2003
TOPIQUE
Table ronde
Les mots et leur cortège
Jacqueline Rousseau-Dujardin
166 boulevard Montparnasse 75014 Paris
La distance entre les idées et le féminin est à l’aune de la crainte de la caverne
utérine. L’idéal, pour la femme, oscille entre l’idéal paternel et la sainteté. La création
culturelle, dérivée de l’idéal leur demeure interdite. Le surmoi est, comme pour les hommes,
aussi destructeur que constructeur. Il n’est en effet pas plus souple pour la femme.Mots-clés :
Idéal, Idées, Surmoi, Culpabilité, Envie.
The gap between ideas and the feminine is part and parcel of the fear of
the uterine cavity. The ideal, for women, fluctuates between the paternal ideal and sainthood.
Cultural creation, which is derived from the ideal is still forbidden fruit for them. The
superego is, as for men, as destructive as it is constructive. It is no more flexible for women.Keywords :
Ideal, Ideas, Superego, Guilt, Desire.
Le thème de cette réunion, séduisant certes, n’est pas sans susciter une
certaine perplexité. Une ressource dans ce cas : un petit tour dans le dictionnaire
pour mieux cerner les termes employés.
Voyons donc le Littré, à « idéal », que je ne cite pas intégralement, bien sûr :
Idéal, adj. : qui n’a d’existence que dans l’esprit, dans l’idée. Ex. J.J. Rousseau, dans les Confessions: « Ne voyant rien d’existant qui fût digne de mon
délire, je le nourris dans un monde idéal, que mon imagination eût bientôt
peuplé d’êtres selon mon cœur ».
Idéal, subst. : assemblage abstrait de perfections dont l’âme se forme l’idée
mais sans pouvoir y atteindre complètement. Ex. (pour différencier chimère
et idéal) : «... c’est proprement une chose existante prise dans sa perfection;
sans doute cette perfection n’est pas actuellement réalisée, mais la réalité
y tend, c’est sa destinée, sa règle, l’ordre le meilleur où elle puisse être... »
(E. Bersot, Journal des Débats, Octobre 1864. La date n’est pas indifférente.
C’était encore l’époque du « progrès ».)
Où l’on voit que, du côté de l’adjectif, on est proche de l’imaginaire comme
fuite de la réalité. Du côté du substantif, dans une construction tendant à amener
la réalité à un état meilleur, cela à partir d’un certain nombre d’idées (le mot
« idéal » dérivant bien entendu du mot « idée »).
Pour rester un instant dans des considérations terminologiques, on ne saurait
manquer de prêter attention au terme « féminin », choisi dans l’argument du
colloque plutôt que « femme », au singulier ou au pluriel, ou féminité. Le féminin, largement répandu tant chez l’homme que chez la femme (ce qui, longtemps
et pour beaucoup, ne va pas de soi et dont Freud souligne l’importance au début
du texte cité « féminité »), fait appel à une notion, justement plus abstraite.
Pourtant la suite du texte argumentaire s’infléchit, à travers des remarques sur
le corpus freudien, vers la différence entre hommes et femmes. Je serai donc
laxiste à cet égard. D’autant plus que « idéaux et féminin » pourrait aussi faire
penser à l’idéal féminin que les hommes se forgent des femmes. Ce n’est point,
me semble-t-il, ce dont il s’agit.
Bref, nous sommes renvoyés à la distance entre deux univers : celui des
idées et celui du féminin. J’ai feuilleté, une fois de plus, pensant à cette réunion,
les livres de «L’histoire des femmes», publiés sous la direction de Georges Duby
et Michelle Perrot. Dans la sphère de notre culture et au long des siècles depuis
l’antiquité, rien qui soit aussi inaccessible aux femmes que le monde des idées,
si l’on excepte une période restreinte au temps des Lumières, une ouverture vite
refermée au temps de la Révolution française, la fragile évolution actuelle,
amorcée au XIXe siècle. Rousseau, encore lui, affirme dans l’Emile: « La recherche des vérités abstraites et spéculatives, des principes, des axiomes dans les
sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées n’est point du ressort des femmes : leurs études doivent se rapporter toutes à la pratique; c’est à elles de faire
l’application des principes que l’homme a trouvés et c’est à elles de faire les
observations qui mènent l’homme à l’établissement des principes. » (On ne
saurait mieux définir le rapport de Freud à ses patientes.) Dans l’Encyclopédia
Universalis, une considération qui date de 1864 : « Si l’organe de la sexualité
féminine (c’est évidemment l’utérus dont il s’agit) tend à dévorer, à rendre
sien, s’il infléchit tout mouvement psychique, selon les schèmes clos et circulaires, on comprend les difficultés de la femme à s’évader d’elle-même, à dépasser
les limites de sa vie affective. » (N’oublions pas que nous sommes justement
dans l’ère de la domination hystérique). La nécessité d’endiguer les débordements de cette caverne utérine terrifiante, d’enfermer et de garder la femme –
lieu de la tentation et de la faute, pour elle et pour les hommes d’une part, exposée
aux dangers par sa faiblesse d’autre part – s’appuie sur un discours médico-social séculaire qui, après avoir considéré la femme comme un double raté ou
inférieur de l’homme, la centre sur sa spécificité matricielle. Ce discours conduit
à la restreindre, matériellement et intellectuellement, à l’espace privé où les idées
ne circulent guère. Malgré certaines avancées, la phrase de Nietzsche, à la fin
du XIXe siècle, tombe comme un couperet : « Les femmes ont les cheveux longs
et les idées courtes ». Pas d’idées, pas d’idéal, à moins que l’on ne prenne le
terme en tant qu’adjectif, comme Jacques André l’a fait dans son titre.
