2003
Topique
La terreur des opprimés – Un examen comparatiste des réponses au terrorisme
Jeffrey S. murer
Swarthmore College Dpt of Political Science Trotter Hall 319 500 College Ave. Swarthmore PA 19081
Les réactions de l’Etat et de la société au terrorisme, envisagées sous
l’angle du respect des droits humains, diffèrent selon les contextes. L’intensité de la
réponse étatique, notamment pour ce qui est de la limitation des droits humains, semble
corrélée à la manière dont l’appareil étatique décrypte le danger. Les menaces venant
d’entités qui ne mettent pas en cause la construction du sujet d’une politique collective
donnée sont minimisées, tandis que la réponse aux menaces provenant d’entités associées
aux opprimés est féroce. La réaction de l’État fonctionne alors comme l’édification d’une
nouvelle frontière qui séparera un sujet politique traumatisé et un autre, censé menacer ce
sujet. Ceux qui auraient besoin de la protection de leurs droits – pour pouvoir exprimer
leur opposition à certaines actions de l’Etat, pour être traités de manière humaine par les
services de sécurité et pour affirmer leur autonomie ou leur désaccord même en dehors de
l’espace public – sont rejetés de l’autre côté de la nouvelle frontière. Indépendamment de
leurs appartenances antérieures, ceux qui se trouvent ainsi à l’extérieur des nouvelles
définitions du sujet politique sont par principe des autres sociaux et politiques et, en tant
que tels, ne peuvent plus être considérés comme « méritant» protection.
L’étude examine les conditions sous lesquelles le sujet politique connaît une telle division
et réagit en abaissant l’autre pour l’opprimer. Elle comparera notamment des réponses au
terrorisme en Europe et aux Etats-Unis au cours des années 1970 et au début des années
1980.Mots-clés :
Critères (de séparation), Droits humains, Opprimés, Réponses (au ter- rorisme), Séparation.
Reactions on the part of the State and society in general towards terrorism considered from the point of view of human rights can be very different from one
context to another. The strength of the State’s response, notably as far as the limits put
on human rights are concerned, seems to be in direct correlation with the way the State
deciphers the threat it is indeed faced with. Threats coming from groups that do not question the construction of the Subject of a given collective government are played down,
whereas the response to threats from groups associated with the oppressed are ferocious.
The State’s response functions then as the edification of a new boundary that lies between the traumatised political Subject and the Other, the force threatening that Subject.
Those who are indeed in most need of their rights being protected – to enable them to
express their opposition to certain State actions, to be treated in a humane way by security services and to be able to express their autonomy or their disagreement even outside public spaces – are rejected and pushed across to the other side of this new boundary. Independently from their former appearances, those that find themselves in this way
excluded from the new definitions of the political Subject become necessarily social and
political Others and as such, can no longer be considered as deserving protection.
This studyexamines the conditions in which the political Subject experiences sucha division
and reacts by degrading the Other in order to oppress them. In this light, we can compare
the reactions to terrorism in Europe and the States during the 1970s and in the early 80s.Keywords :
(Separation) criteria, Human rights, Oppressed, Reactions (to terro- rism), Separation.
Depuis les attentats meurtriers contre le World Trade Center à New York et
le Pentagone à Washington, la lutte contre le terrorisme a pris le devant de la
scène de ce qui structure les relations internationales. Le terrorisme n’a pourtant
pas de définition unique; de même, il ne se produit pas dans un seul contexte.
Ses facettes multiples invitent à le comprendre dans un contexte subjectif, une
situation dans laquelle les contingences historiques se mêlent à des réactions
émotionnelles, que l’État et l’action des médias façonnent. Martha Crenshaw
nous le rappelle : « le contexte du terrorisme ne consiste pas… en facteurs historiques objectifs » (2000 : 7). Une grande part de la tâche qu’impose la
compréhension du terrorisme exige plutôt une lecture des conditions subjectives et symboliques qui constituent les contextes de ces formes spécifiques de
violence politique. De plus, ces contextes diffèrent également en fonction du
« public » de la violence « terroriste »; une violence dirigée contre un État, par
opposition à une violence dirigée contre un public général, prend des cibles
différentes. Si la variation de ces cibles peut s’attribuer aux différents buts
« terroristes », elle dépend souvent du degré de pratique démocratique qui caractérise l’espace politique dans lequel la violence se produit. Cette étude analyse
l’activité terroriste selon les différentes conditions de son occurrence, en
examinant les réactions étatiques et l’impact que celles-ci exercent sur la
protection des Droits Humains.
