2003
Topique
Passeurs de mémoire
Muriel Montagut
Psychologue Clinicienne
S’engager dans une mission humanitaire constitue une exhortation à témoigner. Comment témoigner face au traitement de l’information par les médias, aux logos
transformés, simplifiés, aux images non diffusées au profit du sensationnel? D’un côté,
des journalistes soumis à la contrainte du scoop, tentent de se rapprocher de ce qui se produit hors du champ de la caméra par une dramatisation, une accentuation de traits supposés caractéristiques. D’un autre côté, frustration et exaspération des personnes sur le terrain qui voient leur discours radicalisé par l’effet de montage. Entre les deux, des gens qui
désirent témoigner, mais la présence d’une caméra les incite à tenir des propos drastiques.
C’est au travers d’exemples issus d’une expérience en tant que psychologue clinicienne
dans la Bande de Gaza que j’illustrerai ce décalage entre le terrain et le traitement de l’information par les médias. Malgré ces difficultés, le témoignage peut être un outil d’information à condition de s’en donner les moyens en terme de temps, et donc de financement.
Quant à la position de psychologue, du fait d’un dispositif clinique très particulier – la présence conjointe d’un interprète et d’un étranger –, les patients nous considèrent comme
passeurs de mémoire.Mots-clés :
Témoignage, Journalisme, Terrorisme, Conflitisraélo-palestinien.
Joining a humanitarian action group encourages one to bear witness to
what one has seen.Yet how can one do this, faced with the way information is treated by
themedia,its meaning deformed,over-simplified, some images withheld in favour of other
more sensational ones ? On the one hand we have the journalists, almost obliged to provide scoops and who try to get closer to what is happening outside the vision of the camera
by dramatising everything, exaggerating what they assume are the most characteristic features of what they can observe. On the other hand, people working where the terrorism is
taking place feel both frustrated and exasperated as they see what they have said being
made so much more radical in the final version delivered to the public by the journalist.
Between these two, some people still want to bear witness to what they experience at first
hand, but the camera encourages them to exaggerate everything they say. Examples from
working as a clinical psychologist in the Gaza Strip serve to illustrate the gap that is thus
created between what is really happening and the way information about this is relayed by
the media. Despite these difficulties, bearing witness can be a useful tool for transmitting
information as long as adequate time, and therefore, money, can be provided so that the
job is done properly.As for the role to be played by the psychologist, the extremely unusual clinical set-up involved–i.e.with an interpreter and a person of foreign origin – means
that patients often consider us to be the means of passing on their own memories.Keywords :
Witness, Journalism, Terrorism, Israeli-Palestine Conflict.
“Les reporters passaient devant la porte sans même frapper,
parce qu’ils étaient trop occupés pour s’attarder
devant des gens qui n’échangeaient plus rien.”
Parole de rescapé du génocide rwandais
[1]
S’engager dans une mission humanitaire, signer une charte d’une organisation non gouvernementale notamment en ce qui concerne le principe
d’impartialité, constitue une exhortation à témoigner. Témoigner, c’est d’une
part tenter de rendre compte de faits sans parti pris, mais aussi transmettre ce
que nous percevons de la réalité du terrain à la presse écrite ou télévisée qui ne
retiendra que les images ou les mots perçus comme les plus éloquents.
Comment témoigner face au traitement de l’information par les médias,
aux logos transformés, simplifiés, aux images non diffusées au profit du sensationnel ?
C’est au travers d’exemples issus d’une expérience en tant que psychologue
clinicienne dans la Bande de Gaza avec une Organisation Non Gouvernementale
[2] que j’illustrerai ce décalage entre la réalité telle que nous pouvons
la percevoir au quotidien et le traitement de l’information par les médias. En
tant qu’humanitaire, de par cette connaissance que nous pouvons avoir du
terrain, nous sommes régulièrement sollicités pour accompagner l’immersion
des journalistes dans des zones difficiles d’accès et leur permettre d’être en
contact avec les familles particulièrement touchées par le conflit israélopalestinien.
