2003
TOPIQUE
Table ronde
Idéaux féminins : le cas de la Grèce ancienne
Françoise Frontisi-Ducroux
9 rue Georges Lafenestre 92340 Bourg la Reine
L’intervention de Françoise Frontisi-Ducroux a porté sur les idéaux féminins
en Grèce ancienne. Elle a insisté sur le fait que la question des idéaux n’y était abordable
que dans une perspective collective. La société grecque est bi-partite, composée d’un monde
masculin bien séparé du monde féminin. Mais ce dernier, seuls en témoignent des hommes.
Il s’agit d’une société androcentrique, exaltant des valeurs viriles, guerrières, et c’est sur
celles-ci que les hommes comme les femmes devront se façonner. L’idéal féminin principal
y est celui de la maternité et la mise au monde d’un enfant mâle, ce qui constitue pour elle
son état civil, puisqu’elle n’est pas citoyenne. Ses autres idéaux sont ceux de la réserve et
de la discrétion, c’est-à-dire son silence, et sa soumission. Lui est accordé comme idéal
d’activité, le travail de tissage, de filage et le gouvernement de sa maison. Tel est le rôle
capital pour la survie de la société, qui est reconnu à la femme grecque, même si par ailleurs,
la société l’exclue simultanément. L’héroïsme est lui réservé aux hommes.
L’hétaïre est une compagne de plaisir, et de banquet. Souvent étrangère, elle se doit au
désir masculin. Elle appartient à l’espace masculin et à ses idéaux en partageant la connaissance et les techniques artistiques. L’amour est cependant réservé aux relations masculines.
L’auteur montre qu’il existe néanmoins des passages entre les idéaux des deux groupes, celui
des hétaïres et celui des femmes mariées. La beauté artificielle, tout particulièrement celle
due au maquillage et au vêtement, demeure l’idéal féminin, pour les hommes grecs qui
se réservent la beauté du corps nu.Mots-clés :
Androcentrisme, Maternité, Passivité, Héroïsme masculin, Beauté.
In this article, Françoise Frontisi-Ducroux looks at feminine ideals in
Ancient Greece. She insists on the fact that the question of ideals is not in this civilisation
to be examined from a collective point of view. For Greek society was bi-partite, composed
of a masculine world which was clearly separated from the feminine world. Yet the only
witnesses we have to the latter are men. Ancient Greek society was basically andro-centric,
exulting virile, warlike values and men and women both had to shape themselves from
these ideals. The main feminine ideal was that of maternity and the bringing into the world
of a male child, which thus constituted a female civil identity, as women were not citizens
in their own right. Other ideals applicable to women were those of reservation and discretion,
in other words, silence, submission. The ideal female work was weaving and spinning and
attending to household duties. This role guaranteed the survival of society, and this role was
recognised by men, even if that same society also simultaneously excluded women from
it. Heroism was the domain of men.
The hetaira was a companion for pleasure and banquets. Often of foreign origin, she
was devoted to the satisfaction of male desire. She belonged to a determined masculine space
and corresponded to male ideals, sharing in men’s knowledge of the arts. Love was however
a purely male domain. The author of this article shows how transitions could be made
between the ideals of both groups – that of the hetairas and that of married women. Artificial
beauty, the cult that grew up around make-up and clothing, was a feminine ideal – Greek
men retained for themselves the beauty of the naked body.Keywords :
Andro-centric, Maternity, Passivity, Male Heroism, Beauty.
Une réflexion sur les idéaux féminins en Grèce ancienne exige quelques
observations préliminaires.
D’une part, la question des idéaux n’est abordable que dans une perspective
collective. Certes, pour nous aussi les idéaux sont des notions et des réalités culturelles et sociales. Mais en Grèce ancienne la situation est radicalement différente
de ce qui fonde notre univers mental. L’individu antique ne se définit que par
l’extériorité, ne se pense, ne s’appréhende que dans un groupe, par et sous
le regard que les autres portent sur lui, ou qu’il pense que les autres portent
sur lui. La relation de l’individu avec lui-même est une relation de réciprocité,
et non de réflexivité : elle passe par autrui. Le soi doit prendre la forme de
l’autre, ou postuler un autre et le monologue intérieur prend nécessairement
la forme d’un dialogue avec un interlocuteur mis à distance et représentant
l’opinion collective.
