2003
TOPIQUE
Conséquences de la différence des sexes sur la formation des idéaux
Jean-Claude Stoloff
149 rue Oberkampf 75011 Paris
Peu d’analystes aujourd’hui souscriraient aux positions de Freud supposant
une difficulté spécifique de la femme quant à la formation de ses idéaux. Dans quelle
cohérence métapsychologique s’inscrivent ces conclusions de Freud ?
Cette cohérence semble se trouver dans le rôle certainement excessif accordé à l’angoisse
de castration comme viatique du changement psychique. Est-il possible de contrebalancer
cette position de Freud concernant la femme en privilégiant d’autres axes théoriques du
cheminement freudien, notamment l’angoisse de perte d’amour à laquelle la femme semble
particulièrement exposée ?Mots-clés :
Angoisse de castration, Angoisse devant le sur-moi, Phylogenèse, Ontogenèse, Sur-moi transgénérationnel, Sur-moi anté-œdipien, Sur-moi post-œdipien.
Few analysts today would subscribe to Freud’s position that supposes that
women have a specific difficulty in forming ideals. On what meta-psychological coherence
can Freud’s conclusions be based ?
This coherence seems to reside in the certainly excessive role Freud allows castration
anxiety to play as the primary asset of psychic development. Is it possible to counterbalance Freud’s position concerning women by placing more importance on the other
theoretical axes of Freudian theory, notably the anxiety of the loss of love to which women
seem particularly vulnerable ?Keywords :
Castration anxiety, Anxiety before the Superego, Phlylogenesis, Ontogenesis, Trans-generational Superego, Ante-Oedipal Superego, Post-Oedipal Superego.
Je suis de ceux qui aiment, non de ceux qui haïssent.
Antigone.
Dans sa XXXIII
e Conférence intitulée « La féminité » Freud écrit
[1] : « Le fait
qu’il faille reconnaître à la femme peu de sens de la justice est sans doute lié
à la prédominance de l’envie dans sa vie psychique... Nous disons aussi des
femmes que leurs intérêts sociaux sont plus faibles et leur capacité de sublimation moindre que celle des hommes » et l’évocation de la bisexualité psychique
propre à tout sujet humain atténue à peine le caractère abrupt de cette affirmation
dans laquelle peu d’analystes aujourd’hui semblent se reconnaître.
Cependant, il existe une cohérence théorique dans cette affirmation de Freud
et c’est pour commencer ce que nous allons examiner.
1 – LA DISPARITION DU COMPLEXE D’ŒDIPE
C’est dans son texte intitulé La disparition du Complexe d’Œdipe que
cette cohérence théorique peut être le mieux détectée. Disparition en effet
et destruction, nous reviendrons sur l’importance de cette nouvelle traduction
qui se démarque de la précédente proposée par Anne Berman : le déclin du
complexe d’Œdipe. (« Der Untergang des öedipuskomplexes, 1924 »).
Freud décrit ainsi l’évolution normale du complexe d’Œdipe pour le
Garçon
[2] :
« Lorsque l’enfant (masculin) a tourné son intérêt vers son organe génital,
alors il trahit cet intérêt par une généreuse manipulation de celui-ci et doit
ensuite faire l’expérience que les adultes ne sont pas d’accord avec ces agissements. Plus ou moins clairement, plus ou moins brutalement, survient cette
menace : on lui dérobera cette partie à laquelle il donne tant de prix... Si la
satisfaction amoureuse du complexe d’Œdipe doit coûter le pénis, alors on en
vient nécessairement au conflit entre l’intérêt narcissique pour cette partie
du corps et l’investissement libidinal des objets parentaux. Dans ce conflit,
c’est normalement la première de ces forces qui l’emporte; le moi de l’enfant
se détourne du complexe d’Œdipe. » Mais pour Freud il y a plus et il poursuit :
«... le procès que nous avons décrit est plus qu’un refoulement, il équivaut,
si les choses s’accomplissent de manière idéale, à une destruction et à une
suppression du complexe ». Pour la fille, les choses apparaissent beaucoup
moins simples
[3]. «... la fille accepte la castration comme un fait déjà accompli,
tandis que ce qui cause la crainte du garçon est la possibilité de son accomplissement. Avec l’élimination de l’angoisse de castration cesse un motif
puissant pour l’édification du sur-moi et pour la démolition de l’organisation
génitale infantile. Ces modifications apparaissent être bien plus que chez
le garçon un résultat de l’éducation, de l’intimidation extérieure qui menace
de la perte du fait d’être aimé. » La fille renonce alors au pénis dans le désir
de recevoir un enfant du père et Freud ajoute : « On a l’impression qu’alors
le complexe d’Œdipe est lentement abandonné parce que ce désir n’est jamais
accompli. »
En sacrifiant la partie pour le tout c’est-à-dire la valeur érotique de son
organe pour sa conservation et son intégrité, la signification narcissique du
pénis dont il ne faut jamais oublier qu’elle se rattache également aux liens
d’amour avec les figures parentales serait sauvée.
Ainsi le sur-moi post-œdipien masculin, résultat de l’identification au père
acquerrait dans cette opération toutes les caractéristiques d’un sur-moi
indépendant et impersonnel.
Alors que pour la fille l’angoisse de castration ne peut jouer le même rôle
puisque subjectivement pour elle, au dire de Freud, la castration a déjà été
accomplie. À lire Freud, dans ce texte en particulier on peut avoir le sentiment
que l’angoisse de castration représente un véritable opérateur mutatif ouvrant
la voie non seulement au dépassement du complexe œdipien par le moyen de
l’identification au père, mais surtout à sa destruction et à sa disparition. Insistons
en effet sur la force des termes : destruction, démolition, suppression, le complexe
sombre comme s’il s’agissait d’un naufrage.
Avant de passer à d’autres textes où la fonction d’opérateur du changement
dévolue à l’angoisse de castration sera nuancée, on peut déjà se demander
pourquoi même dans le cas de la fille et alors que cette notion lui est familière,
Freud n’accorde pas plus d’importance à l’effet traumatique d’après-coup.
Le fait que la fille se vive comme ayant déjà subi la castration élimine-t-il
pour autant l’angoisse liée au complexe ? Cette angoisse et le quantum d’affect
qui lui est associé ne pourraient-ils pas aussi avoir des effets sur le déclin
des attachements œdipiens ? Nous savons bien en effet que pour l’inconscient
un événement accompli dans le passé suscite de la même façon la crainte
que ce même événement ne se reproduise à l’avenir et ceci bien entendu à la
condition que l’on se situe sur le plan du phantasme et non sur celui d’une
réalité anatomique ou purement événementielle.