On peut dire en général que la violence jugée terroriste est celle dont le but
est de saper la légitimité d’un État, le plus souvent dans un rapport asymétrique. L’organisation qui tente de miner une légitimité étatique ne possède pas
des ressources ou des capacités égales à celles de l’État [attaqué]; le conflit n’est
pas équilibré. Cette organisation entreprend donc des actions qui concentrent
l’attention d’un public donné et peuvent s’efforcer de propager la peur. Le but
de ces actes est de faire la démonstration de l’incapacité de l’État à prévenir
les attentats et de délégitimer sa prétention au monopole de la force. Un autre
but peut être de faire la preuve que l’État est répressif et qu’il viole les droits
de ses citoyens. Dans ce cas, les terroristes veulent essayer d’obtenir le soutien
du public et, de cette manière, ces acteurs politiques terrorisent l’État et non
les citoyens per se, comme cela se passait pour la Fraction Armée Rouge en
Allemagne et pour les Brigades Rouges en Italie, notamment pendant les années
1970. L’adoption du mot « armée » ou l’usage de termes militaires (comme par
exemple « brigade » ou « force ») suggérait que cette violence politique contestait
le pouvoir étatique aussi directement que possible. Dans de telles circonstances,
il devient difficile de différencier « terroristes », mouvements de « résistance »
et rébellion politique. Ainsi se vérifie l’adage ancien : le terroriste de l’un et le
combattant pour la liberté de l’autre…
La distinction des organisations terroristes pourrait s’établir par l’examen
des voies par lesquelles la violence utilisée affecte la société civile. En outre,
la façon dont la société civile est atteinte a un impact immédiat sur les réponses
étatiques.
SOCIÉTÉ CIVILE ET VIOLENCE
On perçoit souvent la société civile, cet espace entre l’État et l’économie,
comme dégagée de violence politique. En effet, lorsque les sujets deviennent
citoyens et abandonnent à l’État leur « droit naturel » à la violence, c’est avec
la conviction de s’épargner ainsi la rancune et la vengeance d’autres individus.
« La société civile garantit une liberté importante : celle des individus de vivre
sans la peur quotidienne d’une mort violente infligée par l’autre » (Keane,
2002). Néanmoins, que l’on suive Hegel, Locke ou Rousseau, les théories
s’accordent sur le fait que la société civile est précisément l’espace dans lequel
l’État exerce son potentiel de violence, en particulier par la police et les appareils
de sécurité. Mais souvent on perçoit cette violence comme de nature apolitique. Quand bien même les États-Unis pourraient sembler atypiques du point
de vue du niveau de violence quotidienne que l’on y connaît, ils offrent un
excellent exemple. La violence issue de frustrations économiques, d’injustices
ou des tirs de la police au nom du maintien de l’ordre, n’ont, ni l’une ni l’autre,
une dimension particulièrement politique. Même la vague d’attentats contre
les cliniques où l’on pratique l’avortement et l’assassinat de médecins qui ont
fait des interruptions de grossesse passent curieusement pour de la violence
« privée », relevant du domaine de la société civile. Ces actes ne comptent pas
en tant que terrorisme intérieur, car la cible n’en est ni l’État, ni le public en
général, public par lequel des candidats-terroristes pourraient chercher à
s’assurer du soutien ou de la consternation civique pour arracher un changement
des coutumes étatiques. La société civile demeure la sphère dans laquelle
l’angoisse et la peur sont « privatisées », dispersées parmi les individus, vouées
à une atomisation assumée.
C’est en même temps dans la sphère civile que se forme l’identité collective,
car ce sont les actes collectifs de définition groupale et d’auto-définition qui
dessinent les contours et les frontières des identités collectives. Le rôle que
l’État joue peut soutenir le fondement d’une telle identité en tant qu’ensemble
d’institutions qui marquent les pratiques et les rituels politico-culturels, mais
l’État ne peut par lui-même imposer une identité. Ainsi, l’identité est le produit
d’une relation dynamique entre individus, collectivités, institutions et circonstances socio-politiques. Ces circonstances peuvent être telles que les identités
s’y épuisent ou s’y renforcent, mais elles ne s’y définissent pas.
