2003
Topique
Contribution à l’étude des enjeux de la rhétorique laconique : le cas des indications chiffrées
Roselyne Koren
Université Bar Ilan Dépt de Français 52900 RamatGan Israël
La mise en mots actuelle de l’attentat terroriste accorde une place particulièrement importante au bilan. Il y tient souvent lieu de prise de position en dépit de sa
fonction habituelle d’information technique. Les apparences pseudo-objectives du recensement ne signifient pas toutefois nécessairement que le journaliste pratique la non-inter-vention : il existe un lien de cause à effet entre le bilan, l’émotion et l’appel à la compassion.Cetypedemiseen mots quantitativerisquecependantdecontribuer aumaintien d’une
présentation déterministe et immobiliste du terrorisme; il faudrait abonder dans le sens des
journalistes minoritaires qui prônent non pas la compassion, mais des parades politiques
internationales et la défense de valeurs démocratiques consensuelles.Mots-clés :
Bilan des victimes, Apport des sciences du langage, Rhétorique quan- titative, Rhétorique qualitative.
Today,thewords chosen to describea terrorist attackareextremelyimportant in the global assessment of that attack. The words chosen are usually biased, rather
than being just the vehicles of a piece of technical information. Pseudo-objective reports
do not always mean that the journalist is being non-interventional – there is a causal link
between the assessment, the emotion this arouses and the call it makes on our compassion.
This quantitative use of words is however likely to maintain a deterministic and immobilised presentation of terrorism ; it is the position of that minority of journalists who plead
notin favour ofcompassion butofinternationalpoliticalparading and thedefenceofconsensual democratic values that should be adopted.Keywords :
Number of victims, Role of language science, Quantitative rhetoric, Qualitative rhetoric.
« Algérie : on compte les morts
mais les morts ne comptent plus »
Le Canard Enchaîné, 31.01.2001
La mise en mots de l’attentat terroriste ne va pas de soi pour le journaliste
médiateur. Comment réguler en effet la tension entre le devoir de diffuser des
informations impartiales, la verbalisation de l’émotion et l’évaluation éthique
à l’œuvre dans les condamnations citées ou assumées par l’organe de presse lui-même ? Comment réguler l’interaction des effets d’objectivité et de la
subjectivité énonciative ? J’ai tenté de traiter ces questions dans un travail
antérieur consacré aux dénominations du terroriste et de l’attentat et aux justifications implicites qu’elles impliquent
[1]; je souhaite donc les aborder ici sous
un autre angle : celui des indications chiffrées intégrées dans une centaine
d’articles publiés entre septembre 2000 et septembre 2002. Cette notion réfère
aux bilans des victimes d’attentats commis essentiellement en Israël, mais aussi
aux Etats-Unis et au Pakistan. Il faut noter que ces recensements incluent parmi
les victimes les terroristes désignés dans la plupart des cas par le terme de
« kamikaze » qui ne criminalise pas l’acte alors que « terroriste » implique une
condamnation axiologique. Je tiens à préciser d’emblée qu’il n’existe pas à
mes yeux de « bon » ni de « mauvais » terrorisme et que je n’aborde pas ici la
question du terrorisme d’Etat faute de temps et de place. Je ne partage pas non
plus le point de vue qui consiste à alimenter le doute avec complaisance quant
à la possibilité de parvenir à une définition consensuelle du terrorisme. Est
« terroriste » à mes yeux tout individu qui tue ou blesse des civils sans défense
ou même des soldats mêlés aux civils dans des lieux de la vie civile, tout
individu qui s’arroge le rôle de décider du droit à l’existence de l’Autre et
choisit délibérément l’option de la violence physique, option qui implique le
rejet de toute confrontation politique.
Le sens commun considère les « bilans » comme une simple source technique
d’information; la lecture attentive de mon corpus révèle cependant qu’ils
remplissent des fonctions à la fois informatives et argumentatives d’une importance cruciale comme l’indique ce titre d’un éditorial du Figaro : « Les
Occidentaux comptent les coups » (24.04.2001), qui réfère au rôle du tiers
confronté à la violence d’un conflit et à l’évaluation de l’ethos de ce tiers qui
se contente de compter.
Je me propose donc de tenter de démontrer que sous des dehors purement
descriptifs, la mise en mots des bilans joue un rôle décisif dans l’élaboration
d’une présentation de l’attentat qui favorise la passivité du lecteur citoyen et
contribue à la continuité du terrorisme. Je compte utiliser à cette fin les instruments mis à ma disposition par les sciences du langage et la théorie de
l’argumentation de Chaïm Perelman. Je considère en effet, contrairement à
l’opinion dominante selon laquelle le chercheur linguiste se doit de pratiquer
la non-intervention, que celui-ci a le droit et le devoir d’utiliser un savoir
chèrement acquis lorsque les textes à analyser traitent de questions de vie et de
mort et posent des problèmes éthiques
[2]. Comme le dit Gérard Soulier dans un
texte auquel je ferai à nouveau référence plus tard : « Après l’affaire du Boeing
égyptien détourné sur Malte, outre les images et le suspense, puis
le bilan, il
ne fut guère question que de sécurité » (je souligne le terme « bilan ») or « un
cadavre n’est pas une information »
[3] …
BRÈVE MISE AU POINT THÉORIQUE ET MÉTHODOLOGIQUE
Mon corpus est constitué par 117 articles publiés essentiellement dans Le
Monde, Le Monde diplomatique, Libération et Le Figaro. Ces articles relatent
les attentats terroristes perpétrés en Israël depuis le début de la seconde Intifada,
mais j’ai également inclus des textes consacrés aux attentats du 11 septembre
2001 à New York et quelques articles concernant l’attentat contre des Français
au Pakistan. Les uns augmentent assurément la visibilité de la spécificité des
autres, mais ceci permet également de mieux circonscrire les points communs
du discours journalistique. Le rôle central du bilan, la verbalisation subjective
de l’émotion due à ces bilans et le silence métalinguistique presque général en
matière d’évaluation éthique caractérisent en effet l’ensemble des reportages.
