2003
Topique
Le soutien psychologique des victimes du terrorisme.
[*]
Modalités et enjeux
Carole Damiani
Psychologue - Aide aux VictimesChargée de mission à l’Inavem (Institut National d’Aide aux Victimes et de Médiation) Chargée de cours à l’Université Paris V 1 rue Pré St Gervais 93500 Pantin
En 1995 et 1996, suite aux attentats perpétrés à Paris, les victimes ont pu
bénéficier d’une aide psychologique immédiate. Si l’aide psychologique dans l’urgence
est un impératif, elle doit être suivie d’une proposition d’écoute et de soutien individualisée. En effet, la prise en charge de ces victimes a démontré que le “debriefing” et l’abréaction dans l’immédiatnepermettentpas toujours d’enclencher un véritabletravailpsychique.
Ce n’est que dans le temps qu’il sera possible de resituer l’événement dans une histoire
singulièreetderestaurer unecontinuitépsychique.Cetteappréhension dutraumatismepsychique impose une réflexion sur la nécessaire prise en compte à la fois de la réalité psychique et de la réalité événementielle. Nous évoquerons également la mise en place d’une
cellule d’aide psychologique auxvictimes lors duprocès d’assises du mois d’octobre 2002.Mots-clés :
Traumatisme psychique, Terrorisme, Technique thérapeutique, Procès.
In 1995 and 1996, in the wake of the terrorist attacks that took place in
Paris, the victims of these attacks received immediate psychological support. It is true that
emergency psychological help is absolutely necessary, but must also be complemented by
an offer of individual support. In fact, dealing with victims has shown that ‘debriefing’and
abreaction just after the attack do not always allow the victim to enter into a phase of real
psychicworkon theproblem.Onlywithtimeis itpossibletoresituateevents as lived through
bytheindividualand tothereforeincorporatethem intotheir psychiccontinuity.This approach to the psychic trauma means that we have to reflect on the necessity of dealing both with
the psychic reality and the reality of the lived event. We will also look at the set up of a
psychological support unit for victims during the ensuing court case at the assizes in October 2002.imes lors du procès d’assises du mois d’octobre 2002.Keywords :
Psychic trauma, Terrorism, Therapeutic technique, Courtcase.
En 1995 et 1996, suite aux attentats perpétrés à Paris, les victimes ont pu
bénéficier d’une aide psychologique immédiate. Les victimes directes étaient
concernées mais aussi les familles de victimes blessées ou décédées et toutes
personnes impliquées (témoins et professionnels intervenus sur les lieux). Si
l’aide psychologique dans l’urgence est un impératif, elle doit être suivie d’une
proposition d’écoute et de soutien individualisée. En effet, la prise en charge
de ces victimes a démontré que le “debriefing” et l’abréaction dans l’immédiat
ne permettent pas toujours d’enclencher un véritable travail psychique. Ce
n’est que dans le temps qu’il sera possible de resituer l’événement dans une
histoire singulière et de restaurer une continuité psychique. Cette appréhension
du traumatisme psychique impose une réflexion sur la nécessaire prise en
compte à la fois de la réalité psychique et de la réalité événementielle.
Nous insistons sur le cadre de notre intervention qui est un cadre associatif,
dans un lieu qui se définit comme un espace de transition. En effet, les psycho-logues des associations d’aide aux victimes ont pour mission d’apporter une
aide psychologique aux victimes traumatisées, jusqu’au procès si besoin. Ils
n’ont pas pour mission de prendre en charge les problèmes existentiels ou
névrotiques du sujet. Bien entendu, histoire personnelle et traumatisme sont
largement intriqués et il serait illusoire de ne vouloir traiter que du traumatisme
“pur”. Mais lorsque l’histoire personnelle prend largement le pas sur le traumatisme, les sujets sont alors orientés vers des structures publiques ou privées en
fonction de leur demande.
Dès la survenance des attentats de l’été 1995 puis du mois de décembre
199 6, les victimes éta ient informées de l’existence d’un lieu d’a ccueil
regroupant des services juridiques et un accueil psychologique. L’afflux des
victimes a été massif, encouragé par les médias qui ont largement diffusé
l’information. La souffrance des victimes était très aiguë et intense et le premier
travail a consisté non pas en une mythique abréaction mais plutôt à contenir
l’afflux d’excitations grâce à une verbalisation adéquate. Dans ce cadre, l’expérience traumatique a pu progressivement devenir réelle, représentée et s’inscrire
dans une histoire et dans le passé. Cette verbalisation de la souffrance, bien
que douloureuse, a permis aux victimes d’élaborer le sens que cet événement
a pris pour elles et de rester le sujet de ce qui leur arrive.
