Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062962
200 pages

p. 9 à 34
doi: en cours

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no 82 2003/1

2003 TOPIQUE

Quels idéaux pour un continent noir ?

Cathie Silvestre 86 rue Georges Lardennois 75019 Paris
Totem et tabou est un mythe d’origine que Freud bâtit et dans lequel il ancre le socle des relations filiales et fraternelles, centrées sur la commémoration du meurtre du père de la horde primitive, et donc sur une base essentiellement virile. L’absence apparente des femmes, dans l’acte comme dans le mythe, les maintiendrait à l’écart du rituel sacrificiel communautaire et par conséquent ne leur permettrait qu’un accès mesuré au lien ainsi établi. En fait, on peut s’attacher à retrouver dans ce texte la présence d’un féminin masqué, apparaissant au-delà de la figure centrale du père et de la nostalgie qui saisit les fils après le meurtre : comment dès lors penser ce moment mythique et fondateur de la vie communautaire en ce qui concerne les femmes ? Comment penser la constitution de l’idéal qui lui est coextensif ? II semble en effet difficile d’en rester aux affirmations freudiennes, d’ailleurs variables, quant à la faiblesse du surmoi et ses conséquences sur la relation, contrariée et contrariante, des femmes au courant civilisateur. On peut faire l’hypothèse que cette violence première dont les femmes seraient exclues, se retrouverait déplacée dans une généalogie féminine, dont la clinique nous montre combien elle porte et transmet une agression, active, passive et passivée, la femme étant parfois elle-même le lieu du sacrifice, dans son corps, dans son rapport au plaisir, à la pensée et à la créativité. Peut-on aller jusqu’à imaginer un acte de violence fondatrice qu’il incomberait aux femmes d’accomplir symboliquement, et qui leur permettrait d’émerger d’une fascination de la dominante phallique qui contribue à les enserrer dans les rets d’une idéalisation dont elles sont l’objet, certes, mais dont le prix à payer est celui de la terrible contrepartie du sacré, horreur et impureté ?Mots-clés : Meurtre du père, Violence originaire, Pré-œdipe, Surmoi, Idéal du moi, Généalogie féminine, Sublimation, Idéalisation. Totem and taboo is a myth about origins that Freud built up as the basis of filial and fraternal relationships, centred on the commemoration of the murder of the father of the primitive horde and thus providing his theory with an essentially virile basis. The apparent lack of a female presence, in both the action and the myth, sets women apart from this community-based sacrificial ritual and consequently does not allow them anything more than rather limited access to the bonding that this ritual creates. Yet, we can discern in the text a masked female presence, appearing over and beyond the central father figure and the nostalgia that fills the son after his murderous act – how then should we consider this mythical moment at the basis of community life as far as the position of women is concerned ? How should we consider the formation of the ideal that is coextensive with this ? It does indeed seem difficult to accept Freud’s affirmations, however varying these are, as to the weakness of the superego and the consequences of this on the both frustrated and frustrating relationship between women and the civilising current that we base ourselves on. We may reflect upon the hypothesis that the original violence women are excluded from finds itself displaced in female genealogy, and clinical practice frequently reveals to us how heavy this lineage is with the notion of aggression, be it active, passive or passivated, with women appearing so often as the site of sacrifice, women in their bodies, in their relationship with pleasure, thought and creativity. Can we then imagine a founding action of violence that women have to accomplish symbolically thus allowing them to emerge from a fascination with a phallic dominant that contributes to ensnaring them in the nets of an idealisation of which they are the objects, true, but for which the price to pay is so high, the awful compensation they have to pay for the sacred, the horrible and the impure ?Keywords : Murder of the father, Original violence, Pre-Oedipal, Superego, Ideal of the Ego, Female Genealogy, Sublimation, Idealisation.
« La vie d’un seul homme sous le soleil est plus précieuse que celle de milliers de femmes. »
Euripide. Iphigénie à Aulis
« L’une des gloires de la Société, c’est d’avoir créé la femme là où la Nature a fait une femelle; d’avoir créé la perpétuité du désir là où la Nature n’a pensé qu’à la perpétuité de l’espèce... »
Balzac. Les secrets de la Princesse de Cadignan
Adressant ses vœux d’anniversaire à Ferenczi en juillet 13, Freud écrivait : « il est un bien que vous n’avez pas encore acquis et dont je m’étais déjà assuré à votre âge... »
On l’aura compris, ce bien n’est autre qu’une femme, dont l’acquisition – ou la possession ? – doit venir parachever l’établissement et la réussite d’un homme parvenu à la reconnaissance et à l’estime de ses collègues. Et Freud qui avait souvent exprimé ses réserves quelque peu agacées quant aux tergiversations de Ferenczi dans ses choix amoureux entre Mme G. et E., (mère et fille), ajoute cette remarque en forme d’avertissement : « Pour chacun de nous, le destin prend la forme d’une femme (ou de plusieurs)... »
À ce moment-là, Freud ne pensait peut-être pas que cette maxime pouvait s’appliquer aussi au destin féminin, et que la nostalgie du premier objet, la mère, constitue dans la vie de toute femme, une force d’attraction quasi indéfinie, d’autant qu’elle établit, avec le rejet et la répulsion qui l’accompagnent inévitablement, un équilibre toujours précaire, jamais acquis, qui viendra donner corps à l’affrontement Eros-Thanatos, le redoublant, l’amplifiant parfois en lui ouvrant un terrain d’expansion, celui du corps, du corps féminin porteur de vie, mais aussi de stérilité et de mort. L’économie narcissique en sera marquée, s’engageant souvent dans des voies mélancoliques, cet avatar des séparations impossibles et des deuils carnassiers et interminables.
En 33, Freud écrit le texte intitulé La féminité, dans lequel il poursuit la réflexion commencée dans le texte sur la Sexualité féminine de 31 [1], textes écrits, remarquons-le, après la mort de sa mère, et centrés sur la relation pré-œdipienne, dont il découvre et assure qu’elle fonde le développement de la femme y compris dans la relation œdipienne au père, et il affirme en terminant : « ce que je viens de vous exposer constitue la préhistoire de la femme. » Il est devenu clair que le destin prend la forme d’une femme pour une femme, également, obstinément.
Ombre portée d’une préhistoire, dont on souhaiterait cerner les contours, dans le rapport au corps, à la séduction, à l’émergence de la féminité, mais également dans le rapport à la pensée, à l’intellect et plus généralement à la créativité, en faisant l’hypothèse que cette ombre portée pourrait être une trace première du surmoi chez la femme, et qu’en tout état de cause, elle intervient dans la constitution des instances idéales.
Si le surmoi est bien le mémorial de la faiblesse et de la prématuration du petit d’homme, alors l’empreinte de la mère pré-œdipienne paraît pour la fille déterminante dans la rencontre des limites et des exigences, celles de la réalité comme celles des instances idéales.
Ce que Freud formule très clairement quand il dit dans le décours du texte sur la Féminité : « la phase du tendre attachement pré-œdipien est décisive pour l’avenir de la femme; c’est en elle que se prépare l’acquisition des qualités avec lesquelles elle satisfera plus tard à son rôle dans la fonction sexuelle et accomplira ses inestimables réalisations sociales. »
Mais quelques pages plus haut dans ce même texte, Freud évoquait la femme restant comme enclose en l’œdipe, ce qui ne lui permettrait pas d’établir un surmoi fort et indépendant, qualités nécessaires à son importance culturelle. Il y aurait donc dans le développement de la femme, une logique du manque et de l’envie, dont le paradigme est constitué dès lors par l’envie de pénis, considérée non comme forme de la bisexualité psychique, mais comme forme structurante du devenir femme. Envisager les choses de ce seul point de vue reviendrait à entamer ou hypothéquer la matrice fantasmatique de représentations du corps sexué, qui reste certes, en échanges constants avec la polarité phallique qui aimante toute appréhension de la différence, mais ne la résume pas.
Le refus du féminin clôt la réflexion de « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » [2], dessinant à la fois une ligne de partage des sexes et une solution de continuité entre eux, du fait de l’assaut partagé du roc du biologique et de la défaite conjuguée : ni l’un ni l’autre, ni l’une ni l’autre, ne voudraient du féminin. La brillance d’un masculin érigé ne peut que prendre ombrage d’un féminin soumis, de même que l’activité et l’emprise virile doivent se garder d’approcher un destin qui a la réputation d’être voué à la passivité et à la dépendance.
II paraît intéressant d’établir un dialogue avec ces assertions freudiennes pour mener une interrogation quant à ce féminin refusé ou plutôt exclu, et qui représente une forme de violence bâtie avec l’assentiment résigné ou fasciné des femmes elles-mêmes.
D’autant que, pour Freud, cette question du manque et de l’envie de pénis chez la femme, fonde et redouble une faiblesse du surmoi, position qui n’apparaît ni univoque, ni simple, au fil des textes, et nous incite à nous y arrêter en fonction même de son ambivalence et de ses hésitations, voire de ses « repentirs », à saisir le féminin dans son acception de marqueur des règles communautaires pour aborder la question des idéaux et des instances idéales.
Freud écrit en 1928 dans Malaise dans la culture [3] : « les femmes ne tardent pas à contrarier le courant civilisateur; elles exercent une influence tendant à le ralentir et à l’endiguer et pourtant ce sont ces mêmes femmes qui, à l’origine, avaient établi la base de la civilisation grâce aux exigences de leur amour. »
Mais quelques lignes plus loin, il note que la part d’énergie psychique, donc de libido que l’homme consacre à des objectifs culturels, il ne peut que la soustraire aux femmes et à la vie sexuelle, ce qui engage la femme dans une attitude d’hostilité envers les exigences de la civilisation qu’elle ne peut ressentir que comme privation et frustration.
Et en 33 dans la Féminité, il peut évoquer les inestimables réalisations sociales de la femme, ce qui inclut bien évidemment la culture au sens le plus large d’une construction civilisatrice collective dans laquelle on ne peut nier que les femmes aient leur place.
On sait que Freud parlait de « fossile directeur » à propos de la circoncision [4], à savoir que ce geste ou plutôt rituel, porte en lui une longue histoire dont il est toujours le témoignage vivant, et à ce titre nous en permet la reconstitution avec les hypothèses afférentes. Les idéaux, la longue et complexe constitution des instances idéales, peuvent aussi être regardés comme des fossiles directeurs, nous ramenant vers la préhistoire et l’énigme de l’identification primaire, mais également ouvrant au monde d’aujourd’hui et à cette mutation profonde du rapport des femmes aux idéaux collectifs.
Idéaux, instances idéales ? Idéaux collectifs et travail civilisateur ? Sublimation et créativité ? Quelles sont les figures cachées de l’activité et de la passivité ?
Bien que ce choix soit critiquable, il est apparu souhaitable de laisser ces questions et leur spécificité jouer de leurs interférences, confusions et conjonctions, sans trop se hâter de retrouver la rigueur des catégories et distinctions.
 