D’autre part, on peut se demander si le facteur le plus actif dans le phantasme
de castration ne réside pas autant dans la mutilation d’un plaisir d’organe que
dans l’amputation de l’organe lui-même. De ce point de vue, la fille tout autant
que le garçon pourrait craindre de se voir privée des sensations voluptueuses
dont sa propre zone génitale est le siège. L’une de mes patientes me parlait
récemment des sensations de douleur qu’elle ressentait dans la région clitoridienne à la simple idée que son compagnon doive prochainement subir une
circoncision.
2 – RELATIVISATION DU RÔLE JOUE PAR L’ANGOISSE
DE CASTRATION
Quoique qu’il s’en défende les formulations de Rank sur le « Traumatisme
de la naissance » ont obligé Freud à réévaluer à la fois la place prise par
le phantasme de castration au sein des phénomènes d’angoisse et à relativiser
le rôle joué par l’angoisse de castration dans l’évolution vers le dépassement
du complexe d’Œdipe.
Dans « Inhibition, symptôme et angoisse » tout en critiquant la thèse
de Rank pour qui le « primum movens » de l’angoisse doit être recherché dans
le traumatisme réel provoqué par la naissance, Freud propose une nouvelle
théorie de l’angoisse qui d’une certaine manière intègre l’intuition de Rank.
Reprenant une notion présente dès les débuts de son œuvre il rapporte
l’affect d’angoisse originaire à la situation d’« Hilflosigkeit » vécue par l’enfant
lorsque de par sa naissance il est jeté au monde et donc entièrement dépendant
de l’objet secourable, « le nebenmench ».
Le caractère novateur de cette formulation n’a pas échappé à Bowlby qui
y a vu un appui à ses vues sur l’attachement mais il est retombé dans la même
erreur réaliste que Rank en ne retenant que l’importance de la séparation et de
la perte réelles subies par le nourrisson lors de l’arrachement au corps maternel.
Or la notion d’« Hilflosigkeit » mène beaucoup plus loin du point de vue pulsionnel et phantasmatique. C’est l’envahissement pulsionnel marqué par l’afflux
d’excitations non maîtrisables qui est générateur d’angoisse et sera réexpérimenté à chaque fois que l’appareil psychique pour une raison ou une autre
et parfois purement imaginaire, sera soumis au même régime. Freud ne le dit
pas clairement mais c’est surtout la situation relationnelle produite dans le
couple formé par l’enfant et la mère ou le « nebenmench » qui est remarquable :
c’est une situation d’angoisse toujours partiellement non maîtrisée car l’adulte
assiste à l’impuissance et pour reprendre les termes de Lacan à une déhiscence
originaires de l’être humain, entièrement livré pour sa survie aux soins régulateurs de l’objet secourable. On peut noter le nombre de correspondances
existantes entre l’« Hilflosigkeit » et les mythes de naissance héroïques, les
thèmes d’exposition, d’infanticide et de sauvetage miraculeux.
À partir de l’importance qu’il accorde à l’« Hilflosigkeit » Freud va donc
beaucoup plus insister qu’auparavant sur la peur de perdre l’amour des parents
pour expliquer la production d’angoisse. Peur de perdre l’amour qui bien
entendu dénote le caractère narcissique de cette angoisse. L’angoisse de
castration n’arrive donc ici qu’en fin de course. Elle cristallise la perte narcissique à travers la crainte de perdre le pénis en raison de la valeur narcissique
attachée à cet organe, sans méconnaître cependant l’aspect pulsionnel du
problème en raison du rôle particulier qu’il joue dans la montée de l’excitation
sexuelle puis de sa décharge. En fonction de cette nouvelle théorie de l’angoisse
la fonction centrale dévolue à l’angoisse de castration dans le changement
psychique se nuance de certaines réserves qu’il est important de souligner
par rapport au caractère abrupt des idées exprimées dans « La disparition
du Complexe d’Œdipe ».
Même pour le garçon le caractère radicalement mutatif de l’angoisse de
castration devient moins évident
[4] : « Lorsque dans une partie antérieure de ces
recherches nous avons dû reconnaître l’importance du danger de castration...
nous nous sommes dit qu’il fallait nous garder de surestimer ce facteur... Nous
voyons maintenant que nous ne risquons pas de donner l’angoisse de castration
pour le moteur unique des processus de défense qui mènent à la névrose. »
Freud va accorder une place plus grande dans le déclenchement de l’angoisse
à la « perte d’amour de la part de l’objet ». Il confère notamment dans cette
névrose typiquement masculine qu’est la névrose obsessionnelle une fonction
décisive à l’angoisse devant le sur-moi.
On voit donc s’esquisser ici une atténuation de la différence tranchée entre
fille et garçon quant au déclin du complexe d’Œdipe dans les deux sexes.
Le problème central de l’angoisse est devenu la perte d’amour et en particulier
l’hémorragie narcissique qui se produit lorsque les instances parentales logées
dans le sur-moi cessent d’aimer le moi.
L’angoisse de castration joue un rôle de leurre particulièrement efficace
dans les phobies pour circonscrire cette perte narcissique.
Mais ce leurre peut se trouver très rapidement balayé. Ainsi dans l’hystérie
l’échec est patent, l’angoisse de castration ne joue pas son rôle de cran d’arrêt et
le sujet manque des mécanismes de dégagement narcissique qui lui permettraient
d’éviter, selon l’heureuse expression de N. Zaltzman, la « chute hors du monde ».
En suivant les indications de Freud on pourrait donc penser que c’est plus
l’angoisse devant le sur-moi qui serait appelée à jouer le rôle opérateur dans
la formation des idéaux que la seule angoisse de castration.
Cette angoisse devant le sur-moi constitue pour Freud le mécanisme central
de la névrose obsessionnelle dont il souligne la prévalence parmi les névroses
masculines. Or ces affinités électives entre angoisse devant le sur-moi, névrose
obsessionnelle, culpabilité et morale, y compris morale religieuse, ne sont pas
pour nous étonner par leur confirmation constante dans la clinique et la culture
(La religion : névrose obsessionnelle de l’humanité).
3 – LE SUR-MOI TRANSGÉNÉRATIONNEL
Cette relativisation de l’opposition homme-femme quant à la formation des
idéaux se confirme encore plus quand on considère les textes où Freud introduit
le sur-moi dit phylogénétique, textes pourtant contemporains de ceux cités plus
haut mais dans lesquels les références à cette notion ne sont qu’à peine
esquissées. C’est dans « Le Moi et le Ça » que Freud revient sur ce concept et
surtout le développe dans toutes ses correspondances et conséquences que nous
allons maintenant envisager.
