2003
TOPIQUE
Documents inédits
Le concept de potentialité psychotique
Piera Aulagnier
Caen, 13-14 juin 1986
Cet article constitue un résumé à la fois dense et clair de la pensée de Piera
Aulagnier confrontée aux paradigmes de l’autisme et des psychoses précoces. Elle cherche
à comprendre et à figurer le début de la vie psychique dans le jeu complexe qui s’institue
entre la mère et l’Infans. Du côté de la psyché de la mère, le Je de son enfant est préidentifié et pré-investi, avant même qu’il n’arrive au monde. Du côté de l’enfant, il y a une
nécessité vitale à trouver un compromis identificatoire entre cet identifié parental et sa
propre auto-construction. C’est la possibilité qu’il aura d’introduire, ou non, un écart entre
cette anticipation et sa propre trajectoire identificatoire, qui va décider de sa réponse à ce
que Piera Aulagnier caractérise comme violence fondamentale. Si aucun écart, aucun
changement n’est possible dans la construction qui lui est imposée, une potentialité psycho-tique ou une psychose infantile peuvent s’organiser. C’est aussi dans l’impossibilité d’un
jeu suffisamment mobile de cet édifice identificatoire que tout mouvement, même minime
mais imprévu de l’entourage, peut provoquer un effondrement.Mots-clés :
Autisme, Psychose précoce, Potentialité psychotique, Problématique identificatoire.
This article is in fact a detailed but clear summarised version of Piera
Aulagnier’s thinking on the paradigms of autism and precocious psychoses. The way
psychic life is determined by the complex play between mother and child is at the heart of
her study. As far as the mother’s psyche is concerned, the child’s ‘I’is pre-identified and
pre-invested before even being born. As for the child, it is essential that the child be able
to find a compromise between this parental identity and his/her own self-construction.
Whether it is possible for the child to constitute, or not, a gap between this anticipation and
his/her own identification development determines the child’s reaction to what Piera
Aulagnier calls fundamental violence. If no gap can be constituted, no change is possible
in the construction that is imposed on the child, and a child psychosis may appear. If there
is no place for flexibility in the construction of identity, however slight this may be, but
necessarily unforeseen by the immediate family, total collapse may follow.Keywords :
Autism, Precocious Psychosis, Psychotic potentiality, Identification Development.
Cette conférence a été prononcée à la Faculté des Lettres de Caen le 15 juin
1986, à l’occasion des « Ve Rencontres Régionales de Psychanalyse de l’Enfant ».
Ces journées – qui ont une très grande audience régionale – ont débuté en
1981 à l’initiative de Bianca Lechevalier et de James Gammil, tous deux
membres de la S.P.P. Ces rencontres de travail théorique et clinique ont été
créées dans un esprit d’ouverture aux différents courants de la pensée psychanalytique contemporaine. Elles ont été, dès le début, placées sous le signe
du pluri-référentiel et du pluri-institutionel. Tous ceux qui avaient été présents
à ce week-end de travail gardent un chaleureux souvenir de l’intervention
de Piera Aulagnier à la Faculté et de la journée de travail clinique qui a suivi
au Moulin de Bully, au bord de l’Orne, le lendemain. Nous y avons travaillé
assis en rond sur les pelouses autour d’elle, sous un magnifique soleil normand.
Christine VOYENNE
On a vu ces dernières années se développer et s’approfondir tout un courant
de recherches consacrées à l’autisme et aux manifestations les plus précoces
de la psychose. L’intérêt qu’elles ont suscité chez les analystes, y compris ceux
dont je suis qui ont fort peu de rapports directs avec la clinique infantile répond,
sans aucun doute, à des motifs complexes et divers. Personnellement j’accorderais une place particulière à l’un d’entre eux : le temps de la vie que ces
recherches privilégient. L’analyste qui rencontre un adulte réalise très vite que
le tableau proposé à son regard porte la trace des transformations qui ont suivi
les épreuves, les défaites, les succès plus ou moins partiels, qui ont jalonné la
vie de ce sujet jusqu’à ce jour. Que sa problématique appartienne au registre
de la névrose ou de la psychose n’y change rien. Mais ce même analyste ne
s’occuperait-il que de nourrissons, apprendra tout aussi vite que se dérobe
toujours à sa saisie un premier autoportrait sur lequel l’artiste a continué à ajouter
des traits, à en modifier d’autres, qu’il a essayé parfois d’effacer totalement faute
de s’y reconnaître.
Dans notre démarche clinique, nous avons toujours à faire au temps
de l’après, ne fut-ce que parce qu’un premier portrait de ce nouveau-né
a été composé par la psyché maternelle et tenu en réserve en elle. Or, ce préportrait va influencer aussi bien l’activité picturale de cet infans, qui devra
s’auto-figurer pour s’auto-poser comme un existant pour sa propre psyché
et pour celle d’une mère qui devra ou devrait dorénavant tenir compte de la
conformité entre le portrait et le modèle. La toile n’est jamais vierge : l’infans-peintre trace ses premiers traits sur un déjà peint. C’est pourquoi espérer
retrouver un pur moment d’origine que l’on pourrait appréhender sans tenir
compte d’aucun avant est un mythe. Mais accepter ce constat rend d’autant
plus précieuses les connaissances acquises par ceux qui ont pu analyser in statu
nascendi la mise en fonction et en place de ces premières manœuvres et positions
défensives qui, faute d’être abandonnées ou réélaborées, risquent d’entraver
l’organisation que devraient respecter le parcours identificatoire et l’espace
relationnel.
Nous allons voir que pour que ce parcours et cet espace se préservent, il faut
que l’instance psychique qui prend en charge cette double tâche soit assurée de
la persistance et de la possession inaliénable d’un certain nombre et de points
d’ancrage (ou d’emblèmes identificatoires) et de supports d’investissement.
Il faudra conjointement que ce parcours et cet espace laissent libre l’accès à de
nouvelles rencontres, en acceptent les conséquences et les auto-modifications
qui en résulteront.
