Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062962
200 pages

p. 75 à 92
doi: en cours

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no 82 2003/1

2003 TOPIQUE

La haine, l’envie, le féminin

Gérard Bazalgette 42 rue Pérey 33000 Bordeaux
La haine naît avant l’envie pour en devenir indissociable. Toutes deux varient en fonction de l’élaboration du « féminin » chez le sujet des deux sexes. Plus cette élaboration est avancée, plus la solution identitaire que représentent la haine et l’envie est transcendée. Moins elle l’est, plus celles-ci réapparaîtront dans leurs formes les plus régressives. Nous essaierons de développer cette problématique du « travail du féminin » à partir de la question de la bisexualité native et de sa dialectique.Mots-clés : Activité-passivité, Envahissement-dépossession, Bisexualité, Passivation, Haine, Envie, Travail du féminin. Hate is born prior to desire and eventually becomes inseparable from it. Both vary in function with the development of the ‘feminine’in subjects of both genders. As this development progresses, the more the identify solution that hate and desire represent are transcended. If this fails to happen to a satisfactory extent, the latter reappear in their most regressive forms. This article aims at examining this notion of ‘female development’ from the angle of native bisexuality and its dialectics.Keywords : Activity-passivity, Invasion-dispossession, Bisexuality, Passivation, Hatred, Desire, Female Development.
« Maître, où est le chemin ?
Il n’y a pas de chemin ? »
Goethe
 
I
 
 
« La haine naît avant l’envie pour en devenir indissociable. Toutes deux varient en fonction de l’élaboration du féminin chez le sujet des deux sexes. Plus cette élaboration est avancée, plus la solution identitaire que représentent la haine et l’envie est transcendée. Moins elle l’est, plus celles-ci réapparaîtront dans leurs formes les plus régressives. On pourra dire en raccourci que la haine et l’envie sont toujours emblématiques d’un refus du féminin. »
Voilà la proposition que je voudrais soutenir ou faire travailler et la liaison ainsi notifiée de la haine, de l’envie, et du féminin qui en permettrait l’élaboration, appelle bien sûr des précisions quant au dit « féminin ».
C’est par le concept freudien de bisexualité que nous engagerons notre approche. J’essaierai de montrer au fil du texte que ce que j’appelle le féminin est en fait ce qui vient subvertir et organiser la bisexualité native. Rappelons d’abord quelques formulations de Freud :
« On serait tenté (...) de mettre cette présence simultanée d’opposés, (à propos du sadomasochisme et de la perversion), en rapport avec l’opposition du masculin et du féminin réunis dans la bisexualité, qu’il faut souvent remplacer, en psychanalyse, par celle de l’actif et du passif [1]. »
« Si l’on était capable de donner un contenu plus précis aux concepts de « masculin et de féminin », il serait même possible de soutenir que la libido, est de façon régulière et conforme à des lois, de nature masculine, qu’elle se manifeste chez l’homme ou chez la femme, et abstraction faite de son objet que celui-ci soit l’homme ou bien la femme. »
« Il est indispensable de se rendre compte que les concepts de « masculin » et de « féminin », dont le contenu paraît si peu équivoque à l’opinion commune, font partie des notions les plus confuses du domaine scientifique et comportent au moins trois orientations différentes. On emploie les mots masculin et féminin tantôt au sens d’activité et de passivité, tantôt au sens biologique, tantôt au sens sociologique. La première de ces trois significations est essentielle et c’est elle qui sert le plus souvent en psychanalyse. C’est à elle que nous nous référons en décrivant ci-dessus la libido comme masculine, car la pulsion est toujours active même quand elle s’est fixée un but passif [2]. »
« Toute pulsion est un morceau d’activité; quand on parle, d’une façon relâchée, de pulsions passives, on ne peut rien vouloir dire d’autre que pulsions à but passif [3]. »
On sait le débat que ces formulations, entre autres, ont suscité, au titre du « phallo-centrisme » de Freud. Et l’on sait également que la révision entreprise a méconnu l’essentiel de la conception freudienne du phallus, c’est-à-dire sa fonction d’organisateur symbolique. Il n’en demeure pas moins que les formulations freudiennes nous laissent devant des questions difficiles. Qu’est-ce qu’une activité à but passif ? Pourquoi la libido se trouverait-elle d’essence masculine pour avoir un caractère actif ?
Ces questions, me semble-t-il, peuvent après tout trouver une voie de solution, au prix cependant d’une hypothèse que je vais essayer de développer.
Si le but de la pulsion est bien la satisfaction, nous dit Freud, cette satisfaction peut être obtenue par voie active ou passive. Et nous avons affaire ici, comme il nous le montre abondamment, à un couple d’opposés en fait non séparables. Les deux motions sont toujours ensemble en même temps, même si l’une vient prédominer sur l’autre. À vrai dire, il n’y a pas là de véritable difficulté et nous concevons facilement que l’objet sein par exemple est aussi bien ce qui est visé activement par la tétée que passivement comme ingurgitation. Cet exemple nous permet néanmoins de mieux définir les directions actives et passives : on voit que la direction active vient se présenter dans l’idée générale « d’aller vers » alors que la direction passive peut se dire à travers la notion de « recevoir en soi ». Or ces deux tendances conjointes vont définir en fait une double visée idéale : d’une part, et activement, le Moi ira dans le sens d’une expansion infinie; d’autre part, et passivement, il aura comme visée ultime l’aboutissement idéal du « recevoir en soi », c’est-à-dire l’auto-contenance ou l’autosuffisance absolues.
Mais cette perspective nous mène plus loin encore, car nous voyons maintenant que, dans sa direction passive, le Moi tend à se constituer comme une entité discrète et autonome – à demeurer ce qu’il est – alors que dans sa direction active, il vise à devenir ce qu’il n’est pas encore, à s’étendre au-delà de ce qu’il est. Il est difficile de nier qu’il s’agisse là de la position effective du Moi, et en particulier lorsqu’on l’envisage « au-delà du principe de plaisir ». En ce point où l’opposition de l’actif et du passif semble recouper pour Freud le jeu d’Éros et de Thanatos, on voit en effet le Moi aux prises avec une double tendance, « celle de rassembler, de façon toujours plus extensive, la substance vivante éclatée en particules, et naturellement en plus de la maintenir. » [4] Sans nous avancer dans la problématique d’Éros et de Thanatos, contentons-nous de constater que la compulsion de répétition indexe bien un lieu où la pulsion tente d’une part d’étendre sa domination sur ce qui lui est étranger, – en essayant, ici vainement de constituer des unités toujours plus grandes – et de conserver l’unité acquise des circuits de satisfaction antérieurs d’autre part.