Il est une idée sur laquelle pour Freud il n’est pas question de céder : c’est
l’inscription dans la psyché humaine du premier meurtre fondateur du lien
social dont il fait l’hypothèse centrale de « Totem et Tabou ». L’introduction
du sur-moi phylogénétique correspond à la nécessité de postuler l’existence
de traces mnésiques de ces événements originaires de l’histoire de l’humanité,
traces que chaque être humain porterait en lui dès sa naissance. On peut discuter
de la pertinence du terme phylogenèse dans la mesure où Freud pensait à l’existence d’un héritage inné porté par le génome conformément à la théorie de
Lamarck qui semble devoir être abandonnée. Mais aujourd’hui en nous fondant
sur les travaux des anthropologues plutôt que sur ceux des biologistes il est
possible de donner une nouvelle jeunesse au sur-moi phylogénétique en
invoquant les universaux portés par l’environnement humain dans lequel advient
l’infans. Afin d’éviter la confusion il nous paraît préférable de remplacer sur-moi phylogénétique par sur-moi transgénérationnel. Dans « Le Moi et le Ça »
Freud écrit
[5] : « Il semble que les expériences vécues du moi... si elles se répètent
avec une force et une fréquence suffisantes chez de nombreux individus se
succédant de génération en génération... se transposent, pour ainsi dire, en
expériences vécues du ça, dont les empreintes sont maintenues par hérédité;
lorsque le moi puise son sur-moi dans le ça, peut-être ne fait-il que remettre au
jour des figures du moi plus anciennes et les ressusciter. »... « D’après l’hypothèse de Totem et Tabou ces contenus furent acquis phylogénétiquement en
liaison avec le complexe paternel. »
[6]
Il revient sur ce point fondamental plus loin
[7] : « Le moi... avec l’aide du sur-moi, puise d’une façon qui nous est encore obscure, dans les expériences
pré-historiques accumulées dans le ça. »
Cette nouvelle version du sur-moi est d’une grande cohérence avec les vues
développées dans « Inhibition, symptôme et angoisse. »
Alors que dans les textes que nous citions plus haut pour illustrer les conséquences de la différence anatomique entre les sexes est surtout envisagée la
formation post-œdipienne définitive du sur-moi, Freud s’intéresse maintenant
aux précurseurs anté-œdipiens du sur-moi logés dans le « ça », terme que l’on
peut ici considérer comme le synonyme d’inconscient. Mais nous verrons
plus loin qu’il ne s’agit pas là d’une contradiction si l’on considère l’évolution
bi-phasique et faite d’après-coups successifs de la mémoire et de la sexualité.
Cette hypothèse non plus ne sera jamais abandonnée et constituera au contraire
le nerf de la démonstration testamentaire représentée par le texte sur le Moïse.
Freud montre qu’au cours du développement des instances la situation originaire qu’il assimile au narcissisme primordial représentée par le lien entre
le ça et l’objet évolue vers un autre type de relation entre le sur-moi héritier
du ça et le moi héritier de l’objet. (Le moi est constitué par cette libido retirée
aux objets, le narcissisme du moi est donc toujours une formation secondaire,
un narcissisme secondaire.)
Nous avons donc deux « relations » qui se succèdent
- ça———————— objet
- sur-moi————— moi
Situation dans laquelle le moi semble s’adresser au sur-moi et lui dire :
« Aime-moi : vois comme je ressemble à l’objet ». Ce qui est à remarquer dans
cette démonstration et souligne à quel point le nouveau moi freudien est devenu
peu maître dans sa maison, c’est combien il se trouve pris en sandwich entre
les précurseurs transgénérationnels du sur-moi issus du ça et ce qui va devenir
le sur-moi définitif résultant d’une transformation post-œdipienne d’une partie
du moi.
Comme l’écrit Freud dans une formule saisissante le conflit originaire se
poursuit dans une partie supérieure de la psyché
[8] : « le combat qui avait fait rage
dans les couches profondes, et qui n’avait pu être mené à son terme par une
rapide sublimation et identification, se poursuit maintenant, comme la bataille
contre les Huns peinte par Kaulbach, dans une région supérieure ».
On serait presque tenté en fonction de ces considérations de donner un
nouveau prolongement à la célèbre formule : «... là où était ça du je doit
advenir. » en proposant celle-ci : « là où était le sur-moi anté-œdipien ou phylo-génétique le sur-moi post-œdipien doit advenir ». Nous y reviendrons plus loin
lorsque nous envisagerons la façon dont le complexe œdipien individuel peut
ou non contribuer à résoudre cette équation.
Lacan a insisté sur le caractère nodal du sur-moi transgénérationnel le faisant
ainsi sortir de l’impasse de la phylogenèse. C’est dans son texte « La chose
freudienne »
[9] qu’il y réussit le mieux lorsqu’il introduit son interprétation du
surmoi comme figure obscène issue de la maille rompue de la chaîne symbolique, la tâche analytique consistant dans le remaillage des relations du sujet
à cette chaîne afin qu’elle « trouve sa réponse dans la dette symbolique dont
le sujet est responsable comme sujet de la parole ».
Cette conception originale et nouvelle du sur-moi permet à Lacan d’en faire
le paradigme de la jouissance mais d’esquisser des rapprochements qui peuvent
paraître plus douteux entre la posture sadienne et la morale de Kant. On voit
donc ici avec cette référence au sur-moi transgénérationnel prolongée par celle
de dette symbolique et des identifications elles-mêmes symboliques qui y
président que l’enracinement commun à l’homme et à la femme des idéaux
s’affirme de plus en plus. Et la transmission d’une dette de vie que Cathie
Silvestre situe surtout du côté d’une transmission du féminin nous paraît aussi
concerner le garçon avec son ancrage dans la dette symbolique.
4 – L’IDENTIFICATION PRIMAIRE
Cette communauté partagée de l’idéal quel que soit le sexe mérite maintenant
d’être examinée au travers de l’identification primaire. D’abord soulignons
que la définition de cette identification gagne en clarté lorsqu’on la rapproche
des considérations qui lui font suite autour du sur-moi transgénérationnel.
Nous venons de les évoquer. Par « identification primaire » rappelons que Freud
semble vouloir décrire aux origines de la vie psychique l’existence d’un double
processus mais qu’il rapporte à l’enfant mâle laissant dans l’ombre le cas de
la fille. Coexisteraient un investissement direct de l’objet (le sein maternel)
et une identification aux parents qu’il assimile, pour simplifier, au « père de la
pré-histoire personnelle ». Cette assimilation ne peut être comprise que si l’on
se réfère aux développements ultérieurs concernant le sur-moi phylogénétique
et son ancrage dans le « vater complex ». Cette première identification préside
en effet à la naissance de l’idéal du moi. Pour le garçon, Freud indique qu’avant
d’entrer dans la phase du développement sexuel œdipien, l’enfant s’empare
du père par identification. Mais on voit mal pourquoi dans ce registre fille et
garçon ne passeraient pas tous deux aux débuts de la vie psychique par le même
cheminement.
