2003
Topique
De quelques emplois de la notion de « terrorisme » dans la presse russe
Michel Duc Goninaz
Val St Georges Ch. de l’Echelle 13100 Aix-en-Provence
La communication étudie la notion de terrorisme telle qu’elle apparaît dans
la presse russe, à partir des articles publiés dans la Komsomolskaia Pravda les 11 et 12 septembre 2001, puis un mois après. On peut observer que, comme dans d’autres langues et
d’autres pays, le « terrorisme » ne qualifie plus une méthode de gouvernement, mais des
actions fomentées par des groupes armés contre différents gouvernements. Les actions de
la résistance tchétchène peuvent ainsi faire l’objet d’un amalgame avec l’attaque du 11 septembre 2001 contre New York.Mots-clés :
Terrorisme, Russie, Tchétchénie, Presse, « 11 septembre ».
This article studies the notion of terrorism as it appears in the Russian Press,
based on press articles published in Komsomolskaia Pravda on September 11th and 12th
and then one month later. We can observe that, as for other languages and other countries,
‘terrorism’no longer describes a method of government, but actions perpetrated by armed
groups against different governments. The actions of the Chechen resistance fighters are
thus amalgamated with the September 11th attack on New York.Keywords :
Terrorism, Russia, Chechnya, Press, ‘September 11th’.
Avant d’examiner le contenu d’un journal russe à certaines dates significatives, il n’est pas inutile de se demander ce que représente le mot terrorizm
pour un russophone avant même qu’il ait ouvert son journal. Les dictionnaires
reflètent assez bien le sens et les connotations habituellement attribués à ce
terme. Les dictionnaires courants définissent le terrorisme comme « politique
et tactique de terreur » (terror) et l’un d’entre eux donne comme exemple « le
terrorisme militaire de Napoléon ». Quant à la terreur, elle est définie comme
« une politique de justice sommaire (rasprava) appliquée à des adversaires
politiques, au moyen de la violence, y compris jusqu’à l’élimination physique ».
Les exemples donnés sont « la terreur fasciste » (= nazie, dans la terminologie
soviétique), « terreur gouvernementale » ou « terreur d’État ». Il s’agit donc
d’un phénomène collectif dont l’auteur est une instance ayant le pouvoir de
réprimer des dissidents ou des rebelles, à tel point que le syntagme « terrorisme
d’État » devraitapparaître comme un pléonasme.
La définition classique de Belinski, également citée (« système d’actions
ayant pour but de terroriser l’ennemi politique en semant l’effroi dans ses
rangs »), laisse la place à une interprétation assez large : le terrorisme peut alors
être le fait d’un parti ou d’un groupe doté de certains moyens pour « semer
l’effroi ». Mais c’est le tsarisme, en butte à des attentats perpétrés par des petits
groupes, voire des individus, qui va accréditer l’idée qu’un individu ou un
groupe peuvent être qualifiés de « terroristes ». Lénine, qui n’aimait pas le terrorisme quand il n’était pas pratiqué par son parti — et que les dictionnaires
soviétiques, encore en usage, citent volontiers — adoptera cette façon de voir,
en définissant le terrorisme comme « système de meurtres politiques isolés »,
sans voir, probablement, la contradiction qui pouvait apparaître entre
« système » et « isolés ». Aussi les dictionnaires soviétiques ont-ils ajouté au
sens fondamental de ce terme la note suivante : « se dit aussi des actes individuels de meurtres politiques ». Dans l’Encyclopédie soviétique, le phénomène
du terrorisme est correctement défini comme organisé par certains États (avec
une liste détaillée des actes qui en relèvent : assassinats de dirigeants et attentats
contre des édifices de l’État ennemi, attaques contre les sièges d’organisations
de libération nationale etc.). Mais une seule organisation « terroriste » fait l’objet
d’un article : la « fraction terroriste de la Volonté Populaire» (1886-87), responsable d’un attentatcontre Alexandre II.
Il va s’en suivre que le/la terroriste (terrorist[ka]) sera défini(e) comme
« partisan et participant d’actes de terreur individuelle ». On comprend que le
et de cette définition peut facilement s’interpréter comme ou. De là on passera
aux adjectifs terroristitcheski (relatif au terrorisme, comme dans les syntagmes
« acte terroriste » « méthodes de lutte terroristes », « organisation terroriste ») et
terroristski (relatif aux terroristes, comme dans le syntagme « un groupe terroriste »), tous deux correspondant à l’adjectif français terroriste, et d’ailleurs
pratiquement synonymes.
