2002
TOPIQUE
Les armes biologiques
[*]
T. Debord
[**]
P. Binder
[***]
J. Salomon
[**]
René Roué
[**]
Les agents biologiques ont été utilisés en tant qu’armes depuis très longtemps
et leur histoire se confond avec celle des guerres. À côté des agents biologiques classiques
(bactéries, virus, parasites, mycètes et toxines), le développement actuel des biotechnologies
et de la génétique est à l’origine d’une évolution des risques que devront prendre en compte
les conférences périodiques d’examen de la Convention de 1972 sur l’interdiction des
armes biologiques. À côté du concept d’utilisation militaire de ces armes, de nouvelles
menaces existent, liées à l’emploi des agents biologiques dans un cadre terroriste ou de
sabotage, devant faire envisager une perspective globale des problèmes de défense.Mots-clés :
Armes biologiques, Biotechnologies, Terrorisme.
Biological agents have been used as weapons for a very long time and
their history is interwoven with the history of wars. Aside from classical biological agents
(bacteria, viruses, parasites, mycetes, and toxins), biotechnological and genetic breakthroughs increase hazards which will have to be assessed during periodic conferences
verifying the implementation of the 1972 Convention, forbidding the use of biological
weapons. In addition to a possible military use of these weapons, new threats are arising,
related to the use of biological agents for terrorist or sabotage activities. The problems of
defense must therefore be examined from an overall point of view, taking this new situation
into account.Keywords :
Biological weapons, Biotechnology, Terrorism.
Cet article a été publié dans Méd. Mal. Infect. 1997; 27, N° Spécial : 548-51. Nous remercions
la Société Française d’Éditions Médicales (SFEM) d’avoir autorisé sa republication dans Topique.
« Une nouvelle arme bactériologique contenant une forme du virus de
l’anthrax, résistant à tous les antibiotiques et qui déclenche une pneumonie
mortelle en moins d’une semaine, a été mise au point en Russie, a révélé, jeudi
3 avril, la revue britannique spécialisée de défense Jane’s » pouvait-on lire dans
le Monde du 6-7 avril 1997. Malgré la convention de 1972 interdisant le
développement, la production, le stockage, l’acquisition et le transfert des
agents biologiques, l’utilisation de germes pathogènes ou de toxines en tant
qu’arme reste d’actualité. Les progrès impressionnants dans la maîtrise du génie
biologique et des biotechnologies ont accru les risques liés à l’utilisation des
agents naturels. À l’emploi de ces armes en situation de guerre s’est ajouté le
risque lié à l’usage des agents biologiques lors d’attentats ou d’actions terroristes. Connu depuis l’antiquité, le risque biologique est caractérisé de nos jours
par de nouvelles armes et de nouvelles menaces.
L’histoire des agents biologiques se confond avec celle des conflits (1-4).
La preuve de l’emploi de telles armes a été souvent difficile à établir. Le plus
souvent, il s’est agi de menaces d’utilisation ou d’accusations d’usage.
Les archers scythes rendaient leurs flèches toxiques en les trempant dans
les cadavres en décomposition, dans du sang putréfié ou dans du fumier. Dès
l’an 300 avant J.C., les Grecs polluaient les puits, et autres sources d’eau potable
de leurs ennemis, avec des cadavres d’animaux. Les Romains et les Perses ont
utilisé la même tactique. En 1155, à la bataille de Tortona, Barberousse empoisonnait des puits avec des cadavres de soldats. Cette manœuvre de guerre allait
être réemployée quelques siècles plus tard, en juillet 1863, pendant la guerre
de Sécession, par le général Johnston qui polluait l’eau potable de Vicksburg
avec des cadavres de moutons et de porcs. Après l’eau, ce fut au vin d’être la
cible des empoisonneurs. Un médecin italien, Cesalpino, raconte que, pendant
la campagne de Naples en 1495, des soldats espagnols ont donné aux Français
du vin contaminé avec du sang de lépreux. L’apparition des catapultes et des
machines de siège allait fournir une nouvelle technologie à la guerre biologique. En 1346, lors du siège de Caffa (actuellement Feodossia), comptoir
génois sur la côte de Crimée, le chef des assiégeants tatars, Djanisberg donna
l’ordre de projeter des cadavres de pestiférés, avec des trébuchets, à l’intérieur
de la cité. La fuite des Génois, leur retour en Italie, fut à l’origine de la deuxième
grande pandémie de peste. Un procédé identique fut utilisé en 1422 au siège
de Carolstein. Mais pour surmonter les difficultés techniques des projections
humaines, le général d’artillerie polonais Siemenowicz proposa, en 1650, d’utiliser des « globes empoisonnés avec de la bave de chien enragé ».
