Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.sans
210 pages

p. 135 à 147
doi: en cours

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N°83 2003/2

2003 Topique

La représentation médiatique du phénomène terroriste : Quelques enseignements du cas nord-irlandais

Elise Féron Centre Interdisciplinaire de Recherches, Paris Centre d’Etudes Politiques sur l’Europe du Nord, IEP de Lille 8 rue Roger Salengro 59116 Houplines
La situation nord-irlandaise possède un intérêt évident pour une étude du traitement médiatique du phénomène terroriste, et de l’impact des attentats du 11 septembre sur ce traitement. Notre étude révèle que si, durant les quelques années précédant les attentats du World Trade Centre, le discours médiatique à l’encontre des groupes paramilitaires nord-irlandais s’était considérablement adouci, à la faveur de leur inclusion dans le processus de paix, les attentats du 11 septembre ont, par amalgame, provoqué le retour d’une condamnation sans appel. Depuis lors, les représentations médiatiques du phénomène terroriste demeurent marquées par le registre du fantasme et de l’émotionnel, et surtout par un mimétisme évident vis-à-vis des discours officiels des gouvernements.Mots-clés : Terrorisme, Médias, Irlande Du Nord, Insécurité. The Northern Ireland situation is of obvious interest for a study of the treatment by the media of terrorism and of the impact of the September 11th attacks on this treatment. This study will show how, during the years just preceding the attacks on the World Trade Centre, the language used by the media with reference to the paramilitary groups in Northern Ireland had somewhat softened, especially when they became involved in the peace process. However the September 11th attacks have, by amalgam, turned the tables round on them once and for all. Now, presentations by the media of terrorism are marked by highly emotional language from the field of our worst fantasies and moreover, this language has become again a mirror of the official government position.Keywords : Terrorism, the Media, Northern Ireland, Insecurity.
Le concept de terrorisme, par la diversité des situations qu’il recouvre, semble peu opérationnel en sciences humaines; agrégeant des formes d’action et des groupes très différents (groupes paramilitaires, narcotrafiquants, mais aussi Etats), ce concept crée une unité artificielle entre des phénomènes en réalité extrêmement hétérogènes. De plus, l’investissement affectif et émotionnel dont il fait l’objet court-circuite l’analyse, les médias abordant généralement ce phénomène sur les registres du fantasme, de la menace, et de l’imaginaire de l’insécurité. Ce terme, utilisé afin de disqualifier la violence de l’autre, sert ainsi d’arme dans un combat politique et symbolique qui voit s’affronter Etats, détenteurs du monopole de la violence physique légitime et groupes armés contestant ce monopole. Le caractère extrêmement polémique de ce concept est rendu encore plus évident par le fait que certains acteurs passent, quasiment instantanément, du statut peu enviable de “terroristes” aux yeux des médias et des gouvernements, à celui d’interlocuteurs légitimes, dans des négociations de paix par exemple. Les exemples célèbres de ce basculement ne manquent pas : résistants français pendant l’occupation allemande, Fatah de Yasser Arafat, ANC de Nelson Mandela, groupe Irgoun en Israël, etc.
Dans ces mécanismes de stigmatisation des terroristes, ou de basculement de leur statut, les médias jouent de toute évidence un rôle central. Dans le contexte actuel de “lutte mondiale” contre le terrorisme, il paraît donc intéressant d’étudier l’impact des attentats du 11 septembre 2001 sur la couverture médiatique des activités de l’IRA en Irlande du Nord, et sur la perception et la description du phénomène terroriste en général par la presse écrite accessible à la population nord-irlandaise. A partir de l’étude de quatre quotidiens distribués en Irlande du Nord (The Guardian, The Daily Telegraph, The Irish Times et The Belfast Telegraph), et plus particulièrement des articles de ces journaux traitant de l’IRA ou des attentats du 11 septembre, nous avons ainsi entrepris de repérer les constantes et les évolutions dans l’emploi du terme terrorisme, et dans la manière dont ce terme est appliqué à l’IRA.
 