Dans l’espace social de la violence réduite, « les ennemis potentiels sont
transformés en étrangers », sans que leur extranéité soit objective. Car l’étranger
se trouve derrière les frontières de l’identité collective installée dans la société
civile. Il peut y avoir beaucoup de collectivités dans cet espace de la société
civile, chacune évoluant et modifiant sa définition de nouveaux étrangers et son
assimilation des autres. Comme antérieurement des ennemis potentiels ont été
« transformés », il devient possible pour ces étrangers d’être assimilés avec le
temps, et de s’incorporer dans une collectivité élargie. Les étrangers sont
marqués autant par leur éloignement de ceux qui les entourent que par leur
proximité aux mêmes (Keane, 2002). Pourtant, à l’intérieur de la société civile,
« les étrangers prolifèrent, tandis que se raréfient les plaisirs sauvages et la
haine sans entraves dans la destruction de tout ce qui est hostile » (Keane,
2002).
Néanmoins, cette haine réapparaît de temps à autre. En cas de menace,
notamment d’une menace aiguë pesant sur l’identité collective, les étrangers
deviennent une cible pour l’angoisse refoulée et la peur. Dans ces conditions,
le besoin de projeter est tellement fort que, s’il n’y a pas d’étranger convenable
sous la main, les collectivités le créent de toute pièce
[1]. Ce processus de
projection se distingue par des modèles de dévalorisation véhémente et
d’abjection
[2] et peut se manifester dans des formes spécialement virulentes :
antisémitisme, xénophobie, violence ethnique
[3]. Avant tout, ces actions et
réactions s’extériorisent au sein de la société civile. Ainsi naît un lien. La
violence intérieure à la société civile, en particulier celle qui perturbe les définitions identitaires, engendre de l’hostilité envers l’étranger, dont on assurerait
la protection dans d’autres circonstances. Souvent, cette hostilité peut servir à
légitimer la violence d’État dirigée contre l’étranger pour tenter de rétablir le
status quo ante. La somme de contrainte que l’État emploie légitimement est
directement proportionnelle au niveau d’anxiété qu’exprime la collectivité par
réaction à une menace identitaire donnée. Il importe de souligner que l’État peut
trouver son intérêt à bénéficier d’une telle occasion pour manifester ainsi son
pouvoir, qui sans cela serait limité, placé sous le contrôle de la société civile.
Pour cette raison, il est pertinent d’examiner de plus près le lien entre les expressions de l’anxiété et la transmission étatique et médiatique de celle-ci.
LE TRIANGLE DE LA PEUR SELON KEANE
John Keane a développé un modèle pour étudier le rôle que joue la peur de
l’État dans la formation de la violence politique. La peur du pouvoir étatique
– explique-t-il dans son étude – produit des réactions significatives dans la cité
qui tente de surmonter et de transcender cette peur. Keane estime que la peur
n’est pas objective, mais qu’elle se construit à partir de la relation dynamique
entre individus et circonstances socio-politiques. Les circonstances objectives
que des sujets ou des groupes perçoivent comme menaçantes provoquent des
symptômes physiologiques et mentaux que l’objet de la peur déclenche. À leur
tour, ces symptômes engendrent des abréactions sur l’objet. Selon ses conclusions optimistes, les sujets de la terreur étatique mettent en acte leurs symptômes
corporels et mentaux dans leur abréaction et défient ainsi les circonstances qui
créent la peur. Keane s’empresse de souligner que peur n’est pas synonyme
d’anxiété, car la peur est beaucoup plus immédiatement et intimement liée aux
circonstances objectives.
D’après cet auteur, la publicité, qu’elle soit faite par les médias officiels ou
par des réseaux d’information informelle, devient un instrument-clé pour
contrôler le pouvoir étatique, car elle offre un mécanisme pour réorienter la peur
en la réduisant et en la transformant en action politique qui étend l’espace de
la société civile. Toutefois le modèle de Keane peut être retourné. En cas d’action
terroriste, que celle-ci se dirige contre l’État ou le public général, l’État peut
se servir des médias pour produire ou répandre la peur, ce qui légitimera un
usage plus étendu de sa force. Les abréactions dans ce cas inverse peuvent, au
lieu de défier l’État, induire une soumission au pouvoir étatique accru et à ses
expressions violentes. Les médias peuvent aussi, involontairement, offrir une
tribune de diffusion de la peur, plutôt que de mettre en question le lien entre
l’État et la société civile. Le mécanisme qui dans un autre contexte dissipe la
peur, la produit en l’occurrence et dissimule le pouvoir accru de l’État et ses
empiètements sur le terrain de la société civile.