Contrairement aux observa tions cliniques précédentes, les victimes
manifestaient immédiatement les habituels symptômes traumatiques, sans
temps de latence. En effet, les médias avaient tellement diffusé le discours de
psychologues et psychiatres informant de la “normalité des réactions traumatiques” et de la “normalité de consulter”, que les victimes “plongeaient sans
retenue” dans le trauma et se présentaient à l’association très rapidement. Les
premiers entretiens nous ont donc directement confrontés à la sidération, l’irreprésentabilité et l’indicible. Pour soigner l’effraction traumatique, Freud avait
renoncé à l’abréaction à visée cathartique car il en déplorait les résultats
éphémères. Parler, évacuer l’émotion ne suffit pas et peut même se révéler
nocif s’il n’y a pas de reprise réflexive. En effet, l’hémorragie abréactive n’a
comme conséquence que de reproduire la scène traumatique originelle et de
la fixer. Aussi, l’écoute proposée se doit d’être réparatrice, c’est-à-dire de ne
pas faire parler sans but, mais au contraire d’accueillir les émotions, la détresse,
l’effroi et l’angoisse en leur offrant une première expression, pour mieux les
contenir. La mise en mots contenante doit favoriser la prise de distance et
l’ébauche d’un premier travail de figurabilité. L’intrusion du réel s’opère avant
tout sur le mode perceptif, le trauma est d’abord sensoriel : les victimes ont
évoqué en premier lieu, le bruit de la déflagration, l’instant de silence qui fait
suite à l’effroi, puis la fumée qui envahit les narines, les yeux, les poumons
et les cris. Il s’agit donc déjà d’aider les sujets à se dégager de l’emprise de la
réalité par un travail de représentation et de secondarisation des éprouvés
sensoriels et émotionnels, de façon à ne plus être sous l’emprise de leurs seules
pulsions partielles, scopiques notamment. Ainsi, les premiers entretiens psycho-log iques contribuent à a paiser la souffra nce psychique, à prévenir
éventuellement la cristallisation des symptômes et une désorganisation plus
massive encore, en évitant que l’événement reste dans l’impensable, le non sens
et la non inscription.
Les premiers entretiens sontcontaminés par la violenceduvécutraumatique.
Les premiers temps suivant l’agression, la victimeestle plus souventanéantie,
morcelée, aux prises avec des sentiments massifs d’abandon, de honte, de culpabilité, de peur de la mort et parfois de haine violente. La parole se contente
déjà d’être “écho”etne peut être immédiatementassociativeouinterprétative.
Notre espace de travail se conçoit d’abord comme un contenant, une aire transitionnelle qui peut accueillir la violence des affects, le morcellement de l’individu, la défaillancedes enveloppes psychiques, l’irreprésentable, avantmême
d’envisager une réorganisation psychique. Comme nous l’avons déjà évoqué
(Damiani, 2001), le cadre ainsi établi permet de contenir les angoisses primitives d’effondrementdu moi. Lepatientattend duthérapeuteconfiance etsécurité, et celui-ci peut jouer le rôle de pare-excitations qui lui a fait défaut lors de
l’effraction traumatique. En permettant au patient de s’identifier à ce cadre
maternel, on peut restaurer une continuité psychique, une nouvelle enveloppe
protectrice et colmater les diverses fractures, ruptures et effractions. Dans cet
espacetransitionnelainsicréé, lethérapeutesedoitd’être actifetcapabled’empathie rapidemais sans seperdredans uneidentification trop massivequipourraitle disqualifier par la suite. Etreactif, c’estsoutenir par des relances etfavoriser un questionnement personnel. C’est aussi reprendre le déroulement de
l’événement, désamorcer la temporalité d’urgence imposée par le trauma
prendrele temps derevisiter toutela scènetraumatiqueetles liens quin’ontpas
manqué de senouer avecd’autres scènes, et verbaliser les éprouvés sensoriels,
les affects et les émotions qui y sont attachés en faisant advenir les représentations. Lethérapeutesedoitd’éviter deuxécueils majeurs :ledénioul’évitement
défensifs de l’événement et sa répétition descriptive systématique sans reprise
élaborative. La reproduction de ce qui a été vécu pourrait être traumatique en
soi. Il est nécessaire de ne pas se laisser fasciner par ce qui se dit en revenant
inlassablementsur lerécitdes faits. Ilnes’agitdoncpas desecontenter de faire
répéter, d’obtenir un récit descriptif de l’événement, mais de le reprendre dans
une dramatisation transférentielle. Comme le souligne Jean Gortais (1997), le
travail clinique avec des patients ayant été victimes de violence traumatique
impliqueune activitédefiguration chezlethérapeute quiesttoutautrequel’investigation factuelle. Cependant, demeure interpellée la capacité du clinicien
à entendre le poids de la réalité d’une expérience effractante. Ce n’est pas tant
la réalité de l’événement qui est importante que ce que le sujet en fait.