Dans un colloque qui s’est tenu en 1984 sur « Psychose et adolescence »
[1],
j’ai analysé ce double principe qui régit le fonctionnement identificatoire :
un principe de permanence et un principe de changement. C’est l’antinomie
qui peut les opposer et rendre impossible la relation d’alliance qui devrait se
préserver entre ces deux exigences que je juge responsables de la mise en place
d’une potentialité psychotique. Avant d’aborder de front ce concept je voudrais
insister sur une autre exigence à laquelle nul sujet et – donc – nul analyste ne
peut se soustraire dès que sa réflexion concerne l’action de la psyché sur le
monde qu’elle habite et investit et ses réactions face aux réponses que lui
apporte ce monde.
II n’est pas au pouvoir de l’analyste, ni de ses constructions théoriques ni
de sa démarche clinique, de se rendre pensables les manifestations psychiques
des plus originaires aux plus élaborées, autrement qu’en terme de relation.
Cette exigence de notre pensée nous la retrouverons au point de départ et au
point d’arrivée de notre démarche théorique et clinique :
- Au point de départ, car nous verrons toujours dans le tableau qui nous
est présenté la manifestation de la relation du sujet à l’autre et au monde, cette
relation serait-elle une relation de rupture ou fusionnelle.
- Au point d’arrivée, car tout changement dans la composition du tableau
suppose que nous ayons pu découvrir ou reconstruire le rôle et la fonction tenus
par un vécu relationnel qui a précédé de beaucoup le temps où nous rencontrons
ce sujet.
Si cette exigence de notre pensée englobe nos hypothèses étiologiques,
elle n’y est pas réductible. Défendrait-on une étiologie purement organique
de l’autisme, refuserait-on en bloc la théorie freudienne, que le terme autisme
ne pourrait prendre sens que par comparaison avec la relation qu’un sujet non
autiste entretient avec le monde et ses occupants. Les hypothèses sur les raisons
d’une telle différence varieront mais sa présence s’imposera d’emblée à l’analyste, au profane ou au médecin non analyste ou anti-analyse qui découvrent
tout d’un coup qu’ils ne peuvent plus faire appel à leurs repères relationnels pour
s’orienter dans le monde interne et externe habité par ce sujet. Si celui qu’il
rencontre ne lui est pas proche effectivement, le profane réagira à cette disqualification de ces points de repérage les plus familiers par la rupture de contact.
Dans le cas contraire nous ne pouvons plus parler au sens strict, de profane.
Cette mère ou ce père peuvent bien ignorer l’explication scientifique ou
analytique, le terme même d’autisme ou de schizophrénie avoir été d’abord
prononcé par le spécialiste consulté, mais à l’inverse ils sont riches d’une
autre expérience, faite avant tout d’appel au savoir des autres : l’impossibilité
de faire occuper à cet infans ou à cet enfant une position relationnelle qu’ils
avaient pré-pensée et pré-investie. Ce refus qu’on va, dès lors imputer à l’enfant,
servira de décodeur relationnel et malheureusement dans certains cas, de
décodeur exclusif. L’importance et la fonction que j’accorde à ce que j’ai défini
comme paramètres relationnels trouvent leurs raisons dans l’impossibilité de
dissocier le processus d’identification, le travail et les mouvements psychiques
qu’il comporte et cet autre travail de mise en relation de la psyché avec ses
supports d’investissement. Notre histoire libidinale est le texte manifeste
d’une histoire identificatoire qui en représente le texte latent : tous les deux
sont indissociables.
Seulement ces deux histoires ne débutent pas au même moment pour les
deux pôles d’une première relation mère/enfant. Pour la première, la naissance
de l’enfant, la gestation et son attente, coïncident avec l’investissement d’une
représentation relationnelle qui comporte la désignation des deux pôles que
mère et enfant vont occuper. Pour le second il n’en va pas de même. Cette mise
en relation et – avec elle – la mise en activité de la démarche identificatoire,
va s’opérer à partir du moment où la mère sera reconnue comme un être séparé.
Cette prise de connaissance va en entraîner quatre autres :
- La mise en place et la préservation de ce lien d’investissement peuvent
seul faire que la séparation ne signifie pas disparition, que la mère continue
à exister psychiquement pour l’enfant et lui pour elle.
- Il n’est plus en votre seul pouvoir de décider de la place que vous occupez
dans la relation et, donc, de celle qu’occupe l’autre pôle nécessaire à l’existence
même d’une relation.
- Tout changement de la place de l’un des deux se répercutera, dans sa
saisie identifiante, de celle qui occupe l’autre place.
- Une nouvelle instance psychique va transformer et conjointement investir
cette représentation relationnelle dans son propre représentant. Nouvelle
instance ou nouveau représentant de cette fonction psychique qui prend
dorénavant en charge la totalité des demandes adressées à un destinataire
extérieur.
Je définis « Je » ce représentant auto-référent d’une représentation
relationnelle.
Avant de poursuivre mon analyse du Je et du processus identificatoire
par lequel il se constitue et se préserve, je voudrais très brièvement souligner un seul des caractères différentiels qui sépare ce concept de celui du Moi,
tel que l’a conceptualisé Freud et tel qu’il a été repris par la majorité de
ses successeurs. Je ne vous proposerais pas un résumé de la théorie du Moi
dans l’œuvre de Freud, résumé qui supposerait celui de la métapsychologie
dans sa totalité. Je rappellerais simplement qu’autant dans la première topique
que dans la seconde topique, le Moi – chez Freud – a une autogenèse interne,
ce sont des « molécules de la propre matière psychique » qui vont évoluer pour
constituer un nouveau système qui va s’ajouter à l’organisation de l’appareil
psychique.
Dans la première topique, le Moi est une conséquence de l’action exercée
par le milieu ambiant sur la couche la plus extérieure de l’appareil psychique.