D’autre part, il faut se rappeler que la société grecque est bi-partite, composée d’un monde masculin et d’un monde féminin, qui ont chacun leurs domaines
et leurs espaces propres et séparés. Aux hommes, l’extérieur, la vie publique,
la politique, aux femmes, l’intérieur, la vie domestique. Ce qui n’implique pas
pour les femmes un interdit de sortir. Elles participent aux fêtes et jouent même
un rôle considérable dans la vie religieuse.
Mais elles pratiquent les cultes et vivent entre elles, chez elles ou chez
leurs voisines ou parentes, ou dans des espaces religieux spécifiques, emplacements dans les sanctuaires, place dans les processions, et partie réservée
de la maison.
Nous n’avons guère de témoignage sur ce monde des femmes, dans lequel
les filles formaient leur personnalité où elles trouvaient leur modèles.
Et le peu que nous savons de ce monde nous est transmis par le témoignage
des hommes. Nous n’avons donc pas accès à la parole des femmes de la Grèce
ancienne. Tout est relayé par le regard masculin et par la parole des mâles
[1].
La société grecque, on le sait, est androcentriste, tant sur le plan de l’organisation sociale que sur le plan idéologique. L’idéologie collective est masculine
et même machiste, avec de légères variantes selon les cités et selon les périodes.
Ainsi l’Athènes démocratique, sur quoi notre documentation est la plus
abondante, correspond à la période la plus misogyne et la plus répressive
à l’égard des femmes, parce que l’individu y est défini par sa participation
à la vie politique, et que la femme en est exclue. Certes, il y a d’autres catégories
d’exclus, esclaves, étrangers etc. Mais toutes les femmes, quel que soit leur statut
social, sont des exclues. La femme du citoyen athénien, homme adulte, jouissant
des droits civiques et politiques, n’est pas une citoyenne, tout en étant obligatoirement fille, épouse et mère d’Athénien.
C’est donc cette société masculine, qui pour elle-même exalte des valeurs
viriles, guerrières, expansionnistes, qui définit les modèles selon lesquels les
hommes et les femmes devront se façonner.
Nous avons d’ailleurs toutes les raisons de penser que, comme dans d’autres
sociétés, même contemporaines, ces valeurs collectives étaient adoptées par
les femmes, qui ne possédaient pas les moyens intellectuels et mentaux de les
critiquer et encore moins de les rejeter. Songeons à celles qui aujourd’hui
défendent le port du voile en alléguant l’argument du confort et de la tranquillité.
Or les femmes grecques n’étaient pas voilées.
Un dernier point encore : la définition de l’individu, qui ne concerne que
l’homme, seul sujet, parce que libre, adulte et citoyen, est une définition
différentielle. Elle procède en une série d’écarts par rapport à différentes
figures de l’autre. L’humanité dans son ensemble se situe entre les dieux et
les animaux. Et à l’intérieur de cet ensemble, les « hommes » s’opposent
aux femmes, aux esclaves, aux enfants, aux étrangers et aux barbares (ceux
qui ne parlent pas grec).
Cette hiérarchie n’est pas fixe, et peut varier selon les besoins. Le cumul
est possible entre diverses catégories d’altérité. Par exemple les Amazones
sont à la fois des femmes et des barbares, ce qui les rend particulièrement
redoutables. Des équivalences se construisent également entre les diverses
figures de l’altérité, qui sont des figures « bonnes à penser » selon l’expression
de C. Lévi-Strauss, sinon indispensables à penser. Ainsi la femme est tantôt
assimilée à l’enfant, tantôt au barbare, voire à l’animal.
Elle est dans le meilleur des cas l’étrangère de l’intérieur. Le cas grec rejoint
absolument les observations de D. Zaoui sur une certaine homologie entre la
femme et le juif.
Ce cadre étant esquissé nous pouvons aborder maintenant la question des
idéaux concernant les femmes. C’est d’une grande simplicité. L’idéal principal
devait être la maternité. Car le rôle social de la femme, épouse de citoyen,
était la production d’enfants légitimes, de fils futurs citoyens. La finalité de
l’existence féminine était le mariage, et l’étape majeure de la vie d’une femme
était la mise au monde d’un enfant mâle.
Rappelons ce qu’a bien démontré G. Sissa : les Grecs étaient plutôt indifférents à la virginité des filles
[2]. Pas de scandale tant qu’il n’y a pas de grossesse
avérée. Le rôle de l’époux est de refermer le ventre de sa femme (dans certaines
représentations le corps féminin est considéré comme ouvert à tous vents), en
la fécondant, en y déposant un enfant, son double à lui. L’ouverture du corps
féminin, accomplissement indispensable, se réalise au moment de l’accouchement. C’est la naissance d’un enfant qui fait de la
numphé une femme.