L’acte thérapeutique auprès des victimes du terrorisme ne se réduit donc
pas à une simple évacuation sommaire des conflits et des tensions qui résultent
de l’effraction psychique, mais vise à en favoriser la remémoration et l’élaboration. Il questionne les désirs refoulés tels qu’ils se font entendre dans le
discours du sujet et resitue l’événement traumatique, dans une histoire, à un
moment du fonctionnement psychique, dans le contexte actuel des relations
objectales du sujet. Cette ouverture sur l’inconscient, ce travail de mise en
mots, bien au-delà de la pure description des faits et de la décharge émotionnelle, aide l’individu à redevenir un sujet désirant. Si le sujet en fait le choix,
les premiers entretiens sont donc très focalisés sur l’événement, et très peu sur
l’anamnèse ou le contexte, qui ne sont généralement abordés qu’au bout de
quelques consultations. Les entretiens prélimina ires visent également à
restaurer la propre fonction contena nte du sujet, éva luer son désir de
changement, son “insight” et ses capacités de réorganisation psychique. Pour
cela, nous n’avons pu nous contenter de l’habituel et défensif “revenez si cela
ne va pas” qui aurait pu renvoyer le sujet à un abandon insupportable. Il s’est
révélé préférable de proposer directement des rendez-vous d’une semaine à
l’a utre (voire plusieurs fois pa r sema ine da ns les premiers temps).
Progressivement, le délai entre les entretiens a pu s’allonger et le thérapeute
reprendre une technique classique. Pour le plus grand nombre de victimes,
une dizaine d’entretiens apparemment ont suffi sur une durée de un à six mois.
Par contre, chez certains, une désorganisation psychique massive a nécessité
un suivi plus soutenu, voire une hospitalisation, mais les lieux spécialisés,
aujourd’hui encore, sont trop rares. Ainsi, le traitement exclusif du “ponctuel”,
l’accueil dans l’immédiat, peuvent être un moment thérapeutique crucial mais
non suffisant. Effectivement, favoriser l’expression émotionnelle, l’expression
d’affects, proposer un premier contenant à l’état de détresse est une première
étape, mais il nous semble important par la suite de proposer un travail de
liaison et de remémoration dans un cadre thérapeutique plus classique.
Il ne nous a pas semblé opportun, malgré quelques demandes, de réunir les
victimes; les groupes thérapeutiques post-traumatiques s’adressent avant tout
à des groupes de victimes homogènes et déjà constitués. Les histoires de ces
sujets étaient trop disparates, leur seul lien commun consistait à se retrouver
ce jour-là sur les lieux de l’attentat. Pourquoi ces groupes thérapeutiques
(communément nommés “debriefing”) s’adressent-ils seulement à des groupes
constitués ? Parce qu’ils sont avant tout un travail thérapeutique sur le groupe.
Les membres du groupe sont unis par un projet commun avec ses mouvements identificatoires, ses liens de solida rité et ses idéa ux collectifs
préexistants. Le “debriefing collectif” s’appuie sur les ressorts de la psycho-logie groupale, donc sur les liens communautaires pour reconstruire l’individu,
ce qui ne correspondait pas du tout à la situation des attentats de l’été 1995 et
de décembre 1996.
La thérapie post-traumatique ne consiste pas en une simple abrasion des
symptômes : états dépressifs, anxiété massive, reviviscences envahissantes,
évitements phobiques persistants, faiblement organisateurs, qui ne réussissent
pas franchement à maintenir l’angoisse à distance. Il ne s’agit pas de répondre
directement à la demande première des sujets qui souhaitent obtenir leur sédation rapide. Il importeaucontrairedeleur donnerun sens en établissantdes liaisons psychiques, en insérantles représentations etles affects liés autrauma dans
uneconfiguration fantasmatique, sans obturer l’expression dela honte, la culpabilité, des sentiments d’abandon et d’objectalisation, de l’angoisse, voire de la
violence et la haine.
La répétition traumatique et son cortège de cauchemars, de reviviscences,
deflash-backrésistentauxverbalisations etauxinterprétations (Damiani,2001).
La scène traumatique est condensée sous forme d’images fortement investies.