L’histoire de la guerre biologique prit un nouveau tournant en 1763 avec
l’emploi d’une maladie spécifique : la variole. Pour lutter contre les Indiens
d’Amérique du Nord, le colonel anglais Bouquet, commandant des forces en
Pennsylvanie, leur fit distribuer des couvertures infectées de virus varioleux.
Le développement de la bactériologie au XIXe et au début du XXe siècles
allait élargir considérablement le spectre des agents utilisables. En 1915, pendant
la première guerre mondiale, l’Allemagne fut accusée d’utiliser le choléra en
Italie, la peste à St Petersbourg, et, en 1917 d’infecter 4 500 mules en Mésopotamie avec le bacille de la morve. Un démenti officiel de ces allégations fut
publié. En 1916, des lots d’ampoules du bacille de la morve, avec leur notice
d’utilisation, furent saisis à la Légation allemande de Bucarest.
Bien que le protocole de Genève de 1925 ait été ratifié par un grand nombre
d’États, son efficacité a été relative. En 1929, l’URSS ouvrit un centre de
recherche sur les armes biologiques au nord de la mer Caspienne. En 1931,
l’armée japonaise créa en Mandchourie trois centres spécialisés en guerre biologique, et se livra au sein de l’unité 731 du général Shiro Ishii à des expérimentations humaines sur des prisonniers. De 1940 à 1944, l’aviation japonaise
répandit la peste sur 11 villes de Chine en larguant des bombes à fragmentation
ou en porcelaine remplies de bacilles, en lâchant des puces infectées, en même
temps que du riz pour attirer les rongeurs. L’intérêt porté aux armes biologiques
conduisit alors de nombreux pays à se doter de centres de recherches sur ces
armes. C’est à cette époque que la Grande-Bretagne expérimenta, en 1941-1942, sur l’Ile de Gruinard, au nord-ouest de l’É cosse, des dispositifs de
dispersion de Bacillus anthraci.s. Cette île restera interdite d’accès pendant
plusieurs décennies. En dehors du programme japonais, il n’y eut pas d’utilisation, à des fins militaires, de l’arme biologique pendant la Seconde Guerre
mondiale. Cependant, le 27 mai 1942, des Tchécoslovaques assassinèrent
Heydrich, commissaire général de la Gestapo, avec une grenade antichar sur
laquelle étaient fixées des ampoules pleines de toxine botulinique.
En 1952, pendant la guerre de Corée, les Américains ont été accusés d’avoir
répandu le choléra et des insectes infectés par la peste. Cette accusation a été
formellement démentie depuis. On allait ensuite reparler des agents biologiques
au cours des années 1970 avec l’assassinat de deux exilés bulgares, Markov et
Kostov, tués en 1978 par des projectiles imprégnés de ricine, tirés d’un parapluie.
En avril et mai 1979, une épidémie inhabituelle de charbon pulmonaire survint
à Sverdlosk en URSS, après l’explosion d’un bâtiment militaire. L’origine
exacte de cette épidémie, longtemps niée par les autorités soviétiques, a été
reconnue en 1992 par le président Eltsin. En 1981, le rapport Haig dénonçait
l’utilisation par les soviétiques et leurs alliés, de mycotoxines, « les pluies
jaunes », pendant les campagnes du Laos, du Cambodge et d’Afghanistan.