Les indications chiffrées sont considérées par l’opinion commune comme
des données strictement factuelles et informationnelles. Le linguiste Oswald
Ducrot, auquel on doit la théorie de l’argumentation dans la langue, répond à
deux interlocuteurs qui lui demandent « quelle est la dimension argumentative
d’un dialogue » comme « combien coûte le kg de bœuf ? 100 francs madame. » :
« 100 francs peuvent-ils être compris autrement que comme un point sur
l’échelle du beaucoup ou sur l’échelle du peu. Je ne pense pas que même les
noms de nombre, qui sont les plus informatifs qu’on peut imaginer, n’aient pas
de valeur argumentative dans leur usage linguistique. »
[4]. Nous verrons en effet
que « plus de »« près de » xxx victimes… constituent des informations quantitatives à visée argumentative : il s’agit par leur intermédiaire de susciter par delà
les apparences objectives l’émotion nécessaire à l’empathie à l’égard des
victimes et à la mobilisation idéologique. Kerbrat-Orecchioni, auteur de
L’énonciation : de la subjectivité dans le langage, s’oppose de même au point de vue
de Barthes lorsqu’il affirme que les indications chiffrées « connotent emphatiquement la vérité du fait » et soutient qu’« il n’est pas jusqu’aux […] indications
chiffrées […] qui ne puissent se prêter à un usage subjectif – on peut ainsi
comparer : ‘près de 2000 personnes’ (polarité positive)‘moins de 2000
personnes’(polarité négative : ce n’est pas énorme, par rapport à ce que l’on
pouvait escompter)»
[5].
L’usage linguistique des chiffres est également modifié par la mise en mots
discursive de l’information. Je tiens à préciser avant d’entrer dans le vif du
sujet qu’il me semble essentiel de tenir compte de la situation d’énonciation,
mais aussi du contexte linguistique. Il est certain que dans l’exemple type
suivant : « l’attentat a causé la mort de 20 personnes; le carnage est dû à
l’explosion d’une bombe…» l’emploi du nom subjectif affectif « carnage »
modifie le laconisme et l’effet d’objectivité de « l’attentat a causé ». La
désignation concomitante des victimes dans un même texte par « deux jeunes
colons juifs » et par les « deux jeunes victimes » permet de percevoir l’oscillation ambiguë entre l’acceptation implicite du choix des victimes – la
colonisation étant considérée comme illégitime et injustifiable – et la
compassion suscitée par leur jeune âge.
La nouvelle rhétorique de Chaïm Perelman permet enfin de mieux
comprendre les tenants et aboutissants des stratégies discursives etou argumentatives suivantes : 1) le fait que le terroriste « kamikaze » soit intégré dans la liste
des « victimes » et la symétrie mécanique des recensements des blessés et des
morts dans les camps palestiniens et israéliens me semblent liés à l’application
de la « règle de justice »
[6] selon laquelle, affirme Perelman, il faut appliquer
« un traitement identique à des êtres ou à des situations que l’on intègre à une
même catégorie »; l’application de cette règle est particulièrement gratifiante
du fait qu’elle a les apparences de la « rationalité » et donc de la « validité » aux
yeux du sens commun; 2) l’importance accordée au dénombrement des victimes
fait passer au second plan une approche non pas quantitative, mais qualitative
[7]
de l’événement. Là où la première se contente de faire des bilans et de contribuer
ce faisant à la naturalisation de la représentation du « cycle infernal »
attentat
eprésailles, la seconde propose la recherche des causes et incite à
l’action contre le terrorisme au nom de valeurs démocratiques communes. La
majorité des articles du corpus pratiquent une rhétorique quantitative, mais il
existe aussi des journalistes qui adoptent un point de vue qualitatif. L’opposition
quantitatifqualitatif est le principe qui sous-tend mon propre argumentaire.
J’essaierai de démontrer pourquoi il me semble nécessaire, si l’on veut
contribuer au recul du terrorisme, de prendre parti pour les mises en mots qui
renoncent au silence métalinguistique axiologique et argumentent en faveur
d’une résistance politique internationale au terrorisme.