A de très rares exceptions près, cette rencontre avec les journalistes est
source de malentendu. Cette mauvaise compréhension naît sans doute d’une
volonté naïve, de la part de ceux qui se trouvent sur le terrain, de retracer la
réalité à laquelle ils sont quotidiennement confrontés, et qui placent dans le
témoignage une charge affective considérable (c’est d’ailleurs par un effet de
montage, cette charge affective qui est le plus souvent retenue par la presse,
simplifiant les propos, voire les déformant). Cette envie de témoigner rend plus
indigeste encore la déception de se retrouver sollicités sur des sujets plus
porteurs médiatiquement, tel que celui – récurrent – des kamikazes palestiniens.
Le sujet est en effet le plus souvent imposé, car il répond à une attente du
journaliste lui-même soumis à des contraintes diverses et puissantes sur
lesquelles nous reviendrons. Le quotidien des palestiniens qui permettrait
d’appréhender sous un angle éclaircissant le conflit israélo-palestinien, n’est pas
ce qui retient l’attention des journalistes. Pierre Bourdieu avait déjà noté que
la réalité dans sa banalité ne répond pas aux critères privilégiés par les spécialistes de l’image : “Disposant de cette force exceptionnelle qu’est celle de
l’image télévisée, les journalistes peuvent produire des effets sans équivalents.
La vision quotidienne d’une banlieue, dans sa monotonie et sa grisaille, ne dit
rien à personne, n’intéresse personne, et les journalistes moins que personne.
Mais s’intéresseraient-ils à ce qui se passe vraiment dans les banlieues et
voudraient-ils vraiment le montrer, que ce serait extrêmement difficile, en tout
cas. Il n’y a rien de plus difficile que de faire ressentir la réalité dans sa
banalité.”
[3]
Le fait que la Bande de Gaza soit si facilement associée dans les médias à
des images de préparation physique et mentale de kamikazes palestiniens,
contribue à forcer l’attente des acteurs de terrain auprès des journalistes de
témoignages qui apporteraient autre chose, plus proche de ce à quoi ils sont
confrontés. Je suis très mal placée en tant qu’humanitaire pour dire ce que je
sais des kamikazes palestiniens, ou plutôt, je ne suis pas mieux placée qu’un(e)
autre. Et malgré tout, malgré cet aveu clair formulé à chaque entretien journalistique, c’est sur ce plan là que l’on attend de moi des éléments, ou, et cela
contribue à renforcer le sentiment de frustration, que l’on tente par des questions
détournées de savoir ce que je sais “vraiment”, ou par défaut, ce que j’en pense.
Je suis confrontée à des hommes, des femmes, des enfants palestiniens au
quotidien et cela est censé me donner un savoir spécifique sur les réseaux terroristes. Ce raisonnement implicite constitue un réel danger, comme si le simple
fait d’être palestinien quelque soit l’âge, le sexe, l’opinion, faisait de vous un
terroriste potentiel.
Comme le soulignent Joss Dray et Denis Sieffert, « Le regard de la presse
opère souvent une sélection qui valorise la violence et le pire. Ce n’est pas ici
nécessairement un choix idéologique. Ce qu’on appelle plus ou moins improprement les “lois de l’information” agissent dans ce sens. C’est aussi tout
simplement la société du spectacle. Même quand le spectacle est mortifère.