Le psychothérapeute se doit d’interpeller alors la capacité du sujet à “décondenser” ces images, à dérouler les représentations superposées afin d’en atténuer la force et d’engager un travail de remémoration et de symbolisation. De
cette façon, les reviviscences pourront alors se transformer en souvenirs intégrables. De la même façon, le thérapeute peut favoriser le passage de cauchemars ou de rêves composés d’images ressenties, vécues, à des rêves racontés,
aux représentations liées, qui signent la fin du syndrome de répétition. Les
images répétitives sont largement empreintes d’angoisse de mort. En effet, le
terrorismeconfronteà la réalitédesa propremort, créantunebrèchedans l’illusion jusqu’alors massivementdéfensived’immortalité. Irreprésentable, la mort
revient sans cesse dans les pensées et dans les rêves du sujet incapable d’élaborer le deuil dans de telles conditions : mort de soi-même, mort de ceux qui
étaientprésents aumomentde l’attentat. La victime d’attentat terroristeréalise
brutalement sa finitude et son impuissance, ce qui remet en cause le sentiment
de continuité narcissique. L’une des voies privilégiées de dégagement de l’angoisse estalors le sentimentdeculpabilité. La culpabilitévientà “s’accrocher”
à tout : ce qui a été fait, ce qui n’a pas été fait, ce qui aurait pu se faire… Les
sujets expriment fréquemment la culpabilité d’avoir été là, de haïr, d’avoir
préféréla mortdel’autrepour préserver sa proprevie. Unejeunefilleétaitassise
sur le siège sous lequel était dissimulé la bombe, sans le savoir. Peu de temps
avant l’explosion, elle a quitté ce siège pour se rapprocher de la sortie et c’est
une autre jeune fille qui a pris sa place et qui a été tuée. Sept ans après les faits,
elle se reproche toujours d’avoir “laissé sa place”. Le plus souvent, une culpabilité inconsciente se surajoute à cette culpabilité consciente, encore faut-il y
avoiraccès. Aussi, la culpabilitédoit-elleêtreentendueetnon évacuéetrop rapidement, carelleinstaurela victimecommesujetdel’histoiretraumatique. Aussi,
mêmesicela paraît paradoxal, faut-ilveiller à l’accueillir sans la dénier, ne pas
chercher à l’éliminer du moins dans un premier temps, mais la questionner de
façon à lui donner une valeur structurante. La présence du sentiment de culpabilité est plutôt de bon augure car il témoigne du faitque la victime n’est pas
devenueun objetquiseraitréduità ses seules pulsions partielles. Decefait, elle
peut être un moyen de résister au risque de néantisation. Objectalisé par l’acte
subi, la culpabilité permet de redevenir sujet : “je suis coupable, mais je suis”.
C’estbien la culpabilitéquiouvreà un travailpersonneletrend capablederéparation. Elleévitededéléguer la fauteà un autre(l’Etatoula justicepar exemple)
quiempêcheletravailsur sa responsabilité, son implication dans sa propresouffrance. Lorsqu’ils formulentleur culpabilité, certains sujets fontréférenceà une
supposée transgression, d’autres à la confrontation douloureuse à une image
idéale d’eux-mêmes remise en cause par leur attitude : “Je me suis sauvé et je
n’aipenséqu’à moi”,“j’aipréférénepas regarderetmeboucher les oreilles pour
nepas revoir les images toutema vie”. Ainsi, leurs propos concernantleurculpabilité, à certains moments, se teintent de honte et se confondent avec elle. Ils
représentent plutôt une attaque de l’estime de soi, une blessure narcissique de
n’avoir pas tenu le coup, d’être parti, de ne pas avoir regardé. Là encore, il ne
s’agitpas d’évacuerintempestivementla hontemais deluidonnertoutesa valeur
dans la reconstruction etl’affirmation del’identitédusujetet defavoriser ainsi
une restauration de l’estime de soi.
Cette souffrance aiguë détermine les victimes à interroger le thérapeute
sur la durée et la normalité de leurs réactions. Savoir, pour les victimes, est
une tentative de maîtrise pour échapper à la désorganisation. Comme les thérapeutes anglo-saxons le préconisent (Mitchell, 1983), il est confortable de se
réfugier dans une position de toute-puissance, d’expert détenteur d’un savoir
absolu et d’apporter les informations demandées. Mais c’est oublier ce qui
fait l’individualité du trauma. Le risque est de se référer à une norme collective,
de ne pas s’appuyer sur les expériences antérieures du sujet et de lui éviter une
douloureuse mais maturante élaboration.
Une autre demande très fréquente concernait “l’oubli”: Comment faire
pour oublier l’attentat. Or, nous devons les aider à faire le deuil d’un oubli
définitif, les aider à intégrer, évoquer, penser l’événement traumatique, sans
qu’ils se sentent détruits par l’intensité des affects et la violence des représentations. Pour cela, il est aussi nécessaire de mobiliser la violence présente
en chacun des sujets afin de la maîtriser. Effectivement, les sujets traumatisés
par un acte commis intentionnellement, sont très souvent troublés par la
rencontre avec leur propre violence envers l’autre. C’est aussi culpabilisant
d’avoir des pensées racistes inavouables ou d’avoir préféré la mort de l’autre
pour survivre soi-même. “Ce n’est pas moi”, disent-ils, et pourtant… La verbalisation de ce qui peut à peine être fantasmé, encore moins se dire, restaure une
cohérence, une continuité psychique. Dans le cas contraire, il y a le risque que
la victime reste à jamais partagée entre la haine, la culpabilité et la dépression.