MÉDIAS ET TERRORISME – QUELQUES POINTS DE REPÈRE
 
 
Les relations entre médias et terroristes sont par nature ambiguës, car le répertoire d’action des terroristes, en particulier lorsqu’il donne une large part aux actions violentes, semble inconciliable avec celui des sociétés démocratiques; la violence qu’ils utilisent court-circuite le dialogue, la discussion ou l’argumentation, et provoque le choc et la panique; en revanche, elle suscite de puissantes émotions et des images fortes qui fascinent les médias. En d’autres termes, et même si les stratégies des groupes terroristes sont multidimensionnelles et complexes, et ne sauraient être réduites aux seuls attentats, ce qui lie indissociablement médias et terroristes, c’est la faculté de ces derniers à susciter des émotions individuelles et collectives dont les médias se font ensuite les vecteurs et les amplificateurs. Ainsi que l’expliquent Didier Bigo et Daniel Hermant à propos des attentats, “ils convertissent la matérialité de la violence en une logique de violence théâtrale” [1]. La dynamique du phénomène terroriste procède ainsi de l’interaction entre groupes terroristes et pouvoirs publics, mais aussi, comme l’ont notamment observé M.Wieviorka et D.Wolton [2], avec les médias. Ces relations inextricables viennent du fait que la lutte entre terrorisme et pouvoirs publics se joue essentiellement sur le terrain de l’opinion publique. Sans ce recours à l’opinion publique, à ses émotions et à ses jugements, les groupes terroristes perdraient une arme de persuasion importante. Pourtant, le terrorisme entretient une relation ambiguë à la publicité, dans la mesure où c’est un phénomène qui s’entoure de secret, de clandestinité, mais dont les actes ne deviennent importants et efficaces qu’à la condition d’être publics. De la même manière, il est frappant de constater le décalage existant souvent entre des actes de propagande en général assez réussis (les actes terroristes eux-mêmes) dans le sens où ils frappent l’opinion publique, et une communication politique des groupes terroristes qui, figée dans une langue de bois stéréotypée, ne parvient pas à convaincre ou émouvoir l’opinion. Ainsi, il arrive souvent que le sens que les terroristes ont voulu donner à leur acte demeure inconnu, ou illisible, pour le grand public et les médias. Les groupes terroristes cherchent avant tout à provoquer un choc dans l’opinion, et pas tellement une interaction avec celle-ci.
Les médias apparaissent souvent coupables d’entretenir le phénomène terroriste, en lui offrant une tribune sans laquelle il n’aurait pas de raison d’être. En créant une atmosphère d’angoisse et de tension, le terrorisme se sert des moyens de communication afin de favoriser la mobilisation des militants et de l’opinion publique. Par ailleurs, plusieurs auteurs ont montré que les caractéristiques mêmes du système médiatique occidental pouvaient expliquer ses rapports au terrorisme. Jerry Mander [3] par exemple a mis depuis longtemps en avant l’idée d’escalade, de surenchère dans les médias, qui aboutit finalement à une violence aveugle dont le terrorisme est l’une des expressions possibles, tandis que pour Friedrich Hacker [4] les médias diffusent une culture de la violence qui nourrit le terrorisme. D’autres auteurs ont également insisté sur l’effet de contagion par imitation suscité par les médias, ces derniers banalisant l’expérience et les moyens d’action terroristes, et finalement, en constituant le stimulateur. De la même manière, au niveau de l’individu, on a relevé les prédispositions à des carrières terroristes de personnes à personnalité instable, et le rôle des médias dans la stimulation de ces prédispositions et dans la romantisation du terrorisme. Dès lors, certains auteurs célèbres comme Marshall McLuhan prônent la censure totale des actes de terrorisme, grâce au principe du “black out”. Mais outre que cette censure ne peut être complète, compte-tenu notamment du caractère souvent international des événements terroristes, cette solution s’avère insatisfaisante du point de vue démocratique.
D’après Wolton et Wieviorka, les médias adoptent trois types de comportements principaux face aux terroristes, ce qui interdit d’enfermer leurs relations dans un schéma unique :
  • la fascination/répulsion, qui peut faire le jeu des terroristes;
  • l’accent mis sur l’importance de l’indépendance des médias, avec une prise de distance aussi bien vis-à-vis des pouvoirs publics que des terroristes, qu’ils soupçonnent pareillement de vouloir les manipuler;
  • la “solidarité démocratique”, avec l’idée que l’adversaire principal des médias reste quand même le terrorisme en ce qu’il menace la démocratie et la liberté d’expression
De la même manière, l’usage stratégique des médias par les groupes terroristes est limité et correspond à des conjonctures précises. Là encore, on peut distinguer trois phases dans la manière dont les terroristes se comportent vis-à-vis de médias : d’abord l’indifférence relative, puis une stratégie médiatique développée par les terroristes, et enfin une phase de rupture et de menaces, les terroristes assimilant les médias au système combattu. De même, cette stratégie peut être employée à des niveaux différents simultanément ou non, par exemple au niveau local et international.
Une réponse adaptée au phénomène terroriste ne peut dès lors découler que d’une prise en compte attentive de ces relations complexes entre terrorisme, médias, et opinion publique. L’un des premiers facteurs décisifs est bien entendu le statut des médias dans les pays étudiés, et leurs rapports aux pouvoirs en place. Mais il est également intéressant de constater qu’en règle générale, plus les pouvoirs publics semblent dépassés et pris de court face au phénomène terroriste, plus les médias prennent une place importante dans les débats autour des actes terroristes. Il est enfin utile de rappeler que l’existence ou non d’une base sociale et/ou culturelle, religieuse, du phénomène terroriste, détermine en grande partie non seulement l’ampleur du recours aux médias par ces groupes, mais également l’efficacité d’une “contre-propagande” des pouvoirs publics. En particulier, il apparaît que l’absence d’une base sociale solide pousse les terroristes à accentuer le caractère théâtral et médiatique de leurs actions, tandis que l’existence d’une base sociale importante de ces groupes peut rendre presque inefficaces les stratégies de communication élaborées par les pouvoirs publics pour contrer le terrorisme. Certains exemples comme celui de l’Irlande du Nord montrent ainsi que lorsque l’armée essaie de contrôler l’information, l’impact du terrorisme ne disparaît pas forcément pour autant (ce dont témoigne l’échec de la stratégie de criminalisation des membres de l’IRA initiée par le gouvernement Thatcher à la fin des années 1970).
 
