Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062962
200 pages

p. 93 à 108
doi: en cours

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no 82 2003/1

2003 TOPIQUE

Idéalisation et sublimation  [*]

Sophie de Mijolla-Mellor 8 rue du Commandant Mouchotte 75014 Paris
Freud à Jung, le 10 janvier 1912 : « Si vous voulez entendre un avis de moi sur les propositions de Mme Salomé, je pense ceci : nous ne devons pas avoir par principe un comportement de refus, cela à condition qu’elle se contente de la Sublimierung et qu’elle laisse la Sublimation à la chimie. Si c’est alors un bavardage sur l’idéal, nous devons le repousser de manière aussi polie que décidée » [1].
Malgré cette précaution terminologique visant à exclure de la sublimation ses relents chimiques voire alchimiques, la notion semble, dans l’œuvre de Freud lui-même, difficilement dissociable de l’idée d’un déplacement vers le haut, association avec le subtil ou le sublime qui l’apparente aux idéaux, représentés comme les objets plus ou moins accessibles d’une visée lointaine.
Or, tandis que l’idéalisation occupe dans la théorie freudienne la place d’un instrument de démystification des faux-semblants, qu’il s’agisse de la surestimation perverse ou de l’abandon de l’activité critique au bénéfice d’un leader ou d’une idéologie, les sublimations en revanche, c’est-à-dire les activités pratiques ou idéiques résultant du processus sublimatoire, sont présentées, par exemple dans L’Homme aux loups, comme « meilleures », « incomparables » (unvergleichliche Sublimierung) ou « idéales » (eine ideale Sublimierung [2] ) au point que Freud dans d’autres textes se sent même tenu de rappeler la nécessité de modérer le désir d’en faire l’issue heureuse du traitement.
Peut-on considérer que l’implicite de la pensée freudienne sur la question des rapports entre Idéal, idéalisation et sublimation se résumerait ainsi : la sublimation réussit à faire passer dans la vie du sujet une sorte de réalisation des idéaux que l’idéalisation illusionniste ne sait qu’imiter de manière factice ? Mais quel sens pourrait donner un psychanalyste à une telle distinction renvoyant à des valeurs définies en soi et à quelle supposée « vérité » opposerait-il le factice et l’inauthentique ?
Il apparaît pourtant à la lecture des textes, et nous nous limiterons à ceux de la période de l’introduction du narcissisme, que Freud lui-même a induit, par l’ambiguïté de la notion de sublimation jamais vraiment théorisée mais fréquemment évoquée, une telle déviation axiologique. Celle-ci, prolongée et systématisée, risquerait de conduire à une fermeture et constituerait une contradiction du mouvement même de l’investigation analytique.
À côté de la joie de satisfaire un instinct resté sauvage, bien plus intense selon Freud que les satisfactions sublimatoires plus délicates, les destins des pulsions, contrariant leur cours naturel et direct, apparaissent comme autant d’aménagements et même, écrit-il, comme des « modes de défense contre les pulsions » [3].
Dans la Métapsychologie, Freud évoquait quatre de ces destins, se réservant pour une suite, restée inachevée, l’étude plus approfondie du dernier, la Sublimation. Quittant le détail des définitions, on peut s’interroger sur les métaphores cinétiques qui les sous-tendent et permettent une sorte de saisie intuitive de leur logique dynamique. Si la représentation de la digue ou du barrage semble caractériser de manière simple le refoulement, les deux premiers destins pulsionnels n’offrent dans le renversement et le retournement qu’une apparence de mouvement et ne débouchent sur aucune progression, ni sur aucun changement véritable puisqu’il ne s’agit que d’inverser une polarité entre deux termes qui demeurent les mêmes. La réalisation pulsionnelle est rendue possible au prix de ces modifications du but et de l’objet qui assurent la persistance sous une autre forme des divers stades de développement de la pulsion.
Ce dernier aspect est important car il permet de mieux situer l’originalité du mécanisme sublimatoire où la substitution d’un objet ou d’un but à un autre plus primitif s’effectue sans retour en arrière possible. Sous sa forme la plus générale le mouvement sublimatoire s’apparente au déplacement de la libido sur des objets et des buts qui ne sont pas désapprouvés par le surmoi ou la société. Mais ce déplacement, parce qu’il n’est pas un retournement ou un renversement, n’est possible que s’il y a un abandon des objets et des buts primitifs, ce qui exclut non seulement la persistance simultanée des premières formes de la pulsion mais aussi toute possibilité de reconversion dans ces formes antérieures. Si l’acte chirurgical peut apparaître à l’analyse comme la forme sublimée d’une pulsion meurtrière, cela ne signifie pas que le scalpel comporte simultanément la double nature d’instrument de conservation de la vie et de meurtre. Bien au contraire, il ne peut avoir l’une que si l’autre est suffisamment mise à distance pour que les défenses inhibitrices ne soient pas nécessaires. La réapparition du pulsionnel originel « dépassé » dans la sublimation se signe par l’apparition de conflits et parfois de troubles graves tels qu’on peut en trouver l’exemple chez Schreber dans la resexualisation de ses pulsions homosexuelles, auparavant sublimées, en sentiments sociaux.
D’ailleurs, lorsque Freud utilise la métaphore de la « dérivation », (Ablenkung ou Ableitung) pour qualifier le mécanisme sublimatoire, l’idée de mouvement qui est alors connotée est celle d’un déversement du flux libidinal qui lui évite de se confronter au barrage du refoulement mais ne permet plus de remonter à la source. Ce mécanisme spécifique s’accompagne toujours de l’idée que la dérivation en question ne suit pas n’importe quelle pente mais que l’éloignement du but sexuel originel se double d’une visée conforme aux valeurs reconnues par la Civilisation, assurant ainsi que la barrière du refoulement ne se rencontrera pas ailleurs.
Dès le début, la notion de sublimation se trouve située dans le voisinage immédiat d’une perspective axiologique et proche par là de l’idéalisation, synonyme de ce que Freud appelle l’enjolivement ou l’anoblissement des contenus représentatifs : fantasmes, créations poétiques, etc. Alors que la tâche du psychanalyste consiste à ramener à sa source première un « triste secret quelconque » de telle sorte que « l’on s’aperçoit alors de la modeste origine de certains orgueils et de certains avantages » [4]. Le poète – Goethe en l’occurrence – a le privilège « d’anoblir toute chose (sublimation) ». La sublimation s’apparente ici au mécanisme du roman familial ou aux travestissements dans le travail du rêve, car sa fonction s’y révèle semblable, il s’agit toujours de passer outre le barrage de la censure. Cette transformation ne s’effectue pas seulement par quelque ajout ou embellissement destiné à masquer, mais aussi par la suppression du détail offensant ou trop réaliste, par exemple celui qui va permettre à telle jeune fille de s’identifier à des personnes de basse moralité [5].
