Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.sans
210 pages

p. 149 à 154
doi: en cours

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N°83 2003/2

2003 Topique

Les attentats du 11 septembre 2001, la France et l’Amérique Latine

Fernando Carvallo Chargé de cours à l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine Université de Paris 3 Rédaction latino-américaine de Radio France Internationale281 bd Raspail 75014 Paris
Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 ont donné lieu en France à l’interprétation de cette date comme un tournant dans l’histoire moderne. Certains spécialistes d’études stratégiques, de l’islam ou de la philosophie ont conclu que désormais rien ne serait comme avant et qu’il était légitime que les Etats-Unis élaborent une doctrine de la sécurité en rupture avec les règles de fonctionnement de la communauté internationale. L’exposé aspire à montrer comment des élaborations intellectuelles et des justifications politiques se diffusent dans une région du monde marquée par l’absence de débat public sur les enjeux de la politique internationale.Mots-clés : Amérique Latine, Débat politique, Etats-Unis, Information (diffusion, réception), Médias, 11 septembre, Terrorisme. The terrorist attacks of September 11th gave rise in France to us seeing this date as a turning point in contemporary history. Certain specialists from the field of strategic studies, Islam or philosophy have come to the conclusion that nothing will ever be the same again and that it was legitimate for the United States ofAmerica to get to work on a doctrinal basis for finding ways of ensuring their national security with little or no regard for the rules that govern the functioning of the international community.This article aims at showing how intellectual argumentation and political justification can be spread across an area of the world that is characterised by the absence of any public debate on the stakes of international politics.Keywords : Latin America, Political Debate, United States, Information (diffu- sion, reception), the Media, September 11th, Terrorism.
Quelques jours avant les attentats du onze septembre, le président George Bush déclarait en présence de son homologue mexicain que pour la politique étrangère des Etats-Unis, le Mexique était le pays le plus important. Nul n’a osé prendre au sérieux cette affirmation, alors que bien des analystes se sont employés á souligner le projet de Zone de Libre Echange des Amériques et le poids croissant de la communauté latino-américaine à l’intérieur des Etats-Unis, ainsi que les circonstances de l’élection de George Bush, en particulier en Floride, ont mis en évidence. Le jour même des attentats, le chef de la diplomatie des Etats-Unis, le général en retraite Colin Powell, se trouvait à Lima, où il signait avec les ministres des affaires étrangères de l’Organisation des Etats américains la Carte Démocratique Inter-américaine. Mais au Pérou, Powell évoquait également le cas d’une jeune Nord-américaine condamnée pour complicité avec un groupe terroriste local, alors que l’avocat de la défense la considérait victime de l’antisémitisme et d’une justice défaillante. Les attentats ont produit un impact profond dans les opinions publiques latino-américaines et les médias, comme partout ailleurs, en ont fait l’objet d’une couverture sans précédent. Même à Cuba, pourtant soumise à un embargo commercial depuis 1961, le président Fidel Castro a exprimé les condoléances de son peuple et proposé une aide logistique et sanitaire. La plupart des pays de la région a recensé ses morts, souvent, parmi les travailleurs moins qualifiés des Tours du World Trade Center : laveurs de vitres, fournisseurs de repas, maintenance, propreté, personnel de sécurité. Au moins 17 pompiers latino-américains ont perdu la vie au cours des opérations de sauvetage des victimes des Tours. Cependant, et malgré les déclarations officielles, peu de gouvernements de la région ont organisé des cérémonies nationales de commémoration. Et la proposition du chef de la diplomatie mexicaine, Jorge Castaneda, d’offrir à Washington un soutien sans condition se heurta à une tradition centenaire de refus de la guerre. Les premières réactions du président George Bush, la déclaration de guerre au terrorisme entendue comme lutte entre le Bien et le Mal, la dénomination initiale de l’opération lancée en Afghanistan (Justice infinie) et l’utilisation de la base de Guantanamo, sur l’île de Cuba, ont rafraîchi la mémoire de la relation conflictuelle avec le voisin du Nord, condensée dans la phrase canonique prononcée au début du vingtième siècle par le président mexicain Porfirio Diaz : “Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si près des Etats-Unis”. Encore plus près, de nombreux immigrés latino-américains ont souffert autant des réactions de la population que des nouvelles mesures répressives adoptées par les pouvoirs publics. Pour un pays comme le Salvador les envois de fonds des immigrés représentent actuellement quinze pour cent du produit intérieur brut.