Dans la seconde topique, c’est une partie du ça qui va peu à peu se différencier pour prendre en charge un ensemble de fonctions au service, comme le
dit Freud dans
l’Abrégé de psychanalyse
[2], de la « sauvegarde » de cette même
instance, parce qu’au service des conditions à respecter pour que la vie se
préserve. Ce seul caractère est loin de donner une idée (même approximative)
de la complexité et de la richesse du concept du Moi, mais il est néanmoins parti
prenante des caractères qui lui sont propres. Dans ma conception, le Je est
enfanté par le Je d’un autre, il subit un temps de gestation dans la psyché maternelle et n’advient sur la scène psychique de l’infans qui – à ce moment du reste
– passe à l’état d’enfant, que dans un temps non datable certes, mais qui suit
la naissance d’un corps et la mise en activité de l’appareil psychique. J’aurais
pu aussi dire que c’est la connaissance de l’objet comme séparé qui va faire
advenir et donner son statut à une instance co-naissante grâce et par cette
séparation, soit lors de la prise de connaissance du concept de «
séparable».
À partir de ce moment le Je s’auto-présente et s’auto-investit comme
l’occupant de l’un des deux pôles, et il apprend qu’il ne peut se préserver en
cette place que tant qu’il garde la certitude que l’occupant réel ou imaginaire
de l’autre pôle lui reconnaît le droit de l’occuper, l’investit dans sa position
de celui qui demande ce que cet autre lui offre, le désignant de ce fait comme
le destinataire de sa propre demande.
Il faut souligner ici à double trait la relation d’interdépendance qui va dès
lors s’instaurer entre deux Je et ne pas attribuer à celui advenant chez l’infans
je ne sais quelle passivité, quel statut d’aliéné à vie.
Effectivement, un premier identifié – support de l’investissement maternel –
va se faire support et aimant d’un auto-investissement parce que condition
et présupposé nécessaires pour la préservation d’un lien avec l’objet-mère.
Mais ce premier Je qui se constitue par l’investissement et l’appropriation
d’un trait du « Je anticipé » va opérer en retour, et immédiatement, son action
d’identifiant à l’égard de cet objet investi.
La mère, en induisant chez l’infans l’investissement d’un de ses repères
identificatoires et d’un de ses paramètres relationnels, s’en découvre dessaisie.
Elle réalise peu à peu ou brusquement, qu’il ne sera plus en son pouvoir de
décider du sort de ce repère, des transformations qu’il subira, des buts auxquels
le Je de l’enfant l’asservira, du mouvement relationnel qu’il suivra.
C’est pourquoi tout Je investi comporte un risque pour le Je de l’autre,
quelle que soit la qualité positive de l’investissement qui les lie.
Le rapport peut être asymétrique – et c’est le cas de la relation mère/infans.
L’interdépendance peut peser différemment sur les deux pôles relationnels, elle
ne sera pas annulée pour autant. On peut refuser une demande, se récuser
comme destinataire, mais on ne pourrait pas être si aucune demande ne vous
était adressée.
Ceci pour préciser dans quelles perspectives « ontogénétiques » (terme à
mettre ici en guillemets) je situe le Je : il représente, pourrais-je dire, « cette petite
partie » qui se sépare de l’espace d’un Je pour se déposer sur un autre sol
psychique et là, évoluer selon les éléments composants ce sol, en fonction de
l’action exercée sur lui par les cultures qui poussent sur ces autres terrains
limitrophes. « Petite partie » que dans un temps futur ce Je, à son tour, déposera
sur le sol d’une autre psyché et ainsi de suite, à moins que le sujet décide
de renoncer à toute fonction parentale. Il serait utile ici de voir quelle relation
on peut poser entre cette « petite partie » séparable du Je et ce que j’avais écrit
dans
Les destins du plaisir
[3] sur « une petite partie séparable de la mort ».
Ce sera par cette voie qui passe de Je à Je, que s’opère une transmission qui
n’est pas l’héritage d’un quelconque inné. Ce « petit bout » que le Je parental
dépose chez l’infans porte la marque du temps, de l’histoire, des rencontres
qui ont jalonné la vie de ce Je, depuis son propre surgissement jusqu’à ce
moment où il est venu occuper la place d’un parent. Avec ce premier « identifié »
fait ainsi brèche dans la psyché l’accès à la temporalité et s’opère sa propre
inscription dans une histoire libidinale dans laquelle on commencera par occuper
une place privilégiée qui, bien que modifiée, vous sera généralement concédée
à vie.
« Bien que modifiée » : c’est là que le bât blesse, car le Je a commencé
par croire que privilège était synonyme d’exclusif, qu’il resterait seul objet de
la demande du Je de l’autre, et cet autre un offrant qui n’aurait et ne désirait
jamais d’autres destinataires pour ses offres. Il devra déchanter et pour supporter
ce désenchantement, réussir à diversifier et les objets de ses demandes et ceux
auxquels il les adresse.
Avant de poursuivre, je vais préciser l’acception que prend dans ce travail
le terme demande. C’est Lacan qui a introduit dans la terminologie analytique
la trilogie : besoin-désir-demande pour différencier les objets-buts qui devront
– en droit – spécifier ces trois registres. Deux expressions que l’on retrouvera
dans son texte sur le transfert me reviennent en mémoire : « demander, le Sujet
n’a jamais fait que ça » et « toute demande est demande d’amour ». Deux assertions difficilement contestables à condition d’ajouter que toute demande
d’amour est une demande de reconnaissance de votre singularité, et tout autant
de celle d’une demande et d’une offre que l’on prétend, et que l’on voudrait,
non-interchangeable.
Reprenons ces trois termes :
-
Le besoin : renvoi à l’état qui accompagne l’absence d’un objet vital pour
la vie somatique, état de privation qui ne peut être que temporaire faute de quoi
il aboutirait à la mort. L’exemple le plus familier nous est donné par l’aliment.
Le registre du besoin comprend donc tout objet dont l’obtention répond à une
nécessité vitale.