Dans la mesure où le mécanisme sublimatoire se limite finalement au détournement du but sexuel originaire sans que d’ailleurs il soit question à ce moment-là de la théorie du choix d’un autre but non sexuel, il devient très délicat de le différencier de l’idéalisation perverse, caractérisée elle aussi par le rôle de la participation psychique qui va détourner la pulsion de ses buts originaires. Lou Andréas-Salomé marque bien cette ambiguïté lorsqu’elle écrit que «... certes la sublimation suppose un détournement des buts finals sexuels, mais, même les perversions sexuelles les plus prohibées doivent – d’après Freud – être considérées comme des sublimations, en dépit de leur exécrable succès. [6] »
La sublimation se rapproche ici de l’idéalisation par plusieurs traits : d’une part elles constituent toutes deux une modification des premiers choix d’objet et des premiers buts sexuels, d’autre part elles se caractérisent par un travail d’élaboration psychique qui détache la pulsion de son étayage primitif et la spécifie dans une direction partielle, enfin elles impliquent une valorisation qui se double dans le cas de la sublimation d’une reconnaissance de ladite valeur par le socius.
L’idéalisation dans la surestimation perverse n’est pas superposable à la perversion polymorphe de l’enfance, elle en constitue un destin possible. Freud est amené en resituant la sublimation dans la perspective de la destruction du complexe d’Œdipe à la période de latence à l’éloigner de l’idéalisation, mais c’est au prix d’un rapprochement avec le refoulement qui lui rend impossible, jusqu’à la modification théorique issue de l’introduction du narcissisme, de distinguer comme deux processus différents la sublimation et la formation réactionnelle [7].
En fait, tant que Freud se limite à de brèves notations, ce destin pulsionnel qu’il qualifie de sublimation reste difficile à appréhender dans ce qu’il peut avoir de spécifique et il faut attendre sa mise à l’épreuve dans l’usage clinique, en l’occurrence sur l’étude de la personnalité de Léonard de Vinci, pour qu’il prenne corps. Exemple d’autant plus précieux qu’il ne fait pas de Léonard un cas de sublimation « pure » mais étudie simultanément en lui des traits d’inhibition de type obsessionnel et de sublimation.
C’est à partir de l’action sous-jacente d’un processus d’idéalisation dans l’inhibition telle que la décrit à ce moment-là Freud, qu’il me semble possible d’appréhender les positions respectives de l’idéalisation et de la sublimation dans le contexte précis du devenir de la curiosité sexuelle infantile.
Lorsque Freud évoque les trois destins possibles de cette curiosité en butte au refoulement (l’inhibition, l’obsession intellectuelle, la sublimation), l’inhibition paraît en fait présente dans les trois cas mais différemment : inhibition globale de la curiosité et de l’esprit critique, inhibition limitée à la capacité d’achever ou de parvenir à une sensation de résolution, inhibition limitée au choix du thème qui doit être éloigné du sexuel. Or le second des cas, typique de l’obsession intellectuelle, se comprend plus clairement à la lumière de la notion d’idéalisation entendue comme le processus psychique par lequel la valeur de l’objet est portée jusqu’à la perfection. Dans le cas particulier de Léonard ce n’est pas d’un objet extérieur qu’il s’agit mais de sa propre création telle qu’il la souhaitait conforme à un idéal dont l’origine n’était pas pour lui consciente.
Freud raconte comment Léonard, alors qu’il travaillait à la statue équestre de Sforza, se précipitait pour ajouter quelques touches aux fresques de la Cène ou s’attardait des heures devant son œuvre en se contentant de l’observer au plus profond de lui-même. « L’art de Léonard, écrit-il, se distingue par une richesse de possibilités telle qu’il devient malaisé de choisir, des exigences presque impossibles à satisfaire et des entraves à l’exécution que n’implique vraiment pas la nécessaire carence de l’artiste au regard d’un idéal qui toujours le dépasse [8]. »
L’inhibition procède en général du sentiment de la démesure de l’acte réaliser vis-à-vis des possibilités du sujet. On peut se demander si cette dernière n’est pas à son tour issue du retournement de la petitesse de l’acte (telle tâche précise à effectuer) par rapport à la grandeur de ce dont le sujet se voudra porteur : l’Œuvre dans son caractère absolu et définitif. Lorsque Descartes conseille dans le Discours de la méthode de « diviser les difficultés en autant de parcelle qu’il se peut et qu’il sera requis pour les mieux résoudre », il exprime ce que le discours de l’inhibé reflète sous une forme négative lorsqu’il se plaint d’être écrasé par les dimensions de l’acte à entreprendre comme par une masse compacte et énorme qu’on ne saurait par quel bout attraper. Le fantasme d’une scène primitive où le sujet enrage de ne pouvoir séparer cette complétude close qui l’exclut, se retrouve dans l’immobilisation fascinée de celui qui contemple la perfection hors d’atteinte d’un projet ressenti comme irréalisable, projet qui au demeurant peut être de nature apparemment fort modeste. Freud définira plus tard dans Inhibition, symptôme, angoisse l’inhibition comme l’expression d’une limitation fonctionnelle du Moi qui résulte d’un renoncement pour ne pas entrer en conflit avec le Surmoi. Dans l’approche kleinienne de l’inhibition, la catégorie du menaçant semble avoir pris la place de l’interdit et la crainte ne vient pas de la rétorsion du Surmoi pour avoir enfreint l’interdiction mais du fantasme de la dangerosité de l’objet lui-même en retour (rétorsion) de cet autre fantasme que la haine du sujet l’aurait détruit.