Mais nous retrouvons ici quelque chose de très banal et que nous rencontrons dans tous les domaines du vivant : l’organisme oscille entre le maintien d’une identité qui aboutira à la reproduction du même et l’enrichissement que lui procure son expansion, sa conquête de l’altérité.
Tout ceci nous conduit toutefois à maintenant formuler plus explicitement notre hypothèse de travail : Nous considérerons – en donnant au terme de phallus toute sa généralité – et en deçà de l’organisateur symbolique qu’il deviendra – que les deux visées idéales que nous avons mises en évidence, (vers l’expansion infinie et vers l’autosuffisance absolue), constituent les deux visées phalliques originaires que le Moi cherchera à conjoindre. Il ne nous est donc plus nécessaire de définir la libido comme d’essence mâle, sachant ses deux directions originaires – et bien en deçà du masculin et du féminin –, comme définies d’abord et seulement par l’activité d’expansion d’une part et par la visée passive d’autosuffisance d’autre part.
La bisexualité originaire représente pour nous l’antagonisme de ces deux visées phalliques, et c’est seulement en cet antagonisme que l’on trouve en germe leurs mises en suspens respectives. Mais la situation du Moi y est précaire et conduit l’infans – j’emprunte le terme à Piera Aulagnier [5] – vers une alternance de vécus de toute-puissance (active et passive) et de destruction (que l’on peut métaphoriquement imaginer sous les formes de l’explosion et sous celle de l’implosion). Dans la satisfaction qu’il peut ressentir du fait de la présence d’une mère dont il ignore l’intervention, l’infans peut s’éprouver en effet dans un auto-engendrement [6] qui signifie à la fois son expansion infinie (voie active), et son absolue suffisance (voie passive). Le prototype de ce qui sera l’amour narcissique se trouve peut-être ici. Mais dans les failles de cette satisfaction, c’est à la menace de dissolution du Moi que l’infans se trouve confronté, sous les espèces défensives immédiates d’une décorporation en multiples particules hostiles internes et externes. Ici se trouve le prototype de la haine sous sa forme expansive, explosive, et sous sa forme implosive, celle de l’effondrement.
L’apparition d’un non-sein [7], d’une séparation représentera alors le dépassement proposé par l’Autre de cette situation de détresse. Nous voyons dans cette mise en place, qui est l’œuvre de la mère, la première occurrence du « travail du féminin » en faisant ainsi de celui-ci ce qui permet une première élaboration de l’activité-passivité originaire, là où elle devient mortelle pour le sujet. Pour nous, et de façon plus générale, le « travail du féminin » est ce qui viendra sans cesse réinstituer le champ de séparation-réunion à travers lequel le sujet peut trouver le moyen de son interprétation dans le réel au-delà des visées totalitaires auxquelles il aspire [8].
La séparation va faire de l’Autre une entité différente du sujet. Et c’est en même temps que cet Autre, en une scène primitive, apparaîtra au sujet comme le lieu même, biphallique, de la puissance d’expansion et d’auto-contenance dont il se trouve privé. La haine tendra alors à se diriger vers un objet, et l’envie apparaîtra en direction de cet Autre qui a dérobé l’être du sujet.
La scène primitive de « parent combiné », décrite par Mélanie Klein illustre cette situation [9]. L’enfant, dit l’auteur, y serait confronté à la représentation d’une mère contenant le pénis du père ou le père dans sa totalité et d’un père contenant le sein de la mère ou la mère dans sa totalité. Ces formulations demeurent à notre sens relativement obscures, si l’on ne comprend pas qu’il s’agit là d’une représentation de la dialectique de l’actif et du passif, avec la signification qui vient d’être donnée à ces deux termes. Un double mouvement se manifeste en effet dans cette représentation, si on la considère d’un point de vue structural. D’une part, il s’agit d’un mouvement extensif de la mère vers le pénis ou le père et d’un mouvement extensif symétrique du père vers le sein ou la mère. L’extension active de l’un est négativée par l’autre. D’autre part, il s’agit aussi de la possession passive d’un objet, visant à l’autosuffisance et à l’auto-contenance du père ou de la mère. Et là encore l’autosuffisance de l’un est négativée par l’autre. Il résulte de ces deux négativations ce que nous appellerons des positions de passivation respectives marquées par le vécu d’envahissement d’une part et de dépossession de soi d’autre part. Nous emploierons spécifiquement ce terme de passivation pour indiquer cette négativation, voire cette annulation, portant aussi bien sur la motion active, extensive, que sur la motion passive d’auto-contenance. Les notions d’envahissement et de dépossession qui corrèlent ces formes de passivation, avec l’effroi qui les accompagne, sont pour nous très importantes, et particulièrement dans le domaine de la psychose. Si elles ne sont pas véritablement explicitées chez Freud, elles sont néanmoins présentes du début à la fin de l’œuvre. Ainsi lit-on dans « Das Ich und das Es » :
« Ce que le moi redoute du danger extérieur et du danger libidinal dans le ça, on ne saurait le préciser; nous savons que c’est le débordement (Überwältigung)
ou l’anéantissement (Vernichtung), mais on ne peut le concevoir analytiquement [10]. »
C’est donc cette passivation réciproque des termes, suivie de réappropriation sur l’un ou l’autre versant, (actif ou passif), que l’enfant se représente dans le « coït ininterrompu » – selon le mot de M. Klein – de la scène primitive.
En l’état, cette scène met l’infans face à un Autre [11] dans lequel le pôle paternel et le pôle maternel sont dans une relation à visée totalitaire marquée par la haine et l’envie en direction de ce qui est maintenant un objet. L’infans n’y a pas d’autre place que d’y déployer lui-même, en direction d’un objet, des motions de haine et d’envie. Il rencontre ici la Sphynx qui le convoite et l’annule, comme lui-même veut la posséder et l’annuler sur ses deux versants.
À la condition que l’Autre puisse admettre ces mouvements de haine et d’envie en lui-même, l’infans sera autorisé à reconnaître et à accepter les siens. La scène primitive ouvrira alors une place tierce et permettra à l’enfant de se constituer progressivement comme sexué et symbolisant. Ce sera grâce à ce travail que je nomme « travail du féminin ». Ce travail, qui traverse chacun des partenaires de la scène – père, mère et enfant – est ainsi maintenant celui par lequel, à partir de la position d’abjection de l’enfant, va pouvoir se créer pour lui et se renouveler pour ses parents, l’opération conjointe du désir et de la symbolisation.