Le terme
numphé désigne la jeune fille et la jeune femme pendant sa période
de séduction, avant le mariage et au début du mariage jusqu’à la grossesse.
Une représentation annexe pose un parallélisme entre l’accouchement
et la guerre. La femme peut y mourir comme l’homme au combat. Mourir pour
la patrie constitue un modèle masculin majoritaire. Cette idéologie est développée publiquement chaque année, lors des funérailles collectives des soldats
morts pendant la dernière campagne (les cités grecques partaient en guerre
à chaque printemps)
[3].
Parallèlement la mise au monde d’un enfant mâle constitue l’idéal civique
de la femme, qui pourtant n’est pas elle-même citoyenne. Des stèles funéraires
mentionnent l’héroïsme des femmes mortes en couches.
Les compléments de cet idéal principal sont les qualités que la société exige
de la femme. Essentiellement la réserve et la discrétion. Sa parure la plus grande
est le silence. Toutes ces qualités composent la sophrosuné, ou sagesse.
Le plus grand éloge que l’on puisse faire d’une femme, disent les auteurs
anciens, est qu’elle ne fasse pas parler d’elle, complément de son silence.
Est associé au féminin tout ce qui est posture de soumission et passivité,
l’activité qualifiant le masculin.
Représentation mentale qui est attestée aussi sur le plan des théories de la
conception : selon la plupart des auteurs, Aristote en particulier, la matrice
féminine n’est qu’un réceptacle de la semence masculine, qui y imprime
sa forme.
Une autre composante de l’image idéale de la femme grecque est la notion
de philergia qui désigne l’amour du travail, c’est-à-dire du travail de la laine.
Ici encore l’activité que cela pourrait impliquer est atténuée par les représentations figurées qui montrent la femme assise, filant, presque immobile.
De surcroît l’accent est porté sur l’habileté de la fileuse et de la tisseuse bien
plus que sur la productivité. De façon générale le monde antique n’a pas du tout
la même conception du rendement que le monde moderne. (Il ne faut pas oublier
que le travail est l’affaire des esclaves).
Le modèle de l’activité féminine et même de toute la vie des femmes
s’organise autour du métier à tisser (pas de la cuisine). C’est autour du métier
à tisser, qui rassemble la partie féminine d’une maisonnée, avec les enfants, que
s’opère la transmission culturelle féminine. C’est là que se racontent les mythes,
que se chantent les chansons, que se donnent les recettes techniques, et que
s’élèvent les petits, y compris les garçons jusqu’à sept ans.
La quenouille, outil de la fileuse est l’un des attributs de la femme, dès le
monde homérique, qui ne connaît pas le miroir, autre emblème féminin
[4].
Tout ceci vaut surtout pour la femme du citoyen aisé, où les valeurs aristocratiques subsistent à l’âge de la Cité. La femme idéale doit savoir faire quelque
chose de ses dix doigts, c’est-à-dire filer et tisser. La philergia, l’amour du
travail, qualité prisée chez une épouse, correspond, dans une certaine mesure,
aux ouvrages de dame d’autres sociétés et d’autres époques. La femme du
citoyen doit aussi savoir gouverner sa maison et diriger les serviteurs.
Ce tableau idéal est en contradiction totale avec ce que la tradition misogyne
raconte de la femme, qui est, bien entendu, paresseuse, gourmande, ivrogne,
dévergondée et bavarde.
Le modèle idéal peut se lire aussi dans les contre-modèles mis en scène
dans les mythes. Lorsque les femmes abandonnent leur métier à tisser, pour
battre la campagne à la suite de Dionysos, elle finissent inexorablement par
dépecer leurs enfants, c’est-à-dire détruire l’avenir de la cité.
La maternité et le travail de la laine sont des valeurs solidaires qui constituent un point central pour la survie de la société. Le rôle des femmes, ces
exclues proches de l’animalité, est reconnu comme capital. C’est un des
paradoxes de la pensée grecque.
À Sparte, selon Plutarque, les idéaux du féminin se situent à un niveau plus
élevé.
- Une femme spartiate ne pleure pas quand son fils part à la guerre, au
contraire elle l’arme de bon cœur et l’encourage à défendre la patrie,
- et s’il revient, seul vivant, du combat, elle le tue de ses propres mains.