-
Le désir : désigne en premier lieu la métabolisation psychique de l’objet
de besoin. Si le corps a besoin d’un apport calorique la psyché a besoin d’un
mamelon parce que source et dispensateur d’un plaisir érogène. Le désir dans
son statut inconscient, comme dans son statut a-temporel pourrais-je dire, est
la forme psychique du besoin, il fait preuve d’une même exigence de satisfaction, d’une même intolérance à un état de privation ou de manque.
- Si nous ne considérons que le fonctionnement psychique de l’infans, besoin
et désir sont indissociables. Ils partagent un même objet, un même but, une
même exigence.
-
La demande : dès l’aube de la vie, le registre de la demande s’adjoint aux
deux premiers, mais de l’extérieur : la mère va décoder et formuler en terme
de demandes les expressions, les signes par lesquels se manifestent les exigences
à l’œuvre dans l’espace somato-psychique de l’infans. Dans ces premières
formulations la mère va opérer une conjonction entre l’offre de l’objet du besoin
et l’offre de sa présence et de son amour : « il veut le sein, il a faim ». Un tel
énoncé se double toujours d’un « il veut sa maman » : on voit comment toute
demande imputée à l’infans est une demande qui au-delà de l’objet du besoin
vise l’amour comme objet supposé de son besoin psychique et comporte de ce
fait la connaissance anticipée d’une mère qui l’offre. Pour peu qu’on ait l’oreille
un peu fine on en a une preuve, a contrario, dans ce que nous dévoile la tonalité
de ces autres formules que de temps à autre, toute mère prononcera. « Il ne
veut pas téter », « il ne me laisse pas dormir », « il crie toujours ». Au-delà du
contenu manifeste du ton de la voix qui énonce, se dévoile l’interprétation
parfois consciente, parfois inconsciente, que s’en forge la mère. (Il ne veut pas
de mon amour, il veut me faire souffrir, je suis une mauvaise mère, il ne peut
vivre loin de moi...).
Reste que dans la majorité des cas, un énoncé « principe » occupe l’avant
de la scène relationnelle de la mère et ne s’estompe que de façon temporaire,
pour donner place à d’autres qui le démentent. Cet énoncé se formule en ces
termes : « Il demande l’amour de sa mère dont il a besoin. »
Ce sera cet énoncé identifiant ou cette première désignation relationnelle
que la psyché de l’infans va capter comme un premier identifié, l’assurant de la
persistance de son lien à cet autre qui ne fait plus partie d’elle, identifié qui va
immédiatement se dédoubler pour se formuler conjointement sous sa forme
inversée : « ma mère demande que j’ai besoin de son amour ».
Nous pouvons maintenant réinsérer cette thématique de la demande dans
ce que je disais plus haut à propos du processus identificatoire. Si nous considérons ce temps où s’opère la rencontre entre la mère et cet infans qui vient de
naître, nous serons confrontés à un face à face entre un sujet qui ne peut penser
sa relation à cet infans qu’en terme de relation et à cet infans qui n’a pas encore
accès à un espace relationnel.
Pour que cette organisation somato-psychique de l’infans ne reste pas une
énigme pour la mère, ce qui rendrait bien difficile tout investissement, cette
dernière va projeter un contenant qui n’est pas encore là sur cette surface : le Je
anticipé comme support de son investissement relationnel. Ce faisant, elle opère
une double anticipation : elle anticipe la position que le Je devra effectivement
occuper et elle anticipe, de même, la position que ce Je est supposé lui donner
en tant qu’objet-but de sa demande. En d’autres termes, ce sera sa représentation
de la relation mère/enfant qu’elle va anticiper en occupant un des deux pôles et
en ignorant que c’est d’abord son représentant d’un Je à advenir qui occupe
l’autre. Une fois ce Je advenu, s’opérera un même double mouvement identifiant : il s’auto-reconnaît, s’auto-présente dans et par cet identifié, support de
la demande de l’autre et, conjointement, identifiera cet autre à l’objet de sa
demande. Le Je identifié est aussi et immédiatement un Je identifiant.
Dans une première phase du parcours identificatoire, on ne peut pas séparer
les deux parties de cette double assertion : « Je suis, Elle est » (plus exactement :
Je suis en cette place parce que je La pose en cette autre, et inversement).
Dans le registre identificatoire on constate toujours une complémentarité
qui est le reflet de celle propre au registre relationnel. Mais – alors que dans
ce dernier elle va se préserver telle quelle – j’entends que dans toute relation
fortement investie on ne peut pas séparer la place que le Je occupe, de celle qu’il
fait occuper à l’autre de manière totalement arbitraire ou en tenant compte de ce
que cet autre énonce sur la place qu’il occupe, sur celle qu’il accorde à son partenaire dans le registre identificatoire. Il faudra que le Je réussisse au cours de
l’étape infantile de son parcours à s’assurer d’un certain nombre de repères
fixes, de points de certitude. Faute de quoi, tout jugement d’existence le
concernant resterait indéfiniment dépendant d’une garantie de la part de l’autre.
« Je suis celui qui aime, est aimé, souffre, demande, attend, refuse »... Quel
que soit l’énoncé par lequel le Je exprime ce qu’il en est d’un éprouvé, d’un
désir, d’une demande dont la satisfaction ou la non-satisfaction reste dépendante
de la réponse qu’on lui apporterait, encore faut-il qu’un Je garde le pouvoir
d’être celui auquel on reconnaît le droit de détenir un savoir sur son propre
éprouvé, sur sa propre demande, sur son propre désir. Cela ne signifie pas, bien
entendu, qu’on réponde affirmativement à ses demandes mais cela signifie, par
contre, qu’on accorde à ce Je le droit d’accès à un mode relationnel gouvernant
toute relation : le droit au changement et de l’objet et de la forme de la relation.