L’exploitation faite à la source par les images de haine et de terreur n’est
évidemment pas sans effets sur notre perception des événements. Après les
attentats antiaméricains du 11 septembre 2001, la multiplication, dans nos
magazines, de couvertures représentants une figure fantasmagorique d’un
islamiste surgissant des ténèbres a également stimulé des attitudes irrationnelles. »
[4]
Il en découle une réserve constante au cours des entretiens journalistiques,
et une relation de méfiance réciproque où l’un tente de savoir ce que l’autre
cache. C’est ce qui s’est passé avec une journaliste d’un grand magazine
américain qui m’a demandé de lui présenter des mères et des enfants palestiniens. En l’accompagnant dans plusieurs familles, j’ai constaté qu’elle posait
systématiquement la question au chef de famille qui la recevait : “Que pensez-vous d’Arafat et de la politique de l’autorité palestinienne ? Quelle est votre
position par rapport aux attentats ?”, et qu’elle enregistrait sur son dictaphone
la réponse. Par contre, confrontée aux témoignages des mères, elle ne prenait
que quelques notes manuscrites.
En assistant à cette scène, je me suis vue face à certains journalistes, au
travers de cette famille désireuse de témoigner de sa situation, du vécu des
enfants. Ce qui est déstabilisant, c’est que le thème prétexte de cette rencontre,
de ce témoignage, ne correspond absolument pas avec ce que semble chercher
la journaliste. Les questions sont rapidement vécues comme étant des questions
pièges. Et à partir de là, quelque chose se coupe : ce qui fait l’essence même
du témoignage passe à la trappe.
L’écart entre les multiples réalités du terrain et la façon manichéenisée dont
elles sont retranscrites par les médias accentue ce malentendu. Malgré la surmédiatisation de ce conflit, on ne peut que constater une désinformation constante.
Pour comprendre comment cette dernière est rendue possible, je citerai trois
points analysés par Jean-Luc Domenach cité par Philippe Breton : la simplification par la personnification d’un ennemi unique; le grossissement qui permet
de défigurer les faits; l’orchestration, qui permet la répétition des messages
ainsi simplifiés et défigurés.
[5]
L’ennemi présenté et fortement médiatisé est : le terrorisme, et à travers lui
– ce que tente adroitement d’induire la politique d’information israélienne, le
leader palestinien Arafat. D’ailleurs, n’emploie-t-on pas les termes de :
“Représailles israéliennes”, plutôt qu’attaques ? Pourtant, il est à noter comme
le souligne Joss Dray et Denis Sieffert : “qu’Israël n’a pas gagné en France sa
“guerre de l’information”. D’où d’incessantes pressions et des procès en sorcellerie – intentés notamment contre l’Agence France Presse –, en une harassante
guerre des mots. A-t-on le droit d’appeler “colonies” les colonies juives en
territoire palestinien ? Ou faut-il dire “implantations”, comme le suggèrent
certains groupes de pressions ? Ou encore “bourgades” comme le demande
aimablement le gouvernement israélien à ses médias ?”
[6]
D’autant que « les attentats du 11 septembre ont singulièrement bouleversé
la vision du monde. Le conflit israélo-palestinien a été récupéré par “le choc
des civilisations”. La révolte palestinienne n’est plus, pour certains éditorialistes,
qu’une manifestation du “délire islamiste”. »
[7]
La surmédiatisation de ce conflit ne reflète qu’une partie infime de la réalité.
Dans la Bande de Gaza par exemple, une toute petite minorité d’enfants palestiniens vont jeter des pierres en direction de chars israéliens. Que font tous les
autres ? Ce qui est mis en avant, c’est la partie la plus forte émotionnellement,
la plus imagée, la plus parlante dans un temps extrêmement bref. Les journalistes “opèrent une sélection et une construction de ce qui est sélectionné. Le
principe de sélection, c’est la recherche du sensationnel, du spectaculaire.”
[8] Se
dispute alors, autant entre les chaînes de télévision qu’entre les deux camps,
une véritable guerre des images
[9]. Entre un court reportage sur la détermination
d’un homme qui veut mourir pour une cause, et celui qui concerne la vie quotidienne difficile d’une famille, lequel va retenir le plus de spectateurs ? Les
journalistes ne font que répondre à une attente implicite : des images chocs
pour tenir encore l’attention de spectateurs blasés.