Justement, dans sa forme adjective, le mot « idéal » a de tout temps été
accessible aux femmes, a circulé dans leur univers, dans la mesure où il
évoquerait une qualité parfaite – « un mari idéal » par exemple, mais tout aussi
bien, « un aspirateur idéal », (pour rester dans un domaine longtemps à elles
réservé) –, perfection dont on sait qu’elle est irréalisable. Son « idée » (courte)
et la poursuite de celle-ci alimenteraient – ont alimenté en tout cas – une
nostalgie, aspiration (si j’ose dire) à un objet idéal, telle celle de Jean-Jacques,
ou en un autre temps, de Madame Bovary, entretenant elle-même un fonctionnement imaginaire qui a peuplé les rêveries des femmes. Seul moyen sans doute
pour elles de sortir de l’espace clos où elles étaient confinées. Mais qui a aussi
engendré pour une large part, du fait de l’échec irréductible auquel était vouée
l’entreprise, les névroses dont Freud a inauguré le traitement psychanalytique.
Place évidente de la sexualité dans ce système. (Honte et culpabilité attachées
au charnel qui constitue pourtant le passage obligé vers l’accomplissement du
destin féminin : épouse et mère).
Le Père Idéal devrait figurer aussi dans les occurrences adjectives du terme,
et en place privilégiée. Il me paraît beaucoup plus l’incarnation de la toute-puissance infantile de la pensée que de la répudiation, par l’enfant/fille d’une
mère privée de pénis. Soutenant la recherche de l’objet imaginaire que je viens
d’évoquer, il ne perdra son effet inhibiteur d’une relation sexuelle valide
qu’après un processus de « dépiédestalisation » que les révoltes adolescentes
sont loin de mener à son terme.
Issue possible, mais marginale pour les femmes dans la sphère idéale :
sainteté et mysticisme. Dans ces sphères, les rares d’ailleurs où l’on trouve,
en grand nombre, des écrits, non sur, mais par les femmes, elles expriment,
outre leurs visions, leurs idées, leurs méditations, sur elles-mêmes et le monde
en général, tant et si bien que chacun, y compris papes et rois leur demandera
conseil sur le chemin à suivre vers un idéal. Hildegarde von Bingen, abbesse
allemande du XIIe siècle, en est un exemple privilégié. Il est vrai que l’accès
au substantif leur est facilité par une communication directe avec Dieu, le seul
Seigneur qu’elles reconnaissent.
En somme, éviter une confusion possible : « idéal » adj., depuis longtemps
en usage chez et par les femmes, (non exclusivement, bien sûr) serait plutôt
centripète; « idéal » subst., inaccessible à ces mêmes femmes puisque l’idée
même ne leur est pas consentie, a pour les hommes, rôle et valeur dynamique,
expansive; il ouvre sur le monde et les transformations possibles à y opérer.
Ce mouvement participe évidemment du projet de Freud découvrant la psychanalyse, et quoiqu’il en soit de ses avatars ultérieurs. C’est l’idée de tout créateur,
artiste ou savant, et même dans la modestie. (Cette différence qui tient à la
langue sous-tendrait peut-être la distinction plus ou moins bien établie
en métapsychologie entre moi-idéal, du côté de l’adj. et idéal du moi, du côté
du substantif) C’est ce dernier sens qui nous est proposé dans l’intitulé de notre
rencontre aujourd’hui mais, on vient de le voir, il est d’emblée, pendant un
long temps de l’histoire, inaccessible aux femmes.