L’identification au père de la pré-histoire personnelle paraît donc désigner
un premier investissement par identification à la copule parentale, donc plus
à distance, que l’investissement direct de l’objet. On peut même supposer
en suivant Jean Guillaumin qu’il pourrait exister une attente de cette identification à la manière d’un organisateur au sens de Spitz. Guillaumin
[10] le situe
entre le second organisateur (angoisse de l’étranger vers le huitième mois et le
troisième, marqué par l’acquisition du oui et du non). On mesure la portée
heuristique et pratique de l’identification primaire à cette copule puisque nous
assistons ici « in statu nascendi » à une ébauche de triangulation et à une clarification quant à la façon dont peuvent se transmettre les précurseurs du sur-moi
et de l’idéal. C’est vraisemblablement déjà dans le fonctionnement de cette
copule et par la manière dont s’y transmettent en son sein les repères fondamentaux de la société que le destin ultérieur du sujet va se trouver en grande
partie déterminé. Comme j’ai entendu Laplanche le soutenir l’identification
aux parents est tout aussi bien, une identification de l’enfant par les parents.
On peut supposer que l’impossibilité pour l’infans d’investir comme quelque
chose qui lui est extérieur cette première copule rendrait du même coup impossible l’identification à ces premiers repères symboliques de l’idéal précipitant
par là même les conditions d’une possible potentialité psychotique. Ainsi peut-on dire en s’appuyant sur les formulations de Freud que l’enfant fille ou garçon
doit rencontrer dans l’environnement les traces de l’idéal symbolique de la
société tel qu’il a pu se déposer par identifications successives dans la mémoire
trans-générationnelle. Cet environnement c’est en premier lieu la copule
parentale qui le constitue de telle sorte que l’on peut affirmer qu’avec le lait
maternel l’infans avale aussi du sur-moi.
5 – LA RENCONTRE DE LA PHYLOGENÈSE ET DE L’ONTOGENÈSE :
SES CONSÉQUENCES SUR LA FORMATION DES IDÉAUX
Mais ne perdons pas de vue l’objet essentiel de cette discussion qui est
d’étudier la formation des idéaux en fonction des cheminements identificatoires différents de la fille et du garçon. Freud écrit
[11] : « Même si le complexe
d’Œdipe est vécu individuellement... il est un phénomène déterminé par
l’hérédité. Il n’en reste pas moins intéressant de suivre la façon dont ce
programme inné est exécuté, et la manière dont les coups du sort tirent parti
de la disposition. »
Nous voilà donc placés, à nouveau au centre de la question. Quel est le
destin du sujet lorsque l’Œdipe « ontogénétique » rencontre des obstacles dans
sa résolution ?
Freud souligne en effet dans « Le Moi et le Ça »
[12] : « Lorsque le moi a mal
réussi à maîtriser le complexe d’Œdipe, l’investissement énergétique de celui-ci qui trouve son origine dans le ça, va se réactiver dans la formation
réactionnelle de l’idéal du moi ». Le modèle identificatoire masculin consti-tuerait-il un exemple idéal de résolution, difficilement atteignable pour la fille
en raison de la complexité plus grande de son développement pulsionnel et de
ses identifications attribués par Freud à l’absence du pénis ? À plusieurs reprises,
Freud indique les obscurités auxquelles le développement féminin le confronte
lorsqu’on le compare à la linéarité supposée de celui du garçon.
Essayons d’aller plus loin pour comprendre cette difficulté : la traversée de
la phase œdipienne doit pour aboutir non seulement à un dépassement par
refoulement, mais à une destruction du complexe permettant l’entrée dans une
latence des désirs sexuels et ouvrant ainsi la voie à la formation d’un sur-moi
« impersonnel » s’accompagner d’une sublimation des pulsions. Pour s’opérer
celle-ci suppose des transformations et désintrications des groupes pulsionnels
qui ne sont pas sans libérer les motions agressives. Je laisse de côté la question
de savoir si Freud a eu raison d’assimiler cette destructivité à une pulsion de
mort. Freud avance ici une nouvelle théorie de la sublimation qui peut paraître
contestable car elle implique une conception désexualisée du narcissisme
aboutissant à faire de la sublimation un phénomène narcissique (une espèce de
sublimation dit-il plus exactement). N’est-ce pas la raison pour laquelle Freud
accorde une telle importance au caractère opérateur joué dans cette sublimation
par l’angoisse de castration ? Souvenons-nous en effet que si le garçon renonce
à l’objet érotique c’est pour sauver son estime narcissique qui se cristallise
pour lui dans la conservation du pénis.
Le garçon bénéficierait donc anatomiquement (« l’anatomie c’est le destin »)
de cet opérateur du changement identificatoire qu’est le pénis et autre avantage
qui n’est pas moindre : de celui de la continuité objectale. L’objet perdu
(le sein) sera retrouvé dans la relation sexuelle génitale adulte. Que se passe-t-il lorsque ce programme identificatoire « idéal » échoue ? Il faut s’y arrêter
un instant car il permettrait d’expliquer les difficultés rencontrées par la fille.
Dans le cas où les transformations pulsionnelles n’aboutissent pas à cette
sublimation rendant possible la destruction du complexe un certain nombre
d’occurrences pathologiques se trouvent décrites comme l’hystérie, la névrose
obsessionnelle et la mélancolie
[13]. Nous insisterons surtout sur l’issue mélancolique dans la mesure où nombre de travaux récents montrent sa fréquence
dans le développement féminin. Dans ce dernier cas le point important à retenir
est constitué par cette captation dont le sujet est la victime de la part du sur-moi anté-œdipien en raison du fait que le développement individuel du sur-moi
ontogénétique ne parvient pas à recouvrir celui du sur-moi transgénérationnel.
Ce dernier se déchaîne alors contre le moi en un scénario de jouissance mortifère
que Freud a décrit comme une « culture pure de pulsion de mort. »
Par rapport à la linéarité « idéale » du développement masculin, la fille va
en effet devoir négocier un certain nombre de virages pulsionnels, objectaux
et identificatoires qui risquent de l’exposer particulièrement aux aléas que nous
venons de décrire. En comparaison à celui du garçon son itinéraire peut paraître
plus compliqué en effet.