Parfois, un effort est fait pour manifester un souci de rester à égale distance
des deux parties : “Louable intention, à condition que ce souci ne vire pas à
l’esprit de synthèse, au risque de travestir une réalité qui, elle, n’est pas
toujours équitable. Même au plus fort de la répression israélienne, tout se
passe comme si le chroniqueur voulait produire l’illusion d’un partage des
responsabilités.”
[10]
Rien ne justifie le terrorisme, et nous le voyons encore aujourd’hui avec ce
qui se passe à Moscou
[11]. Cependant je m’interroge sur le sens de ce terme
“terrorisme”, user de la terreur comme moyen d’action. Selon le Code américain,
“est considéré comme un acte terroriste toute activité dans laquelle (A) est
commis un acte violent ou un acte dangereux pour la vie humaine, en violation
du droit pénal des Etats-Unis ou de n’importe quel Etat, ou qui pourrait
constituer une violation criminelle si cet acte était commis à l’intérieur de la
juridiction des Etats-Unis ou de n’importe quel Etat; (B) il apparaît qu’il y a
intention (1) d’intimider ou de contraindre des populations civiles, (2)
d’influencer la politique d’un gouvernement par intimidation ou coercition, ou
(3) d’affecter la conduite d’un gouvernement au moyen d’assassinat ou d’enlèvement.”
[12]
Comment appelle-t-on ce que pratique l’armée russe auprès des civils
tchétchènes, ou l’armée israélienne envers des civils palestiniens, les maisons
dynamitées, rasées, sans que cela réponde à une logique sécuritaire ? Que vient
signifier aux palestiniens quihabitent à Al Mawassi, une zone dite C, c’est-à-dire sous contrôle israélien dans le sud de la Bande de Gaza, cet acte de refus
de la part des soldats israéliens, de laisser passer au check point un enfant palestinien grièvement mordu par le chien d’un colon, et qui décède pendant la nuit
suite à ses blessures par faute de soin ?
Joss Dray et Denis Sieffert parlent “du gouffre entre une certaine perception
médiatique et la vision des Palestiniens. (…) Pour eux, la confiscation des
terres, les expropriations, les démolitions de maisons et les créations de zones
interdites ne sont pas exactement des anecdotes. C’est l’essence même du
conflit. Ce sont ces violences, invisibles dans nos médias, qui vont pousser à
l’exaspération tout un peuple.”
[13] Et en effet : il est rare d’entendre dans les
médias ce qu’est la réalité du terrain, la misère qui s’est aggravée pour les
palestiniens depuis Oslo, de l’étouffement économique et territorial qui explique
le sentiment massif et collectif de s’être fait berner depuis sept ans.
DES DYNAMIQUES DÉSÉQUILIBRÉES
Pour saisir ce ma lentendu entre a cteurs de terra in et journalistes, ce
décalage, je vais tenter – au risque de simplifier – de montrer en quoi les
dynamiques des uns et des autres diffèrent et provoquent cette incompréhension permanente.
1/ D’un côté, des journalistes soumis à la contrainte du scoop, tentent de se
rapprocher de ce qui se produit hors du champ de la caméra par une dramatisation, une accentuation de traits supposés caractéristiques. D’un autre côté,
frustration et exaspération des personnes sur le terrain qui voient leur discours
radicalisé par l’effet de montage.
Le visuel ainsi exploité appelle à la dramatisation, c’est-à-dire à une mise
en scène, en images, d’un événement que l’on peut alors manipuler en l’enrobant
si possible de mots extraordinaires (puisque nommer est déjà porter à l’existence) qui engendre fantasmes, et fausses représentations
[14].
