2003
TOPIQUE
Documents inédits
La lutte de l’adolescent contre la masturbation
[*]
Michæl Balint
(1934) Traduit par Michelle Moreau-Ricaud
Cet article publié dès 1926 dans la nouvelle revue progressiste Zeitschrift für
psychoanalytisck Pädagogik, a été auto-traduit par Balint dans son ouvrage Human Pleasure
and Behavior, Maresfield Library, 1967, et nous remercions l’éditeur Mark Paterson de
Londres de nous en avoir autorisé la traduction en français. La démarche de Balint – ici
dans le milieu de l’éducation au sens large (éducateurs, enseignants, médecins) – de transmission du savoir analytique en dehors de son cercle étroit se fait déjà jour, et la même année
il initiera les médecins généralistes aux lois du fonctionnement de la psyché.
Rares sont les analystes qui ont écrit sur cette question : il faudra attendre 1964 et un
autre hongrois (Arpàd) René Spitz : « L’autoérotisme réévalué » pour oser reprendre cette
question scabreuse.
Ce troisième temps de l’auto-érotisme (après l’allaitement et la période œdipienne)
éveille la culpabilité de l’adolescent qui va essayer d’y renoncer par désir d’idéal. La lutte
sera plus ou moins dure selon sa structure psychique (normale, hystérique ou obsessionnelle). Le désir de pureté entre en conflit avec cet « assaut de la puberté » qui fait trouver
des ruses diverses et inconscientes à l’adolescent(e) pour retrouver ce plaisir.Mots-clés :
« Assaut de la puberté », Angoisse de castration, Développement sexuel de l’être humain, Onaniste « dangereux rebelle ».
This article published in 1926 in the new progressive review Zeitscgrift für
psychaonalytisck Pädagogik was translated by Balint himself in his work Human Pleasure
and Behaviour, Maresfield Library, 1967, and we address our thanks here to the editor, Mark
Paterson, London, for allowing us to publish the translation of this into French. Balint’s aim
here – in the most broad educational sense (teachers, doctors, social workers) – is to spread
analytical knowledge outside the narrow circle of psychoanalysts, and that same year he
set up a course for GPs on the laws governing the functioning of the psyche.
This, the third phase of self-eroticism (after breast feeding and the Oedipal phase)
awakens a feeling of guilt in the teenager who may try to give the activity up out of a desire
to reach an ideal. The difficulty of this struggle depends on the adolescent’s psychic structure
(be it normal, hysterical or obsessive). The desire for purity between the conflict with the
‘assaults of puberty’pushes the adolescent to create diverse unconscious ‘tricks’to continue
to indulge in this pleasure.Keywords :
‘Assaults of puberty’, Castration anxiety, Sexual development of the human being, Onanists, ‘dangerous rebels’.
Cet article de 1926 à peu près inconnu, inédit en français, auto-traduit
en 1957 par Balint
[1] est publié en Allemagne dans le Zeitschrifl für
Psychoanalytische Pàdagogik (Revue pour une pédagogie psychanalytique)
,
revue qui s’est donnée pour but, dès 1926, de réfléchir sur les pédagogies
nouvelles. Contribueront à cette revue nombre de psychanalystes dont Ferenczi,
Reich, Alice Szekely-Balint, Michæl Balint, Ericson, etc.
Dans les années vingt, la question de la masturbation se repose de manière
plus libérale dans les milieux éducatifs, analytiques et culturels que du temps
du fameux Dr D.G. Schreber, médecin pédagogue et père de ce juge devenu fou
et dont Freud a commenté
[2] le livre Mémoires d’un névropathe
. Les mœurs
commencent à se libérer dans les années vingt – notons que c’est en 1928 que
Dali peint Le grand masturbateur
exposé au Musée de Madrid – mais c’est
toujours un sujet brûlant. Si Diogène se livrait à cette activité en plein jour
dans les rues d’Athènes, cette pratique « contre-nature », devenue « péché
mortel » pour l’Église catholique, a été unanimement condamnée par les
familles, mais aussi par les tribunaux jusqu’au XVIIIe siècle ! Les milieux
médicaux prennent ensuite le relais. M. Foucault, dans son Cours sur les
Anormaux
, reprend son travail d’enquête sur cette maladie dite mortelle.
Un seul mot d’ordre dans l’église et en médecine donc : faire peur aux enfants
qui « se touchent ». Cela peut paraître d’un autre âge, pourtant ce péché semble
toujours... à l’Index, et à ne pas chanter sur les toits, puisque le titre d’une
chanson récente, sur la masturbation féminine cette fois, a été censuré (« ô toi
mon doigt » a dû devenir : « ô toi mon toi (ou toit ?) et donc incompréhensible).
Quelques grandes figures historiques se sont illustrées dans leur combat
contre cette « pratique abominable ». D’abord le fameux Dr Tissot, « le bon
dieu de Lausanne », un piétiste, mais dont le livre (au titre d’ailleurs erroné)
De Onania
, publié en 1715, aura une influence tragique, pathogène sur l’éducation des enfants durant plusieurs siècles : toutes les maladies que cet acte est
censé causer, jusqu’à des convulsions épileptiques, la folie ou la mort brutale
ont effrayé des générations d’adolescents ! Un siècle et demi plus tard, un autre
médecin, Debourge, auteur en 1860 du Memento du père de famille
, prophétise
un dépérissement, une décadence, une dégénérescence de l’homme par la
« manustupratiomanie » et « autres excès génitaux »
[3]. Et le sinistre Adolf
Baginsky de Berlin – ce pédiatre chez qui Freud passe quelque temps après son
séjour d’études chez Charcot à Paris – y voit l’origine de l’hystérie.
Et suivant la mode de Berlin, des médecins vont, comme un médecin turc,
Zambaco
[4] essayer d’extirper le mal et, alors que la masturbation des fillettes
était « ignorée », il va s’acharner littéralement sur deux fillettes, les attachant,
les entravant, jusqu’à brûler au fer rouge grandes et petites lèvres pour une
pseudo-thérapie d’un sadisme inouï...
Dans un registre certes différent, le Dr Brouardel, ce célèbre médecin légiste
que Freud a rencontré lors de son séjour d’études à Paris, n’a-t-il pas essayé,
lui aussi, certes à la demande de ses parents, de menacer de castration le jeune
André Gide, qui ne pouvait renoncer en classe ni à ses pralines ni à la masturbation, en lui montrant... une lance Touareg décorant son cabinet ?
[5] Si ces
menaces de castration, banales dans beaucoup de familles, ne sont pas toujours
convaincantes, les adolescents se sentent coupables devant ce plaisir, et essaient
d’y renoncer. Quelques hommes et femmes de lettres ont écrit sur cette attirance
et culpabilité de leur crime adolescent comme Mauriac dans son poème, Atys :
« Du temps que j’étais fou, j’ai épousé la terre ». Céline, dans le Voyage au bout
de la nuit
, fait prescrire un « sirop antivice pour le môme Bébert » à la demande
de sa mère... Et dans les institutions éducatives ou thérapeutiques la découverte
de la masturbation fait encore scandale, alors que d’autres la prôneraient
presque.