Enfin, le dernier exemple en date du risque biologique au cours d’opérations
militaires est fourni par la guerre du Golfe en 1991-1992. D’après un rapport
du Département de la Défense américaine, les Irakiens ont avoué la fabrication
de 90 000 litres de toxine botulinique, 8 300 litres de charbon, et de quantités
significatives d’aflatoxine (5). Ils ont reconnu également avoir produit environ
200 têtes de missiles et de bombes aériennes contenant ces agents, réparties sur
différents sites; et ils ont admis avoir fait des recherches sur des mycotoxines
et d’autres agents infectieux ou toxines (dont la ricine).
LES AGENTS D’ORIGINE BIOLOGIQUE
Les agents biologiques, vivants ou non, sont issus du règne animal, végétal
ou microbien (bactéries, virus, parasites et mycètes) (6,7). L’OMS (1969) et
le glossaire de l’OTAN définissent un agent biologique comme « un microorganisme qui provoque une maladie chez l’homme, les animaux ou les plantes,
ou qui produit une détérioration des matériaux ». Cette définition comprend
les substances naturelles produites par ces organismes, à savoir les toxines ou
les peptides biologiquement actifs. Dans ce cas cependant, la limite est floue
entre agents de guerre biologique et agents chimiques.
Les agents naturels vivants
Responsables naturellement d’infections et d’épidémies, il s’agit d’outils
difficiles à manier, répondant mal aux exigences militaires de certitude d’efficacité, de sûreté, de prédictibilité. E n tant qu’arme biologique, ceux à
transmission directe, par voie aérienne et percutanée, sont les plus intéressants,
sans négliger cependant la voie digestive surtout en cas d’utilisation terroriste.
Parmi les bactéries, les plus souvent évoquées sont Bacillus anthracis, Yersinia
pestis, Francisella tularensis, Coxiella burnetii. Mais d’autres sont de bons
candidats : Salmonella typhi, Vibrio cholerae, Shigelles, Brucelles, Burkoldheria
(ex Pseudomonas) mallei. Les virus sont de bonnes armes potentielles en raison
de leur pouvoir infectieux et de leur contagiosité élevée. Le virus de la variole
représente un risque réel. Même si la maladie est éradiquée, des souches de virus
restent conservées dans deux laboratoires agréés, russe et américain. D’autres
virus peuvent être envisagés : virus grippaux, voire arbovirus ou virus des
fièvres hémorragiques (Ebola, Lassa, Marburg). Les champignons les plus
fréquemment mentionnés sont les histoplasmes et les coccidiomycètes.
Les toxines
Substances chimiques d’origine animale, végétale ou microbienne, elles
sont très nombreuses et redoutables, mille à un million de fois plus toxiques
que les agents chimiques de guerre. Elles sont réparties dans deux familles, les
toxines non protéiques de petit poids moléculaire et les toxines peptidiques ou
protéiques.
Les toxines non protéiques sont essentiellement représentées par les trichotécènes qui sont des mycotoxines produites par différentes moisissures. Elles
altèrent la synthèse des protéines, et sont responsables lors d’intoxication
naturelle de l’aleucie toxique alimentaire. Les plus importantes sont le nivalenol,
la toxine T2, le désoxynivalenol. La saxitoxine et la ciguatoxine, produites par
des micro-algues marines, les dinoflagellés, font partie de ce groupe.
