est structurel dans la relation,
quelle que soit l’expérience du psychanalyste. L’essentiel se joue d’abord dans
la mise en place et le respect éthique du cadre de la cure. L’essentiel va se jouer
ensuite dans le vécu des séances, là où il va falloir supporter le vide, l’angoisse,
l’autre à jamais insaisissable et irréductible, l’autre qui veut s’approprier votre
pensée, votre cerveau, dans une vaine et illusoire tentative d’exister à travers
vous, jusqu’à la venue au jour du tuerêtre tué, dans la tragique et désespérante
répétition quotidienne des échecs, tant que ça n’accroche pas sur un fragile
partage de non-être, au bord de l’abîme, où, pour échapper au vide et à l’intolérable douleur de l’être, le psychotique ne peut que laisser aller le moteur sans
frein de son psychisme, tel que le décrit Henri Michaud :
« Pris dans un réseau de forces aveugles, dans les rush incessants d’il ne
sait quoi de fluide, de condensé, de survolté, proche de sa pensée, presque
semblable à sa pensée, véhicule cahotant de sa pensée, qui la rend inefficace,
qui la renvoie dérisoire et la tripatouille et la dilacère sauvagement, sans
s’occuper de “je”, sans le remarquer, se désentravant sauvagement en tous
sens.
Pris dans une sorte d’atomisation subite et massive, sakti d’un dieu inconnu,
dans une irruption inarrêtable, ayant perdu tous ses modérateurs, il est comme
si du cerveau il était passé directement à dépendre d’une station électrique.
Pris dans une masse d’énergie pure, inamadouable, aux décharges
effrayantes en tous sens, qui incompréhensiblement ne s’affaiblissent pas, il est,
la pensée en charpie, et saisi d’une exaltation dérivée qui n’enlève pas la
panique, il est dans un corps à corps monstrueux, pour retenir, pour si peu que
ce soit mettre un infime barrage à “ça” et à la tempête des mouvements explosifs
qui menacent, qui ne vont pas manquer d’arriver, qui sont virtuellement là, et
d’un instant à l’autre vont l’emporter, le bousculer, obligé de céder à ces tumultueux insurgés organiques, à cette essentielle insurrection psychique quoique
sans âme qui est au dedans de lui. »
In « Connaissance par les gouffres », N.R.F.,
le point du jour, p. 238 et 239,1967-1972.
Tout cela pour éviter le vide !
Je sais que plus d’un lecteur en aura vite assez de la lecture de ce pourtant
bref extrait du livre d’Henri Michaud. C’est cet ouvrage, que mon premier
Maître en psychiatrie, à l’hôpital du Vinatier à Lyon, le professeur Balvet, avait
exigé que nous apprenions par cœur, avant de pouvoir suivre son enseignement
introductif à la prise en charge des patients psychotiques, en 1970. Il souhaitait
ainsi nous aider à « intérioriser » le vécu des patients.
Face à cela, je le répète encore, l’interprétation est de peu de poids, tout en
étant indispensable au travail intellectuel que doit effectuer le psychanalyste en
dehors des séances. L’écoute, la présence absence attentive et flottante du
psychanalyste, où il sera souvent comme déconnecté de lui-même, véritable état
hybride de conscience oniroïde, qu’induit la réceptivité au transfert du patient,
seront les vecteurs indispensables de la cure. Ces états-là touchent le cœur du
psychisme, à ce point extrême où la connaissance s’efface devant le ressenti,
où le principe d’altérité prend sa source, et où, si « Je est un autre », l’autre est
aussi un Je, avant que ne puissent encore s’établir les règles du jeu. C’est une
façon d’approcher la transcendance, dont parle Levinas, à travers le visage de
l’autre, dans le vide effroyable « d’il y a » :
« Le monde des formes s’ouvre comme un abîme sans fond. Le cosmos éclate
pour laisser béer le chaos, c’est-à-dire l’abîme, l’absence de lieu, l’il y a. »
In « De l’existence à l’existant. »
Nous sommes quasiment aux antipodes de la psychanalyse classique.