Le droit à occuper, dans le futur, la place interdite à l’enfant. Si le Je réussit
à se faire reconnaître ces droits, ce qui suppose bien entendu qu’il paye le prix
de plaisir à cela nécessaire, il aura – du coup – réussit à rendre le registre de
l’être séparable de celui de l’Avoir. Ce que le Je devient inexorablement, ce qu’il
croit devenir ou désire devenir, ce qu’il voudrait refuser de devenir, sera toujours
fonction de la comptabilité qu’il tient entre ses avoirs et ses pertes. Mais pour
qu’un devenir reste possible, pour que tout changement ne devienne pas
synonyme de l’effacement de ce qui a changé, ce qui ferait de ce nouveau
advenir un total étranger, encore faut-il que cette suite d’auto-portraits porte la
même signature. Et comme ces auto-portraits sont toujours offerts aux regards
de quelques spectateurs privilégiés, il faut, de même, que ces derniers continuent à reconnaître et à investir le même peintre malgré ce qui a changé dans
lui-même comme modèle de ses toiles. Cette métaphore nous ramène à la mère
et à la première condition nécessaire pour que le parcours identificatoire ne
rencontre pas des obstacles qui pèseront lourdement sur le devenir du Je.
Dans un texte qui va paraître fin juin (86), j’ai insisté sur tout ce qu’a de
particulier cette première rencontre qui confronte la mère à l’incarnation de
l’enfant qu’elle attendait. Si la projection sur cet infans d’un Je anticipé
est nécessaire pour qu’elle l’investisse d’emblée comme celui qu’elle attendait,
si cette même anticipation identificatoire lui permet de décoder comme
des messages connus et espérés depuis bien longtemps des manifestations
qui accompagnent des représentations pictographiques dont elle ne peut avoir
connaissance, ce même Je anticipé ne peut pas et – surtout – ne doit pas
recouvrir, annuler l’écart présent entre sa représentation de l’enfant attendu et
cet enfant qui en est le réfèrent sur la scène de la réalité. Écart qui la confronte
à l’imprévu, au nouveau, comme preuves non seulement que ce vivant n’est pas
une pure construction de son imaginaire ou une pure projection de son désir,
mais comme preuve aussi que dès ce moment il y a une part d’imprédictible,
d’ignoré dans l’être et dans le devenir de cet infans. Il y a dix ans, dans
La
violence de l’interprétation
[4], et tout dernièrement dans le texte auquel je viens
de faire référence, j’ai essayé de montrer ce qu’a de particulier cette rencontre
qui précède pour l’un des deux partenaires l’entrée sur la scène psychique du
Je, ce qui risque d’arriver si la mère refuse de constater la présence d’un écart.
C’est pourquoi on peut, dans certains cas, parler à son égard d’un « traumatisme
de la rencontre ». Je n’y reviens pas, me plaçant d’emblée en ce deuxième
temps dans lequel un Je étant advenu, l’écart s’exprime en termes de demande
et a comme corollaire les positions identificatoires occupées ou refusées par les
deux « demandeurs ». De manière abrupte, je dirais que deux cas de figures
sont possibles. Dans le premier la mère reconnaît, accepte, investit comme
preuve de l’activité de pensée de son propre enfant l’écart présent entre les
demandes qu’elle a imputées à un Je anticipé et celles que formule ce Je advenu.
Elle pourra ainsi se situer, par moment, à la place où l’attend le Je de l’enfant,
l’aider à composer à son tour avec l’écart tout aussi inévitable qui sépare la mère
telle qu’il la désire, de sa mère telle qu’elle est. S’établira peu à peu un
compromis relationnel et identificatoire qui n’évitera pas des moments de conflit
mais qui permettra qu’ils ne dépassent pas un certain seuil. Le Je infantile,
assuré qu’il ne risque pas de perdre définitivement son support libidinal privilégié (et nécessaire) pourra, grâce et par le conflit qui inévitablement l’opposera
périodiquement à l’autre, faire l’apprentissage du licite et de l’interdit dans
le registre du désir, du permis et du défendu dans son rapport aux autres;
le possible et l’impossible dans sa relation à la réalité. Apprentissage douloureux
mais qui lui apportera en retour la garantie qu’aucun autre ne prétend avoir
le droit et le pouvoir de le déposséder de ses points d’ancrage qui l’inscrivent
dans une lignée qui lui donne accès à la temporalité, lui assurent une position
inaliénable en tant que fils et son droit tout aussi inaliénable d’occuper dans
le futur celle d’un parent. Tout au long de l’enfance s’établira alors entre lui
et les parents un compromis identificatoire et relationnel. Il acceptera de renoncer à un ensemble de satisfactions pulsionnelles et de faire siens certains interdits
en échange d’une promesse concernant son futur. Il acceptera de reconnaître
que ce n’est pas lui l’objet du désir sexuel de ses parents, en échange de l’assurance d’un amour protecteur et, surtout, d’une première liberté dans les choix
de ses nouveaux objets d’investissement : un petit ami, un maître, la passion
pour un jeu seront présentés aux parents dans un défi qui souvent s’ignore
comme tel, comme la preuve de ce début d’autonomie que l’enfant a acquis.
Si cette réorganisation économique peut être acceptée par les parents et réalisée
avec leur alliance, le temps de l’enfance pourra se conclure par de nouvelles
clauses d’un compromis identificatoire grâce auquel le sujet pourra prendre en
main la suite de son parcours identificatoire qui tiendra compte des nouvelles
rencontres, sources de plaisir ou de souffrance, des acquis, des deuils, des
accidents, fastes et néfastes, qui jalonneront sa vie.
Il n’en va pas de même dans l’autre cas de figure. La mère peut refuser
un écart qu’elle interprète comme disqualification d’un Je anticipé, ce qui reste
le seul décodeur qu’elle possède dans sa relation à l’enfant. Faute de ce
décodeur, c’est la relation qui s’effondre et, avec elle, les repères qui lui sont
nécessaires pour se poser et se reconnaître comme mère de cet enfant. D’où la
lutte qu’elle livre pour que ce décodeur ne soit pas disqualifié et son désir
impossible « que rien ne change ». Dans un bon nombre de cas d’enfants psycho-tiques, on constatera la présence de cette lutte livrée par la mère pour préserver
sa relation. Dans un bon nombre de cas, ce qui ne veut pas dire dans tous.
