2003
TOPIQUE
Table ronde
Cultures, idéologies, idéaux
Introduction à la Table Ronde
Ghyslain Lévy
Je voudrais, pour introduire notre Table Ronde, ouvrir quelques questions
et donner un éclairage très bref sur le choix qui a été fait de notre intitulé :
« Cultures, idéologies, idéaux ».
Car s’interroger sur les idéaux, tels qu’ils viennent se nouer autour des
confrontations normées du masculin et du féminin, et de leur dissymétrie anthropologique, conduit nécessairement à s’interroger sur le socle historique et
culturel sur lequel se négocient la différence entre les genres, et la façon d’exister
dans la différence.
C’est là une autre façon de dire ce que rappelait Cathie Silvestre dans
son intervention « Quels idéaux pour un continent noir ? » que ce sont les
cultures qui forgent les idéaux et non l’inverse. L’actualité nous le rappelle
cruellement.
Véronique Nahoum-Grappe, dans un article sur les viols systématiques
dans l’ex-Yougoslavie, de 1991 à 1995, rappelait que, c’est en se fondant
sur la soi-disant évidence « naturelle » qui veut que l’acte sexuel soit une
« possession » du féminin par le masculin, et non l’inverse, que c’est sur
ce stéréotype des idéaux de virilité « que le vainqueur dit « c’est à moi »
lorsqu’il plante son drapeau sur la ville conquise et qu’il y viole les femmes. »...
La libido n’est-elle pas censée être par essence masculine ?
Ce sont en effet sur ces normes culturelles que se mesurent les idéaux
collectifs et les valeurs d’idéalité sur lesquels se règlent les individus, leur façon
d’appréhender les rapports de l’autre et du même, et de conjuguer souvent
cruellement l’altérité avec l’infériorité, quand ce n’est pas avec l’exclusion,
voire l’anéantissement de l’autre. Freud ne nous rappelait-il pas qu’au départ,
pour le moi, l’autre est toujours l’équivalent du mauvais, du haï, de l’hostile,
de l’étranger, et du non-moi !
Or, quand Françoise Héritier souligne que la différence des sexes est la
première des différences, celle sur laquelle toutes les autres différences se fabriquent et se disent, ne risque-t-on pas de figer encore ce « premier », d’inscrire
à nouveau cette « première différence » sous le signe, devenu idéologie, de
l’évidence dite « naturelle », en oubliant l’historicité des représentations de la
différence entre les sexes, représentations qui, au plan de la vie psychique
singulière, sont reprises elles-mêmes dans le registre du primaire au niveau
des phantasmes inconscients.
Nicole Loraux apporte ici un éclairage très précieux de cette question
quand elle écrit : « La mise en scène théâtrale des femmes est, pour le citoyen
d’Athènes, une admirable occasion de penser la différence des sexes, de la
poser pour la brouiller, puis la retrouver, plus riche d’avoir été brouillée, mais
tout de même consolidée d’être au dernier instant réaffirmée. »
A contrario le primat du visible sur lequel se règle l’ordre phallique et sa
logique binaire, n’interdirait-il pas tout cet espace théâtral, tout jeu possible,
toute mise en scène de la représentation de la différence entre les genres,
permettant d’échapper à sa crispation habituelle sur la ségrégation figée des rôles
et des fonctions auxquels les hommes comme les femmes sont en fait soumis,
et ce parfois jusqu’au meurtre comme critère de la différence ?