Pourtant, je crois que cette éthique qui fonde le discours d’Emmanuel Levinas
a sa place dans la prise en charge psychanalytique des patients psychotiques.
Contrairement à ce qu’avance Daniel Sibony, dans un de ses derniers ouvrages
sur Levinas, j’estime qu’elle y est plus efficiente, (j’inventerais même le néologisme d’efficience paucisciente), que « l’entredeux » ou « le partage de soi »,
beaucoup mieux adaptés eux aux névroses ou aux états limites.
L’enjeu actuel de nos sociétés se situe là. La Révolution Française, les Droits
de l’Homme, sont des progrès, mais ils ont aussi engendré la Terreur, la
guillotine et le retour à la Tyrannie. La mort de Dieu, donc de tout principe de
transcendance, a fini par dériver de la glorification du Surhomme jusqu’à la
Shoah, l’idéologie marxiste et communiste en actes ont débouché sur le Goulag.
Chacun de ces mouvements de la pensée, ou de luttes sociales a fonctionné
dans un enfermement, que ce soit celui de l’ontologie, dont Heidegger est le
représentant, ou dans l’enfermement d’un savoir qui engloberait la totalité de
l’univers et de l’humanité, dont Hegel est le digne père, avec tous les totalitarismes, nés de lui, et après lui et que Jean-Paul Sartre tentera dans toute son
œuvre de relier à l’humanisme et au mythe de la révolution.
Mais, la pensée qui enferme est toujours une pensée meurtrière, que ce soit
l’enfermement dans l’idéologie de l’être ou dans l’idéologie de la totalité du
savoir.
Leur justification a toujours été le bonheur des générations futures qui
permettaient les exécutions au quotidien, ou le mythe totalitaire de la liberté
fondée sur le rationalisme, qui permet d’éliminer radicalement ceux que l’on
définit en ennemis de la liberté.
L a philosophie gréco-occidentale recherche toujours en elle-même ses
fondements. En quelque sorte, elle s’autogénére. Pour atteindre au maximum
d’être, la liberté est nécessaire, mais une liberté sans contrainte devient très
vite tyrannique et meurtrière. Dans l’intérêt même de l’individu et de l’être,
il faut limiter et encadrer cette liberté, par la morale, mais là aussi, les fondements tant de cette liberté, que de sa régulation par la morale, découle du
conatus, qui se définit philosophiquement comme l’effort persistant à être.
Kant dit que l’homme est autonome, et qu’il a la volonté d’une morale
universelle, qui sera la source de toutes les lois.
Rousseau dans son « Contrat Social » déclare que l’obéissance aux lois, que
l’on s’est soi-même prescrites est liberté.
Liberté et moralité deviennent les plus hautes valeurs de l’humanisme,
et découlent l’une de l’autre. La liberté s’auto-justifie par le conatus, et sa soif
dévorante d’être, puis elle justifie à son tour la morale. Ce système d’auto
engendrement et d’auto justification est un système en boucle, et se révèle une
pensée enfermée et enfermante, donc aux potentialités meurtrières. C’est l’histoire de l’humanité du siècle des lumières à nos jours, où les perfectionnements
techniques et scientifiques ont servi à augmenter l’efficacité des forces de
destruction.
Levinas pour sortir de cette impasse propose une liberté qui ne s’auto justifie
pas, mais qui va, au contraire s’interroger sur sa propre violence et sur son
arbitraire, s’ouvrant ainsi à une autre conscience, à un principe radicalement
en dehors d’elle-même, c’est-à-dire hétéronome et non plus autonome, cette
hétéronomie de la loi débouche sur une nouvelle pensée éthique, fondée sur la
présence irréductible d’autrui.
C’est le seul véritable contrepoids que nous puissions opposer aux terrorismes.