LA RHÉTORIQUE QUANTITATIVE
Les appellations « journée de violence ordinaire au Proche-Orient »
(Le Figaro, 05.08.2002), « cycle provocations-représailles » (ibid. 23.04.2001),
« conséquences […] quasi automatiques » (Le Monde, 05.06.2002) sont liées à
un modèle de représentation du terrorisme qui sous-tend et régule l’ensemble
des stratégies discursives de la rhétorique quantitative. Les dénominations
« cycle », « automatique », « ordinaire » ont pour visée de présenter la dynamique
des événements attentat
eprésaillescondamnations comme une mécanique
fatale, autonome et naturelle dont le contrôle échapperait aux acteurs et aux
tiers; le déterminisme de cette vision favorise donc la passivité du lecteur
spectateur. Comment pourrait-il agir là où les principaux intéressés sont
condamnés à subir « la spirale infernale des attentats et des représailles »
(Le Monde, 05.08.2002): « plus rien, désormais, ne semble pouvoir empêcher
l’affrontement d’entrer dans une phase de violences plus brutales encore »,
lit-on dans Libération le 28.03.02.
J’amorce donc à présent l’analyse des principales stratégies discursives de
cette rhétorique :
1. L’auteur de l’attentat n’est pas responsabilisé ni criminalisé
La plupart des indications chiffrées se trouvent dans le groupe verbal et
remplissent la fonction de complément du verbe. Le groupe nominal sujet réfère
à la cause de l’attentat en ces termes (les exemples suivants sont tous des
exemples types rencontrés des dizaines de fois):
« L’attentat-suicide tue seize Israéliens » (Le Figaro, 06.06.2002)
« L’attentat-suicide […] a fait deux morts » (Le Figaro, 24.04.2001)
Le journaliste joue ici au médiateur transparent qui ne fait pas écran entre
les mots et les choses… Il se contente de transcrire la dynamique autonome de
l’attentat « telle quelle »… Effet d’objectivité oblige… Le « poseur de bombe »,
l’« assassin terroriste » ne sont pas désignés ni responsabilisés ou condamnés.
La réception du décompte des victimes s’en trouve nécessairement modifiée.
La gravité de la situation est atténuée et déréalisée par ce mode d’énonciation
laconique et stéréotypé qui passe d’autant plus inaperçu que la langue pratique
abondamment l’emploi d’énoncés du type « la situation exige, traduit, favorise
etc. », mais il est possible de résister à ce type de langue de bois et d’abonder
dans le sens de cet extrait d’un éditorial du Monde du 01.08.1997 : « lorsqu’un
attentat monstrueux est perpétré, comme celui de Jérusalem […] quand des
dizaines de civils – dont des femmes et des enfants – sont tués ou mutilés à vie,
il ne faut pas se tromper dans l’attribution des responsabilités. Ce n’est jamais
la ‘situation’qui est ‘responsable’, la ‘situation’qui justifie quoi que ce soit ou
qui peut être incriminée pour ‘expliquer’[terme cognitif didactique] l’injustifiable [qualification axiologique]. Les responsables sont les poseurs de bombes
[…] et leurs commanditaires ». Il arrive fréquemment que le cotexte contienne
un énoncé où l’auteur de l’attentat est désigné explicitement quelques lignes
plus bas et remplit cette fois la fonction de sujet du verbe « faire » : un
« Palestinien aurait fait exploser etc. ». Les deux stratégies non-interventionattri-bution de la responsabilité coexistent alors, la seconde sert d’alibi à la première,
mais cette oscillation entre deux pôles contraires ne peut que brouiller les pistes,
entretenir le désarroi ou le doute du lecteur et l’inciter à la réserve en matière
de prise de position.
2. Dissymétrie du bilan intégré dans la trame de l’article
La déréalisation de la représentation de l’attentat est également due à des
bilans intégrés dans la trame du reportage. Voici un exemple type :
« Depuis le début de l’Intifada, il y a exactement six mois, les violences ont
fait 449 morts, dont 366 Palestiniens tués par l’armée israélienne et 69
Israéliens. » Ce bilan figure dans la trame d’un article du Courrier international (26.04.2001). L’énonciation du nombre des morts des deux camps
applique la « règle de justice ». Ce qui me semble cependant surprenant, en
dépit de la symétrie affichée, c’est l’asymétrie du groupe nominal qui a
« Israéliens » pour centre. « Palestiniens » est déterminé par « tués par l’armée
israélienne », aucun groupe adjectival ne détermine « Israéliens » : l’identité
des responsables de leur mort n’est pas indiquée. Ceci est d’autant plus inattendu
que l’article a précisément pour titre « Nouveaux attentats anti-israéliens ». Le
halo de vérité et de neutralité des indications chiffrées est terni par ce type de
dissymétrie.
3. Dissymétrie du bilan de clôture
« Plus d’un millier de Palestiniens et 300 Israéliens ont été tués depuis le
début de la seconde intifada palestinienne en septembre 2000 ». Cet énoncé
sert de conclusion au Monde du 10.03.2002. « Plus d’un millier de Palestiniens »
y est coordonné à «300 Israéliens » : les apparences de l’équité sont sauves, la
« règle de justice » est respectée, mais « plus de » qui véhicule implicitement
l’évaluation subjective « c’est beaucoup » n’a pas d’équivalent dans le cas des
« 300 Israéliens » et ajoute une prise de position implicite à l’évaluation quantitative. « Plus de » peut conduire le lecteur interprète à déduire qu’un adverbe
comme « seulement » détermine implicitement « 300 Israéliens » : 300, c’est
moins tragique et moins pathétique que 1000. La différence entre ces deux
données (mille Palestiniens rois cents Israéliens) est considérable et il ne s’agit
pas ici de le dissimuler. Ce qui me semble préoccupant, c’est le fait que le terrorisme, cause majeure de la mort des Israéliens risque d’apparaître comme moins
criminel dans l’éclairage de ce type de mise en mots. Cet énoncé sert de
conclusion à un article intitulé « deux nouveaux attentats meurtriers » et
dépossède les victimes israéliennes de l’empathie auxquelles les victimes
devraient toutes avoir droit. Le Monde propose ce faisant une conception hiérarchique quantitative du deuil et de la condition de victime.