Quelle attitude la psychanalyse a-t-elle prise devant ce phénomène ? Ceux
de la première génération vont lutter contre la répression culturelle dont elle
fait l’objet en prônant plus de liberté sexuelle. L’éducation viserait à ne pas
terroriser l’enfant, voire à lui laisser une totale liberté, comme Vera Schmidt
l’expérimente dans le Home d’enfants qu’elle dirige à Moscou, laxisme qui
lui sera reproché et les crédits lui seront coupés.
Dès 1897, Freud confie à son ami Fliess : « J’en suis venu à croire que la
masturbation est la seule grande habitude, le besoin primitif et que les autres
appétits, tels les besoins d’alcool, de morphine, de tabac, n’en sont que des
substituts ». Et en 1898, avec « La sexualité dans l’étiologie des névroses »
[6]
Freud reprend cette question qui anticipe l’article de Balint : « Si le médecin
savait que le malade lutte en permanence contre son habitude sexuelle, qu’il
est tombé en désespoir (...)
Avec ses collègues il a beaucoup débattu de cette question. Il organise deux
discussions en 1908 et en 1912. Dans sa préface au symposium de 1912 « Pour
introduire la discussion sur l’onanisme »
[7] Freud montre les points d’accord,
de désaccord et d’incertitude. Cet acte, normal dans le développement de
l’enfant, l’est par l’importance des fantasmes qui accompagnent ou remplacent
l’acte; mais qui peut assurer sa non-nocivité ? Freud divise l’onanisme
(il garde ce mot) selon les âges, et va, pour les patients adultes, jusqu’à prôner
la « désaccoutumance » – comme pour les autres drogues – dans un établissement hospitalier !
Nous allons voir maintenant la position de Balint sur la question
[8], la clinique
de cette masturbation adolescente ainsi que les conseils donnés aux enseignants s’occupant d’adolescents, afin de les aider dans cette traversée difficile
de renoncement à la satisfaction masturbatoire...
Michelle MOREAU-RICAUD
On ne petit nier que les problèmes sexuels peuvent se traiter plus franchement qu’auparavant, dans les deux ou trois dernières décennies. Ce changement
qui va d’un maquillage hypocrite des faits à une approche ouverte de ces
problèmes, nous le devons en grande partie à l’influence de la psychanalyse.
Et pourtant, il est encore presque impossible d’obtenir des données sûres
sur la masturbation. Ce genre de plaisir, obtenu par soi-même, semble présenter
un secret plus grand et plus dangereux que tout le reste de la vie sexuelle. Pour
comprendre cette situation il faut récapituler brièvement ce qui est connu du
développement [psycho-sexuel] de l’homme.
Freud nous a appris que la période œdipienne du développement sexuel,
qui se situe entre la troisième et la cinquième année, se termine par une motion
répressive, qu’il décrit comme la disparition de cet âge d’or. Bien que beaucoup
de choses aient été écrites sur cette « disparition » dans les quinze ou vingt
dernières années, notre savoir là-dessus reste très insatisfaisant. Cependant,
ce qui est certain, c’est qu’avant la mise en place de ce processus l’enfant était,
au vrai sens du mot, amoureux : le fils de sa mère, et la fille de son père. Cet
état pourtant n’est jamais heureux, d’abord parce qu’il place l’enfant dans
une rivalité avec l’autre parent et parce qu’il ne peut déboucher sur un état de
satisfaction complète dans lequel la tension se relâche; enfin parce qu’il empêtre
l’enfant dans un nœud d’angoisses et de peurs.
Ce que l’enfant craint vraiment reste parfois flou, comme voilé par l’obscurité. Souvent, pourtant, il nous apprend qu’il craint pour sa vie; ou pour une
partie de son corps et dans ce cas, la menace vise les parties génitales. L’origine
de ces peurs, que la psychanalyse regroupe sous le nom d’« angoisses de castration » n’a pas été encore assez éclaircie. Ceci dit, je me retiens de développer
ce point plus loin qu’il n’est nécessaire pour mon argument. Ces peurs ne sont
pas toujours de même intensité; elles augmentent ou diminuent. Un examen
plus serré révèle cependant que leur intensité est parallèle à celle des pulsions
sexuelles, des émotions et actes de l’enfant. Si le sentiment de jalousie et de
rivalité augmente, si les désirs sexuels deviennent plus puissants et en particulier
si l’enfant se donne à lui-même la satisfaction vainement espérée de l’environnement, les peurs correspondantes augmentent jusqu’à devenir insupportables.
Donc, vers la cinquième année, cette phase se conclue et une autre un peu
plus calme suit : la période de latence. Elle est surtout caractérisée par un
développement très marqué des fonctions du moi. Les connaissances, la force
physique et les nombreuses compétences s’accroissent par sauts et par bonds,
et de l’enfant sans défense émerge un homme adulte presque complet.
Parallèlement les fonctions du surmoi, comme la honte, la sympathie, l’orgueil,
la conscience et les idées morales commencent à prendre forme. Pendant cette
période, une conduite sexuelle consciente s’observe rarement et même dans les
rares cas où l’activité sexuelle est présente, on peut habituellement montrer
que celle-ci était bien plus forte avant et après cette phase, justement appelée
de latence. Freud suggère que l’éducation épuise l’énergie des pulsions sexuelles
manifestement inactives pour compléter son œuvre civilisatrice.
L’assaut de la puberté modifie tout le tableau. Avec la croissance des glandes
sexuelles, les besoins sensuels gagnent en force et en objectifs précis. D’abord
ce flux sensuel essaie de suivre les premiers objets du désir infantile et rencontre
de nouvelles barrières qui ont été érigées, la principale étant la prohibition
de l’inceste. Les premiers objets – le père et la mère – peuvent être aimés
maintenant uniquement sur un mode idéalisé et asexué et les désirs sensuels sont
incompatibles avec ce mode. Il en résulte une augmentation de tension jusqu’à
ce qu’une issue soit trouvée, par la masturbation. Dans cette instance immatérielle celle-ci est découverte, grâce à la séduction d’un aîné, ou sa propre
expérimentation. Dans quelques cas la vieille forme, abandonnée, de masturbation infantile est ravivée : dans d’autres, une forme personnelle spécifique
de masturbation se développe sur des axes plus ou moins intriqués. Tout ceci
– malgré l’importance que cela peut avoir pour le développement de telle
personne – ne peut être traité ici.