Deux extraits des entretiens de Jean-Paul Sartre avec Benny Levy en 1980,
soit quelques semaines avant sa mort, publiés beaucoup plus tard, une dizaine
d’années après sa disparition, sous le titre L’espoir maintenant, qui sont parfois
de façon stupéfiante en opposition radicale avec la pensée antérieure du philosophe, me serviront de conclusion, avec une petite note méditative :
« Les révolutionnaires veulent réaliser une société qui serait humaine et
satisfaisante pour les hommes; mais ils oublient qu’une société de ce genre n’est
pas une société de fait, c’est une société, pourrait-on dire, de droit. C’est-à-dire une société dans laquelle les rapports entre les hommes sont moraux.
Eh bien, cette idée de l’éthique comme fin dernière de la révolution, c’est
par une sorte de messianisme qu’on peut la penser vraiment. Bien sûr, il y aura
des problèmes économiques immenses; mais précisément, à l’opposé de Marx
et des marxistes, ces problèmes ne représentent pas l’essentiel. Leur solution
est un moyen, dans certains cas, d’obtenir un véritable rapport des hommes
entre eux. »
Sartre met ainsi en exergue la nécessaire hétéronomie d’une loi métaphysique, qui devrait fonder l’éthique. Il utilise alors le mot de messianisme, qui
est un terme bien peu sartrien. Transcendance exprimerait sans doute aussi ce
qu’il cherchait à dire, à quelques semaines de sa mort, une utopie qui résonne
étrangement, à la fois en dysharmonie et à l’unisson de l’utopie déçue de la
révolution sartrienne.
« Avec cette Troisième Guerre mondiale qui peut éclater un jour, avec cet
ensemble misérable qu’est notre planète, revient me tenter le désespoir : l’idée
qu’on n’en finira jamais, qu’il n’y a pas de but, qu’il n’y a que de petites fins
particulières pour lesquelles on se bat. On fait de petites révolutions, mais il
n’y a pas de fin humaine, il n’y a pas quelque chose qui intéresse l’homme, il
n’y a que des désordres. On peut penser une chose comme ça. Elle vient vous
tenter sans cesse, surtout quand on est vieux et qu’on peut penser : eh bien, de
toute façon, je vais mourir dans cinq ans au maximum – en fait je pense dix
ans, mais ça pourrait bien être cinq. En tout cas, le monde semble laid, mauvais
et sans espoir. Ça, c’est le désespoir tranquille d’un vieux qui mourra là-dedans.
Mais justement, je résiste et je sais que je mourrai dans l’espoir, mais cet espoir,
il faut le fonder.
Il faut essayer d’expliquer pourquoi le monde de maintenant qui est horrible,
n’est qu’un moment dans le long développement historique, que l’espoir a
toujours été une des forces dominantes des révolutions et des insurrections et
comment je ressens encore l’espoir comme ma conception de l’avenir. »
Avec Sartre, comment ne pas conclure, très provisoirement, qu’effectivement l’espoir est toujours à réinventer et que c’est à notre génération, mais
déjà et surtout à celles qui nous suivent, d’explorer de nouvelles voies pour un
questionnement qui concerne l’ensemble de l’humanité, du plus riche au plus
démuni ? Notre quiétude quotidienne sera de plus en plus menacée par les terrorismes de toute sorte, si nous voulons préserver l’illusion que tout se joue en
dehors de nous et si nous n’essayons pas modestement chaque jour de vivre
notre responsabilité et de maintenir ouverts, à travers les fondements mêmes
de notre démocratie laïque, les sentiers d’accès au principe d’altérité.
·
Le Coran traduit de l’arabe par Kasimirski, préface de Mohammed Arkoun, Éditions Garnier
Flammarion – texte intégral- 4e trimestre 1970.
Le Coran traduction et notes de D. Masson, Éditions Gallimard 1967; La Pléiade 2001.