4. Décompte et victimisation du « kamikaze »
La hiérarchisation implicite des victimes est également à l’œuvre dans les
énoncés où le terroriste est intégré dans la liste des victimes. Il y est à la fois
assimilé et mis à l’écart. Voici un exemple type :
« Un nouvel attentat-suicide palestinien particulièrement meurtrier a frappé
l’Etat hébreu. Outre le kamikaze, seize Israéliens, dont treize soldats, ont été
tués. » (
Le Monde, 05.06.2002). Le terroriste est placé en tête du recensement
et dissocié des autres victimes et par cette place et par la préposition « outre »
qui peut être paraphrasée par « en plus de ». « Outre » sert en principe à mettre
de l’ordre dans une liste à visée informative. La préposition introduit le constituant de l’inventaire que l’énonciateur a choisi de présenter en premier; le
« kamikaze » est donc l’objet d’une mise en vedette particulière qui témoigne
d’une étrange sollicitude. La juxtaposition des noms « kamikaze »
[8] et
« Israéliens » passe de plus sous silence le fait que le “terroriste” a commis
l’attentat de son plein gré, alors que les Israéliens l’ont subi et ont ainsi été
dépossédés de leur droit de vivre par un acte de violence. Le choix de la dénomination « kamikaze » modifie également la réception du bilan des victimes. Ce
nom donne une image héroïque du terroriste et joue la carte de l’information
spectacle; il n’a pas de connotations axiologiques comme « terroriste » qui
condamne et criminalise l’attentat. Il est également lié au registre de la guerre :
« kamikaze » désigne à l’origine les volontaires japonais qui pilotèrent en 1944-45 des avions-suicides. Les connotations militaires de ce terme sont par ailleurs
mises en vedette par la place considérable que la plupart des articles accordent
à la désignation du nom des organismes commanditaires de l’attentat : « la
branche armée du mouvement intégriste palestinien […] les brigades Ezzedine
al-Qassan », « les Brigades des martyrs Al-Aqsa, branche armée du Fatah
d’Arafat ». La répétition de ces noms favorise implicitement l’institutionnalisation du terrorisme et du « kamikaze » par le biais du syllogisme implicite
suivant : dans une guerre il est légitime que les soldats tuent l’ennemi, les
« brigades » sont des groupes militaires qui ont l’Etat d’Israël pour ennemi
[9],
l’attentat terroriste est donc un mode d’attaque militaire légitime. Ce type de
rhétorique n’est pas une nécessité incontournable : le journaliste peut s’il le
souhaite s’en désolidariser et écrire comme dans cet article de
Libération
consacré à l’attentat du 11.09 : « les donneurs d’ordre des terroristes kamikazes
ne cherchaient qu’à mutiler les Etats-Unis […] Ils voulaient porter aussi un
coup qu’ils souhaitaient fatal à un système économique et financier qu’ils
abhorrent au moins autant que la démocratie » (18.09.2001). Aucune complaisance publicitaire dans ce cas, mais une politique de dénomination qui démasque
les commanditaires et les « auteurs » des attentats. « Kamikaze » perd son halo
héroïque à la droite de « terroriste », il y devient un terme descriptif purement
technique.
L’énoncé : « seize Israéliens, dont treize soldats » dissocie ces treize victimes
des trois autres; le silence métalinguistique qui entoure ce type de hiérarchisation peut être simplement dû au fait que le journaliste décrit les faits « tels
quels »; ce mode de différenciation est d’ailleurs pratiqué par la majorité des
dépêches et des articles; il est si commun qu’il devient difficile de percevoir
le raisonnement implicite suivant : dans une guerre il est légitime de s’attaquer
aux soldats de l’ennemi, les soldats qui voyageaient dans le bus ne sont pas
assimilables aux civils… Leur mort est plus légitime, plus facile à admettre.
RHÉTORIQUE QUANTITATIVE ET ÉMOTION
Le laconisme des indications chiffrées est modifié dans de nombreux articles
par un contexte où figurent des noms ou des adjectifs subjectifs affectifs. Le
bilan mène alors à l’énonciation de l’émotion. Il modifie l’ethos du médiateur
impassible et fait appel à la compassion de l’auditoire. Ce qui me semble problématique ici, ce n’est pas le pathos humain et légitime de la prise de position
émotionnelle, mais le fait qu’il soit la seule forme d’intervention du tiers journaliste. L’énonciation de l’émotion pourrait mener à l’action entendue par exemple
comme le débat sur les modalités de la résistance au terrorisme or elle contribue
au maintien de la représentation déterministe du « cycle » « infernal »
« attentat
eprésailles ». Voici quelques exemples types :
- Nom ou adjectif subjectifs affectifs dans le co-texte antérieur ou postérieur : « cette terrible semaine de mars au cours de laquelle près de 50 civils
israéliens avaient été tués dans des attaques terrroristes », Libération 29.05.2000.