La découverte pour le sujet de la double puissance de l’Autre produit donc d’abord chez lui une double passivation, quant à ses aspirations phalliques à s’étendre infiniment ou à se contenir absolument. Cette passivation se traduit, comme nous l’avons dit, par un vécu d’envahissement d’une part et de dépossession d’autre part. Dans cette situation, si l’Autre le permet, et au-delà de la haine et de l’envie, dont la reconnaissance aura eu une fonction organisatrice, le sujet va recouvrer une certaine capacité dans les registres actif et passif. Pour y parvenir, et s’il y est autorisé, il tendra d’une part vers une symbiose active avec l’Autre. Celle-ci sera toutefois limitée par l’Autre lui-même dont il ne peut occuper la place. De là, il sera conduit vers une position passive d’autopossession de lui-même, auto-possession limitée également car le sujet ne peut être sans l’Autre. Aussi sera-t-il amené à rechercher à nouveau son être à l’extérieur de lui.
La position subjective qui en résulte est magnifiquement dite par Saint Augustin. Il écrit, avant d’en inférer, pour sa part, l’existence de Dieu :
« Je ne saisis pas tout ce que je suis. L’esprit serait-il donc trop étroit pour se posséder lui-même ? Mais où donc peut se trouver ce qui de son être lui échappe ?
En dehors de lui et non en lui ? Mais comment ne le saisit-il pas ? Voilà bien un sujet de grand étonnement pour moi; la stupeur s’empare de moi » [12].
Le travail du féminin se déploie avec cette dialectique de la passivation et de l’acquisition subséquente de réappropriations tour à tour actives et passives. Le sujet passera par des états de passivation quant à ses prétentions phalliques actives ou passives qu’il conjurera en des appropriations passives ou actives, limitées et guidées par l’existence surmoïque de l’Autre. Chacune de ces positions parce qu’elle porte en elle le retour d’une passivation imposée par l’Autre devra tour à tour être abandonnée.
Ce double mouvement d’expansion et d’autosuffisance ne se résoudra pas cependant en la recherche indéfiniment alternante d’une réalisation biphallique seulement régulée par l’existence « limitante » de l’Autre. Le dépassement de cette situation viendra s’inscrire comme création d’un objet défini comme fondamentalement perdu et retrouvable à partir de la mise en place d’une fonction ordonnatrice de l’échange entre les sexes, susceptible de leur permettre en même temps de constituer le désir sexué – au-delà de la vie pulsionnelle – et d’établir les bases d’une symbolisation permettant de s’orienter dans le réel. Le phallus symbolique, concept d’une partie du corps détachable (le pénis) et indexation d’un renoncement nécessaire à l’idéal bi-phallique originaire, deviendra l’opérateur de cette fonction et d’une retrouvaille possible de l’objet perdu. Le fait que le pénis masculin soit venu servir de support à cette fonction symbolique ne sera pas bien sûr sans conséquences. (Voir plus loin).
Avec cette fonction phallique symbolique, se distribueront une position passive féminine et une position active masculine qui n’existeront que l’une par rapport à l’autre. Le temps de l’extase amoureuse, de l’ekstasis [13] nous donne, à mon sens, l’intuition de cette phase. Le sujet des deux sexes s’y dissout dans sa propre visée, active ou passive, pour se trouver un instant en celle de l’autre, avant de s’y dissoudre à nouveau et de se retrouver en la sienne. Ce temps de mort et de vie, de « petite mort », représente, me semble-t-il, le temps infinitésimal du désir sexué et de la symbolisation. Il dit déjà une métaphorisation que déjà la métonymie décompose.
Toutefois, et bien que la jouissance sexuelle soit relativement commune, et nécessaire, comme le montrent l’angoisse et les effets de déréalisation que son absence provoque, c’est tout de même à dénier relativement ce qu’elle signifie quant au statut du sujet, que chacun, homme ou femme s’emploie. Cette situation signe en réalité l’impossibilité de réaliser, sinon de façon asymptotique, ce que l’on appelle, depuis J. Lacan, la « castration symbolique ». Ainsi chacun, homme ou femme, installera la position qui lui est impartie dans une visée totalitaire respectivement active ou passive. L’homme sera celui qui féconde et fait des enfants; la femme sera celle qui est fécondée et qui a le pouvoir d’avoir des enfants. Mais parce qu’aucune de ces deux positions ne peut évidemment soutenir le totalitarisme du sujet, l’autre position voudra être conservée dans une prétention à l’occuper également. Toutefois, parce qu’elle vient indiquer l’incomplétude et l’échec de la visée totalitaire de chacun, l’autre position existera seulement dans le refoulement. Elle y sera à la fois conservée et contrôlée, mise à distance. C’est cela qui conduit Freud et Fliess à se demander, à l’aube de la Psychanalyse, en quoi une position sexuée s’installe ou non sur autre chose que le refoulement de l’autre tendance [14].
Et c’est ce même thème que nous retrouverons dans le texte sur « Les Fantasmes hystériques et leur rapport à la bisexualité » puis dans « Analyse avec fin et Analyse sans fin ». La même méditation énigmatique s’y poursuit. Ainsi Freud constate-t-il en 1908 qu’au fond les deux tendances sexuelles active et passive subsistent et que le symptôme hystérique en est la manifestation. Il écrit : «...un symptôme hystérique correspond nécessairement à un compromis entre une motion libidinale et une motion refoulante, mais il peut correspondre en outre à une union de deux fantasmes libidinaux de caractère opposé [15] ». Mais bien qu’il considère cette dernière proposition comme la plus importante, il reste prudent et ne veut pas donner d’exemples cliniques.
Ainsi, bien que chacune des identifications sexuées intègre progressivement son propre manque comme le manque de l’autre, le sujet ne renonce pas à conserver dans le refoulement ce qui annulerait ces manques. Et Freud nous indique en 1937 cette persistance qui est aussi la limite de l’analyse [16]. La femme a une envie de pénis (et de féconder) qu’elle refoule; l’homme à un désir de passivité (et de procréer) qu’il refuse. En définitive, plus une position sexuée possédera l’indice de son propre manque, moins la force et le refoulement de l’autre sera grand. Plus elle cherchera à s’affirmer comme suffisante, plus la force et le refoulement de l’autre seront importants.