L’IRLANDE DU NORD AU MOMENT DES ATTENTATS DU 11 SEPTEMBRE : UN CONTEXTE SPÉCIFIQUE
 
 
Du point de vue de l’appréhension du phénomène terroriste, l’Irlande du Nord possède plusieurs caractéristiques spécifiques :
  • D’abord, l’Irlande, la Grande-Bretagne aussi bien que l’Irlande du Nord ont un rapport particulier au phénomène terroriste, puisque en raison du conflit nord-irlandais ces populations ont été familiarisées depuis de nombreuses années avec les attentats et les autres actes terroristes; le terrorisme occupe ainsi dans ces pays, depuis les années 1970, une place importante dans les médias. Cette proximité du terrorisme peut expliquer une certaine empathie des Irlandais et Britanniques vis-à-vis des Américains au moment des attentats du 11 septembre, qui, ajoutée aux différents liens, notamment démographiques, qui existent entre ces peuples, leur donne l’impression de parler en connaissance de cause.
  • Le contexte est spécifique aussi en raison du processus de paix entamé en Irlande du Nord depuis près de 10 ans, et qui s’est matérialisé en 1998 par la signature d’un accord de paix entre les différents représentants politiques de la province. Cette relative pacification de la situation nord-irlandaise a contribué à éloigner la menace terroriste des esprits des habitants. Néanmoins, certains attentats ayant eu lieu relativement récemment, comme l’attentat d’Omagh en août 1998, qui avait fait 29 morts, font que le terrorisme continue à incarner une grande peur populaire en Irlande et en Grande-Bretagne. D’un autre côté, le processus de paix a également créé une attente, celle du désarmement des différents groupes terroristes nord-irlandais, et en particulier de l’IRA. Cette dernière avait gagné en respectabilité en participant, par le biais de sa branche politique le Sinn Féin, aux négociations de paix, mais les attentats du 11 septembre ont apparemment accru la pression sur les dirigeants de l’IRA pour qu’ils procèdent le plus rapidement possible à son désarmement total.
  • Enfin, troisième facteur important, la scène médiatique nord-irlandaise est très complexe, puisqu’elle est clivée en fonction des appartenances communautaires de la population (catholiques/protestants), et que les médias protestants et catholiques proposent la plupart du temps des interprétations différentes du terrorisme, selon que celui-ci émane de leur communauté ou pas [5]. Il existe aussi un autre clivage, qu’on peut appeler de “classe”, entre journaux populaires et journaux s’adressant aux classes plus élevées. Par exemple, dans les journaux populaires, les militants de l’IRA sont les “boys”, les gars, tandis que dans les classes plus élevées ce sont au mieux des bandits, au pire des criminels. Ces visions différentes du phénomène paramilitaire et terroriste interdisent donc de tirer des conclusions simplistes sur l’attitude de la population nord-irlandaise à l’encontre du terrorisme.
Cette familiarité vis-à-vis des actes terroristes, ainsi que la nouvelle respectabilité gagnée par les principaux groupes paramilitaires après la signature des accords de paix de 1998, et avant les attentats du 11 septembre, font que la situation nord-irlandaise est particulièrement intéressante pour l’étude de l’impact de ces attentats sur les relations entre médias et terrorisme.
 