[1]
Cette activité de plaisir de la puberté, à savoir la masturbation, est peut-être
le phénomène le plus remarquable de la sexualité civilisée. C’est sans aucun
doute le plus haut degré d’obtention de plaisir – le coït n’a été considéré que
comme un simple substitut, toujours possible, sans aide extérieure; malgré cela
c’est rarement et encore un plaisir sans mélange. C’est sans doute dû en partie
à l’hostilité de la société pour le plaisir sexuel en général, qui est encore plus
féroce envers la masturbation. Les termes mêmes utilisés montrent les effets
de résistance sociale. On sait bien que le crime d’Onan était le « coït interrompu » et non l’onanisme auquel il a donné son nom. Le mot masturbation
vient de manu-stupratio et n’a rien à voir avec « mas » ou « turbation »; de plus,
c’est un acte dans lequel la main peut ne jouer aucun rôle. La condamnation
sociale apparaît même plus clairement dans le terme populaire de « abus de
soi » (?) ou « auto-pollution ». Le terme actuel, fade, « auto-érotisme » (?) est
un compromis, dans lequel la nature sexuelle de l’acte implique la honte mais
n’est pas explicite.
Tout ceci nous met sur nos gardes et nous force à conclure qu’il y a toujours
quelque chose d’embarrassant lorsqu’on n’ose pas appeler un phénomène par
son nom. Toutes les sectes et les religions considèrent vraiment la masturbation
comme l’un des plus grands péchés et l’interdisent complètement. Il y eut même
des temps où les autorités civiles imposèrent de sévères punitions aux onanistes
avérés. Des traces de cette mentalité restent de nos jours dans le soi-disant
« pamphlet scientifique » qui énumère les conséquences, on pourrait dire les
punitions, de la masturbation : ramollissement du cerveau, idiotie, maladie
de l’épine dorsale, consomption pulmonaire, etc.
En société on ne peut pas mentionner la masturbation. Les hommes peuvent
en parler, mais avec mépris, dans l’esprit suivant : celui qui l’admet en est sorti,
et celui qui la nie la pratique encore ! C’est seulement en début de puberté,
et en quelque sorte dans le ravissement de la découverte de ce plaisir, que l’on
peut en parler ouvertement et encore uniquement aux amis les plus intimes.
En général, les filles, plus soumises que les garçons à la répression sexuelle par
la société, sont obligées à un secret plus grand encore. J’ajouterai qu’il arrive
souvent qu’une classe entière de filles, comme frappée par une épidémie,
commence à se masturber soudain, bien que, selon mes observations, cela
puisse se produire sans que le mot ait été prononcé, mais simplement par
l’exemple.
La masturbation entre en conflit avec l’éducation et l’école. En particulier
pendant les années des études secondaires, années de puberté, l’auto-érotisme
est vu comme le péché originel, peut-être encore plus puni que le rapport sexuel.
On sait que dans les pensionnats des précautions spéciales sont prises pour
découvrir les tentatives de masturbation et l’homosexualité à laquelle elle
pourrait mener.
Pour résumer : la société est déterminée à bannir la masturbation par tous
les moyens possibles. Elle adopte envers cette pratique la même attitude
qu’envers la perversion, avec la différence que, étant très répandue, elle paraît
beaucoup plus importante. L’origine et la raison de cette attitude rigoureuse reste
incertaine, et du point de vue médical, aucune explication n’est crédible.
Davantage d’informations pourraient venir des adolescents eux-mêmes.
Mais là encore, on apprend que les réponses aux questions ne sont pas honnêtes.
C’est en partie à cause de l’attitude interdictrice et de condamnation des
autorités, et aussi que le secret forcé et la crainte justifiée ne peuvent être
dépassés tout d’un coup. Il y a cependant une exception. Dans le traitement
psychanalytique nous nous tenons pour satisfaits que lorsque le patient arrive
à parler également librement de ses expériences onanistes. On pourrait nous
argumenter que les faits appris lors du traitement ne sont propres qu’aux
névrosés. Mais cette objection n’est pas fondée. La psychanalyse a depuis
longtemps démontré qu’il n’existe pas de différence fondamentale entre la
structure du névrosé et du soi-disant individu sain, assertion totalement vérifiée
dans l’expérience de l’analyse didactique, obligatoire pour tout candidat analyste
qu’il soit « sain » ou pas.
Qu’apprend-on alors ? D’abord que durant la puberté presque tout le monde,
sur une période plus ou moins longue, obtient du plaisir de cette façon. Les rares
qui ne se masturbent pas, et que nous pouvons croire, sont en général des
personnes très inhibées. On a l’impression qu’elles deviennent névrosées
plus facilement que les autres, si elles ne l’étaient pas déjà lors de leur puberté.
Point important, ces personnes inhibées, avant de démarrer une vie sexuelle
normale, commencent par une période de masturbation. Dans le cas de personnes « normales » la masturbation cesse tôt ou tard, rendue superflue par les
rapports normaux. Mais aussi longtemps que la masturbation continue, ceux qui
la pratiquent doivent lutter contre un sentiment de culpabilité. Pas seulement
extérieur, mais de l’intérieur ou une voix vient condamner ce plaisir. Cependant
la tentation est trop forte et le plaisir interdit trop grand pour l’empêcher, et cela
fait éclater un conflit qui suit son cours.
Le tableau qui nous est présenté par la masturbation pendant la puberté est
cliniquement considéré comme divers et varié. Il n’est pas exagéré de dire qu’il
n’y a pas deux personnes qui se satisfont de la même manière. On ne peut aller
plus loin. Même quand l’acte masturbatoire apparaît comme presque identique
chez deux individus, nous trouvons, s’il est possible d’avoir une discussion
approfondie et franche, que la même action a une signification totalement différente pour chacun. Deux de mes patients par exemple pratiquent la même forme
de masturbation. Ils s’entravent, plus ou moins symboliquement et trouvent
leur plaisir dans le fantasme de se retrouver sans défense, puis délivrés. Une
analyse plus approfondie a montré clairement que l’un des deux s’imagine être
un jeune écolier obligé de porter des shorts trop petits et a honte parce qu’il veut
paraître beaucoup plus adulte. Il a dans cette position, à se soumettre avec
une excitation croissante à quelqu’un de plus grand ou à un adulte jusqu’à
ce que l’éjaculation se produise. L’autre s’imagine en tant qu’esclave vendu
à une reine dont il doit remplir tous les ordres cruels et s’adapter à toutes ses
humeurs. La description de ces scènes mi-douloureuses mi-sensuelles est suivie
de plaisir. Pour les filles, aussi, la très banale masturbation clitoridienne peut
revêtir une signification remarquable. Une patiente se représente la satisfaction
comme ne venant pas de sa main mais d’une main étrangère; elle ne doit pas
y prendre part mais rester complètement passive, comme elle doit le faire pour
que son secret ne puisse être découvert.
Nous voyons qu’il ne suffit pas d’apprendre la manière dont la masturbation
est pratiquée : pour saisir le vrai sens de la situation nous devons être informés
du sens interne donné à cet acte. C’est loin d’être aussi facile qu’on peut l’imaginer. Le ou les fantasmes liés à la masturbation éclairant les détails individuels
de l’acte sont davantage encore gardés secrets que l’acte de plaisir lui-même.