La situation des deux sexes ne sera pas cependant symétrique, comme nous le savons. Le fait que ce soit l’exhaustion d’une partie du corps masculin, le pénis, qui vienne à la fois servir d’opérateur symbolique et continuer à représenter une visée totalitaire imaginaire aura des conséquences. Le phallus en effet, sur son versant imaginaire, continuera à représenter l’accès idéal, et nullement renoncé, à la double puissance originaire. Il sera le fascinum en lequel se mirera aussi bien l’autosuffisance que la toute-puissance expansive. Une illusion s’en suivra pour les deux sexes : la possession réelle du pénis pourrait assurer contre la passivation. Dès lors la femme n’est plus le lieu du seul objectif passif, mais aussi celui, fascinant et effrayant en son retour de la passivation originaire elle-même, c’est-à-dire de l’hybris. Dans cette perspective, et au titre d’une solution d’existence, l’homme devrait absolument garder le pénis et la femme le conquérir. Toutefois, il nous est facile de voir que la problématique que nous avons énoncée ne fait ici que se dérouler. L’homme dans sa prétention passive à conserver le pénis se heurtera à la dépossession (horreur de la « féminisation »). La femme, dans sa prétention active à le conquérir, se heurtera à son envahissement (horreur de la « virilisation »). Cette dernière, pour être plus facilement méconnue, ne nous en est pas moins attestée par les nombreux rêves de femmes où il s’agit par exemple de se débarrasser d’un pénis-phallus surnuméraire.
Ceci étant, il n’en demeure pas moins qu’il existe en ce point imaginaire une asymétrie évidente qui tient au fait que l’un posséderait déjà ce que l’autre ne pourrait de toute façon posséder. L’ordre réalisé autour de l’opérateur « pénis » sera dès lors – là où il ne peut s’accomplir comme ordre symbolique, c’est-à-dire le plus souvent – lié à l’exercice d’un pouvoir, celui du patriarcat [17]. Sa dénonciation sera vécue comme retour de l’hybris. Mais c’est cette situation qui fera aussi que l’élaboration de la fonction phallique comme toujours plus symbolique aura comme point de départ le travail du féminin. Celui-ci, pour les deux sexes sera la recherche d’un dépassement constant de la bisexualité originaire qui ne se résoudrait pas dans la production d’un ordre de domination.
Dernière remarque enfin avant de poursuivre : nous constatons qu’en cet équilibre dernier que constituent le masculin et le féminin dans leur arrêt sur l’envie refoulée de pénis d’une part et sur le désir refoulé de passivité d’autre part, nous retrouvons bien sûr, dans leur liaison avec la menace de dissolution du Moi – et également distribuées dans les deux sexes – les deux motions originaires : la haine de ce qui vient menacer le totalitarisme du Moi et l’envie par rapport à ce qui aurait dérobé l’être du sujet. Toute l’évolution ne parviendra que difficilement à conjurer ces « solutions ». C’est cette problématique que nous allons essayer maintenant de préciser davantage. Dans un sens régrédient, on verra se poursuivre la déliaison du travail du féminin jusqu’à la « solution » identitaire que représentent la haine et l’envie. Dans un sens progrédient, le développement de ce travail tentera au contraire d’aboutir au désir sexué et au symbole. Dans tous les cas, c’est à l’aune des scènes primitives du sujet que se mesureront ses conditions d’existence.
Nous allons retraverser l’ensemble de ces propositions d’un point de vue métapsychologique et clinique. Mais commençons par l’ouverture que nous en donne la mythologie grecque.
 
II
 
 
Il y eut Gaïa, la Terre, et Ouranos, le Ciel, par qui Gaïa fut couverte et fécondée. Trop couverte et trop fécondée puisqu’elle demandera à ses fils, les Titans, d’émasculer leur père, ce à quoi consent le plus jeune, Cronos. Et ce sera des gouttes du sang d’Ouranos, tombées sur la Terre que naîtront ces étranges divinités vengeresses que sont les Erinyes. Nous y voyons des figures de l’aveugle haine primitive que nous évoquions plus haut. Quant à la scène exposée, nous y reconnaissons bien sûr une « scène primitive ». Il y aurait d’abord, nous dit le mythe, deux espaces confondus, maternel et paternel. Quelque chose comme une coupure s’imposerait entre les deux. Et nous imaginons qu’il devrait s’agir là d’une sorte de séparation symbolique, d’une différenciation des sexes, d’un marquage, d’un dire portant sur l’incomplétude réciproque des partenaires, dire ouvrant un espace tiers, de rencontre, d’où pourrait naître un enfant.
Mais le mythe nous dit qu’il n’en sera pas ainsi. C’est la haine et l’envie qui vont mener le jeu. Si l’enfant est en effet ce autour de quoi s’organise la rencontre ou plutôt la non-rencontre sexuelle des parents, c’est d’emblée de son utilisation qu’il s’agit, dans le cadre d’un rapport de haine et d’envie dans lequel il va lui aussi devenir partie prenante. C’est par haine et envie de son père que Cronos vient servir les desseins de Gaïa, c’est par haine et envie de la puissance d’Ouranos que Gaïa va utiliser son enfant contre lui, c’est par haine et envie de la puissance procréatrice de Gaïa qu’Ouranos l’oblige à garder ses enfants ensevelis au plus profond d’elle-même [18].
Personne ici n’est innocent et la dette réciproque ne se manifeste pas comme un dû universellement accepté entre les sexes et les générations. La livre de chair, à l’instar de celle que réclame Shylock est chargée de toutes les haines et revendications sanglantes qui sont l’envers d’une Loi de mesure.
Voilà donc la scène d’où le sujet est appelé à naître en tant que sujet du désir et du symbole et le mythe nous dit que cette naissance ne peut être exempte de violence et même qu’elle ne peut faire autre chose qu’au fond la répéter. Les scènes primitives sont toujours quelque peu sadiques, c’est bien connu.
Mais attachons-nous quelques instants à l’évolution historique de ce mythe. Car bien sûr l’histoire de Gaïa, Cronos et Ouranos ne représente pas un point ultime de la Genèse légendaire, ni même, on le dira plus loin, un point initial. Sans entrer dans les détails, parce que ce n’est pas notre propos, nous savons que Cronos renouvellera Ouranos et que Zeus renouvellera Cronos. Chacun va à nouveau vouloir refouler les naissances inquiétantes dont l’instance maternelle manifeste l’envie.
Toutefois, on remarque qu’au fil du temps mythique, un certain nombre de choses ont changé. La vie réelle de l’enfant est moins menacée de même que la représentation du couple parental est moins marquée d’hostilité réciproque [19]. En même temps que se fait cette évolution, les Erinyes cessent d’être des fragments de haine vengeurs, aveugles et en nombre indéfini. Elles ne sont plus que trois, défendent les droits de la famille et sont nommées Euménides, c’est-à-dire Bienveillantes. Les Anciens eux-mêmes notaient toutefois qu’il ne s’agit là que d’une appellation destinée à les amadouer.