PRÉHISTOIRE ET LIENS PRÉŒDIPIENS
 
 
Dès 1925 [5], Freud signale que la préhistoire du complexe d’Œdipe chez la fille commence à être connue, alors que ce qui lui correspond chez le garçon, le serait moins : l’assurance change de bord, et c’est dans le développement du garçon qu’apparaîtrait une lacune, une incertitude, alors que le primat du phallus et l’œdipe au masculin, – mais au fait, en est-il un autre ? –, dans la cohérence et l’élan de leur théorisation, semblaient apporter une conviction sans faille. En fait, la question porte sur les fantasmes originaires, et leur lien contingent ou non, avec la réalité, rémanence de l’abandon de la neurotica.
La préhistoire, il en a déjà été question en 23 [6], à propos de « la naissance de l’idéal du moi, derrière laquelle se cache la première et la plus importante identification de l’individu » immédiate, avant tout choix d’objet, cette identification se fait avec le père de la préhistoire personnelle, ou plutôt avec les parents, ajoute Freud, puisque à ce moment père et mère se voient accorder même valeur, la différence des sexes n’étant pas encore connue. Mais est-ce bien sûr ? Comment ne pas penser à une différence sinon une prééminence d’un maternel colorant toute la gamme de la sensorialité, particulièrement le toucher et l’odorat, en y ajoutant la constance qui s’oppose à la discontinuité de la présence paternelle.
Présence charnelle au cœur de l’incorporation, ce prototype corporel de l’identification, inscrivant également le maternel au fondement de l’identification primaire, non pas parce que la différence des sexes n’est pas encore connue, mais comme engramme premier de cette différence et de l’appréhension de cette différence.
Identification coextensive et organisatrice de la naissance de l’idéal du moi, et à ce titre on peut penser qu’elle concerne le sujet humain et son inscription dans une chaîne symbolique, quel que soit son sexe.
Est-ce que l’assertion freudienne de 33 sur la préhistoire de la femme viendra s’accorder à celle-ci et comment ? Comment penser ce moment mythique et fondateur de la vie communautaire en ce qui concerne la place des femmes, et par conséquent le rapport à l’idéal qui lui est coextensif ?
Pour cela, arrêtons-nous sur Totem et Tabou, en rappelant que Freud considérait que le surmoi venait en droite ligne des « expériences qui ont conduit au totémisme » [7].
Totem et tabou n’est pas seulement un rêve d’un jour de pluie, c’est aussi un mythe d’origine que Freud bâtit et dans lequel il établit le socle des relations filiales et fraternelles, sur une base essentiellement virile. Mythe fondateur, porteur d’une conception de l’ontogenèse et de la phylogenèse, et qui inclut intimement la démarche de pensée et de théorisation par lesquelles Freud a fondé la psychanalyse elle-même : « Si la psychanalyse est digne de quelque crédit, la part qui, dans l’idée de Dieu revient au père, doit être d’un très grand poids... »
Mais, « un jour les frères... mirent fin à l’hégémonie du père sur eux-mêmes et sur leur accès aux femmes... le clan des frères a pris la place de la horde paternelle. La société repose à présent sur la part prise au crime collectif, la religion sur le sentiment de culpabilité et de repentir qui s’en est suivi, la morale en partie sur les nécessités de cette société, et pour le reste, sur les pénitences exigées par le sentiment de culpabilité ». [8]
Dans ce contexte, quelle est la place des femmes ? Hors jeu du sang répandu dans le geste meurtrier vis-à-vis du père, ont-elles leur part et leur place lors de la consommation identificatoire et identitaire ? Sont-elles situées dans un écart irréductible vis-à-vis du pacte fondateur et du lien ainsi établi ?
Comment penser le meurtre au féminin ? Médée ou Électre viendront incarner cette sauvagerie meurtrière, totalement absente du sacrifice fondateur d’Abraham, comme du mythe de la horde primitive.
L’appétit sexuel, la violence agie peuvent-ils être envisagés chez la femme qui porte l’enfant, lui donne la vie et le nourrit, ou bien est-ce là un danger trop grand qu’il faut conjurer ?
Enjeu du pacte, les femmes semblent donc absentes de la violence sanglante, mais le féminin, caché, masqué ou inscrit en négatif ne manque pas dans ce texte, ce que l’on peut rappeler brièvement :
Consubstantialité d’un aliment partagé, pouvant représenter le rapport au corps maternel dont l’infans s’est nourri pendant un temps, point de départ d’élaborations fantasmatiques sur la conception. Interdit de toucher, concernant également le corps maternel et l’intimité première, dont il faudra se prémunir, quand apparaîtra le scandale de cette proximité si étroite, dans l’après-coup œdipien.
On peut aussi relever la précision donnée par Freud, à savoir que lors du sacrifice, le père figure deux fois comme dieu et comme animal totémique : est-ce que ne nous est pas ainsi suggéré un trait d’union entre un corps sacrificiel, de ce fait proche du maternel, celui dont le sang coule, lors des menstrues, lors de l’accouchement, et plus loin, plus haut, plus abstraitement, la figure divine qui en émane et ne peut être que celle du père, épurée, extraite du poids de la chair.
On sait la perplexité de Freud concernant le féminin et le maternel, mais c’est après cette longue et belle réflexion sur les avatars du corps du père dans sa destinée totémique d’abord, puis divinisée, que Freud dira : [9] « je ne suis pas en mesure d’indiquer où trouvent place dans cette évolution, les grandes divinités maternelles qui ont peut-être partout précédé les dieux-pères. »
Refoulement ou dénégation, peu importe dans la mesure où, des années plus tard dans L’homme Moïse, sera retracée la séquence du meurtre du père et les hypothèses proposées dans lesquelles les figures féminines prennent cette fois place : première forme d’organisation sociale dans laquelle une part du pouvoir absolu qui était dévolu au père est transféré aux femmes sous la forme du matriarcat. Puis viendra le totémisme, transfert sur un animal du pouvoir paternel, et Freud situe là l’adoration des grandes déesses mères, à côté desquelles apparaîtront les dieux mâles, d’abord comme fils de ces déesses, puis rétablis dans des prérogatives paternelles, mais plus tardivement et sans retrouver jamais l’omnipotence première. Les hommes du fait de leur acte, auront désormais un droit de possession morale et la haute main sur l’échange des femmes.
À ce sujet, il est intéressant de rappeler ce que dit F. Héritier à propos du matriarcat primitif considéré comme un état de la domination et du pouvoir féminins, alors qu’il s’agit en fait d’une « matrilinéarité où les droits éminents sont ceux des hommes dans des groupes de filiation définis par les femmes ». [10] Déplacement sur l’oncle maternel de certains attributs et pouvoirs habituellement dévolus au père.
Femmes du père ou compagnes des frères, la loi exogamique instaurée semble l’avoir été pour elles en partie, mais aussi sans elles, qui seront désormais l’objet d’échanges codifiés, en fonction de règles communautaires établies et respectées... La soumission au père est refusée, mais on institue une soumission des femmes, position probablement pas seulement compensatrice, mais ayant fonction de contre-identification : les femmes représenteront désormais le souvenir de ce temps de la domination des pères et de l’obédience des fils. Les femmes incarneront pour les hommes, ce qu’il ne faut surtout pas être, sous peine de retrouver l’ancienne soumission dont elles seront désormais le souvenir redouté et dénié.
Elles seront le réceptacle également de la révolte et de la transgression meurtrière, et partageront le poids moral de la faute : tentatrices impudiques ou bien écervelées dont l’imprudence et la faiblesse de jugement auront séparé hommes et dieux, irrémédiablement. En fait le refus du féminin pourrait être celui du souvenir de cette domination passée. La femme est la castration de l’homme. Telles apparaissent d’ailleurs les figures d’Ève ou de Pandora.
On peut voir là également un des fondements de cette envie de pénis qui sera attribuée aux femmes : représentant ce qu’il ne faut pas être, elles seront celles qui veulent avoir ce qu’elles n’ont pas, comme en leur temps, les fils ont voulu avoir les femmes du père et lui ravir, avec son autorité, sa puissance sexuelle.
Il est intéressant de faire un rapprochement entre ce qui vient d’être relevé dans Totem et tabou et certaines remarques faites par M. Godelier dans son étude de la tribu des Baruya, notamment dans la révélation qui lui a été faite du secret le plus secret : « dans l’objet le plus sacré qui manifeste le pouvoir des hommes se trouvent les pouvoirs des femmes que les hommes ont réussi à s’approprier quand ils leur ont volé les flûtes ». [11]
