2003
Topique
Le 11 septembre vu par la presse chinoise
Michel Cartier
Directeur d’études, EHESS, Paris Rédacteur en chef de la Revue Bibliographique de Sinologie3 rue Thiers 78100 SaintGermain en Laye
L’attentat du 11 septembre 2001 fait l’objet dans la presse officielle chinoise d’un traitement strictement factuel en soulignant l’existence de victimes chinoises. Cette
retenue peut s’expliquer par un souci de ne pas évoquer un terrorisme musulman occasionnel en Chine.Mots-clés :
Chine, Terrorisme, Presse officielle.
The terrorist attacks perpetrated on September 11th 2001 were presented
in a very strictly factual way by the official Chinese Press although the Chinese victims
were given more particular coverage. This may well be explained by the concern not to
mention the occasional Muslim terrorist attacks that have taken place in China.Keywords :
China, Terrorism, OfficialPress.
La présente note est le résultat d’un dépouillement du Quotidien du
Peuple (Renmin ribao) des 12 au 15 septembre 2001, les jours qui ont suivi
les attentats du 11 septembre contre les deux tours du World Trade Center
de New York et le bâtiment du Pentagone à Washington. Il va de soi que le
Quotidien du Peuple est l’organe officiel du Parti communiste chinois,
qu’il conserve un style « stalinien » très différent de celui qui a été adopté
depuis une dizaine d’années par les autres organes de la presse, qu’il reflète d’abord le point de vue du Parti et du gouvernement. Il convient de noter
que la place essentielle y est tenue par des informations sur les faits et
gestes des dirigeants nationaux et que l’actualité internationale est habituellement reléguée dans une page intérieure. Il va de soi que le journal
s’abstient d’exprimer des opinions différentes de celles du gouvernement.
Les nouvelles internationales sont reprises des dépêches d’agences de presse, le plus souvent de l’agence nationale Chine nouvelle (Xinhua), tandis
que le rôle des journalistes et correspondants en poste à l’étranger se résume à l’illustration des thèses officielles. La rédaction du journal peut, toutefois, utiliser des artifices de mise en page pour suggérer des rapprochements. Les dépêches d’agences et les photographies seront regroupées de
manière à pouvoir être aisément « décodées » par les lecteurs avertis.
En ce qui concerne le vocabulaire, il convient de relever que les termes de
« terrorisme » et « terroristes », rendus en chinois par les « néologismes »
gongbuzhuyi et gongbufenzi, ne possèdent aucunement les résonances que ces
mots ont acquis en français, voire en russe : allusions à la Révolution française et à la Terreur, ou aux attentats de la période tsariste, qui peuvent conférer
une manière de « légitimité » à la violence. En chinois, ces termes n’évoquent
que la « violence » utilisée comme moyen de pression politique. On doit rappeler, à ce sujet, que la Chine est occasionnellement victime d’actions terroristes, perpétrées en particulier par des indépendantistes musulmans du
Xinjiang (Turkestan chinois), appartenant à la minorité ouygoure (turque) et
que des citoyens chinois auraient participé au mouvement taliban
d’Afghanistan. Ces activités sont vivement réprimées, mais la presse nationale officielle n’en parle pour ainsi dire jamais.
En raison du décalage horaire, le Quotidien du peuple ne pouvait rendre
compte des attentats du 11 septembre qu’avec un jour de retard. Les premiers communiqués, signés de journalistes en poste aux Etats-Unis, sont
datés du 12 septembre et paraissent en première page. Ils sont très brefs et
se bornent à mentionner les faits et les réactions officielles, en particulier
une courte déclaration du porte-parole du Ministère des affaires étrangères
faisant état d’un message nocturne adressé par le président chinois au président Bush. Le communiqué sur les attentats est, en revanche, très factuel,
mais il n’omet pas de mentionner la présence de Chinois — sans distinction, des citoyens de la Chine populaire, des Chinois d’outremer et des
Taiwanais travaillant dans les tours du WTC. Les nouvelles publiées au
cours des jours suivants sont plus nombreuses. Elles sont toutefois reléguées désormais dans la page de la politique internationale et demeurent
très factuelles. Le Quotidien du peuple ne publiera en tout et pour tout que
deux photographies, l’une montrant le commencement du déblaiement de
ground zero (numéro du 13 septembre) et l’autre présentant une vue des
affichettes placardées par les familles des victimes sur un mur de New
York. Les images diffusées à satiété dans les organes de presse et les
médias de l’impact des deux avions et de l’effondrement des tours sont
absentes. Le journal n’a donné que peu de détails sur les attentats eux-mêmes et ne fournira aucune estimation du nombre des victimes, se bornant à parler de « nombreuses victimes ». Un article publié le 13 septembre
décrit en termes généraux la confusion qui régnait à New York le jour de
l’attentat, en insistant sur l’ampleur et l’efficacité des secours. Il apporte
une précision au sujet des représentants de l’ordre en mentionnant le décès
de 300 pompiers et d’une centaine de policiers. Le journal rapporte par
ailleurs la présence à bord de l’avion encastré dans le bâtiment du
Pentagone d’un couple de Pékinois âgés rendant visite à un fils étudiant
aux USA. En ce qui concerne l’environnement international, le journal se
fait abondamment écho de l’indignation partagée par un grand nombre de
pays, en évoquant les déclarations officielles. On relève, en particulier, les
condamnations prononcées par certains pays comme la Corée du Nord et la
Syrie, plus ou moins associés au terrorisme international dans l’esprit de
nombreux occidentaux.
Pour finir, le Quotidien du peuple ne propose à ses lecteurs aucune analyse politique de la situation. Le fait que les terroristes soient des musulmans est
seulement suggéré à propos de l’identification de Ben Laden et des talibans.
On peut néanmoins souligner deux rapprochement insinués, au moyen de la
mise en page, avec des troubles survenus au Nigeria impliquant des musulmans et le renforcement, en France, du plan Vigipirate. Le journal se garde en
revanche d’établir un rapprochement avec des actes de terrorisme dont la
Chine aurait été ou pourrait être la victime.