À mesure que la peur s’empare de la collectivité, de nombreux mécanismes
de défense peuvent s’enclencher. Le plus important d’entre eux est la projection.
Ce procédé de déplacement, consistant, pour le sujet, à investir un objet de ses
qualités indésirables, est un préambule à la constitution de l’autre « ennemi ».
À mesure que d’autres traits, et particulièrement l’agressivité éprouvée par le
groupe, sont projetés dans cet autre, l’objet est vu comme dangereux et
menaçant. « Pris dans la haine, on a tendance à attribuer un statut et un pouvoir
extraordinaire à l’autre extérieur [abject]» (Pao, 1965 : 258). Au niveau du
groupe, la projection collective fait partie intégrante de la définition d’ennemis
politiques et sociaux.
La croyance que le monde est un lieu effrayant, inquiétant, multiplie les
composantes de la projection. D’un côté, croire en des forces extérieures inquiétantes conduit à se protéger soi ou son groupe de la menace imaginaire. Cela
peut prendre la forme de la fuite physique, de barrières de protection contre
l’attaque, de tentatives de camouflage… D’un autre côté, le fait de se sentir en
danger peut porter à essayer de désarmer, capturer ou détruire l’autre imaginaire (Cramer, 1991 : 64). On peut comprendre la dévalorisation de l’autre en
tant que défense contre ce désir, comme parallèle à la phobie. L’agressivité
cache de la peur, le rejet du désir, les deux peuventse masquer et obscurcir la
vue par l’inflation des pouvoirs de l’autre. Ce sont l’objet de la peur et la source
de l’insécurité qu’on présente comme excessivement puissants, pour éviter
qu’on ne paraisse faible soi-même. Par conséquent, tandis qu’un individu peut
désirer la réconciliation avec l’autre, la peur de l’exclusion sociale exige que
l’autre soit puissant et menaçant à l’excès. Dans cette logique, le groupe se
sent menacé par l’autre, donc l’autre menace le groupe. On peut par là faire
craindre un étranger à un groupe indépendamment du fait que l’étranger menace
ou non. Il suffit que le sujet collectif se sente menacé. L’État peut exacerber la
peur ressentie en transmettant des messages qui affirment la puissance de
l’étranger. La répétition et l’intensité de ces messages peut inciter la collectivité
sociale à accepter n’importe quel moyen que l’État propose comme nécessaire
à la défense contre les nouvelles menaces. Ce procédé consistant à investir
l’autre de pouvoirs étendus sert à justifier la peur égocentrique et les moyens
de mettre sur pied les défenses pour faire face à cette peur. Notons qu’il est dans
l’intérêt de l’État d’augmenter la peur ressentie et de faciliter la réalisation des
conditions de la peur, plutôtque d’y porter remède.
TERRORISME D’ÉTAT, USAGE ÉTATIQUE DU TERRORISME
L’État peut trouver utile de créer une atmosphère de peur. En propageant
haine et angoisse, il légitime beaucoup d’actions agressives. On peut trouver
bien des exemples pour illustrer ce propos; en voici trois, immédiats qui le
servent : celui de la Russie vis-à-vis des « terroristes » tchétchènes, celui de la
Serbie face à l’Armée de Libération du Kosovo (ALK) et celui des États-Unis
contre Al Qaida.
En 1999, l’État russe s’est servi de la peur produite par une vague d’attentats
dans des appartements de Moscou et de Saint-Pétersbourg pour justifier la
reprise de son action en Tchétchénie. Que l’État ait pu insinuer la responsabilité
des terroristes tchétchènes dans ces attentats, quoique ce ne fût jamais prouvé,
a légitimé non seulement une nouvelle opération militaire directe en
Tchétchénie, mais aussi l’incarcération d’un grand nombre de Tchétchènes, sur
la base de la simple « suspicion » de leur lien à des activités terroristes. L’État
russe a récemment utilisé la menace de terroristes tchétchènes pour justifier
l’action militaire entreprise en République de Géorgie. La possibilité pour la
Russie d’empiéter sur le territoire d’un autre État souverain montre bien
l’ampleur du pouvoir de la peur.