Mais que s’est-il passé au total ? Le mythe connote-t-il en son évolution un progrès de la civilisation et de la symbolisation en même temps qu’une élaboration de la question de la différence des sexes ? Très certainement, mais il nous faut bien voir que ce progrès n’aura pu que reconduire, en sa réalisation, la dynamique de pouvoir que cependant il cherchait à transcender. C’est à la victoire des Olympiens sur les puissances chtoniennes que nous assistons. Aux premiers reviendront l’ordre, l’harmonie, la capacité métaphorique, le savoir, alors que les secondes seront renvoyées du côté de l’hybris. La folle danse des Ménades sera là cependant pour rappeler en son désordre, que quelque chose de ce qui pourrait être un ordre véritable a été laissé pour compte. Le savoir portera en lui la haine et l’envie.
Mais redescendons sur terre. Sur terre, il y a l’Œdipe de Sophocle, c’est-à-dire la représentation d’un dramaturge qui donne à voir que tout ce que dit le mythe est une histoire d’homme, sur laquelle, lui, Sophocle comme Œdipe et comme Freud sont amenés à enquêter. Moment capital sûrement dans l’histoire des idées qui fait de la connaissance de l’homme une connaissance conjecturale d’après coup. Quelque chose est énigmatique et oriente l’enquête : la question de l’identité et de la différence et celle de leur engendrement réciproque. Ce sont là les deux questions de la Sphynx et là semble se trouver, en cette rencontre avec une figure dévorante, bisexuelle, biphallique, une situation quasiment originaire. Pourtant, l’origine même de la Sphynx [20] nous conduit, nous invite, à essayer de comprendre une figure plus originaire encore de cette bisexualité à travers laquelle le sujet est amené à déployer la question de son ek-sistence, comme l’écrivait J. Lacan.
Et là, c’est à un point initial de la genèse mythologique grecque que nous sommes renvoyés. Et c’est aussi celui qui nous permettra de faire retour vers la métapsychologie freudienne.
Gaïa, la Terre, a en effet dû naître elle aussi, et selon la tradition, cela s’est passé entre Chaos et Éros. Là, Gaïa auto-engendra aussitôt Ouranos, avant d’en être immédiatement persécutée,... et de réclamer l’aide de son fils.
Et de la même façon, dirons-nous, en revenant maintenant à la métapsychologie, l’infans, identifié aux deux versants de la mère, percevra son expansion ou son autosuffisance comme ce qu’il crée lui-même de façon autonome. Freud nous parle de ce temps où l’enfant peut – parce que ses besoins sont satisfaits par la mère – éprouver cette hallucination d’autosatisfaction. Là, cependant, aux sentiments d’unification biphallique viendront s’opposer, du fait du retour de l’insatisfaction, des vécus d’éclatement et d’effondrement interne. C’est en ce point, selon nous, qu’apparaîtrait la haine native et aveugle telle qu’elle nous est présentée par Freud. Selon Freud, c’est d’abord par le retrait, c’est-à-dire le désinvestissement, que le sujet répond à l’insistance excitante de ce qui manque. Et c’est là qu’intervient la haine. Le désinvestissement, nous dit-il, aura laissé les mains libres à la Pulsion de Mort. Celle-ci aura engagé le Moi dans la voie de la dissolution. La haine constituera alors une déviation d’une partie de la Pulsion de Mort, déviation grâce à laquelle le Moi essaie de survivre. L’autre partie resterait liée dans le masochisme primaire [21].
Dans cette situation d’éclatement hostile et d’effondrement peut-être masochiste – et selon nous – l’ombre d’un hypothétique objet se manifesterait peut-être déjà à travers une certaine douleur dans l’être par laquelle s’évoquerait la présence intolérable de « quelque chose » qui ne serait ni interne ni externe et qui serait aussi nécessaire qu’insupportablement excitant. Ce « quelque chose » serait ainsi aussi bien ce qui insiste comme manque du sujet que ce qui doit être détruit pour les mêmes raisons. Il se constituerait en un objet dés lors qu’il serait rejeté à l’extérieur comme ce qu’il faut détruire parce qu’il n’est pas le sujet, et à la fois maintenir pourtant parce qu’il indexe ce qui lui manque. Cette séquence nous fait comprendre, dans la clinique, pourquoi la haine ne veut pas immédiatement détruire son objet et pourquoi elle le « couve » d’abord comme ce qui est nécessaire à l’équilibre. Et elle nous fait comprendre aussi pourquoi la haine a toujours besoin de nouveaux objets lorsque la destruction a fini par avoir lieu.
Toutefois, on peut maintenant se questionner sur les raisons de cette déviation, de cette déflection. Pour Freud, c’est l’œuvre d’Éros et il faut bien dire qu’il fait ici figure de « deux ex machina ». Pourquoi en effet le sujet ne se laisse-t-il pas mourir ? Et pourquoi la haine native, celle de l’explosion et de l’implosion, vient-elle se fixer en un objet avec l’envie ? Cette « invention » résulte évidemment de l’activité de l’Autre. C’est l’Autre humain qui empêche le sujet de se dissoudre et d’aller vers la mort. Et c’est d’abord en donnant au sujet la capacité de le haïr et de l’envier qu’il le permet, capacité qui nous apparaît ici comme véritablement organisatrice. Pour cela, il faudra que la mère – car c’est elle qui tient lieu ici de cet Autre humain – puisse déjà composer en elle, et reconnaître, cette haine de son « rejeton », de son portrait « craché », dans l’acte paradigmatique de l’accouchement, c’est-à-dire dans l’expulsion hors de soi de quelque chose qui s’y révèle étranger. Moyennant quoi elle peut transmettre à l’enfant cette active nécessité en se faisant à son tour l’objet et le réceptacle d’un rejet qui autorise l’enfant à exister, activement et passivement – dans le registre de l’action et dans celui de l’être – en dehors d’elle [22]. La mère, en ce temps de naissance de l’altérité a ainsi changé de statut. En mettant un terme à l’auto-satisfaction de l’infans, en instituant une coupure radicale entre lui et elle, elle s’est exposée désormais à la fois comme la cause de la déréliction du sujet, c’est-à-dire comme objet de haine, et comme le lieu usurpé de son être, c’est-à-dire comme objet d’envie. Et ce sont de ces deux motions qu’elle permettra l’élaboration à condition qu’elle puisse en reconnaître la présence en elle-même. Dans ce cas, la haine et l’envie, une fois reconnues pourront être transposées dans le cadre d’une dialectique du manque. La haine et l’envie, en effet, ne sauraient, livrées à elles-mêmes, qu’appeler toujours plus de « solutions finales » et que renouer en leur spirale avec l’épanouissement de la pulsion de Mort. Aussi ne sont-elles organisatrices que si, reconnues, elles trouvent à s’organiser en une première représentation de symbiose-rejet supportée par la mère. Une psyché pour deux, une pensée unique, c’est ce que propose la mère interprétante, avant que de tolérer pourtant l’extrême isolement, l’extrême rejet dont elle devient l’objet et qui est la condition de la subjectivité de chacun. C’est ce que nous montre abondamment la clinique, là où l’analyste est devenu l’agent du travail du féminin, lorsqu’il s’est trouvé en impasse.
