2003
Topique
Avant-propos
Gérard Bazalgette
La rêveuse et sa mère sont assises le soir sur des chaises devant la maison,
comme il est d’usage dans les pays du sud d’où elles viennent. Elles attendent.
Elles attendent quelqu’un qui ne viendra pas, elles le savent. « Ce n’est pas, dit
la rêveuse une position très intéressante ». (Et elle est à l’âge où l’on sait encore
que l’expression « être dans une position intéressante » signifie pour une femme
« être enceinte »). Alors donc, l’enfant, – du père peut-être, – ne viendra pas.
C’est important et décevant certes, mais ça ne l’est pas tout à fait, parce que
mère et fille ont de toute façon, dit-elle, quelque chose à faire : elles doivent
garder la maison.
Pénélope aussi avait la même chose à faire, garder la maison, tisser et retisser,
peut-être en attendant Ulysse, peut-être pas tout à fait. Peut-être pour, en cette
toison, recouvrir son défaut génital, comme le dit Freud, peut-être et plus
sûrement pour indiquer et suturer, à la place qui lui est dévolue, une mystérieuse
défectuosité du sexe et du langage, dont elle n’a pas l’apanage mais dont,
comme femme, elle est appelée à présenter l’énigme.
Pour cette dernière raison, c’est au lieu de l’Idéal lui-même que la femme
se trouve placée, ce qui fera dire à Freud que la femme n’a pas besoin d’idéal
puisqu’elle l’est elle-même. Formulation rapide qui n’empêchera heureusement
pas Freud de se demander sans cesse : « Que veut la femme ? ».
Que veut en effet cette femme concrète, que vise-t-elle idéalement, quel
rapport a-t-elle avec l’Idéal qu’elle représente ? Et Freud constate, méthodiquement : si idéaux elle a, ils ne sont pas de même niveau que ceux de l’homme.
Les femmes ont peu d’intérêts sociaux. Elles sont très occupées aux histoires
d’amour. Elles n’ont que peu contribué à l’élaboration des grands mouvements
culturels, idéologiques, scientifiques religieux ou artistiques. Elles n’ont guère
le sens de l’équité.
Et, à la lumière de l’expérience psychanalytique, Freud montre les différences entre garçon et fille quant à l’élaboration du Surmoi et de l’Idéal.
Le petit garçon aura investi narcissiquement son pénis. Le risque de le
perdre, du fait de la menace de castration, entraînera pour lui la fin du complexe
d’Œdipe, la constitution d’un Surmoi rigoureux et la tendance à créer des idéaux
toujours plus élevés.
La petite fille au contraire se saura châtrée d’emblée. Dès lors le complexe
d’Œdipe représentera pour elle une promesse, celle de satisfaire son envie de
pénis en espérant obtenir un jour un enfant du père. De ce fait, elle ne quittera
que difficilement le havre du complexe d’Œdipe. Celui-ci sera mal détruit et
le Surmoi sera mal constitué, faible et peu indépendant comme les idéaux qu’il
promeut et sous-tend. L’attachement que la petite fille maintiendra avec l’objet
d’amour maternel ne fera que renforcer les choses.
Nous savons les nombreuses questions et controverses que cette conceptualisation freudienne a soulevées, et c’est dans le souci de contribuer à son
élaboration critique que le IVe Groupe a organisé les 24 et 25 novembre 2001
des Journées scientifiques sur le thème « Les idéaux et le féminin ». Le présent
numéro de Topique transcrit les conférences qui y ont été données de même que
la Table ronde qui les a relancées. Un article de G. Bazalgette situant la problématique du féminin à partir d’une nouvelle conceptualisation de la bisexualité
y a été adjoint ainsi qu’un texte de Sophie de Mijolla-Mellor, précédemment
publié dans la Nouvelle revue de Psychanalyse, qui précise l’acceptation
freudienne des notions d’« Idéalisation » et de « sublimation ».
À la lecture de cet ensemble de textes, on verra que les auteurs « dénoncent »
implicitement l’assimilation faite par Freud d’une certaine situation de fait
(anthropologique et sociologique) à ce qui en serait la norme et définirait un
destin ontologiquement déterminé de l’homme et de la femme.
Au-delà de toute opposition binaire, c’est donc à la compréhension d’un
entrecroisement que les auteurs s’attachent, tout en essayant d’indiquer les
voies idéales spécifiques de la femme depuis la situation psychanalytique qu’ils
en découvrent. Dans cette direction, et aussi bien pour Cathie Silvestre que
pour Janine Filloux et Jean-Claude Stoloff, c’est le rapport à l’objet d’amour
maternel qui m’a paru particulièrement interrogé et mis en évidence selon
divers aspects.
La Table ronde, introduite par Ghyslain Lévy, relancera le débat du côté des
rapports de la constitution des idéaux féminins avec la culture et les idéologies.
Françoise Frontisi-Ducroux nous montrera, avec la figure complexe de l’hétaïre
dans la Grèce ancienne, que la séparation des espaces et fonctions masculins
et féminins n’a jamais été effective, et que c’est toujours d’une fluctuation
culturellement orientée, c’est-à-dire d’une polarisation des « forces » qu’il s’agit.
La femme n’y sera pas dominante.
Le thème de la résistance idéologique propre à Freud sera exploré dans
cette perspective par Jacqueline Rousseau-Dujardin, par Michelle Moreau-Ricaud (Freud et Stuart Mill), et par Marie-Claude Fusco (Freud et la culture
viennoise). Cette dernière situera l’amour non pas, à l’instar de Freud, comme
un obstacle à la créativité et à la formation d’idéaux, mais comme ce qui en est
le moteur même.
Si ces Journées n’ont pas épuisé une question aussi inépuisable en effet que
l’énigmatique amour, il nous semble qu’elles ont tracé un certain nombre de
perspectives nouvelles et précises d’un point de vue psychanalytique. En cela
l’objectif de ce colloque aura été atteint.
Au titre des « Documents », nous avons intégré à ce numéro deux textes
inédits. Le premier est celui d’une conférence donnée par Piera Aulagnier à Caen
en 1986 : « Le concept de potentialité psychotique », présenté par Christine
Voyenne. Le second est un texte de Michael Balint : « La lutte de l’adolescent
contre la masturbation », présenté et traduit par Michelle Moreau-Ricaud.