Dans le cas de Léonard ou chez d’autres qui, pour être bien en deçà de la perfection, agissent néanmoins de même face à leurs propres exigences, ce qui semble davantage en cause que l’interdit ou le menaçant, c’est l’inaccessible qui est ressenti par le sujet comme de l’impossible [9]. Alors que la possibilité de fuite ou d’esquive s’offre au sujet devant l’objet interdit ou menaçant, l’inaccessible pose au contraire l’objet de la quête dans un lieu de fascination où la tension ne peut se résoudre sans pouvoir non plus trouver de solution dans le refoulement ou la réalisation pulsionnelle.
Bien que le projet apparaisse irréalisable, la partie n’est pas terminée pour autant car le sujet ne renonce pas à répéter les occasions de se confronter douloureusement avec son impuissance, qu’elle soit sexuelle, intellectuelle ou du domaine de la praxis la plus quotidienne. Reconnaissons-le : si l’inhibition apparaissait comme le résultat d’un interdit surmoïque visant la signification pulsionnelle de l’acte, cette compulsion à la réitération ne s’expliquerait pas et Sisyphe irait pousser son rocher sous des cieux plus cléments.
En ce qui concerne Léonard on peut se demander si le conflit décrit par Freud entre la première sublimation, la passion pour l’expérimentation, et la seconde, la sublimation artistique, ne recouvre pas une situation très particulière de l’idéal, susceptible d’être incitateur au début mais qui, lorsque le créateur est parvenu à un certain degré, le bloque, l’obligeant à se répéter sous une autre forme afin de ne jamais parvenir à la résolution imaginée comme définitive : « Essayait-il, écrit Freud, de revenir de l’investigation à l’exercice de son art, là d’où il était parti, alors il se ressentait du trouble apporté par la nouvelle orientation de ses intérêts et la modification de son travail psychique. Le tableau lui apparaissait surtout comme un problème à résoudre, et derrière ce problème d’autres problèmes innombrables surgissaient, ainsi qu’il advient dans l’investigation sans fin ni conclusion de la Nature [10]. » On peut toutefois faire l’hypothèse que ce n’est pas seulement une inextinguible soif d’investigation qui rend compte de l’inachèvement des œuvres de Léonard mais le poids de l’idéal lui-même, contraignant l’artiste à se doubler de l’investigateur afin de demeurer dans cette relation de distance inaccessible que risquerait, à ses yeux, de rompre la résolution finale de l’œuvre.
D’autre part, le caractère infini de la recherche théorique ne peut non plus se confondre avec la rumination obsessionnelle qui, ainsi que le montre le cas de l’Homme aux loups, se limite à une réitération stérile de la même question sous des formes différentes sans qu’aucune réponse même partielle ne puisse être apportée, et marque ainsi son assujettissement au passé infantile. L’investigation théorique offrait à Léonard une occasion de détour qui lui permettait, selon Freud, de répéter à l’égard de ses œuvres l’attitude du père capable d’engendrer un enfant mais non de l’élever. Ce dernier aspect toutefois semble plutôt qu’à l’inachèvement se référer à l’abandon. Ce serait donc plutôt en termes d’anti-identification [11], à savoir d’une identification qui prend le contre-pied de son modèle, qu’il faudrait comprendre l’attitude de Léonard incapable d’achever, c’est-à-dire d’abandonner, une œuvre conservée dans une sorte de gestation permanente. L’identification au père, c’est-à-dire à sa magnificence et à son insouciance, se manifeste peut-être plus directement dans l’attitude de Léonard investigateur et technicien qui semble avoir abordé une multitude de projets sans en approfondir aucun.
Le rapport de Léonard avec ses tableaux témoignerait de la fonction à la fois incitatrice et inhibitrice de l’idéal. L’idéalisation y apparaît comme la retombée paralysante de l’idéal qui prend la forme de l’œuvre parfaite, objet d’une visée de durée indéfinie, et incite aux détours qui permettront, sous le prétexte de faire mieux, de ne jamais l’achever. La nostalgie du sourire de Catarina illustre cette présence de l’idéal inconscient, lieu d’une confrontation impossible.
L’idéalisation sous la forme de la fascination inhibitrice atteste son lien avec les images du passé infantile, mais la critique des idéaux telle qu’elle s’exerce dans l’activité discursive n’a pas pour autant rompu ce lien. Dans L’Homme sans qualités, Musil note avec justesse combien cette critique peut s’apparenter à un goût de la désillusion, à cette rage de tout abaisser qui ressemble à « un désir passionné de se démentir » [12]. Car le sérieux qu’on se plaît à reconnaître à l’esprit critique ne vient que secondairement masquer un processus beaucoup plus primitif et le goût équivoque de l’homme pour la vérité ne va pas sans quelque misanthropie et satanisme. La critique des idéaux apparaît doublement bénéfique au sujet qui peut y exercer sa destructivité à l’égard de l’objet et s’assurer en retour de sa propre puissance et de sa capacité à se garantir contre des emportements enthousiastes.
Qu’une telle opération s’accompagne aussi de quelque masochisme, dans la mesure où la destruction de l’idéal implique celle des repères identificatoires qu’il a pu offrir au « Je », est aussi probable. Même si la position critique peut faire croire à une élévation particulière par rapport aux illusions idéalistes, elle n’est pas en tous les cas assimilable à une sublimation au sens d’un dépassement du conflictuel, qui, si elle était possible, équivaudrait peut-être à une sorte de mort de l’activité discursive [13].
La sublimation par ailleurs ne se limite pas à être un destin possible pour la libido et plus spécifiquement pour la pulsion d’investigation, et sa définition, en tant que processus intra-pulsionnel, n’est pas encore envisagée au point de la théorie freudienne où se situe le Léonard.
Toute pièce d’un système, tout concept à l’intérieur d’une théorie doit, pour conserver sa valeur et justifier son existence, occuper une place spécifique et ne pas faire double emploi. Même si Freud affirme que la conceptualisation ne constitue pour lui que le faîte de l’édifice et peut faire l’objet de remaniements divers sans que l’ensemble en soit affecté, nous l’avons vu soucieux de faire de la sublimation un destin pulsionnel original, distinct du refoulement et de ses prolongements dans l’inhibition, l’obsessionnalisation ou des formations réactionnelles diverses. Si, dans les premières acceptions du terme, la sublimation s’apparente au déplacement et se rapproche de l’idéalisation par l’élévation des contenus représentatifs qu’elle implique, elle en est nettement distinguée dans le Léonard où l’idéalisation apparaît du côté de l’inhibition et de l’incapacité d’aboutir, propre à l’obsessionnel.