AVANT LES ACCORDS DE PAIX DE 1998 : LA STIGMATISATION DES TERRORISTES
 
 
Le discours des médias britanniques et irlandais vis-à-vis du phénomène terroriste en Irlande du Nord depuis qu’il s’est fait extrêmement virulent, c’est-à-dire depuis le début des années 1970, était, jusqu’à une période récente, fortement marqué par les prises de position officielles des gouvernements britannique etirlandais. Ce discours, qui peutêtre qualifié de sécuritaire, vise à répondre au terrorisme et au sentiment d’insécurité ressenti par les populations; ses caractéristiques principales sont en conséquence d’être un appel à l’ordre, axé contre la violence, et trouvant dans les terroristes de tous bords, et plus particulièrement de l’IRA, sa cible idéale. Ce discours d’origine officielle a été assez constamment relayé par les médias, avec toutefois une certaine tendance à la distanciation depuis le début des années 1980 et jusqu’en septembre 2001. Néanmoins, il convient de constater que puisque les allocutions des hommes politiques sont retransmises ou retranscrites à l’opinion publique par le biais des médias, ces derniers se trouvent en quelque sorte mécaniquement porteurs de cette thématique sécuritaire.
Ce type de discours s’appuie sur trois registres interdépendants : d’abord une idéologie sécuritaire, puis un imaginaire de l’insécurité, et enfin une identification de la démocratie et de la sécurité. Ce discours part ainsi du présupposé que tout trouble de l’ordre public est illégitime, et qu’il faut en conséquence employer tous les moyens possibles pour y remédier, dans l’intérêt de tous. Ce thème marque l’enclenchement d’un processus de stigmatisation des terroristes, et plus particulièrement des paramilitaires républicains, en “fauteurs de troubles”, afin de leur ôter toute prétention de légitimité. Le but politique de leurs actions et attentats est donc effacé au profit d’un trouble de l’ordre public, comme s’il s’agissait de hooligans. C’est ainsi que John Major, à la suite d’un attentat de l’IRA en février 1996, au milieu du processus de paix, dénonce la violence de l’IRA comme s’il s’agissait uniquement d’une violence gratuite et sans objet, et réaffirme l’impératif majeur de sécurité : “Nous serons vigilants quant à la sécurité à la fois en Grande-Bretagne et en Irlande du Nord. Nous allons évaluer prudemment et calmement ce défi au processus de paix” [6]. Ce faisant, il court-circuite complètement les explications éventuelles de cet attentat, et les raisons qui ont poussé l’IRA à rompre un processus de paix qu’elle a elle-même en grande partie initié. Ainsi, en ôtant aux terroristes toute motivation rationnelle, ce discours sécuritaire en fait des fous dangereux pour les fondements de la société civile, contre lesquels il est donc légitime de prendre toutes les mesures possibles, même celles qui réduisent la liberté individuelle, comme ce fut le cas en Novembre 1974 : “L’éloignement de la Grande-Bretagne vis-à-vis de l’Irlande du Nord fut illustré avec éclat en Novembre 1974 quand, à la suite de l’explosion d’une bombe de l’IRA à Birmingham, le gouvernement fit adopter à Westminster une “Loi de Prévention du Terrorisme” qui, ainsi que l’admit en privé un ministre du cabinet travailliste, était “équivalente à bannir des citoyens britanniques” d’Irlande du Nord, qui était pourtant supposée faire partie du Royaume Uni” [7]. Ce type de discours s’appuie donc avant tout sur une constatation d’un trouble de l’ordre public, appelant une remise en ordre rapide, et une élimination des fauteurs de trouble, sans lesquels la société nord-irlandaise pourra reprendre toutes les apparences d’un Etatde droit.
Le deuxième registre de l’imaginaire sur lequel se fonde ce premier ensemble de discours est un imaginaire de l’insécurité, qui insiste non plus sur le thème de l’ordre et du désordre, mais sur celui du danger et de la menace. Ce registre imaginaire joue sur un vocabulaire spécifique, stigmatisateur et manichéen. En particulier, il existe depuis la fin des années 1960 un enjeu autour de l’utilisation du terme “terroristes” pour désigner les militants de l’IRA, comme c’est d’ailleurs le cas dans la plupart des pays confrontés à ce phénomène : “La qualification du terroriste est donc l’enjeu d’une lutte symbolique pour convaincre les tiers. Elle repose sur une argumentation à propos de la légitimité de la cause, mais aussi sur une instrumentation visant à l’assignation du sens par la monopolisation de la parole dite légitime, avec la tentation corrélative de la monopolisation des discours répercutés par les médias, ce qui explique les pressions sur ces derniers” [8]. Ainsi, le gouvernement britannique, jusqu’à la signature des accords de paix de 1998, tend à utiliser presque exclusivement le terme de “terroristes” pour