Le mythe dont il s’agit établit une créativité première et démesurée des femmes, la reconnaissance par les hommes de cette supériorité venant légitimer la violence de tous ordres, physique, psychique, sociale, qui est faite aux femmes, violence qui est un principe fondateur de l’organisation sociale des Baruya. Le vol des flûtes dont il est question, représente la transgression d’un tabou, dans la mesure où elles ont été dérobées dans un lieu d’isolement des femmes pendant les menstrues : les hommes se sont emparés des pouvoirs féminins véhiculés par les objets et « doivent en permanence renouveler la violence qui leur a permis de prendre ce qu’on ne leur avait pas donné. Ce qu’ils ont pris par la violence, ils ne peuvent le garder que par la violence. »
Godelier, étudiant les objets précieux, évoque comme un caractère généralisable, le fait qu’on y trouve une conjonction des attributs masculins et féminins, avec notamment les capacités reproductrices des femmes comme détachées de leur corps pour être magiquement octroyées aux hommes.
La lecture du texte de Reik, La création de la femme, conforte également cette idée de la nécessité d’annuler et de refouler une prééminence de la femme et de l’effroi suscité par une représentation double de pouvoir et de faiblesse, d’origine et de fin : « l’image d’Ève en tant que déesse-mère a surgi, l’image de la Terre-mère qui était à la fois l’utérus et la tombe de toutes les plantes, de tous les animaux et de tous les hommes ». [12]
II s’agit donc d’une lecture orientée des textes freudiens sur l’origine, textes dans la richesse desquels il convient de souligner plusieurs perspectives.
Tout d’abord, la présence discrète d’un féminin, essentiellement maternel d’ailleurs, sous-jacent à cette réflexion dominée par la figure centrale du père, de son meurtre et de la communauté fraternelle ainsi instaurée.
D’autre part, en relevant cette apparente occultation du féminin, et peut-être même du maternel, on souligne une orientation fondamentale de la pensée freudienne, orientation avec laquelle Freud ne cessa peut-être jamais vraiment de débattre intérieurement, à savoir l’opposition dessinée fortement, entre sensualité, sensorialité et spiritualité. Mais là encore les alternances dans la pensée freudienne sont remarquables, et il faut relire la fin de la lettre à Einstein et ces vues si pessimistes sur la culture comme processus organique, engageant le risque « d’extinction de la race humaine » du fait de l’atteinte à la fonction sexuelle par le processus civilisateur lui-même. [13]
Relevons également la valeur heuristique de l’ambiguïté qui préside à l’émergence de l’idéal, intriqué à la figure même de la violence et du meurtre : la démesure narcissique du père de la horde, ne cédant rien aux objets, ignorant la limite de l’amour facteur de civilisation, se retrouverait dans la constitution de l’idéal, plus particulièrement du versant désigné comme Moi-idéal. Freud ne sera jamais très explicite sur les distinctions Moi idéal, Idéal du moi, le Surmoi n’apparaissant que plus tard, dans les écrits de 1923. Mais on pourrait considérer ce versant de l’idéal désigné par Moi idéal, comme particulièrement lié à cette figure de l’Urvater.
Dans ce qui serait alors un immédiat anobjectal, se constituerait avec cette figure originaire et au travers des liens d’emprise, un engramme premier des identifications à venir. Il sera renforcé ensuite par les identifications secondaires, qui viendront informer l’Idéal du moi et le Surmoi. Répétition ontogénétique de la phylogenèse dans cette intrication d’une figure archaïque fondatrice et de sa répétition tempérée puis socialisée : pour que l’idéal du moi, confondu tout un temps avec ce qui sera véritablement différencié comme instance surmoïque dans les textes ultérieurs, prenne sa force de puissance interdictrice, pour qu’il suscite cette angoisse morale, il faut penser que le meurtre et l’inceste, dans l’acte ou l’intention que l’interdit dévoile, sont bien attachés à cette figure préhistorique, dont la puissance est de soutenir l’acte du meurtre primordial et d’y trouver son assise morale par la culpabilité assumée et revendiquée.
Ainsi la conscience morale, ce qu’il y a de plus haut en l’homme s’élabore dans ce temps mythique d’indistinction du masculin et du féminin, creuset dans lequel sont fortement ancrés et indissociables, père et mère, fond charnel intriqué et sang mêlé du primaire et du primitif, du témoignage des sens et de son effacement dans la spiritualité naissante, du pouvoir du corps pulsionnel et de son émanation symbolique. Ce que Freud dit très clairement [14] : « Ce que la biologie et les destins de l’espèce humaine ont créé et laissé dans le ça, est repris par le moi au moyen de la formation d’idéal et revécu en lui sur le plan individuel. » Néanmoins, le versant symbolique sera dominé par la figure d’un père intemporel, idéal.
Autre remarque importante suggérée par cette lecture :
Freud note et souligne les écarts, déplacements et figures de substitution du père mort, qui lui confèrent une image qui tend à s’éloigner de sa réalité charnelle, et ainsi naît la nostalgie pour le père, « à la racine de tous les sentiments religieux. » Mais il n’en demeure pas moins que l’élan sublimé vers le père s’assortit de cette nostalgie qui tend à retrouver le père vivant dans une incarnation, totem, idole, matérialisation sous une forme ou une autre, ou bien dans l’abstraction même, dans la mesure où l’interdit de représentation équivaut à l’interdit sur le corps lui-même.
La nostalgie grandissant, apparaît « une inclination à redonner vie au vieil idéal paternel » [15], expression affective intense, ré-introduisant l’amour absent ou refoulé dans la séquence du meurtre. On trouve donc à la fois une idéalisation qui place le lien avec le père au-dessus ou au-delà des vicissitudes de la chair ou de toute image qui s’y réfère, et un retour du refoulé sous forme de nostalgie qui contient et témoigne de la force de la réalité charnelle du corps et du lien.
La nostalgie pour le père mort représente le versant affectif exprimable, non censuré, du regret lancinant d’un retour impossible vers cette figure paternelle désormais spiritualisée et sublimée. Et c’est le sentiment d’« unheimlich » tel que Freud l’élaborera dans « L’inquiétante étrangeté » qui témoignera de l’effroi d’un retour dans le sein maternel, et semblera le plus adéquat pour en exprimer l’inaccessibilité. [16]
Ainsi cette absence ou ce refus du féminin s’assortirait d’un refus de la chair, comme pulsionnalité dont seul le destin sublimé paraît fiable et acceptable en regard des valeurs civilisatrices. Quelles conséquences sur la place de l’interdit et de la culpabilité, et sur le traitement collectif et individuel de la violence, pour que ne se constitue pas un refoulé dont le retour serait aussi inévitable qu’immaîtrisable ?
L’apogée de cette conception et le pas fondamental que cet éloignement de la chair représente pour la vie de l’esprit, s’exprimeront dans L’homme Moïse. Mais dès Totem et tabou il semble concerner le corps du père et le féminin rassemblés métaphoriquement. La «Sehnsucht du père » sera l’expression hautement et pleinement symbolique, de cette distance venant voiler la passion en jeu.
Un autre point se dessine en lien avec les précédents, c’est celui d’un pouvoir occulte attribué aux femmes, mémoire héritée des figures de grandes déesses mères, pouvoir lié à la fécondité et au mystère de l’enfantement, avec la double polarité vie-mort qui s’y rattache. Mais peut-être en lien également avec une autre source fantasmatique, à savoir que l’homme dépose une substance fécondante en la femme, et lui confère ainsi une aptitude à concevoir un être masculin, c’est-à-dire différent d’elle-même.
Rappelons la définition donnée par F. Héritier de la virago, celle d’une femme dont les menstrues sont plus fortes et abondantes que chez une jeune fille, du fait de l’apport de substance spermatique. Une femme est dès lors celle qui contient un homme en elle, pas seulement pendant le coït ou la gestation d’un enfant mâle, mais la vie durant, comme réceptacle de sperme. Son pouvoir imaginaire est-il lié à sa capacité à incorporer et fabriquer du masculin dans le secret de son corps, ou bien au contraire à exprimer, extérioriser cette part virile, y compris sous une forme atténuée, domestiquée, maîtrisée ?
Enfin, remarquons que l’essentiel des mythes héroïques féminins, montreront des figures de vierges dont le lien au père est exalté par les hautes valeurs morales dont elles sont les supports actifs, au dépens de leur vie : les filles sont prêtes à mourir pour leur père, comme forme suprême du lien aux idéaux de la civilisation et assurance de s’inscrire ainsi dans une lignée. Nous y reviendrons plus loin à propos de Cordélia et d’Antigone.
 