Quelle peut être la réponse du Je de l’enfant à cet abus de violence qui tente
de faire obstacle à tout changement, surtout si on tient compte qu’il n’est au
pouvoir d’aucun Je de se soustraire aux modifications qui s’inscriront dans
son corps, dans sa relation au monde, dans son propre décodage de la réalité.
À moins que la mort s’en mêle, on ne reste jamais un nourrisson, on ne retrouve
jamais cet état pas plus qu’on ne peut rester identiquement pareil à l’enfant
qu’on a été.
Mis dans une telle situation, l’enfant a trois réponses :
- la première fait partie de ce que j’appelle l’imprédictible.
- la deuxième aboutira à la mise en place d’une potentialité psychotique.
- la troisième comportera l’éclosion d’une psychose infantile. Je laisse le
soin aux spécialistes ici présents de juger du rôle qu’y tient, éventuellement,
ce type de conflit chez la mère.
J’entends par imprédictible qu’il n’est au pouvoir d’aucun analyste, quelles
que soient les connaissances qu’il peut avoir ou ce qu’il peut supposer de la
problématique parentale de connaître d’avance de quelle manière l’enfant peut
renégocier l’effet de ses rencontres avec l’autre, quelles prothèses substitutives
il est capable de trouver, quelles reconstructions massives ou microscopiques
il peut imposer aux messages que lui adresse le monde et, grâce à cela, y donner
des réponses inattendues. Nous pouvons prédire que l’organisation du milieu
psychique ambiant dans lequel vient prendre place l’infans et dans lequel
se déroulera l’enfance, va rendre beaucoup plus probable telle ou telle réponse
de sa part. Nous ne pouvons pas, heureusement, avoir de certitude.
Venons-en à la potentialité psychotique, à ses tenants et aboutissants, en
tenant présente à l’esprit l’interdépendance toujours à l’œuvre entre problématique relationnelle et problématique identificatoire. Dans «
L’apprenti historien
et le maître sorcier»
[5], j’ai illustré le concept de potentialité en faisant appel à
l’image d’un puzzle et aux conditions nécessaires pour qu’on puisse l’assembler.
Je vais reprendre les mêmes images, mais un peu différemment.
Comparons la construction continue de ce temps parlé grâce auquel nous
gardons en mémoire notre passé en tissant le « fil rouge » de notre permanence
à la construction d’un puzzle, construction qui se poursuivra et se modifiera tout
au long de notre existence. On peut alors séparer dans le dessin poursuivi par
le constructeur, une partie centrale assemblée au cours de l’enfance et d’autres
parties qui viendront s’y ajouter.
Trois caractères spécifient les pièces nécessaires à la mise en place de la
partie centrale construite par l’enfant :
- La mère devra fournir les toutes premières pièces et, avec elles, une
première esquisse du mode d’emploi. Les autres pièces qui, très vite, viennent
s’y joindre et que le petit constructeur pourra choisir dans un ensemble plus
vaste, serviront avec les premières à la mise en forme d’un « tableau de famille »
qui devra respecter un ordre bien particulier.
- Cet ordre ne peut être choisi au nom du seul désir du constructeur ou de
ceux qui l’aident dans cette tâche (parents ou substituts). Il doit se plier à des
exigences qui imposent à chacun des personnages du tableau une place bien
définie, inaliénable, conforme au système de parenté qui transmet de génération
en génération son ordre et sa loi.
- Il faut que sur chacune de ces pièces apparaisse un élément appartenant
à un seul des personnages qui devront prendre place dans le tableau.
Pour qu’un puzzle se tienne, il faut un bon ajustement des surfaces d’emboîtement. Il faut qu’il n’y ait ni vide, ni forçage entre les pièces. Dans le cas
présent, la construction n’étant jamais définitivement terminée il faudra, de
plus, que cette partie centrale soit assez solide pour ne pas risquer de se déboîter
lors de l’ajout des nouvelles pièces. Il faudra aussi que ces nouvelles compositions restent compatibles avec la première, qu’elles ne la rendent pas incongrue
ou étrangère à l’ensemble du dessin.
La potentialité psychotique se caractérise par la composition bien particulière imprimée sur les premières pièces du puzzle : sur chacune d’elles on
retrouvera un élément formé de parties, de couleurs, qui appartiennent à
l’ensemble des images qui viendront composer le tableau de famille. Une fois
l’assemblage terminé, on peut avoir le sentiment que rien ne le distingue des
autres. Mais, si on y regarde de plus près, on constate que la particularité des
traits inscrits sur les premières pièces fait qu’il suffira qu’une d’elles se déboîte,
ou manque au moment où on en aurait besoin, pour que des trous, des vides,
apparaissent dans la représentation des personnages du tableau, constructeur
inclus. Pour éviter un tel danger il faudrait que rien ne change dans les investissements qui les relient entre eux. Tout mouvement relationnel risque de faire
éclater en morceaux l’assemblage identificatoire central qui soutenait les parties
ajoutées. La position de fils face à cette mère et/ou à ce père, ne peut se préserver
en l’absence de ce même et seul père, de cette même et seule mère, de ce même
et seul fils, à condition bien entendu que les trois auto-garantissent la conviction
illusoire de la pérennité d’une même organisation relationnelle. Faut-il penser
que les pièces fournies par la mère étaient mal façonnées ou que l’enfant souffre
de troubles de la vision qui lui font percevoir un mélange de traits et de couleurs,
alors qu’il n’en est rien ? La réponse importe peu et sans doute tient-elle
des deux : une mère très soucieuse de faire un bon tri aurait pu compenser
la défaillance du regard; un regard moins angoissé aurait pu corriger les erreurs
d’impression.