En effet, des sujets ne parviennent pas à dépasser la fascination, voire la jouissance qu’exerce sur elles l’événement. Dans l’incapacité de ranimer le bon
objet interne, on reste dans le mortifère. Ils ne peuvent plus vivre qu’à travers
« leur » traumatisme et s’y accrochent désespérément : c’est aussi ce qui fait
leur différence. Le travail de deuil peut être long et douloureux. Il suppose
d’être en mesure de ne plus entretenir l’illusion d’un retour à un prétendu
paradis perdu, mais au contraire d’élaborer la perte et la souffrance. Ce temps
dépressif est donc un temps nécessaire d’élaboration et de réaménagement
qui rend possible le retour à un certain plaisir de vivre. Il serait inadapté de le
traiter exclusivement comme une pathologie dépressive. Avec le temps, la
douleur, la dépression et la culpabilité finissent par s’estomper, reste un
souvenir qui ne détruit plus. Ce chemin qui s’origine da ns le désir d’un
hypothétique oubli salvateur, évolue vers l’intégration en un souvenir non
persécuteur.
Enfin, il ne faut pas méconnaître que ce qui traumatise n’est pas seulement
le traumatisme objectivable, repérable d’aujourd’hui mais aussi ce qu’il est
venu révéler ou réactiver dans un effet d’après-coup. Ces événements antérieurs
servent de « caisse de résonance » à l’actuel. Aussi, faut-il prendre le temps
d’authentifier les traumatismes réels subis antérieurement sans se laisser
aveugler par l’événement traumatique présent. Il s’agit de prendre en compte
les liens qui peuvent exister entre l’événement actuel et les traumas antérieurs,
entre la scène traumatique et les scénarios fantasmatiques.
Nous avons reçu également des familles de personnes décédées suite à
l’attentat. Certaines ont été orientées vers une structure de soins à long terme
mais la plupart ont refusé d’engager un suivi thérapeutique. Nous avons également reçu des familles (conjoints, enfants) de personnes blessées qui ne
savaient quelles attitudes adopter face à leurs proches et ont manifesté une
grande détresse.
LE SOUTIEN PSYCHOLOGIQUE AUX VICTIMES D’ATTENTATS
TERRORISTES NOUS A AMENÉ À AMÉNAGER LE CADRE ET LA
PRATIQUE THÉRAPEUTIQUE
La première adaptation nécessaire, concerne la demande du patient. Dans
ce domaine de l’effraction, il est illusoire d’attendre une demande construite
de la part du sujet, du moins dans un premier temps. Pour cette raison, sur
ma nda t du procureur, les psychologues des services d’aide a ux victimes
prennent cette première initiative (sous forme de courrier ou d’information
diffusé dans les médias). Ce n’est jamais une initiative privée, mais une proposition d’aide, dans un cadre institutionnel défini, qui laisse au sujet l’entière
liberté de son choix. Avec l’expérience, il nous semble tout à fait clair que
l’offre doit anticiper la demande et lui permettre ainsi d’émerger. L’intervention
psychologique sera d’autant plus efficace qu’elle interviendra précocement et
se situera au plus près du traumatisme. Il ne s’agit pas de “dédramatiser”, mais
de lutter contre le massif sentiment d’abandon des victimes et de garantir, par
une présence authentique, un espace de parole dans une indispensable continuité. Si les conditions du premier accueil sont satisfaisants, les répercussions
psychologiques seront certainement moindres et meilleure sera la qualité du
suivi éventuel.
Ensuite, il faut se garder de confondre plainte et demande d’aide véritable.
La victime voudrait obtenir un apaisement rapide et définitif des symptômes
et être allégée de ses souffrances. Le risque est de répondre uniquement à cette
demande. Le trauma abolit les repères temporels et donne une impression
d’urgence permanente. Or seule, la régularité des premiers entretiens contribue
à restaurer une dimension temporelle. Il peut y avoir atténuation passagère
des symptômes, mais le souvenir de la scène traumatique, fortement investie,
risque de faire brutalement retour. Aussi, le psychothérapeute se doit-il, de ne
pas se laisser aveugler par le “tout va bien” et de “délocaliser” la plainte.