VIOLENCE ET RÉPRESSION, FIGURES DU DOUBLE
 
 
Cette représentation de la femme déliée de la violence originaire est de fait fortement ambivalente et contribue à faire apparaître l’emprise et la violence qui vont s’attacher au destin féminin, électivement mais pas uniquement, exprimée dans la répression instinctuelle exigée [17] : « Il existe une relation particulièrement constante entre féminité et vie pulsionnelle que nous ne voulons pas ignorer. La répression de son agressivité, constitutionnellement prescrite et socialement imposée à la femme, favorise le développement de motions masochistes qui parviennent à lier érotiquement les tendances destructrices tournées vers le dedans. »
C’est la mère qui, bien plus que le père dans un premier temps, en a le contrôle et la maîtrise, dans les gestes et dans les mots, et l’on peut se souvenir que le Surmoi est fait pour beaucoup de choses entendues. À ce sujet l’arrivée des règles, donc du sang, est une situation paradigmatique de ce nouage si fréquemment rencontré entre contrainte, blessure imaginaire, étrangeté, inquiétude, sur lesquels les mots de la mère seront bien souvent traumatiques dans la dérision ou le dévoilement brutal, viol plus encore que violence.
En effet la violence est là également, dans la relation de femme à femme, de mère à fille. On se battrait pour le pénis ou pour le phallus ? Pour être un homme ou en avoir les attributs et la puissance idéalisée ? On se battrait pour n’être pas une femme ou pour en être une, différente de la mère, autre, surtout autre, et femme avant d’être mère ?
« Si être femme c’est être comme ma mère, je ne veux pas être femme ».
Ce qui est dit là montre bien le conflit interne du féminin et du maternel, et le non-superposable de l’héritage et de la transmission qui impliquent, pour l’un une appropriation et une jouissance, et pour l’autre une réduplication qui ne permet ni reste ni perte. Ainsi le rapport au corps tout à la fois lie et délie, et ce qui est tant proclamé manque chez la fille, pourrait plutôt être formulé comme manque de manque, trop-plein de mère, de regard, d’intrusion, d’injonction modélisante, lissante, banalisante.
Cette répression ainsi exercée, s’avère double par la conjonction entre celle qui est imposée et celle qui est accueillie comme prix à payer pour obtenir l’amour, et constitue la violence ordinaire d’une construction qui se donne le biologique comme alibi : la réponse masochiste ne serait que l’accentuation nécessaire à la finalité d’un développement féminin tel qu’on l’attend, harmonieux, mesuré et docile.
Ce qui ferait peut-être envisager le masochisme dit féminin comme ayant partie liée avec cette circulation de la violence dans la lignée des femmes, violence importée mais aussi reproduite et redistribuée dans un mouvement de réduplication de la culpabilité et de la punition, se superposant aux difficultés identificatoires que nous verrons un peu plus loin.
On pourra d’ailleurs remarquer que l’insistance du lien établi entre passivité et féminité, exprime une forme atténuée mais tenace de violence, en ce sens que la passivité appelle le forçage et l’effraction, voire les justifie. On pourra également noter que, en mettant l’accent sur le manque et l’envie de pénis, est offerte à la femme une sexualité mélancolique, où la perte première est celle de son propre sexe considéré comme sans valeur. Les métaphores utilisées par Freud, et ce depuis l’Esquisse, pour parler de la mélancolie, sont celles du trou, de l’hémorragie, toutes représentations intimement liées à l’anatomie féminine.
Enfin, il faudra bien se demander si être pénétrée, ou accoucher sont des situations chargées de plaisir masochiste, ou bien si elles sont plutôt des situations fortes et porteuses pour les femmes d’un plaisir qui n’est nullement l’effet d’un retournement sadique, malgré la souffrance éventuelle, et l’on pourra dès lors, envisager le plaisir féminin autrement que dans une érotisation de la souffrance qui serait supposée le définir, ou bien à l’opposé, dans une idéalisation terrifiante, la jouissance féminine se trouvant créditée d’être sans commune mesure, infinie et insatiable.
La violence et l’affrontement se déploient dans le champ clos de la relation homosexuelle, où se joue avec âpreté, la problématique du même et du différent. « Ma mère me terrifie par quelque chose que je sens si proche de moi, en fait que je sens être moi... » Mais, également : « c’est l’une ou l’autre, ça ne peut pas être l’une et l’autre. » Ou encore : « comment m’autoriser à être autre que ma mère, à faire naître l’autre Elisabeth ? », c’est-à-dire laisser échapper celle qui ne serait pas dans une répétition qui s’impose comme seule façon de solder la dette.
Ainsi, entre mère et fille se pose inévitablement la question du double et de ses avatars, bienveillants, bienfaisants, ou étrangement inquiétants et aliénants [18] : « dédoublement du moi, division du moi, permutation du moi, et enfin retour permanent du même, de la répétition des mêmes traits de visage, caractères, destins... à travers plusieurs générations successives. » Figure tutélaire, « démenti énergique de la puissance de la mort », qui finit par devenir l’inquiétant signe avant-coureur de la mort, le double est aussi à l’œuvre dans cette instance observante qu’est l’autocritique, la conscience morale.
En cela, la figure maternelle enveloppante et constante, pourra devenir un avatar sombre du double, accru d’une culpabilité liée au mouvement de refus ou d’abandon si présent entre mère et fille, et le Surmoi y puisera une violence sans échappatoire.
 
QUITTER LE CONTINENT NOIR
 
 
La peur, le refus du féminin peuvent aussi s’entendre autrement : partir loin du secret, du caché, de l’ombreux aux relents de chair et d’animalité si fortement inscrits dans l’imaginaire collectif, celui des hommes et des femmes, car les femmes aussi sont issues de ce sexe et de ce ventre, et partagent l’« unheimlich » vis-à-vis de leur propre corps.
Pour Lou Andréas Salomé [19], la sphère génitale est celle de la vie, la sphère anale celle de la mort, mais l’on sait combien les deux communiquent étroitement, fantasmatiquement plus encore qu’anatomiquement.
Le risque est que la méconnaissance ou le refoulement portant sur l’intériorité du corps de la femme, conjugue les deux sphères, anale et génitale, quand la parole maternelle a échoué à faire de cette intériorité l’anticipation d’un destin féminin valorisé.
Le corps féminin implique imaginairement un lien avec un instinctuel sauvage qui conduit les femmes au dégoût et refus de tout ce qui ne peut être contrôlé, humeurs, fluides, menstrues, témoins d’une alchimie souterraine et pernicieuse, qui atteint le corps sans épargner l’esprit ou l’âme.
Écoutons ce qu’en dit Euripide par la voix de Médée : « une femme s’effraie de tout, lâche à la lutte et à la vue du fer; mais qu’on touche à son droit, à son lit, elle ira plus loin que personne en son audace meurtrière... nous les femmes, sans aptitude pour le bien, nous sommes très savantes artisanes du mal. »
Artémis est une figure du panthéon grec, à laquelle J.P. Vernant consacre un texte dans le recueil « La mort dans les yeux » [20]. Artémis représente les marges et le contact subtil du sauvage et du civilisé, cultivé, aussi bien dans le registre de la nature, champ, ravines, marais, que dans celui des êtres, puisqu’elle est celle qui porte les enfants et adolescents encore ensauvagés vers les rivages plus tempérés des pulsions domptées et de la rationalité nécessaire à la vie collective, celle de la cité, au travers des rites initiatiques. Souveraine des marges, elle conduit des confins au centre, de la différence à la similitude, Artémis l’étrangère, porteuse d’altérité, fait que la cité qui l’adopte constitue du Même avec de l’Autre. Pas de pensée possible, pas de civilisation non plus avec du même.
Ce qui est intéressant, c’est que cette divinité polymorphe, est également celle qui préside à l’enfantement, où se conjoignent sauvage et civilisé : d’une part pour la femme elle-même, qui, en ce point achève le périple qui l’a menée des confins à la cité, d’autre part pour l’enfant nouveau-né semblable à un animal ignorant tout des règles et exigences de la culture.
Pour les filles, existe un rite de passage particulier, celui de l’ourse sauvage, que les adolescentes doivent mimer dans son chemin vers les terres de la civilisation, terres sur lesquelles elles doivent pouvoir prendre pied en vue du mariage et de la procréation.
Notons seulement que la femme se situe à un carrefour de représentations dans lesquelles le sauvage et la dialectique Même et Autre sont en jeu. Le sauvage doit être dompté pour entrer dans l’espace de la cité, le même doit être pénétré et transformé par l’autre.
En fait, il semble que, imaginairement, corps et sexe féminin ne seront accessibles et ne trouveront leur justification que dans la version paradoxalement expurgée du sexuel et volontiers assimilée à la sainteté et à la pureté, celle de la maternité : ainsi s’ouvre une autre voie pour atténuer l’odor di femina, la première étant de poser le primat du phallus.
Les femelles deviennent femmes en perpétuant l’espèce humaine dans ses valeurs intangibles dont elles sont dès lors, les défenseurs les plus ardents. On peut noter que les deux voies se rejoignent, une femme devenue mère pouvant espérer obtenir l’attribut phallique, comme celui dont serait parée la virginité idéalisée octroyée à une figure maternelle.
Néanmoins, échoit à la femme un corps activement ou passivement délictueux : vierge et préservé ou impur et corrompu, en pensée ou en acte, et la seule rédemption possible sera de le sacraliser dans la double acception du terme, métaphore et métonymie de l’intouchable. Cet investissement de la figure d’une mère vierge constitue une élision du féminin qui semble confirmer le fait que la sexualité féminine inquiète, en étant le lieu privilégié de projection d’une angoisse transgressive, sexuelle incestueuse, mais aussi mortifère, et gageons que les fantasmes de ces deux registres s’échangent entre eux.
 