Avec l’introduction du narcissisme, la sublimation connaît, elle aussi, le remaniement en profondeur de l’ensemble de la théorie psychanalytique; ses différences avec l’idéalisation se trouvent mieux précisées. La sublimation n’apparaît plus seulement comme un destin, c’est-à-dire comme une direction que peut emprunter la pulsion pour parvenir à la satisfaction, mais comme un processus intra-pulsionnel. La distinction entre libido du moi et libido d’objet est alors ce qui conditionne les modalités topiques de la dérivation sublimatoire vers des buts et des objets spécifiques; elle rend compte, sur le plan économique, du quantum de décharge pulsionnelle que peut atteindre une pulsion sublimée. Idéalisation et sublimation vont ainsi se trouver clairement distinguées dans le texte sur le Narcissisme, mais bien que Freud s’y montre plus explicite qu’il ne l’a jamais été sur la place et la nature du processus sublimatoire, la différenciation qu’il établit entre idéal, idéalisation et sublimation ne se comprendra qu’avec les textes ultérieurs et en particulier à l’occasion des commentaires développés dans « Le Moi et le Ça » autour de la notion d’identification.
Dans « Pour introduire le narcissisme » la différenciation entre sublimation et idéalisation se fait à partir de l’opposition entre un phénomène partiel (la modification de l’objet dans l’idéalisation) et un processus en profondeur concernant la pulsion dans sa totalité car telle apparaît alors la sublimation. L’idéalisation n’implique pas que l’objet de la pulsion soit changé, qu’il s’agisse d’une substitution ou d’une modification objectivement décelable. Il s’agit d’une modification psychique, c’est-à-dire de l’exaltation ou de la surestimation d’un objet, telle qu’elle pouvait déjà être désignée dans les Trois Essais à propos des « aberrations sexuelles ». Ce n’est pas comme un processus superficiel face à un plus profond ou comme de l’inauthentique contre de l’authentique que l’on peut opposer l’idéalisation à la sublimation, car encore faudrait-il pouvoir définir en termes psychanalytiques ce qu’est l’authentique et quels critères permettent de le repérer comme tel. Du point de vue de l’économie libidinale, l’idéalisation apparaît essentiellement comme une concentration de libido sur un objet support et non comme une modification portant sur la nature de la pulsion, ce qui la distingue de la sublimation.
Tant que l’on reste dans le domaine de la libido d’objet, l’opposition entre sublimation et idéalisation est présentée comme relativement simple, mais la définition du processus sublimatoire n’a guère progressé et se limite à l’idée d’une déviation du but, éloigné de la satisfaction sexuelle. Critère d’ailleurs insuffisant : il ne permet pas de décider si les états de fascination publics ou privés, tels que, par exemple, la relation au leader ou l’idéalisation massive de la personne de l’analyste dans la relation transférentielle, doivent être considérés comme des sublimations dans la mesure où ils comportent bien un éloignement du but sexuel primitif.
Freud ne soulève pas cette question qui ne trouve de réponse qu’à partir des développements ultérieurs sur l’Idéal du Moi. En revanche la distinction de l’idéalisation d’avec la sublimation ne lui apparaît plus si nette, si on l’aborde non plus dans le domaine de la libido d’objet mais dans celui de la libido du moi : « La formation de l’Idéal du Moi est souvent confondue avec la sublimation des pulsions au détriment d’une claire compréhension [14]. » Les processus de sublimation et de formation de l’Idéal du Moi ne vont cependant pas encore être définis et c’est au niveau du résultat, dans l’observation du fonctionnement psychique de l’« idéaliste » que la différence des deux processus en cause peut être saisie. Freud prend ici le terme idéaliste dans son sens habituel, légèrement péjoratif, de celui qui se laisse illusionner et préfère la beauté des idées et des idéaux à une claire et exacte appréhension de la réalité. L’idéaliste, en l’occurrence, s’illusionne sur la nature de ses pulsions : il les voudrait conformes à ses idéaux élevés et refuse de voir qu’elles sont restées sous leur forme primitive. L’idéal du moi, que le sujet se forme en projetant devant lui le narcissisme de son enfance, époque où il coïncidait avec l’idéal dans l’illusion d’omnipotence, ne constitue qu’une visée pour la libido mais non sa transformation. La formule clé est celle de la requête : « L’idéal du moi requiert, (fordert) la sublimation mais il ne peut l’obtenir de force » [15]. De même que dans le Léonard Freud nous laissait sur l’idée d’un processus sublimatoire s’effectuant « dès l’origine » (von Anfangan) il évoque ici l’indépendance de ce processus sans pour autant en préciser la nature. La sublimation apparaît de nouveau comme un destin pulsionnel différent du refoulement et présentant le double avantage de permettre la réalisation pulsionnelle et de répondre à la requête de l’Idéal du moi, mais elle n’est pas liée à la libido du moi.
La critique des arguments avancés par Jung dans Métamorphoses et symboles de la libido, dont un long passage est cité dans « Pour introduire le narcissisme » montre comment Freud, pour se garder d’une conception de la libido désexualisée et correspondant à une notion d’intérêt psychique en général, est amené à reculer devant une théorie de la sublimation où celle-ci se trouverait liée à la libido narcissique. On se souvient que Jung oppose à la théorie de Freud, selon laquelle l’introversion libidinale pourrait être cause de la perte de la réalité dans la démence précoce, le fait que d’une telle introversion « pourrait résulter la psychologie d’un anachorète ascétique mais non une démence précoce » [16]. La réponse de Freud va porter sur une distinction entre l’introversion libidinale narcissique et la sublimation, qui se trouve dès lors située du côté de la libido d’objet : « Il [l’anachorète] peut bien avoir totalement détourné des êtres humains son intérêt sexuel et pourtant l’avoir sublimé sous forme d’un intérêt accru pour le domaine divin, naturel, animal, sans que sa libido ait subi une introversion dirigée sur ses fantasmes ou un retour à son moi. [17] » Toute la dialectique propre à la libido narcissique qui fonctionne toujours comme une relance et non comme une réduction à zéro de la tension se trouve alors mise à l’écart du processus sublimatoire, ce qui semble contradictoire lorsque l’on considère que le lieu privilégié de l’exercice sublimé des pulsions est précisément pour Freud la pensée, c’est-à-dire ce qui procède toujours par petites dépenses d’énergie libidinale sans retour au zéro. En revanche, dans « Pulsions et destins des pulsions » sublimation et libido du moi marcheront dans le même sens et c’est la partie des pulsions sexuelles restée associée aux pulsions du moi qui se distinguera des autres par «... leur possibilité dans une large mesure de se remplacer l’une l’autre de façon vicariante et d’échanger facilement leurs objets. De ces dernières propriétés, il résulte qu’elles sont capables de réalisations éloignées des actions imposées par les buts originaires (sublimation) [18] ».