Et il faut être un confident très sûr pour que ces histoires et représentations
nous soient racontées sans déformation ou omission. Mais comme ce sont
celles qui peuvent nous donner l’explication des sentiments de culpabilité
et d’angoisse, je vais décrire en détail une de ces fantaisies et en donner une
analyse partielle.
Une patiente d’une vingtaine d’années m’a confié une phase de sa vie fantasmatique pendant son traitement. Elle l’appelait « les trois expériences ». Dans
la première, elle veut élever un enfant pour en faire quelqu’un qu’elle aurait
pu être. Il faut trouver un homme doué, plein d’esprit et actif pour que l’enfant
puisse hériter de ces qualités : quant à elle, elle instillera les qualités morales
et éthiques à l’enfant. Elle va vers l’homme et lui fait sa demande. Comme les
hommes fréquentent les bordels, ce n’est pas difficile d’être ainsi gratifiée.
Mais après elle n’a plus rien à faire avec lui.
Ceci jusqu’à ce qu’elle ait 24 ans. Vient « la deuxième expérience ». Là ce
n’est plus l’enfant qui l’intéresse, ce qu’elle veut connaître ce sont les hommes,
et elle veut recevoir de chacun ce qu’il est seul capable de lui donner. Elle reste
avec chacun d’eux assez longtemps pour atteindre son but : deux heures, quelques jours, une semaine, ou un mois. Et comme pour obtenir quelque chose d’un
homme il faut vivre avec lui, elle accepte cette condition. Elle a 28 ans quand
elle fantasme sa « troisième expérience ». Son but final est moral, mais elle ne
peut l’atteindre qu’à travers une purification, lui faisant expérimenter toute la
saleté humaine. Elle entre donc dans un bordel, chose la plus effrayante à laquelle
une femme puisse être confrontée. Si elle peut endurer cela sans être détruite,
elle pourra dire qu’elle a gagné son chemin de haute lutte vers la vraie moralité.
Je ne peux donner ici que les points principaux de l’analyse du fantasme.
Il fut assez vite clair que la troisième expérience était chronologiquement la plus
ancienne, puis vint la première, et alors seulement la seconde pour combler la
faille, pour ainsi dire. Ainsi dans la troisième, la sensualité n’est que légèrement
déguisée sous le vernis éthique. Ce fantasme, dépouillé de son déguisement
moral, est extrêmement fréquent chez les filles, et connu sous le terme de
« fantasme de prostitution ». Le nombre indéfini d’hommes signifie, comme
nous le voyons souvent en analyse, un homme bien défini. Si je mentionne ces
expériences c’est qu’en la circonstance un homme fait apparition. Ce qui est
rare et que son identité peut ensuite être établie. Cet homme, leader politique
connu, écrivait des articles enflammés, cause de discussion animée dans la
famille de la patiente. Son père qui adhérait au même parti que ce leader, était
très enthousiaste et l’idéalisait beaucoup; il emmena sa fille à une des conférences faite par le héros. Plus tard, quand ma patiente devint plus indépendante
dans son jugement, son intérêt pour cet homme diminua et, à sa place, elle prit
comme héros un scientifique de renommée mondiale. La sympathie qu’elle
témoignait cependant pour le parti dont le premier homme était le leader, était
bien connue et elle était consciente de cela. Il est clair que l’individu ici, comme
le nombre indéfini des hommes de son dernier fantasme était bien le père dont
elle n’arrivait pas à se libérer.
Je ne peux prouver ici la proposition extrêmement importante que les
fantasmes de masturbation de la puberté conservent toujours, sans exception,
les objets sexuels de l’enfance (père et mère) sous une forme déguisée. Ceux
qui ont mené des analyses n’ont pas besoin d’être convaincus, car toute personne
et tout fantasme est une preuve en soi; les autres doivent se contenter de cette
assertion. Si je rapportais et analysais d’autres fantasmes de ce type on pourrait
me répondre que tandis que le principe peut être vrai pour ces quelques cas
on ne peut le prendre pour un principe général.
Son importance théorique mise à part, cette proposition a une signification
très courante. C’est par là que peut être compris le sentiment de culpabilité
intense et toujours présent pendant la masturbation. Cette lutte avec sa
conscience n’est que partiellement due à l’acte lui-même. Beaucoup plus
important est le fantasme qui l’accompagne et qui concerne les objets d’amour
interdits et incestueux. La raison de l’attitude hostile de la société envers la
masturbation devient également compréhensible. Toute notre civilisation s’est
construite sur la proscription de l’inceste, et l’onaniste, défiant l’interdit, est
considéré comme un dangereux rebelle dont il faut se débarrasser aussi vite que
possible. Il y a en particulier l’idée qu’il puisse en entraîner d’autres à l’imiter,
et les plus strictes mesures doivent être prises contre lui, en particulier à l’âge
de la période scolaire où les standards civilisés sont encore en train de se former.
Nous avons donc ici l’explication de l’attitude agressivement hostile de la
société envers la masturbation, et, en même temps le conflit interne chez ceux
qui s’y livrent. Ce sont ces deux tendances, qui ont leur origine dans le complexe
d’Œdipe, qui visent à interdire toute vie sexuelle jusqu’à ce que la prohibition
de l’inceste soit connue des sujets et qu’ils ne la transgressent plus du tout.
Cette tendance générale inhibitrice se dirige uniquement contre la masturbation
parce que dans les fantasmes admis sous forme déguisée, les objets incestueux
sont toujours présents. On peut s’attendre à ce que la masturbation disparaisse
d’autant plus rapidement que son interdit devient plus strict et le conflit interne
plus fort. Et pourtant ce n’est pas le cas.
Au contraire, le sentiment de culpabilité le plus fort se trouve parmi ceux
qui se trouvent plus enclins à la masturbation, alors que ceux qui l’abandonnent
très tôt ont une moins grande culpabilité lors de la puberté et plus tard. Il doit
y avoir ici une autre puissante influence au travail. On entend souvent dire
que la masturbation est seulement satisfaisante quand elle se pratique avec des
sentiments intenses de culpabilité. Pour ceux dont c’est le cas, aucun interdit
quelque fort qu’il puisse être n’aura aucun effet. Plus grande est la crainte, plus
grand est le plaisir, et, de manière correspondante, la tentation.
Dans beaucoup de cas, cette situation dégénère dans un laisser-aller complet
et la délinquance, donnant lieu à tous les crimes comme casses et vols.