La perception latino-américaine des attaques terroristes du onze septembre 2001 est aussi conditionnée par le fait que ma génération a commémoré pendant 28 ans un autre onze septembre, celui du coup d’état du général Pinochet, qui, soutenu par la CIA et des multinationales nord-américaines, mit un terme à la démocratie chilienne et à la vie du président Salvador Allende. Ce onze septembre-là, une attaque également venue du ciel, détruisit un symbole de la nation, le palais présidentiel, pour installer une dictature qui causa la mort de trois mille personnes. Pire encore, comme l’a souligné Ariel Dorfman, la dictature de Pinochet inventa la figure du “desaparecido”, de celui qui n’est ni mort ni vivant, et dont les parents ne peuvent pas faire le deuil. Avec les victimes du World Trade Center les “desaparecidos” sont entrés dans l’histoire de l’infamie aux Etats-Unis.
L’Amérique Latine est traversée par un sentiment ambivalent sur son appartenance à l’Occident, perçu en général comme l’ensemble des pays riches et développés. L’exigence brésilienne d’un siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU (rappelons qu’il s’agit d’un pays de 170 millions d’habitants qui représente la dixième économie du monde) contraste avec un relatif manque d’intérêt pour les enjeux de la politique internationale. Au cours des dernières années, plusieurs ministres des Affaires Etrangères de la région ont affirmé la volonté de remplacer la politique extérieure par une politique de promotion commerciale. Il existe peu de centres d’études internationales et de filières universitaires spécialisées. Ajoutons que la présence arabo-musulmane, bien que remontant au début de la colonisation ibérique du continent, est relativement marginale, quand elle n’est pas refoulée. Face à l’impact des attentats de Washington et NewYork, les médias se sont vus dépendants des publications et des opinions des spécialistes d’ailleurs. Le cas de la France est paradigmatique, puisqu’on a assisté ici à une véritable floraison de publications interdisciplinaires et pluralistes. Historiens, philosophes, économistes, spécialistes du Moyen Orient, de l’Asie du sud, des affaires militaires et des relations stratégiques ont contribué à élargir l’horizon d’interprétation et par conséquent, à rendre possible un débat public contrasté et informé. Bien que les élections politiques récentes se soient disputées quasi exclusivement autour des thèmes de la politique intérieure, le marché éditorial révèle la persistance de l’intérêt et peut-être du besoin d’orientation. Pour reprendre les paroles d’Alain Joxe, directeur du Centre interdisciplinaire de recherches sur la paix et d’études stratégiques : “le peuple fait preuve de plus de bon sens que les élites dirigeantes”. On peut classer l’ensemble des publications en France autour d’un clivage fondamental : les attentats du onze septembre et ses conséquences, marquent-ils une rupture inédite ou mettent-ils plutôt en évidence un processus qui était déjà en marche ? Un philosophe comme André Glucksman (Dostoïevski à Manhattan) et un historien comme Alexandre Adler (J’ai vu la fin du vieux monde), optent clairement pour la première variante, d’après laquelle on peut conclure que les Etats-Unis sont fondés à adopter une réaction en rupture avec ce que nous avons connu jusqu’ici. En ce qui concerne l’Amérique Latine, ce pas a été franchi à Washington lorsque l’OEA a décidé d’appliquer l’article 3 du Traité interaméricain d’assistance réciproque, qui pourtant restreint son application aux cas de guerre contre un état extra-régional. Au niveau plus général le concept même de “guerre contre le terrorisme” ne correspond pas aux principes du droit international, ce qui implique l’incapacité de définir les règles de cette guerre : on a vu ce que cela signifie avec les tribunaux d’exception pour certains et la base de Guantanamo pour d’autres. Plus grave, le concept de terrorisme, mal défini, a servi par exemple á dénigrer le président de l’Autorité palestinienne, notamment lorsqu’il a été comparé avec le chef du réseau terroriste Al Qaïda.