désigner l’IRA, tandis que ce terme est employé avec plus de précautions par les autres gouvernements, à commencer par le gouvernement de la République du Sud, ainsi que par les journalistes. On constate d’ailleurs que chez ces derniers, le terme “terroristes” est utilisé surtout en Grande-Bretagne, et beaucoup moins en Irlande, aux Etats-Unis, en Europe et dans le reste du monde [9]. Ceci s’explique par un phénomène naturel de mimétisme (reprise des propos des hommes politiques britanniques), par un réflexe de soutien de la politique et de la rhétorique gouvernementale, aussi bien que par une politique d’incitation, sinon de censure, menée par le gouvernement britannique, relayée par des mesures de contrôle des sources d’information journalistiques [10]. Toutefois, même si cette acceptation du terme “terroristes” semblait quasiment unanime dans la presse britannique, certains journaux, comme The Independent, avaient commencé plusieurs années avant la signature des accords de paix à prendre leurs distances avec le vocabulaire officiel : “Terroriste est un mot employé abusivement, mais qui a encore une signification précise. Le terrorisme est une action violente visant à créer de la terreur parmi une population civile afin de déstabiliser un gouvernement. Ainsi, un membre de l’IRA qui plante une bombe dans un lieu public agit comme un terroriste; mais celui qui tue un soldat britannique ne l’est pas… Il faut résister à l’habitude irréfléchie de toujours désigner l’IRA par le terme ‘terroristes’” [11].
Enfin, le troisième thème principal sur lequel s’appuie ce discours sécuritaire est celui de l’identification de la démocratie et de la sécurité, des terroristes et des anti-démocrates. Il s’agit en fait d’une sorte de détournement ou de perversion de l’idéologie démocratique, qui accuse les paramilitaires de réduire les libertés individuelles et donc de nuire à la démocratie par leurs actes menaçant la sécurité publique. Puisque démocratie et sécurité sont amalgamées, toutes les mesures en vue de rétablir une meilleure sécurité sont également légitimées par avance, puisqu’il s’agit de protéger ou de rétablir un régime démocratique, même celles qui aboutissent à restreindre la liberté de la presse : “La légitimation de l’activité du gouvernement s’appuie principalement sur sa prétention à être démocratique et ainsi à avoir le contrôle du monopole de la violence légitime. Les tentatives pour relancer la censure en tant que “restrictions” dans l’intérêt de “la sécurité nationale” sont en conséquence un thème central dans la rhétorique du gouvernement” [12]. Ce type de discours fournit donc une série de représentations, d’archétypes et de stéréotypes quant au conflit et à ses différents protagonistes, construite à partir d’un imaginaire de l’insécurité et du danger. Ainsi, l’image du conflit en général qui se dégage de ces discours est celle d’un combat pour ou contre la démocratie, de l’ordre contre le désordre. L’Etat prend de cette manière la position du défenseur des libertés individuelles et de l’Etat de droit contre des terroristes violents et sanguinaires, en un schéma manichéen qui est volontiers repris par les médias : “Le gouvernement a tendance à essayer d’incorporer et de coopter les médias comme parties d’un dispositif de sécurité nationale – simplement comme une autre arme dans le “combat contre le terrorisme”. Cette stratégie a connu un certain succès en ce que (…) les reporters ont dans l’ensemble accepté la définition étatique du conflit en Irlande comme celui du “terrorisme” contre la “démocratie”” [13]. De la même manière, les acteurs du conflit prennent dans ce discours un rôle bien précis qui détermine leur caractère bon ou mauvais, et la nature noble ou non de leur tâche; on peut distinguer d’abord les terroristes, qui représentent les “méchants” [14], les soldats britanniques et les forces de l’ordre qui au contraire n’ont que de bonnes intentions, les peuples britannique, irlandais et nord irlandais qui sont à la fois innocents et victimes des atrocités commises par une “minorité agissante”, et les gouvernements britannique et irlandais qui sont eux aussi victimes de la politique et de l’Histoire. L’image du rôle et de la position des Etats britannique et irlandais occupe d’ailleurs logiquement une place centrale dans ces discours, avec une insistance sur sa mission de préservation de la démocratie, de l’Etat de droit, et sa politique de lutte pour le maintien de la sécurité contre les terroristes.
Ces trois registres aident à la constitution d’un discours journalistique relativement cohérent à l’encontre du terrorisme; toute légitimité est niée aux activités terroristes, qui sont présentées tout à la fois comme irrationnelles, destructrices de sens et de modernité.
 