C’est sans doute l’une de ces forces motrices qui est à l’œuvre dans les gangs
d’adolescents voleurs. Ces activités délinquantes se terminent très souvent
en masturbation en commun ou en d’autres excès sexuels qui donnent d’autant
plus de satisfaction que le sentiment de culpabilité a été augmenté par l’acte
criminel. Encore plus banaux sont les onanistes criminels, surtout chez
les garçons. Je signale juste les histoires de Mark Twain, Tom Sawyer et
Huckleberry Finn. Autre exemple tiré de ma pratique, d’un fantasme habituel
d’un patient lors de sa puberté : il cambriole avec effraction la maison d’un
homme riche et vole ses trésors; en sortant il remarque la fille de la maison,
endormie et la viole.
Dans ce fantasme il est déjà clair que l’impulsion criminelle et la culpabilité
paradoxale tirent leur force du complexe de castration.
L’homme riche qui possède non seulement des biens mais aussi la femme,
c’est le père. Le jeune doit d’abord briser son pouvoir – voler ses trésors –
et le rendre inoffensif avant d’oser approcher une femme. En général il y a un
mécanisme inconscient pour chaque vol et autres crimes dans les années de
puberté. Les fantasmes de ces jeunes – qu’ils soient liés à la masturbation ou
ne soient que des rêveries sans danger – sont toujours construits sur le même
modèle. D’abord il y a lutte contre un puissant ennemi, un géant; des tâches
presque inhumaines doivent être accomplies, et il n’est clair qu’à la fin que
c’est pour l’amour d’une fille ou d’une femme. L’analyse de ces imaginations
révèle que sous la lutte se tient toujours cachée une rébellion contre l’autorité.
Et cette autorité se résume à ce seul interdit : tu ne dois pas jouer avec ton
organe sexuel, ou bien quelque chose de mal va t’arriver. Mais le fantasme
triomphe du pouvoir interdicteur.
Des fantasmes de grossesse jouent presque le même rôle dans le cas de
filles (voir « les trois expériences » mentionnées plus haut). Elles sont liées
principalement à vaincre une rivale, une femme méchante. Il est incroyable
que nombre de femmes adultes soient convaincues qu’elles peuvent devenir
enceintes par une excessive masturbation, et porter un enfant monstrueux.
Et on peut découvrir des mécanismes identiques dans diverses maladies gynécologiques; ainsi une leucorrhée et une dysménorrhée peuvent souvent être comme
une punition de ces fantasmes coupables, et la stérilité un résultat.
Nous voyons ainsi que la contrainte, dont l’effet est fatal sur la première
période sexuelle, l’infantile, est au travail de manière similaire pendant la
puberté. La prohibition de l’inceste cherche à rendre les objets sexuels originaires
inaccessibles, et les pensées ou désirs qui sont en référence avec eux impossibles et pénibles. L’angoisse de castration suit chaque acte sexuel interdit et la
crainte de la mutilation et de blessure corporelle grave est toujours présente en
cas de désobéissance. Mais ces interdits sont des menaces pour chaque acte
masturbatoire et le fait apparaître comme dangereux, réussissant parfois assez
vite à supprimer le plaisir. Mais bientôt la masturbation trouve un autre ennemi
à combattre.
Un développement important a pourtant pris place. À l’origine le sexe
signifie la bi-sexualité et nous n’avons appris à généraliser qu’après les
recherches de Freud. Où que nous portions nos observations dans le monde
des vivants nous trouvons un sexe attiré par l’autre. Cette attirance est le plus
grand ennemi de la masturbation. Pour tous ceux qui sont relativement en bonne
santé et normaux, le rapport sexuel donne plus de plaisir que le plaisir solitaire.
En général, les jeunes hommes abandonnent peu à peu la masturbation. Pendant
quelque temps ils s’y livrent, puis essaient le coït; même si ce premier essai
n’est pas entièrement satisfaisant, les suivants s’améliorent et la masturbation
cesse alors bientôt.
La masturbation pubertaire a donc une place très importante dans le développement sexuel normal. Par ce moyen, l’importance de la région génitale est
finalement établie, et elle unit vraiment dans un seul acte génital tous les
courants sensuels qui cherchaient un objet pour s’y focaliser. Alors que l’acte
masturbatoire, est, sans aucun doute, auto-érotique dans forme, du point de vue
des fantasmes qui l’accompagnent, il est – à quelques exceptions près – dirigé
vers des objets externes. Ces objets, il est vrai, sont encore les objets originaires et incestueux, comme une analyse approfondie le montrerait; mais ils
révèlent déjà des traits qui viennent d’autres objets non incestueux. Nous voyons
ainsi pourquoi la masturbation est un phénomène presque général de la puberté
et également pourquoi ceux qui, ne l’ont pas pratiqué durant cette période, sont
généralement névrosés ou portent en eux une disposition à développer plus
tard une névrose. (Je ne peux pas être aussi catégorique dans le cas des filles;
mais en même temps je signale que les quelques cas qui m’ont fait douter n’ont
pas pu être observés de manière satisfaisante).
En résumé, l’arrêt de la masturbation de la puberté représente toujours une
lutte. D’un côté on trouve un plaisir tout de suite possible, n’exigeant aucun
effort pour être atteint et dont l’objet du fantasme ne fait jamais défaut, et de
l’autre, on trouve l’attirance pour le sexe opposé, la conscience coupable et les
diverses peurs, en particulier l’angoisse de castration.
Les cas suivants viennent de ma pratique analytique; j’ai déjà insisté sur
l’absence de différence fondamentale entre les malades et les bien portants.
Les mêmes phénomènes peuvent s’observer chez les normaux, bien que là
le conflit ne soit presque pas perceptible de l’extérieur sauf, parfois, quand
des difficultés émergent. On a l’impression qu’avec eux, tout est plus lisse; mais
cela ne signifie pas que ces personnes normales n’ont pas éprouvé dans leur
puberté de troubles ni de luttes observables en leur temps.
Pour une présentation plus facile du cas, je schématiserai un peu en parlant
de la lutte pour l’abandon de la masturbation. Avec le premier type, je l’appellerai « obsessionnel », on dirait que le conflit est déjà réglé. Alors que l’acte
masturbatoire reste libre, le fantasme devient toujours plus pauvre et se réduit
à des suggestions des plus faibles. On trouve des failles et des manques dans
lesquels la personne concernée échappe et ne se retrouve qu’à la lumière de
l’analyse. Ainsi, par exemple, dans le cas de la femme mentionnée plus haut,
tout le fantasme se réduisait à la main de l’inconnu. Chez les garçons, il est
fréquent que la partenaire féminine soit très vague, surtout sa tête (un patient
appelait la maîtresse de ses fantasmes la « femme sans tête ») et seules peuvent
être évidentes les parties génitales et le reste est dans la brume. Ce processus,
répressif, va même plus loin, séparant complètement le fantasme de l’acte
masturbatoire, de sorte que la personne concernée peut tantôt l’abandonner
dans la rêverie, et tantôt dans la masturbation. Il arrive même parfois que tout
fantasme conscient soit supprimé, la masturbation devient alors purement
physique, dénuée d’images et d’histoires. Le fait caractéristique de ce processus
est qu’il se produit sans être remarqué, c’est-à-dire de manière inconsciente,
et échappe totalement au sujet.