Principale difficulté : le premier rival, le père, doit devenir l’objet définitif
ce qui suppose un double mouvement bien analysé par C. Parat. Ce double
mouvement comprend un changement d’objet et aussi sur le plan pulsionnel
une relative transformation de l’activité en passivité. C. Parat
[14] donne une place
importante à un mouvement masochique transitoire en tant qu’il serait susceptible de faciliter ces transformations.
Il en résulte en cas de difficulté de ce changement à la fois objectal, identificatoire et pulsionnel un danger de captation par la fameuse relation
minoë-mycénienne à la mère et par son corollaire l’emprise d’un sur-moi anté-œdipien destructeur et cruel.
Cette complexité qui serait le lot de la femme ferait que dans son cas l’Œdipe
ne sombrerait pas en se volatilisant comme dans la vision idéale de Freud mais
que nous aurions affaire beaucoup plus à un déclin, à un abandon progressif
des désirs œdipiens ainsi qu’à leur persistance dans la vie phantasmatique
inconsciente de la femme adulte.
Mais plusieurs observations vont ici s’imposer qui ne sont pas de nature à
conforter le schéma idéal masculin de formation des idéaux proposé par Freud.
A – L’idée de disparition et encore plus de destruction du complexe d’Œdipe
s’accorde mal avec la clinique quotidienne même en cas d’évolution positive
des cures. Elle entre en contradiction avec nombre de formulations freudiennes
et notamment celle-ci : rien ne se perd pour l’inconscient. Le pessimisme
freudien quant au manque de valeur de l’humanité en général et des hommes
en particulier, peut également être évoqué.
Aujourd’hui peu d’analystes semblent adhérer à cette fiction idéale de destruction ou de naufrage du complexe d’Œdipe ce qui rapproche singulièrement
le destin de la femme de celui de l’homme.
B – Certains travaux assez récents comme ceux de Roiphe et Galenson
[15]
sont susceptibles également d’apporter de nouveaux éclairages dont Freud à son
époque ne pouvait pas disposer.
Ces auteurs postulent l’existence chez la fille comme chez le garçon d’une
phase génitale primitive, pré-œdipienne qui se recoupe bien avec certaines
données de l’observation ainsi qu’avec les reconstructions analytiques
notamment au cours de psychothérapies analytiques d’enfant. Cette phase
serait contemporaine de la fin de la seconde année. Elle serait marquée par
une perception précoce de la différence des sexes qui est ressentie alors dans
le cadre d’angoisses primitives de séparation ou de démembrement. Roiphe
et Galenson préfèrent parler de peur de castration plutôt que d’angoisse
de castration. Le recoupement de ces observations avec celle de l’« homme
aux loups » et son hallucination se situant au cours de sa cinquième année est
intéressant ainsi que leur rapprochement avec les avancées de Freud formulées
dans « Inhibition, symptôme et angoisse ». Dans une notation qui nous apparaît
fondamentale les auteurs soulignent que fille et garçon tendent à réagir différemment à cette peur de la castration. Dans les cas habituels les filles intègrent
l’observation de la différence des sexes à leur patrimoine cognitif alors que
les garçons réagissent par un déni qui pourrait expliquer la moindre maturation
de leur moi à cet âge. Nous serions tentés d’y voir l’effet des défenses narcissiques du garçon organisées autour de la possession du pénis, thèse qui va dans
le sens de ce que nous cherchons à mettre en relief : contrairement à ce que
pensait Freud l’angoisse de castration pourrait tout autant être facteur
de stagnation, par exemple à la phase phallique plutôt que de progrès vers des
sublimations et un accroissement des possibilités du moi.
C – On peut reprocher aux formulations freudiennes une sous-estimation
de la dynamique objectale et identificatoire du développement avec les interactions phantasmatiques auxquelles cette dynamique donne lieu dans les
échanges avec l’environnement, au profit d’un point de vue trop strictement
pulsionnel. Ce qui ne signifie pas qu’il faille par contrecoup renverser la vapeur
et exclure à son tour la dynamique pulsionnelle. De même la relativisation du
rôle joué par l’angoisse de castration dans la formation des idéaux ne conduit
pas pour autant à le réduire à néant. Dans cette perspective prenant beaucoup
plus en compte le processus objectal et identificatoire nous soulignerons
plusieurs points :
- La fille se détourne de l’objet maternel par contre-identification narcissique.
- C’est pour sa signification narcissique que le pénis est désiré plus que
pour l’apaisement de l’excitation pulsionnelle qu’il est censé procurer. C’est
donc plutôt comme l’a souligné F. Perrier à un Phallus-neid qu’à un pénis neid
que garçon et fille sont chacun confrontés.
La fille à défaut d’avoir le Phallus s’essaye à l’être alors que le garçon peut
céder à la facilité d’avoir un pénis pour se croire détenteur du Phallus en tant
que symbole du pouvoir et de la puissance ce qui signifie que le garçon aussi
est la proie et ô combien, d’une « envie du Phallus ».
- On peut donc supposer qu’au cours de la phase œdipienne les relations
inter-phantasmatiques entre parents et enfants et au sein du couple lui-même,
vont avoir une importance décisive que Freud n’a pas suffisamment envisagée.
Je n’y reviens pas en détail pour l’avoir développé dans d’autres travaux.
- Je cite ce qui me paraît le plus essentiel à la dynamique identificatoire :
- La relation de la mère à sa propre féminité et là encore je ne vois pas
pourquoi on négligerait l’importance de cet aspect pour le garçon.
- La relation du père au féminin et à sa bi-sexualité.
- La possibilité pour le père sans céder aux provocations œdipiennes
de l’enfant de se maintenir dans un espace relationnel et ludique dominé par
la tendresse.
- Le mouvement d’accompagnement de la mère facilitant à sa fille le
changement d’objet, ce qui suppose la résolution chez elle d’un certain nombre
de questions subjectives internes quant à son propre Œdipe. Un point mérite
cependant qu’on y insiste :
Est-il possible de décrire le désir d’enfant de la fille uniquement dans le cadre
strict des équivalences pulsionnelles bien connues ? Peut-on imaginer que ce
désir ne s’inscrive pas également dans un projet identificatoire qui va, en
fonction de ce que la mère est en état de transmettre de son propre vécu phantasmatique maternel s’intégrer dans la dette de vie et la dette symbolique
que la fille aura à négocier en son nom et dont nous savons qu’elle est décisive
pour son avenir de sujet ?
