2003
TOPIQUE
Table ronde
La relation de la femme à la culture
Marie-Claude Fusco
22 rue Fabert 75007 Paris
Au départ, une interrogation sur les raisons pour lesquelles Freud a exprimé
autant de réserves sur les possibilités, pour la femme, d’accéder aux valeurs de la culture
et de participer à son progrès.
On peut constater l’écart entre la vision de la femme à travers la peinture et l’opéra dans
la Vienne du début du siècle, qui prônait la féminisation de l’art et de la littérature, et cette
image d’une femme limitée dans ses aspirations que Freud nous donne.
S’il est possible de répartir les idéaux entre le domaine de la créativité et celui de
l’amour, en tant que renforcement des liens libidinaux entre les humains, il n’y a pas de
bipartition des idéaux qui nous ferait réserver aux hommes la créativité et concéder aux
femmes le privilège de l’amour. L’amour est foncièrement œuvre de création, en créant des
liens, il devient facteur de civilisation.Mots-clés :
Kultur, Créativité, Amour.
At the offset, we may wonder why Freud was so reticent in recognising
any possibility for women to attain the values of culture and participate in the progression
of the arts.
We notice here a gap between the vision of woman in painting and opera in Vienna at
the start of the century that vaunted the feminisation of art and literature and this image of
women as limited in their aspirations that Freud gives us.
Even if it is possible to share ideals between the domain of creativity and that of love,
as a way of reinforcing the libidinal links between human beings, there is no bi-partition
of ideals that might make us accept that men alone are destined for creativity and women
for love. Love is after all a work of pure creation in the links that it creates, that helps civilisation to happen.Keywords :
Kultur, Creativity, Love.
À la relecture des textes de Freud sur la Féminité, il est difficile de ne pas
émettre des réserves sur la façon négative dont il a abordé cette question, en
particulier sur les restrictions qu’il a apportées aux possibilités chez la femme
d’accéder aux valeurs de la culture et de prendre part à son progrès.
Le livre de Jacques Le Rider sur la « Modernité viennoise et Crises de
l’identité » source inépuisable de réflexions sur la vie intellectuelle, artistique
et sur les idées politiques et philosophiques de cette époque, nous permet
de constater combien Freud s’est tenu à l’écart de cette intelligentsia vis-à-vis
de laquelle il s’est montré d’une grande méfiance. Un regard jeté sur la Vienne
du début du siècle nous renvoie l’image d’une extraordinaire effervescence
artistique, tant sur le plan pictural que littéraire et musical, où la représentation
de la femme occupait une place prépondérante : « La modernité de cette époque
prônait une féminisation de l’art et de la littérature. »
La Sécession inaugurait une rupture avec le passé traditionnel et conformiste
de la Vienne du Ring, un vent de liberté, d’audace et de renouveau transparaissait
dans la peinture, particulièrement chez Klimt, dans ses portraits de femmes où
l’influence de Freud se faisait sentir, au point d’avoir été surnommé « le peintre
de l’inconscient ». Il peignait des femmes enchâssées dans de somptueux
vêtements d’apparat, aux couleurs chatoyantes, émaillés d’or, sortes de mausolées qui abritaient les turbulences érotiques et mortifères de ses personnages,
ou encore en femmes fatales, telle la Judith brandissant la tête d’Holopherne
dans une expression de jouissance morbide. Elles étaient loin des tenues
guindées et corsetées des femmes de Hans Mackart, peintre officiel de la
bourgeoisie viennoise.
Les descriptions que Freud donnaient des femmes hystériques occupaient
largement les préoccupations d’artistes beaucoup plus torturés comme Egon
Schiele, où la violence pulsionnelle s’exprimait dans un érotisme exacerbé.
Était-ce là ce « continent noir » qui s’étalait avec une telle insolence ? L’Opéra
ne fera qu’accentuer cette image de la femme, que ce soit la Lulu d’Alban Berg,
créature sensuelle et provocante qui frôle continuellement la mort et incarne
toute l’ambiguïté du pouvoir sexuel féminin, à la fois fascinant et terrifiant,
séducteur et destructeur; ou l’Elektra de Richard Strauss, qu’Hofmannsthal,
auteur du livret, dépeindra telle une créature débordante de haine et de rage,
aux prises avec l’univers archaïque de la mère vis-à-vis de laquelle elle exercera
sa funeste vengeance.