La potentialité psychotique ne se caractérise pas par l’impossibilité de
mettre en forme un tableau de famille qui s’offre aux regards du constructeur
et des autres comme conforme aux modèles socioculturels (ce qui supposerait
une psychose manifeste) mais par la « confusion » cachée dans la texture des
personnages et – par là – dans une confusion tout aussi voilée des places respectivement occupées. Confusion qui se révélera chaque fois que le sujet, assuré
de ses arrières, croit pouvoir agrandir sa construction, y ajouter des compositions où il occuperait une nouvelle place. Il réalise alors que le contour du
tableau de famille est tel, qu’il ne peut supporter que l’ajout de pièces spéciales,
conformes à ce contour et qui vont dès lors composer des tableaux qui
reprennent l’organisation du premier. Il peut essayer de trouver des pièces ad
hoc ou renoncer à enrichir son puzzle mais – même dans ce cas – pour que la
partie centrale se préserve, il faudra que personne ne fasse de mouvement
relationnel brusque.
C’est pourquoi, le passage de la potentialité à la forme manifeste de la
psychose risque toujours de se produire lors de ce que je définis comme effets
de rencontre :
- effet de rencontre avec un autre qu’on investit avant d’avoir pu réaliser
que la place où il vous situe pour vous investir à son tour est incompatible avec
celle que vous pensiez occuper et que vous croyiez définitive.
- effet de rencontre avec la mort d’un des personnages du tableau, mais
aussi avec un changement imprévu dans sa relation à votre égard.
- effet de rencontre avec une image de votre corps tout à coup étrangère
à celle qui vous était familière.
On assistera dans ce cas à un vacillement de l’édifice identificatoire, à une
disqualification des paramètres relationnels. Sauf manœuvre défensive
immédiate, le sujet risque fort de se retrouver du côté de la psychose, d’être
confronté à la confusion d’un assemblage qui a suivi un modèle arbitraire.
Je terminerai ce travail par une notation clinique :
Il est difficile de saisir la présence d’une potentialité psychotique tant qu’elle
n’est pas mise en péril. Le sujet a bien trop peur de toute rencontre imprévue
pour faire appel à l’analyste tant qu’il n’y est pas acculé. Avant ce moment, il est
possible qu’un regard très averti constaterait chez ces sujets un trait particulier :
le prix qu’ils sont prêts à payer pour éviter toute situation conflictuelle, évitement
qui leur permet de préserver leur équilibre instable. Quand ce dernier est mis
en danger, danger dont le sujet a souvent une intuition, nous aurons l’occasion
de le rencontrer. Dans notre discipline les généralisations sont toujours
arbitraires. Néanmoins deux caractères se retrouvent très souvent chez ces
sujets, dès les entretiens préliminaires :
- La présence d’un événement vécu comme une catastrophe qui a été la
cause déclenchante de leur venue chez nous. Si parfois la « catastrophe » renvoie
à une mort, à une rupture, un accident somatique, ce qui nous fait – à tort – juger
leurs réactions proches de celles de la plupart des sujets, on est le plus souvent
frappé par le décalage présent entre l’intensité et la qualité de leurs réactions
psychiques et la banalité de l’événement qui l’a produite (une maladie bénigne,
une scène de ménage sans suite, une critique dont on ne voit pas l’impact).
- Le deuxième caractère concerne la spécificité de leurs réponses affectives : à travers ce qu’il nous en est dit, on a le sentiment que ce sujet a vécu
une expérience de panique.
Je vais illustrer ce que j’entends par là par ce que m’apprenait il y a bien
peu de temps, une jeune femme que j’ai en analyse depuis environ quatre ans.
Elle est médecin, et un soir, après une journée particulièrement difficile,
elle rentre chez elle un peu tard. Au moment où elle met la clef dans la serrure,
elle réalise avec un sentiment de malaise qu’elle a oublié d’acheter le pain
nécessaire pour le dîner. Une fois la porte ouverte, ses trois enfants se précipitent sur elle, le plus petit prétendant qu’il a mal à une oreille et qu’il faut
qu’elle l’ausculte immédiatement, les deux aînés protestant parce qu’ils ont
faim et que le dîner n’est pas prêt. Rien de bien grave dans tout cela. Elle sait
très bien que le petit l’accueille souvent ainsi, que généralement il n’a mal nulle
part et que c’est sa façon d’attirer sur lui seul son attention. La boulangerie est
à dix mètres de chez elle, l’un des deux aînés pourrait y aller sans problème.
Pourtant, face à cette situation, elle va refaire un type d’expérience qu’elle
connaît bien. Ses pensées deviennent confuses, des bribes de phrases tronquées
se bousculent dans sa tête, elle a un sentiment de paralysie motrice qui la fait
s’asseoir brusquement sur le premier siège à sa portée, elle est submergée par
un sentiment de sidération comme doivent en éprouver, pense-t-elle, les gens
qui assistent à une catastrophe. Mais, dans ce cas, aucune image ne se présente
à son esprit. C’est à la suite d’une même expérience qu’elle était venue me
voir : la cause déclenchante en avait été, alors, une critique de son chef de
service qu’elle avait ressentie comme « la disqualifiant » (le terme est d’elle).
Si on regarde d’un peu plus près ce qui se joue dans ce type d’expérience
psychique, on peut d’abord constater qu’un sentiment de panique se substitue
à l’angoisse. L’angoisse est un signal d’alarme déclenché dans l’espoir d’éviter
un danger; la panique est la réaction que provoque un accident imprévu qui est
en train d’avoir lieu.
L’autre constatation qu’autorise l’analyse de ce type d’expérience est que, au
moment où ils la vivent, ces sujets ne disposent plus de « bouclier relationnel ».
Le névrosé – une fois qu’il peut en parler – reliera ses sentiments dépressifs,
de culpabilité, de rage ou d’angoisse à la crainte d’être rejeté, à un désir agressif
qui le frappe à l’improviste, à un désir qui le concerne et qu’il s’interdit
d’exprimer. Le psychotique verra dans la catastrophe qu’il subit la manifestation
du pouvoir d’un persécuteur. Dans le cas que nous analysons, le sujet ressent
et situe la source et le lieu du danger comme purement interne. C’est lui-même
qui se sent envahi par un sentiment de dissolution en l’absence de tout ennemi
extérieur auquel l’imputer, se trouvant par là privé de toute possibilité d’y réagir
projectivement par la fuite, l’agressivité, le délire. De telles expériences nous
donnent à voir et à entendre les conséquences bien dangereuses d’une séparation
momentanée entre l’espace relationnel et l’espace identificatoire. Le sol de
ce dernier vacille, d’où la panique du sujet à l’idée qu’il pourrait s’effondrer.