Il me semble donc que les chances sinon de destruction mais au moins
de dépassement et de déclin du complexe d’Œdipe seront d’autant plus grands
si au lieu d’être rapportée simplement à la perte du pénis l’angoisse liée aux
désirs œdipiens est mise en relation plus directement avec l’angoisse de perdre
l’amour des parents. Ce qui signifie que la fille comme le garçon doivent passer
par une déception et le sacrifice des désirs érotiques au profit du maintien d’une
relation d’attachement tendre dans laquelle père et mère en fonction de leur propre problématique auront un rôle important à jouer. Nous ne faisons donc pas
de l’angoisse narcissique de castration (la signification narcissique de l’organe
ayant dans ce contexte toujours été soulignée par Freud) le seul facteur décisif
à partir duquel par « destruction » des désirs œdipiens se constituerait le sur-moi définitif. Le facteur de changement nous paraît beaucoup plus résider dans
ce que Freud lui-même identifiait derrière l’angoisse de castration : l’angoisse
de perte d’objet, angoisse narcissique également mais pas seulement, car elle
renvoie aussi à la détresse originaire et à la crainte de perdre l’attachement
tendre. Il me semble que dans cette évolution vers un tissu relationnel certes
en partie désérotisé avec la fin de l’Œdipe mais dans les cas favorables remplacé
par d’autres composantes relationnelles compatibles avec des sublimations,
la fille ne se trouve pas moins bien placée que le garçon. Nous serions même
tentés en fonction de cette relativisation du rôle joué par l’angoisse de castration
d’aboutir à des conclusions qui peuvent paraître paradoxales.
Là où Freud avait cru découvrir dans l’angoisse de castration l’opérateur
décisif permettant l’accès au sur-moi culturel et aux idéaux, on est obligé
d’atténuer l’importance de sa fonction en ne méconnaissant pas son fondement
essentiellement narcissique.
Ce serait donc beaucoup plus la crainte de perdre l’amour et l’estime des
imagos parentales internes qui permettrait l’abandon et le refoulement, mais
certainement pas la disparition complète des désirs œdipiens.
De ce point de vue et comme le soulignent Roiphe et Galenson le garçon
n’est-il pas susceptible de succomber à un leurre identificatoire celui de la
conservation de son pénis alors que son angoisse de castration dissimule une
crainte bien plus fondamentale de perte narcissique d’abord, de perte d’amour
ensuite ? Au contraire l’absence du pénis pourrait prédisposer la fille à aller
directement vers l’essentiel : la nécessité de faire évoluer ses relations
œdipiennes érotisées vers des liens plus désexualisés faisant intervenir comme
Freud lui-même le souligne des mécanismes d’inhibition quant au but de la
pulsion.
Freud écrit en parlant de la femme
[16] :
« La force réduite de l’apport sadique à la pulsion sexuelle, que l’on peut
bien rapprocher du rabougrissement du pénis, facilite la transformation des
tendances directement sexuelles en tendances tendres inhibées quant au but ».
La femme c’est le continent noir; le scabreux du sexuel, mais aussi selon
l’expression chinoise la moitié du ciel, la luminosité et l’élévation de l’idéal.
La femme idéale et l’idéal fait femme. Freud nous avait déjà prévenu
[17] : « On
peut saisir que les objets préférés des hommes, les idéaux, proviennent des
mêmes perceptions et expériences vécues par eux en se différenciant les uns
des autres à l’origine par de minimes modifications ». La femme la plus idolâtrée
est bien souvent aussi celle que l’on hait le plus. Que cette phrase apparaît
prophétique lorsque l’on envisage l’histoire des religions avec son cortège de
croisades, d’inquisitions et de djihad de toutes sortes et même celle des révolutions avec ses échafauds et ses goulags. Que la femme en soit venue à représenter
le sexuel et l’énigmatique le plus dangereux aussi bien que les idéaux les plus
élevés n’est donc pas pour nous étonner. On remarquera que lorsque la femme
est projetée dans cette figure de l’idéal, c’est bien souvent en tant que vierge
comme si le sexuel devait en être évacué. Du sexuel féminin en tous cas puisque
nous savons grâce à Freud que la vierge correspond par excellence à l’érection
d’une représentation phallique de la femme : la girl-phallus. On pense à Athéna
et Antigone, à la Vierge Marie, l’immaculée, ainsi qu’à Jeanne d’Orléans, la
pucelle. Mais de quels idéaux parlons-nous au juste ? Le « sur-moi impersonnel » masculin décrit par Freud comme facteur de civilisation paye un lourd
tribut à la phase génitale infantile, phallique, dont il provient. S’agit-il d’un
invariant transculturel selon le terme utilisé par F. Héritier marquant à tout
jamais une prédominance sociale du masculin sur le féminin ? Plutôt que d’envisager une faiblesse spécifique du sur-moi féminin, ne peut-on concevoir en
suivant les pistes de Freud qu’en cas de dépassement réussi du complexe
œdipien « le moindre apport du sadisme à la pulsion sexuelle », la rende plus
apte aux sublimations et moins dépendante des contraintes de la morale édictées
par les hommes ? Catherine Parat
[18] aborde finement ce problème qui s’avère
essentiel pour l’avenir de la civilisation si l’on se souvient du mot du poète selon
lequel la « femme est l’avenir de l’homme » : « Si l’on a insisté à juste titre...
sur la moindre obligation où se sentent les femmes de rendre des comptes
à l’ordre symbolique masculin et à l’ordre social c’est peut-être parce que
la loi des hommes qui les a souvent limitées, voilées, enfermées et courbées
socialement, les a laissées cependant plus libres dans leur for intérieur d’avoir
accès au rêve et à l’imaginaire ». Et nous rejoignons également son point de vue
lorsqu’elle poursuit : « Cette part féminine... est moins directement accessible
aux hommes... ce qu’ils expriment alors c’est bien la tendance à retrouver cette
dimension de leur pensée fermée. »
Lorsque Freud affirme que ce sont les hommes qui semblent avoir poussé
en avant le processus civilisateur ne faut-il pas assortir cette remarque du fait
que c’est peut-être chez eux que la potentialité narcissique et la propension
au pouvoir se manifeste avec le plus d’acuité avec son cortège de meurtres,
de guerres et de destructions de telle sorte qu’au cours de l’histoire se serait
manifestée, en tant que formation réactionnelle, la nécessité de brider ces désirs
délétères pour le lien social par une morale dite impersonnelle particulièrement
contraignante. Ne l’oublions pas : ce sont les frères et non les sœurs qui ont
commis le premier meurtre, l’alliance sociale est d’abord la conséquence de ce
premier meurtre. Cet aspect n’a pas échappé à une femme comme Lou Andréas
Salomé qui aborde ce problème dans un texte astucieux et au titre évocateur :
« Ce qui découle du fait que ce n’est pas la femme qui a tué le père. »
[19]
Dans le texte des Nouvelles conférences que nous citions au début de cet
exposé Freud écrit
[20] : « Un homme dans la trentaine nous apparaît comme un
individu juvénile plutôt inachevé... Par contre une femme au même âge nous
effraie fréquemment par sa rigidité psychique et son immuabilité ».