« On a relevé onze morts […] Un vrai carnage » ibid., 14.03.2002 (je souligne).
- « Près de », « au moins » : « Un terrible bilan. Au moins dix-neuf victimes », Le Monde 29.03.2002. L’évaluation « c’est déjà beaucoup » reléguée
dans l’implicite augmente la dimension émotionnelle de l’événement.
- Rhétorique du paroxysme : « Jérusalem est frappé par l’un des pires
attentats depuis septembre 2000 » Le Monde 16.06.2002. « Il faut remonter au
25 février 1996 pour trouver un attentat plus meurtrier à Jérusalem » Associated
Press 16.06.2002. La mise en mots scalaire et superlative alimente la peur et
constitue un obstacle à la tentative de rationalisation et d’interprétation des
causes de l’événement.
CRITIQUE DE LA RHÉTORIQUE QUANTITATIVE
Ce type de rhétorique est pratiqué par la plupart des journalistes du corpus,
mais il arrive qu’il soit dénoncé au nom d’une hiérarchie qui place la recherche
des véritables causes du terrorisme et des politiques de résistance internationale
au-dessus de la rhétorique des bilans.
La critique du rôle joué par les indications chiffrées révèle l’existence d’une
contre-argumentation dont je vais tenter de présenter ici les trois points essentiels. Le recensement des victimes est une procédure technique informative
légitime et pertinente; ce qui le rend problématique, c’est le fait qu’il puisse
tenir lieu de prise de position comme l’indique ce titre d’un éditorial du Figaro
du 24.04.2001 : « Les occidentaux comptent les coups ». Cette réaction est
présentée comme un type de démission; c’est l’alternative sélectionnée par
une « union européenne » qui assiste « pétrifiée » à l’embrasement du Proche-Orient et qui estime « ne rien avoir à dire » ou à « proposer »; « l’UE » n’aurait
« aucun moyen de pression ».
Second point formulé pa r un chercheur du C N R S da ns un a rticle de
Libération paru le 18 septembre 2001 (« Terrorisme de masse, acte 1 »): si
l’on se contente d’analyser un « meurtre » ou un « crime de masse » comme
l’attentat du 11 septembre à New York en termes quantitatifs, on risque de se
voir contraint de considérer que les attentats précédents sont plus « supporta bles ». L e nombre des morts est une informa tion ca pita le qui permet
d’évaluer la gravité de l’attentat, mais qui ne saurait faire oublier que le deuil
et la souffrance ne sont pas des notions d’ordre quantitatif. Le « terrorisme
de masse » doit nous conduire à une analyse qui présente le bilan comme une
étape descriptive préliminaire et la criminalisation de l’attentat, la recherche
des causes et des solutions comme les seuls enjeux éthiques du reportage. « On
ne peut certainement pas s’en tenir à la balance des morts pour former un
jugement », écrivait déjà le juriste Gérard Soulier dans
Le Monde diplomatique en 1986, même si elle signifie lourdement »; « Un cadavre n’est pas
une information. L’information ne devrait pas – bien qu’elle le fasse – se
limiter au comment […] L’information devrait porter d’abord sur le pourquoi
[…] Pour que recule le terrorisme, il faut se demander pourquoi le terrorisme. »
[10].
Le troisième et dernier argument de cette démarche critique consiste dans
la redéfinition du rôle du tiers. Il ne s’agit plus pour lui de « compter les
morts », mais d’essayer de mettre fin au « cercle magique de violences »
(
Libération 16.05.2001) a u nom de va leurs communes a ux deux ca mps
ennemis et à la communauté internationale. Le mode d’intervention proposé
confirme de façon frappante le point de vue défendu par Perelman et Olbrechts-Tyteca dans « Argumentation et engagement »
[11] : « Contrairement à ce qui se
passe en science, où il suffit pour résoudre un problème, de connaître les
techniques permettant d’y arriver, il faut, pour intervenir dans une controverse
dont l’issue affectera un groupe déterminé, faire partie de ce groupe ou en être
solidaire. Là où une opinion exerce une influence sur l’action, l’objectivité ne
suffit plus ». La présentation quantitative émotionnelle de l’attentat qui incite
à la compassion est remplacée en l’occurrence par l’argumentation d’un devoir
de solidarité assumé par le journaliste et par ceux dont il cite les points de
vue.
DÉFENSE ET ILLUSTRATION D’UNE RHÉTORIQUE QUALITATIVE
La rhétorique du recensement n’est pas la seule option possible quant à la
mise en mots du terrorisme. L’analyse attentive des articles du corpus révèle
qu’il en existe d’autres, même si les journalistes qui les choisissent sont encore
minoritaires. Le médiateur ne se limite plus aux bilans et pratique essentiellement les deux politiques d’écriture suivantes : citation et donc valorisation de
prises de position de tiers etou de protagonistes qui se prononcent contre la
violence au nom de valeurs communes; pratique de stratégies discursives qui
impliquent son propre engagement éthique.