Comment Freud qui était en contact constant avec ces femmes aux pulsions
si peu domestiquées, affronté à la dimension tragique de leur vie psychique,
a-t-il pu nous présenter une image de la femme aussi conventionnelle et limitée
dans ses aspirations ? Il côtoyait également des femmes d’une toute autre envergure, comme Lou Andreas Salomé, Alma Malher, des femmes qui participaient
à la vie intellectuelle, sans oublier parmi celles-ci les analystes qu’il estimait.
C’est en particulier à la poétesse Hilda Doolittle qui retrace dans Écrit sur le mur
sa relation analytique avec Freud, engagée autour de leur inclination commune
pour la mythologie et l’art grec, que Freud fera partager les valeurs de la culture.
Sa statuette d’Athéna, cette déesse de la raison qui personnifie la sagesse,
emblème également de la culture libérale de la fin du XIXe siècle à Vienne,
servira de médiation pour symboliser leur aspiration commune au cheminement
dans les voies de la spiritualité. Freud était particulièrement sensible aux qualités
de l’esprit et à l’ouverture culturelle des femmes, ce qu’il retrouvait entre autres
chez Hilda Doolittle, Lou Andreas Salomé et sa fille Anna.
Par ailleurs, il est vrai que Freud était un homme qui a toujours tenu à sa
respectabilité, qui se définissait lui-même comme un bourgeois libéral et que
les femmes de son environnement familial avaient une conduite tout à fait
irréprochable. Bien que lié à un certain nombre d’artistes de la Sécession, Freud
s’est toujours montré méfiant à l’égard de ce milieu cultivé qui lui, pourtant
se sentait si proche des découvertes freudiennes.
Un regard en arrière sur le siècle des Lumières où l’on voit la femme occuper
une situation assez inhabituelle dans le domaine des valeurs intellectuelles
et spirituelles et qu’incarnera Corinne. Cette héroïne du roman de Madame de
Staël, Corinne ou l’Italie, est une femme exemplaire par la place qu’ont tenus
les idéaux littéraires, poétiques et artistiques dans son existence. Personnage
de génie, fêtée au Capitole et couronnée de lauriers pour ses dons poétiques,
aimée et admirée de tous, Corinne se verra brisée dans ses goûts et dans ses
amours par les convenances sociales. Elle se trouvera contrainte de choisir
entre ses idéaux, sa vocation d’écrivain et le bonheur auprès de l’être aimé.
Devant l’incompatibilité de ses aspirations à la gloire et au bonheur, elle sera
amenée à payer le renoncement à son amour de la perte de son génie. « La
gloire, dira Mme de Staël, ne saurait être pour une femme qu’un deuil éclatant
du bonheur ». La foi dans ses idéaux se révèle inconciliable avec l’amour, son
idéal se brisera face à l’exigence contradictoire de l’amour et de la création.
L’ALTERNATIVE CRÉATIVITÉ-AMOUR
Une définition a minima des idéaux pourrait se formuler ainsi : les valeurs
auxquelles aspirent les hommes, en tant qu’individus comme en tant qu’appartenant à une collectivité, et qui visent les plus hautes réalisations de l’esprit
humain. Les idéaux, dans la mesure où ils incitent ceux qui désirent y adhérer
à participer au progrès de la civilisation, se constituent à partir des valeurs de
la Kultur, que celles-ci relèvent du domaine des idées et de la pensée ainsi que
de leurs œuvres, c’est-à-dire de l’ordre de la créativité, ou qu’elles résident
dans l’établissement et le renforcement des liens libidinaux entre les humains.
En répartissant les idéaux entre ces deux domaines : celui de la créativité
et celui de l’amour, il ne s’agit pas de renoncer à l’un au profit de l’autre, ni
qu’ils soient distribués entre les sexes, en réservant la créativité aux hommes,
dont l’esprit se meut plus aisément dans la sphère des idées, et l’amour aux
femmes qui de par nature sont plus proches de la sensorialité. Même si un
regard sur le passé nous inciterait plutôt à attribuer la créativité aux hommes,
en reconnaissant le peu de présence des femmes dans les arts, la philosophie
et les sciences.