C’est-à-dire de s’a ppuyer d’a bord sur celle-ci pour fa voriser ensuite un
questionnement personnel, de façon à ce que la demande de la victime devienne
la demande du sujet. Ceci ne peut s’envisager que dans le temps. Or, les
personnes qui nous consultaient, blessées par l’effraction traumatique, ne
pouvaient pas effectuer ce travail immédiatement. Bien des victimes d’attentats,
après quelques entretiens psychologiques, ont interrompu le suivi. Elles ont
choisi une salvatrice « immobilité psychique » considérée comme le seul
rempart possible contre l’effondrement. D’autres ont mis à distance tout affect
ou ont cherché la disparition des symptômes uniquement par voie médicamenteuse et ont refusé toute intervention psychologique a fin d’éviter la
confrontation avec l’événement. Beaucoup étaient encore trop fragiles ou bien
n’étaient pas prêtes à renoncer à leur équilibre présent et venaient avant tout
pour que nous les aidions à supporter ce qu’elles vivaient. Face à leur détresse,
lorsque les blessures étaient trop vives et les défenses trop mal organisées,
nous nous devions de rester prudent, de ne pas être intrusif, et de chercher un
étayage dans la réalité. Le processus judiciaire et/ou la préparation d’un dossier
en réparation ont pu jouer ce rôle de support.
En ce qui concerne la neutralité bienveillante, il est essentiel de garder la
bienveillance et de nuancer la neutralité qui devient malveillante dans des
situations traumatiques. Le silence du thérapeute ne peut que renvoyer la victime à la répétition d’une situation d’abandon. Le psychothérapeute se doit
donc d’être provisoirement plus interactif dans la relation, notamment en
soutenant par des relances actives. Par contre, de la neutralité, il est absolument impératif d’en conserver le non jugement, l’abstinence, de ne rien vouloir pour le sujet, d’éviter de manifester ouvertement une éventuelle compassion et prendre position par rapport aux faits et aux acteurs.
La mise en place et le respect rigoureux d’un cadre, et l’analyse du transfert et du contre-transfert garantissent de la solidité de ce cadre. Ils sont aussi
le dernier rempart contre la jouissance : celle du sujet mais aussi celle du thérapeute. Généralement, le transfert était massif et immédiat en raison de la
désorganisation psychique causée par la violence de l’attentat. Le sujet traumatisé a perdu transitoirement ses contenants psychiques et s’étaye provisoirement sur ceux du thérapeute. Grâce à ses capacités identificatoires, le
thérapeute prête au sujet ses enveloppes psychiques, son appareil à penser
pour l’aider à figurer et à mettre en mots. De cette façon, l’identification maîtrisée du thérapeute au sujet et l’identification du sujet au thérapeute permettent la poursuite d’un travail intérieur et la restauration d’une continuité
psychique. La mise en place d’un cadre solide qui résiste à la destruction et
qui fait fonction de pare-excitations (celui-ci faisant gravement défaut au
sujet traumatisé) est donc nécessaire. Ainsi, il pourra intérioriser ce cadre
reposant sur un ensemble de règles, garant de la continuité narcissique.
Les manifestations contre-transférentielles ne manquent jamais. Elles
doivent être constamment posées et élaborées. En effet, le trauma nous renvoie
à une partie de nous-mêmes par la mobilisation de nos propres objets internes
et de nos propres fantasmes. Assister à la souffrance de l’autre n’est pas anodin
et le thérapeute doit se dégager à la fois de la fascination de l’horreur et du
voyeurisme et prendre conscience de la jouissance que “l’indignation envers
l’horreur” (Daligand, 1997) peut procurer. Il est difficile de ne pas se sentir
parfois véritablement touché par ce qui se dévoile, mais aussi impuissant,
culpabilisé de ne pouvoir réparer. Seule l’analyse du contre-transfert nous
garantit contre nos projections et nous aide à faire le deuil d’un idéal mégalomaniaque et inaccessible de réparation.
Enfin, il est fondamental de considérer le sens de la gratuité des actes thérapeutiques da ns une a ssocia tion d’a ide a ux victimes. Certa ines victimes
considèrent la gratuité des entretiens psychologiques comme un assujettissement, d’autres la posent comme un dû. II importe de travailler pour que la
victime se sente aussi responsable dans ses engagements et son parcours, et
qu’une autre demande soit possible, sans remettre en cause le principe de la
gratuité. Celui-ci rend difficile l’acceptation du paiement ultérieur d’autres
professionnels : psychothérapeute ou avocat notamment.
L’ACCOMPAGNEMENT AU PROCÈS
Au mois d’octobre 2002, le procès des auteurs des attentats de l’été 1995
a eu lieu. A l’initiative du Procureur Général de Paris, nous avons proposé
une réunion d’information avant le procès, puis mis en place une cellule d’aide
psychologique près de la salle d’assises pendant toute la durée du procès (un
mois).
Le combat judiciaire peut être un moyen de déplacer le conflit interne sur
la scène extérieure et ainsi, contribuer à entraver le processus thérapeutique.