Mais Sparte est une image, un mythe, un contre-modèle, fantasmé par les
ennemis de la démocratie athénienne, donc une figure inversée d’une certaine
réalité athénienne. À Athènes, en effet, les dirigeants ont très peur du deuil des
femmes. On les exclut des cérémonies funéraires collectives, on craint leurs
débordements de douleur qui risquent de démoraliser la population. Il n’est
pourtant pas possible de leur interdire de pleurer car tel est précisément leur rôle :
mener le deuil, s’occuper des funérailles est une fonction féminine essentielle.
Elles ont à gérer la mort, comme la naissance. On relègue cela dans le domaine
de la vie privée. Mais les contradictions ne sont pas absentes de la répartition
entre public et privé.
L’héroïsme ne fait donc pas partie des idéaux féminins athéniens. Cet idéal,
aligné sur l’idéal masculin, qui est attesté pour quelques femmes romaines, est,
en Grèce, projeté sur l’image fantasmatique de Sparte. Dans la majorité des cités
grecques, en état de guerre perpétuel, et dans une culture qui ne croit pas à un
paradis pour les guerriers morts au combat, l’héroïsme est réservé aux hommes.
On ne songe pas à réclamer de l’abnégation aux femmes. On ne leur demande
que de mener le deuil à la maison : réserve toujours, discrétion, soumission
et passivité.
Tout cela concerne les idéaux de la femme mariée, épouse de citoyen.
L’homme grec a pourtant une autre femme dans sa vie, un autre type de femme,
l’hétaïre. Car les Grecs étaient aussi sereinement polygames que bisexuels.
Un orateur du IVe siècle résume : « nous autres, Athéniens, nous avons trois
femmes, l’hétaïre pour le plaisir, la concubine pour les soins du corps et l’épouse
pour les enfants légitimes ». La concubine est comme une seconde épouse, non
légitime et librement choisie (car les mariages étaient arrangés entre familles)
qui vivait soit à la maison, soit dans un autre domicile.
Celle qui nous intéresse, l’hétaïre, ou courtisane, appartient à une catégorie
importante. Le mot hétaïre est le féminin d’hétairos, qui signifie compagnon.
L’hétaïre est donc une compagne de plaisir, c’est-à-dire essentiellement de
banquet. Le banquet ou sumposion est une institution fondamentale des sociétés
grecques tant aristocratiques que démocratiques, un lieu de plaisir collectif
pour les citoyens, organisé et réglementé, autour de la consommation du vin.
On y pratique la musique, la poésie, la danse, la discussion et l’amour. Mais
les femmes mariées n’y sont pas admises. En revanche l’hétaïre est une femme
qui participe au banquet. Elle est la compagne de plaisir de l’homme et doit
par conséquent posséder des idéaux différents de ceux de l’épouse. Son rôle
est de susciter le désir masculin et elle reçoit une formation adéquate. La femme
vouée à devenir épouse légitime ne reçoit, à l’époque classique, aucune
éducation autre que celle que lui donne sa mère. Elle ne va pas à l’école, et ne
sait ni lire ni écrire.
En revanche les hétaïres, qui relèvent de statuts divers, et sont rarement
filles de citoyens sauf en cas de pauvreté extrême, mais plutôt des étrangères,
reçoivent une formation spécialisée qui les rend aptes à tenir compagnie
à l’homme. Elles ont généralement besoin de protecteurs, mais certaines
ont réussi à être autonomes, riches et puissantes. La plus célèbre, Aspasie,
venue de Milet, était la compagne de Périclès, et on lui suppose une influence
considérable sur le grand homme. Les qualités et les capacités qu’on lui attribue
sont en partie des valeurs masculines : elle aurait donné des leçons de philosophie à Socrate, et enseigné la science politique à plusieurs jeunes gens.
Parallèlement elle tenait une école de jeunes filles qu’elle formait à devenir
hétaïres, apprentissage qui comportait, en plus des techniques érotiques, la musique, la poésie et la danse, ce qui constituait précisément l’éducation des jeunes
gens libres. L’hétaïre, second modèle féminin du monde grec, également conçu
pour et par les mâles, n’était pas un simple objet sexuel. Il y avait des prostituées pour cela. Leur relation avec les hommes implique, non pas l’égalité,
mais une certaine symétrie qui se dit dans leur nom de « compagne ». Outre
Aspasie, qui sut inspirer à Périclès un amour stupéfiant (aux yeux de leurs
contemporains), elles furent quelques-unes à laisser leur nom dans l’histoire
(contrairement aux épouses, toujours anonymes).