QUAND LES TERRORISTES DEVIENNENT DES INTERLOCUTEURS LÉGITIMES…
 
 
A la suite de la signature des accords de paix de 1998, une évolution dans le traitement médiatique des activités des groupes paramilitaires nord-irlan-dais, et notamment de l’IRA, a été perceptible. En effet, le fait que la branche politique de l’IRA, le Sinn Féin, ait été incluse dans les négociations de paix, et ait signé l’accord final mettant notamment en place un gouvernement de partage du pouvoir entre les différents partis politiques de la province, lui a permis de gagner en respectabilité aussi bien aux yeux des gouvernements irlandais et britannique que des médias. Une partie de cette nouvelle respectabilité a rejailli sur l’IRA, en ce que cette dernière paraissait soutenir sans équivoque le processus de paix en cours; il faut en effet rappeler que depuis 1994, même si elle a refusé de mener un complet désarmement, l’IRA a officiellement déclaré un cessez-le-feu, ce qui la place parmi les partisans de la paix, même si bien entendu cela ne signifie pas qu’elle soit inactive. De ce fait, essentiellement entre 1998 et 2001, les médias ont eu tendance à insister davantage sur l’impact politique que sur l’aspect terroriste des activités de l’IRA, même si la question du désarmement de cette dernière est restée sous-jacente en permanence. De plus, le fait que les accords de paix prévoyaient explicitement l’inclusion des groupes armés non seulement dans les négociations, mais aussi et surtout dans le gouvernement de partage du pouvoir mis en place par ces mêmes accords, a provoqué un glissement à la fois symbolique et sémantique dans le traitement médiatique du terrorisme en Irlande du Nord; en effet, ceux que les journalistes désignaient auparavant comme des terroristes ou des alliés des terroristes, à savoir les membres du Sinn Féin, ainsi que des partis politiques protestants comme le Progressive Unionist Party (PUP) et le Ulster Democratic Party (UDP), soutenant respectivement les groupes paramilitaires loyalistes UVF et UDA, sont devenus par là même de respectables et très officiels membres d’une assemblée ou d’un gouvernement reconnus comme légitimes par la Grande-Bretagne aussi bien que la République d’Irlande.
En ce sens, on a pu assister au passage d’un discours stigmatisant et moralisateur à l’égard des groupes paramilitaires, à un discours leur reconnaissant au moins une certaine légitimité en matière d’action politique, le tout restant en permanence conditionné par l’accomplissement de leur désarmement. Ce changement a été perceptible à la fois dans le ton et dans le vocabulaire utilisés pour évoquer les activités des divers groupes paramilitaires nord-irlandais : alors que le terme de “terroristes” [15] était, ainsi que nous l’avons vu, le plus fréquemment utilisé, notre échantillon d’articles semble montrer qu’après la signature des accords de 1998 cet emploi disparaît, pour laisser la place à des termes plus neutres, les qualificatifs de “républicains” à l’égard des militants de l’IRA, et de “loyalistes” à l’égard des militants loyalistes, étant les deux termes les plus fréquemment utilisés. A un mot profondément connoté politiquement et moralement, celui de “terroristes”, les journalistes substituent donc des termes plus descriptifs, et moins polémiques.
 