Cependant, la lutte finale éclate. Cette fois elle menace directement l’acte
masturbatoire. Habituellement ça commence par la « simple résolution ». Suit,
ensuite, la « ferme résolution », la parole d’honneur donnée à soi-même, etc.
Il devient clair que les choses ne vont pas être simples. Une date est fixée
ensuite pour le dernier jour. À partir du début du mois, ou de l’année à venir,
il n’y aura plus de masturbation. Une ère nouvelle commence; toutes les vieilles
habitudes seront mises de côté et une nouvelle page tournée. Comme le temps
passe il devient cependant évident que ce sont des phrases emphatiques, et il
faut mettre en place le plus simple moyen pour éviter le plus possible la masturbation. Ainsi un patient tient un journal et y inscrit les jours de l’événement
par des hiéroglyphes personnelles incompréhensibles aux autres, qui rendent
la trahison du secret impossible. Les événements sont le coït, la masturbation
et les rêves de pollution (humide). Il calcule combien de temps il s’est abstenu
de se masturber et si, pendant ce temps, il a eu des rapports sexuels ou des
rêves suivis de pollution, une fois, deux fois ou pas du tout. Des moyennes et
des records sont notés. Son état d’esprit est bien sûr influencé par le record
battu ou au contraire s’il tombe en dessous de sa moyenne.
Une autre méthode, pour s’aider à suivre la loi est de s’imposer des punitions.
On en décide quelques unes, selon la présence ou pas de l’éjaculation, et on s’y
tient plus ou moins strictement. Une autre méthode est un système d’évitement,
on peut dire une série de tabous. Certains actes qui peuvent donner naissance
à la masturbation sont interdits. Ainsi, une patiente doit, avant de s’endormir,
se tenir un moment étendue et très calme, sans rien faire, ni lire, ni parler, ni
penser. Mais comme elle ne peut être sûre de ce rituel, il doit être prolongé
constamment. Finalement elle commence à s’imposer cette inactivité absolue
à six, puis à cinq heures de l’après-midi. Une autre méthode, opposée, est celle
des injonctions positives : certains actes doivent se faire dans un certain ordre
ou tant de fois. Le but est de rendre la masturbation impossible en ne lui laissant
pas de place. Dans cette catégorie on trouve la compulsion à toucher uniquement
ce qui est symétrique (l’organe sexuel est de façon évidente unique). Un déplacement identique explique l’importance des chiffres impairs dans tous les actes.
Un patient a développé un système très compliqué d’ablutions quotidiennes,
qui étaient effectivement basées sur le chiffre quatre. Se laver est une activité
investie dans la matière des règles positives et négatives. Il arrive que l’on puisse
observer des exemples classiques du retour du refoulé; une patiente avait
développé à la puberté une de ces compulsions de toucher symétrique liée à
l’interdit strict de toucher ses parties génitales. La masturbation cessa complètement. Peu après, cette pureté devint très importante pour elle, comme le révéla
son analyse, en partie comme expiation de pour la période de masturbation
passée. Elle se demandait comment elle devrait se laver pour obtenir une sensation de complète pureté. Elle essaya plusieurs systèmes comportant tous
cet interdit de toucher les génitoires. Elle en vint cependant à la conclusion que
cela n’était pas bien parce que justement cette partie de son corps était vraiment
la plus sale et encline à être souillé par les excréments et l’urine. Il devait par
conséquent être nettoyé avec un soin particulier; donc les mesures interdictrices
furent levées et le lavage étendu à la région génitale. Cependant il fallait utiliser
différents tissus et serviettes pour être sûre de ne pas les mélanger. Le temps
passant, elle commença à nettoyer à fond ses parties génitales, jusqu’à ce qu’un
bain soir et matin ne soient plus suffisants, puisqu’avec chaque miction et
défécation le danger d’être souillée revenait. Les choses allèrent si loin qu’elle
devait, après avoir été aux toilettes, se laver à fond par irrigation. Quand elle
est venue me voir elle était obsédée toute la journée par son sexe, c’est-à-dire
qu’elle se masturbait inconsciemment, simplement pour éviter l’acte conscient.
Dans l’autre type de lutte contre la masturbation que j’appellerai « hystérique », l’attaque primaire est menée contre l’acte lui-même, tandis que les
envols imaginaires sont permis ou du moins tolérés pendant longtemps. Il est
bien connu que les sujets hystériques se plaisent dans les fantasmes et rêveries
diurnes. Ici aussi le succès précoce du refoulement passe presque inaperçu;
on ne sait comment ni quand la masturbation génitale disparaît ou perd de
l’importance. Cependant on peut observer clairement un nombre énorme de
substituts protéiformes. Pas une seule partie du corps qui n’échappe au but
auto-érotique ou sur laquelle l’acte de masturbation, scientifiquement parlant,
ne puisse être déplacée.
Le meilleur ordre de description serait celui de la distance par lesquels les
substituts de la masturbation sont déplacés par rapport à l’acte génital lui-même.
D’abord le rôle joué par la main est supprimé. D’autres gestes prennent place
dans lesquels on reconnaît la masturbation : serrer les cuisses, se caresser l’estomac, s’asseoir sur ses talons; ou une méthode plus déguisée : gigoter des pieds
continuellement, croiser les jambes, etc. La main peut être utilisée, mais il faut
éviter les génitoires, comme se frotter ou se gratter parfois à travers les vêtements, le périnée ou les poils pubiens, faire sonner les pièces de monnaie ou
les clés, en mettant la main dans la poche du pantalon. Viennent ensuite les zones
proches du lieu d’excitation. Beaucoup de cas de constipation viennent de ce
qu’elle peut provoquer l’éjaculation sans aucun sentiment de culpabilité
habituelle. De plus, l’utilisation de ruses diverses (comme d’y mettre la main
dans les cas sévères de constipation) peut entraîner la masturbation anale.
Ou bien encore des formes inoffensives, comme la lecture aux W.C. La zone
urétrale peut aussi être l’objet de cette retenue. L’urine, retenue, provoque
érection et souvent éjaculation. Les femmes pratiquent aussi la retenue urinaire
et excrémentielle, de manière ostensiblement polie, mais qui se termine finalement par une situation très excitante. On remarque que la focalisation de la
honte peut passer d’une partie à l’autre du corps. Une patiente décrivit pendant
son analyse, sans difficulté spéciale, l’examen de son vagin par un médecin,
mais ce n’est qu’après une semaine de lutte sévère qu’elle pu admettre qu’elle
avait aussi eu en même temps un examen anal.
Les déplacements produisent de plus les formes les plus variées de substituts : jeu avec les lèvres et la bouche, mâchage des crayons, les doigts mis
dans le nez, morsures des ongles etc. Le grattage est spécialement important.
