2003
Topique
Terrorisme et Contre-terrorisme
Jean-Paul Valabrega
151 rue de Grenelle 75007 Paris
La courte note du grand résistant que fut Raymond Aubrac – avec sa femme
Lucie – est émouvante par les souvenirs personnels et collectifs tragiques qu’elle
évoque, après plus d’un demi-siècle, et non moins émotive par sa discrétion,
sa retenue, rappels en tous points dignes des Services, résistants, combattants
secrets que furent ceux qui s’y engagèrent, souvent au prix de leur vie; ceux
qui refusèrent catégoriquement la barbarie, la trahison de l’humanité, l’extermination, la torture, le terrorisme d’Etat. Nous avons tous été des passagers,
des exilés, des insurgés clandestins.
Terrorisme : le mot est lâché. Mais comme R.Aubrac y fait allusion, tout
en le revendiquant, une mise au point est à faire sur ce terme, comme sur tous
les mots importants d’ailleurs, qui disent quelque chose tout en en dissimulant
d’autres : sens cachés jusqu’à leurs contraires :Amour-haine, liberté-esclavage,
vérité-mensonge, vie-mort.
Or la terreur initiale, première, étiologique, c’est celle des Etats et de ceux
qui détiennent et exercent le pouvoir : monarques, tyrans, dictateurs, chefs
proclamés absolus. Et la preuve en est qu’ils peuvent être monarchistes,
fascistes, nazis, communistes. C’est-à-dire que toutes les idéologies, credo,
religions opposées, droite ou gauche peuvent y conduire : Hitler, Mussolini,
Franco, Staline, Mao Zedong, Fidel Castro… Ce sont les dictateurs qui pratiquent le terrorisme d’Etat comme mode premier et constant de gouvernement.
L’enchaînement (sic) idéologique est le suivant : Intégrisme, fanatisme, terrorisme.
Encore faut-il ajouter – ce que l’on fait moins parce que c’est troublant,
gênant, dérangeant, inavoué – que jamais un dictateur ne pourrait prendre le
pouvoir s’il ne trouvait un peuple disposé, consentant, acclamateur sur qui
s’appuyer. Ce sont les grenouilles qui demandent un roi. « Servitude volontaire » (La Boétie, 1574).
Voilà ce qu’il faut dire d’abord. C’est dans les régimes dictatoriaux de terrorisme d’Etat que prennent naissance et s’organisent des opposants résistants,
d’abord en nombre restreint parmi les victimes, persécutés, torturés, exterminés. Un combat qu’il faut qualifier, non pas de terrorisme, mais d’anti ou de
contre-terrorisme.
De même on ne saurait tenir pour une anomalie pathologique le fait qu’un
organisme produise des anti-corps défensifs, immunitaires, face au péril vital
d’une infection épididémique ou pandémique. Ni, bien entendu, faire grief à
ceux qui combattent les maladies infectieuses. Or le fascisme et le terrorisme
d’Etat sont des maladies psychiques contagieuses, régressives, de civilisation
(cf. Freud, Malaise dans la civilisation, 1930).
Sans doute, et c’est là le problème toujours actuel de la contagion, les anticorps de défense sont contraints de répondre au terrorisme avec ses armes. On
ne combat pas un tir de mitrailleuse ou de Kalachnikov avec une chiquenaude
ou une homélie. Telles sont les conséquences du terrorisme d’Etat : il engendre
le contre-terrorisme défensif. Au pire cela pourrait aller – comme l’a dit Freud
encore – jusqu’à ce que les humains s’exterminent jusqu’au dernier.
Le pire résultat du terrorisme, c’est l’enfermement (mot exact en tous sens)
dans le cycle infernal de la mise à mort de l’autre : l’altericide.
Mais, en essayant de rétablir quelque vérité : la résistance à l’infection n’est
pas une infection. La résistance à l’oppression n’est pas une oppression.
Voilà peut-être, cher Raymond Aubrac, de quoi vous rassurer ou vous
conforter dans votre « fière revendication terroriste ». Nous n’avons pas été des
terroristes, mais des contre-terroristes, et serions prêts à le redevenir. La situation
est bonne, mais elle n’est pas désespérée…
[1]
[1]
Un combattantde Budapest, cité par Paul Guimard.