De l’aveu même de certaines victimes, la longue attente du procès a été un
moyen de se dérober au véritable travail psychique. La victime attend de la
procédure judiciaire, une sanction des auteurs et une reconnaissance de la
souffrance subie. Cette reconnaissance est favorisée par une passage d’un
statut de témoin à un statut de victime et de sujet grâce à la constitution de partie
civile qui ouvre à des droits. La justice a un pouvoir de réparation certain à
condition de ne pas en attendre tout. Ce serait un leurre. Une telle attente,
sous-tendue par la souffrance, peut être à l’origine de douloureux malentendus
parce que la justice et l’Etat ne peuvent être le lieu unique de la reconnaissance
et de la reconstruction d’une victime. Après le procès, bien des questions et
des difficultés subsistent. Il ne permet en aucun cas de faire l’économie d’une
élaboration psychique et de “régler” ce qui est de l’ordre de l’intrapsychique.
Ainsi, une véritable préparation au procès permet de mieux ajuster demandes
et réponses possibles. Elle doit être un travail de fond sur les attentes, les
“mythes” qui sont attachés au procès et notamment l’illusion qu’il va tout
réparer. Des victimes vivent dans l’attente d’un procès libérateur, ultime étape
de leurs souffrances. Elles en attendent une réparation qu’elles savent plus ou
moins impossible mais qu’elles espèrent toujours. Objectalisée, chosifiée par
l’acte subi, il est essentiel que la victime participe de manière active au procès
afin qu’elle se reconstitue comme sujet.
Le procès a été conçu pour être cathartique. Le procès des auteurs des
attentats qui s’est déroulé au mois d’octobre 2002 n’a pas dérogé à la règle.
Durant un mois, les victimes ont été en prise à des affects violents qui avaient
parfois du mal à se dire : peurs, angoisses, haine, désespoir, culpabilité et honte
se sont trouvés inextricablement mêlés. Habituellement, le procès peut être
réparateur, à condition que le ou les auteurs reconnaissent l’acte qu’ils ont
commis. Il doit répondre à des questions essentielles posées par la victime :
tout d’abord, “pourquoi”, et surtout “pourquoi moi”. A ce procès, ces questions
n’ont pas trouvé de réponses. Les accusés ont opposé des dénégations, ils ont
nié, rejeté parfois très durement toute culpabilité. En fait, les accusés ont
reconnu leur participa tion a u groupe d’a ction terroriste mais ils ont
constamment nié toute responsabilité directe malgré des preuves tangibles.
Les victimes ont eu du mal à s’y retrouver entre les “faisceaux de preuves” et
autres “éléments concordants” mettant en cause les accusés. Ceux-ci ont même
sous-entendu que les personnes présentes n’étaient peut-être pas victimes,
voire même des terroristes ignorés, “ne sont pas terroristes ceux que l’ont
croit”. Pourtant, le procès est bien le lieu où doit se dire qui est victime et qui
est coupable sous l’arbitrage d’un tiers, que doit être nommé l’acte, et différenciées responsabilité et culpabilité. Ainsi, la victime peut enfin entendre
désigner le coupable, éventuellement taire sa propre culpabilité et exorciser
les sentiments de vengeance qui l’ont soutenue jusque-là, la protégeant de
l’angoisse dépressive. Or là, dans de telles conditions, comment ne pas s’identifier à l’agresseur et ne pas éprouver des moments de haine ? Bien des victimes
ont voulu lutter contre leur propre haine parce qu’ils étaient à même de l’identifier et de la verbaliser. D’autres n’ont eu que le recours des larmes et/ou des
sentiments de vengeance, simplement murmurés parce que “officiellement
interdits d’expression”. De façon générale, les victimes ont trouvé un début
d’apaisement lorsqu’elles ont pu témoigner à la barre, même lorsque certaines
parties civiles ont directement interpellé les accusés et qu’ils ont refusé de
répondre ou qu’ils ont tenté de se défendre par l’attaque. Nombres de victimes
considéra ient leur propres témoigna ges comme “indécents” parce qu’ils
“n’étaient pas suffisamment blessés en comparaison d’autres” et qu’il était
honteux de parler de “leurs petits problèmes quotidiens” alors que d’autres
ava ient perdu leur enfa nt. Ce sentiment de honte a été renforcé par la
maladresse de ceux qui ont voulu imposer une hiérarchie dans les victimes en
mettant en avant ceux qui étaient le plus gravement atteint. Ce moment de
témoignage, redouté, longuement répété, a été hautement cathartique. Il a eu
un effet immédiat de régulation des émotions. Il a servi d’exutoire partiel mais
n’a permis en aucun cas de régler les problèmes de fond. Certains sont venus
explicitement chercher de l’aide pour mettre en mots ce qu’ils vivaient confusément et qu’ils souhaitaient restituer au public. Bien entendu, les sujets qui
avaient entrepris un travail thérapeutique étaient moins dans l’éprouvé, étaient
plus à même de prendre plus de recul avec cette réalité extérieure. Ils ont pu
aussi relativiser la “mythique Justice” et l’autoriser à être défaillante. Les
victimes ont attendu longtemps une hypothétique dema nde de pa rdon,
l’expression de regrets ou de remords de la part des accusés. Ils ont fini par
se résigner. Ce manque a empêché chez certains, la transformation de la colère
en deuil et en douleur. La scène pénale n’a pu offrir un contenant suffisant à
leur sentiments de vengeance, à métaboliser leur haine. Le verdict a cependant
contribué à apaiser ces sentiments. Généralement, en l’absence de reconnaissance par la justice, certaines victimes continuent à attribuer exclusivement
leurs souffrances à des causes ou à des personnes extérieures et ne cherchent
pas à s’impliquer dans un questionnement personnel. Elles peuvent ainsi
continuer à lutter indéfiniment et s’installer dans une identité de victime dont
elles auront du mal à se dégager.