Si la créativité trouve une de ses sources dans la curiosité, l’avidité à
connaître, l’attrait de l’inconnu, l’éducation a trop longtemps interdit aux femmes l’accès au savoir, principalement le savoir sur la sexualité. On en connaît
les conséquences : l’inhibition de la pensée, l’interdit de penser, le savoir perd
de son intérêt pour elles. Freud y voit l’explication de l’infériorité intellectuelle
d’un bon nombre de femmes. Le renoncement aux valeurs spirituelles serait
le prix à payer pour assurer la répression sexuelle. Seule l’issue sublimatoire
permet la dérivation de la curiosité sexuelle vers des réalisations intellectuelles.
Et c’est justement ce que Freud estime manquer aux femmes, étant donné la
faiblesse de leur sens moral et leur peu d’aptitude à la sublimation.
L’aspiration à une activité intellectuelle serait-elle interdite à la femme,
sous le prétexte qu’il s’agirait d’une usurpation de ce qui fait l’apanage des
hommes ? Cette discrimination des tâches paraît plus relever d’une construction
culturelle que d’un rapport d’inégalité qui n’est nullement biologiquement
fondé, nous dit Françoise Héritier. Et pourtant il n’est pas rare que des femmes
ressentent un malaise à exercer une profession intellectuelle, soit qu’elles
craignent d’y perdre leur féminité aux yeux des autres, soit qu’elles s’efforcent
de dissimuler derrière un excès de féminité leur envie de s’approprier les prérogatives des hommes. C’est le cas de cette femme, que décrit Joan Rivière dans
« La féminité en tant que mascarade », une femme intellectuelle, en apparence
d’une parfaite féminité, dont le malaise éprouvé après chaque manifestation
en public où elle donne des conférences l’oblige à chercher une réassurance
en mettant à l’épreuve son pouvoir de séduction auprès des hommes. Elle devra
cacher ses aspirations à rivaliser avec eux sous le masque de la féminité, afin
d’éloigner l’angoisse et d’éviter les risques de représailles de la part de ces
hommes, figures du père et, en même temps, obtenir une reconnaissance de la
part de la mère qu’elle croyait avoir privée des emblèmes du père.
Concevoir la créativité chez les femmes comme une compensation aux ratés
de l’amour, une dérivation aux échecs et aux blessures narcissiques, peut paraître
une façon négative, voire réductrice d’aborder la question. L’amour occupe
une place de choix dans la répartition des idéaux chez la femme et si l’angoisse
féminine est avant tout « angoisse de perdre l’amour de la part de l’objet »
(Malaise dans la culture, p. 67), ce sont bien les déconvenues, la labilité de
l’objet, l’objet perdu à jamais introuvable, sans parler de la part de destruction
présente dans tout amour, qui concourent à laisser le champ libre aux déceptions, à la désidéalisation et au rejet de l’objet. La brèche est ouverte pour le
déplacement des investissements sur d’autres objets, sexuels ou non sexuels,
en conformité avec les idéaux. Ajoutons aux limitations que la civilisation
impose à la pulsion sexuelle, son incapacité à donner un plein assouvissement,
on peut comprendre que cette insatisfaction puisse devenir « la source d’œuvres
culturelles parmi les plus grandes, accomplies par une sublimation des composantes pulsionnelles. » (Psychologie de la vie amoureuse, p. 65).
Mais l’amour est foncièrement œuvre de création, non seulement il est au
principe de la civilisation puisqu’en unissant les êtres entre eux par des liens
libidinaux, il permet par la reconnaissance de l’autre ce passage de l’égoïsme
à l’altruisme (Psychologie des masses, p. 165), tout en exigeant de la femme le
renoncement pulsionnel essentiel au maintien du lien. C’est aussi par l’amour
que les femmes ont été à l’origine de la civilisation. Le même amour qui a
fondé la famille contribue à la Kulturarbeit, autant sous la forme d’une relation
sexuelle entre un homme et une femme que sous celle de l’amitié, dévié de
son but sexuel, et qui permet d’instaurer des liens avec autrui et de dépasser
le cadre de la famille. C’est par l’amour que les femmes ont été au fondement
de la culture, c’est d’elles que dépend le sort de notre espèce qui assure la survie
de l’humanité. Enfanter, c’est aussi créer du lien, c’est transmettre toute la
richesse psychique de l’humain, le monde des valeurs et des investissements
culturels. Enfanter, c’est aussi s’engager dans l’humanisation de ce petit
d’homme, l’arracher à l’animalité première, à la barbarie de l’infantile pour
le faire accéder à son statut d’être humain. C’est là le mode primordial qu’ont
les femmes de participer au progrès de la Kultur, ce qui ne veut pas dire que
ce soit le seul.