Les deux Laïs, Phryné, célèbres et disputées, étaient fréquentées par des
hommes politiques, des philosophes, des orateurs qui ne cherchaient pas
uniquement à obtenir, à prix d’or, leurs faveurs. L’hétaïre est une alternative
à l’objet érotique favori de l’homme grec qu’est le jeune garçon.
L’amour est cependant plutôt réservé aux relations masculines. Aimer les
femmes est un signe de faiblesse et de féminitude, et le modèle du séducteur
de femmes, Pâris, l’amant d’Hélène, passe pour un efféminé. Quant à aimer
sa propre femme, au Ve siècle avant notre ère, c’est un grand ridicule.
En revanche il est possible de s’amouracher d’une hétaïre, qui est une professionnelle et qui a parfois une formation culturelle parallèle à celle des hommes.
Toutefois le hiatus n’est pas si grand qu’il y paraît entre la femme mariée
et l’hétaïre. Sur le plan de la réalité sociale, des passages sont attestés entre les
deux catégories. On connaît, par les procès auxquels cela a parfois donné lieu,
des cas d’hétaïres qui ont réussi à se faire épouser par un citoyen et à faire
légitimer leurs enfants. On peut en conclure que pour l’hétaïre aussi le mariage
légitime constituait un idéal. Et que le cœur avait ses raisons...
Périclès vivait ainsi maritalement avec Aspasie, après avoir divorcé de sa
femme, l’embrassait en public à chaque fois qu’il la quittait et la retrouvait,
et essaya de faire légitimer ses fils, en allant à l’encontre de la loi qu’il avait
lui-même fait voter.
Inversement les femmes mariées ont un idéal qui n’est pas très éloigné
de celui des hétaïres : plaire à l’homme en se préoccupant constamment de
sa beauté. Les textes comme les images montrent la femme grecque, maîtresse
de maison entourée de ses servantes, occupée à sa toilette et à son miroir. Il faut
la comprendre : la femme mariée a des concurrents sérieux en la personne des
hétaïres, compagnes de plaisir de son époux, et plus encore de ses jeunes compagnons masculins.
Aussi cherche-t-elle à paraître belle en recourant au maquillage. Le miroir,
son second attribut, la définit par la beauté.
Les qualités fondamentales de la femme idéale, selon Aristote, sont la beauté,
la taille et l’amour du travail : soit une grande belle femme filant la laine.
De fait, la beauté constitue l’un des idéaux fondamentaux des Grecs, au
masculin aussi.
L’idéal du kaloskagathos résume cette aspiration à l’union du beau et du
bien. Il s’agit d’être beau physiquement et paré de qualités morales. Les deux
découlent du fait d’être bien né. Soit une valeur aristocratique au sein de la
Cité démocratique. C’est que le contexte est celui d’une culture du paraître
où l’être se manifeste dans l’apparaître. La beauté constitue pour les Grecs
une aspiration si fondamentale que Platon a dû en passer par là pour édifier tout
son système philosophique, incitant ses contemporains à s’élever de la beauté
des corps à celle des âmes et de celle-ci à l’Idée du beau en soi. Mis à part
ses goûts personnels, le philosophe était obligé de tenir à ses contemporains
le discours qu’ils pouvaient comprendre. Il n’est pas sûr qu’il y ait réussi.
La beauté physique est un idéal masculin, c’est le but de l’éducation des
garçons, et de leur entraînement au gymnase. La beauté juvénile des garçons,
qui fascine les Grecs, est définie comme beauté naturelle. Inversement la
beauté féminine est dite artificielle et s’obtient par artifice. Le maquillage est
pratiqué par les femmes mariées qui sortent peu et ne paraissent pas en public.
(On pense à ces femmes afghanes que l’on a vues se précipiter dans les salons
de beauté et revêtir leur burka à la sortie).
Xénophon rapporte dans son Economique le cas d’un mari athénien qui
a réussi à détourner du maquillage sa jeune épouse, de quatorze ans, en lui
conseillant de se faire des couleurs naturelles par quelque exercice : plier les
couvertures, par exemple, et pétrir le pain. Sa réussite est présentée comme un
exploit digne d’admiration. Il a réussi cela, dit-on, en parlant à sa femme, chose
encore plus rare. Ce qui nous laisse entendre que les conversations entre mari
et femme étaient loin de constituer la norme. Et qui montre aussi que ce qui est
considéré par Xénophon comme un modèle supérieur est encore rapporté
à l’idéal masculin : une beauté naturelle obtenue par l’exercice physique.