Mais avançons encore un peu dans cette ligne de la vie individuelle :
l’homme vieillissant offre parfois, pas toujours espérons-le, l’impression d’une
plus grande difficulté que la femme à s’engager dans des tissus relationnels.
Les amitiés masculines semblent peut-être plus sous-tendues que celles des
femmes par des rivalités phalliques avec à la clef un enjeu de victoire et de
conquête sur l’autre et ce n’est pas l’histoire du mouvement psychanalytique
qui démentira cette impression. L’âge avançant, et sa libido diminuant l’homme
semble plus menacé que la femme par un repli narcissique et un rétrécissement
de ses relations sociales.
Nous allons maintenant illustrer ces propos en nous appuyant sur les figures
d’Antigone et de Cordélia.
A – Antigone
Certes les « Antigones » pour parler comme G. Steiner
[21] sont innombrables
par la diversité des interprétations qui ont pu être faites de ce personnage
tragique. Et parmi elles je n’oublie pas celle de Lacan dans son « Séminaire
sur l’éthique » ainsi que le commentaire intéressant qu’en a fait P. Guyomard
[22].
Je me bornerai ici à mettre en relief certains aspects de ces deux tragédies que
sont «Œdipe à Colone » et « Antigone », aspects me semblant aller dans le sens
de ces particularités de l’accès à l’idéal chez la femme que je viens d’esquisser.
Tournons d’abord nos regards vers Œdipe à Colone.
P. Vidal-Naquet en a fait une tragédie du passage
[23] : Œdipe entre deux cités :
Thèbes d’où il a été banni et Athènes où il n’entrera jamais restant à sa frontière.
Tragédie du passage qui symbolise encore le remplacement de la tyrannie que
Créon représente par la démocratie incarnée par Thésée. Mais passage également
pour Œdipe de la culpabilité inconsciente et ignorante à la responsabilité
consciente et réflexive capable de situer les actes dans leur origine transgénérationnelle. Or le rôle joué par Antigone dans ce passage à la responsabilité est
fondamental
[24].
À la supplique d’Antigone : « Étrangers au cœur pitoyable, vous n’avez pas
voulu entendre mon vieux père, instruits que vous étiez du bruit de ses forfaits,
pourtant involontaires » répond le processus de réflexion d’Œdipe :
« Mes actes je les ai subis et non commis, s’il m’est permis d’évoquer ceux
de mes père et mère. »
Ce rôle joué par Antigone qui situe le crime paternel dans la continuité
d’une filiation lui permet de contrecarrer le cycle répétitif et tragique des retaliations sans fin entre pères et fils. C’est ainsi qu’elle intercède pour qu’Œdipe
accepte de parler à son fils Polynice :
« Ô père écoute-moi, si jeune que je sois pour te donner des conseils...
Et pour nous deux aussi laisse donc venir notre frère... Que risques-tu à l’écouter
parler ?... tu n’es pas en droit, père, de lui rendre toi, le mal pour le mal. D’autres
parents déjà, ont eu d’autres enfants criminels; ils en ont ressenti une ardente
colère; mais les avis des leurs comme un charme magique, ont calmé et dompté
leur premier mouvement. Ne regarde pas tes maux d’aujourd’hui, mais bien ceux
de jadis, ceux que tu dois à ton père, à ta mère, et si ce sont ceux-là que tu
considères, tu reconnaîtras j’en suis sûre, que fâcheuse colère ne peut trouver
que fâcheux dénouement ».
Et Antigone de placer son père devant sa responsabilité : « Tu dois avoir
matière à de sérieux scrupules en songeant à tes yeux désormais sans regard. »
[25].
On peut noter la sévérité sans concessions d’Antigone à l’égard de son père.
Que voyons-nous ici en effet ? Non seulement Antigone plaider en faveur
de son frère Polynice mais rappeler à son père la nécessité de respecter un pacte
de dialogue entre les générations, pacte dont la violation ne peut que conduire
à de fâcheux dénouements. On a l’impression qu’elle se fait ici la gardienne
d’une loi de continuité entre les générations. Dans son texte « Le tyran boiteux :
d’Œdipe à Periandre »
[26] Jean-Pierre Vernant décrit la filiation boiteuse des
Labdacides inaugurée par le père de Laïos Labdacos le boiteux et qui va se
conclure par le crime et la déchéance d’Œdipe puis par un enchaînement
tragique que rien ne peut arrêter puisqu’il finira avec le combat fratricide entre
Polynice et Etéocle. J.P. Vernant souligne la façon dont des relations gauchies
au départ et marquées par un désordre transgénérationnel aboutissent immanquablement à la destruction, au crime et à la mort comme si l’ordre symbolique
travaillait spontanément à en éliminer les effets délétères sur le lien social.
Nulle mention cependant dans le texte de Vernant des filles d’Œdipe, Antigone
et Ismène. Serait-ce parce qu’en raison de leurs particularités féminines elles
ne seraient pas concernées au même titre que les hommes par l’enchaînement
tragique et la retaliation : qu’au contraire parce que femmes, elles pourraient
tenter d’en contrarier les effets mortifères ?