IDÉAUX – INSTANCES IDÉALES
 
 
En 33 Freud, insistant sur l’influence profonde de la sexualité chez la femme, termine son texte par cette phrase étonnante : « ne perdons pas de vue qu’en dehors de cela chaque femme peut être aussi un être humain. »
Il semble ainsi désigner la femme comme un être foncièrement clivé, gouverné par la sexualité et devant chercher laborieusement à atteindre ces valeurs idéales qui font le prix de l’humanité et donnent le droit de revendiquer à être partie prenante et donnante du mouvement de la Kultur Arbeit.
Un des terrains d’élection de cet antagonisme, s’exprime dans le rapport que les femmes sont censées entretenir avec l’activité intellectuelle et avec l’abstraction de façon glus générale.
Les instances idéales sont à la fois témoins de la différence des sexes, et agents actifs de cette différentiation du fait qu’elles portent et prônent les valeurs morales consensuelles de la collectivité et de son histoire, établissant un dialogue du pluriel et du singulier qui imprime sa marque sur les liens objectaux et narcissiques, entrecroisements et interférences dont on ne perçoit que les effets.
Les idéaux sont une forme symbolique rassemblant exigences pulsionnelles et culturelles, dans leur intrication et leur conflictualité, et en ce sens il paraît très difficile de séparer les idéaux collectifs des instances psychiques qui les représentent et en émanent tout à la fois.
Violence vécue, violence reçue, transmise et partagée, les idéaux sont à la fois ce qui vient la canaliser, la réduire ou la déplacer dans des formes collectivement admises, mais aussi ce qui charpente et fait perdurer la violence en l’attisant par les contraintes morales imposées aux pulsions en fonction d’une exigence définie comme garante de civilisation et de spiritualité.
On a vu plus haut que cette violence, avant d’être l’effet nécessaire des instances idéales, fait partie intrinsèque du développement féminin, du fait de l’exigence d’une répression pulsionnelle beaucoup plus grande que chez le garçon, tant au niveau de l’agressivité que de la sensorialité et de l’investigation infantile du territoire corporel.
Ce contexte d’enfermement narcissique privatif qui a dominé la relation pré-œdipienne, désigne la mère comme puissance tutélaire jusqu’à trouver le centre de gravité de la relation œdipienne au père, et fournit un socle à la constitution d’un surmoi interdicteur puissant qui mérite pleinement sa définition de mémorial de la faiblesse et de la prématuration donnée par Freud.
« Lorsque le moi puise son surmoi dans le ça, peut-être ne fait-il que remettre au jour des figures du moi plus anciennes, et les ressusciter. » [21]
D’autant que le surmoi, cette « identification réussie » aux parents, sera constitué de tous ceux qui seront, à la suite mais aussi parfois en opposition avec les instances parentales, considérés comme des modèles idéaux.
Le surmoi est ainsi une formation réactionnelle qui porte la trace des luttes étouffées, des refus informulés, des révoltes inabouties, il est une mémoire impitoyable et un censeur sans merci. Pourquoi penser que le surmoi chez la femme souffrirait des particularités œdipiennes, dans le sens d’un affaiblissement, alors que toutes ces motions pulsionnelles sombres entre mère et fille, relevées par Freud si justement, ne peuvent qu’attiser la vigilance, l’hégémonie et la cruauté du surmoi ?
La transformation en représentations d’angoisse des motions hostiles et d’envie agressive circulant entre mère et fille pendant la période pré-œdipienne comme nous le dit Freud, ne saurait qu’ajouter à l’âpreté du jugement du surmoi. Certes la fille n’éprouve pas d’angoisse de castration, mais l’angoisse de perte d’amour s’alimente à plusieurs sources, et le rapport au surmoi comme à l’idéal du moi en porteront les traces.
Mais peut-être Freud pensait-il que l’œuvre civilisatrice devait être faite par la femme sur elle-même avant de pouvoir en faire bénéficier la collectivité ? Et c’est probable. L’assèchement du Zuyderzee semble plus long et complexe chez la femme, et ceci est une donnée clinique. Les femmes arrivent souvent à l’analyse avec le poids d’une préhistoire, ses combats et ses répétitions, et l’histoire semble être à construire. II est vrai que trouver une réponse autre que la répression masochiste et le retrait, à l’effervescence pulsionnelle demande beaucoup de temps, et de même, pouvoir concilier l’emprise de l’image d’une féminité consensuelle avec le désordre du désir et l’imprévu de ce qu’il ordonne, est une entreprise de longue haleine.
Cependant la position de Freud n’est pas constante, et à propos de la réaction thérapeutique négative, c’est un exemple féminin qu’il choisira pour exprimer le besoin inconscient de punition, c’est-à-dire « la part d’agression intériorisée par le surmoi ». [22] Il est notable cliniquement que les femmes ont une relation forte à la culpabilité, avec deux domaines électifs pour son développement, la relation aux enfants, et la maîtrise que suppose une réussite professionnelle. « Le surmoi prend la place de l’instance parentale et... il observe, dirige et menace désormais le moi exactement comme les parents le faisaient auparavant pour l’enfant... il n’est pas seulement le successeur de droit mais réellement l’héritier légitime de cette dernière. » Cette définition, donnée par Freud à propos de l’angoisse morale, semble plus à référer à des expériences fort anciennes liées à la prématurité, à la détresse originaire, qu’à la sanction œdipienne de la séduction et de la rivalité. [23]
Mais en insistant sur la position d’héritier légitime, Freud semble faire du surmoi un enfant de l’esprit qui pourrait détrôner l’enfant de chair, lui contester ses droits, établir une voix unique des idéaux parentaux que l’enfant échouerait à incarner dans la réalité : dans ce cas, le surmoi vient pérenniser une présence parentale, et actualiser une aliénation en se faisant le support insistant d’un double véritablement persécuteur et désespérant.
« Le surmoi est porteur de l’idéal du moi auquel le moi se mesure ». Peut-on voir une particularité féminine dans une difficulté à développer et investir une fonction anticipatrice idéale ? On peut imaginer que la répression intervienne en tissant une toile conservatrice, protectrice par son lien avec la constance et un maternel non dangereux, et qui supporte difficilement les sauts quantitatifs et le déplaisir dont sont chargés les projections et l’inconnu. II est donc également possible que la révolte revendicative ou haineuse, n’ait pas que des effets négatifs, en mettant à mal l’idéal d’une entente parfaite. Peut-on dire qu’il y aurait chez les femmes « excès » de surmoi et carence de l’Idéal du Moi si l’on excepte la place de choix occupée par l’idéal dans la fonction maternelle, seule apte pendant longtemps, à octroyer une place reconnue, assortie d’un pouvoir cryptique ? Excès dans la mesure où le renoncement et la satisfaction de l’exigence de répression suffiraient à combler la tension vers l’idéal, sans permettre l’instauration d’un projet autonome.
Si l’on conserve les trois pôles idéaux, certes pas toujours bien précisés par Freud, on peut penser que l’imago maternelle reste pour la fille un pôle essentiellement narcissique alimentant un Moi-idéal exigeant et vorace, en fonction de la relation de double persécuteur que chacune a pu occuper pour l’autre et de la coloration particulière ainsi donnée au circuit narcissique et au « circuit idéalisant » à condition que l’enfant ait eu le pouvoir de ressusciter ce Moi-idéal chez l’objet. [24]
Évidemment il semble un peu simple d’évoquer ensuite les vertus de l’idéal du moi, porté, alimenté par la figure du père, non seulement dans sa réalité mais dans ce qu’il suscite chez la mère et qui la détourne de l’enfant. Pôle incitateur et anticipateur et la relation de séduction, quand elle n’est pas refoulée ou déniée par le père, contribue à établir un idéal fort et vigoureux sur lequel la fille pourra s’appuyer pour limiter les débordements d’un moi-idéal marqué d’archaïque et d’emprise.
Ce que la clinique nous montre, c’est que la pensée investie, créative, vivante, se nourrit de l’assurance d’être aimée de la mère, relation première et clé de voûte des équilibres narcissiques, mais aussi et très intensément, de la relation qui s’établira avec le père, pleine et sans évitement phobique de la séduction. Le père poursuit et confirme la séparation d’avec l’univers maternel, dont il doit émerger lui-même pour ne pas rester dans une dépendance effrayée vis-à-vis de cette imago de violence et d’exigence.
 