Jadis, une grande variété d’instruments visaient à cela, petits crochets pour
se gratter, vrilles des couteaux de poche pour les oreilles, pique-dents etc.
Ces actes, interdits comme vicieux par les enseignants, sont très communs
à la puberté. Ce qui est étonnant est que le garçon le plus indiscipliné, que rien
au monde ne peut toucher, se sent soudain très humilié quand il est surpris dans
un tel acte. Sans le lien que j’ai mentionné ce serait inexplicable, et c’est ainsi
le meilleur exemple offert de la compréhension entre deux inconscients. Les
éducateurs sont conscients de la proximité étroite entre ces mauvaises habitudes
et la masturbation et, par conséquent, ils les interdisent, et les adolescents
réagissent comme s’ils étaient pris sur le fait.
À ce point, deux possibilités : ce qui a été décrit jusqu’alors peut déboucher
soit sur une vie sexuelle normale soit pathologique. Avec une différence; pour
ceux à qui la voie de la normalité reste ouverte et qui n’ont pas une fixation trop
forte au plaisir infantile ou aux objets incestueux, la lutte semble tout de suite
moins dure. Le moi est sans doute plus développé et mieux organisé, et il
l’emporte après une courte hésitation. Les points stratégiques individuels, sur
lesquels portait jusqu’alors la bataille, perdent leur importance et la sexualité
trouve d’autres issues, comme l’entrée dans une relation avec ses objets réels.
Nous n’avons plus alors un jeune homme maladroit et gauche qui se mord les
ongles ou qui doit faire très attention quand il fait sa toilette à ne pas passer plus
de temps sur chaque partie de son corps. De même l’adolescente ne reste plus
dans un coin à mâcher son crayon ou à mettre le doigt dans son nez, mais ose
finalement toucher ses parties génitales lorsqu’elle se lave. Plus important
encore, les deux sexes ne s’évitent plus, mais se cherchent au contraire pour
sortir, et le temps des baisers, du flirt et de l’amour commence.
La primauté du moi, cependant, est rarement complète, elle ne le sera pas
davantage plus tard d’ailleurs, à l’heure du plein développement sexuel. Bien
que le phénomène caractéristique de la puberté – les symptômes de lutte pour
l’abandon de la masturbation – disparaît du champ, et bien que le moi organisé
ait conquis le territoire d’abord peu sûr, de petits groupes ennemis peuvent
encore exister dans des coins isolés et mener leur propre vie retirée. Ici, comme
toujours, le moi joue le rôle de médiateur. Le moi essaie de s’excuser envers
lui-même pour ce qu’il subsiste encore de masturbatoire : tout ça n’est pas
très important, semble-t-il dire. Pour le monde extérieur le moi s’efforce
de camoufler ces habitudes et pudiquement de les rendre moins évidentes. Ces
restes sont très habituels, bien que de tels plaisirs soient pris à des moments
tranquilles où il n’y a aucun danger d’être découvert. Ils pratiquent les sommeils
fréquents et obstinés et les habitudes de se laver et de se curer les dents après
le repas, ou le nez, ou les oreilles, se grattant, se frottant, et jouant, également,
avec la chaîne de montre, un bâton, un anneau, les cheveux, confectionnant de
petites boulettes de pain, etc. Ce sont des valves de sécurité, leur permettant
une petite dose de masturbation et assurant par là une vie sexuelle normale.
Je manque de place pour traiter ici de la relation extrêmement intéressante
entre les formes de la masturbation et les symptômes névrotiques individuels.
Je ne peux non plus discuter des frontières entre névrose et normalité, vues du
point de vue analytique. On peut dire qu’en général les normaux abandonnent
assez vite la masturbation, alors que les névrosés en sont incapables et doivent
continuer, par conséquent, à se défendre contre les tentations. Cette défense
prend la forme soit d’un tabou (dans le type obsessionnel) soit d’un remplacement d’actes de plaisir en acte de déplaisir (type hystérique). Il y a aussi une
troisième voie : continuer à se masturber.
Ceux qui choisissent cette dernière solution – les caractères masturbateurs –
ont beaucoup de traits en commun, bien que les racines de leur maladie puissent
être différentes. Le fait essentiel chez eux est qu’ils ne peuvent, en aucune
façon, abandonner ce genre de plaisir. La cause la plus fréquente de cette
incapacité se trouve dans le lien puissant et indétachable qu’ils ont avec les
objets incestueux. Si l’un d’eux essaie vraiment de tomber amoureux, il revient
vite à la conclusion que ça ne vaut pas la peine et retourne à son ancienne
habitude auto-érotique. Il vit souvent avec sa mère ou une autre femme de sa
famille. (Un de mes patients après la mort de sa mère a pris une chambre dans
la maison d’un couple ami, et il les a suivis fidèlement dans chaque nouvelle
résidence, pendant des années). Une fille fait souvent l’expérience d’un grand
amour « l’amour de sa vie », en est déçue, et reste comme vieille fille dans la
famille. Assez souvent l’amour se termine par une liaison, sans que personne,
même ceux qui sont les plus proches ne sachent rien de plus que l’habitude toute
sa vie durant, d’une masturbation plus ou moins déguisée. Ces personnes
s’arrangent pour créer et se tenir à un genre de vie assez satisfaisant pour elles,
bien que pratiquement rempli de lubies : elles sont des exemples d’excentriques
solitaires.
La seconde cause principale de masturbation continuelle est la peur
– l’angoisse de castration – du sexe opposé. C’est souvent la cause la plus
importante (...). Ces hommes désirent des histoires d’amour, c’est vrai, mais
n’ont pas confiance en eux. La raison invoquée est la plupart du temps la peur
de l’infection, la phobie de la syphilis mais ça peut-être aussi la peur indéfinie
de l’angoisse de castration, sous la forme de vaginisme, de fantasme de penis
captivus, etc. Chez les femmes on trouve aussi des peurs alléguées, comme
le saignement à la défloration, la douleur pendant le coït, et les souffrances
de l’accouchement.
La conséquence d’une masturbation périnéale est le renforcement du narcissisme secondaire, caractéristique spécifique de ce type. Ils ne peuvent trouver
place dans le monde extérieur pour leur libido et ils retournent sur eux-mêmes.
Tout ce qui les concerne est de la plus haute importance, ce qui, incidemment
est également une caractéristique de la puberté. Ainsi un patient conserve
soigneusement chaque bout de papier, chaque carnet le concernant. Il s’attend
à devenir un homme célèbre, et les choses auront alors de la valeur. La même
valeur est accordée par certains hommes aux excrétats, et surtout à la semence.
Bien sûr ce fluide de valeur ne peut être confié à la première femme qui passe,
justification rationalisée de leur incapacité d’aimer. D’autre part, la capacité
à supporter une pression déplaisante est considérablement réduite. Chaque
événement désagréable peut donner lieu à une échappée vers la toujours disponible et fidèle masturbation. D’où la baisse continuelle des intérêts extérieurs,
de l’endurance, et le devenir : volonté faible, sans opposition, sans défense.