Parmi les toxines protéiques, les toxines botuliniques sont les substances
biologiques les plus toxiques connues. La dose létale chez l’homme est de
0,1 µg par voie orale, de 0,1 ng par voie parentérale. Un kilogramme de cette
toxine suffirait à tuer toute l’humanité. Cent milligrammes de toxine purifiée,
versés dans un réservoir d’eau de 15 m3 entraîneraient la mort de toute personne
ingérant seulement 10 ml de cette eau. D’autres toxines bactériennes sont
potentiellement utilisables : entérotoxine staphylococcique, exotoxine A de
Pseudomonas aeruginosa, toxine alpha de Clostridium perfringens, toxine
diphtérique. Les toxines protéiques d’origine animale sont nombreuses (8) :
neurotoxines de venins de serpents (erabutoxine, dendrotoxine, bêtabungarotoxine...), de venins de scorpions, d’araignées, de mollusques (conotoxines). Les
toxines végétales sont la ricine (extraite des grains de ricin) et l’abrine (extraite
des graines de l’abrus). La toxine botulinique et la ricine sont efficaces à très
faible dose, faciles à produire et à conserver. Les autres toxines peuvent théoriquement être produites grâce aux méthodes du génie génétique, par fermentation
industrielle de bactéries ou de cellules eucaryotes transformées par des vecteurs
de gènes portant ceux de la toxine. L’incorporation du code génétique d’un
composant de venin de cobra dans un virus comme celui de la grippe est une
des possibilités alarmantes suggérées dans certains articles (9). D’autres
substances, peptides endogènes, neuropeptides, hormones, viennent régulièrement s’ajouter à cette longue liste des toxines biologiques.
CRITÈRES D’UTILISATION DES AGENTS BIOLOGIQUES
Tous ces agents biologiques n’offrent pas les mêmes possibilités d’utilisation sur le champ de bataille. Dans cette optique, un certain nombre de critères,
dits de militarisation, ont été définis en 1949 par un microbiologiste américain,
Théodore Rosebury. Ces critères sont toujours pertinents. Nous ne pouvons les
analyser ici de façon exhaustive. Ils rassemblent des critères indispensables, liés
aux contraintes technologiques du développement du système d’arme, et des
critères se rapportant particulièrement aux agents biologiques (protection facile
de l’utilisateur et difficile de l’agresseur, rapidité des effets, persistance,
détection difficile, multiplicité des cibles et des portes d’entrée, possibilités de
traitement, effets psychologiques). Ces critères, utilisables à des fins militaires,
ne sont pas nécessaires pour d’autres emplois des agents biologiques, en particulier lors d’actions terroristes ou de sabotage (6).
Actuellement, les risques représentés par les agents biologiques sont de
deux types (6,7) :
- utilisation d’un agent naturel dans un concept classique,
- développement de nouvelles armes utilisant les évolutions technologiques.
L e premier risque est toujours présent. Il est lié à la prolifération des
armements non conventionnels dans des pays qui ne respectent pas les accords
internationaux. En 1989, les services de renseignements américains estimaient
qu’une dizaine de pays était en mesure de fabriquer des armes biologiques. En
1995, ce nombre était évalué à plus de 17 (10). L’attrait des armes biologiques
pour ces nations est clair. Il n’est pas nécessaire de disposer d’une technologie
sophistiquée, ces armes sont théoriquement peu chères et ont souvent été qualifiées de « bombe atomique du pauvre ». Il a été estimé que, pour une opération
à grande échelle sur une population civile, à pertes humaines égales, il faudrait
dépenser 2 000 dollars US par km2 avec des armes conventionnelles, 800 avec
une arme nucléaire, 600 avec l’arme chimique et seulement 1 dollar avec des
agents biologiques (9).
Le développement de nouvelles armes peut se faire par deux grands moyens :
optimisation d’agents déjà connus pour les rendre plus agressifs, ou création
de nouveaux agents. Les agents naturels évoqués précédemment peuvent être
« améliorés » selon plusieurs modalités : accroissement de virulence, sélection
de résistance aux antibiotiques, résistance dans le milieu extérieur, extension
des cibles dans l’organisme, inefficacité vis-à-vis des vaccins existants, tableau
pathologique inhabituel... Mais il existe de nouveaux dangers liés aux progrès
des biotechnologies et de la génétique moléculaire. L es applications sont
multiples. Nous en citerons quelques-unes :
- synthèse peptidique automatique ou par voie chimique de fragments
analogues de toxine,
- préparation de gène de toxine ou de peptide par synthèse automatique
d’oligonucléotides,
- construction de montages moléculaires grâce à l’informatique et à la
conception assistée par ordinateur,
- application des techniques de micro-encapsulation,
- détournement des technologies des bio-industries (fermenteurs),
- transfert de gènes de résistance aux antibiotiques ou aux antiseptiques,
- transfert ou modification de facteurs de virulence,
- expression de toxine,
- réarrangement ou modification du génome viral codant pour des protéines
de surface pour rendre des vaccins inefficaces.