FILLES DU PÈRE
 
 
Dans le texte intitulé « Le motif du choix des trois coffrets » Freud choisit Cordélia bien sûr, et il insiste sur la dernière scène, Lear portant Cordélia dans ses bras, comme renversement de la figure de la mort tenant en ses bras le vieil homme. [25]
Texte écrit en 13, bien avant que la présence de Anna à ses côtés, fille spirituelle poursuivant la découverte de son père, et fille dévouée au corps souffrant de son père, ne puisse être déterminante dans sa réflexion. Cordélia est la mort, elle est aussi celle qui aime en silence, qui aime son père comme on le doit « ni plus ni moins » : elle ne souhaite pas avoir les biens de Lear, contrairement à ses sœurs, elle veut être la fille loyale et fidèle du père, celle qui espère être reconnue un jour dans sa présence généreuse et désintéressée.
Freud analyse le renversement inclus dans l’image du père portant le corps de sa fille, mais il ne dit rien sur la mort de Cordélia du fait de la folie et de la présomption du vieux roi, morte de n’avoir pas été acceptée dans sa simplicité aimante. Forme d’infanticide que Freud ne veut pas voir, faisant de la tragédie de Lear le drame privé et universel d’un homme vieillissant et cherchant ou réclamant la rencontre avec la figure de la mort, celle qui viendra l’ensevelir, ultime compagne quand se sont éloignées la génitrice et la femme. On sait que la mort lui avait été très simplement figurée par sa jeune mère, dans une douceur tranquille et domestique, mais avec suffisamment de force pour qu’il fasse sienne à maintes reprises, la formule « tu dois à la nature une mort ».
Cette figure de la fille qui revendique d’être et non d’avoir, est au cœur de la réflexion sur le rapport de la femme à l’idéal : face à face avec le père, loin ou même à l’opposé de la quête d’un objet, Cordélia offre à Lear qui refuse, la pureté d’un amour sublimé.
Antigone aussitôt se présente, compagne de l’infortune de son père, celle qui porte les valeurs morales les plus élevées, dominant l’espace privé de la loyauté familiale pour atteindre à la transcendance d’une loi morale universelle, celle qui se proclame sans homme et sans enfant, en s’enfonçant dans sa chambre nuptiale de mort.
Antigone et Cordélia, les fiancées du silence : ainsi sont-elles réunies par Kierkegaard que cite Steiner dans son essai intitulé Les Antigones [26]. Antigone, figure récurrente de la littérature et de la philosophie au XIXe siècle : « Antigone hante, sans en franchir les frontières, le langage de l’idéal..., l’Antigone de Sophocle met en scène l’imbrication étroite de l’intime et du public, de l’existence privée et de l’histoire. »
Et l’on voit dans ce beau texte, surgir une figure féminine dont ce temps d’après la Révolution s’empare, parce qu’en elle se trouvent portées les idées nouvelles, en accord avec « l’historicisation de l’individuel... la grande vérité et le grand legs de la Révolution française », mais aussi parce qu’elle devient emblématique d’une présence civique nouvellement offerte à la femme, idéalement du moins, dans les faits, peu de changement, nous le savons bien. Mais tout de même, Mme Roland, Mme de Staël, Charlotte Corday, autant de femmes qui s’opposent et refusent, et pour deux d’entre elles jusqu’à la mort.
Steiner nous convie à repérer cette mutation profonde au travers de ce qu’il nomme échanges métamorphiques entre le texte de Sophocle, et ceux de Hegel, Kierkegaard et Hölderlin. Dialogue où se croisent l’histoire collective et individuelle, chaque penseur ayant également ses raisons personnelles de choisir Antigone.
Antigone ennemie de la raison d’état que Créon soutient, enfreint la loi de la cité en enterrant Polynice, mais obéit à une loi supérieure et révère les dieux. En ce sens, Antigone est doublement fidèle à Œdipe, dans l’opprobre qu’elle partage et qui la conduira vers la mort, et dans la rébellion, voulue, pensée, réclamée par elle au nom d’une morale qui exige que les rites soient respectés, comme fondement pérenne face aux lois de l’état qui sont passagères et n’ont pas su préserver Œdipe de commettre l’irréparable. L’enfant vivant honore son père dans le rituel offert à l’enfant mort : en fait, les pères acceptent le sacrifice de la vie de leur enfant, aveuglés par leur propre jouissance narcissique du pouvoir conforté par le don d’amour qui leur est fait, et qu’ils s’approprient comme un tribut.
« Si je n’avais pas engendré ces filles pour m’entretenir à leur tour, je ne serais déjà plus... Ce sont elles qui sauvent ma vie, ce sont elles qui me nourrissent, ce sont elles qui se montrent des hommes, non des femmes, pour aider à ma peine. » Ainsi s’adresse à son fils Polynice, Œdipe à Colone. Le sacrifice assumé transmue une femme en homme, en lui donnant accès aux exigences morales les plus hautes. La femme meurtrie trouve une légitimité qui transcende la passivité soumise du féminin et l’introduit à un panthéon viril. La sanctification par le sacrifice annule la différence des sexes, ou plutôt la hiérarchie de valeurs dont elle est habituellement porteuse.
L’esprit de sacrifice deviendra une valeur féminine domestique, plus rarement héroïque et publique.
Mais il est important d’insister sur le fait que, si cette relation père-fille prend toute sa force d’être une rencontre dans la vie de l’esprit et non de la chair, c’est le poids de chair qui lui donne son intensité.
La latence du désir incestueux surmonté et sublimé fait la puissance d’une rencontre qui pourrait devenir le lieu d’un partage des idéaux dans leur force d’élan vers la spiritualité. Mais la femme y abandonne souvent les plaisirs et les attributs d’une féminité et d’une position maternelle, offertes à une imago paternelle en échange d’une valeur morale que la femme pense être en droit de s’approprier dès lors, en ayant payé le prix fort.
 
FEMMES SUBLIMES OU INTERDITES DE SUBLIMATION ?
 