Dans un tel contexte, la sublimation apparaît synonyme de la capacité d’échanger un but sexuel contre un but non sexuel. Il ne s’agit somme toute que d’un déplacement qui va toujours dans le même sens, ce qui était déjà présent dans les Trois Essais où les voies d’influence réciproque menant du non-sexuel de l’autoconservation au sexuel pouvaient aussi être parcourues dans l’autre direction [19] : « C’est par ces voies que devrait se produire l’attraction des pulsions sexuelles vers des buts non sexuels, c’est-à-dire la sublimation de la sexualité. » L’apport de la notion de libido du moi se limite à préciser la formation de la capacité de sublimer (die Fahigkeil zur Sublimierung) comme conséquence du fait que la libido en se détachant de ses liens objectaux et en se rattachant au Moi se trouve dès lors disponible. Dans une telle perspective, l’objet ne se présente jamais que comme le prolongement du Moi, ce qui expliquerait le fait qu’il soit indifférent et aisément échangeable à l’inverse de la fixation qui serait propre à l’idéalisation [20]. L’introduction du narcissisme ne renouvelle donc pas d’emblée la notion de sublimation et sa définition en tant que processus intra-pulsionnel ne va être possible qu’avec la mise au point de la notion d’identification.
Lorsqu’il revient sur la question, dans « Le Moi et le Ça », Freud semble loin la de la clarté des oppositions établies dans les textes précédents : «... La transformation de la libido d’objet en libido narcissique qui se produit ici [c’est-à-dire lorsque le Moi, adoptant les traits de l’objet, se propose à l’amour du Ça], comporte manifestement un abandon des buts sexuels (ein Aufgeben der Sexualziel), une désexualisation (eine Desexualisierung mit sich), donc une espèce de sublimation (also eine Art von Sublimierung) [21]. »
Cette transformation a été définie peu avant, à partir du processus d’identification d’une partie du Moi à l’objet auquel il lui faut, pour une raison quelconque renoncer. On connaît la formule : le Moi revêt les traits de l’objet afin de s’imposer à l’amour du Ça et de le consoler de sa perte, mais il ne peut traiter cet objet intériorisé devenu partie du Moi comme un objet extérieur et le but sexuel primitif doit donc être abandonné.
La sublimation apparaît alors comme ce qui rend possible le relais de l’investissement d’objet par une identification à l’objet, et Freud émet l’hypothèse que cette identification puisse être d’une façon générale la condition pour que le Ça abandonne ses objets. Cette transposition libidinale rendue possible par l’identification ne comporte, on l’a vu, qu’une « sorte de sublimation », c’est-à-dire une désexualisation. Freud va poursuivre son propos en envisageant la possibilité que cette transposition-transformation constitue « le moyen de sublimation le plus général » (...der allgemeine Weg zur Sublimierung). « Toute sublimation, écrit-il, ne se produit-elle pas par l’intermédiaire du Moi qui commence par transformer la libido d’objet sexuelle en libido narcissique pour lui assigner éventuellement ensuite un autre but ? [22] »
Cette hypothèse dont Freud reconnaît qu’elle mériterait une discussion détaillée – qui ne sera pourtant abordée ni dans ce texte ni par la suite – pose deux types de questions. D’une part, quelles sont les places respectives de ce que Freud désigne comme une « sorte de sublimation » et « le moyen de sublimation le plus général » ? D’autre part, comment comprendre la place de la sublimation à l’intérieur de ce processus d’identification dont on sait le rôle vis-à-vis de l’Idéal puisque c’est par lui que s’instaurent dans le sujet les instances dites idéales, Surmoi et Idéal du Moi ?
Freud nous décrit deux opérations parallèles : la transformation de la libido objectale en libido narcissique et la sublimation. La difficulté vient de ce qu’elles apparaissent dans une relation d’implication réciproque telle que la transformation en question implique la sublimation (ou plutôt une « sorte de sublimation », la désexualisation) et que la sublimation elle-même comme processus sous sa forme la plus générale ne peut avoir lieu que si cette transformation s’est déjà effectuée, ce qui apparaissait auparavant dans l’idée que les pulsions attachées au moi étaient, du fait de leur liberté par rapport aux objets, susceptibles de se sublimer. On ne sort de l’impasse de cette implication réciproque que si l’on considère qu’il ne s’agit pas du même type de sublimation : le premier correspondrait à un usage faible, du terme et reprendrait l’ancienne définition en termes de but non sexuel, le second en revanche indiquerait dans quelle voie se situent les objets possibles des pulsions sublimées dont le premier est le Moi [23]. Toutefois, dans la mesure précisément où le processus sublimatoire se trouve lié ici à l’opération des identifications secondaires, ce Moi n’est pas univoque. Il s’agit, à l’intérieur du Moi, de ces objets auxquels le sujet a dû renoncer et qu’il investit à présent sous une forme intériorisée. Si l’on rassemble les éléments qui concernent la sublimation dans « Le Moi et le Ça », on peut penser qu’avec la notion d’identification Freud est parvenu à donner du processus sublimatoire une définition presque complète : la source pulsionnelle est constituée par la libido du Moi, l’objet se rattache aux objets d’identification à l’intérieur du Moi et le but est bien désexualisé puisque le « être comme » est venu remplacer la motion primitive d’amour.
En fait l’usage que Freud continuera à faire de la notion de sublimation montre qu’il n’en formulera jamais une théorie univoque, ce qui explique peut-être pourquoi ses successeurs se sont souvent contentés d’un sens approximatif pour désigner essentiellement un dépassement des buts sexuels vers des buts plus conformes aux requêtes des instances idéales.
Ainsi lorsque Freud, dans le chapitre 8 de « Psychologie des foules et analyse du Moi », oppose l’idéalisation à l’identification avec autant de netteté qu’il l’avait précédemment opposée à la sublimation, on le voit comparer les phénomènes de sujétion amoureuse à « l’abandon sublimé à une idée abstraite », la sublimation n’ayant plus de sens comme processus spécifique mais comme intellectualisation ou abstraction désexualisée.