De ce fait, la création culturelle, dérivée de, d’un idéal, leur est restée
interdite, pour des raisons sociales, pour des raisons psychiques aussi : intériorisation des normes en vigueur avec la culpabilité qui s’attache à toute
transgression. Je me permets de renvoyer à mon travail sur les compositrices
(Musique et différence des sexes, avec Françoise Escal, L’Harmattan, Paris,
1999) : si les femmes ne se situent pas comme sujets de la culpabilité et de
l’inhibition attachées à leur statut, et capables de les mobiliser, si elles persistent,
elles, à se considérer comme victimes obligées, aucune raison que ce statut
change. Elles en ont actuellement les moyens du fait de l’évolution des connaissances, de l’égalité progressive filles/garçons de l’éducation. Reste pour elles
le problème certainement non réglé du cumul des fonctions femme/mère avec
l’activité professionnelle, cumul où persiste, semble-t-il, une différence irréductible avec les hommes.
L’ensemble de ces observations devrait indexer les propos de Freud constatant que l’apport des femmes à la culture est peu important, alors même que,
par l’amour, elles avaient pu en initier le développement. La problématique
plus proprement psychanalytique rappelée dans l’argument de cette rencontre,
celle du rapport du surmoi avec l’idéal et les idéaux, semblerait dès lors moins
spécifiquement féminine. D’une part, le surmoi est-il moins exigeant chez
les femmes ? D’autre part, la consistance de l’un est-elle vraiment corollaire de
la formation des autres ?
À la première question, je répondrai que rien n’est moins sûr, observations
psychanalytiques à l’appui, qu’il n’est évidemment pas question de développer ici aujourd’hui. Pour ce qui est des effets constructeurs aussi bien
qu’inhibiteurs, voire destructeurs du dit surmoi, la présence chez les femmes
en est sensible, aussi bien que chez les hommes. Commandements et interdits
vont leur train tout aussi bien – ou mal – chez les uns que chez les autres, et la
référence à la loi n’est pas ignorée. En revanche – et pour la compréhension
de ce qui suit, il faut recourir aux quelques références historico-sociales que
j’ai données plus haut – chez certaines femmes, et dans la figure triangulaire
père/mère/enfants, l’énoncé de la loi n’ose pas s’assumer. D’où la phrase
que j’ai souvent citée et qui scande l’éducation de certains enfants : « Tu vas
voir ce soir quand ton père sera rentré... », dessinant à elle seule une topique
familiale. Quant à la cruauté à laquelle peut atteindre le surmoi, y compris
chez les femmes, point n’est besoin d’évoquer certaines symptomatologies
obsessionnelles pour l’affirmer. Les bénéfices escomptés de la psychanalyse
ont souvent été décrits en termes d’assouplissement du surmoi (du moins les
nommait-on ainsi du temps où j’en abordais l’exercice). Croyait-on que cela
ne vaut que pour les hommes, les femmes l’ayant naturellement souple, ce
surmoi ? Sûrement pas.
Une remarque de Freud, à la fin du texte Féminité montre bien comment
la théorie sexuelle de l’envie du pénis, à laquelle il n’a jamais renoncé, clôt
l’univers civil et culturel des femmes et du féminin. Je cite : « Le fait que les
femmes doivent être regardées comme ayant peu de sens de la justice, est sans
aucun doute en relation avec la prédominance de l’envie dans leur vie psychique.
Car la demande de justice est une modification de l’envie et sous-tend la
condition à laquelle quelqu’un peut mettre l’envie de côté. » (Sigmund Freud,
Feminity in Standard Edition, vol. XXII, p. 134)
CQFD : d’où viendrait cette modification de l’envie s’il est affirmé que
la dite envie – envie du pénis, bien entendu – est la butée de l’évolution de la
sexualité féminine ? Or, ne peut-on penser que le fait d’assumer une différence
longtemps tenue, jusqu’à Freud y compris comme inégalité, est, au contraire
un apprentissage au sens de la justice ? À condition, bien sûr, qu’on vous
apprenne à lire, et même un peu plus...
Certes, le domaine où s’exercent les exigences du surmoi n’est pas toujours
le même, pas encore le même, peut-être, chez les femmes et chez les hommes.
Ici encore, différence d’espaces, plus ou moins larges, plus ou moins ouverts
sur le monde et les événements qui s’y déroulent, différence de la participation
qu’on peut y prendre, des règles qui organisent ces activités. Et corollairement,
du moins dans les milieux traditionnellement masculins ou féminins, présence
consciente ou non des références morales, éthiques, qui organisent et guident
les lois détaillées des comportements. Références à un idéal, justement, dont
il faut savoir au moins l’abc théorique, auquel il faut pouvoir accéder. Un idéal
auquel on ne peut que tendre en sachant ne jamais y atteindre, mais que les lois
devraient permettre de mieux approcher. Passer de l’exécution des recettes à
la connaissance, à l’évaluation, à l’application raisonnée des lois – et Dieu sait
que pour exécuter convenablement une recette, il faut un surmoi vigilant – c’est
le trajet que doivent effectuer les femmes, aidées par le surmoi sans succomber
sous sa pression. Ce faisant, et avec le changement des mentalités ainsi accompli,
le « féminin » et les représentations qu’il implique se trouveraient modifiés.