Dans une vision élargie et futuriste, il faut également envisager toutes les
dérives possibles des recherches scientifiques actuelles dans les domaines par
exemple de la thérapie génique, des méthodes de sélection des animaux et des
plantes, de la sélection des biopesticides et des engrais biologiques.
Si toutes les utilisations précédentes, déjà effrayantes, ne considèrent que
l’application militaire de l’arme biologique, il semble actuellement que l’emploi
de cette panoplie soit beaucoup plus à craindre comme armes de sabotage ou
dans un cadre terroriste. Le Département d’État américain estime qu’entre 1980
et 1990,6 000 « incidents » terroristes sont survenus dans le monde, responsables
de plus de 4 000 décès et de 11 000 blessés (11).
À ce titre. plusieurs scénarios terroristes ont été envisagés ou testés, en
particulier pour démontrer la vulnérabilité des états. En 1950, la marine américaine a lancé au-dessus de San Francisco des nuages de Bacillus globigii et de
Serratia marcesens. On estime que la plupart des habitants de la ville aurait
inhalé au moins 5 000 particules contaminées (9). En juin 1966, l’armée américaine s’est livrée à des expériences dans le métro de New York. Un aérosol de
Bacillus.subtili.s a été vaporisé par l’intermédiaire des systèmes d’aération.
Sous l’effet des turbulences engendrées par la circulation des rames, les bactéries
ont atteint en quelques minutes les extrémités des lignes (4). À cette époque, à
peu près 1 million de personnes prenait chaque jour le métro. En se basant sur
les niveaux de contamination mesurés avec B. subtilis, il a été estimé par extrapolation qu’un agent létal comme Bacillus anthraci.s aurait entraîné 12 000
cas d’infections mortelles (12).
Plusieurs exemples récents font prendre ces nouvelles menaces très au
sérieux. La secte Aum Shinrikyo, responsable de l’attentat au sarin dans le
métro de Tokyo en mars 1995 faisait des recherches sur des agents biologiques,
le charbon et la toxine botulinique. Cette secte avait également effectué une
expédition au Zaïre en 1992 pour se procurer des échantillons du virus Ebola.
Elle avait acheté un hélicoptère et deux avions télécommandés pour pulvériser
des agents biologiques (5). Une attaque biologique aérienne sur des agglomérations est un scénario souvent décrit. On estime ainsi qu’un petit avion équipé
d’un disperseur utilisé pour l’agriculture, survolant Washington, et capable de
disséminer 100 kg de spores de charbon, répandrait l’équivalent de 3 millions
de doses létales (5). L’inquiétude naît également de la facilité avec laquelle des
groupes marginaux ou des organisations terroristes peuvent se procurer des
agents pathogènes ou des toxines. En avril 1993 des douaniers canadiens ont
arrêté un Américain équipé de 4 pistolets, 20 000 cartouches, de littérature néo-nazi et d’assez de ricine pour tuer au moins 30 000 personnes (5). En mai 1995,
un laborantin de l’Ohio a commandé à un fournisseur du Maryland, avec une
fausse lettre à en-tête, 3 ampoules de Yersinia pestis (10).
À côté de ces faits réels, plusieurs possibilités d’attaques biologiques effectuées dans un cadre terroriste ou de sabotage peuvent être imaginées (11). La
plus plausible est la contamination de denrées alimentaires. Un précédent existe.