A titre d’exemple, je citerai cette initiative d’un photographe qui souhaitait
revenir avec une famille sur les ruines de leur maison rasée quelques mois plus
tôt par des bulldozers. Il faut savoir qu’un lieu rasé par l’armée israélienne
devient totalement interdit à qui que ce soit, y revenir, c’est prendre le risque
inutile de s’exposer aux tirs. J’ai donné mon avis défavorable, mais entre l’hésitation de la famille, tentée par cette proposition mais consciente du danger, et
la détermination du photographe, nous nous sommes rapidement retrouvés sur
les décombres. La séance photo a alors commencépour le grand-père âgé de plus
80 ans et pour son fils. Après quelques clichés, le grand-père a fait un malaise
et a été soutenu tant bien que mal par son fils. Le photographe ne pouvait pas
ne pas se rendre compte de ce quiétait en train de se dérouler. Lorsque nous nous
sommes précipités pour reconduire le grand-père dans la voiture, le photographe
poursuivait ses prises de vue, en essayant de trouver les meilleurs angles.
Après un échange de mots, il a fini par ranger son appareil et nous avons
conduit le grand-père chez lui qui ne pouvait toujours pas rester debout et se
tenait le cœur. Au milieu du brouhaha familial, le médecin qui se trouvait avec
nous a commencé à l’examiner. Le photographe a ressorti son appareil, et s’est
mis à mitrailler par dessus mon épaule.
C’est l’exemple type du décalage d’intention. Le photographe était
totalement absorbé par la recherche d’une image qu’il pourrait utiliser au mieux,
que cela se faisait au dépend du respect de la personne qu’il avait devant son
objectif, au dépend aussi d’une certaine décence. Sans doute ce photographe
était soumis à “une contrainte terrible : celle qu’impose la poursuite du
scoop.
Pour être le premier à voir et à faire quelque chose, on est prêt à peu près à
n’importe quoi, et comme on se copie mutuellement en vue de devancer les
autres, de faire avant les autres, ou de faire autrement que les autres, on finit
par faire tous la même chose, la recherche de l’exclusivité, qui, par ailleurs, dans
d’autres champs, produit l’originalité, la singularité, aboutit ici à l’uniformisation età la banalisation.”
[15]
Dans cette recherche de stéréotypes, de traits supposés caractéristiques
(puisque d’autres journalistes les ont décrits ainsi), il faut recréer une pseudo
réalité
[16]. La télévision par exemple, censée être un instrument d’enregistrement
devient un instrumentde création de la réalité.
2/ Entre les deux, d’une part ce débordement émotionnel des acteurs de
terrain et la pression des journalistes de répondre à un besoin d’images fortes,
des gens désirent témoigner, mais la présence d’une caméra les incite à tenir
des propos drastiques.
J’ai pu assister à ce genre de dérapages langagiers, ces colères débordantes
devant une caméra. Cela tient sans doute du fait que le sujet est imposé, le
temps de réponse limité qui n’invite pas à ce que quelque chose puisse véritablement se dire. Mais surtout, c’est qu’à voir défiler tant de journalistes, de
n’avoir aucun retour sur la diffusion de la communication, de voir aussi que les
choses ne changent pas malgré les témoignages
[17], bref, de ne pas s’inscrire
dans une dynamique d’échange, peut provoquer une frustration immense, et au
final, des colères mémorables. Ce que je retiens de cela, ce sont les regrets que
m’exprimeront plus tard, hors présence d’une caméra, les gens qui ont tenus
de tels propos radicaux.
La télévision qui tente de produire des effets de réel ne sont pas comme le
souligne Pierre Bourdieu sans effets sur le réel
[18]. C’est le cas de Monsieur B.
dont les serres et le champ ont été détruits par l’armée israélienne, et pour qui
témoigner est devenu un véritable acte de résistance. Les deuxième et troisième
étages de sa propre maison lui sont interdits car occupés par des militaires
israéliens. Les murs sont criblés de balles et de missiles, et pourtant, Monsieur
B. a décidé de rester avec toute sa famille (sa mère, sa femme et sept de ses
huit enfants) au rez-de-chaussée de sa maison, malgré le stress permanent. Il
exprime fermement en effet sa volonté de ne ressortir que les pieds devant,
pour l’honneur, car il redoute moins de mourir que d’avoir à expliquer un jour
à son fils les raisons qui l’auraient obligé à abandonner sa maison aux soldats
israéliens. Aussi a-t-il décidé de résister coûte que coûte, et de témoigner.