APRÈS LE 11 SEPTEMBRE : CONFUSION ET DURCISSEMENT DU DIS-COURS MÉDIATIQUE
 
 
Les attentats du 11 septembre vont néanmoins remettre profondément en ca use cette évolution sém a ntiq ue, en ra ison de l’a m a lg a m e consta nt et immédiat que font les médias entre le terrorisme international du type de celui d’Al Qaïda, et le terrorisme interne du type de celui de l’IRA.Aucune distinction n’est opérée, et on perçoit au contraire une tendance des médias irlandais et britanniques à rechercher des indices d’activités internationales de l’IRA, tendant à montrer que malgré le cessez-le-feu de cette dernière, on a a ffa ire a u m êm e typ e de p hénom ène terroriste, et cela m êm e si leurs méthodes d’action et objectifs demeurent indéniablement différents. C’est ce qui amène les journalistes à mettre l’accent sur les activités de l’IRA hors des îles britanniques, comme part exemple son implication dans l’entraînement et le soutien aux FARC en Colombie. De ce fait, les médias brouillent un peu plus la perception du phénomène terroriste, et entravent sa compréhension, en amalgamant sous la même étiquette des phénomènes sans doute tout aussi répréhensibles, mais d’objectifs et de motivations très différents. Cette tenda nce est d’a illeurs renforcée pa r l’a ttitude des gouvernem ents irlandais et britannique, qui se sont servis de la répulsion engendrée dans l’opinion publique par les attentats d’Al Qaïda afin de faire pression sur l’IRA pour qu’elle désarme au plus vite. Ainsi John Reid, alors ministre en charge de l’Irlande du Nord, déclare-t-il après les attentats : “Les attentats-suicide ont rendu plus clair que jamais le choix qu’il faut faire [en Irlande du Nord] entre démocratie et terreur, un choix qui ne laisse place à aucune ambiguïté (…). Les actes terroristes aux Etats-Unis ont souligné toute l’importance qu’il y a à commencer résolument à résoudre la question des armes des paramilitaires une fois pour toutes” [16]. Le retour de l’identification de la démocratie et de la sécurité, ainsi que d’une idéologie sécuritaire, est par conséquent tout à la fois frappant et immédiat.
Deuxième enseignement essentiel de cette lecture de la presse irlandaise et britannique, les attentats du 11 septembre provoquent aussitôt un durcissement très perceptible du discours médiatique vis-à-vis de l’IRA, qui subit ainsi directement les conséquences de l’opprobre générale qui s’abat sur le terrorisme. Les termes de “terroristes”, de “paramilitaires”, de “meurtriers”, ou de “trafiquants d’armes”, un temps oubliés, réapparaissent dans les articles de journaux. Mais bien souvent ce durcissement du discours des journalistes n’est que le reflet du durcissement des discours des pouvoirs publics, dont ils se font donc l’écho. Ainsi, les attentats du 11 septembre provoquent par ricochet une dramatisation du phénomène paramilitaire en Irlande du Nord, et la mise en œuvre de mesures anti-terroristes (par exemple la réactivation ou la réactualisation de lois antiterroristes en Grande-Bretagne et en Irlande) qui rappellent les périodes antérieures de lutte contre l’IRA; dans les médias, le retour à la diabolisation du terrorisme est alors immédiat.
Enfin, le troisième enseignement principal de cette étude de la presse irlandaise et britannique avant et après le 11 septembre montre l’importance prise par le registre émotionnel dans le traitement médiatique du terrorisme. Ce registre, qui affleure en permanence, prend une acuité particulière dans le contexte des attentats contre le World Trade Centre. Tout est fait pour provoquer l’émotion du lecteur, en accentuant la dramatisation des événements (récits de survivants, reconstitutions “probables” des faits, photos etc.) ainsi que la diabolisation des terroristes d’Al Qaïda aussi bien que des paramilitaires nord-irlandais, par l’utilisation d’un vocabulaire stigmatisant et moralisateur, par exemple celui du meurtre et du massacre. Le terrorisme n’est ainsi évoqué qu’au travers du registre des émotions, de l’insécurité ou de la menace, ce qui laisse finalement assez peu de place à l’analyse et à la prise de recul.
Il est ainsi frappant de constater que deux phénomènes très différents et éloignés géographiquement, d’une part, le terrorisme international d’Al Qaïda, et d’autre part, le terrorisme interne à l’Irlande du Nord, sont traités de manière quasiment similaire par les journalistes. En poussant à son paroxysme un climat de peur et d’insécurité, les attentats du 11 septembre brouillent les catégories de perception et substituent l’émotion à l’analyse.
 
QUELS ENSEIGNEMENTS ET QUESTIONS ?
 