On sait que les dictionnaires français procèdent de la même façon. Après
une définition générale et historique (régime de terreur ou de la Terreur, 1793-94), on passe aux « actes de violence d’une organisation politique », en donnant
comme exemple… « le terrorisme russe de 1905 » (Petit Robert). Seul un
exemple de Simone de Beauvoir dans le même Petit Robert vient rappeler par
des guillemets l’usage qui est fait de ce terme par les terroristes au pouvoir :
les activités « terroristes » se multiplièrent […]. Il s’agit évidemment des
attentats et sabotages commis par les résistants de France traités quotidiennement de « terroristes » par les autorités nazies et les médias au service du
gouvernement de Vichy.
Examinons maintenant ce que trouve le lecteur de la Komsomolskaïa Pravda
aux dates suivantes.
Les occurrences des mots de la famille de terror ne se rencontrent que dans
l’interview d’un politicien russe consacrée à la guerre de Tchétchénie. Les
rebelles tchétchènes y sont désignés une fois par le terme boeviki, qu’ils se
donnent eux-mêmes et que l’on peut traduire par « insurgés » (dans une phrase
où il est dit qu’« il faut les désarmer »), une fois par le terme bandity, qui se passe
de traduction (ceux-ci sont dits « particulièrement odieux »), et deux fois par
le terme terroristy, dontil est dit qu’« il faut les anéantir ».
Les articles consacrés aux événements survenus à New York se présentent
ainsi, du pointde vue qui nous occupe :
- un article de 9 lignes (condoléances du gouvernement russe) comporte
3 occurrences de cette notion sous les formes attaque terroriste, lutte contre le
terrorisme, conséquence des actes terroristes. Notons que pour cette dernière
notion, la langue journalistique emploie l’abréviation terakty (au singulier :
terakt).
- un article de 15 lignes, reflétant la position du gouvernement russe, où
apparaît le syntagme des actes terroristes barbares, dont le sens est difficile à
analyser pour un lecteur naïf, en l’absence d’un exemple qui parlerait d’« actes
terroristes civilisés ».
- un article mentionnant les opinions de différentes personnalités russes à
partir de la question « est-ce la troisième guerre mondiale ? ». Dans chaque
intervention de quelques lignes, un mot de la famille de terror apparaît en
moyenne deux fois. Les trois interventions où ces termes n’apparaissent pas sont
celles qui laissent entrevoir un esprit critique à l’égard de la politique des États-Unis. En une trentaine de lignes, on a 7 occurrences, se répartissant en terrorisme
(2), terroristes-substantif (1), terroriste-adjectif (3), antiterroriste (1). Il convient
de préciser que : 1° le mot terrorisme est accompagné dans ses deux occurrences de l’adjectif international, ce qui laisse entendre qu’il s’agit d’un complot
mondial qui menace aussi la Russie; 2° l’adjectif terroriste concerne une fois
le mot akcia, plus fort que akt(y) : il s’agit d’une action préméditée et concertée,
ce que le vocabulaire français sur la question qualifie d’« entreprise »; une fois
la mot deiatelnost (activité), encore plus large que akcia, puisqu’il comporte
le trait sémantique « permanence », et une fois le mot rejimy (régimes), qui vise
certains États (qui ne sont pas nommés) et qui, à la différence du français, est
nécessairement péjoratif.
- un article comportant des commentaires des journalistes. En 245 lignes,
on a 9 occurrences des mots en question, soit terroristes-substantif (5), terrorisme (1), actes terroristes (3, dont 1 sous la forme d’un syntagme adjectif +
substantif, 2 sous la forme de l’abréviation terakty). On peut y ajouter une
occurrence du substantif prestupniki (criminels-substantif) qui dans le contexte
désigne les mêmes personnes que terroristy. On observera l’affirmation
étonnante de l’un des journalistes : ce qu’ont déclenché les terroristes, dit-il, ce
ne sont pas des actes de terrorisme (terakty), c’est la troisième guerre mondiale.
On voit que la banalisation créée par l’emploi répété d’une abréviation finit par
exiger la surenchère.