Dans la suite du chapitre, l’idéalisation se trouve opposée à l’identification en fonction de trois critères :
  • l’appauvrissement du moi en libido dans le cas de l’idéalisation opposée à son enrichissement dans l’identification où le Moi s’introjecte l’objet et ses qualités;
  • l’existence d’un objet externe surinvesti en tant que tel par le Moi dans l’idéalisation opposée à l’absence de l’objet qui est perdu et rétabli dans le Moi par l’identification;
  • le fait que dans l’idéalisation l’objet soit mis à la place de l’Idéal du Moi alors que dans l’identification c’est le Moi qui est mis à la place de l’objet.
Ce dernier critère semble le plus stable et le plus significatif et situe l’idéalisation comme suite de l’échec de la formation du Surmoi – Idéal du Moi à l’issue de l’Œdipe. Faute d’avoir pu constituer ces instances idéales dans un solide processus d’identification assurant que par leur intermédiaire ces premiers objets idéalisés sont devenus propriété du Moi, celui-ci se trouve tenu de se déposséder de sa libido narcissique au profit d’objets réellement existants et donc aliénants au sens d’une contrainte imposée au Moi de mettre à l’extérieur de lui-même son élément constitutif le plus important, l’Idéal du Moi.
Alors que l’identification constituait une appropriation de ces images parentales primitives, l’idéalisation renouvelle la situation de déréliction de l’enfance, « paralysie », dit Freud, « née du rapport d’un être surpuissant à un être sans puissance, sans défense » [24]. La sublimation ne va pas se trouver là où on pourrait l’attendre, c’est-à-dire à l’opposé de l’idéalisation. Freud, évoquant comme conséquence principale de l’idéalisation l’incapacité où se trouve le Moi d’exercer sa fonction d’activité critique autonome et, dans le cas de l’état hypnotique, d’effectuer l’épreuve de réalité, compare ces états à « l’abandon sublimé à une idée abstraite ». La fonction surmoïque de l’idéal du Moi ne joue plus son rôle et on sait que pour Freud la spéculation et l’introspection philosophique dérivent comme la conscience morale de cette instance qui observe et critique. L’aliénation idéologique comme abandon sublimé à une idée abstraite relève de la même analyse que celle qui distingue le crime par amour du crime passionnel : l’idéalisation a fait taire l’instance critique qui est assumée par un autre à l’extérieur du Moi.
Cette situation n’est pas directement superposable à celle de la nostalgie du père dans la foi religieuse, car si le Moi a le pouvoir d’investir libidinalement l’objet extérieur, il ne l’a pas pour autant créé et c’est un objet réel qu’il lui faut pour assumer cette fonction. Ce rapport très particulier à la réalité est analogue à celui que l’on trouve dans la mise en scène perverse. Tout se passe comme s’il y avait pour les pervers une obligation d’être reliés à la réalité d’une scène ou d’un objet – là où pour le névrosé le fantasme de la même scène suffira – et comme si cette obligation venait reproduire le récit d’une violence passée dont ils auraient réellement été les victimes.
Ce qui fait l’objet de l’idéalisation dans ce cas, c’est le fantasme paranoïaque sous-jacent. Héritier du mal et tenu de le reproduire indéfiniment, c’est ainsi que se définit le libertin chez Sade, ce personnage de sa construction qu’il a bien réussi à faire passer à la postérité pour le représentant du vrai Sade, tandis que lui-même souhaitait s’effacer de la mémoire des hommes comme la trace de sa tombe disparaîtrait de la surface de la terre. La figure idéale du libertin est bâtie sur l’identification à la mère-Nature, mauvaise et toute-puissante, dont les actes sont destructeurs non parce qu’elle jouit de la souffrance qu’elle inflige mais en raison d’une causalité autre, absurde et destinée à demeurer incompréhensible à ses victimes [25].
Dans le cas de cet « abandon sublimé à une idée abstraite », il faut entendre que l’idée n’apparaît pas au sujet comme un produit de sa propre activité de pensée, mais comme un élément de la pensée d’un autre venant assurer cette présence sinon d’une extériorité du moins d’une altérité nécessaire au processus d’idéalisation. Le terme « sublimé » dans ce contexte apparaît dans l’usage que nous avions désigné comme « faible », c’est-à-dire l’éloignement du caractère directement sexuel du but, et s’apparente plutôt à l’intellectualisation qu’au processus sublimatoire tel qu’on le voit évoqué ailleurs.
Cependant le processus de sublimation a été désormais posé dans sa spécificité qui en fait autre chose qu’une désexualisation et l’oppose à l’idéalisation. Freud écrit à la fin du troisième chapitre de « Le Moi et le Ça » à propos de l’échec à maîtriser le complexe d’Œdipe qui fait sa réapparition dans l’idéal du Moi et demeure inconscient : «... Le combat qui avait fait rage dans les couches profondes et qui n’avait pu être mené à son terme par une rapide sublimation et identification se poursuit maintenant, comme la bataille contre les Huns peinte par Kaulbach, dans une région supérieure [26]. »
L’idéalisation apparaît à nouveau comme la perpétuation sous une autre forme des mêmes enjeux libidinaux et s’oppose de ce fait à la sublimation. Cette dernière, comme processus de métabolisation de la pulsion, n’est pas limitée à une définition en termes d’éloignement du but sexuel ou d’intellectualisation. Elle est, en revanche, rapprochée de l’identification, donc d’une opération où le Moi renonce à trouver ses objets idéaux à l’extérieur de lui-même et, par l’introjection précédée du renoncement à ces objets, en fait son élément constitutif le plus important.
Par là se trouve aussi précisée la différence entre l’Idéal et l’Idéalisation. Alors que celle-ci apparaît toujours comme un mécanisme de défense, le résultat d’un échec à modifier les premières relations d’objet, l’idéal est intégré dans le Moi. Il constitue les repères identificatoires du sujet faute desquels il ne pourrait ni former de projets ni éprouver ce sentiment de soi (Selbstgefuhl) qui est aussi un sentiment d’estime de soi. Une telle intégration est nécessairement génératrice de tension, mais celle-ci demeure à l’intérieur du Moi qui se jauge à la mesure d’un idéal qu’il ressent d’autant plus sien que, devenu inconscient, l’origine de sa formation lui échappe.