 
Cette étude de la presse irlandaise et britannique permet de tirer deux enseignements essentiels : d’une part, il est nécessaire de préciser et de “durcir” conceptuellement le terme même de terrorisme; tel qu’employé à l’heure actuelle, il désigne en effet de multiples méthodes d’action et situations, et crée de ce fait une impression d’unité entre des phénomènes en réalité extrêmement hétérog ènes; en outre, son utilisa tion da ns un contexte de tra umatisme émotionnel tel que celui de l’immédiat après 11 septembre semble liée à un registre spécifique, celui du fantasme, de la menace, de l’insécurité, qui ne favorise pas la prise de recul, des journalistes comme de leurs lecteurs, mais aussi des chercheurs. D’autre part, l’étude du traitement médiatique des phénomènes terroristes montre qu’il existe un problème évident d’interdépendance et d’instrumentalisation des médias par les pouvoirs publics, mais aussi par les groupes terroristes eux-mêmes. L’ambiguïté des relations entre terrorisme, médias et pouvoirs publics transparaît dans la fascination exercée par les actes terroristes sur les médias aussi bien que sur l’opinion publique, fascination qui les conduit à en accentuer l’aspect théâtral. De même, le relatif mimétisme observé à l’encontre du traitement des phénomènes terroristes entre discours officiels et discours médiatiques, conduit à s’interroger sur les possibilités de manipulation de ces derniers, en particulier dans un contexte non démocratique; entre autres, l’exemple du traitement médiatique par la presse russe aussi bien qu’interna tiona le du conflit tchétchène, présenté comme un phénomène terroriste plutôt qu’une guerre d’indépendance, mériterait d’être approfondi.
Mais beaucoup de questions soulevées par le traitement médiatique du terrorisme restent pour l’heure encore sans réponse. Outre le nécessaire travail de théorisation du concept même de terrorisme, évoqué plus haut, il semble ainsi fondamental de s’interroger sur l’évolution des relations entre médias, groupes terroristes et pouvoirs publics à la suite des attentats contre le World Trade Centre : les développements récents de la “guerre psychologique” influent-ils sur la nature profonde des rapports entre médias et terrorisme ? Comment les pouvoirs publics peuvent-ils lutter efficacement contre l’utilisation des médias par des mouvements terroristes ? En particulier, comment lutter contre l’effet de contagion par imitation suscité par les médias, ces derniers banalisant l’expérience et les moyens d’action terroristes ? En ce sens, la psychanalyse et la psychologie ont beaucoup à apporter à l’étude du terrorisme, non seulement en ce qui concerne la compréhension des terroristes eux-mêmes, mais aussi bien entendu des retombées de leurs actes. N’existe-t-il pas, au niveau de l’individu, des prédispositions à des carrières terroristes ? Quel est le rôle exact des médias dans la stimulation de ces prédispositions ? En clair, quelle est la capacité de dissuasion réelle des médias, ou au contraire, leur rôle dans le passage à l’acte ? De la même manière, les conséquences psychologiques sur les victimes, mais aussi sur les “spectateurs” d’actes terroristes demeurent encore aujourd’hui très mal connues : quelle peut être l’influence de la connaissance et de la proximité des phénomènes terroristes, pour les Nord-Irlandais par exemple, sur leur perception et leur compréhension des phénomènes terroristes touchant d’autres pays ? Y a-t-il des phénomènes d’empathie, non seulement avec les victimes, mais aussi avec les groupes terroristes eux-mêmes ? Y a-t-il des phénomènes de réactivation du traumatisme pour d’anciennes victimes d’actes de terrorisme ? Enfin, on peut se demander quelle prise de recul vis-à-vis du terrorisme est possible pour les individus, lorsque l’émotionnel envahit le champ du raisonnement et de la réflexion ? Autant de pistes de réflexion et de recherche qui indiquent que bien loin d’être un domaine d’étude totalement exploré, le terrorisme demeure au contraire un champ encore très largement en friche, pour toutes les disciplines des sciences humaines et sociales.
 
NOTES
 
[1]D. Bigo, D. Hermant, “La relation terroriste”, Etudes Polémologiques, n°47,3/88, p. 68.
[2]Voir leur ouvrage Terrorisme à la une, Paris, Gallimard, 1987.
[3]Jerry Mander, Four arguments for the Elimination of Television, New York, Kill,1977.
[4]FriedrichHacker, Terreur et terrorisme, Paris, Flammarion, 1976.
[5]Dans le cadre de cette étude, nous avons concentré notre attention sur trois journaux “internationaux”, The Daily Telegraph, The Irish Times et The Guardian, et un seul journal spécifiquement nord-irlandais, le Belfast Telegraph, journal habituellement étiqueté unioniste modéré.
[6]John Major, cité par le Sunday Times, 11 février 1996, p. 2.
[7]D.G. Boyce, The Irish Question and British Politics 1868-1986, Basingstoke, Macmillan, 1988, p. 115.
[8]Didier Bigo, Daniel Hermant, “La Relation Terroriste”, in Etudes Polémologiques, n°47, opus cité p. 54.
[9]Voir à ce sujet le livre de David Miller, Don’t Mention the War, Northern Ireland, Propaganda and the Media, London, Pluto Press, 1994, pp. 160-201.
[10]Voir également à ce sujet le livre de Liz Curtis, Ireland : The Propaganda War, The British Media and the Battle for Hearts and Minds, London, PlutoPress, 1984,336 p.
[11]Guy Keleny (éd.), The Independent Style Book 1992, London, The Independent, 1992, pp. 60-61.
[12]David Miller, Don’t Mention the War, Northern Ireland, Propaganda and the Media, opus cité p. 63.
[13]David Miller, Don’t Mention the War, Northern Ireland, Propaganda and the Media, opus cité p. 64.
[14]D’ailleurs, la plupart des politiciens britanniques utilisent souvent le terme “evil” (“mauvais”, “mal”, ou même “diabolique”) pour qualifier les militants républicains et leurs actes.
[15]En anglais, “terrorists” ou “gunmen”.
[16]Déclaration de John Reid, AFP, 22 septembre 2001.
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[6]
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D.G. Boyce, The Irish Question and British Politics 1868-19...
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Didier Bigo, Daniel Hermant, “La Relation Terroriste”, in E...
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Guy Keleny (éd.), The Independent Style Book 1992, London, ...
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