La seconde variante est représentée par Alain Joxe, qui dans La politique du chaos, les républiques face à la domination des Etats-Unis après la guerre froide, explique que dès son élection George Bush avait développé une politique d’expansion des dépenses militaires, de carte blanche au gouvernement israélien et de mépris du système multilatéral. Joxe signale que les stratèges américains avaient prévu des attaques sur leur territoire, comme l’industrie cinématographique épaulée par le Pentagone en a témoigné sur les écrans du monde entier. Joxe rappelle que le messianisme et la lecture religieuse de rapport de forces internationales remonte au moins jusqu’au président Ronald Reagan, qui avait qualifié l’Union Soviétique d’Empire du Mal. Pour sa part, l’islamologue Olivier Roy (Les illusions du onze septembre) soutient que la véritable nouveauté du nouvel espace stratégique international est la perception que les Etats-Unis ont acquis de leur vulnérabilité, puisque les actions et les visées d’Al Qaïda étaient suffisamment connues, y compris lors de l’attentat de 1993, déjà, dans les Tours du World Trade Center.
Pourtant, le livre français le plus cité et commenté en Amérique Latine, comme en général partout, est l’œuvre d’un pseudo-spécialiste de géopolitique, Thierry Meissan, L’effroyable imposture, qui affirme qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone et que ce jour-là s’est produit une tentative avortée de coup d’état, provoqué par l’extrême-droite infiltrée dans l’appareil d’état et l’armée. On a connu de pareilles divagations à propos d’autres révisionnismes. Le livre de Meissan a pourtant le mérite de mettre en évidence les pièges de l’anti-américanisme en France. Le philosophe Jean-François Revel (L’obsession anti-américaine. Son fonctionnement, ses causes, ses inconséquences) l’interprète comme le fruit de l’impuissance européenne à peser dans les affaires internationales, et pire encore, comme la réaction ultime contre le suicide que les deux guerres mondiales et l’apparition de deux formes de totalitarisme auraient signifié pour l’Europe du XXe siècle. Tout autre est le but de l’historien Philippe Roger (L’ennemi américain : généalogie de l’antiaméricanisme français) qui pour favoriser l’efficacité de la critique de l’Amérique, fait remonter ses racines, dès le XVIIIe siècle, au conservatisme et à la nostalgie d’une certaine image de la France, centre du monde occidental. Pour sa part, l’anthropologue Olivier Todd (Après l’Empire. Essai sur la décomposition du système américain) cite Nietzsche pour nos exhorter à “apprendre à voir le monde tel qu’il est, échapper à l’emprise de l’idéologie, de l’illusion de l’instant, à la fausse alerte permanente entretenue par les médias”. Selon Todd, le militarisme démonstratif des Etats-Unis, plutôt que l’expression de leur superpuissance est le signal de leur incapacité d’assurer leur primauté dans un nouveau système complexe.