Ainsi, si le parcours judiciaire a été particulièrement long et douloureux
(sept ans), si les accusés n’ont pas exprimé ce que les victimes attendaient, le
procès a rempli tout de même partiellement sa fonction de mise en sens, de
médiatisation sociale et d’apaisement. Bien sûr nombre de victimes restent
déçues, insatisfaites, avec un sentiment profond d’incomplétude (n’oublions
pas que seule une trentaine de parties civiles sur l’ensemble des deux cents
victimes ont assisté à l’ensemble des débats). Il est probable aussi que le procès
dans sa forme actuelle est peu adapté, peu propice à réparer l’irréparable. Peut-être de nouveaux rituels sont-ils à réinventer, qui seraient porteurs de sens
pour tous. Nous observons pratiquement toujours un temps dépressif consécutif au procès. Ce n’est pas obligatoirement négatif. Il est le temps nécessaire
au sujet pour faire le deuil d’une réparation idéale et parfaite, de l’illusion
d’une sanction qui viendrait effacer ou combler une perte trop immense. Le
procès a rempli son office s’il n’est pas considéré seulement comme une fin
en soi, mais s’il est avant tout l’occasion d’une ouverture au travail de deuil
et de mémoire.
Enfin, comme nous l’a vons déjà évoqué (Da mia ni, 2001) réparer un
individu ne revient pas à gommer une blessure qui fera toujours intimement
partie de lui. Il restera malgré tout marqué indéfectiblement par l’acte subi.
Réparer ou engager une thérapie n’est pas guérir, cela n’a pas de sens. C’est
retrouver le chemin de la vie, ne plus rien attendre de l’autre, redevenir tout
simplement sujet de sa propre histoire. Reste un souvenir qui ne fait plus trop
souffrir. La condition en est de se détacher de la fascination du trauma, de la
jouissance qu’il procure, de la tentation de s’accrocher au bénéfice du statut
de victime, voire même de victime culte ou de victime fétiche. C’est à la fois
en donnant un sens à l’événement, mais aussi en étant reconnues en tant que
victimes par la collectivité, qu’ils parviendront à se dégager d’un statut de
victime qui pourrait les assujettir.
Les attentats de l’été 1995 ont permis la création des Cellules d’urgence
médico-psychologiques qui ont été officialisées par une circulaire en 1997.
Il y a eu, tant par les professionnels que par l’opinion publique, une réelle
prise de conscience de la souffrance psychique et de la nécessité de soins post-traumatiques spécifiques. Les prises en charge thérapeutiques ont beaucoup
évolué. Mais attention, les moyens dégagés pour l’urgence et les situations de
crise ne doivent pa s ma squer la réelle indigence des structures de soins
psychiques à long terme.
·
BARROIS C. (1988). Les névroses traumatiques. Paris, Dunod.
·
DALIGAND L. (1997). La thérapie des victimes au risque de la violence. Les Cahiers de
l’Actif, 248/249,77-84.
·
DALIGAND L. & Gonin D. (1993). Violences et victimes. Lyon, Méditions.
·
DAMIANI C. (1997). Les victimes. Violences publiques et crimes privés. Paris, Bayard
Editions.
·
DAMIANI C. (2001). Psychothérapie post-traumatique et réparation. In F. Marty (Dir.),
Figures et traitements du traumatisme. Paris, Dunod.
·
GORTAIS J. (1996). Le viol, du déni d’altérité à l’exil du désir. In M. Dayan (Eds), Trauma
et devenir psychique. Paris, P.U.F.
·
MITCHELL J.T. (1983). When disaster strikes : the critical incidents stress debriefing
process. Journal of the Emergency Medical Services, n°8,36-39.
[*]
Cet article est tiré en partie de Damiani C. (1997).
Les victimes. Violences publiques et
crimes privés. Paris, Bayard Editions; et de Damiani C.(2001). Psychothérapie post-traumatique
et réparation. In F.Marty (Dir.),
Figures et traitements du traumatisme. Paris, Dunod.