En présence de l’autre sexe, il (ou elle) est incapable de conduite normale,
est bouleversé, gauche ou, pour compenser, hyperagressif. De plus, il doit continuellement lutter contre les affres de sa conscience : il gaspille sa vie, il n’est
bon à rien, ainsi de suite. Alors vient le temps d’une crise aiguë, il abandonne
la masturbation, il entreprend quelque chose avec enthousiasme, jusqu’à ce
que, après le premier obstacle, tout s’effondre de nouveau. C’est le type même
de l’éternel et pathétique Peter Schlemihl !
Nous arrivons à la conclusion. Nous avons vu ce que signifie la masturbation
à la puberté pour le développement humain, sa montée et sa disparition, ou
bien encore comme cela arrive, sa fixation. Nous pouvons maintenant répondre
aux deux questions : est-elle dangereuse ? Que pouvons-nous faire contre ça ?
Parce que tout le monde, comme nous l’avons vu, traverse une phase de
masturbation, elle ne peut, en soi, être dangereuse. Qu’une masturbation
excessive soit mauvaise pour le corps, nous ne pouvons pas en être sûrs.
Pratiquée souvent après la puberté, elle peut être nuisible mentalement. Nous
avons montré les effets qu’elle a d’une part sur la fixation des objets sexuels
infantiles et sur les formes infantiles de plaisir, d’autre part elle diminue la
tension maximum supportable.
Les considérations ci-dessus permettent de répondre à la question du traitement. Puisque tout le monde se masturbe à la puberté, ceux qui sont découverts
ne devraient pas être punis; même pas au nom d’un traitement médical, avec
lits durs, alimentation frugale et bains froids. Quand c’est nécessaire, les parents
pourraient simplement les informer sur les dangers de la masturbation. Dans
ce cas, il est conseillé de leur parler en particulier; sans témoin, ils sont plus
accessibles, et sont souvent prêts admettre qu’une fois ils s’étaient rendus
eux-mêmes coupables de quelque chose comme ça.
La situation est différente si de nouveaux symptômes dérangeants
apparaissent : la tendance au secret l’inhibition pour les études et la vie sociale,
le manque d’intérêt, etc. Ceci revêt une signification d’autant plus importante
que la masturbation est prépondérante ou dominante, après la puberté. Dans
ces deux cas seulement le traitement est indiqué. Mais on ne doit pas oublier
que l’auto-érotisme, même quand il est excessivement pratiqué n’est pas
en lui-même une maladie mais un simple signe que le développement sexuel
est en quelque sorte troublé. Notre propre tâche est de découvrir la source de ce
trouble.
Pour résumer, donc : n’interdisez jamais la masturbation, car l’interdit est
sans effet. Ce serait la même chose que d’interdire à quelqu’un qui souffre de
l’estomac de vomir, à celui qui a des problèmes intestinaux d’avoir la diarrhée,
ou à un tuberculeux de tousser.
On devrait essayer de parler à l’adolescent uniquement en privé, et essayer
de gagner sa confiance. Notre but doit être de lui permettre de nous faire
confiance totalement, de nous parler franchement non seulement de l’acte lui-même mais aussi de ses émotions pendant cet acte, plaisir et peurs toujours
présents, et de son attitude générale par rapport à la masturbation. Si nous y
réussissons, nous avons déjà bien avancé vers le but, c’est-à-dire que nous
avons considérablement baissé l’angoisse de castration puisque, figures
d’autorité, nous avons pourtant tout écouté avec sympathie, sans aucun sermon
ni menace de punition. Nous pouvons alors essayer d’obtenir de lui de nous
raconter les fantasmes qui accompagnent l’acte. Ceci est de loin, la tâche la plus
difficile et, contrairement à une simple mesure pédagogique, ne réussit pas
toujours, et je peux dire à mes lecteurs que même dans une cure analytique, c’est
très difficile.
Je conseille aux enseignants, cependant, de se contenter d’un succès partiel.
Je dois particulièrement les mettre en garde contre une interprétation trop rapide
basée sur la théorie et non sur le matériel à disposition. Autrement il arrive
facilement que les adolescents qui ne peuvent s’ouvrir que graduellement, se
sauvent soudain effrayés et perdent ainsi une aide dont ils ont rudement besoin.
Si ces méthodes échouaient ce serait un signe que le trouble est trop avancé
et ne pourra pas du tout se résoudre de manière pédagogique. Au lieu de nouvelles tentatives vouées à l’échec, l’enseignant devrait reconnaître que ses
propres moyens sont insuffisants et persuader les parents de faire analyser leur
enfant.
Enfin, nous devons toujours être conscients que quelle que soit l’approche
choisie, elle doit se faire franchement et honnêtement. L’adolescent doit être
convaincu par notre comportement que nous voulons le comprendre et que
nous nous efforçons de l’aider. Personne, que ce soit nous ou ceux que nous
avons en soin, ne devrait oublier que la masturbation est naturelle – mais
pour un temps donné seulement – qu’elle n’est qu’un pas fait dans le développement sexuel, et non une solution finale. La meilleure solution est l’amour;
pour y arriver il faut être prêt à beaucoup apprendre et à endurer un inconfort
momentané.
Traduit et présenté par Michelle Moreau-Ricaud
[*]
Écrit pour la
Zeitschrift für psychoanalytisck Pädagogik, et publié dans le 8
e volume
(1934). Première traduction anglaise
« The Adolescent’s Fight against Masturbation » (1957)
chez Paterson Marsh Ltd que nous remercions pour leur autorisation de reproduction.
[1]
Paru dans
Problems of Human Pleasure and Behaviour, London, Maresfield Library,
1987.
[2]
(1911) « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa, Le
Président Schreber »,
Cinq psychanalyses, Paris, P.U.F., 1954.
[3]
Cité par Duché D.,
Histoire de l’onanisme, Que Sais-Je ?, P.U.F., 1994.
[4]
Zambaco, « Onanisme avec troubles nerveux chez deux petites filles »,
L’Encéphale (1882)
et réédité chez Solin, Paris.
[5]
Gide A. (1926)
Si le grain ne meurt, Poche (N.B. ce roman est écrit la même année que
cet article).
[6]
Freud S. (1898) « La sexualité dans l’étiologie des névroses »,
Résultats, Idées, Problèmes,
1, Paris, P.U.F., 1984, p. 75-97.
[7]
Freud S. (1912) « Pour introduire la discussion sur l’onanisme »,
Résultats, Idées,
Problèmes, 1, Paris, P.U.F., 1984, p. 175-186.
[8]
Moreau-Ricaud,
M. Michael Balint. Le renouveau de l’École de Budapest, Toulouse, Erès,
2000.
[### 1]
Pour les différentes formes de masturbation voir
Z f P P vol. 2.