Il est évident que, parlant comme je le fais, j’adhère moi-même à ce qui
pourrait s’appeler un idéal que je crois conforme au Bien, à la notion que j’ai
pu m’en former. Celui d’un monde où les femmes auraient, compte tenu des
différences qui affectent les sexes, des droits et des devoirs égaux à ceux des
hommes sans pourtant que ceux-ci soient exactement les mêmes. Par les temps
qui courent, c’est un idéal modeste, en somme. Nous avons eu récemment
plusieurs occasions, et non des moindres, de reposer plus largement, mondialement, oui, de reposer la question du Bien et du Mal, du monde de Dieu et de
celui de Satan. Bien besoin aussi d’éviter des catégorisations sauvages, d’introduire un minimum de complexité, même si, s’agissant du féminin, il est clair
que l’oppression régnait dans un camp plus que dans l’autre. Ce qui l’est moins,
c’est l’intrication du surmoi et de l’idéal ici et là, là, je veux dire chez les fondamentalistes musulmans, plus encore qu’ici, et cela pour des buts qui, c’est le
moins qu’on puisse dire, ne servent pas la culture. Depuis l’avertissement qu’a
constitué la destruction des bouddhas de Bamian jusqu’au double attentat du
12 septembre, on voit en action un idéal : l’extermination des infidèles, servi
par un surmoi exigeant jusqu’à l’auto-sacrifice. Plus qu’une adhésion, une
adhérence de l’un à l’autre, qui fait une fois de plus réfléchir sur les vertus
civilisatrice du surmoi, surtout lorsqu’il est travaillé à fond par ce qu’il faut bien
considérer comme l’appel à un idéal. (De quoi rendre les femmes prudentes
lorsqu’elles ont enfin accès à l’idéal !). Les qualités démocratiques de l’autre
camp, celui dans lequel nous nous trouvons de fait, sont il est vrai, loin d’être
pures, le droit des femmes et des hommes peu respecté pour peu qu’on s’éloigne
de notre environnement proche. La vie y est sans doute plus supportable. N’y
aurait-il pas lieu cependant de re-considérer ici une phrase assez énigmatique
de Freud dans l’article déjà cité, phrase qui vient juste après la réaffirmation
qu’il n’existe pas de libido féminine. Je cite : « Bien plus, nous avons l’impression qu’une contrainte supplémentaire s’exerce sur la libido quand celle-ci
est au service de la fonction féminine, et que, pour parler téléologiquement,
la Nature prend moins de soin de ses demandes que dans le cas de la masculinité. La raison peut en résider – pour parler encore téléologiquement – dans
le fait que le but de la biologie a été confié à l’agressivité des hommes et, dans
une certaine mesure, indépendant du consentement de la femme. » (Sigmund
Freud, op. cité, p. 131).
Tentant de poser, juste après, la question tant rebattue : « Que veut la
femme ? », tant il apparaît que, sur la base naturaliste revendiquée ici, ce qu’elle
dira de son désir, voire de son idéal si elle parvient à s’en former un, a peu
de chances d’être pris en compte.
Où l’on voit assez que Freud, forgeant la métapsychologie comme outil
théorique à l’exercice psychanalytique, et en même temps qu’il y confirme des
découvertes considérables quant à la vie psychique, clartés à la lumière
desquelles nous travaillons encore tous les jours, renonce décidément à éclairer
le continent que son exploration lui a fait appeler noir. S’interrogeant sur la
sexualité féminine, il utilise des notions qui, nouvelles par ailleurs, ne font là
que recouvrir des propositions depuis longtemps admises (par les hommes
pensants, bien sûr) et qui reflètent avant tout le désir que les femmes n’aient
pas accès à la parole. Apparemment, ce n’est plus vrai. Plus ici en tout cas.
Mais plus depuis un certain temps et un certain Freud, entre autres, envers
et contre tout. Un petit point d’histoire psychanalytique pour finir, toujours
intéressant à mon gré : on sait que le destin d’Anna O. (Bertha Pappenheim),
cette fameuse patiente de Breuer qui figure, comme cas princeps dans les Études
sur l’hystérie, ne se borna pas à sa cure mouvementée. Elle sembla, sa vie
durant, poursuivre un idéal : celui de l’éducation sexuelle et de l’éducation tout
court des femmes, des femmes juives en particulier, pourchassant la disparité
d’accès des filles et des garçons à la culture, visant sans doute à y ménager des
productions féminines inusitées. La sienne en tout cas, est restée notoire.