« Parce que nous détruisons les illusions, on nous accuse de mettre en péril les idéaux [27]... » Conserver les idéaux, atteints à l’issue d’un processus sublimatoire, et détruire l’idéalisation illusoire, serait-ce la visée de l’analyse ?
Nous avons évoqué l’idéalisation sous la forme de la surestimation en tous genres et ses retombées inhibitrices ou aliénantes. Dans la mesure où l’idéalisation implique de croire que l’idéal est advenu et qu’il s’incarne dans un objet réel, qui peut d’ailleurs être une partie du Moi lui-même, elle est du côté de l’illusion. Non parce qu’elle s’opposerait à l’authenticité, mais parce qu’elle résulte d’un surinvestissement libidinal dont l’origine est inconsciente tandis qu’elle se donne pour un effet de la valeur objectivement supérieure de l’objet.
La relation à la réalité se pose différemment suivant qu’on l’envisage dans l’idéalisation, dans l’idéal comme projet ou dans la sublimation comme résultat d’un processus intrapulsionnel. Quel qu’en soit le domaine, l’idéalisation implique toujours la présence d’une mise en scène fantasmatique qui dénie l’objet dans sa réalité pour le rendre conforme au désir et à une image qui permette au sujet de dépasser sa propre ambivalence. De même que c’est sur un objet réel et non sur un fantasme que s’effectue cette opération psychique, de même l’idéalisation va se prolonger dans ses effets dans la réalité. La théorie du sens de l’Histoire, ou celle de la supériorité d’une race, au même titre que le scénario sado-masochiste, incluent dans leur nature même d’imposer sur une scène réelle, et non plus théorique ou fantasmatique, ce qui se donne comme savoir sur la vérité, qu’elle concerne la jouissance ou le devenir des sociétés. Là où la philosophie découvre, derrière les images fuyantes de la caverne, les Idées qui en sont l’origine, l’idéalisation fige la mouvance et le devenir au niveau de l’apparence et affirme avoir trouvé le moyen d’éviter un détour dont on sait qu’il s’apparente toujours à une épreuve et à un risque de mort.
L’Idéal en revanche, parce qu’il est toujours projet d’une image de perfection à laquelle il a fallu renoncer, qu’elle concerne l’idéalisation du Moi propre dans le narcissisme infantile ou celle des images parentales destinées un jour à déchoir comme Jacob Freud ramassant humblement son bonnet, occupe vis-à-vis de la réalité une tout autre place. Objet de visée, il introduit un perpétuel décalage et donc une tension qui peut aller vers la dévalorisation de la réalité dans l’attitude dite « idéaliste », soit que le sujet la fuie au nom d’idéaux utopiques, soit qu’il se refuse toute possibilité d’une réalisation nécessairement imparfaite si on la compare au projet initial. L’idéalisation, bien sûr, a partie liée avec une telle dévalorisation dont elle vise à défendre le sujet.
Bien que toute confrontation avec l’Idéal soit toujours susceptible de prendre une forme dramatique parce que celui-ci est inconscient et donc irrattrapable, une telle séquence n’est pas fatale. C’est précisément à la modification de la relation qu’un sujet entretient avec ses idéaux que l’on peut repérer la présence de la sublimation comme travail intrapulsionnel. Une telle approche offre l’avantage de ne pas limiter la notion de sublimation à la visée d’objets socialement valorisés, ce qui, avec l’idée exprimée par Freud dans Malaise dans la civilisation, d’une sublimation comme destin pulsionnel réservé aux happy few capables de prendre plaisir à des activités essentiellement discursives ou artistiques, est le plus susceptible d’entretenir une confusion entre la sublimation, le sublime et l’idéal. Or la place de la notion de sublimation dans la théorie psychanalytique est tout autre. À l’inverse de l’interprétation anagogique au sens de Silberer qui vise à retrouver une origine non sexuelle et symbolique, la notion de sublimation ramène l’interprétation au centre de la théorie sexuelle. On pourrait dire en reprenant l’image évoquée par Freud que derrière le chant de la civilisation, elle murmure dans son intensité primitive la « mélodie des instincts ».
Contrairement à l’idéalisation qui vise à créer un état aconflictuel d’où le manque serait absent, enfermant le sujet dans la fascination par un objet leurre, qui instaure une dépendance proportionnelle à l’espoir qui a été placé en lui, le processus sublimatoire non seulement laisse subsister le manque mais assure au sujet la possibilité de l’investir comme ce qui permet la mobilité des investissements et du questionnement.
Ce processus intrapulsionnel dont nous avons évoqué le lien avec les mécanismes identificatoires semble tributaire d’un travail de deuil sur les images idéales, permettant que les objets ne soient ni rejetés parce que décrétés inaccessibles ni érigés comme supports d’une relation de fascination, mais se voient conservés dans l’investissement d’une activité. Celle-ci sera désormais assurée de ne jamais manquer d’objets, mais elle ne pourra plus les prendre pour autre chose qu’une forme transitoire et métonymique de ce qu’elle vise et même de ce qu’elle avait autrefois visé, en des temps depuis lors oubliés.
Ainsi se comprendrait le conseil donné par Freud aux analystes de ne pas chercher à pousser les patients vers la sublimation au nom d’exigences idéales et de se souvenir que « chez toute personne capable de sublimer, le processus de sublimation se réalise de lui-même dès que les inhibitions ont été levées ». [28] Le travail intrapulsionnel de la sublimation n’est pas le résultat d’une tension vers l’Idéal mais un mouvement naturel de la pulsion qui cherche sa réalisation en fonction des nouveaux buts que le Je est amené à former au cours de son développement et de ses passages par des identifications diverses. Les fixations diverses que connaît alors la libido constituent autant d’entraves à ce mouvement, qu’elles prennent la forme d’inhibitions soutenues par un processus d’idéalisation latent, ou que cette idéalisation se manifeste plus directement, qu’il s’agisse de la surestimation perverse ou bien de la relation passionnelle et des états d’aliénation [29].
À l’inverse, cette libre communication entre les couches psychiques, l’écoulement d’un flux libidinal qui dérive, peut-être ne sont-ils jamais mieux observables qu’à travers la qualité du plaisir qu’un sujet est susceptible de prendre dans l’exercice de ces activités que l’on dit « sublimées ».