Des journalistes de CNN sont venus chez lui à cette fin, et ont été interpellés
par les militaires israéliens qui voulaient récupérer la cassette. Suite à un accrochage verbal, Monsieur B. est intervenu afin de calmer les choses, et finalement
les journalistes de CNN sont repartis avec la cassette. Cette volonté de témoigner
n’a pas été sans représailles, puisqu’une heure après, Monsieur B. a été
grièvement blessé par les soldats israéliens, et que l’ambulance venue le
chercher n’a pas été autorisée à le transporter à l’hôpital.
Malgré tous ces risques qui entourent l’acte de témoigner – y compris pour
les journalistes même si je n’ai pas développé cet aspect-là – toutes ces dérives
possibles de part et d’autres, ces décalages, un travail important de témoignage
reste possible. Le témoignage peut être un outil d’information, mais il faut pour
cela s’en donner les moyens, en terme de temps, et donc de financement,
consentir à une certaine immersion pour comprendre une partie des facteurs en
jeu, et recréer ce qui pourrait correspondre à une réalité de terrain, en se
détachant de clichés prédéfinis.
Pierre Bourdieu a établi un lien, négatif, entre l’urgence et la pensée : “La
pensée est, par définition, subversive : elle doit commencer par démontrer les
“idées reçues” et elle doit ensuite démontrer. (…) Or, ce déploiement de la
pensée
pensante est intrinsèquement lié au temps.”
[19] C’est en cela que la
télévision n’est pas très favorable à l’expression de la pensée.
Dans le contexte d’urgences, de rares journalistes prennent le temps nécessaire à toute rencontre. Les caméras, appareils photos, magnétophones ne sont
pas imposés comme une barrière entre eux et les autres, mais deviennent les
instruments qui accompagnent librement l’émergence d’un discours, et témoignent alors sans parti pris d’une histoire ou d’un vécu.
En ce qui concerne la position de psychologue, du fait d’un dispositif
clinique très particulier – la présence conjointe d’un interprète et d’un étranger –,
les patients nous considèrent comme passeurs de mémoire. L’interprète en
traduisant les mots, les phrases, vient signifier implicitement au patient de
même communauté que lui, que sa parole est entendue, qu’elle est donc entendable et transmissible, non seulement dans la communauté, mais aussi à un
étranger. L’étranger et l’interprète sont ainsi mis en position d’être “passeurs
de mémoire”, c’est-à-dire que l’on attend d’eux qu’ils se portent témoins d’une
souffrance collective.
Il appartient à chacun de trouver la façon qui lui semble la plus appropriée
de passer la mémoire de ce vécu palestinien et de la peur constante israélienne,
dans le discours, dans l’écriture… Peu importe le moyen lorsqu’il y a la
conscience, non pas d’avoir approché mieux que d’autres une réalité, mais bien
d’avoir partagé quelque chose avec des gens, et de pouvoir raconter ce partage.
C’est à mon sens dans cet accompagnement de la parole de l’autre que peut
émerger un débutd’impartialité.
J’ai certainement utilisé ici les procédés que j’ai dit dénoncer. Ceci démontre
qu’aucune retranscription des faits n’échappe à la volonté implicite d’obtenir
l’adhésion de l’auditeur, du lecteur, à un discours, en provoquant une réaction
émotionnelle. Le défit serait de réussir à faire passer ce même message sans
pour autant annihiler le sens critique du récepteur.
[1]
J.Hatzfeld (2000),
Dans le nu de la vie, Editions du Seuil, Tours, p. 108.
[2]
Médecins Sans Frontières. Je travaillais sur un programme d’urgence dans les zones dites
à risques depar la proximitédes lieux d’habitation avecdes colonies, des by pass (routes réservées
aux colons), ou des frontières.