L’univers de madame A. était celui de la haine et de l’envie. Dès les premières séances, c’était des multiples violences dont elle était l’objet, de la part de tous ceux et celles qui lui prenaient ce qu’elle était, c’est-à-dire sa place, qu’elle me rendait témoin. Dans le transfert, j’étais moi-même assailli bien sûr par la même exigence haineuse et envieuse. Il en sera ainsi à chaque séance pendant plusieurs années. Assez vite, je comprends qu’il y a au moins un motif concret aux motions qu’elle m’adresse. Peu ou mal écoutée par son précédent analyste, elle lui avait dit un jour que, certainement, il était responsable de la mort de nombre de ses patients. Sans doute avait-elle touché un point sensible, car il se lève alors, me dit-elle, dans un état de fureur indescriptible, la saisit violemment, la frappe et la jette dehors en lui disant... d’aller se faire soigner. C’est cela qu’elle m’apportait, retrouvant dans les situations analytiques quelque chose qui lui était propre et organisant avec moi une relation qui lui permettait de mettre à distance l’éclatement et l’effondrement toujours menaçant. Son corps persécuté se manifestait tout particulièrement à travers des rêves de maison percée, de tapisseries gonflées d’eau et gondolées, de fuites multiples et impossibles à colmater. Et face à la dissolution du Moi toujours attractive, la création d’un objet de haine et d’envie, (l’analyste, lieu de l’effroi et pourtant de l’espoir), était sûrement ce qui permettait aussi bien de dépasser les vécus d’éclatement et d’effondrement que de mettre à distance l’attraction mortifère liée au désinvestissement. C’est ce qui n’avait pas été possible avec son premier analyste.
Le travail de l’analyste peut dans ces circonstances être particulièrement difficile, comme nous le savons, sans pouvoir toujours interpréter ces transferts « négatifs ». Que faire en effet sinon nous obstiner à interpréter, à essayer de fournir une cohérence, une consistance, aux multiples fragments hétérogènes, éclatés et hostiles qui nous sont adressés ? Que faire sinon essayer de sauver un cadre, c’est-à-dire de maintenir un espace potentiel de pensée là où elle éclate, de restituer une profondeur, une perspective, en soutenant contre toute vraisemblance parfois, que ce qui est dit a un sens, une justification, un contexte, que cela correspond à une attente ou à une déception, que cela renvoie à une histoire récente ou ancienne, à un vécu actuel, à une circonstance fortuite, à une perception...
Et l’on voit bien qu’il y a dans ce travail une création en effet de symbiose, dans la mesure où nous promouvons, un instant, une seule pensée pour deux – celle qu’énonce l’analyste, qui parle comme s’il y avait là un seul corps – psyché. Ainsi, je savais pour elle. Mais il y avait rupture aussi, et l’analyste a bien ici pour fonction d’autoriser cette coupure radicale de la haine et de la rendre tolérable et représentable. Et c’est sûrement dans la production d’un certain nombre de pictogrammes de symbiose-rejet spécifiques que cette élaboration peut s’effectuer. Parfois cela peut prendre des formes aussi « simples » que « être d’accord ou pas d’accord » sur quelque chose.
Il n’en demeure pas moins que nos efforts ne sont pas toujours couronnés de succès. L’analyste se trouve confronté là à sa propre haine, à sa propre convoitise et c’est de ce qu’il peut en faire, avec le coût psychique que cela représente, que dépendra peut-être une issue favorable. Pour lui, bien sûr, comme pour l’Autre parental en général, le sujet doit cesser d’être un prolongement de soi-même, c’est-à-dire lieu de l’envie et, pas davantage, il ne doit rester le lieu d’une différence insupportable et à annuler. Avec ce double réquisit – que l’enfant ne soit pas le lieu de l’envie et qu’il ne soit pas à détruire du fait de sa seule existence – on retrouve d’ailleurs seulement la Loi de prohibition de l’inceste et du meurtre, saisie in statu nascendi. Et l’on comprend en même temps, que dans la rencontre avec cette Loi, il s’agit moins pour le sujet d’une rencontre avec une transcendance, que d’une tentative de dégagement – pour lui et l’Autre – de ce qu’ils ne connaissent que trop, contraints qu’ils sont cependant de l’abandonner sous la pression du réel et de la puissance du semblable.
Toutefois, il faut bien reconnaître la difficulté de l’entreprise. Le sujet ne peut que difficilement renoncer à la satisfaction incestueuse et à la solution meurtrière, à l’envie et à la haine, d’autant plus qu’il en est de même chez l’Autre. Et c’est en effet cette intrication qui est en jeu. Butant sur l’énigme de la Sphynx, Œdipe, enfant-roi, se contente d’imaginer la vaincre. Quant à Jocaste, elle n’est pas en reste sur le plan de l’aveuglement ou de la perversité en cette affaire. Hormis la tentative de meurtre perpétré sur l’enfant en complicité avec Laïos, elle n’a aucun scrupule pour ne pas reconnaître Œdipe dans l’homme qu’on lui donne pour époux. Et n’oublions pas la pédophilie de Laïos.
Le sujet échoue donc de manière pérenne à constituer son désir et il s’ensuit de cela une « perte » dans le domaine de la symbolisation, la « perte de réalité » dont Freud nous parle en 1924. C’est sur le chemin de cet échec que vont réapparaître la haine et l’envie en leurs diverses séries complémentaires : sadomasochisme de la névrose ou de la perversion, sadisme, paranoïa, raptus schizophrénique, inhibition, etc.
 
III
 
 
Je me contenterai pour conclure d’en fournir une brève illustration clinique dans le cadre de la psychose. Il s’agissait là d’une psychose aiguë dans laquelle des formations paranoïaques venaient tenter d’organiser un morcellement schizophrénique. En première approximation, le cadre nosographique était donc celui de la paraphrénie [23] freudienne. Cependant, et c’est sûrement cela qui a permis l’entrée dans une cure, la question de la différence des sexes se posait pour le sujet comme ce qui devait être impérativement résolu afin de lever sa souffrance. Aussi en recherchait-il la clef du côté d’un analyste.
La mère de Monsieur R. aimait beaucoup que son bébé lui chatouille l’oreille. En échange, elle composait pour lui, en paroles, l’image d’un magnifique oiseau multicolore. Mais il ne devait jamais arrêter sa caresse. Lorsque pourtant c’était le cas, et que l’enfant, épuisé, renonçait à poursuivre, l’oiseau fuyait, insaisissable, chassé par un geste de la mère.