 
Depuis la scène biblique, la connaissance, amour, désir et savoir confondus, est associée à la figure transgressive d’une femme qui étend sa domination perverse sur un homme, véritablement abusé et berné par l’alliance d’Ève et du serpent. L’interdit est enfreint par Adam, mais la faute en revient à Ève qui connaîtra désormais, selon la parole divine, la douleur de l’enfantement et la domination de l’homme. La maïeutique socratique viendra-t-elle donner ses lettres de noblesse spirituelle à l’accouchement, ou bien doter la philosophie et les philosophes d’un accès sublimé au féminin, et au maternel ?
Qu’il s’agisse des instances idéales ou des idéaux culturels, par la voie de l’identification qui les constitue, ou par la sublimation qu’ils impliquent, ils mettent en jeu un détournement du but sexuel pulsionnel.
En quoi les femmes pourraient se constituer en résistance vis-à-vis de ce destin ? Doit-on poser la question à partir de ce qu’est la fonction maternelle, de la désexualisation qu’implique le sentiment de tendresse portée aux enfants ? Comme si cette relation était par trop captatrice ? On peut seulement remarquer que celles qui ont revendiqué une place dans le mouvement des idées par exemple, ont souvent renoncé à la maternité, ce qui d’ailleurs était présenté non comme renoncement ou sacrifice, mais comme choix assumé.
En fait, notre hiérarchie masculin-féminin semble être le fruit d’un renversement établi en réaction à une idéalisation de la puissance de la femme, qui se retrouve également dans d’autres cultures. Puissance formidable habitant le corps qui enfante, mais puissance bien plus redoutable si elle s’assortit d’une faculté de pensée créative et indépendante. On ne peut brider l’une, on se rabattra sur la seconde.
Freud, dans « Avenir d’une illusion » [27], avait mis en doute la réputation attribuée aux femmes, d’une « faiblesse d’esprit d’ordre physiologique, une intelligence moindre que celle de l’homme ». Il voyait dans l’étiolement intellectuel des femmes, une conséquence de l’interdiction rude et précoce de s’intéresser à la vie sexuelle. Il précisait d’ailleurs trois causes générales d’inhibition mentale, l’interdit sur la sexualité, la religion et la soumission « loyaliste » aux parents et éducateurs.
Il pensait également que les femmes seraient moins aptes à la sublimation pulsionnelle que les hommes, du fait de la difficulté du chemin vers la féminité, qui laisserait la femme épuisée et sans plus de disponibilité libidinale. On peut penser à l’opposé, que la force et la violence des obstacles rencontrés, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, aiguisent une combativité et libèrent une créativité dont l’expression, quand elle n’est pas réfrénée, est étonnamment intrépide et assurée : les exemples sont multiples depuis quelques années, notamment dans les mouvements de résistance à l’oppression, au sein desquels les femmes sont présentes et motrices, tant sur le plan des idées que dans le combat et la prise de risque physique et psychique.
II convient également d’insister sur la distinction faite par Freud, entre le renoncement pulsionnel auquel consent le moi pour être aimé de l’instance surmoïque, et l’élévation de la conscience de soi associée aux progrès dans la vie de l’esprit. [28]
II est bien précisé que dans ce cas, il n’y a pas de renoncement pulsionnel ni de « seconde personne ou instance pour laquelle le sacrifice serait accompli ». Le progrès dans la vie de l’esprit ne peut résulter que d’une décision qui amène à délaisser la sensorialité pour la conjecture, « les processus intellectuels supérieurs, les souvenirs, les déductions. »
Cette conception est en elle-même une formidable avancée de l’esprit, en ce qu’elle situe ce chemin dans une indépendance vis-à-vis des figures idéales, des commandements et interdits édictés par les parents, c’est-à-dire dans une relative prise de distance avec les sentiments d’amour attendus ou reçus. Là se produit une rupture, même si se profile toujours une figure idéale. Cette décision qui porte vers une aventure sans assurance, constitue un franchissement, l’assomption d’une solitude et paradoxalement une épreuve de désidéalisation que tout sujet doit affronter, y compris pour se dérober à ce qu’elle implique.
Renoncer aux certitudes, accepter l’aléatoire, tracer son chemin dans la conjecture, s’approprier l’héritage et pouvoir à son tour le mettre en partage, c’est aussi accepter, s’approprier et rejouer autrement la double injonction « sois comme le père, ne sois pas comme le père ». C’est également pouvoir faire de ce qui a pu être ressenti comme un double refus venant de la mère, non plus un verdict écrasant mais une incitation à avancer seule, et ainsi défier la répétition : être autrement que les figures parentales en s’inscrivant à part entière dans le livre de la vie, sans renier ni refuser l’histoire qui constitue un sujet, en assumant les limites, mais en renonçant à rester au pouvoir de « l’enfant merveilleux », délégation du narcissisme des parents, cette mort si douce.
Mais reste une vraie question : comment concilier le ferment pulsionnel que représente une sexualité non bridée et le détournement du but pulsionnel comme chemin vers la spiritualité et l’abstraction ?
L’exemple féminin est troublant : c’est avec un certain degré de liberté sexuelle, notamment la possibilité de ne plus laisser aux hommes le contrôle de leur fécondité, que les femmes ont pris une place affirmée et indéniable, dans le mouvement des idées et de la culture.
On peut aussi noter que les femmes ont jusqu’à maintenant plus volontiers exploré, avec succès, la fiction et le roman, délaissant les domaines plus spéculatifs. L’inscription de la Psychanalyse dans le champ des sciences humaines a modifié les choses, ou bien a coïncidé avec un changement profond, mais toujours est-il que quelques-unes ont marqué de leur pensée le terrain de la psychanalyse, et sont désormais comptées comme des théoriciennes inventives et rigoureuses.
De sorte que dans cet aspect du rapport à l’idéal, incluant spiritualité et sublimation, que pouvons-nous dire de la position de la femme ?
Rien ne s’oppose en principe à son accès à cette décision vers la spiritualité, si elle a pu ne pas rester prisonnière de son besoin d’amour et d’accord avec une figure tutélaire.
Mais la pensée n’est pas faite que de liens et la vie de l’esprit ne consiste pas seulement à s’éloigner de la matérialité. Elle exige un plein exercice sublimé du sadisme, la possibilité de mettre en pièces la pensée des autres pour trouver la sienne propre, et d’avoir établi avec la pensée une relation et un investissement qui se passent de preuve ou de justification, qui fassent du mouvement de la pensée, un objet de plaisir, sans nécessité absolue d’une dédicace.
Un des obstacles pourrait être cette avidité d’un Moi-idéal narcissique, quand l’imprégnation des conflits les plus archaïques reste dominante, quand des fixations régressives de rétention anale viennent s’opposer aux idéaux du moi établis dans la dynamique des relations objectales et des identifications. La question est la même pour un garçon, mais la relation différente à l’agressivité le rend moins dépendant, en principe, d’une réassurance narcissique, d’un besoin d’amour et d’assentiment.
Les digues psychiques, pudeur, dégoût, morale, sont une nécessité, mais leur édification est captatrice d’énergie, elles auront pour effet de resserrer le cours de la pulsion sexuelle, et elles constituent « une sous-espèce de la sublimation ». [29]
Elles ne sont bien sûr pas l’apanage des femmes, mais celles-ci sont sûrement plus mobilisées à les construire et à les maintenir en alerte et leur entretien s’avère coûteux. La clinique nous montre que s’établit de façon tacite un rapport de proximité entre féminin et digues psychiques, ces contre-investissements opposés à la force pulsionnelle. Par leurs effets conscients, elles peuvent en imposer pour une promotion de valeurs idéales, risquant même d’en obérer l’attrait par une satisfaction morale de seconde main, obtenue par simple accentuation de la tendance répressive, dont on sait qu’elle recueille aisément les suffrages. La morale civilisée triomphe, mais il n’est pas certain que la civilisation y trouve son compte.
Lorsque Freud souligne, à la fin de L’homme Moïse, « l’ivresse d’ascèse morale » qui peut seule contenir les exigences pulsionnelles, et répondre à la culpabilité intriquée à l’hostilité envers le père, on a le sentiment d’une surenchère sans fin, épuisante pour l’énergie psychique, voire stérilisante à terme.
Quand bien même de toute la force de l’esprit, l’illusion d’une figure transcendante est bannie, qu’en est-il profondément, affectivement ? L’élection d’un objet idéalisé et le partage de cette idéalisation semblent rester les rejetons valorisés des illusions perdues. Toute idéalisation comporte un appauvrissement de l’estime de soi comme dans le sentiment amoureux, et oblige à alimenter sans cesse l’idéal pour justifier les sacrifices consentis. La culpabilité y trouve son compte, elle aussi alimentée par le déni d’hostilité ou de haine envers la figure idéale. Comment s’est fait ce partage avec les femmes, dans cette affaire d’homme ? Suffit-il de dire comme Freud qu’il y a un héritage croisé ?
En quoi les femmes seraient moins prêtes à partager ces valeurs, à intégrer les exigences éthiques ? Est-ce que leur rapport si prégnant à la culpabilité ne prépare pas le terrain au renoncement ou du moins à une pré-éminence des satisfactions différées ? Certes, quand ce terrain n’est pas déjà occupé par la résignation qui est bel et bien un résidu négatif et durable de la désintrication pulsionnelle.
Nous avons peut-être sur ce chapitre à reprendre le vieux thème de la filiation de chair ou d’esprit, non pas pour les opposer ou les rassembler pieusement, mais pour poser la question de leur assise libidinale et de leur position emblématique dans la culture. L’homme est souffle, pneuma, mouvement, la femme qui enfante et allaite est liée à la terre.
« Le système totémique était en un sens un contrat conclu avec le père dans lequel celui-ci accordait tout ce que l’imagination infantile pouvait attendre du père, protection, assistance, attention... » [30]
On peut peut-être plus aisément concevoir la paternité des idées à l’image de celle d’un enfant de chair que l’on se doit d’élever et de protéger jusqu’à l’émancipation et le renoncement à une possession étroite et restrictive : l’incertus du père assure et fonde la relation dans la spiritualité, alors qu’il reste plus difficile pour une femme de revendiquer les idées comme seule progéniture, tant le poids de chair est prégnant dans tout ce qui est censé émaner d’une femme.
Certes il a fallu se reconnaître fils pour devenir père au plein sens du terme. S’assumer femme demande d’avoir conjuré cette épreuve du retour du même alimentant le fantasme de retour dans le sein maternel, pour accueillir son propre désir d’être mère autrement que comme aliéné par la répétition d’une mainmise de la mère.
En fait, l’angoisse de perte d’amour dont la femme serait plus volontiers dépendante, ne peut être domptée que par l’assomption de l’inéluctabilité de cette perte, c’est-à-dire par la possibilité de s’aimer autrement que dans le reflet idéalisant de l’autre. C’est la condition pour trouver une stabilité dans la répartition et la jouissance des investissements narcissiques, et pour faire de la sublimation un destin pulsionnel valorisé et non dangereux.
 