Tandis que le gouvernement des Etats-Unis orientait sa lutte contre le terrorisme international vers une nouvelle guerre contre l’Irak, la majorité des pays latino-américains rendaient possible la constitution de la Cour Pénale Internationale. La procédure avortée contre le général chilien Augusto Pinochet, libéré par décision britannique pour des raisons humanitaires, avait renforcé la demande d’une juridiction internationale, capable de lutter contre des fléaux aussi vieux que les pays de l’Amérique Latine : l’abus de pouvoir, l’utilisation politique de la terreur et de l’impunité. Or, Washington a commencé ses pressions avec la Colombie (troisième pays pour l’importance de l’aide américaine, après Israël et l’Egypte) afin que ce pays signe un accord bilatéral s’engageant à garantir l’immunité des soldats et diplomates nord-américains. Peu après, le Congrès des Etats-Unis a décidé que l’aide financière prévue par le Plan Colombia (en principe réservée à la lutte contre le narco-trafic) puisse aussi être utilisée contre les groupes armés colombiens, désormais incorporés à la liste officielle des mouvements terroristes. L’attitude de Washington lors du coup d’état manqué contre le président de Venezuela, le 11 avril 2002, a renforcé le sentiment d’un respect douteux des principes démocratiques. Il est vrai que le responsable des Amériques au département d’Etat n’est autre que Otto Reich, dont le Sénat avait refusé la nomination à cause de son implication dans le financement illégal des opposants au régime des Sandinistes au Nicaragua, affaire liée à une opération de contrebande d’armes en provenance d’Iran. Reich pourtant, est resté en fonctions. On l’a vu au mois d’octobre en Bolivie, pays où le gouvernement mène une politique de fumigation des cultures de coca, bien que celle-ci, avant la découverte de la cocaïne ait été une plante à usage rituel et un palliatif à la faim. Solidarité et démocratie n’ont pas inspiré la politique de Washington en Argentine, qui, après avoir été un exemple de réussite néolibérale, s’est précipitée dans la crise la plus grave de son histoire. Sans intérêt stratégique d’après la nouvelle donne, l’Argentine attend encore un geste du Secrétaire du Trésor qui débloque l’aide du Fonds Monétaire International.
Ceux qui avaient espéré, en Amérique Latine et ailleurs, que le gouvernement des Etats-Unis forme une coalition capable d’affirmer des valeurs démocratiques et d’œuvrer pour la paix, risquent la déception. George Bush avait déclaré pendant sa campagne électorale : “Si nous sommes une nation arrogante, on nous regardera comme telle. Si nous sommes une nation humble, on nous respectera”. Colleta Youngers, directrice du ProgrammeAndin de la Washington Office on Latin America, n’hésite pas à conclure : “Au lieu de chercher des opportunités pour construire des relations constructives avec d’autres pays, George Bush cherche à imposer les intérêts nord-américains dans un monde compris du point du seul point de vue du terrorisme”. Pour ne pas mentionner le pétrole. Les organisations de défense de la liberté de la presse dénoncent les menaces et les pressions, et celles de défense des droits de l’homme craignent que la guerre contre le terrorisme se fasse au détriment de l’état de droit. Un des intellectuels latino-américains les plus partisans de la globalisation libérale et du modèle américain, Mario Vargas Llosa, a pu écrire : “Ariel Sharon et Vladimir Putin comptent parmi les bénéficiaires des attentats du onze septembre, tandis que l’une de leurs conséquences néfastes est le reculde la culture de la liberté dans les pays démocratiques”. L’ancien président Jimmy Carter a déploré une politique unilatérale, incapable d’inspirer confiance et de renforcer les valeurs proclamées. Il ne s’agit donc pas d’un anti-américain, ni d’un sympathisant des groupes terroristes ou de la dictature de Saddam Hussein. Son exemple prouve, s’il était besoin, que si la soumission naïve ou intéressée à la pensée unique nous condamne tous, on n’a rien à gagner avec l’antiaméricanisme réducteur. Lors d’un débat récent sur l’Amérique, l’écrivain Richard Ford, connu pour son engagement contre la politique de George Bush, crut de son devoir de rappeler à ses collègues mexicains, qu’il existe aussi un manichéisme chez ceux qui croient combattre le manichéisme. Surtout, si comme l’affirme Jean-Michel Blanquer, directeur de l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine, “les Etats-Unis sont autant latino-américanisés que les Latino-américains sont nord-américanisés”.
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