En donnant chez la femme cette place au corps, un corps qui se métabolise
en du lien, ne sommes-nous pas en train de réintroduire la dichotomie classique
qui, privilégiant chez les femmes ce qui a trait à la vie, réserverait aux hommes
l’apanage de la raison, à distance de tout rapport charnel. Alors que pour
les grecs, comme le souligne Nicole Loraux dans Les expériences de Tirésias,
c’est le même mot, Ponos, qui désigne aussi bien la douleur de l’accouchement
que l’épreuve et l’effort du guerrier au combat, qui différencie et unifie les
rôles de chacun des sexes « Les hommes donnent leur vie, les femmes donnent
leur fils ». La femme est pour la vie, elle n’est sans doute pas prête à en payer
le prix même si les idéaux le lui commandent, à l’inverse de l’homme, si c’est
la raison qui le lui impose. Le modèle de l’homme grec, ajoute N. Loraux,
tel que l’exalte l’oraison funèbre athénienne, est désincarné, il n’a pas de corps.
« Le corps – voire l’être sexué serait-il tout entier du côté des femmes ? comme
s’il n’y avait qu’un seul sexe, le féminin. »
Freud a repris cette répartition des rôles de l’homme grec en s’intéressant
plus à ce qui les différencie qu’à ce qui les unifie : le masculin serait décrit
comme pouvoir spirituel, le pouvoir du féminin le serait dans le corps. La femme
est du côté de la vie, elle la donne, l’homme donne le nom. (M. Schneider). Nous
retrouvons là la pensée freudienne telle qu’elle s’exprime dans L’Homme Moïse,
où la spiritualité serait l’apanage du père, de la paternité, et la sensorialité, la
vie sensible, celui de la mère, de la maternité.
La transmission des idéaux se fraie une voie à travers l’identification
aux parents et la constitution d’un idéal du moi, mais aussi par la médiation
de l’homme « qui les a acquis phylogénétiquement en liaison avec le complexe
paternel » et qui a transmis ce patrimoine aux femmes. Le surmoi-Idéal du moi
n’est pas seulement l’héritier du complexe d’Œdipe, il représente aussi les
valeurs et les interdits transmis de génération en génération, il est l’héritage
archaïque de l’individu et « ce qui a appartenu au plus profond de la vie individuelle, la formation d’idéal en fait ce qu’il y a de plus élevé dans l’âme humaine »
(« Le Moi et le Ça », p. 249).
Dans quelle mesure la contribution de la femme au progrès de la Kultur et
son accès à ses idéaux ne seront-ils pas entravés par la prégnance du sensoriel,
sa proximité avec le monde sensible et limités par la précédence qu’elle donne
à l’amour et au besoin d’être aimée pour accéder à d’autres idéaux qu’à ceux
qui sont liés à son narcissisme ? Si l’amour, chez la femme, peut entrer en
contradiction avec le développement de la culture, il est aussi comme nous
l’avons vu capable de créer des liens et par là même devient facteur de civilisation, dans le sens où il est reconnaissance de l’autre dans sa différence et son
altérité. C’est en effectuant ce travail de disjonction, de mise à distance de
l’autre, aussi bien de la mère que de l’enfant, que la femme peut se détacher
de la sensorialité. Car c’est en se dégageant du narcissisme, en détournant la
libido du moi sur les objets que se libèrent les forces d’amour et de création.
« Un solide égoïsme préserve de la maladie, mais à la fin l’on doit se mettre à
aimer pour ne pas tomber malade et l’on doit tomber malade lorsqu’on ne peut
aimer, par suite de ce qui se refuse » (Pour introduire le narcissisme). Dans la
traduction de M. Moscovici, à qui nous empruntons cette pensée de Lou Andreas
Salomé en guise de conclusion : c’est dans le féminin que se nourrit le plus
et peut continuer de se nourrir « le rêve de l’affinité de l’esprit et des sens ».
Ce féminin qui habite l’homme dans ses activités créatrices et dont les grecs
avaient déjà reconnu la portée, lorsqu’ils considéraient « qu’un homme est plus
viril d’abriter en soi de la féminité »...