De manière semblable, l’État serbe a employé l’accusation de terrorisme
contre l’Armée de Libération du Kosovo (ALK) en 1999 aussi pour inciter à
la « purification ethnique » dans la région. Pendant dix ans, le Gouvernement
fédéral yougoslave a expliqué la suspension de la loi autonome dans la région
en se fondant sur des accusations concernant la présence de terroristes kosovars.
Lorsque les résistants de l’ALK opposaient des actions militaires et paramilitaires contre les forces fédérales, Radio Serbia et les médias de l’État serbe
diffusaient des messages relatifs à la « puissance » et la force de l’ALK, pour
se servir ensuite de la présence de l’ALK comme justification de la violence
serbe dans la région.
Aux États-Unis, depuis les attaques de 2001, on a argumenté la nécessité
de nombreuses prises de pouvoir de l’État américain par la « guerre contre le
terrorisme ». La détention sans aucun recours, sans défense légale et sans droit
de plus de mille personnes d’origine moyen-orientale n’était qu’une des
nombreuses infractions aux Droits Humains au nom de l’opposition au terrorisme. Une loi de 1996, intitulée Antiterrorism and Effective Death Penalty
Act, contient une disposition peu usitée interdisant « le soutien matériel » à une
organisation terroriste. Elle a permis au gouvernement des États-Unis d’arrêter
et de mettre en accusation des individus qui ont envoyé de l’argent à des organisations que le gouvernement estimait liées au terrorisme, sans prendre en compte
l’intention des personnes arrêtées. Autrement dit, des individus peuvent être
arrêtés pour avoir apporté un soutien au terrorisme, même s’ils ne savaient pas
qu’ils le faisaient, ni n’en avaient l’intention. Cette disposition a été invoquée
contre cinq Yéménites de Buffalo, NewYork, arrêtés pour avoir visité un « camp
d’entraînement » d’Al Qaida au Pakistan.
Une autre loi, de 2001, intitulée USA Patriot Act, prévoit d’étendre les
pouvoirs de surveillance des agences gouvernementales d’application des lois
fédérales. On peut penser que plusieurs de ces pouvoirs ainsi accrus violent le
droit individuel au respect de la vie privée et d’autres droits civiques et humains.
La condition de ces extensions de pouvoirs de l’État est que les menaces soient
« persistantes ». Aussi le gouvernement des États-Unis continue-t-il à diffuser
des mises en garde relatives à des menaces indéterminées et à prétendre qu’il
ne peut révéler la nature de ces menaces étant donné l’intérêt de la défense
nationale. Les médias reprennent alors ces avis en y ajoutant leurs propres
spéculations et contribuent pour leur propre part à un climat de peur. Ainsi,
l’occasion de la violence tragique et dévastatrice à New York et à Washington
a favorisé un remodelage des frontières entre l’État et la société civile, alors
que d’autres formes de violence, interne, privée, apolitique se prolongent.
4. Cible : renvoie à la plus grande partie des cibles choisies par les terroristes.
RÉPONSES AU TERRORISME
DANS UNE PERSPECTIVE COMPARATISTE
RÉPONSES AU TERRORISME
DANS UNE PERSPECTIVE COMPARATISTE
Organisation terroriste Lieux d'action Cible4 Réponse Période d'activité
de l'État5
Brigades rouges Italie État Passive 1969-1935,1995,
2001,2002
Fraction Armée rouge Allemagne Mixte Agressive 1969-1985
IRA Irlande du Nord Mixte Agressive 1968-présent
Angleterre
Armée de Libération Kosovo Mixte Agressive 1992-2000
du Kosovo Yougoslavie
ETA Espagne/France Mixte Ciblée 1962-présent
Agressive
PKK Turquie État Agressive 1978-présent
Al Qaïda USA/Pakistan Mixte Agressive 1992-présent
Yemen Extra Passive
Indonésie Public Agressive
Arabie Saoudite Extra Passive
Kenya Extra Passive
État : installations militaires, postes de police, édifices du gouvernement et fonctionnaires du gouvernement (comprenant, entre autres : officiers de police, juges, avocats, procureurs, élus locaux, personnel
militaire en uniforme).