[3]
P. Bourdieu (1996),
Sur la télévision, Raisons d’agir Editions, Paris, p.20.
[4]
J. Dray, D. Sieffert (2002),
La guerre israélienne de l’information : désinformation et
fausses symétrie dans le conflit israélo-palestinien, Editions la Découverte, Paris, p. 7.
[5]
Ph. Breton (2000),
La parole manipulée, La Découverte, Paris, p. 71.
[6]
J. Dray, D. Sieffert,
op. cit., p. 8.
[7]
J. Dray, D. Sieffert,
op. cit., p. 42.
[8]
P. Bourdieu,
op. cit., p. 18.
[9]
Le 30 septembre 2001, une image symbolisera la violence de la répression israélienne :
celle de Mohamed Al Dourah touché à mort par des tirs provenant des positions israéliennes. A
cette image répondra la violence palestinienne quelques jours plus tard lors du lynchage de deux
soldats israéliens par la foule de Ramallah.
[10]
J.Dray, D. Sieffert,
op. cit., p. 41.
[11]
Cet article a été écrit pendant la prise d’otages dans un théâtre de Moscou de centaines
de personnes par des terroristes Tchétchènes.
[12]
Cité par N. Chomsky (2001), 1
1/9 Autopsie des terrorismes, Le serpent à plumes, Paris
p. 18.
[13]
J. Dray, D. Sieffert,
op. cit., p. 45.
[14]
Je pourrais à ce titre déconstruire l’image habituelle de l’humanitaire bienveillant. Il
suffit pour cela d’évoquer la foire humanitaire à Pristina au Kosovo en août 1999, où les
Organisations Non Gouvernementales – plus de 200 – sedisputaientsans complexecequi ressemblait fortement à “des parts de ma ché”, et où celui que l’on nommait le “bénéficiaire” était bien
peu considéré.
[15]
P.Bourdieu,
op. cit., p. 20.
[16]
Primo Levi dans l’une de ses nouvelles imagine un dialogue entre un journaliste et un
goéland. Ce dernier lui explique qu’il a dû abandonner son statut de pêcheur pour celui de
chasseur de rat. Le journaliste lui répond : “Eh bien voyez-vous, ce sont des choses qui nous
arrivent à nous aussi. Aux hommes en général, et à nous autres journalistes en particulier. Nous
n’avons pas tous les jours, ou tous les ans, une guerre à raconter, un barrage qui s’écroule, un
tremblement de terre, une éruption volcanique, une catastrophe nucléaire ou un vol sur la lune.
Nous devons, nous aussi, nous contenter parfois de courir derrière les rats. Et quand nous n’en
avons pas, nous en inventons.”
P. Levi (2002),
Dernier Noël de guerre, 10/18, Paris, troisième édition, p.95.
[17]
Les images diffusées laissent sous silence des faits dramatiques : “Lorsque la seconde
Intifada a commencé, le 30 septembre 2000, Israël a utilisé dès le lendemain des hélicoptères
américains pour attaquer des cibles civiles. Dans les jours qui ont suivi, les forces israéliennes
ont tué avec ces appareils des dizaines de personnes dans des appartements. Tous les affrontements, rappelons-le, se déroulent dans les territoires occupés. Et il n’y avait pas de tirs : les
Palestiniens jetaient des pierres. Les habitants d’une pays occupés militairement jetaient des
pierres à l’armée d’occupation – résistance légitime à l’aune des critères internationaux. Le
3 octobre, Clinton a signé le plus gros contrat de vente d’hélicoptères d’assaut à Israël depuis
dix ans. Et les opérations se sont poursuivis pendant deux mois. Ce contrat n’a pas même été
rendu public.”
N. Chomsky (2002),
De la propagande, Fayard, Paris, 2ème édition, p. 11.
[18]
P. Bourdieu,
op. cit., p. 21.
[19]
P.Bourdieu, op.cit., p. 31.