Un jour, peut-être révolté par l’insatiabilité de cette mère qu’il était impuissant à satisfaire, il a, vers l’âge de 4 ans, ce que l’on appelle un petit « accident ». Bref, il salit sa culotte. Sa mère, alors, dans son souvenir bien sûr, entre dans une colère extraordinairement démesurée. Pour lui ce moment marque une tentative de rapprochement avec son père. Celui-ci cependant est un être fruste, silencieux, s’exprimant plutôt par borborygmes qu’en mots. Le monde qu’il représente à son fils est fait de sodomisants et de sodomisés. Et l’un des thèmes de son délire, vingt-cinq ans après, sera d’ailleurs celui-ci : son père veut le sodomiser et le lui dit entre les mots, de mille manières.
Car c’est au délire qu’aboutira Monsieur R. Après des années d’errance, de non-être, où, alternativement, il vivra silencieusement chez ses parents avant de partir au bout du monde, soudain, en un jour et en un instant, il réalisera son destin.
Ce jour-là, il voulait avoir une relation sexuelle avec sa compagne du moment. Elle ne veut pas. Dans un état crépusculaire, il va chez son père avec l’intention d’avoir une « explication décisive » avec lui. Mais sur le chemin, ce qu’il appellera encore un « accident » survient. Il rencontre un travesti et a une relation sexuelle avec lui. Il rencontre sa Sphynx. Il n’en poursuit pas moins ensuite sa démarche vers son père. Mais alors qu’il est en sa présence, un oiseau crie. Il sait immédiatement que l’oiseau a ainsi prévenu son père, comme le monde entier, de la « forfaiture » à laquelle il vient de se livrer.
C’est à la suite de ces événements qu’il arrive dans mon cabinet, égaré, poursuivi, traqué, tenant un discours difficilement compréhensible et se défendant d’être seulement une béance par mille moyens corporels : se dresser, tousser, faire du bruit, afin de réagir, afin de n’être pas pure passivation. Des mois, des années seront utilisés à reconstituer ces événements, et à dessiner les lignes qui semblaient y conduire. Venant y converger, c’est une scène primitive de haine et d’envie que nous rencontrerons.
Dans cette scène, la mère vit comme intrusif tout rappel de la paternité, et le père vit comme intrusif tout rappel de la maternité. C’est cette lutte sans fin qui tient lieu de consistance du couple. L’enfant en est annihilé : toute velléité d’existence de sa part vient tour à tour représenter pour chaque élément du couple ce qu’il ne peut supporter. D’un point de vue macroscopique, nous pouvons dire, que dans cette scène primitive, la situation parentale est venue distribuer de façon caricaturale l’envie refoulée de pénis d’une part et le désir refoulé de passivité d’autre part. La mère, autosuffisante, conserve et contrôle dans le refoulement une toute-puissance active qui la menace (envie de pénis). Le père, tout-puissant, conserve et contrôle dans le refoulement une autosuffisance passive (désir passif d’être la mère). Chacun garde donc par-devers lui, dans le refoulement, une puissance menaçante de l’autre dont il ne veut pas être dépossédé. En cela nous ne pouvons que vérifier, bien sûr, la distribution qui s’est effectuée anthropologiquement quant à la place de l’homme et de la femme. Cette distribution cependant renvoie dans le cas présent et pour les deux partenaires du couple à l’envie pure et simple et à la haine. C’est cela que Monsieur R. rencontre chez l’Autre et d’abord à travers le rapport qu’il entretient avec sa mère seule. C’est là qu’il rencontre initialement la haine et l’envie à son encontre.
Mais celles-ci seront tellement désavouées par la mère qu’il sera impossible à Monsieur R. de manifester lui-même une haine et une envie en retour. Aucun champ d’altérité ne peut dès lors s’ouvrir. Face à la toute-puissance active et passive de sa mère, Monsieur R. ne peut se constituer. Sur le mode passif, il est nié dans toute identité propre. Sur le mode actif, ses motions symbiotiques s’écrasent dans l’envie maternelle. Tard dans le transfert, il évoquera l’état qui en résultait pour lui : face à la menace de destruction qui l’assaille, il est un corps mort et silencieux.
C’est là qu’il en appelle à son père afin d’obtenir de lui le statut et la capacité d’action qui pourraient lui permettre de se retrouver et peut-être de retrouver sa mère. Avec la recherche de ce statut, et de ce qui pourrait être un être propre, c’est dans une position passive qu’il s’installe d’abord par rapport à son père. « Je voulais qu’il m’insuffle quelque chose », dira-t-il. Et on retrouve ici une dialectique qui me paraît générale chez le petit garçon. Désirer le père de façon passive est certainement concomitant ou préalable au fait de pouvoir, comme lui, désirer une femme. Mais ceci n’est possible que si le père peut accepter la motion homosexuelle dont il est ainsi l’objet et que si l’identification qu’il offre ne vient pas détruire la mère, c’est-à-dire n’est pas contradictoire avec le lien primitif de l’enfant à sa mère. Or c’est justement ce que le père de Monsieur R. ne pouvait transmettre. Dès lors, la quête amoureuse de son fils vers lui, qui réveille le rejet du maternel, va se heurter à une fin de non-recevoir qui condamnera la motion homosexuelle de Monsieur R. à un refoulement, pour lequel le terme de rejet (Verwerfung) serait plus adapté. Du même coup, l’identification à un père susceptible de désirer une femme de façon viable est barrée. Seule une identification masculine fondée sur le rejet des femmes peut être tentée. C’est celle-ci que cherchait à acquérir Monsieur R., avant « l’accident » qui devait le précipiter dans le délire.
Avec ce dernier, la reconnaissance du désir de passivité est attestée comme condition d’une constitution masculine viable. Mais parce que cet impératif entre en contradiction avec la « législation familiale », il doit être projeté à l’extérieur. Ce sont les autres et son père qui accusent Monsieur R d’une homosexualité qui lui répugne. Quant à lui il ne peut dès lors concevoir le féminin dont il cherche malgré tout la clef. Chaque fois qu’il s’en approche, il ne peut le vivre que comme le point de départ d’un envahissement et d’une dépossession toujours plus profonds et comme l’indice d’une passivation insupportable.
Dans cet état, il perd ses limites et erre à la recherche d’une solution identitaire. Mais celle-ci se résume d’abord à se trouver la victime d’une haine et d’une convoitise qu’il sent injustifiées malgré le crime qu’il pense avoir perpétré, en ce qui était, certes, dit-il, une « grave erreur », mais accomplie dans un état second extérieur à lui. Il est la victime malheureuse qui ne sait pas « réagir ». Et il pressent une double nécessité, celle de dire non, c’est-à-dire de se séparer radicalement, et celle de dépasser cette rupture par un « autre chose » qu’il sent du côté de « comprendre ce que c’est d’être un homme, comprendre ce que c’est d’être une femme ».