 
NOTES
 
[*]Ce texte a été précédemment publié dans la Nouvelle revue de psychanalyse (n° XXVII - printemps 1983 sur le thème « Idéaux »).
[1]Correspondance Freud-Jung, Gallimard, 1975, tome II, p. 245.
[2]Cf. G.W. XII, p. 150; in Cinq psychanalyses, P.U.F., p. 150.
[3]Cf. « Pulsions et destins des pulsions », in Métapsychologie, Gallimard, coll. « Idées », p. 25.
[4]Cf. Naissance de la psychanalyse, p. 184, Lettre à Fliess, n° 72, du 27-10-87.
[5]Cf. Manuscrit L, p. 174, à propos de la « sublimation dans le fantasme » portant sur des femmes de chambre peu recommandables, qui ont des rapports sexuels avec le père ou le frère.
[6]Cf. sa Correspondance avec Freud, Gallimard, 1978, notamment en 1912, et la note non datée où figure cette citation, p. 426.
[7]Cf. la note 45 des Trois Essais, pp. 178-179, qui ne sera ajoutée qu’en 1915 : «... Il est cependant en général permis de distinguer la sublimation de la formation réactionnelle comme deux processus différents. Des sublimations peuvent aussi se produire par d’autres mécanismes plus simples. »
[8]S. Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Gallimard, coll. Idées, p. 18.
[9]Ce qu’il n’est pas en fait, car l’impossible, comme le rappelle Piera Aulagnier, a toujours affaire aux lois naturelles, par opposition à l’interdit, dont la définition même implique qu’il s’exerce sur du possible. L’inhibition procède ici à un déplacement de la catégorie de l’interdit sur celle de l’impossible permettant à la première de rester masquée.
[10]S. Freud : Un souvenir d’enfance..., Op. cit., p. 29. Freud, à propos de l’Homme aux rats, écrit qu’il « met à profit l’incertitude de la Raison » (L’Homme aux rats, Journal d’une analyse, P.U.F., 1974, p. 53), c’est-à-dire qu’il utilise pour le bénéfice de son symptôme le fait que la Raison puisse se trouver dans un questionnement perpétuel à l’égard de ses résultats. C’est dans le même esprit qu’il faut comprendre, me semble-t-il, l’attitude de Léonard utilisant lui aussi au profit du symptôme la nature illimitée de la recherche théorique.
[11]Cf. à ce propos ce qu’écrit Alain de Mijolla sur l’identification de Rimbaud à sa mère in Les Visiteurs du Moi, les Belles Lettres, 1981 (chap. 2).
[12]Robert Musil, L’Homme sans qualités, éd. du Seuil, 1979, tome 1, p. 366.
[13]Une analyse plus approfondie de cette critique des idéaux chez Musil figure sous le titre « L’intellectuel, le vivisecteur et le conquistador » par Sophie Mellor-Picaut in Souffrance, plaisir et pensée (Premières Rencontres psychanalytiques d’Aix-en-Provence, 1982), collection « Confluents psychanalytiques », les Belles Lettres, 1983.
[14]S. Freud, « Pour introduire le narcissisme », in La vie sexuelle, P.U.F., p. 98.
[15]Ibid, p. 99.
[16]Ibid, p. 87.
[17]Ibid, p. 88.
[18]« Pulsions et destins des pulsions », in Métapsychologie, coll. « Idées », Gallimard, p. 24.
[19]Trois Essais sur la sexualité, coll. « Idées », Gallimard, p. 107. Sur la question de la place de la sublimation entre les deux plans tels que les présente la théorie de l’étayage, cf. Jean Laplanche, Problématiques III, Pour situer la Sublimation, p. 69 et sqq., P.U.F., 1980.
[20]On peut toutefois se demander si la fixation propre à l’idéalisation ne procède pas d’une phase préalable de désinvestissement de l’objet, permettant en retour l’investissement d’une caractéristique, même infime, de cet objet susceptible de se retrouver dans une série infinie. Cette perspective, différente de celle qu’évoque Freud dans « La psychologie de la vie amoureuse » (in La vie sexuelle, p. 51, P.U.F., 1972) où la série est interminable parce que chaque substitut s’avère inférieur à l’objet idéalisé irremplaçable, se rapproche davantage de la problématique don juanesque ou sadienne dans la mesure où le nombre et la série y sont les derniers supports de l’investissement. Ainsi s’expliquerait cette coexistence qui peut paraître étrange de la violence passionnée d’un investissement idéalisant et du caractère aisément substituable de l’objet qui ne joue là que le rôle d’un support éphémère, jusqu’à sa réduction à la simple figuration d’un élément d’une série. L’idéalisation garantit que l’objet n’étant pas perçu dans sa complexité réelle ne sera jamais le destinataire d’une ambivalence dont ce processus permet précisément le refoulement.
[21]Le Moi et le Ça, in Essais de psychanalyse, Payot, p. 242, et G. W. XIII, p. 258.
[22]Ibid., p. 242, et G.W. XIII, p. 258.
[23]Que le premier objet de la pulsion sublimée soit le Moi pose différemment la notion de arenté psychique (psychische Verwandeschaft) entre le but sexuel originaire et le but sublimé. e passage par le Moi et ses identifications partielles rend inutile cette parenté directe entre le exuel et le sublimé qui avait pour inconvénient de s’apparenter à la différence entre une forme nférieure et une forme « noble » d’un même objet.
[24]« Psychologie des foules et analyse du Moi », op. cit., p. 180.
[25]Sur la place de l’idéalisation de la toute-puissance maternelle chez Sade, cf. mon article « Le corps savant et l’érotisme de tête », Topique, n° 27,1981.
[26]Le Moi et le Ça, op. cit., p. 252.
[27]S. Freud, « Perspectives d’avenir de la thérapeutique psychanalytique » (1910), in La Technique psychanalytique, P.U.F., p. 30.
[28]Freud, « Conseil aux médecins » (1912), in La Technique psychanalytique, op. cit., pp. 69-70.
[29]Cf. le livre de Piera Aulagnier, Les Destins du Plaisir (aliénation-amour-passion), P.U.F., 1979.
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Cf. « Pulsions et destins des pulsions », in Métapsychologi...
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Cf. Naissance de la psychanalyse, p. 184, Lettre à Fliess, ...
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