Tout se passe donc comme si Antigone en tant que femme était particulièrement bien placée pour faire valoir un idéal de réconciliation susceptible
de s’opposer à la vengeance tyrannique alors que les tentatives de dialogue
de Polynice vis-à-vis de son père échouent malgré l’appui de Thésée
[27]. Ainsi
dans l’opposition d’Antigone et de Créon ce dernier vient très exactement
se substituer à l’Œdipe Tyrannos d’avant Œdipe à Colone. Il serait réducteur,
et là je me trouve en désaccord avec le point de vue de Guyomard, de ne voir
dans la position d’Antigone que l’expression d’un amour incestueux pour le
frère. Il me semble au contraire et plus largement qu’Antigone franchit un pas
vers un idéal d’amour fraternel et filial civilisateur. En luttant pour que Polynice
bénéficie d’une sépulture et ne soit pas livré aux bêtes sauvages, elle défend
la condition humaine du « frère » tout autant que celle de son frère de sang,
condition humaine qui commande qu’un homme ne soit pas enterré comme
un chien. En obéissant à la loi des dieux, qui transcende celle de la cité, elle
se soumet, jusqu’à en mourir et sans céder sur cet idéal à un commandement
symbolique au sens de quelque chose qui se situe au-delà du sur-moi et représente une dette symbolique à l’égard de l’Autre. Par son acte elle persévère
et fait se rejoindre le désir et la loi. C’est semble-t-il en tant que femme
qu’Antigone peut faire valoir face à Créon derrière lequel se profile l’ancienne
figure de l’Œdipe criminel un idéal qui constitue un progrès dans le processus
civilisateur. Il faut en effet le situer comme y insistent Vernant et Vidal-Naquet
dans le contexte à la fois d’émergence d’une responsabilité individuelle et
de la forme de pouvoir démocratique. C’est en ce sens que comme femme,
Antigone constitue une menace pour l’exercice narcissique du pouvoir des
hommes, ce qui n’échappe pas à Créon lorsque celui-ci s’adressant à son fils
Hémon défenseur d’Antigone lui crie
[28] : « Il me semble que ce garçon se fait
le champion de la femme. » «... Moi, tant que je vivrai, ce n’est pas une femme
qui me fera la loi. »
On retrouve très souvent au cœur de la tragédie un désordre fondamental
de la transmission transgénérationnelle qui peut dans bien des cas être attribuée
à la lignée masculine par exemple Labdacos, Laïos, Œdipe, Polynice, Etéocle,
dans le cadre de la tragédie grecque. Dans le Roi Lear, Edmond fils bâtard de
Gloucester évoque aussi « les discordes contre-nature entre l’enfant et le père »
et on se souvient également du mandat transgénérationnel dont Hamlet est
le destinataire.
B – Cordélia
Envisageons maintenant à travers la tragédie de Shakespeare la posture de
Cordélia et comment elle répond aux sollicitations paternelles du Roi Lear
[29] :
« Mon bon seigneur, vous m’avez mise au monde, vous m’avez élevée;
moi, en retour je vous rends les devoirs auxquels je suis tenue, je vous obéis,
vous aime et vous vénère. Pourquoi mes sœurs ont-elles des maris, si comme
elles le disent, elles n’aiment que vous ? Peut-être au jour de mes noces, l’époux
dont la main recevra ma foi emportera-t-il avec lui une moitié de mon amour,
de ma sollicitude et de mon dévouement; assurément je ne me marierai pas
comme mes sœurs, pour n’aimer que mon père. »
En quelque sorte j’aime mon père mais je ne céderai pas à ses injonctions
narcissiques. Une part de mon désir je le réserve à l’homme que j’épouserai :
peut-on trouver exemple plus « réussi » de dépassement du complexe œdipien ?
« Que ta sincérité te serve de dot » lui répond Lear. Car ce dernier n’est prêt à
céder son royaume qu’à la condition de conserver ce qui est à ses yeux essentiel :
l’amour exclusif de ses filles, c’est-à-dire ne pas mourir dans leur cœur bloquant
ainsi le mouvement de passage transgénérationnel. Dans « Le thème des trois
coffrets » Freud
[30] voit dans la femme la figure où pour l’homme se refléteront
les trois grandes étapes qui déterminent son destin : la naissance avec l’image
de la génitrice la mère, l’amante qu’il choisira ensuite à l’image de la mère, et
enfin il lui restera à franchir une dernière étape supposant qu’il puisse subjectiver et accepter sa propre disparition et se laisser recueillir par la terre-mère.
Cette dernière figure de la femme, c’est la mort et dans la pièce de Shakespeare
elle se confond avec le personnage de Cordélia. Cordélia est là pour désigner
à son père comme Antigone à Œdipe, avec une fermeté et une rigueur nullement
exemptes de tendresse, la voie du commandement symbolique fondamental
fait de transmission : l’acceptation de son propre effacement pour laisser la
place aux générations qui montent et lui succéderont.
[1]
Freud S. (1932) La Féminité,
Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse,
Gallimard, 1984, p. 180.
[2]
Freud S. (1924) La disparition du complexe d’Œdipe, in :
La vie sexuelle, P.U.F., 1973.
pp. 118-120.
[3]
Freud S. op. cit., pp. 121-122.
[4]
Freud S. (1926)
Inhibition, symptôme et angoisse, P.U.F., 1973, pp. 67-68.
[5]
Freud S. (1923) Le Moi et le Ça, in :
Essais de psychanalyse, Nouvelle traduction, Petite
bibliothèque Payot, 1981, pp. 251-252.
[6]
Freud S. op. cit., p. 250.
[7]
Freud S. op. cit., p. 271.
[8]
Freud S. op. cit., p. 252.
[9]
Lacan J.
Écrits. Seuil, 1966, pp. 417- 434.
[10]
Guillaumin J. Archéologie du père, entre l’angoisse d’une présence et la métaphore
d’une absence, le « Père de la préhistoire personnelle », in :
Topique, 72, L’Esprit du Temps,
2000, pp. 7-19.
[11]
Freud S. op. cit., pp. 117-118.
[12]
Freud S. Le Moi et le Ça, op. cit., p. 252.
[13]
Freud S. op. cit., pp. 268-270-272.
[14]
Parat C.
L’Affect partagé, P.U.F., 1995. pp. 1-30.
[15]
Roiphe H., Galenson E.
La naissance de l’identité sexuelle, P.U.F., 1987.
[16]
Freud S. op. cit., pp. 117-118.
[17]
Freud S. (1915) Le refoulement
O.C.F., Tome XIII, P.U.F., 1988, p. 195.
[18]
Parat C. op. cit., p. 49.
[19]
Andréas-Salomé L.
L’amour du narcissisme, Gallimard, 1980, pp. 189-195.
[20]
Freud S. (1932)
Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, op. cit. p. 180.
[21]
Steiner G.
Les Antigones, Gallimard, 1986.
[22]
Guyomard P.
La jouissance du tragique, Champs Flammarion, 1998.
[23]
Vernant J.P., Vidal-Naquet P. Œdipe entre deux cités, in :
Mythe et Tragédie en Grèce
ancienne (deux), La Découverte, 1995, pp. 175-210.
[24]
Sophocle.
Tragédies, Folio Gallimard, 1973, pp. 359-360.
[25]
Sophocle. op. cit., pp. 391-392.
[26]
Vernant J.P., Vidal-Naquet P. op. cit., pp. 52-67.
[27]
Sophocle. op. cit., pp. 390-391.
[28]
Sophocle. op. cit., pp. 102-110.
[29]
Shakespeare W.
Le Roi Lear, Garnier-Flammarion, 1964, p. 138.
[30]
Freud S. (1913) Le thème des trois coffrets, in :
Essais de psychanalyse appliquée,
Gallimard, 1933.