Les deux citations suivantes sont représentatives de l’intervention par
sélection de citations qui pourraient si elles étaient plus fréquentes neutraliser
la publicité dont jouissent les justifications sophistiques des commanditaires des
attentats :
- « A l’initiative d’Alain Touraine, un appel d’intellectuels français aux
Israéliens et aux Palestiniens (sous-titre de l’article) Israël, en concluant un
accord avec Yasser Arafat et le mouvement palestinien, défend les intérêts
vitaux de la paix et de la liberté non seulement pour son peuple, mais pour tous
les peuples du Moyen-Orient. Ceux qui recourent à la terreur pour briser cet
accord donnent la mort à leur peuple autant qu’aux Israéliens et à eux-mêmes.
[…] Le peuple et le gouvernement d’Israël sont aujourd’hui les défenseurs de
valeurs universelles. Vers eux et aussi vers ceux qui, du côté palestinien, s’associent à leur combat pour la paix va notre fraternelle solidarité». Le nouvel
Observateur, 14-20.03.1996 (je souligne).
- « Alors qu’une large majorité d’Israéliens, malgré certains dérapages,
continuent à affirmer leur désir de paix, 51 intellectuels et personnalités
politiques de Palestine condamnent, de leur côté, et sans ambiguïté, les actes
terroristes […]. Ce manifeste […] condamne ‘le spectacle de mort et de violence
de ces derniers jours qui contredit les aspirations de notre peuple à la liberté, à
la paix et à la sécurité’, et rejette ‘totalement et absolument les attaques d’innocents, quelle que soit la raison invoquée’. Il s’agit de la part des intellectuels
palestiniens, d’un engagement sans équivoque contre le terrorisme et pour la
paix », ibid., (je souligne).
Les exemples ci-dessus concernent la sélection de déclarations qui devraient
être diffusées de façon au moins aussi fréquente que celles des responsables des
attentats, mais il existe aussi des articles où le médiateur assume lui-même le
rôle du tiers solidaire et incite l’auditoire à juger le terrorisme en termes éthiques
et à œuvrer à sa déstabilisation en insistant sur le fait que la violence meurtrière
implique entre autres un refus de toute résolution politique des conflits. Cette
rhétorique se manifeste dans mon corpus de trois façons différentes : 1) recours
à des dénominations subjectives axiologiques, 2) énonciation explicite de la
« solidarité » ressentie à l’égard des victimes des attentats, 3) subordination de
la totalité de l’argumentaire de l’éditorial à l’apologie d’un combat plus politique
que répressif contre la violence terroriste.
- Évaluation subjective axiologique : « Le sanglant attentat de Meggido
a mis fin à une trêve de dix jours du terrorisme palestinien. […] Les conséquences de ces crimes sont en effet quasi-automatiques : en rappelant que
certains groupes extrémistes palestiniens ne se satisferont que de la disparition d’Israël et veulent s’installer dans une guérilla terroriste perpétuelle,
ces attentats dévalorisent encore un peu plus la crédibilité de Yasser Arafat. »
Libération, éditorial, 05.06.2002 (je souligne). L’éditorialiste utilise le nom
« crimes » pour désigner les attentats; ce nom implique un jugement de valeur
négatif; cette prise de position est par ailleurs renforcée par l’énonciation sans
complaisance de la motivation des attentats commis par certains groupes extrémistes : « la disparition d’Israël » et par la mise en question de la crédibilité
d’Arafat.
- Énonciation de la solidarité du tiers journaliste :
- « Dans ce moment tragique où les mots paraissent si pauvres pour dire le
choc que l’on ressent, la première chose qui vient à l’esprit est celle-ci : nous
sommes tous Américains ! […] Comment ne pas se sentir en effet, comme dans
les moments les plus graves de notre histoire, profondément solidaires de ce
peuple et de ce pays, les Etats-Unis, dont nous sommes si proches et à qui nous
devons la liberté. Et donc notre solidarité. » « La folie, même au prétexte du
désespoir, n’est jamais une force qui peut régénérer le monde. Voilà pourquoi,
aujourd’hui, nous sommes américains » Le Monde, éditorial, 13.09.2001.
L’éditorialiste énonce explicitement son sentiment de solidarité et adresse de
ce fait un appel qui incite l’opinion publique à s’identifier à son point de vue.
« Tragique » est une épithète affective émotionnelle, « graves », « ce pays » « à
qui nous devons la liberté » et « solidaires » sont les traces linguistiques d’un
engagement éthique. On voit apparaître ici enfin comme dans l’exemple
précédent, le lien qui lie ce type de prise de position à la volonté de démasquer
les justifications sophistiques (« même au prétexte du désespoir ») des commanditaires des attentats terroristes.