Le même jour, une allusion aux talibans qualifie ceux-ci de terroristes et
donne l’occasion de rappeler un attentat qui a eu lieu à Moscou deux ans
auparavant, perpétré par des terroristes (terme utilisé 2 fois) – le lecteur doit
comprendre : comme à New York – et qui rend nécessaire une lutte contre les
« bandits-terroristes de tout poil ». On rappelle aussi qu’au Daghestan, en 1996
et 1999, des bandits, qualifiés aussi de terroristes, aux ordres d’un terroriste,
ont tué des innocents (sous-entendu là aussi : comme à New York).
LE 12 OCTOBRE 2001, UN MOIS APRÈS…
Un article d’environ 25 lignes, consacré à la traque de Ben Laden, fait
apparaître le syntagme terroriste N°1 (1 fois) et les expressions opérations
antiterroristes et coalition antiterroriste.
Un article d’environ 30 lignes sur les conséquences des attentats de New
York laisse apparaître terroristes 3 fois et terakt 3 fois, terroristy-smertniki
1 fois et terakt 3 fois. Le terme smertnik, désignant l’auteur d’un attentatsuicide, était inconnu des francophones, habitués au terme kamikaze, jusqu’au
jour du 25 octobre 2002, où Le Figaro le révéla à ses lecteurs.
Le même 12 octobre 2001, un long article astrologique (environ 75 lignes),
consacré à l’influence des astres sur Ben Laden, Bush, Poutine et d’autres, ne
fait apparaître que 3 occurrences de terroriste (dont une fois terroriste N°1 et
une fois terroriste-millionnaire, tous deux antonomases pour Ben Laden) et
1 occurrence de terakty. Cet article, dont on peut contester le sérieux, se trouve
donc être le plus serein sur la question.
Le même jour, les problèmes nationaux des pays de l’ex-URSS sont abordés par un article sur la violence en Abkhazie. Les forces rebelles de cette
république, qui comportent, d’après le journal, des Géorgiens, des
Tchétchènes et des Arabes, sont composées de boeviki (terme utilisé pour les
rebelles tchétchènes; 1 fois) ou de bandits (1 fois) ou de terroristes (2 fois).
Ils composent une troupe terroriste, terrorisant (participe présent du verbe
terroriser) le territoire.
Dans Argumenty i fakty en date du 14 octobre 2002, terakt concerne l’attentat
de Bali et un possible attentat à Mexico. Les rebelles tchétchènes dépendent
d’organisations terroristes, non seulement du point de vue de Poutine, mais de
celui de Tony Blair, qui dit représenter le point de vue occidental (lire :
américain) et se sert de cet argument pour faire accepter aux dirigeants russes
une guerre contre l’Irak.
Nous voyons à l’œuvre dans les écrits examinés les phénomènes suivants :
- le glissement de sens auquel une propagande d’État nous a habitués
depuis un siècle, en Russie comme en France et ailleurs : les seuls « terroristes »
que l’on nomme ainsi sont ceux que l’on pourrait appeler les « terroristes au
détail », qui, à la différence des « terroristes en gros » (les États) ne possèdent
ni armes de destruction massive, ni même avions ou sous-marins (les auteurs
des attentats de septembre 2001 aux États-Unis ont dû pirater des avions).
- l’amalgame auquel se livre la presse russe, qui permet d’assimiler les
résistants tchétchènes aux membres d’Al-Qaïda. Les autres gouvernements ne
se privent pas pour réaliser de semblables opérations à propos des Basques, des
Kurdes, des Ouïgours, comme naguère des Kosovars etc.
- la répétition lancinante, quasi-doxologique, des mêmes mots et formules,
qui doit produire une tétanisation dont le but est d’organiser l’oubli de l’amont
des événements. Le message subliminal, etparfois cyniquement explicité, est
clair : le terrorisme au détail appartient au domaine du Mal et ne saurait donc
avoir d’autres causes que métaphysiques. Prétendre en rechercher les causes
historiques, c’est déjà « comprendre », donc excuser, donc être complice. Mais
cette répétition peut avoir un effet contraire au but recherché, puisqu’elle peut
aboutir à la banalisation du phénomène diabolisé. Or les tenants de l’idéologie
officielle répètent volontiers avec insistance qu’il ne faut pas « banaliser » ce
qu’ils présentent comme appartenant au domaine du Mal.