Public : sites non-gouvernementaux et individus, avec entre autres : discothèques, pubs, bureaux commerciaux, galeries, voies publiques et personnel militaire en civil.
Extra État : cibles associées à un État mais ne s’y trouvant pas, ce qui comprend, entre autres : installations militaires à l’étranger, ambassades, bureaux officiels et personnel militaire à l’étranger.
Mixte : organisations qui attaquent État et lieux publics.
5. Réponse de l’État : représente les actions de l’Etat qui privent les individus de leurs droits civils et
humains.
Agressive : actions de l’Etat quienfreignent sévèrement les règles du droit civil et humain, ce qui comprend,
principalement : annulation d’un procès, refus d’accorder une défense juridique, détention sans accusation,
durée indéterminée de détention, exécution sommaire, refus du droit de visite, torture, et traitement cruel et
inhumain des détenus.
Agressive ciblée : actions de l’État qui peuvent comprendre celles énumérées ci-dessus, mais qui visent
des individus identifiés par une cour de justice comme appartenant à une organisation terroriste.
Passive : aucune action supplémentaire n’est entreprise contre les activités terroristes. Celles-ci font l’objet
de poursuites de la part des forces de police qui ne reçoivent pas de pouvoirs supplémentaires pour cela.
Nous pourrions dire ici que la réponse de l’État se fonde sur la notion
d’inquiétante étrangeté. Nous distinguerions deux cas :
- Dans le cas d’une réponse agressive où, comme nous l’avons vu, l’État
empiète sur les droits humains par son intrusion dans la société civile, prévaut
le mythe que l’étranger est partout et tout-puissant. Pour cette raison, l’État se
permet de violer certains droits (ceux précédemment cités). L’Unheimlich,
fascination pour l’étrange et le répugnant, constitue alors un mode d’identification, renforcée dans cet encerclement par l’étranger. Le paradoxe réside en
ceci que l’Unheimlich confronte le désir d’être cerné par l’étranger à une
véritable répulsion, due à l’identification collective du sujet. La répression
qu’exerce l’État est alors bienvenue, etc’est bien ce sur quoi il compte.
- Dans le cas d’une réponse passive, le groupe s’identifie au “terroriste”, et
voit en l’État une menace. L’ambivalence de l’Unheimlich est de mise ici aussi.
L’identification à l’autre comme terroriste s’effectue, car celui-ci est une
manifestation réalisée du désir de résister à l’État. Mais une certaine répulsion
est également éprouvée, principalement liée au rejet de la violence terroriste,
qui vient pointer l’incapacité du sujet à résister à l’État.
- Les sujets individuels confortent leur identité dans la collectivité, qui les
sécurise. Si donc en temps normal, le lien entre identités individuelle et
collective est assez faible, il est à même de se renforcer en temps de menace.
Toutefois, il s’établit de manière moins évidente dans le cas d’une réponse
passive de l’État, plutôtque dans l’autre.
Soulignons par ailleurs la projection du Surmoi qui se réalise dans l’État lors
d’une réaction agressive de celui-ci, et dans le terroriste lors d’une réaction
passive. C’est pourquoi, dans ce dernier cas, l’Étatn’intervient pas.
L’utilisation de la peur de l’étranger et le fait de charger cet étranger de
puissances et de forces considérables ont procuré à l’État de la légitimité pour
accroître son propre pouvoir de menacer les droits individuels. Les actes visant
à miner le pouvoir de l’État peuvent au contraire l’étendre par là, du moins à
court terme. Le défi pour la société civile est de trouver la capacité de surmonter
sa peur et d’intégrer l’étranger plutôt que de le dévaloriser.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Thamy Ayouch et Adam Kiss
[1]
Cf. Murer, Jeffrey « Abjection :Applying Julia Kristeva’s concept of Splitting to Collective
Identity Formation ». Tr. fr. in
(Dés)obéissance civile et droits humains, Kiss Adam, (Paris :
L’Harmattan, 2002), pp. 179-198.
[2]
L’abjection est la création d’un autre-ennemi pour y projeter les traits indésirés de soi-même. Souvent, cet autre-ennemi nouvellement créé représente une partie du sujet collectif
antérieur.
[3]
Cf. Volkan Vamik
The Need to Have Enemies and Allies (London : Jason, 1998) and Kovel
James
White Racism : A Psychohistory (New York : Pantheon Books, 1970)