IDÉAL BI-FRONS
 
 
Nous avons beaucoup oscillé au long de cette réflexion entre idéal, idéalisation, spiritualité, créativité, sublimation, tels qu’on peut les repérer chez les femmes. Toutefois, cette absence de définition rigoureuse des limites et congruences de ces notions, peut apparaître comme n’ayant pas que des aspects négatifs, mais également positifs ou heuristiques. La femme est à la fois sujet et objet de la confusion éventuelle, dans son être individuel et collectif, dans son histoire la plus intime et dans l’Histoire qu’elle partage, dans celle qu’elle essaie d’initier et celle qu’on lui renvoie inlassablement, et dans sa fascination pour un ordre supérieur auquel elle serait soumise, entre les mains duquel elle déposerait sa responsabilité de sujet, abandonnant une liberté incertaine, au profit d’une dévotion et d’une idéalisation dont elle imagine garder la maîtrise secrète. Illusion que l’on voit d’ailleurs se défaire avec constance, au fur et à mesure que les femmes quittent le ghetto moral qu’elles avaient contribué à bâtir et s’avancent les yeux grand ouverts.
Malgré la magnanimité de Freud précisant dans Malaise que le fait d’avoir ou non tué le père n’est pas décisif quant à la culpabilité, on serait tenté de dire que les femmes n’ayant pas de sang sur les mains, leurs idéaux n’ont pas été aiguisés au feu du meurtre et de la transgression décidée, assumée et accomplie, et à ce titre ne peuvent prétendre à une égalité des droits moraux sur la construction sociale, ou plutôt sur le travail civilisateur.
Ce que Freud exprime ainsi : « dans toutes ces acquisitions morales, il semble que ce soit le sexe masculin qui soit allé de l’avant et qu’une hérédité croisée ait transmis ce patrimoine aux femmes également ». [31]
Alors se pose une question, est-ce que le plein et libre exercice de la pensée, avec ce qu’il implique de puissance pénétrante et d’investissement d’une filiation non de chair mais d’esprit, ne serait pas pour les femmes, l’équivalent imaginaire d’un meurtre ? « Un meurtre d’âme », en ce sens que toute pensée comporte une certaine forme de mise à mal des idéaux et de désidéalisation de ceux qui les ont érigés. La conservation, puis le report indéfini de la dette de vie sont aussi une tentative d’annulation rétroactive d’un désir de meurtre : entre homme et femme, la vie, la mort, le sang, circulent dès l’origine comme don et comme dette, dans un échange dont il serait vain de penser que l’on pourrait repérer qui l’a initié, sauf à le projeter sur une figure idéale ou divine. « Le sacré n’est rien d’autre à l’origine que la volonté confirmée du père primitif. C’est l’ambivalence qui domine le rapport au père en général. » [32]
Si les hommes ont effectivement tué le père et conquis ainsi une liberté difficile et sous condition, ils ont peut-être mis en partage leur acte et octroyé aux femmes cette communauté de la faute. Mais, Freud l’a dit, nul ne peut être tué in effigie ou in absentia, et les femmes ont à accomplir ce meurtre pour elles-mêmes et par elles-mêmes. C’est avec ce tranchant-là qu’elle couperont le cordon ombilical qui les enserre et les maintient sous perfusion étroite et restrictive.
On peut proposer un rapprochement entre les renversements étudiés par Freud, entre sacré et impur à propos du tabou, entre familier et étrangement inquiétant dont on a vu plus haut le lien au maternel, et cette phrase extraite du texte sur le Refoulement [33]. « Les objets préférés des hommes, leurs idéaux, découlent des mêmes perceptions et expériences que les objets qu’ils ont le plus en horreur. » Et il poursuit sur le fétiche et la division entre idéalisation et refoulement, étanche en apparence, de ce qui était un tout, l’objet et l’affect qui lui était attaché.
En fait, on pourrait penser à un clivage qui a longtemps placé la femme du côté du mal, de l’impur, de la faiblesse et de l’infériorité, comme contre-idéalisation d’une position de soumission, voire de vénération qui lui était octroyée du fait de sa fonction maternelle. Toute organisation sociale doit trouver une rationalité qui tienne les affects de court, leur expression collective étant aussi codifiée et ritualisée qu’une transgression doit l’être, notamment dans le déplacement autorisé que constituent les rites.
On perçoit combien la construction phylo et ontogénétique comporte une défense contre Éros plus encore que contre Thanatos : les idéaux en sont l’expression la plus raffinée, la plus élevée, un fer de lance civilisateur. On perçoit aussi combien on en reste à l’image de l’homme comme souffle, pneuma, verbe, mouvement, avec, en contrepartie une femme terrienne, glaise à modeler, glèbe au mieux, et qui doit faire effort pour s’élever et fructifier.
Les femmes sont une voie de passage des mystères, mais elles y sont soumises. Gardiennes, prêtresses, sibylles, la puissance divine emprunte leur voix, éventuellement leur savoir-faire, mais le pouvoir ne se partage pas, il est entre les mains des hommes, qu’il soit religieux ou profane.
«... l’accomplissement du but biologique a été confié à l’agressivité de l’homme et a été rendu, dans une certaine mesure, indépendant du consentement de la femme. » [34]
Les hommes sont ainsi reconnus comme transmetteurs et gardiens du but biologique, c’est-à-dire reproductif de l’espèce humaine. Mais, est-ce bien ainsi dans l’imaginaire ?
La jarre ouverte, de la main d’une femme ou de celle d’un homme imprudent, tous les maux s’en échappent. Ces maux sont les signes de la dure condition humaine, de l’éloignement définitif d’une proximité avec les dieux qui adoucissait la vie : désormais il faudra travailler pour se nourrir et vivre, souffrir pour enfanter, et surtout mourir. Ces maux échappés de la jarre ne sont-ils pas en fait les humains eux-mêmes en proie à leur humanité ? Les femmes sont incapables de faire des dieux, elles ne font que des humains avec leur cortège de misère.
En fait la femme semble avoir de tout temps, rassemblé idéal, idéalisation, amour, vénération et horreur. Elle est le paradigme du tabou qui se trouve être à « la racine de nos préceptes moraux et de nos lois. » Elle l’est pour l’homme, elle l’est pour elle-même, engagée dans une lutte constante pour désidéaliser le reflet, défaire le pacte qui livre son corps à l’abject et au sacré, et s’offrir à la pensée dans tous ses états.
 
NOTES
 
[1]Freud S. (1932) La féminité, in : Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1984.
[2]Freud S. (1937) L’analyse avec fin et l’analyse sans fin, in : Résultats, idées, problèmes, T. 2, P.U.F., 1985.
[3]Freud S. (1929) Malaise dans la civilisation, P.U.F., 1971.
[4]Freud S. (1915) Vue d’ensemble des névroses de transfert, Gallimard, 1986.
[5]Freud S. (1923) L’organisation génitale infantile, in : La vie sexuelle, P.U.F., 1977.
[6]Freud S. (1923) Le Moi et le Ça, in : Essais de psychanalyse, Payot, 1981.
[7]Freud S. (1912) Totem et tabou, Gallimard, 1993.
[8]Freud S. op. cit.
[9]Freud S. op. cit.
[10]Héritier F. Masculin, féminin, Ed. Odile Jacob, 1996.
[11]Godelier M. L’énigme du don, Fayard, 1996.
[12]Reik T. La création de la femme, Ed. Complexe, P.U.F., 1975.
[13]Freud S. (1933) Pourquoi la guerre ? in : Résultats, idées, problèmes op. cit.
[14]Freud S. Le Moi et le Ça, in : op. cit.
[15]Freud S. Totem et tabou, op. cit.
[16]Freud S. (1919) L’inquiétante étrangeté, Gallimard, 1985.
[17]Freud S. La féminité, op. cit.
[18]Freud S. L’inquiétante étrangeté, op. cit.
[19]Salomé L.A. Anal et sexuel, in : L’amour du narcissisme, Gallimard, 1980.
[20]Vernant J.P. La mort dans les yeux, Textes du XXe siècle, Hachette, 1985.
[21]Freud S. Le Moi et le Ça, in : op. cit.
[22]Freud S. Angoisse et vie pulsionnelle, in : Nouvelles conférences, op. cit.
[23]Freud S. (1933) La décomposition de la personnalité psychique, in : Nouvelles conférences, op. cit.
[24]Green A. L’idéal : mesure et démesure, in : Nouvelle revue de psychanalyse, n° 27, Gallimard, 1983.
[25]Freud S. (1913) Le motif du choix des trois coffrets, in : L’inquiétante étrangeté, op. cit.
[26]Steiner G. Les Antigones, Gallimard, Bibliothèque des idées, 1986.
[27]Freud S. (1927) L’avenir d’une illusion, P.U.F., 1971.
[28]Freud S. (1939) L’homme Moïse et la religion monothéiste, Gallimard, 1986.
[29]Freud S. (1905) Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987.
[30]Freud S. Totem et tabou, op. cit.
[31]Freud S. Le Moi et le Ça, in : op. cit.
[32]Freud S. L’homme Moïse, op. cit.
[33]Freud S. (1915) Le refoulement, in : Métapsychologie, Gallimard, 1968.
[34]Freud S. La féminité, in : op. cit.
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[10]
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[11]
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[12]
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