En 1978, un commando palestinien a revendiqué l’injection de mercure dans
des agrumes israéliens. Il ne s’agit pas d’une contamination biologique mais
chimique. Cependant une bio-contamination aurait été tout aussi facile. On se
souvient également du sabotage des pots de nourriture pour bébés avec des
éclats de verre en Angleterre en 1989. Les motifs de ces actes sont nombreux :
terrorisme économique contre un pays, chantages, extorsion de fonds. Un
deuxième scénario est celui d’actions du terrorisme d’État, utilisant l’arme
biologique contre une population en opposition ou en conflit avec cet État. Le
troisième scénario est le fait de sabotage à large échelle d’une industrie alimentaire où certains secteurs sont particulièrement vulnérables (industrie laitière
par exemple). Trente grammes de ricine sont suffisants pour empoisonner
mortellement un lot de 150 livres de viande, permettant de produire 1 500 hotdogs (11). E nfin le dernier scénario est une attaque terroriste en vue de
destructions massives (attaque d’aéroports, de terminaux routiers, de métro,
etc.).
Face à toutes ces menaces, il est important d’évaluer dans quelle mesure la
société est préparée à de telles éventualités. Les efforts doivent s’orienter vers
des méthodes de détection fiables et rapides des agents, la surveillance épidémiologique de certaines maladies, la formation d’équipes médicales entraînées
à ce type d’agression, la mise en œuvre de plans d’interventions prenant en
compte la menace biologique. Si de telles mesures sont depuis longtemps
étudiées et appliquées dans un cadre militaire, elles doivent être adaptées à la
population générale, pour répondre aux nouvelles menaces notamment terroristes.
Alors que nous avions décidé, en accord avec lui, la republication dans
Topique de cet article, à maints égards prophétique, sur le terrorisme bactériologique, nous avons appris avec une profonde tristesse la mort accidentelle
de René Roué à la fin juillet 2002.
Cette circonstance tragique incite, dans l’affliction, à rendre doublement
hommage au chercheur éminent, clinicien de maladies infectieuses et pédagogue
d’une rigueur scientifique et éthique exemplaires, que fut René Roué dans la
médecine contemporaine.
·
1. MOLLARET H.H. Bref historique de la guerre bactériologique. Méd Mal Infect. 1985;
·
2. POUPARD J., MILLER L.A. History of biological warfare : catapults to capsomeres.
Ann NY Acad Sci. 1992; 666 : 9-20.
·
3. ROBERTSON A.G. From asps to allegations : biological warfare in history. Military
Med. 1995; 160 : 369-73.
·
4. MOB L E Y J.A. B iological warfare in the twentieth century : lessons from the past,
challenges for the future. Military Med. 1995; 100 : 547-53.
·
5. STEPHENSON J. Confronting a biological Armageddon : experts tackle prospect of
bioterrorism. JAMA. 1996; 276 : 349-51.
·
6. BINDER P. Agents d’origine biologique : évolution des risques. RFL. 1992; 239 : 19-23.
·
7. BINDER P. Biotechnologies et génétique dans le concept de nouvelles formes d’armes
biologiques. Med Arm. 1990; 18 : 463-8.
·
8. GOYFFON M. Toxines animales et nouvelles menaces. RFL, 1992; 239 : 24-8.
·
9. ORIENT J.M. Chemical and biological warfare. Should defenses be researched and
deployed. JAMA. 1989; 262 : 644-8.
·
10. COLE L. La menace permanente des armes biologiques. Pour la Science. 1997; 232 :
5-7.
·
11. ZILINSKAS R.A. Terrorism and biological weapons : inevitable alliance. Perspect Biol
Med 1990; 34 : 44-72.
·
12. HUXSOLL D.L., PARROTT C.D., PATRICK W.C. Medicine in defense against biological warface. JAMA. 1989; 262 : 677-9.
[*]
6
e Colloque sur le Contrôle Épidémiologique des Maladies Infectieuses, Institut Pasteur
de Paris, 30 mai 1997.
[**]
Service des Maladies infectieuses et tropicales, Hôpital militaire Bégin - F - 94160 Saint-Mandé.
[***]
DGA/DSP/STTC. 26 boulevard Victor – F – 75015 Paris.