Nous pouvons donc ranger sans hésitation parmi les idéaux offerts au sexe
féminin par la société grecque et adoptés par les femmes la beauté acquise
par le maquillage, un maquillage qui nous semble assez lourd : teint blanchi
de céruse, yeux charbonnés, pommettes et lèvres d’un rouge violent.
Le caractère artificiel de la beauté féminine est une notion profondément
ancrée dans les mentalités comme dans les pratiques. À commencer par le
mythe de création de la première femme : Pandora est un mannequin fabriqué
par les dieux, modelé dans la glaise, animé, truffé de mensonges et paré de
façon irrésistible, pour le malheur des hommes. De fait la représentation grecque
de la femme oscille entre deux pôles : d’une part c’est une créature sauvage qu’il
faut domestiquer et civiliser pour l’intégrer à la société par le mariage, d’autre
part c’est une créature hyper artificielle qui séduit l’homme.
Dans les deux cas l’homme veut la femme artificielle, jamais naturelle,
jamais mise à nu. Elle doit donc également se vouloir artificielle : bien habillée,
maquillée et parée et bijoutée. L’opposition du nu et du vêtu recoupe l’opposition du masculin et du féminin. La beauté masculine est corporelle, la beauté
féminine réside dans le vêtement et se résume à son visage, sinon à sa chevelure.
Pour terminer j’évoquerai deux récits mythiques qui mettent en scène les
deux idéaux majeurs de la femme grecque, la maternité et l’habileté au travail
de la laine. Ils montrent, l’un et l’autre, que, même dans les domaines qui sont
réservés à la femme et où la société réclame incontestablement d’elle une performance, elle doit savoir raison garder.
La première histoire est celle de Niobé, mère de très nombreux enfants,
neuf fils et neuf filles, parfois cinquante selon les versions ! Exaltée par sa
maternité triomphante, Niobé eut le tort de se vanter de sa supériorité sur Létô,
mère d’Artémis et d’Apollon, les jumeaux divins. Celle-ci fit abattre à coups
de flèches par ses enfants la progéniture entière de Niobé. Mère inconsolable,
Niobé refusa de cesser le deuil et resta figée sur la tombe de ses enfants. Pris
de pitié, disent de façon surprenante les textes, Zeus la transforma soit en statue
funéraire, soit en un rocher à forme féminine. Mais une pierre qui continue
à souffrir et pleure éternellement.
La seconde est celle d’Arachné, jeune fille trop fière, orpheline de mère,
élevée par son père, un teinturier habile. Elle devint une tisserande d’un talent
si exceptionnel que l’on venait de loin contempler ses ouvrages et la voir
travailler. Une réussite sociale et professionnelle unique pour une femme, due
sans doute au modèle paternel. Mais il lui manquait les qualités de retenue
et de modestie qu’une mère doit transmettre à sa fille... tout en lui enseignant
le tissage. Exaltée par son mérite, Arachné commit la faute impardonnable
de refuser toute dette envers Athéna, patronne des travaux de la laine et voulut
se mesurer à la déesse. De fait, elle l’emporta au concours, réalisant une
somptueuse tapisserie colorée, qui figurait les amours des dieux et les métamorphoses employées pour satisfaire leurs désirs, Europe, Io, Léda, Danaé etc.
Un tableau bien plus séduisant que l’ouvrage conventionnel et guindé d’Athéna
représentant les dieux en majesté et le châtiment des mortels présomptueux.
Dépitée et offensée, la déesse déchira la belle tapisserie d’Arachné et la frappa
violemment au visage avec sa navette. La jeune fille ne supporta pas l’affront
et se pendit. Athéna alors, « par pitié », la transforma en araignée, un insecte
hideux qui, perpétuellement pendu à un fil, ne cesse de tisser des toiles grisâtres,
transparentes, incolores et tristement géométriques.
Les déesses ne pardonnent pas aux femmes humaines de se laisser griser
par le succès et de trop s‘affirmer en réalisant leurs idéaux.
[1]
Cf. Schmitt Pantel P. et
alii,
Histoire des femmes, 1, L’Antiquité, Paris, Plon, 1991.
[2]
Sissa G.
Le corps virginal, Paris, Vrin, 1987.
[3]
Comme le montrent bien les nombreux travaux de N. Loraux.
[4]
Cf. Frontisi-Ducroux F.
Dans l’œil du miroir (avec Vernant J.-P.), Paris, Odile Jacob, 1997.