On retrouve donc là au fond de la régression, la nécessité organisatrice pour le sujet d’une haine et d’une envie que l’Autre doit pouvoir reconnaître pour lui-même avant d’accepter d’en être l’objet. Ce ne fut pas le cas pour Monsieur R. Et a fortiori on comprend qu’aucune possibilité de dépassement de cette situation, qu’aucune possibilité d’union-séparation ne lui était offerte. Aussi Monsieur R. ne savait plus le désir ni le symbole. Il ne savait plus ce que parler voulait dire. Seuls lui restaient des bricolages précaires : essayer de ne pas être un « suiveur », contrôler relativement l’attaque de l’Autre par une contre-attaque, un geste, un bruit, une posture, chercher toujours en vain et en même temps à retrouver l’accord « musical », le chant mélodieux des oiseaux qui le feraient exister parmi les autres.
De longues années furent nécessaires pour qu’il puisse s’autoriser à haïr, à se séparer, et à penser le féminin. Il en eut une enfant.
 
NOTES
 
[1]Freud S. (1905 d) GW 5 Trad. Fr., Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987, p. 72.
[2]Ibid p. 161.
[3]Freud S. (1915 c) GW 10 Trad. Fr., « Pulsions et destins des pulsions » in Métapsychologie, Gallimard, 1968, p. 18.
[4]Freud S. (1923) GW 13 Trad. Fr., Le Moi et le Ça in Métapsychologie, Gallimard, 1968, p. 254. Souligné par moi.
[5]Aulagnier-Castoriadis P. La violence de l’interprétation, P.U.F., 1975.
[6]Ibid.
[7]Ibid.
[8]Cette dénomination ne vise pas, bien entendu, à se substituer à d’autres. On pourrait aussi bien parler de travail du négatif et plus largement évoquer le mouvement même de la symbolisation en son remaniement constant. Néanmoins nous préférons ici la notion plus incarnée de « travail du féminin » en ce qu’elle anticipe déjà la sexuation à travers laquelle cherchera à se produire l’interprétation du sujet dans le réel. Si par ailleurs, nous attribuons plus spécifiquement cette fonction au « féminin », ce n’est pas parce que la première interprétation est maternelle, mais parce que le lestage « masculin » de l’organisation symbolique – d’un point de vue anthropologique – fera du « féminin » ce qui sera préférentiellement appelé à la remobiliser.
[9]Klein M. Die Psychoanalyse des Kindes, 1932, Trad. Fr., La psychanalyse des enfants, P.U.F., 1959.
[10]Ibid p. 273.
[11]Rappelons qu’en cette phase « père et mère ne se voient pas accorder une valeur différente ». (S. Freud, Le Moi et le Ça, Ibid p. 243). C’est en un même lieu, l’Autre, que les polarités paternelles et maternelles se « dialectisent ».
[12]Les Confessions – Livre X, VIII, 15, La Pléïade, Gallimard, 1998. Remarquons ce terme de « stupeur » si proche du terme freudien « d’effroi ».
[13]Notons qu’en grec le terme d’« ekstasis » peut signifier aussi bien le mouvement d’extension que celui d’être « hors de soi ».
[14]Françoise Héritier, étudiant les raisons de la domination masculine, voit dans cette dernière une volonté masculine de s’approprier le pouvoir de fécondité des femmes, la capacité « exorbitante, dit-elle, à produire les enfants des deux sexes, c’est-à-dire à faire non seulement de l’identique mais du différent ». La capacité de produire de « l’identique et du différent » serait-elle réservée au sexe féminin, abstraction faite du pouvoir masculin de féconder ? F. Héritier La Recherche, Hors série, n° 6, novembre 2001.
[15]Freud S. GW 7 Trad. Fr., in Névrose psychose et perversion, P.U.F., 1973.
[16]Freud S. (1937 c) GW 16 Trad. Fr., in Résultats, idées, problèmes II, P.U.F., 1981.
[17]On pourrait essayer d’imaginer ce qu’il en aurait été si une partie du corps féminin, le ventre maternel par exemple, avait servi d’opérateur symbolique. Il se serait agi alors d’un véritable matriarcat. Malgré les efforts des chercheurs, il ne semble pas, à notre connaissance, qu’un tel ordre soit possible à inférer dans l’évolution. C’est seulement à l’hybris que le matriarcat est habituellement renvoyé, ou à des formes de filiation dans la lignée maternelle qui ne nous semblent pas mettre en cause fondamentalement l’ordre symbolique patriarcal.
[18]Certaines situations cliniques évoquent parfois de la manière la plus saisissante ces contenus mythiques. La mère de Madame C était souvent enceinte mais son mari ne voulait pas d’enfants. Aussi prenait-il le soin de l’avorter lui-même lorsque la grossesse était un peu avancée. La mère de Madame C avait du mal à s’y résoudre et conservait soigneusement les fœtus dans des bocaux, dans une armoire, pour aller les regarder, parfois. Madame C qui avait échappé à ce sort, et que sa mère avait pu, disait-elle, sauver, n’en était pas autrement rassurée.
[19]On en arrive ainsi à une représentation conjugale que l’on pourrait qualifier de « petite bourgeoise », déjà chez Euripide par exemple. Cela n’est pas fini, semble-t-il, note Karen Blixen, dans l’un de ses Sept Contes Gothiques, Stock, 1980. Des signes sembleraient indiquer, dit-elle humoristiquement, qu’une nouvelle révolution a eu lieu dans l’Olympe et qu’un Zeus quelque peu Louis-Philippart aurait pris le pouvoir. Il n’est pas sûr qu’elle ait raison.
[20]La Sphynx est fille d’Echidna, elle-même issue de l’union de Gaïa et de Tartare. Elle représente le versant négatif d’une scène primitive qui, sur son versant « positif », et à travers l’union de Gaïa et d’Ouranos, parvenait à faire naître un enfant.
[21]Freud S. (1924) GW 13 Trad. Fr., « Le problème économique du masochisme » in Névrose, psychose et perversion, P.U.F., 1973, p. 291.
[22]Cette reconnaissance de la haine et de l’envie, quoique immédiatement mise à distance, nous est perceptible à travers des rêves d’angoisse, souvent rapportés en séance par des femmes en fin de grossesse, dans lesquels l’enfant à venir est représenté comme subissant les pires sévices.
[23]On sait en effet que Freud préférait le terme de paraphrénie à celui de schizophrénie en ce qu’il considérait, à juste titre selon nous, que des éléments de réorganisation paranoïaques existaient toujours dans la schizophrénie.
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