Il s’ensuivra ce moment d’arrêt, d’immobilité, dans l’espoir que les morceaux
se recollent très vite.
Je voudrais dire un mot sur la manœuvre que la patiente dont je parle avait
trouvé pour sortir de son état de panique : avec son regard elle faisait le tour
de la pièce, le fixant sur chaque objet jusqu’au moment où elle pouvait le
reconnaître comme un objet familier. Elle était incapable de dire si ce tour
d’horizon durait quelques secondes ou quelques minutes, mais une fois
accompli, elle se « ré-habitait » dans un espace familier et pouvait, dès lors,
reprendre le cours de ses pensées, entendre ce que lui disaient ses enfants et leur
apporter des réponses adéquates. Une fois le sujet plongé dans de telles
expériences, ou bien il réussit à faire appel et à faire front sur ses investissements relationnels, trouvant par là des points d’ancrage qu’il pourra réintroduire
dans son espace identificatoire pour s’y orienter; où bien l’appel échouera et
on assistera au basculement dans un épisode psychotique. Au cours de l’analyse
de cette même jeune femme, j’ai pu assister in vivo à l’apparition d’une de ces
crises qui rappelle fort, il faut bien le dire, le prodrome d’une crise de dépersonnalisation. Au début du mois, je l’avais avertie qu’à partir du mois suivant,
nous devrions changer le jour d’une de ses séances. Nous en avions discuté
ensemble et trouvé un autre jour possible pour toutes les deux.
Lors de la séance qui précédait le nouvel horaire, au moment où elle me disait
au revoir, je lui avais dit « je vous rappelle que nous ne nous verrons plus le
jeudi mais le vendredi à telle heure ». À ma grande surprise, je l’ai vue tout
d’un coup pâlir, se précipiter pour s’asseoir sur le fauteuil qui me fait face,
rester strictement immobile pendant quelques secondes, très pâle, sans me
regarder. Ma première impression a été qu’elle éprouvait un malaise physique,
il m’a fallu quelques secondes pour réaliser que – très probablement – elle
n’avait pu entendre que la première moitié de ma phrase : « nous ne nous verrons
plus le jeudi », ou peut-être simplement un : « nous ne nous verrons plus ». Ainsi
s’était ainsi opérée une dramatique rupture relationnelle, qui avait déclenché
sa réaction. Je lui ai alors fait part de mon hypothèse, ce qui a suffi à arrêter
son expérience de crise identificatoire.
Au cours de son analyse (qui continue actuellement), nous nous sommes
arrêtées longuement sur ce qui me paraissait être le trait le plus particulier et
le plus déterminant de sa problématique psychique : la conviction consciente
qu’elle avait gardé pendant toute son enfance que les pensées de sa mère, de
ses trois sœurs et d’elle-même, étaient absolument transparentes pour chacune
des quatre. Un seul espace psychique était le contenant indivis des pensées, des
désirs, des causes de plaisir et de souffrance de ces quatre femmes qui formaient
un « tableau de famille » bien particulier. Cela n’avait empêché ni ma patiente,
ni ses sœurs, de se marier, d’avoir des enfants, une profession. Je ne puis bien
entendu rien dire sur ses sœurs mais, pour ma patiente, les choses se sont
compliquées à partir du moment où ses trois enfants (qui se suivent de très
près) ont commencé à fréquenter l’école. Leur père a dû intervenir plus directement sur leur éducation, alors qu’il prenait par ailleurs de plus en plus de
distance vis-à-vis de sa femme. Tant qu’elle n’avait affaire qu’à des tout-petits,
elle avait pu recréer en toute tranquillité un état de proximité psychique partiellement conforme à celui vécu dans l’enfance. Une fois que les enfants avaient
grandi, elle s’était trouvée face à des petits garçons et non plus à des bébés, avec
ce que cela comporte de « différenciation » sur le plan sexuel. Son expérience
de mère lui avait fait entrevoir certains conflits vécus dans sa propre enfance
et s’interroger sur une mère jusque-là jamais critiquée. Elle avait peu à peu
réalisé que ses petits garçons demandaient que l’on favorise leur autonomie,
qu’on valorise l’image de leur père, la singularité de leurs premiers choix...
Elle avait essayé, et partiellement réussi, à opérer cette réorganisation de sa
position de mère. Mais, par moment, elle éprouvait le « sentiment de n’avoir
plus de boussole pour s’orienter ». Le départ de son mari, très amoureux d’une
autre femme, avait été une épreuve aussi imprévue que douloureuse. C’est peu
de temps après qu’est apparue sa première « crise ».
Le travail fait pendant ces quatre années d’analyse qui se poursuit, a rendu
ce type d’épisodes beaucoup moins fréquents et lui a surtout permis, une fois
surmontés, de ne plus garder la conviction douloureuse que le prochain signerait
– sinon sa mort physique – tout au moins sa mort psychique.
Personne ne peut savoir si, en l’absence d’une analyse, cette crainte se serait
réalisée. J’ai, par contre, la conviction que son travail analytique l’a mise à l’abri
de ce danger.
[1]
Aulagnier P. « Les deux principes du fonctionnement identificatoire (permanence et
changement) », communication faite au Colloque International sur « Psychose et adolescence »,
Paris, mai 1984 in
Un interprète en quête de sens, Payot, 1991.
[2]
Freud S.
Abrégé de psychanalyse, P.U.F., 1950.
[3]
Aulagnier P.
Les destins du plaisir, P.U.F., Le fil rouge, 1979.
[4]
Aulagnier P.
La violence de l’interprétation, P.U.F., Le fil rouge, 1975.
[5]
Aulagnier P.
L’apprenti-historien et le maître sorcier, P.U.F., 1984.