(Cette édition contient à la fin une table de concordance entre la numérotation arabe
des versets et la numérotation occidentale, qui différent; ce qui peut au début dérouter
le lecteur, qui l’ignore)
·
CARATINI R., Mahomet – Vie du Prophète, Éditions de l’Archipel, avril 2002.
·
LEWIS B. (sous la dir.) Le monde de l’Islam, Éditions Thames and Hudson, Londres, 1976.
·
CORBIN H., Histoire de la philosophie islamique, Gallimard, 1964.
·
CORBIN H., L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn Arabi, Flammarion, 1958.
·
DARYUSH Shayegan, La lumière vient de l’occident, Éditions de l’Aube, 2001.
·
DHORME E. (sous la dir.), La Bible, collection « La Pléiade », Gallimard, 2 volumes, 1956
et 1959.
La Bible du Rabbinat français, édition bilingue hébreu français, Éditions Colbo, 3 volumes,
1990.
La Bible traduite par André Chouraqui, Éditions Desclée de Brouwer, 1989.
·
SIBONY D., Entre-Deux : l’origine en partage, Éditions du Seuil, 1991.
·
SARTRE J.P. et LEVI B., L’espoir maintenant – les entretiens de 1980, Éditions Verdier,
1991.
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HUTINGTON S.P., Le choc des civilisations, Éditions Odile Jacob, Paris, 1997.
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FREUD S., Malaise dans la civilisation, P.U.F., Paris, 5e édition, 1976.
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HÉRITIER F., Masculin/Féminin La pensée de la différence, Odile Jacob, Paris, 1996.
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HÉRITIER F., Masculin/Féminin Dissoudre la hiérarchie, Odile Jacob, Paris, 2002.
Sur le monothéisme :
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FINKELSTEIN I., SILBERMAN N.A., La Bible dévoilée, Éditions Bayard, Paris, 2002.
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SOLER J., L’invention du monothéisme, Éditions de Fallois, mars 2002.
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SIBONY D., Les trois monothéismes, Éditions du Seuil, 1992.
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SIBONY D., Nom de Dieu, Éditions du Seuil, 2002.
Sur l’islamisme :
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ROY O., L’échec de l’islam politique, Éditions du Seuil, 1992.
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ROY O., Généalogie de l’islamisme, Hachette littératures, Pluriel, 2002.
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DEL VALLE A., Islamisme et États-Unis : une alliance contre l’Europe, Éditions L’Âge
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DEL VALLE A., Le totalitarisme islamiste, Éditions L’Âge d’Homme, 2002.
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FERRO M., Le choc de l’Islam, Éditions Odile Jacob, 2002.
Sur la vie d’Emmanuel Levinas :
·
LESCOURRET M.A., Emmanuel LEVINAS, Éditions Flammarion, 1994.
Sur l’œuvre d’Emmanuel Levinas :
·
OUAKNIN M.A., Méditations érotiques : essai sur Emmanuel Lévinas, Éditions Balland,
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POIRIÉ F., Emmanuel LEVINAS : essai et entretiens, Éditions Actes Sud, 1996.
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CHALIER C., LEVINAS : l’utopie de l’humain, Éditions Albin Michel, 1997.
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SIBONY D., Don ou Partage de soi : le drame LEVINAS, Éditions Odile Jacob, 2000.
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LEVINAS E., Totalité et Infini : essai sur l’extériorité, Éditions Nijhoff, La Haye, 1961.
Réédité au Livre de Poche, 1996.
·
LEVINAS E., Difficile liberté, Éditions Albin Michel, 1963.
·
LEVINAS E., Autrement qu’être, ou au delà de l’essence, Éditions Nijhoff, 1974. Réédité
au Livre de Poche, 1995.
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LEVINAS E., Du sacré au saint, Éditions de Minuit, 1977.
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LEVINAS E., De Dieu, qui vient à l’idée, Éditions Vrin, 1982.
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LEVINAS E., Entre nous, essai sur le penser à l’autre, Éditions Grasset, 1991.