- Apologie de la résistance politique au terrorisme. Mon exemple type
est l’argumentaire d’un éditorial de Libération publié les 15 et 16 septembre
2001. L’article commence par l’évocation « des milliers de morts » et de
l’« émotion planétaire » que l’attentat a provoquée, mais ce qui suit immédiatement le rappel de ce bilan, c’est une prise de position en termes axiologiques
qui consiste dans le raisonnement suivant : « une émotion planétaire qui mettra
beaucoup de temps à retomber parce que les valeurs des sociétés démocratiques, dont la ville de New York est à bien des égards emblématique, ont été
‘satanisées’par les tueurs et qu’aucun citoyen d’aucune ville ne peut supporter
cette négation » (je souligne). L’analyse de l’événement est placée d’emblée
dans un cadre non pas quantitatif, mais éthique; l’enjeu de l’argumentation est
la défense d’un point de vue où le jugement de valeur et le devoir de solidarité
« planétaire » (« ces attentats regardent la communauté internationale ») sont
posés d’emblée comme des objets d’a ccord prélimina ires. Le second
paragraphe problématise la question de la dénomination « première guerre du
XXIe siècle » utilisée par Bush et l’utilisation du « langage guerrier » pour
désigner les mesures de répression qui s’imposent : l’éditorialiste affirme que
la réaction doit être avant tout politique. « Pour faire la guerre, affirme-t-il, il
faut être deux. Au moins deux. Deux états, deux nations, deux peuples qui
s’affrontent avec leurs alliés » or « le quadruple attentat, ce n’est pas la guerre,
c’est pire. Se tromper de mot, c’est prendre le risque de se tromper de riposte
et de réponse », ce serait « un piège dramatique ». L’argumentation de cette
thèse conduit donc l’éditorialiste à affirmer que « la réponse politique » sera elle
aussi « difficile », mais qu’elle est la seule valide au nom de valeurs internationales communes comme « la justice », les « traités » et le « multilatéralisme ».
Un éditorial du Monde du 2 juin 2001 avait suggéré que l’Europe tente de
mettre fin à un « emballement sanglant » « inacceptable », au Proche-Orient, et
fasse « pression sur Arafat » en « conditionnant ses aides financières à la lutte
qu’il engagera contre les fauteurs d’attentats » et sur Sharon en le « menaçant
d’une suspension de l’accord commercial d’association avec Israël ». Mais ce
type d’engagement qui propose au tiers, entendu comme l’opinion publique
européenne, un mode d’action politique innovateur et constructif est fort
éloigné de la rhétorique dominante qui se contente de « compter les coups »
et de faire le décompte des victimes.
Je voudrais abonder, au moment de conclure, dans le sens de Paul Valadier,
auteur d’un remarquable article publié initialement dans Etudes en mai 1984
et intégré dans le numéro « Terrorismes » de la revue Esprit 94-95 après avoir
été revu et réactualisé. L’article s’achève par un développement qui tente de
répondre à la question : « Quelles parades ? ». Valadier propose les quatre
« parades » suivantes : « une déontologie des médias », « des mesures
politiques », « éliminer les appuis du terrorisme », « des convictions à partager ».
La presse écrite pourrait jouer le rôle de porte-parole de ce type de point de vue
au lieu de pratiquer une rhétorique immobiliste qui se contente de diffuser le
décompte des victimes. Les points forts de l’argumentaire de Valadier sont les
suivants : « la soif du sensationnel » et de la mise en scène dramatique de la
violence devraient céder la place à une mise en mots « mesurée » et « même
franchement restrictive ». Valadier ne prône pas, ce faisant, une rhétorique
impersonnelle laconique qui aurait pour visée de sauvegarder les apparences
de l’objectivité, mais le refus de « donner au crime une publicité indécente » et
d’« ajouter à l’affolement ». Il argumente en outre en faveur d’un « rôle de
vigilance et même de dénonciation » par la presse des excès éventuels de la
répression pratiquée par l’Etat et prend position en faveur de pourparlers dans
le cadre de la politique internationale (p. 232-3). « Le meilleur rempart contre
le terrorisme » lui semble être enfin dans la volonté d’un peuple « de défendre
les valeurs fondamentales qui structurent et permettent la vie démocratique »
(p. 233); « le plus grand péril vient moins, à ses yeux, des menaces externes
que des démissions internes » (p. 234). Se contenter de « compter les coups »,
quand on pourrait choisir l’option d’une rhétorique qualitative est un type de
« démission interne ».
Le rôle de référence exemplaire que joue d’ores et déjà l’attentat du onze
septembre n’est pas uniquement dû au nombre considérable des victimes, mais
à un changement spectaculaire dans la présentation du terrorisme. Ce
changement implique entre autres le refus de recourir aux concepts et au lexique
de la guerre (« l’équation militaire serait un piège dramatique », Libération,
20.09.2001). Ceci pourrait valider, entre autres, la thèse selon laquelle la différenciation entre civils et soldats voyageant dans un bus de la compagnie
nationale des transports (seize Israéliens ont été tués, dont treize soldats) risque
de présenter implicitement les soldats comme des victimes légitimes. Autre
changement extrêmement important : l’apparition d’énoncés comme « Aucun
de ceux qui ont prêté la main à cette opération ne peut prétendre vouloir le bien
de l’humanité. Ceux-là ne veulent pas d’un monde meilleur, plus juste. Ils
veulent simplement rayer le nôtre de la carte » (Le Monde, 13.09.2001), énoncés
qui démythifient « l’hypocrisie » de justifications pseudo-idéologiques. L’appel
à la solidarité politique internationale et à la défense de valeurs communes est
essentiel, mais la lecture d’articles qui relatent des attentats récents perpétrés
au Moyen-Orient ou dans d’autres pays révèle que l’émergence de cette nouvelle
rhétorique n’a rien de définitif …La langue de bois du bilan a repris le dessus.
Il me semble donc urgent que la recherche en sciences humaines soutienne le
point de vue encore minoritaire des journalistes qui criminalisent le terrorisme
et argumentent en faveur de parades politiques internationales qui ont des
valeurs démocratiques consensuelles pour fondement.
[1]
Koren R., 1996.
Les enjeux éthiques de l’écriture de presse et la mise en mots du terrorisme, « Les dénominations du terroriste et de l’attentat », Paris, L’Harmattan, pp. 205-258.
Cf. également Koren R., 1993. « A propos de quelques dénominations perverses ou quand le
terrorisme est ‘paré’de toutes les séductions de la geste héroïque ».
Hebrew University Studies
in Literature and the Arts, t. 20.
[2]
Cf. Koren R. in Koren R. etAmossy R. 2002.
Après Perelman : quelles politiques pour
les nouvelles rhétoriques ? L’argumentation dans les sciences du langage, « Le cas de l’engagement du chercheur », Paris, L’Harmattan, pp. 197-228.
[3]
« Comment combattre le terrorisme »,
Manière de voir, 60, « 11septembre 2001 Ondes de
choc », Novembre-Décembre 2001, pp. 38-42. Il s’agit d’un texte publié à l’origine en 1986 dans
Le Monde diplomatique et reproduit dans ce numéro de 2001.
[4]
Sciences Humaines 27, « Le langage Origine, nature, diversité », déc. 1999, p. 33.
[5]
Paris, Armand colin, 1980, p.148.
[6]
Perelman C., Olbrechts-Tyteca L., 1970,4e édition,
Traité de l’argumentation, La nouvelle
rhétorique, « Les arguments quasi-logiques », Bruxelles, Editions de l’Université, pp. 294-297.
[7]
Cf., ibid, « L’accord », « Les lieux de la quantité » et « Les lieux de la qualité », pp. 115-125 : « Nous entendons par
lieux de la quantité les lieux communs quiaffirmentque quelquechose
vaut mieux qu’autre chose pour des raisons quantitatives ». On serait donc autorisé à dire que
dans un bilan où sontrecensées les victimes dedeux camps ennemis, c’est le nombrede victimes
le plus élevé qui devrait réguler l’attribution du statut de victime authentique et la hiérarchisation du malheur. « Les lieux de la qualité apparaissent dans l’argumentation, et sont le mieux
saisissables, quand l’on conteste la vertu du nombre »; ce qui compte, ce n’est plus alors la
quantité des morts, mais la tragédie vécue par chacune des victimes et des familles en deuil.
Chaque « mort » « compte » à nouveau : on ne songe plus avant tout à « compter les morts », à
pratiquer, comme l’affirme Buber cité par Perelman, « une bienfaisance falote envers des numéros
sans visages » (p. 121).
[8]
Cf. Jean-Pierre Dupuy, « La désacralisation de la victime, ou la preuve par Ben Laden »,
Esprit 8-9, Août-septembre 2002, p. 174 : « L’influence du christianisme est évidente dans le fait
notable que le mot ‘sacrifice’en est venu à signifier exclusivement le sacrifice de soi. Tant et si
bien qu’il n’a pas fallu une semaine après le 11septembre pour que l’antiaméricanisme foncier
d’unecertaine Franceintellectuelle redressela tête etse refuse à condamner les criminels au motif
qu’ils avaient fait le sacrifice de leur vie. Il fut hallucinant de voir qu’à partir de ce moment, le
mot ‘victime’fut utilisé, non pour désigner les malheureux habitants des tours, mais bien les terroristes eux-mêmes, déclarés doublement victimes, de l’injustice du monde et de la nécessité de
se faire martyrs !».
[9]
Cf. Paul Dumouchel, « Le terrorisme à l’âge impérial », « Le terrorisme et la division
amiennemi »,
Esprit 2002, op.cit., p. 142 : « Le terrorisme par définition engendre des victimes.
Or, il lui faut pour être efficace convaincre qu’il tue des ennemis ».
[10]
Manière de voir 60, op.cit., pp. 38-42. Cf, également, Daniel Hermant et Didier Bigo,
« Un terrorisme ou des terrorismes ? »,
Esprit 94-95, op.cit., p. 28 :« Les statistiques ne fournissent
qu’une base ‘étroite’à une démarche ‘objective’ou ‘scientifique’. Leur emploi dans les controverses politico-médiatiques est davantage la couverture d’un discours général – alarmiste ou
rassurant – sur le terrorisme, que le socle concret sur lequel ce discours serait élaboré. Plus que
les chiffres, implicitement prospectifs, la conception du phénomène détermine le sens du
phénomène pour la société. Le rapport Masson donne une bonne illustration de l’abus que l’on
commet à trop faire parler les chiffres. […] La notion d’attentat ‘terroriste’doit être construite. »
Cf., également, l’écrivain israélien David Grossman qui écrit le 16 mai 2001 dans
Libération :
« Au lieu d’une ‘paix des braves’les deux peuples se livrent à une comptabilité sanguinaire […]
Ce rituel cruel éveille la crainte que les deux peuples ne préfèrent cette arithmétique sanglante
plutôt que de résoudre le problème à sa racine. » Nous verrons plus bas que le tiers « solidaire »
peut précisément refuser l’« arithmétique sanglante » et tenter d’imposer une résolution du
problème « à sa racine ».
[11]
Le Traité de l’argumentation, op.cit., p. 79.